CHAPITRE IV
Or, puis après, en l'an 1553, Servet, échappé de prison, et fuyant de Vienne, se retirait en Italie, et passa par la ville de Genève un jour de dimanche , auquel jour même il se délibérait d'en partir, pour la crainte qu'il avait de Calvin, s' assurant toutefois de n'être empêché ce jour-là , sur les statuts et privilèges de la ville : nonobstant lesquels, Calvin , averti de la venue de Servet, envoya incontinent son serviteur, appelé Nicolas, pour faire donner les arrêts audit Servet , et se faire partie contre lui, ce qui fut fait le jour même; et le lendemain , Calvin envoya son frère Antoine pour être caution de son serviteur. Or le pourchas de la mort de Servet fut si chaudement mené, et sollicité par Calvin et ses adhcrens, qu'il fut brûlé tout vif , h petit feu , au grand contentement de ce si doux et facile à pardonner, père , maître et ami du vénérable Théodore de Bèze.
(1) Dont, pour laquelle raison.
VIE I)i: CALVIN.
.,i Je sais bien qu'il nie sera répondu ce que Calvin écrit pour ses excuses, au livre lequel il composa, après la mort dudit Servet, contre ses erreurs. Car, entendant que plusieurs personnes étaient fort scandalisées de telle exécution en Genève , ayant peu de jours par avant , icelui Calvin, mis en lumière un livre par lequel il disait que les hérétiques ne devaient être mis à mort; composa, dis-je, ledit livre contre les erreurs d'icelui Servet, excusant échevins et chefs de justice de Genève, et soi-même, de telle sévère exécution ; alléguant que lesdits Genevesans ne donnèrent telle sentence de mort contre Servet, mais les Eglises de Zurich , Berne et Baie. De manière que ceux de Genève, selon son dire, ne furent qu'exécuteurs de la sentence desdites Eglises; ce qui est frivole et mensonge trop apparent , selon ce qu'on peut recueillir dudit livre , auquel , entr' autres choses , il dit que les Eglises des Suisses Tavaient condamné h mort : et afin , dit-il, qu'il apparaisse à chacun que ce que je dis soit véritable , je mettrai ici la lettre des seigneurs de Zurich, qui, pour cause de l)rièveté, servira de témoignage pour toutes les autres qui sont de la même teneur. Or, qui aura ledit livre de Calvin , de la mort et erreurs de Servet, qu'il considère diligemment la susdite lettre de Zurich contre Servet; il n'y trouvera chose plus griève , ni concernant la mort d'icelui , que cette sentence seule : Veslrum sit videre quomodo temeritalem liomui'ix hiijiis coerccalis. C'est-à-dire: «Sera à vous à re-
fO VIE DE CALVIN.
« garder comment vous réprimerez la téméi-ité de € cet homme. » Mais il n'y a aucune mention de le faire mourir.
Je n'écris point ces choses pour déplaisir que j'aie de la mort d'un si ord (i) et monstrueux hérétique que fut Servet; car il était du tout (2) méchant et indigne de converser avec les hommes : et désirerais que tous ses semblables fussent exterminés, et l'Eglise de Notre Seigneur fût bien purgée de telle vermine ; mais je presse ceci pour montrer l'astuce de Satan, qui, pour décevoir les pauvres ignorans trop crédules, a suscité un jaseur afîélé , et a induit h louer du titre de douceur, bénignité et facilité à pardonner, un trèsmalin , cruel et vindicatif personnage : de la malignité duquel on voit encore un autre manifeste signe en la même lettre sienne à Pierre Viret, par ces paroles expresses : Unum prœlerieram Petrum Amœum Carlularium, tenerï mea causa in carcerejam ultra quindecim dies. Nunc cnidelitatis accusor à qnibmdam, qiiod ultionem tam obsl'malo animo prosequar. Rogalus siim ut me dcprecatorem velim inlerponere . Negavi me id facturum, donec milii constet quitus me calumniis cjravaverit. C'est-à-dire: «J'avais passé « en silence une chose ; c'est que Pierre Ameau , « faiseur de cartes, est, par mon instance, en pri- «son dès quinze jours on çà. Maintenant je sui«.
(1) Ord, sale.
(2) Du /<»j/f, enlièrciiioiil.
VIE DE CALVIN. tl
< accusé de cruauté par aucuns, de ce que je pour- € suis la vengeance de courage si obstiné . Je suis «prié de m' entremettre pour intercéder contre ce f que pourchassais : j'ai dit que je ne le ferais «point, jusqu'à ce que j'aie certitude de quelles « calomnies il m'a chargé. » Sont-ce pas paroles et sentences d'un homme doux, bénin et facile à pardonner les injures qui lui sont faites , tel que le décrit ce bon et saint prophète de Bèze ,