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2. N° 838. Cette difFérence serait encore plus sensible, si je pouvais citer le Saint Georges de la galerie de Dresde. La beauté de Marie, l'expression divine de la Madeleine dans le Saint Jérôme de Paris, ne laissent pas le temps de sentir combien ce tableau est bien peint.
un Corrège ! Mais un tableau peut avoir un grand mérite, et ne pas donner à l'œil un plaisir sensible : tels sont plusieurs ouvrages des Carraches, qui ont poussé au noir, tandis que toute musique qui ne plaît pas d'abord à l'oreille n'est pas de la musique. La science des sons est si vague, qu'on n'est sûr de rien avec eux, sinon du plaisir qu'ils donnent actuellement.
C'est en vertu de combinaisons très profondes que Haydn divise la pensée musicale ou le chant entre les divers instruments de l'orchestre ; chacun a sa part, et la part qui lui convient. Je voudrais, mon ami, que, dans l'intervalle de cette lettre à la suivante, vous pussiez aller à votre Conservatoire de Paris, où, dites-vous, l'on exécute si bien les symphonies de notre compositeur. Voyez, en les écoutant, si vous reconnaissez la vérité de mes rêveries ; sinon, faites-moi une guerre impitoyable ; car, ou je me serai mal exprimé, ou mes idées seront aussi réelles que celles de cette bonne dame qui croyait voir, dans les taches de la lune, des amants heureux se penchant l'un vers l'autre.
Quelques faiseurs d'opéras ont voulu, de même, partager l'exposition de leurs idées entre l'orchestre et la voix de l'acteur. Ils ont oublié que la voix humaine a cela de particulier, que, dès qu'elle se fait entendre, elle attire à soi toute l'attention. Nous éprouvons tous, malheureusement, en avançant en âge, qu'à mesure qu'on est moins sensible et plus
savant, on devient plus attentif aux instruments de l'orchestre. Mais chez la plupart des hommes sensibles et faits pour la musique, plus le chant est clair et donné avec netteté, plus le plaisir est grand. Je ne vois d'exception à cela que dans certains morceaux de Mozart. Mais il est le La Fontaine de la musique ; et comme ceux qui ont voulu imiter le naturel du premier poète de la langue française n'ont attrapé que le niais, de même les compositeurs qui veulent suivre Mozart tombent dans le baroque le plus abominable. La douceur des mélodies de ce grand homme assaisonne tous ses accords, fait tout passer. Les compositeurs allemands, que j'entends tous les jours, renoncent à la grâce, et pour cause, dans un genre qui la demande impérieusement : ils veulent toujours donner du terrible. L'ouverture du moindre opéra-comique ressemble à un enterrement ou à une bataille. Ils vous disent que l'ouverture de la Frascatana * n'est pas forte d'harmonie. C'est un peintre qui ne sait pas nuancer ses couleurs, qui ne connaît rien au doux et au tendre, et qui veut à toute force faire des portraits de femme. Il dit ensuite à ses élèves, d'un ton d'oracle : « Gardezvous d'imiter ce malheureux Corrège, cet ennuyeux Paul Véronèse; soyez dur et heurté comme moi. »
Jadis en sa volière un riche curieux Rassembla des oiseaux le peuple harmonieux ; Le chantre de la nuit, le serin, la fauvette. De leurs sons enchanteurs égayaient sa retraite ;
LETTKES SUR HAYDN
Il eut soin d'écarter les lézards et les rats ;
Ils n'osaient approcher ; ce temps ne dura pas.
Un nouveau maître vint ; ses gens se négligèrent ;
La volière tomba ; les rats s'en emparèrent ;
Ils dirent aux lézards : « Illustres compagnons,
Les oiseaux ne sont plus, et c'est nous qui régnons * !
Voltaire.
LETTRE X
Salzbourg, le 6 mai 1809.
J'ai souvent vu demander à Haydn quel était celui de ses ouvrages qu'il préférait, il répondait : ce Les Sept Paroles. » Voici d'abord l'explication du titre. Il y a cinquante ans, je crois, que l'on célébrait, le jeudi saint, à Madrid et à Cadix, une prière appelée de Ventierro * : ce sont les funérailles du Rédempteur. La religion et la gravité du peuple espagnol environnaient cette cérémonie d'une pompe extraordinaire : un prédicateur expliquait successivement chacune des sept paroles prononcées par Jésus du haut de sa croix ; une musique digne de ce grand sujet devait remplir les intervalles laissés à la com-
ponction des fidèles entre l'explication de chacune des sept paroles. Les directeurs de ce spectacle sacré firent courir une annonce dans toute l'Europe, par laquelle ils promettaient un prix considérable à l'auteur qui enverrait sept grandes symphonies exprimant les sentiments que devait donner chacune des sept paroles du Sauveur. Haydn seul concourut ; il envoya ces symphonies où
Spiega con tal pietate il suo concetto, E il suon con tal dolcezza v' accompagna, Che al criido inferno intenerisce il petto 1.
Dante.
A quoi bon les louer ? Il faut les entendre, être chrétien, pleurer, croire et frémir. Dans la suite, Michel Haydn, frère de notre compositeur, ajouta des paroles et un chant à cette sublime musique instrumentale : sans y rien changer, il la fit devenir accompagnement ; travail énorme, qui aurait effrayé un Monteverde ou un Palestrina. Ce chant ajouté est à quatre voix.
Quelques-unes des symphonies de Haydn ont été écrites pour les jours saints ". Au milieu de la douleur qu'elles expriment, il me semble entrevoir la vivacité caractéristique de Haydn, et çà et là des
1. Il exprime sa prière avec un accent si tendre, les sons qui l'accompagnent sont si doux, que le dur enfer en est touché.
2. Elles sont en G sol rz ut, D la sol ré, C sol fa ut mineur.
mouvements de colère par lesquels l'auteur désigne peut-être les Hébreux crucifiant leur Sauveur.
Voilà, mon cher Louis, le résumé de ce que j'ai senti bien souvent en écoutant les plus belles symphonies de Haydn, et cherchant à lire dans mon âme la manière dont elles parvenaient à me plaire. Je distinguais d'abord ce qui est commun entre elles, ou le style général qui y règne.
Je cherchais ensuite les ressemblances que ce style pouvait avoir avec celui de maîtres connus. On y trouve quelquefois mis en pratique les préceptes donnés par Bach ; on voit que, pour la conduite et le développement du chant des divers instruments, l'auteur a pris quelque chose dans Fux et dans Porpora ; que, pour la partie idéale, il a développé de très beaux germes d'idées contenus dans les ouvrages du Milanais Sammartini et de Jomelli.
Mais ces légères traces d'imitation sont loin de lui ôter le mérite incontestable d'avoir un style original, et digne de produire, ainsi qu'il est arrivé, une révolution totale dans la musique instrumentale. C'est ainsi qu'il n'est pas impossible que l'aimable Corrège ait pris quelques idées du clair-obscur sublime qui fait le charme de la Léda, du Saint Jérôme, de la Madonna alla scodella, dans les tableaux de Fra Bartolomeo et de Léonard de Vinci. Il n'en est pas moins réputé, et à juste titre, l'inventeur de ce clair-obscur qui a fait connaître aux modernes une seconde source de beauté idéale. Comme V Apollon
offre la beauté des formes et des contours, de même la Nuit de Dresde, par ses ombres et ses demi-teintes, donne à l'âme plongée dans une douce rêverie cette sensation de bonheur qui l'élève et la transporte hors d'elle-même, et que l'on a appelée le sublime *.