CHAPITRE XIX
Amy Perrin , secrètement averti de la trahison laquelle on lui bâtissait , vilement se retira hors la ville , aux. terres des seigneurs de Berne : ce que firent pareillement le seigneur Pierre Wandel , les Baldazar, et d'autres de leurs amis plus intrinsèques, contre lesquels la partie favorisant Calvin, qui était la plus grande au Conseil, portait sourde inimitié, h la sollicitation d'icelui Calvin. Tout aussitôt furent retrouvés force témoins, qui maintenaient être vrai , que la conjuration était faite de tuer les étrangers. Sous cette fausse couleur et imposture , furent mis beaucoup des enfans de la ville en prison , auxquels , par force de tortures et tourmens , partie aussi par subtiles pratiques et belles promesses , on fit confesser le cas être vrai ; voire que ledit Perrin , Wandel et Baldazar , étaient chefs de ladite conspiration : et ayant cela confessé, sans plus attendre, furent menés chaudement au supplice de mort. Mais quasi tous ces misérables, sur l'échafaud , appelaient Dieu en témoignage , qu'il n'était rien de ce qu'on leur imposait, et qu'ils avaient confessé telles choses , en partie par force de corde et tourmens , et partie par fausses promesses. Ce entendant lesdits Perrin, Wandel
(jS vu: DE CALVIN.
et Balda/ar , avec d'autres qui s'étaieut retirés liors de Genève, s'en allèrent rendre au\ mains et justice des seigneurs de Berne , se soumettant h toute rigueur de justice , s'ils étaient trouvés cou- |)ab!es du crime , qui leur était imposé h Genève. Lesdiis seigneurs de Berne , ayant fait diligente inquisition sur tout ce fait, et bien connu la vérité, tirent remontrances , par lettres et ambassadeurs , à ceux de Genève , de n'user de telles inventions et cruautés , qui étaient contre Dieu et leurs prochains, avec scandale des circonvoisins. Pour quelques remontrances et exhortations que leur fissent lesdits seigneurs de Berne , ils ne désistèrent. Ains chacun jour on prenait nouveaux prisonniers; et les faisait ou confesser ce qu'on voulait, comme aux autres, devant mentionnés ; puis les faisait on mourir; eux appelant Dieu en témoin de leur innocence ; et déclarant les ruses et cruautés , desquelles on avait usé pour leur faire dire choses contre la vérité et leur conscience , au déshonneur et détriment desdits Perrin, Wandel etBaldazar, lesquels ils déclaraient innocens de ce qui leur était imposé. De quoi lesdits seigneurs de Berne , bien informés et certifiés, reçurent en leur pays lesdits Pei-rin et les autres fugitifs de Genève ; les recevant ]>our leurs sujets, et les déclarant innocens de ladite imposture ; et les exhortant h vivre paisiblement en patience. De quoi, je puis assurer que iceux seigneurs de Berne seront bons et fidèles témoins.
Et parce que Théodore de Bèze en écrit loiK nu contraire en sa belle préface à l'avantage de. son maître , père et ami , et au vitupère d'icelni Perrin et des autres fugitifs de Genève ; je veux mettrQ en avant deux choses advenues ces jours-là en Genève , lesquelles homme vivant ne pouriail nier, sinon qu'il fût le plus impudent du monde. La première, fut du jeune Berthelier, qui fut mis on prison, à Genève, pour la même imposture et calomnie que les autres des susdits. Icelui Berthelier, généreux et constant , ne put être induit, par remontrances ni cauteleuses promesses que lui sussent faire les seigneurs de justice , ni les ministres , <jui , à la suasion de Calvin , tâchaient d'endormii' les pauvres calomniés par belles paroles et promess<^s, à faire ni dire chose contre la conscience : dont il fut mis rudement à la question. Mais, pour gène ou corde qu'on lui donnât , il ne put être vaincu , combien que pour la pesanteur des pierres qu'on lui pendait aux pieds , la corde en laquelle il était attaché par les mains , rompît par trois ou quatre fois. Ce que voyant, les seigneurs du Conseil Guidèrent (4) crever de dépit ; et en fut un d'entre eux, appelé Amblar Corne, qui lui dit: « Tu confes- « seras ceci , ou bien on te donnera tant de traits x de corde, qu'on t'arrachera les bras et jambes; « car la seigneurie ne sera jamais vaincue par ton «obstination.» Ledit Berthelier nonobstant, per-
(1) Guider, penser.
70 "Vit DK C.VLVl.^.
sévérant toujours eu sa constance , et ne voulant dire chose contre vérité et sa conscience, on trouva une nouvelle cautèle (1) , qui fut d'envoyer vers la mère dudit jeune prisonnier, qui s'était retirée au pays de Faucigny, pour cause des hoçribles cruautés qu'on exerçait en Genève.
