‹ Vies de Jean Calvin et de Théodore de BèzeChapitre 15 sur 35 · CHAPITRE XIL · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIL

Je retourne au dire de Théodore de Bèzc , en sadite préface ; assavoir, qu'il passera condamnation au moindre argument allégué de l'ambition de sondit maître , père et ami Calvin ; et lui en veux mettre devant, plusieurs d'assez d'importance. En premier lieu, je lui allègue l'amende honorable , qui lui fut publiquement faite par un Pierie Ameau, nu en chemise, la torche allumée en la main , lui demandant pardon d'avoir dit mal de

Vir DE CALVIN. • 33

lui. Et les paroles dites par ledit Ameau ne furent autres, sinon que, soupant chez soi avec certains amis siens, qui exaltaient merveilleusement la doctrine de Calvin, il leur dit ces propres paroles : « Vous faites trop de cas de cet homme , et faites « mal de tant l'exalter; vous le mettez sur tous les * Prophètes, Apôtres, et Docteurs qui furent onc ; « mais ce n'est pas si grand'chose que vous en «faites, car entre les bonnes sentences qu'il dit, « il en mêle encore de bien cornues et frivoles. » Je demanderais volontiers à Théodore de Bèze , et à tous ceux qui se sont voués à la doctrine de Calvin , et en font tant d'estime , si de solliciter l'emprisonnement de ce pauvre homme, et si obstinément vouloir qu'amende honorable lui fût faite en la manière susdite, en public, nu, et la torche en la main, est argument d'humilité, et mépris de gloire et honneur mondain, ou bien d'ambition, orgueil et vaine gloire ? Ils pourront diie que cela ne fut pas à l'instance et pourchas dudit Calvin ; tant il était doux, bénin, humble, et facile à pardonner les injures qu'on lui faisait; mais les paroles siennes en l'épître laquelle il écrivit à maître Pierre Viret, le jour des ides de février, l'an lo46, lesquelles j'ai par ci-devant récitées, et montrerai écrites de sa propre main quand il en sera besoin, témoignent assez que le même Calvin le fit mettre en prison, et ne voulut pardonner audit Ameau tant qu'il lui eût fait amende honorable, comme est dit. Quelle ambition et barbare outrecuidance est-

34 VIF DE CALVIX.

ce en un ministre de ne vouloir permettre qu'on puisse librement dire ce qu'on sent de soi ?

Or, si cet argument n'est suffisant , je demande si c'est signe d'humilité et abjection de vaine gloire, de se peindre, et permettre que son portrait et image fût attaché en lieux publics de Genève , et porté au cou de certains fous et femmes qui en faisaient leur Dieu? SiBèze ou autre de leur secte répond que ledit Calvin n'en savait rien, je témoigne Dieu qu'ils parleront contre vérité et leur conscience : car cela était tout commun et public en Genève, et lui fut remontré par paroles de gens de bien et autorité. Plus, lui fut mandé par lettres qu'ayant condamné et fait abattre les images des Saints, de la Vierge Marie et de Jésus-Christ même, ce ne lui était honneur de laisser dresser la sienne en public , et porter au cou ; et que pour le moins Jésus-Christ le valait bien. A quoi il ne fit aucune réponse, sinon que : Qui en aura dépit, en puisse crever.

Le tiers argument de sa vaine gloire et ambition, est qu'il ne pouvait souffrir d'être corrigé , repris , ni admonesté de ses fautes , ni d'être réfuté de son opinion. Et de ceci l'exemple en fut bien manifeste : entr' autres, il avait été, un dimanche, invité par un ministre d'une paroisse de dehors la ville, à un dîner ou festin qui lui avait été apprêté, oii furent aussi invités aucuns seigneurs amis siens, retirés en ce pays-là pour leur religion. En dînant fut ému propos de l'élection au ministère, sur quoi un seigneur de Saint-Germain, qui avait été conseiller de

