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Vie de Henri Brûlard, II

Rappelons cet autre passage du Journal, où Stendhal, officier, le soir même du passage du Saint-Bernard, entendant à Ivrée une représentation d'opéra, tombe dans une crise d'enthousiasme et de désespoir, — tel l'un des jeunes Rostov, dans Guerre et Paix :

« Dans les intervalles du plaisir, je me disais : Et me voici jeté dans un métier grossier, au lieu de vouer ma vie à la musique !... »

Et il se répond :

« Il faut vivre, je vais voir le monde, devenir un brave militaire, et après un an ou deux, je reviens à la musique, mes uniques amours... » (Ibid., II, 192-3).

PREFACE

ligne de musique ^, on peut dire que sa sensibilité et son intelligence furent toujours imprégnées d'une sorte de buée musicale. Il voit, il sent toutes choses sous la forme musicale. Il perçoit l'analogie des sons et des couleurs ^. Il trouve une identité entre des tableaux et des morceaux de musique, et vérifie souvent cette impression, au musée Brera ^. Un roman est pour lui « comme un archet » *. Il voyage, pour jouir « du son que produisent sur son âme les montagnes et les caractères étrangers 5... » Et nous venons de voir que, lorsqu'il écrit, c'est pour « noter la musique de son âme ».

Mais pour mieux comprendre les raisons profondes de cette passion pour la musique, qui, chez ce dilettante, touche aux fibres les plus intimes et les plus frémissantes de l'être, il faut violer le secret de sa sensibilité et montrer Stendhal, non tel qu'il se plut à vouloir qu'on le vît, mais tel qu'il fut en effet. Peu d'artistes se sont appliqués autant à masquer leur vraie personnalité. Ce n'était

1. Il se vante pourtant d'avoir fait « une charmante mélodie pour des vers de La Fontaine : Un mort s'en allait tristement... » (Ibid., II, 99.)

2. Le son de la flûte est analogue, pour lui, aux draperies bleu d'outremer de Carlo Dolci. (Vie de Rossini.)

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