CHAPITRE XI
Or il faut entendre ce qui advint touchant le bannissement de Calvin, selon qu'il est écrit au Livre Rouge. Le lendemain de Pâques, 22 avril, fut tenu le Conseil des Deux-Cents, auquel fut rapporté amplement tout ce qui avait été fait touchant les exhortations et amiables prières envers les ministres Farel et Calvin , comme ils avaient été nonseulement inexorables et obstinés , mais encore rebelles et contumacieux contre les défenses à eux faites: comme ci-devant a été traité. Et outre, le susdit maître Henri de La Mare ne put cacher les injures et menaces faites par Farel et Calvin en son endroit. Et tout cela bien considéré, fut fait délibération en ce Conseil et Assemblée des Deux-Cents, que lesdits Farel, Calvin et Gourault, seraient bannis de la ville <•! soignemi»' , pour leur obstination
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et contumacieuse outrecuidance : et que les cérémonies reçues et accoutumées aux Eglises de Berne, confirmées au synode dernier, célébré à Lausanne, seraient observées en l'Eglise de Genève , et aux paroisses h eux sujettes, sans y rien changer ni innover. Le jour suivant, 23 avril, fut tenu le Conseil général, auquel fut arrêté et conclu tout ce que les Deux-Cents avaient délibéré. Et avertis, Farel et Calvin, qui se tenaient cachés en leur logis, de leur bannissement et de l'irritation du peuple contre eux, s'enfuirent secrètement hors la ville, et se sauvèrent de vitesse.
Voilà la vraie et sincère cause du bannissement de Calvin ; et doit être plus donnée foi à un magistrat et à l'écrit fait par son commandement au secrétaire ordinaire , qu'à un particulier affectionné envers celui de qui il écrit : surtout quand la vie et mœurs dudit particulier écrivant sont notés (1). Or, de la vie , actes et mœurs du personnage, j'espère, comme est dit, d'écrire amplement et vivement en peu de jours, au grand contentement des gens de bien et de bon jugement;
(1) A la place de ce dernier membre de phrase, le texte, ge'néralement assez fautif, en offrait un peu intelligible , que voici : même quand la vie et mœurs dudit particulier écrivant sont notés ici.
On aurait bien de'sire' rétablir cet endroit mot pour mot: mais ce petit livre est devenu si rare, que l'on n'a pu s'en procurer un second exemplaire, et que l'on est re'duit à consulter les citations, nombreuses il est vrai, qu'en ont faites les auteurs.
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mais au regret de ceux qui sont liés el voués a leur doctrine et dévotion. Or, comme il retourna h Genève , l'histoire est tout au contraire de ce que Théodore de Bèze en a écrit, comme gens de bien et d'autorité en sont très-bien certifiés; car, par l'importunité de ses lettres, lesquelles il écrivait et envoyait aux principaux de Genève ou non ; toutefois à plusieurs personnes de qualité d'Allemagne ; il fit tant par ses subtiles et cauteleuses inventions ou pratiques , que lesdits Genevesans le renvoyèrent chercher et quérir à Strasbourg , où il s'était retiré assez simplement. Et, touchant ce que ledit de Bèze écrit , que fut outre son vouloir qu'il retourna à Genève, et que, pour le faire consentir, il fallut venir aux menaces des jugemens de Dieu , s'il n'obéissait à celte vocation ; ce sont vraies balivernes, et, comme on dit, brides a veaux, pour tromper trop crédules et idiots. Semblablement, infinies autres jaseries qu'il entremêle, pour exalter son père, maître et ami; assavoir, qu'il fut reçu à Strasbourg, des doctes, comme un trésor; qu'il lisait en théologie (1) avec admiration d'un chacun ; qu'il fut élu aux journées impériales, à Worms et Ratisbonne, des premiers , par l'avis de tous les théologiens allemands ; que Mélancton dès-lors l'appelait ordinairement le théologien , par un siu'gulier honneur; que les seigneurs de Strasbourg iirent difliculté de le laisser partir; qu'ils le retin-
(1) Lire en théologie, professer la Uirologie.
rent pour leur J)Ourgeois, cl voulurent qu'il retint le revenu d'une prébende , laquelle ils lui avaient assignée pour gage de professeur : mais que lui , éloigné de toute cupidité des biens de ce monde , n'en voulut retenir la valeur d'un denier (1).
