‹ Vies de Jean Calvin et de Théodore de BèzeChapitre 18 sur 35 · CHAPITRE XV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XV

Sur le point de sa chasteté et continence , je n'en puis affirmer ni aussi nier; toutefois, dirai-je bien.

qu'on en murmurait fort. Outre le jeune Provençal, lequel il tenait, et qui le déroba, comme est dit paravant, plusieurs personnages de bon jugement en estimaient bien autrement que Théodore de Bèze n'en écrit; non pas par aventure, en ses derniers jours, qu'il était si fort malade et grièvement tourmenté , mais du temps que la demoiselle de Ville-Mougis laissa son mari à Lausanne, sans lui dire adieu, pour aller faire résidence à Genève, où son mari ne s'osait retrouver. Et devant ce tempslà encore, je sais bien qu'on murmurait de plusieurs dames et demoiselles qui assez domestiquement l'allaient trouver chez lui sans compagnie , fors (i) que d'un petit enfant qu'elles menaient par la main , avec une Bible sous leur bras ; et quand , par le chemin , rencontrées de quelques leurs parens ou amis , étaient interrogées où elles allaient, répondaient joliment, d'aller retrouver ce saint homme, pour avoir solution d'un doute , et y faisaient long séjour. Singulièrement grand était le bruit et murmure de la femme d'un seigneur étranger, venu pour la religion en ces pays-là , du nom duquel je me tais pour bon respect ; mais son habitation était fort près de Genève , quasi joignant les franchises, près de Sacconnex, en la terre de Gex. Cette demoiselle était jeune, belle et gaie. Or allait Calvin fort souvent souper là, et y demeurait au coucher, voire le mari étant absent de la

(1) Fors, excepté.

maison et pays; et sais bien, avec d'aillres, (jue la Servante, qui était lors avec ladite demoiselle, révéla avec serment, qu'elle avait trouvé deux places» de personnes au lit de sa maîtresse , combien qut son mari fût absent du pays. Mais Calvin y avait f-oupé et couché ce soir- là. Pour lesquelles paroles ladite servante l'ut fort menacée , et chassée de Id maison.

Or, soit comme vrai ou non; niais je dirai avec gens de bien et de bon jugement, que pour le moins il devait avoir en mémoire, et mettre en exécution, ledit, de saint Paul aux Thessalonicicns, cinquième chapitre : « Abstenez-vous de toute espèce «de mal.» Surtout,jeneveiix laisser passer un point bien sûr et notoire h plusieurs : c'est de madame Joland de Brederode , qui fut femme du seigneur Jaques le Bourguignon , seigneur de Fallais , cidessus mentionné. Ledit seigneur, depuis qu'il fut arrivé à Genève , fut fort mal disposé de sa personne, et quasi continuellement entre les mains des médecins. Calvin l'allait quelquefois visiter, et par plusieurs fois dit h la susdite dame Joland , femme d'icelui seigneur de Fallais : « Que pensez-vons < faire de cet homme si mal disposé ? jamais il ne « sera pour vous fture service ; si vous m'en crovez, « laissez-le mourir : aussi bien est-il comme mort ; « mais s'il peut mourir, nous nous marierons en- « semble. » Desquels propos ladite dame fort in- <lignée et scandalisée , persuada à son mari de sortir hors de Genève, et s'en aller tenir aux terres dé j)

Berne , ce qu'il fit. Et icelle dame ne put celer cela, et l'a dit à plusieurs bons et honorables personnages, et l'ai ouï même de sa bouche en présence dudit seigneur son mari; et faut noter, qu'homme vivant, habitant Genève ou en la juridiction, n'osait murmurer ni parler contre Calvin, sur peine d'être bannietchassé delà seigneurie de Genève, ou mis à mort. Car il trouvait mille ruses pour se défendre contre ses accusateurs; faisant courir le bruit, qu'ils étaient méchans, athéistes, libertins, ou qu'ils voulaient trahir la ville, tant, qu'il convenait mourir ou vider le pays. De quoi je réciterai quelques exemples, bien manifestes à plusieurs personnes bien sages, qui observaient diligemment sa manière de faire et les ruses desquelles il usait.

Je ne m'amuserai à parler de Castellio Caroly, et de Bernardin Ochin, et de Pierre Morand , lesquels il n'a pu endurer près de lui ; car il ne voulait ni maître ni compagnon. Mais je dirai d'un aumônier de la feue reine de Navarre , appelé Montouset , icelui craignant le roi de Navarre , qui lui portait haine pour cause de la religion , ou mieux , pour la doctrine luthérienne, laquelle chaudement il soutenait et prêchait. Il se partit donc de Châtel-Jaloux , et ne s'estimant sûr es terres de France ni de Navarrais, il se retira avec congé, et par le conseil de ladite reine sa maîtresse, à Genève, où peu de jours par avant elle avait envoyé 4,000 francs à la bourse des pauvres, pour secourir les indigens qui n'avaient moyen de gagnci' leur vie. Cestui Montouset^, là

arrivé avec lettres de recommandation de la l'eine , fut bien venu et reçu de Calvin et autres, pour amour de sa maîtresse ; mais, prenant garde, et diligemment considérant le gouvernement de Calvin, distributeur des aumômes , et le peu de secours qu'avaient les pauvres , il ne se put contenir d'en parler à quelqu'uns, lesquels il tenait pour ses amis^ se complaignant à eux. Cela vint aussitôt aux oreilles de Calvin; car il avait plusieurs favoris et dévots qui lui servaient d'épiés (1), l'informant et avertissant de tout ce qui se faisait, et disait de lui par la ville. Incontinent le bon Moutousetfut abandonné de tous, mal voulu de Calvin ; et, nonobstant les recommandations de sa maîtresse , délaissé d'amis et secours.

