‹ Vies de Haydn, de Mozart et de M©♭tastaseChapitre 7 sur 29 · M ON AMI · texte numérisé non relu

M ON AMI

Avec une physionomie un peu bourrue ^ et une espèce de laconisme dans le discours, qui semblait indiquer un homme brusque, Haydn était gai, d'une humeur ouverte, et plaisant par caractère. Cette vivacité était, il est vrai , facilement comprimée par la présence d'étrangers ou de gens d'un rang supérieur. Rien ne rapproche les rangs en Allemagne j c'est le pays du respect. A Paris, les cordons bleus allaient voir d'Alembert dans son grenier j en Autriche Haydn ne vécut jamais qu'avec les musiciens ses collègues : il y perdit sans doute, et la société aussi. Sa gaieté et l'abondance de ses idées le rendaient très propre à porter l'expression du comique dans la musicjue instrumentale, genre à peu

SUR HAYDN. iî>3 près neuf;, et où il fût allé loin, mais pour lequel il est indispensable , comme pour tout ce qui tient à la comédie, que Fauteur vive au milieu de la société la plus élég^ante. Haydn ne vit le grand monde que dans sa vieillesse, pendant ses voyages àXondres.

Son génie le portait naturellement à employer ses instrumens à faire naître le rire. Souvent aux répétitions il donnait aux musiciens ses camarades, de petites pièces de ce genre, qui, jusqu'ici est bien borné. Vous me pardonnerez donc de vous faire part de ma petite érudition comique.

La plus ancienne des plaisanteries musicales que je connaisse, est celle deMerula (i), un des plus profonds contrepointistes d'une époque où le chant n'avait pas encore pénétré dans la musique. 11 imagina une fugue représentant des écoliers qui récitent devant leur pédagogue le pronom latin qui^ quœ, quod^ qu'ils ne savent pas bien. La confusion, les embrouillamini y les barbarismes des écoliers mêlés aux cris du pédagogue qui

(i) Il florissait vers i63o.

entre en fureur et leur distribue des férules^

eurent les plus grands succès.

Benedetto Marcello y ce Vénitien si grave et si sublime dans son style sacré ^ le Pindare de la musique, est l'auteur de ce morceau connu intitulé le Capdciq^ où il se moque des castrats, qu'il détestait cordialement.

Deux basses-tailles et deux ténors commencent par chanter ensemble ces trois vers :

No, che lassù nei cori almi e beati.

Non intrano castrati, Perche scritto è in quel loco

Le soprano alors part tout seul, et demande, Dite : che è scritto mai?

Les ténors et les basses-tailles répondent , sur un ton extrêmement bas :

Arbor che non fa frutto Arda nell fuoco.

Sur quoi le soprano s'écrie, à l'autre bout -de l'échelle :

Âhi ! ahi l

L'effet de ce morceau plein d'expression est incroyable. La distance extrême que l'auteur a mise entre les sons très aij^us du malheureux soprano et les voix sombres des basses-tailles^ produit la mélodie la plus ridicule du monde.

Le nazillement unfrorme des Capucins, auxquels même il est expressément défendu de chanter et de sortir du ton, a fourni un morceau plaisant à Jomelli.

L'élégant Galuppi, si connu par ses opéra buffa et par sa musique d'église , n'a pas dédaigné de mettre en musique le chant d'une synagogue, et une dispute de vendeuses de fruits rassemblées dans un marché de Venise.

A Vienne, l'esprit méthodique du pays fixa un jour pour les plaisanteries de cegenre^ la soirée de la fête de Sainte-Cécile était consacrée, vers le milieu du dix-huitième siècle, à faire de la musique dans toutes les maisons, et l'usage voulait que les musiciens les plus graves présentassent ce jour-là à leurs amis des compositions comiques. Un père Augustin, du beau couvent de Saint-Florian, en Autriche, prit un singulier texte pour ses plaisanteries : il composa une messe qui,

126 LETTRES sans scandale, a eu long-temps le privilège de faire pouffer de rire chanteurs et auditeurs.

Vous connaissez les canons bernesques du Père Martini de Bologne^ celui des Ivrognes^ celui des GîoclieSj celui des vieilles Religieuses. *

Le célèbre Glementi^ Fémule de Mozart^ dans ses compositions pour le piano ^ a publié à Londres^ cette patrie des caricatures, un recueil de caricatures harmoniques , dans lesquelles il contrefait les plus célèbres compositeurs de piano : quiconque a la connaissance la plus légère des manières àe Mozart, Hajdn, Koseluck, Sterkel, etc., et entend ces petites sonates, composées d'un prélude et d'une cadence, devine sur-le-champ le maître duquel on se moque ^ on y reconnaît son style, et sur-tout les petites affectations et les petites erreurs dans lesquelles il est sujet à tomber.

