LETTRE VII
Vienne, le 3 octobre 1808.
J'entrais une fois en Italie par le Simplon ; j'avais avec moi quelqu'un qui n'avait jamais fait ce voyage, et passant à un quart de lieue des îles Borromées, je fus bien aise de les lui faire voir. Nous prîmes une barque, nous courûmes les jardins de ce lieu magnifique et cependant touchant. Nous revînmes enfin à la petite auberge de V Isola Bella : nous vîmes qu'on mettait trois couverts à une table, et un jeune Milanais, dont l'extérieur annonçait beaucoup d'aisance, vint s'asseoir à côté de nous, en nous faisant quelques politesses. Il répondait très bien aux questions que je lui adressais. Comme il était occupé à découper une perdrix, mon ami tira une lettre de sa poche, et, faisant semblant de lire, il me dit en
anglais : « Mais voyez donc ce jeune homme ! sans doute il a commis quelque crime dont l'idée le poursuit : voyez les regards qu'il lance sur nous ; il croit que nous tenons à la police *, ou c'est un Werther, qui a choisi ce lieu célèbre pour finir son existence d'une manière piquante. — Pas du tout, lui répondis-je, c'est un jeune homme des plus communicatifs que nous ayons à rencontrer, et même très gai. ))
Tous les Français arrivant en Italie tombent dans la même erreur. C'est que le caractère de ce peuple est souverainement mélancolique ; c'est le terrain dans lequel les passions germent le plus facilement : de tels hommes ne peuvent guère s'amuser que par les beaux-arts. C'est ainsi, je crois, que l'Italie a produit et ses grands artistes et leurs admirateurs, qui, en les aimant et payant leurs ouvrages, les font naître *. Ce n'est pas que l'Italien ne soit susceptible de gaieté : mettez-le à la campagne, en partie de plaisir avec des femmes aimables, il aura une joie folle, son imagination sera d'une vivacité étonnante.
Je ne suis jamais tombé en Italie dans ces parties de plaisir que le moindre désappointement de vanité nous fait trouver si tristes quelquefois dans les jolis parcs qui environnent Paris : un froid mortel vient tuer tous les amusements ; le maître de la maison est de mauvaise humeur parce que son cuisinier a manqué le dîner ; moi, je suis piqué de ce que
M. le vicomte de V..., abusant de la rapidité de son cheval anglais, m'a coupé avec son carrick, dans la plaine de Saint-Gratien, et a couvert de poussière les dames que j'avais dans ma jolie calèche neuve ; mais je le lui rendrai bien, ou mon cocher aura son congé. Toutes ces idées-là sont à mille lieues d'un jeune Italien allant recevoir des dames à sa villa. Vous souvient-il d'avoir lu le Marchand de Venise de Shakspeare ? Si vous vous rappelez Gratiano disant :
Let me play ihe fool :
^yitIl mirlh and laughter let old wrinkles corne * !