LETTRE XII
Salzliourg, le 17 mai 1809.
Mon cher ami,
Assez longtemps nous avons suivi Haydn dans la carrière où il fut supérieur ; voyons maintenant ce qu'il a été dans la musique vocale. Nous avons de lui des messes, des opéras et des oratorios : ce sont trois genres.
Ce n'est guère que par conjectures que nous pouvons savoir ce que Haydn fut dans la musique théâtrale.
Les opéras qu'il composait pour le prince Esterliazy ne sortaient point des archives d'Eisenstadt,
qui un jour brûlèrent entièrement, ainsi que la maison de Haydn. Il perdit la plus grande partie de ce qu'il avait composé dans ce genre. On n'a conservé que VArtnide, VOrlando paladino, la Vera Costanza et lo Speziale, qui sont peut-être ce qu'il avait fait de moins bon.
Jomelli, arrivant à Padoue pour y écrire un opéra, s'aperçut que les chanteurs et cantatrices ne valaient rien, et de plus, n'avaient nulle envie de bien faire : « Ah ! canailles, leur dit-il, je ferai chanter l'orchestre ; l'opéra ira aux nues, et vous à tous les diables. «
La troupe du prince Esterhazy, sans être précisément comme celle de Padoue, n'était pas excellente ; d'ailleurs Haydn, retenu dans sa patrie par mille liens, n'en sortit que déjà vieux, et n'écrivit jamais pour des théâtres publics.
Ces considérations vous préparent, mon cher Louis, à l'aveu que j'ai à vous faire relativement à la musique dramatique de notre compositeur.
Il avait trouvé la musique instrumentale dans l'enfance ; la musique chantée était au contraire, quand il parut, dans toute sa gloire : Pergolèse, Léo, Scarlatti, Guglielmi, Piccini et vingt autres l'avaient portée à un point de perfection qui depuis n'a été atteint et quelquefois surpassé que par Cimarosa et Mozart. Haydn ne s'éleva point à la beauté des mélodies de ces hommes célèbres : il faut avouer que, dans ce genre, il a été surpassé et par ses contem-
porains Sacchini, Cimarosa, Zingarelli, Mozart, etc., et même par ses successeurs, Tarchi, Nazolini, Fioravanti, Farinelli, etc.
Vous qui aimez à chercher dans l'âme des artistes les causes des qualités de leurs ouvrages, vous partagerez peut-être mon idée sur Haydn. On ne peut lui refuser sans doute vme imagination vaste, pleine de vigueur, créatrice au suprême degré : mais peutêtre ne fut-il pas aussi bien partagé du côté de la sensibilité ; et sans ce malheur-là plus de chant, plus d'amour, plus de musique théâtrale. Cette hilarité naturelle, cette joie caractéristique dont je vous ai parlé, ne permirent jamais à une certaine tristesse tendre d'approcher de cette âme heureuse et calme. Or, pour faire, comme pour entendre de la musique dramatique, il faut pouvoir dire, avec la belle Jessica :
/ am nevcr mernj wlteii I liear ssvcet music *.
The Meichant of Venice, acle Y, se. i.
Il faut être tendre et un peu triste pour trouver du plaisir même aux Cantatrice villane ^, ou aux Nemici generosi ^ ; c'est tout simple : si vous êtes gai, votre imagination n'a que faire d'être distraite des images qui l'occupent.
Autre raison. Pour dominer l'âme des spectateurs,