‹ Vies de Jean Calvin et de Théodore de BèzeChapitre 19 sur 35 · CHAPITRE XVI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVI

Mais cette ruse et subtilité fut bientôt découverte, parce que le pauvre Montouset, plus fui, et haï, et délaissé que paravant, fut contraint de laisser Genève, et s'en retourner vers sa maîtresse; aimant plutôt se mettre en péril de mort, ains mourir une fois, que languir longuement en telle nécessité et angustie (1). Retourné donc qu'il fut vers sa maîtresse, il lui récita de bouche, bien au long, de la manière de vivre de Genève, des actes, et de l'administration des deniers voués aux pauvres. La reine, bien connaissant l'intégrité et sincérité de son aumônier, et tenant pour certain qu'il n'était point ni sot ni affété, lui montra la lettre laquelle Calvin lui avait dernièiemonl envoyée par son homme mandé exprès; et voyant quelle était du tout con-

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traire à celle qu'il avait inoiiiiée el lue devant plusieurs, en Genève, comme est dit, rouge, superbe, contumélieuse (1) et injurieuse, il aflirma à la reine, que Calvin en avait écrit une autre toute contraire à celle-là, et lui spécifia ceux qui avaient été présens à la lecture. Sur quoi ladite reine dépêcha un homme exprès, poiu' être certifiée du fait, avec la lettre de Calvin, pleine de miel et sucre ; écrivant particulièrement à aucuns honorables personnages habitans, à Genève, lesquels icelui Montouset affirmait avoir été présens quand Calvin avait lu sa lettre, laquelle il fit entendre de vouloir envoyer à la reine. Le messager alla, et retourna avec les réponses toutes conformes à ce qu'en avait dit icelui Montouset, dont non-seulement la reine fut mal contente de Calvin, et ne fit plus compte de lui que d'un rusé et malicieux hypocrite ; mais encore ceux qui entendirent telles truffes (2), n'eurent puis après telle dévotion en lui, et laissèrent la ville de Genève, pour habiter es terres de Berne ; fort scandalisés de lui, qui, chaque jour, montrait nouveaux exemples et monstrueux témoignages de sa diabolique malice et fraudes infernales. Desquelles j'en réciterai une qui a été fort dividguée à tous les seigneurs du Conseil de Genève , et aux seigneurs de Berne. C'est que Calvin , considérant un seigneur Ami Perrin [l'un vraiment des plus apparens

(1) Contumélieuse, outrageante.

(2) Truffe, tromperie.

oG VIE DE CALVIN.

ot insignes de la ville de Genève, des premiers du Conseil, et capitaine-général de la ville] contredire le plus souvent à ses entreprises, et rompre ses desseins, délibéra de le faire mourir par quelque subtii moyen, sous prétexte de trahison contre la ville. Cherchant donc la commodité et opportunité de mettre sa délibération et désir en exécution, passa le seigneur-cardinal du Belay par Genève, retournant de Rome, pour aller en France en la cour. Les Geneyesans s'efforcèrent de l'honorer, selon la coutume du lieu, lui envoyant les grandes cymaises (1) du meilleur et plus excellent vin, et le courtisan le plus apparent de la ville.

Après son partement et arrivée en la cour, Calvin , poursuivant son entreprise , contrefit des lettres dudit seigneur-cardinal , ou de quelque sien bien secret ami , par lesquelles il faisait entendre à ceux de Genève, que le roi était en bonne volonté de recevoir leur alliance et amitié ; et qu'il serait bon qu'ils envoyassent quelqu'un des leurs, en ambassade vers Sa Majesté , pour requérir, de la part de la ville, ladite alliance et combourgeoisie. Ces pauvres fous reçurent cette nouvelle fort légèrement ; ei, sans plus peser cette affaire, firent élection d'un ambassadeur pour aller a la cour, et traiter de cela avec le roi. Or, à cette charge fut

(1) Cjmaises, mol encore usild, mais non dans le sens qu'on lui donne ici, on il païaîl exprimer, soit l'abondance du vin, soit les tonneaux ou vases qui le contenaient.

VIE DJE CALVIN.

élu ledit Amy Penin, comme vraiment le mieux parlant, et plus idoine (1) de leur ville. Calvin, bien joyeux de cette élection, se persuadait pour vrai que ledit Perrin n'en retournerait jamais, pour l'inimitié laquelle le roi et son conseil avaient conçu contre ladite ville , qui était le refuge des plus iniques de France^ banqueroutiers, faux-monnayeurs, faussaires et apostats ; et, pour vrai, ledit Perrin eut très -mauvais visage du seigneur de Montmorency, connétable, qui ayant entendu la cause de sa venue, et la charge de son ambassade, lui dit fort brusquement, qu'il était un sot téméraire, et qu'il dît à ses beaux seigneurs de Genève, qu'ils s'en vinssent nus , en chemises , la corde au cou , prosterner aux pieds du roi, requérant sa miséricorde, non pas outrecuidément demander son alliance et amitié. De ces paroles et plusieurs autres, autant ou plus rudes , se trouva ledit Perrin fort étonné , et séjourna quelques jours encore en France avant que retournera Genève.

(1) Jdoine, apte à quelque chose.

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