CHAPITRE XIII
Pour le cinquième argument de son ambition , qui est ou fiit jamais le prédicateur ou docteur modeste , et vraiment contemplour do gloire mnn-
(1) Ethniques, idolâtres.
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daine , qui usât de telles paroles , que par plusieurs fois il prononça , publiquement prêchant , assavoir: «Je suis prophète ; j'ai l'Esprit de Dieu; «je suis envoyé du Seigneur ; je ne puis errer ; et si « je suis en erreur, c'est toi, ô Dieu ! qui me trompes « et déçois, pour les péchés de ce peuple. > Ainsi , voulait -il que ses paroles et écrits fussent tenus pour articles de foi , à quoi il fallût s'arrêter et souscrire.
La plupart des Pères anciens , qui ont ensuivi les Apôtres et disciples de Notre Seigneur, ayant écrit sur quelque livre de la Sainte-Ecriture, ont eu cette modestie et humilité , de se remettre au jugement de l'Eglise , en ce qu'ils auraient écrit : et disant que , si leurs œuvres et sentences étaient conformes h la Sainte-Ecriture , elles étaient recevables , et devaient être approuvées , non comme leurs écrits et œuvres , mais comme Parole de Dieu. Au contraire , si elles n'étaient conformes et accordantes à icelle Sainte-Ecriture , qu'elles fussent aussitôt rejetées et condamnées ; que témérairement et légèrement elles avaient été introduites, sans appui et témoignage exprès d'icelle Sainte-Ecriture. Et puis dire, après personnages doctes , de bonne vie et autorité , que saint Augustin , ayant travaillé et insignement écrit sur la Bible, autant que docteur qui ait été devant lui et après ; toutefois , reconnaissant ses erreurs, et mettant en lumière son livre des Rétractations , il a plus glorifié Dieu et édifié l'Eglise , donnant ,
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par ce , vrai témoignage de sa probité et sincérité chrétienne , que par tout le reste de ses livres et compositions. Mais ce vénérable docteur Calvin était (selon le récit de Théodore de Bèze) si résolu et si parfait, qu'il ne se rétracta jamais.
J'ajouterai encore ceci , que grande partie des Genevesans et étrangei"s , habitans de ladite ville , le tenaient en plus grande estime que saint Paul ; témoin que , en la ville de Thonon , on fit faire amende honorable à un fou dévot dudit Calvin , qui avait prononcé ces mêmes paroles en bonne compagnie: «Monseigneur Calvin est plus docte, et sait « plus des secrets de Dieu , que jamais saint Paul < n'en sut. »
Mais son ambition fut encore plus ouvertement découverte, par la congrégation qu'il fit tenir solennellement au temple de Sainte-Pierre , à Genève , le vendredi avant la fête de la Nativité de Notre Seigneur, l'an 1552: quand, ayant été averti que les Eglises de Zurich et Bâle n'approuvaient sa doctrine de la prédestination , avant que le héraut arrivât à Genève, avec les lettres des seigneurs desdites Eglises , il fit assembler tous les ministres qu'il put , tant de la ville de Genève que des paroisses de dehors , et fit par eux approuver sadite doctrine , et tout ce qu'il avait écrit de la matière de la prédestination éternelle des damnés et sauvés. De laquelle sienne doctrine il sera traité ci-après, avec la grâce de Dieu.
Mais, sur lo point do son ambition, je ne puis.
«•t ne dois laisser passer en silence la ruse et piperie(l) de laquelle il usa, voulant ressusciter l'homme d'Ostun , appelé le Brûlé , pour se faire estimer saint homme et glorieux prophète de Dieu , opérateur de miracles.
Le fait fut tel : Cet homme, duquel est mention , était venu d'Ostun à Genève , pour la religion , et avait indigence des biens temporels , tant, que lui et sa femme s'étaient recommandés à monsieur Calvin, pour être participans de la bourse des pauvres et de leurs aumônes ; auxquels ledit Calvin promit secours des biens temporels et autres faveurs, s'ils voulaient lui servir lidèlement et secrètement en ce qu'il leur dirait : ce (ju'ils promirent. Et selon que icelui Calvin les avait instruits, le pauvre Brûlé contrefit le malade , et se mit au lit. Il fut recommandé aux prêches, qu'on priât pour lui , et qu'il fût secouru d'aumônes : tôt après , il contrefit le mort ;. de quoi Calvin, secrètement averti, et comme celui qui en était ignorant, s'en alla promener , accompagné , c'est à savoir , selon sa coutume , d'une grande troupe de ses dévots et amis plus intimes , sans lesquels il ne s'acheminait guère hors de son logis. Entendant donc les cris et lamentations que faisait la femme , contrefaisant la bien désolée , il demanda que c'était , et entra en la maison , où il se mit à genoux avec sa troupe. Et fit oraison à haute voix, priant
(1) Piperie, trompci'ic.
