‹ Vies de Jean Calvin et de Théodore de BèzeChapitre 12 sur 35 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

Or c'est trop demeurer sur ce i>oiut : il faut passer plus outre de la vie et faits dudit Calvin , tant exalté en la préface de Théodore de Bèze, en genre de vertus, sincérité de vie et de doctrine. Voyons premièrement de ses mœurs et actes, puis nous dirons de sa doctrine.

De sa nativité en la ville de Noyon , en Picardie, l'an 1509, je n'en dis autre chose. De son père, Girard Cauvin, pareillement je n'en dirai sinon que , selon une attestation faite des plus apparens de ladite ville de Noyon , et baillée , par écrit de notaire-juré , h un Berthelier , secrétaire de la Seigneurie et Conseil de Genève , fut un très-exécrable blasphémateur de

là VIE DE CALVIN.

Dieu. Je puis dire ceci pour avoir vu ladite attestation es mains dudit Berthelier, qui avait été expressément envoyé pour avoir information de la vie et mœiu's, et de la jeunesse dudit Calvin; et en ladite attestation , était contenu que ledit Calvin , pourvu d'une cure et d'une chapelle , fut surpris ou convaincu du péché de sodomie , pour lequel il fut en danger de mort par feu , comme est la commune peine de tel péché; mais que l'évêque de ladite ville, par compassion, fit modérer ladite peine en une marque de fleur de lis chaude siu'l'épaule (1). Icelui Calvin, confus de telle

(1) Ce fait est aussi rapporte' par un nombre assez conside'rable d'auteurs graves , long-temps avant que Bolsec e'crivit cette histoire. "Voici les noms de quelques-uns : Simon Fontaine en a parlé Tan 1557 ; Lavacquerie, en 1561; De Mouchy, en 1562 ; Surius, en 1566 ; Du Préau , en 1567, etc. . .

De célèbres protestans allemands ne s'exprimaient pas, sur ce point historique, difficile à ébranler, avec moins de confiance que les compatriotes de Calvin. L'un d'eux-, très-estime, et contemporain du fait, Conrad Schlussemberg, ne craint pas de dire : {Jiœc) minquàrn luculenter et solide refidata. « Jamais on n'a répondu clairement et solidement à ce reproche. » Si ces mots sont remarquables, ceux qui les accompagnent dans le texte ne le sont pas moins {Calv. theol. lib. Il, fol. 72).

Il serait à souhaiter, dans l'intérêt de l'histoire, qu'on réunît, avec sincérité et discernement, tous les docuinens que le temps nous a conservés sur celte circonstance de la vie du réformateur français. Ils sont encore suffisans pour établir une opinion prudente et bien fondée.

vergogne et vitupère , se défit de ses deux bénélices es mains du curé de Noyon (i) , duquel ayant reçu quelque somme d'argent, s'en alla vers Allemagne et Italie, cherchant son aventure, et passa par la ville de Ferrare, où il reçut quelque aumône de M™e la Duchesse. Mais je ne veux pas laisser passer que se partant de Noyon , il changea son surnom de Cauvin en Calvin , prenant ce nom ou ignoramment, n'y considérant pas plus outre; ou délibérément, parce que ce nom convenait avec ses mœurs, conformes à celles d'un Calvinus, malin et vindicatif personnage , auquel Juvénal écrit sa treizième satire , lui attribuant ce vers : At vïndicta bonuîn cjiio non fœlïcius ullum. C'est-à-dire : « Vengeance est un bien plus heureux que tout * autre. » Il fut aussi un temps qu'il se faisait appeler Charles de Heppe ou Happe-Ville : et ainsi se soussignait en toutes ses lettres.

(1) L'auteur, en voulant ici être court, n'est pas assez pre'cis. Peut-être le principal cure' de Noyon intervintil aussi dans la re'signaliou ; mais il est certain que Calvin re'signa re'ellement ses be'néfices à deux particuliers. On relève ce de'tail de peu d'importance, parce que l'exactitude des dates, citations, etc.. mérite, dans ce livre, qu'on lui supple'e le peu qui lui manque.

16 Ml: DP. CALVIN.

qu'un jour ils se promenèrent par la ville , tous portant chacun un poireau au bonnet, pour un bouquet. Farel les alla trouver en la prison, et leur dit mille paroles rudes , et outrages , comme aussi il était fort excessif en colère, et de cerveau peu rassis, au rapport de tout homme qui l'a connu et pratiqué. Or, connaissant, les seigneurs du Conseil, l'acte de ces prisonniers procéder plus de jeunesse et folie que de maligne entreprise, après quelques remontrances et corrections de paroles, les mirent hors de prison. Sur ce, lesdits ministres prirent argument et occasion de crier en leurs prêches contre les seigneurs du Conseil, Courault , entre les autres, s'escarmouchait en chaire , et disait infinis opprobres d'eux. Le dixième de mars, un dimanche, auquel joiu' on devait tenir Conseil général, Calvin, prêchant à Rive, dit ces mots exprès, que le Conseil qu'on devait tenir était Conseil du diable, et dit plusieurs opprobres et vilenies contre les seigneurs du Conseil, tendant h dissension et tumulte.