Toulouse, bien estimé en jurisprudence, dit librement , qu'il lui semblait que le ministre dût être élu par le peuple. Laquelle parole Calvin ne put endurer; parce qu'il prétendait avoir cette autorité, de mettre au ministère ceux qu'il lui plaisait : et se leva de table, par un dépit, sans dire chose aucune à personne ; sinon qu'il demanda sa monture , et s'en alla tout à l'heure même, mettant tout l'appareil du banquet et la compagnie en grand désordre. Le lendemain il fit remettre , c'est-à-dire, ajourner ledit seigneur de Saint-Germain, pour se trouver au Consistoire, qui se tenait le jour de jeudi. Icelui de Saint-Germain, bien fâché de se voir ainsi traité et ajourné au Consistoire, où communément sont ajournés fornicateurs et adultères, dépêcha son laquais , avec une lettre au sieur baron d'Aubonne, qui paravant était évêque de Montauban. Ledit baron, incontinent arrivé à Genève, alla retrouver Calvin, et, par remontrances amiables et prières très-affectionnées, ne put amollir le cœur d'icelui, tant, que le jeudi fallut que ledit sieur de Saint-Germain vînt et comparût au Consistoire, duquel il fut renvoyé devant les seigneurs du Petit- Conseil , en la Maison-de-Ville : et tant s'en faut qu'ils le condamnassent à peine aucune, qu'ils le révérèrent , chérirent et honorèrent en leur Conseil, le priant de persévérer en sa manière de vie et probité coutumière, pleine d'exemplarité : de quoi Calvin averti, cuida crever de dépit.

Le sieur baron d'Aubonne s'en retourna fort

56 YIE DE CALVIN.

mal content de Calvin , et ne put faire qu'il, ne s'en plaignit à plusieurs gentilshommes français, venus en ces pays-là pour leur religion. Desquels un gentilhomme , beau-frère du seigneur de Fallais , vint retrouver Calvin , et lui dit fort colériquement , qu'il ne pensât pas de traiter ainsi les gentilshommes, et, comme petits compagnons, les faire aller pour son bon plaisir au Consistoire : et qu'il entendît bien que tout l'honneur et grandeur qu'il avait en la ville de Genève , dépendait de l'assistance et faveur, laquelle il recevait desdits gentilshommes français étrangers. Si grande colère et crève-cœur en reçut Calvin, qu'il désista de prêcher plusieurs semaines, tant qu'il fallut venir aux menaces de lui ôter le gage qu'il avait de la ville; et qu'on le donnerait à un autre, s'il ne servait au ministère.

Pour le quart argument de son ambition et outrecuidance, je laisse à penser et juger, à toute personne de bon entendement , de quel esprit il était conduit, quand, s'acheminant hors de Genève vers Berne, ou autre heu, il était accompagné de vingt-cinq ou trente hommes à cheval, bien empistolés(l). Saint Pierre, saint Paul et les autres Apôtres, allaient-ils, par pays, portant l'Evangile en tel équipage ? De Bèze, ou quelque bon disciple de Calvin, pourra ici dire que c'était h son regret , et que de lui il ne cherchait pas tel honneur; mais que

(1) Empistolcs, armés de pistolets.

rela procédait de l'afFection que lui portaient beaucoup de gens de bien, qui s'étaient retirés à Genève , et ne se pouvaienè soûler de lui faire honneur et service. A quoi je réponds, que vraiment plusieurs lui faisaient honneur, voire plus qu'il ne convenait, et en faisaient leur idole. Toutefois, appartenait à une prudence et modestie chrétienne, de refuser et ne permettre telles superfluités et grandeurs ; car non-seulement les apôtres et disciples de Notre Seigneur, mais encore païens et ethniques (1), ont rejeté et fui , ains abhorré tels honneurs et gloire mondaine. Et touchant ce mot, que c'était à son regret, je l'accepte; car je tiens pour certain, que s'il n'eut été averti par maître Pierre Viret, et par d'autres, que les seigneurs de Berne trouvaient sa gloire trop puante , de manière que par moquerie ils l'appelaient pape de Genève , il eût mené en sa suite plus grand et brave train.

Page 1