CHAPITRE X
Considérant, lesdits syndics et seigneurs du Conseil, la dureté et contumace de ces deux ministres ;
(1) II Corinth., cli. XI, v. 29.
(2) Pertinacité, opiniâlretë.
pour mettre ordre que la Cène se donnât, le lendemain, sans scandale et changement de cérémonies, leur tirent défense de plus prêcher en leur ville et juridiction ; et commirent la charge de prêcher et donner la Cène, le lende(|iain jour de Pâques, à un maître Henri de La Mare. Laquelle chose ayant entendu, Farel et Calvin allèrent retrouver ledit de La Mare en son logis, et lui dirent infinis outrages ; l'appelant outrecuidé, téméraire, et présomptueux, d'entreprendre tel office et charge ; et plus , l'excommunièrent et anathématisèrent de la congrégation des fidèles et réformés en l'Evangile ; le menaçant du rigoureux jugement de Dieu, voire de damnation, s'il acceptait cet office. Le pauvre de La Mare, épouvanté de telles menaces, leur promit de s'en empêcher ; et de fait, il ne se retrouva pour le lendemain prêcher, s'étant caché ou retiré hors la ville ; mais Farel et Calvin, contre la défense qui leur avait été faite, allèrent prêcher, Calvin à Rive, et Farel à Saint-Gervais, et ne donnèrent point la Cène, dont vint un très-grand scandale et bruit entre le peuple de la ville, et des circonvoisins qui étaient venus pour prendre ladite Cène. Et davantage, ils dirent mille opprobres et vilenies contre les syndics et seigneurs du Conseil, tâchant à émouvoir sédition et d'enflammer le peuple contre les gouverneurs et magistrats; entreprise vraiment diabolique, sentant les ruses de l'ancien père de discorde et tumulte.
Théodore de Bèze , en sa belle piéfacc sus-
dite , en parle bien antrement , et à l'avantage de son maître , père et ami ; cachant toute cette histoire écrite bien au long au Livre Rouge, de laquelle je me vante avoir vu la copie , et sais où elle se peut retrouvw' encore; et dit simplement, qu'il fut banni pour n'avoir voulu bailler la Cène en une cite si troublée, divisée et mêlée. Mais cette couverture est par trop légèrement fardée, parce que son^leul but était de faire bailler la Cène en pain levé , et en a toujours eu le désir comme caché en son esprit : ce qu'il a manifesté ces ans derniers auxquels ont été octroyés les prêches en quelques lieux de France : car, par son ordonnance, la Cène est ainsi baillée par leurs ministres jusqu'à présent; et h son retour à Genève, encore l'eùt-il fait observer, n'eût été la promesse et délibération des Genevesans, de tenir les cérémonies des Eglises des Bernois.
Toutefois, n'ont-ils su tant faire que ledit Calvin , tant il était désireux de changemens et nouveautés , n'ait remué et changé plusieurs choses , desquelles lesdits Bernois ne tiennent rien. Comme , pour les spécifier, en premier lieu il a constitué la fête le mercredi jusqu'après le prêche (ce qui n'est observé es pays de Berne), dont, comme par moquerie, lesdits Bernois appellent ce jour du mercredi, la fête de Calvin. Secondement, il a ôté les fêtes de la Nativité de Notre Seigneur Jésus-Christ, de la Circoncision, de l'Annonciation, de l'Ascension, lesquelles les Bernois font observer
VIF. DE CALVm. 2.S
en leui' pays, et font punition des traiisgresseurs <|ui travaillent ces jours-la , en leurs terres et seigneuries; comme au contraire sont châtiés et mis à l'amende, voire en i)rison, ceux qui serrent boutiques et ne travaillent lesdils jours, à Genève. Tiercement, il a institué que la Gène ne se donne pas à Genève, ni aux paroisses sujettes, le jour même de la Nativité, mais le dimanche plus proche devant ou après ledit jour ; ce qu'ils observèrent encore en toutes les Églises vouées à la religion dudit Calvin; mais les Bernois en suivent toujours leur ancienne coutume. Quartement , n'a-t-il pas ordonné de donner, à Genève, la Cène le premier dimanche de septembre; ce que les Bernois ne font pas, ni les autres cantons qui ont laissé la Messe. Je laisse passer la diversité des cérémonies au Sacrement du Baptême, et plusieurs autres fatras qu'il a inventés, pour paraître plus que les autres et avoir dressé quelque chose de mieux, qu'il n'y a aux autres lieux qui se disent réformés : dont il appelait les paroisses des Bernois petits cabarets, et les ministres fripons. Tels termes il tenait parlant ou écrivant lettres familières à quelques-uns, les incitant de se retirer à Genève; et me vante d'avoir vu les lettres siennes au sieur de Fallais, étant à Strasbourg, es quelles il usait de ces propres mots : « Si vous délibérez de «vous retirer en ces quartiers de Savoie, je vous € conseille de ne vous arrêter aux terres des Ber- < nois, où ne sont (jue cabarets mal oi'<lonnés, et «leurs minisli-es la plupart fripons. Mais venant
« en Genève, laquelle VOUS verrez aornée, comme une «Jérusalem, de personnages doctes et de qualités « singulières; vous recevrez incroyable joie et con- « solation. »
Je conclus donc , que c'est trop entreprendre a Théodore de Bèze, de vouloir endormir les gens par jaseries; et, par langages fardés, déguiser la vérité.