CHAPITRE XIV
Je veux parler de sa sobriété , laquelle Théodore de Bèze loue extrêmcmeni , disant l'avoir vu deux
(1) Ego vero, mais pour moi.
(2) Proëme, avant-propos.
jours entiers en abstinence de viandes corporelles. Plus, que ledit Calvin n'a jamais changé de forme de vivre, de mœurs, ni de doctrine. Dont je ne me puis assez émerveiller de l'impudence d'un tel jaseur , qui veut faire paraître le noir être blanc , et Satan être un Ange de lumière ; mais c'est l'office coutumier des enfans du père de mensonge. C'est chose certaine, que tous les gentilshommes français et riches, venus à Genève habiter pour leur religion, ne pouvaient faire plus grand plaisir, ni mieux acquérir sa faveur et amitié, que de lui faire banquets et festins, tant au dîner qu'au souper. Et chacun faisait à l'envi , de le banqueter au mieux qu'il lui était possible , tant en abondance qu'en délicatesse de viandes ; de manière que le gibier et bons morceaux commencèrent à enchérir, dont se leva double murmure et scandale en Genève , pour la gourmandise des étrangers , singulièrement des Français , qui levaient tout ce qui était apporté au Molard. Car aucuns étaient offensés, que chrétiens, sortis de leur pays pour vivre plus religieusement , et en la profession de l'Evangile , fussent si abandonnés à la volupté de leur gorge ; autres , comme les pauvres indigens et nécessiteux, indignés de voir et entendre (1) les superfluités des viandes aux banquets qu'on faisait à ce monsieur Calvin.
Les dévots de Calvin diront que le bonhomme n'y prenait pas plaisir , et qu'il se fût bien contenté
(1) Entendre^ apprendre.
de beaucoup moins ; mais que cela procédait de l'affection laquelle chacun lui portait ; qu'ils ne lui pouvaient mieux démontrer l'honneur, et leur amour envers lui. Je ferais bon cela (1) ; ne fût que l'office d'un pasteur, vrai et sincère ministre de la Parole de Dieu , est de réprimer telles bombances et banquets excessifs, et de ne s'y retrouver tant, pour montrer ne les -approuver, comme pour ne donner scandale aux pauvres et nécessiteux. Mais nous sommes bien informés, par gens de bien et dignes de foi, du train qu'il tenait chez soi; car les meilleurs et plus friands morceaux lui étaient réservés, pour sa bouche, chez lui, ou bien présentés ; et des vins , il n'y en avait point de plus exquis en toute la ville ; car tous les ans il lui en fallait , quoi qu'il coûtât, du Sauvagin, terrier (2) de monsieur de La Fléchière, de Concise près Thonon; et quand il faisait la faveur, à quelque ami , d'aller dîner ou souper avec lui , il lui fallait porter de son vin en un petit flacon d'argent ; et cela était réservé pour la bouche de monsieur. Aussi, avait-il son boulanger qui le fournissait de pain , fait expressément pour lui, de fine fleur de froment, pétri avec eau rose, su-
(1) J'approuverais cela.
(2) Au lieu de Jerrier que porte le texte. — Cette correction a paru la plus vraisemblable. Le mot terrier, qui sert ordinairement de qualification aux e'crits et aux personnes : titre terrier^ seigneur terrier, signifiait anciennement aussi : un domaine avec dépendance de terres^ comme il se voit par plusieurs exemples.
cre , canelle et anis ; et après être tiré du four, biscoté ; et était ceditpain, par singulière excellence, appelé le pain de monsieur. Or, que Bèze et ses affectionnés disciples contredisent ou nient cela à leur plaisir, ce m'est assez que les seigneurs de Berne en sont bons témoins; qui, ayant bonne information de ce que j'allègue, furent fort offensés de telle délicatesse , bien certifiés de la grande quantité des confitures molles, et sèches, d'Espagne etPortugal, des plus exquises qu'on pouvait retrouver, qui lui étaient présentées de plusieurs personnes, et desquelles il mangeait, plus que beaucoup de pauvres de la ville, de morceaux de pain. Il ne faut point que Bèze nous cache ou déguise la vérité , car les mensonges ont des pieds courts; et la vérité, à la fin, est découverte , et crève les yeux de ceux qui la veulent détenir en ténèbres. De sa sobriété , je ne dirai donc autre chose, sinon qu'il ne fut jamais écrit ni entendu de docteur sincère et vrai pasteur de l'Evangile si délicatement nourri , ni si à son aise, quoi qu'en écrive Bèze.