PÉTRARQUE
la soif d'être une natipn.
L'on m'a même dit qu'en Espagne les troupes d'Italie passaient pour l'avoir emporté, en quelques occasions, sur les vieilles bandes françaises. Plusieurs beaux caractères se sont fait distinguer dans les rangs de cette armée. A en juger par un jeune officier général que je vis blessé au cou à la bataille de la Moskowa, cette armée a des officiers aussi remarquables par la noblesse de leur caractère que par leur mérite militaire. J'ai trouvé parmi çux beaucoup de naturel dans les manières,
une raison simple et profonde^ et nulle jactance. Tout cela n^était pas en 1750.
Voilà donc un changement bien réel dans les habitans de l'Italie. Ce changement n'a pas encore eu le temps d'influer sur les arts. Les peuples de l'ancien royaume d'Italie n'ont pas encore joui de ces longs intervalles de repos y pendant lesquels les nations demandent des sensations aux beaux arts.
Je suis très content de remarquer depuis plusieurs années, en LombardiC;, une chose qui ne plaît pas également à tous nos compatriotes : je veux dire un peu d'éloignement pour la France. Alfieri a commencé ce mouvement^ qui a été fortifié par les 20 ou 3o millions quelebudjet du royaume d'Italie payait chaque année à l'empire français.
Un jeune homme fougueux qui entre dans la carrière^ brûlant de se distinguer^ est importuné par l'admiration à laquelle le forcent ceux qui l'ont précédé dans cette même carrière^ et qui y ont reçu les premières places des mains de la victoire. Si les Italiens nous admiraient davantage^ ils nous ressembleraient moins dans nos qualités brillantes. Je ne serais pas trop surpris qu'ils sentissent au-
jourd'hui qu'il n'y a point de vraie grandeur dans les arts sans originalité^ et de vraie grandeur dans une nation^ sans une constitution à l'anglaise. Peut-être vivrai-je encore assez pour voir rejouer en Italie la Mandragore de Machiavel^ les comédies delV arte, et les opéra de Pergolèse. Les Italiens sentiront tôt ou tard que ce sont là leurs titres de gloire ; ils en seront plus estimés des étrangers. Pour moi^ j'avoue que j'ai été tout désappointé^ entrant un de ces jours au spectacle à Venise, de trouver qu'on donnait Zaïre. Tout le monde pleurait;, même le caporal de garde qui était à la porte du parterre^ et les acteurs n'étaient pas sans mérite. Mais^ quand je veux voir Zaïre, je vais à Paris, au Théâtre français. J'ai été bien plus satisfait le lendemain en voyant /' Jjo nel imharazzo ( le Gouverneur embarrassé), comédie faite par un Romain, et supérieurement jouée par un gros acteur qui m'a rappelé sur-le-champ Iflaud de Berlin, et Molé, dans les rôles demi-sérieux qu'il avait pris vers la fin de sa carrière. Ce gros acteur m'a paru tout-à-fait digne d'entrer dans ce triumvirat. Mais c'est en vain que j'ai cherché à Venise la comédie de
46o LETTRES.
Gozzi et la comédie cleW arte : au lieu de cela on donnait presque tous les jours des traductions du théâtre français. Avant hier je me suis sauvé de la triste Femme jalouse^ pour aller un peu rire^ sur la place Saint- Marc , devant le théâtre de Polichinelle. C'est en vérité ce qui m'a fait le plus de plaisir à Venise^ en fait de théâtres non chantans. Je trouve cela tout simple^ c'est que Polichinelle et Pantalon sont indigènes en Italie, et que, dans tous les genres, on a beau faire, on n'est grand, si l'on est grand, qu'en étant soimême.