Du temps de Charles VI, le célèbre Porpora vivait à Vienne , pauvre et sans travail : sa musique ne plaisait pas à ce monarque connaisseur, comme trop pleine de trills et de mordenti. Hassé fit un oratorio pour l'empe-

SUR HAYDN. 127 reur^ qui lui en demanda un second. Il supplia Sa Majesté de permettre que Porpora exécutât ce travail : l'empereur refusa d'abord^ disant qu'il n'aimait point ce style chevrotant ; mais touché de la générosité de Hasse^ il finit par consentir à sa demande. Porpora^ prévenu par son ami, ne mit pas un trill dans tout l'oratorio. L'empereur étçnné^ répétait pendant la répétition générale : « C'est un autre homme ; plu s de trills ! » Mais arrivé à la fugue qui terminait la composition sacrée, il vit que le thème commençait par quatre notes trillées. Or, vous savez que dans les fugues le sujet passe d'une partie à une autre, mais ne change pas : quand l'empereur, qui avait le privilège de ne rire jamais, entendit, dans le grand plein de la fugue , ce déluge de trills qui semblait faire une musique de paralytiques enragés, il n'y put tenir, et rit peut-être pour la première fois de sa vie. En France, pays de la plaisanterie, celle-ci eût peut-être paru déplacée j à Vienne, elle commença la fortune de Porpora.

De tous les morceaux comiques d'Haydn , il ne nous en reste qu'un : c'est cette symphonie connue, pendant laquelle tous les instru-

i23 LETTRES mens disparaissent successivement, de façon qu'à la fin le premier violon se trouve jouer tout seul. Cette pièce singulière a fourni trois anecdotes y qui toutes sont attestées à Vienne par des témoins oculaires j jugez de mon embarras. Les uns disent que Haydn s'apercevant que ses innovations le faisaient Voir de mauvais œil par les musiciens du prince, voulut se moquer d'eux.

Il fît jouer sa symphonie, sans répétition préliminaire, devant S. A., qui avait le mot de l'énigme : l'embarras des musiciens, qui croyaient tous s'être trompés, et sur-tout la confusion du premier violon, quand à la iin il s'entendait jouer seul, divertit la cour d'Eisenstadt.

D'autres assurent que le prince voulant congédier tout son orchestre, à l'exception de Haydn, celui-ci trouva ce moyen ingénieux de figurer le départ général, et la tristesse qui s'ensuivrait : chaque musicien sortait de la salle à mesutre que sa partie avait fini. Je vous fais grâce de la troisième version.

Une autre fois Haydn cherchant à amuser la société du prince , alla acheter, dans une foire d'un bourg de Hongrie, voisin d^Eisen-

SUR HAYDN. 129 iadtf un plein panier de sifflets, de petits violons p de coucous, de trompettes de bois, et de tous les instrumens qui font le bonheur des enfans. Il prit la peine d'étudier leur portée et leur caractère, et composa la symphonie la plus plaisante avec ces seuls instrumens, dont quelques uns même exécutent des solo : le coucou est la basse générale de cette pièce.

Beaucoup d'années après , Haydn étant en Angleterre s'aperçut que les Anglais, qui aimaient beaucoup ses compositions instrumentales quand le mouvement en était vif et allegro , s'endormaient ordinairement à Vandante ou à V adagio , quelques beautés qu'il cherchât à y accumuler : il fit un andante plein de douceur, de suavité , et du chant le plus tranquille j tous les instrumens semblèrent s'éteindre peu à peu^ et au milieu du plus ^x^wA pianissimo , partant tous à-la-fois, et renforcés par un coup de timbale, ils firent ressauter l'auditoire endormie

LETTRE XIL

Salzbourg, le 17 mai 1809.