J'ai récité ceci (1) quasi de mot à mot , comme elles ont été transcrites du Livre Rouge qui est en la Maison-de-Ville , et sais où en est ledit écrit , au commandement de qui le voudra voir. Le douzième dudit mois de mars, furent apportées lettres des seigneurs de Rerne à ceux de Genève , pour les avertir que le synode, duquel ils leur

(t) Ceci, pour ce.ç choses.

avaient par avant écrit , serait tenu à Lausanne , le dernier jour du même mois de mars; et furent lues ces lettres en présence de Farel et Calvin , à cette cause appelés au Conseil , en la 3Iaison-de- Ville ; et leur fut fait commandement d'y aller ensemble, prières amiables de n'outrager et médire ainsi, en leurs prêches, publiquement du magistrat ; mais que s'ils connaissaient aucuns (i) d'eux vicieux et mal vivans , après avoir usé en leur endroit de la correction fraternelle , selon la doctrine évangélique, et iceux vicieux ne s'amendant, le faisant savoir au magistrat, il en serait fait ce qui appartiendrait à justice. Pour toutes ces remontrances et prières, lesdits Farel, Calvin et Courault, ministres, ne voulurent désister de crier en leurs prêches contre iceux seigneurs du Conseil, les blâmant, vitupérant et diffamant. Dont (2) ils usèrent de menaces et défenses rigoureuses sur peines ; mais tout cela fut en vain , ni pour toutes défenses voulurent cesser : surtout Courault usait de termes fort étranges et piquans , les appelant ivrognes , pourceaux, et encore pis.

(1) aucuns, quelques-uns.

(2) Dont, pour cela.

iJieul aucun. Et, parce que le matin dudit jour, nonobstant les charitables et affectionnées prières qui avaient été souvent faites par avant tant à lui qu'à ses compagnons; plus, défenses rigoureuses de n'user, pour l'avenir, d'invectives, opprobres et injures contre le magistrat, Courault avait fait pis que par avant; il lui fut fait inhibition de plus prêcher^ et commandement de se contenir de la charge et office de ministre. Ce même jour, dix-neuvième d'avril, le grand-sautier alla, par commission des syndics et seigneurs du Conseil, trouver Farel et Calvin en leur logis, pour les prier de donner la Cène le dimanche prochain, jour de Pâques, selon la manière accoutumée des Églises de Berne, sans innovation aucune. Ils répondirent absolument audit grand-sautier, qu'ils n'en feraient rien, et qu'ils ne se gouverneraient selon les ordonnances de Berne. Icelui grand-sautier fait son rapport en Conseil. Le jour suivant, vingtième d'avril, veille de Pâques, Courault , contre la défense qui lui avait été faite le jour précédent de prêcher ni exercer le ministère, alla prêcher à Sainl-Gervais, disant plus d'injures contre le magistrat qu'il n'avait encore fait par avant ; pour laquelle contumace et rébellion il fut mis en prison. Ce qu'ayant entendu, Farel et Calvin s'en vinrent à la chambre du Conseil, où, entre plusieurs fort arrogantes et audacieuses paroles, qui ne sentaient aucunement la doctrine et modestie chrétienne, Farel prononça, de grande colère, ces mots exprès : « Que ceux qui avaient fait

r mettre Couraulten prison , et en étaient consent tans , avaient mal et méchamment fait comme t méchans et iniques. » Nonobstant ces outrages <lits auxdits seigneurs , en leur présence , assis en (Conseil , ils furent derechef fort humainement priés de vouloir faire ce que les seigneurs de Berne leur avaient écrit. Ce qu'ils refusèrent de faire, tout à plein; et s'en allèrent dans leur logis. Lesdits seigneurs du Conseil , fort fâchés , craignant que scandale ne survînt en leur ville , si on ne donnait la Cène selon la manière accoutumée, et recommandée par les seigneurs de Berne, leurs alliés et combourgeois , renvoyèrent reprier, pour la troisième fois, Farel et Calvin par ledit grand-sautier, comme dessus est dit ; ce qu'ils refusèrent absolument défaire. Pour la quatrième fois, cherchant, lesdits seigneurs du Conseil, tous moyens d'éviter scandale en leur ville, et d'entretenir l'amitié des seigneurs de Berne par la conformité des cérémonies observées en leurs Eglises, allèrent retrouver le seigneur Louis de Diesbach, gentilhomme Bernois, d'honneur et autorité, qui d'aventure était arrivé à la dinée à Genève ; et lui montrèrent la susdite lettre des seigneurs de Berne, sur la conformité des cérémonies ; et lui firent entendre la protervité (1) et rébellion obstinée de leurs ministres Farel et Calvin, qui n'y voulaient entendre; dont ils le prièrent de daigner prendre

(i) ProtcrvUé, eflVonlcrie.

la peine de leur remontrer, et exhorter à ladite observation de conformité , pour éviter scandale et moquerie qui en pourrait advenir entre les étrangers circonvoisins. Mais iceux ministres Farel et Calvin firent aussi peu pour ledit seigneur de Diesbach, que pour les autres entièrement, niant et refusant de le faire. Voilà un fort bel argument pour prouver la belle comparaison laquelle fait Théodore de Bèze, en sa préface susdite, de son père, maître et ami Calvin , avec saint Paul , qui dit : « Qui est «celui qui est troublé entre vous, et je n'en brù- «le?» (1) Il voit toute la ville troublée pour le changement des cérémonies qu'il veut faire ; on lui remontre l'inimitié qui en peut advenir et naître , des seigneurs de Berne contre ceux de Genève ; et nonobstant ce , il demeure inexorable et aheurté opiniâtre. N'est-ce pas pertinacité (2) diabolique, et infernale obstination? Le jugement en soit à toutes personnes de bon et sain entendement.

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