Dieu de montrer sa puissance y et faire ressusciter ce mort, pour donner h entendre à tout son peuple , sa gloire , et que ledit Calvin était son vrai serviteur, à lui agréable, et vraiment de lui-même élu et appelé au ministère de son Evangile pour la réformation de son Eglise. Ayant fini son oraison, il vint prendre ledit pauvre homme par la main , lui commandant de la part de Dieu, et de son Fils, Notre Seigneur Jésus-Christ , qu'il se levât, et qu'il fît manifestation de la grâce de Dieu : mais, pour quelque répétition et haut crier cesdites paroles par Calvin , le mort ne parla ni ne remua ; car, par le juste jugement de Dieu , qui ne veut ni peut approuver les mensonges , ledit contrefaisant le mort , mourut pour vrai ; ni pour poussement que sa femme lui sut faire, il se remua ni répondit; ains était tout froid et raide : de quoi , étant certaine , sadite femme commença à braire et hurler à bon escient , criant contre Calvin, et l'appelant pipeur et meurtrier de son mari ; déclarant, à haute voix, le fait comme il s'était passé. Cette femme, pour exhortations ni menaces qu'on lui fit, ne se voulant taire , Calvin la laissa avec son mari trépassé , disant qu'elle était transportée de son entendement, pour le trépas de son mari, et qu'il la fallait excuser. Si est-ce qu'il lui convint sortir la ville , et vider le pays, et s'en retourna h Ostun , et puis fut femme d'un ministre appelé La Coudrée; et quoique les dévots de Calvin nient ceci, il a été toutefois bien su et vérifié , ains confirmé par la femme même ,
qui n'était moins (1) transportée d'esprit, mais parlant bien à propos avec bonnes raisons.
Or il faut passer plus outre sur son ambition et cupidité de vaine gloire ; il écrivait et composait lettres et opuscules, auxquels il n'oubliait chose aucune qui fût pour son honneur et gloire , ains avançait louanges extrêmes de soi-même. Mais il attribuait lesdites lettres et opuscules h quelque autre , empruntant leur nom pour mieux couvrir sa ruse , et faire son bruit plus grand et excellent entre les hommes. Et qui voudra dire que cela est calomnie, je lui prouverai, par une lettre, laquelle il écrivit à maître Pierre Viret , ministre de Lausanne, aux mains duquel étaient venues telles lettres et opuscules , mis en lumière , au nom d'un Gallasius , autrement appelé monsieur de Saule, et au nom d'autres. Mais ledit Viret, bien reconnaissant le style de Calvin , comme souvent recevant de ses lettres, fut fort ébahi et scandalisé de l'ambition sienne, et ne put faire de moins, que de lui écrire ce qui lui semblait sur telle manière de faire : auquel Calvin récrivit , lui alléguant quelques raisons assez frivoles et légères; pourquoi il faisait cela, et sous le nom et titre d'autrui, il s'exaltait et prêchait ses dignités , mérites et louanges ; et qu'il délibérait d'en faire autant, pour l'avancement de l'honneur et louange de Farel, et Viret aussi , pour accroître leur crédit ; car ils étaient corn-
(1) Vieille expression, pour: qui n était poinl.
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me trois colonnes qui supportaient l'honneur de Dieu, et la réformation de la religion chrétienne. Or cette lettre lut trouvée, entre plusieurs autres, au cabinet dudit Viret , h Lausanne , lorsqu'il absenta le pays de Berne , sans prendre congé ni des seigneurs bernois , ni du bailli de Lausanne , ni du peuple; et s'enfuit plus vite que le pas, pour ne recevoir la honte et vergogne laquelle il méritait pour sa contumace. Cette dite lettre, avec bien quarante autres , furent portées auxdits seigneurs de Berne , auxquelles lettres iceux seigneurs connurent de fort grandes ruses , pratiques et menées dudit Calvin, et des siens, dont ils furent émerveillés , et fort indignés contre tels ambitieux , qui ne cessaient d'imaginer et bâtir nouvelles inventions et subtilités, pour s'agrandir.
Finalement, quelle plus grande outrecuidance et puante ambition pourrait-on rechercher, que celle laquelle il montre en une sienne réponse, présentée aux syndics et Conseil de Genève , le jeudi sixième du mois d'octobre , l'an 15S3 , contre l'écrit produit le lundi devant par un seigneur Trouillet? Car, en cette réponse , il se vante merveilleusement, et prépose à Mélancton, l'appelant plus philosophe que théologien , disant qu'icelui Mélancton nageait entre deux eaux, mal résolu en théologie , et , quand tout est bien considéré , beaucoup inférieur à lui. Aussi c'était son commun langage en compagnies privées, d'ainsi dépriseï chacun docteur, tant ancien qnr moderne , h sor,
respect ; et ne faisait cas que de Martin Bucer, son précepteur. Plus, en ses œuvres, déclarant quelque point de l'Ecriture Sainte, et récitant les sentences d'aucuns docteurs qui ont écrit devant lui, il en fait aussi peu de compte que rien ; puis , apportant sa sentence , il use d'un brave ego vero (4), comme on peut voir, entre autres lieux , au proëme (2) sien sur l'Épitre aux Hébreux. Mais s'il vient à parler de quelqu'un qui l'ait contredit ou piqué, il le jette si bas , qu'il semble n'être digne d'être de lui regardé ; l'appelant le plus souvent ignorant , bête , sot, ivrogne et chien mort ; voilà les beaux termes desquels on voit ses livres farcis. Et puis Théodore de Bèze le veut exalter en genre d'humilité, bénignité et clémence , disant en sa belle préface , que l'homme est encore h naître, qui, par lui, a été vitupéré et calomnié. Dieu en soit juge, et toute personne de bon esprit et entendement. Or c'est assez demeurer sur cet article de son ambition ,