Mon cher ami^

Assez long-temps nous avons suivi Haydn dans la carrière où il fut supérieur; voyons maintenant ce qu'il a été dans la musique vocale. Nous avons de lui des messes, des opéras et des oratorio : ce sont trois genres.

Ce n'est guère que par conjectures que nous pouvons savoir ce que Haydn fut dans la musique théâtrale.

Les opéras qu'il composait pour le prince Esterhazy ne sortaient point des archives d'Eisenstadt, qui un jour brûlèrent entièrement, ainsi que la maison d'Haydn. Il perdit la plus grande partie de ce qu'il avait composé dans ce genre. On n'a conservé que l'Armide, VOrlando paladino , la vera Costanza et lo Speziale, qui sont peut être ce qu'il avait fait de moins bon.

SUR HAYDN. i3i Jomelli arrivant à Padoue pour y écrire un opéra 5 s'aperçut que les chanteurs et cantatrices ne valaient rien, et de plus, n'avaient nulle envie de bien faire : « Ah î canailles, « leur dit-il , je ferai chanter l'orchestre j c( l'opéra ira aux nues, et vous à tous les « diables. »

La troupe du prince Esterhazy , sans être précisément comme celle de Padoue, n'était pas excellente 3 d'ailleurs, Haydn retenu dans sa patrie par mille liens, n'en sortit que déjà vieux, et n'écrivit jamais pour des théâtres publics.

Ces considérations vous préparent, mon cher Louis , à l'aveu que j'ai à vous faire relativement à la musique dramatique de notre compositeur.

Il avait trouvé la musique instrumentale dans l'enfance; la musique chantée était au contraire, quand il parut, dans toute sa gloire : Pergolèse , Léo, Scarlati , Guglielmi, Piccini, et vingt autres, l'avaient portée à un point de perfection qui depuis n'a été atteint et quelquefois surpassé que par Gimarosa et Mozart. Haydn ne s'éleva point à la beauté des mélodies de ces hommes célèbres : il faut

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avouer que^ dans ce genre, il a été. surpassé et par ses contemporains Sacchini , Gimarosa, Zingarelli, Mozart, etc., et même par ses successeurs, Tarchi, Nazolini, Fioravanti^ Farinelli, etc.

Vous qui aimez à chercher dans l'ame des artistes les causes des qualités de leurs ouvrages, vous partagerez peut-être mon idée sur Haydn. On ne peut lui refuser sans doute une imagination vaste, pleine de vigueur, créatrice au suprême degré : mais peut-être ne fut-il pas aussi bien partagé du côté de la sensibilité ; et . sans ce malheur-là plus de chant, plus d'amour, plus de musique théâtrale. Cette hilarité naturelle, cette joie caractéristique dont je vous ai parlé , ne permirent jamais à une certaine tristesse tendre d'approcher de cette ame heureuse et calme. Or, pour faire comme pour entendre de la musique dramatique, il faut pouvoir dire, avec la belle Jessica :

Tm never merry when I hearswert music. ^ The Merchant of Venice , A. 5, se. i.

Il faut être tendre et un peu triste pour trouver du plaisir même aux Cantatrice vil-

SUR HAYDN. i33 lane (i) , ou aux Nemici generosi (2) ^ c'est tout simple : si vous êtes ^ai^ votre imagination n'a que faire d'être distraite des images qui l'occupent.

Autre raison. Pour dominer l'ame des spec-^ tateurs^ l'imagination d'Haydn a besoin d'agir en souveraine ; dès qu'elle est enchaînée à des paroles on ne la reconnaît plus : il semble que des scènes écrites la ramènent trop souvent aux choses de sentiment. Haydn aura donc toujours la première place parmi les peintres de paysages ; il sera le Claude Lorrain de la musique^ mais il n'aura jamais au théâtre^ c'est-à-dire dans la musique toutà-fait de sentiment^ la place de Raphaël.

Vous me direz que celui qui occupe cette place fut le plus gai des hommes. Sans doute Cimarosa était gai dans le monde : n'est-ce pas ce qu'on a de mieux à y faire? mais je serais bien fâché pour ma théorie, que l'amour ou la vengeance ne lui eussent jamais fait faire quelque bonne folie y ne l'eussent jamais mis dans quelque position bien ridicule.