Réduit en nécessité, il écrivit bien amplement à la reine sa maîtresse , du gouvernement des ministres de Genève , singulièrement de Calvin , et comment les deniers envoyés, pour les pauvres, étaient distribués; se recommandant à ses bonnes grâces, et surtout implorant son secours et libéralité. Bientôt après, la reine envoya un homme exprès, avec lettres, à quelques personnages des plus apparens , étrangers retirés à Genève , comme au susdit seigneur de Fallais, au magnifique Mégret et autres ; les avertissant qu'on prît garde à Calvin , et qu'il était à craindre qu'il ne fût quelque nouveau calard qui vendait du fard aux chrétiens , et

(1) EpiCi personne qui espionne.

qu'elle était bien informée de la mauvaise foi sienne en la distribution des aumônes. Ceci fut divulgué par la ville entre les étrangers; et Calvin , aussitôt averti de tout , qui se douta bien que cela procédait de quelques avertîssemens dudit Montouset à la reine , sa maîtresse , imagina une foi"t subtile ruse pour apaiser le courroux de lareiiïe, et lui ôter la mauvaise opinion qu'elle avait conçue de lui; car, la nuit suivante, il écrivit deux lettres à ladite dame, lesquelles l'une était fort douce , humble et gracieuse , en laquelle il la priait de n'ajouter foi aux paroles ou écrits d'atlcuns médisans, malvivans et libertins, qui, pour la rigueur et sévérité de qubi il usait , les reprenant et corrigeant leurs vices , lui voulaient mal, et écrivaient faussement contre lui , pour le mettre en malévolence des seigneurs et dames; maisqu'enbref(l), elle connaîtrait de quel zèle il administrait et la parole de Dieu et les affairés de l'Eglise. Celte lettre ainsi écrite, serrée et sûrement cachetée , fut gardée en la poche de son saie (2); mais l'auti-e, au contraire , était superbe , aigre et poignante, en laquelle il l'appelait atliéiste, libertine, hypocrite, fautrice des anabaptistes, voire qui celait et entretenait en son cabinet deux insignes hérétiques , assavoir un Quentin et un Antoine Poque, avec leurs femmes ; et qu'il avait tant d'assurance en Dieu , et était tant appuyé sur sa cons-

(1) En bref, en peu de mots, en peu tle temps.

(2) Saie, espèce de juste-au-corps.

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cience, qui lui servait d'un rempart et muraille d'airain contre toutes puissances mondaines, qu'il se souciait peu des menaces et malévolences des rois, reines et potentats terriens ; et, qui plus est, la menaçait d'un grief jugement de Dieu, qui, en bref, lui devait tomber sur la tète. Je ne crois pas que homjîie vivant , de quelque condition grande qu'il pût être, eût voulu ou su écrire plus ignominieusement à la plus vile personne du monde. Cette seconde lettre, ainsi écrite et soussignée de son seing manuel , sans la cacheter, il montra , le matin , à plusieurs ensemble congrégés en la fin de son prêche, entre lesquels fut présent ledit 3Iontouset.

Divers cerveaux jugèrent en eux-mêmes diversement de cette lettre : les plus accoi-ds et prudens furent ébahis de si grande audace , d'écrire en tel style à une si grande dame , et l'estimèrent imprudence; autres, moins discourans , le trouvaient fort bon , et l'attribuaient à constance et magnanimité chrétienne. 0 le grand personnage, qui ne craint de dire la vérité aux princes et grands seigneurs ! Or, ayant achevé la lecture de cette seconde lettre , il s'achemina hors le temple de la 3Iadeleine , où il venait de prêcher, et, en présence de ceux qui avaient ouï la teneur, il la cacheta et mit en sa gibecière, ou pochette, près de l'autre douce et humble. Et h l'heure même, l'honmie de la reine de Navarre lui fut montré , lequel incontinent il appela , et lui bailla la premiei'f' lettre, assavoir la douce et humble, comme est

dit ; lui recommandant et le priant de la bailler en la main propre de la reine ; ce qu'il promit : et après diner, se partit vers ladite dame , estimant ceux qui avaient ouï la lecture de l'autre , que ce l'ut celle-là même. Ainsi le bon prud'homme amusa la reine par une lettre fardée et feinte apparence d'humilité , et serra la bouche h ceux qui pouvaient être scandalisés de lui, par la lettre h ladite reine.

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