CHAPITRE XVII
Cependant le pauvre Perrin était ignorant de ce qu'onluibrassait(i), et deschats qu'on lui jetait aux jambes, par lettres envoyées par-dessous terre, au nom de plusieurs de la secte calvinienne , demeurant en Paris, et autres villes de France. La teneur de toutes ces lettres était, qu'on se prit garde à Genève ; car leur ambassadeur pratiquait avec le connétable de rendre la ville entre les mains du roi; et lettres sur lettres étaient mandées à Genève^ de la même teneur, au nom de divers personnages étant en France, à plusieurs qui s'étaient retirés en ladite ville, dont naquit crainte et suspicion entre les Français habitant là, et inimitié contre ledit Perrin, qui, quelque peu de jours après, retourna sans avoir fait aucune chose. Après son retour, autres nouvelles lettres, contrefaites au nom de plusieurs de la religion étant en France, furent envoyées au magnifique Mégret, et h d'autres retirés à Genève, certifiant être vrai, que ledit Perrin avait absolument promis de rendre la ville au roi ; et qu'il y avait des capitaines et soldats dépêchés pour cette.
(1) Brasser, machiner (juclque inauvais dessein.
VIE bE CALVIN.
affaire, qui, feignant d'aller en Piémont, se devaient jeter une nuit en Genève, par intelligence. Etant donc, lesdits étrangers, français retirés en Genève, en grand doute et suspicion pour ce bruit qu'on faisait faussement courir, de cette trahison et surprise, fut portée une lettre forgée en la même boutique, où les autres susdites, au seigneur Amy Perrin, soussignée du nom du président de Savoie, nommé Pellisson, et la teneur était telle : « Seif gneur capitaine, j'ai commandement du roi mon « maître de vous écrire, et avertir de ne faillira lui « tenir promesse, etqu'ilvousferalepremierhomme € de Savoie. » Le porteur de cette lettre, bien appris et recordé (1), vint chez ledit Perrin le chercher, lorsqu'il savait certainement qu'il n'était en sa maison. Il parla donc à la femme dudit Perrin, et lui bailla ladite lettre, la priant de la bailler à son mari et non à autre; et qu'à son retour de Lausanne, où il disait aller en grande hâte, il viendrait prendre la réponse. Fort ébahi Perrin lisant cette lettre, et ne se doutant de la trahison qui lui était dressée, vint trouver Calvin en son logis, où, par cas d'aventure, le magnifique Mégret était, et leur communiqua la lettre qui lui avait été apportée, lui demandant conseil, et attestant Dieu qu'il ne savait dont procédait cette lettre, et qu'il n'avait aucune intelligence avec personne de France. Calvin seul
(1) Becurdé, qui rapporte fidèlemcnl ce fiu'il sait ou ce qu'il a vu.
connaissait le tout, comme auteur de l'invention, lui fit quelques remontrances de belles paroles : Qu'il eût Dieu devant les yeux, et qu'il se recommandât à lui ; et que, écoutant encore un peu de jours, il aurait possible avertissement plus certain de ceci, et, pour le moins, qu'il attendit le retour du messager qui avait apporté lesdites lettres. Perrin, s'arrétant à ce conseil, ne communiqua cette lettre à personne, mais la cacha en un lieu secret de son cabinet.