De mille telles baveries (2) , mises par lui pour amuseler(3) les simples, je ne ferai autre compte; mais je me veux, bien arrêter à ce qu'il assure si impudemment , qu'à l'exemple de saint Paul , il avait servi à l'Église à ses dépens; car le contraire est tout évident h tous ceux qui l'ont connu, et conversé avec lui à Genève. En premier lieu, il avait cent écus de gage par an. Secondement, il prenait des imprimeurs qui imprimaient ses œuvres à Genève , deux sous de celle (4) monnaie , pour feuillet ou feuille entière. Tiercement , il était gardien de la bourse des pauvres, en laquelle se mettaient de bonnes sommes de deniers ; car , outre ce que pour un coup , la reine de Navarre , défunte sœur du feu roi François I'^'' de ce nom, y envoya 4,000 francs : pareillement (5), la
(1) Une partie de ce que Bèze dit ici, est bien fondé sur quelques pièces imprimées, qui viennent de mains intéressées : il reste à savoir si l'histoire générale et les manuscrits ratifieraient ces allégations certainement exagérées.
(2) i?afer/e, vanterie.
(3j Jmuseler, charmer ou captiver.
(4) La monnaie, sans doute, dont il vient delre parlé.
(5) Il y avait dans le texte : et la duchesse, etc. Ce qui laissait la construction de la phrase interrompue eu cet endroit.
duchesse de Ferrare une autre bonne somme ; et plusieurs autres seigneurs et dames, avec des marchands, en l'intention de lever h Genève l'art de la draperie de laine; de quoi ledit Calvin avait fait courir le bruit pour mieux attraper deniers. Et quartement, mourut à Genève un appelé monsieur David de Haynault , qui était venu en ladite ville pour la religion ; et mourant, laissa 2,000 écus pour les pauvres ; ordonnant les exécuteurs de son testament un hannoyer (1) appelé Maldonnal , et un autre dit saint André, qui était ou bien fut tôt après ministre de Genève ; le tiers exécuteur de son testament il ordonna Calvin, auquel, comme gouverneur et distributeur de l'argent des pauvres, fut commise ladite somme de 2,000 écus , desquels 500 furent distribués h aucuns de ses plus intimes amis, comme à Viret 25 , à Farel 20 , et quelque autre somme aux susdits Maldonnai , saint André et autres ; mais on ne put savoir que devinrent les 1,500; dont se leva un grand murmure entre les pauvres. Mais ceux qui en parlèrent trop avant, furent contraints de sortir de Genève , et on fit accroire qu'ils étaient libertins etathéistes. C'étaient les communs crimes qu'on attribuait à tous ceux qui contristaient Monseigneur.
Mais son avarice fut fort découverte , par gens
(1) Hatinoyer, mot qui paraît être le nom d'une profession dont on n'a pu découvrir que des e'tymologies peu certaines; telles que annniau, anneau, etc. (Dici. Rnman, Wall., Celt., Tud.)
de bien et de bon entendement , sur le fait d'un Nicolas-de-Fer , qui , ayant fait banqueroute à Anvers, de la somme de 5, ()()(► livres de gros, se retira à Genève , et s'adressa à Calvin , et lui conta son affaire amplement ; lui demandant conseil comment il se devait gouverner , advenant que ses créditeurs le vinssent pourchasser jusqu'audit lieu de Genève. Le conseil d'icelui Calvin fut, qu'il achetât, dudit argent, des biens immeubles au nom de sa femme et de deux filles siennes; ainsi, que lesdits créditeurs n'auraient moyen de lui rien ôter, n'ayant rien à lui ; et qu'il mariât ses deux filles à deux personnages qui le pussent secourir contre iceux créditeurs. Ledit Nicolas s'arrêta h ce conseil , et, pour avoir plus de crédit en la ville de Genève , fit présent d'une notable somme d'écus à ce bon seigneur Calvin, si contempteur de biens mondains, que nonobstant, les sut fort bien prendre, et moyenna que son frère Antoine Calvin eût en mariage l'une de ces deux filles. Voilà comme ce vénérable seigneur Calvin, selon le témoignage de Théodore de Bèze, méprisait les biens caducs et mondains! Toutefois, comment pourrait-il cacher le tour du jeune Provençal, serviteur d'icelui Calvin, qui lui déroba, pom* un coup, la valeur d'environ 4^000 francs , part en flacons, tasses et cuillers d'argent, et part en argent monnayé qui était en une bourse ; car cela fut divulgué par toute la ville de Genève, et hors la ville. Et, pour son honneur, dit que c'était argent qui lui
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avait été baillé en garde, par quelques-uns qui s'étaient retirés ou voulaient se retirer en Genève ; mais, soit ce qui en put être, fut plus étrange que Calvin ne voulut permettre qu'on allât après; combien que plusieurs de ses amis se présentassent pour y aller; craignant par aventure, que si ledit garçon eût été pris et ramené , il n'eût révélé des choses qui n'étaient guère à l'avantage de son honneur: cela engendra grande suspicion que ledit Calvin n'abusât de ce jeune garçon, singulièrement pour le cas qui lui était advenu à Noyon , comme a été dit par avant. Mais je laisse cela au jugement de Dieu , qui révélera les choses cachées et secrètes.