LETTRE XI
Salzbourg, le 11 mai 1809.
Mon ami,
Avec une physionomie un peu bourrue, et une espèce de laconisme dans le discours, qui semblait indiquer un homme brusque, Haydn était gai, d'une humeur ouverte, et plaisant par caractère. Cette vivacité était, il est vrai, facilement comprimée par la présence d'étrangers ou de gens d'un rang supérieur. Rien ne rapproche les rangs en Allemagne ; c'est le pays du respect. A Paris, les cordons-bleus allaient voir d'Alembert dans son grenier ; en Autriche, Haydn ne vécut jamais qu'avec les musiciens ses collègues : il y perdit sans doute, et la société
aussi. Sa gaieté et l'abondance de ses idées le rendaient très propre à porter l'expression du comique dans la musique instrumentale, genre à peu près neuf, et où il fût allé loin, mais pour lequel il est indispensable, comme pour tout ce c{ui tient à la comédie, que l'auteur vive au milieu de la société la plus élégante. Haydn ne vit le grand monde que dans sa vieillesse, pendant ses voyages à Londres.
Son génie le portait naturellement à employer ses instruments à faire naître le rire. Souvent, aux répétitions, il donnait aux musiciens ses camarades de petites pièces de ce genre, qui, jusqu'ici, est bien borné. Vous me pardonnerez donc de vous faire part de ma petite érudition comique.
La plus ancienne des plaisanteries musicales que je connaisse est celle de Mérula ^, un des plus profonds contre-pointistes d'une époque où le chant n'avait pas encore pénétré dans la musique. Il imagina une fugue représentant des écoliers qui récitent devant leur pédagogue le pronom latin qui, quœ, quod, qu'ils ne savent pas bien. La confusion, les embrouillamini, les barbarismes des écoliers mêlés aux cris du pédagogue qui entre en fureur et leur distribue des férules, eurent les plus grands succès.
Benedetto Marcello, ce Vénitien si grave et si sublime dans son style sacré, le Pindare de la musique, est l'auteur de ce morceau connu intitulé