De là environ une heure , Calvin , qui n'était rien paresseux , vint seulet retrouver ledit Perrin en son logis, le priant de lui remontrer ladite lettre, feignant de vouloir un peu considérer quelque sentence dedans contenue. Icelui Perrin, lie se doutant de trahison, le mena simplement en son cabinet, et tira la lettre du lieu secret où il l'avait mise, lequel Calvin remarqua bien ; et l'ayant quelque peu lue, la lui rendit, et s'en retourna chez soi. Et soudainement il mit la main à la plume, et reforgea une nouvelle lettre, adressée audit magnifique Mégret, aunom d'un certain seigneurde France, qui l'avertissait de la trahison bâtie par ledit capitaine Perrin, et l'exhortait à le faire entendre aux seigneurs de Genève, qui se prissent garde de leur ville; car, pour certain, elle était vendue; et que près d'icelle étaient gens au guet, par la Savoie, pour se jeter dedans. Ledit Mégret, ayant reçu le soir la susdite lettre, fort étonné, sans y penser plus outre, vint retrouver Calvin, cl lui montra cette lettre, do
VÏË DÉ CALVIN. Gl
laquelle il sembla être tout ému, disant qu'il se retirerait hors la ville, aux terres de Berne ou de Bâle. Mégret le réconforta, et lui promit d'aller le lendemain matin au Conseil, et de se faire partie contre icelui Perrin ; ce qu'il lit de grand zèle, et porta devant les syndics et seigneurs du petit Conseil, plusieurs lettres, lesquelles il avait, comme il disait, reçues de divers siens amis de France ; plus, alléguant que ledit Perrin en avait reçu une du président de Ghambéry, Pellisson, sur la promesse qu'il avait faite au roi, et que ledit Perrin l'avait montrée le jour précédent à monsieur Calvin et à lui.
Tout h l'heure fut envoyé le grand-sautier verâ Calvin, pour l'amener au Conseil, et n'alla, ledit grand-sautier, loin pour i-etrouver Calvin, car il était à la porte de la Maison-de-Ville, attendant ce qui en advint. Entré donc en la salle du Conseil, fut interrogé s'il avait vu ladite lettre du susdit président de Chambéry; répondit que oui, et que s'il plaisait auxdits seigneurs de commander au capitaine Amy Perrin de bailler la clé de son cabinet, et lui bailler des seigneurs du Conseil en sa compagnie , irait quérir ladite lettre ; car il savait le lieu où icelui Perrin l'avait cachée. Cela lui fut accordé, dont incontinent la lettre fut apportée et lue devant le Conseil ; après la lecture de laquelle le pauvre Perrin, fort confus et étonné, fut mené en prison assez étroitement; de quoi se leva merveilleux bruit par la ville entje les citoyens et étran-
gers. A la requête des amis et parens dudit Pem'n, il fut misa ses défenses; et, entre autres choses, fut remontré au Conseil, que s'il eût été consentant et coupable de telle trahison et crime, il n'eut pas communiqué telle lettre , ni h Calvin ni au magnifique. Or il fut résolu en Conseil, que la lettre serait portée audit président Pellisson, pour savoir s'il l'avait envoyée ou non. Absolument il répondit la lettre n'être sienne, ni écrite de son commandement ni vouloir; sans cela, le pauvre Amy Perrin était en grand danger de sa vie. Mais on connut que c'était un stratagème inventé par quelque lin maître, duquel, toutefois, on ne pouvait avoir certaine probabilité. Fut donc mis ledit Perrin en liberté, et restitué en ses degrés et honneurs de capitaine-général de la ville , comme par avant. Et nonobstant que cette menée contre ledit capitaine Perrin, fut conduite si secrètement et finement, qu'elle ne pût être pleinement découverte ; toutefois la suspicion fut bien grande, et les conjectures bien véhémentes, qu'elle procédaitde Calvin et ses adlîérens : sur quoi on voit l'ingratitude d'icelui Calvin, et la petite récompense qu'il fit audit Perrin, pour les peines et travaux fiu'il prit pour le faire révoquer de son bannissement, et de l'aller quérir en personne à Strasbourg, pour le ramener à Genève. La femme dudit Perrin, jeune, colère et courageuse, faillit plusieurs fois de tuer Calvin, et en parlait publiquement et hautement, le vitupérant, et appelant traître et méchant. Mais commande-
ment lui fut fait, do la paît do la seigneurie, sous peine assez rigoureuse, de laisser ledit Calvin, et de n'intenter contre son honneur et personne.