(1) Chef-d'œuvre de Fioravanti, très-goùté à Paris*

(2) Opéra très comique de l'excellent Cimarosa.

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Un des plus aimables de ses successeurs ne vient-il pas de passer^ au mois de janvier^ une nuit tout entière dans le plus triste lieu du monde^ attendant sans cesse que la plus gaie des cantatrices tînt la promesse qu'elle lui avait faite.

Je parierais bien que la gaieté de Cimarosa n'était pas une gaieté de traits et d'épigrammes comme celle du Gentil Bernard.

Vous voyez ^ mon ami^ que la dévotion à mon saint ne m'entraîne pas trop loin : je mets les faiseurs de symphonies dans la classe des paysagistes^ et les compositeurs d'opéras dans celle des peintres d'histoire. Deux ou trois fois seulement Haydn s'éleva à ce grand genre ^ et alors il fut Michel-Ange et Léonard de Vinci.

Consolons-nous^ nous verrons son talent reparaître quand nous parlerons de sa mu~ sique d'église et de ses oratorio: dans ces derniers sur-tout^ où le génie de Pindare trouve plus d'occasion de paraître que le génie dramatique^ il fut de nouveau sublimC;, et étendit encore la gloire qu'il s'était acquise comme symphoniste.

Je m'apperçois^ qu'à force d'impartialité^

SUR HAYDN. i35 jè dis peut-être trop de ma*l de notre ami. Avez-vous entendu son Ariane abandonnée dans Fisle de Naxos ? Toutes mes calomnies seront mises à leur place.

Il me semble que la musique diffère en cela de la peinture et des autres beaux-arts y que, chez elle, le plaisir physique, senti par les sens de Fouie, est plus dominant et plus de son essence que les jouissances intellectuelles. La base de la musique est ce plaisir physique j et je croirais que notre oreille jouit encore plus que notre cœur, en entendant madame Barilli chanter

Voi clie sapete Cosa è amore.

Mozart , Figaro»

Un bel accord enchante l'oreille , un son faux la déchire ; cependant aucune de ces deux choses ne dit rien d'intellectuel à l'ame, rien que nous pussions écrire si nous en étions requis. Seulement cela lui fait peine ou plaisir. Il paraît que, de tous nos organes, l'oreille est celui qui est le plus sensible aux secousses agréables ou déplaisantes. L'odorat et le tact sont aussi très susceptibles de plaisir ou de

i36 LETTRES peine ; l'œil est le plus endurci de tous; aussi ^ il sent très peu le plaisir physique. Montrez tin beau tableau (ï) à un sot^ il n'éprouvera rien de très agréable^ parce que la jouissance que donne la vue d'un beau tableau vient presque toute de l'esprit. Il ne manquera pas de préférer une enseigne bien enluminée au Jésus-Christ appelant Saint-Mathieu de Louis Carra cbe (2). Faites entendre^ au contraire^ à votre sot un bel air bien chanté^ il donnera peut -être quelques signes de plaisir , tandis qu'un air mal chanté lui fera quelque peine. Allez au Musée un dimanche, vous trouverez, à un certain point de la galerie, le passage intercepté par la foule rassemblée devant un tableau, et tous les dimanches devant le même. Vous croyez que c'est un chef-d'œuvre , pas du tout ; c'est une croûte de l'école allemande, représentant le Jugement dernier. Le peuple aime à voir la grimace des damnés. Suivez le soir ce peuple au spectacle gratis, vous le verrez applaudir

(1) Le Mariage de Sainte-Catherine, du Corrège^ no 895^

(2) Musée, no 878..

SUR HAYDN. iSy

avec transport aux airs chantés par madame Branchu, tandis que le matin les tableaux çle Paul Véronèse ne lui disaient rien.

Je concluerais de tout ceci que si en musique on sacrifie à quelque autre vue le plaisir physique qu'elle doit nous donner avant tout^ ce qu'on entend n'est plus de la musique; c'est un bruit qui vient offenser notre oreille sous prétexte d'émouvoir notre ame. C'est pour cela^ je crois ^ que je n'assiste pas sans peine à tout un opéra de Gluck. Adieu.

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