Icelui Amblar Corne, un des seigneurs du Petit' Conseil, très-ardent et affectionné disciple de Calvin , prit la charge d'aller vers ladite femme , et l'induire à venir à Genève, pour le bien et honneur de son fils, qui était en prison , résolu , comme est dit, plutôt de mourir aux tourmens, que dédire aucune chose contre la vérité , sa conscience et son prochain . Ledit Amblar Corne sut fort bien charmer la pauvre femme par feintes paroles, et fausses promesses, de la part des seigneurs du Conseil, que non-seu" lement son fils serait mis en liberté ; mais encore exalté en honneurs et degrés d'oflices , s'il voulait obéir auxdits seigneurs, et confesser simplement ce qu'ils voulaient, assavoir, être vrai ce de quoi il était accusé ; et que, Amy Perrin etles autres susdits fugitifs de Genève, l'avaient sollicité d'être de leur conspiration et entreprise; mais qu'il n'y avait voulu entendre. Confessant seulement ce peu, il serait mis en pleine liberté, et élevé en dignité audit Conseil. Or il sut si bien dire, qu'il endormit la pauvre mère, et lui persuada de venir à Genève, pour le salut et délivrance de son fils.
(1) Crt/z/è/f, finesse, ruse.
VIE TE CALTIN. 71
Arrivée en la ville , elle s'en alla droit vers la prison , où était son fils , fort cassé et rompu de la corde ; et lui remontra la volonté et la délibération du Conseil, de le Taire plutôt mourir en prison miséraJ3lement, , qu'il ne vainquit les seigneurs du Conseil. Pour ce, la misérable mère l'exhortait et. priait d'acquiescer au vouloir des seigneurs, et confesser ce qu'ils désiraient de lui, combien que fût contre vérité et sa conscience ; et que, par ce seul moyen , il serait mis hors de prison , et constitué en dignités , olfices et honneurs ; et que telle promesse lui avait été faite par Amblar Corne, de la part de tout le Conseil. Tant bien sut la misérable mère pleurer; et solliciter son fils , que s'il n'avait pitié de soimême, au moins qu'il l'eût d'elle , qui demeiuail désolée sans enfans et appui , lui mourant ; et l'assurant, sur la promesse qui lui avait été faite de la part desdits seigneurs ; que le pauvre jeune homme dit et promit à sa mère de le faire : de quoi elle avertit ledit Amblar et autres du Conseil, qui, incontinent, s'assemblèrent, l'interrogeant, comme devant, des points susdits, lesquels il confessa hardiment, se confiant sur les paroles et promesses faites à sa mère. Mais il n'eut pas plus tôt confessé, et sa confession mise par écrit , que la sentence de sa mort ne fut arrêtée et puliliée , et le jour même exécutée. La misérable et dolente mère, voyant être advenu tout au contraire de son espérance, et contre la promesse a elle faite par un des seigneurs
/ii VIE DE CALV1?(.
«lu Conseil, et de la part de tout le Conseil; voyant, dis-je , son lils mort; considérant qu'elle en était cause, et comme traîtresse de son sang, se cuida tuer de déplaisir et honte. Or, comme forcenée , tout à l'instant sortit hors de Genève, et s'en alla criant et remplissant l'air de regrets et complaintes, à Berne, Zurich, Fribourg, et autres villes des cantons, déclarant le détestable et inhumain fait, par elle commis à la suasion des seigneurs de Genève , singulièrement d'un Amblar Corne, leur messager et commis, pour établir telle trahison; et demandait justice a Dieu et aux. seigneurs des cantons, contre la ville de Genève.
Nie ceci Théodore de Bèze , ou qui voudra : mais lesdits seigneurs de Berne et des autres villes en seront bons témoins, qui furent tellement irrités et animés contre ceux de Genève, après avoir entendu ce fait , qu'ils étaient presque délibérés de détruire telle canaille de gens , jusqu'à user de ces paroles: «qu'il fallait jeter, h force de pèles, une si « malheureuse ville dedans le lac. » Mais Tavoyer de Fribourg, qui se montrait au commencement le plus enflammé de colère, par le moyen de quelque présent, remit sa colère , et apaisa toute l'ire des autres seigneurs. Cependant Calvin et les autres ministres de Genève, conformes a son désir et intention, ne cessaient de crier en leurs prêches contre ces miséral)les mis à mort, et contre les susdits fugitifs; les appelant niéchans , eulans de diables, garuemens, traîtres; n do plusieurs auU'cs (elles
Vn: DE CALVIN. lo
injures, leurs prêches étaient laicis. Puis, ils écrivaient lettres particulièics eu France, et ailleurs , que Dieu les avait délivrés de certains ennemis de religion et réforniation, qui avaient conspiré contres les étrangers, de les tuer en une nuit; j'entends ceux qui étaient venus pour l'Evangile.
Toutefois, ils ne purent tant farder cette calomnie, qu'elle ne fût découverte, et bien connue à plusieurs personnages de bon entendement et jugement; voire venus à Genève pour l'Evangile ; comme depuis, a été bien entendu le fait de M. Spifame, et les causes de sa mort , quelque fausse couleur qu'on lui eusse pu donner pour couvrir la malignité des envieux calomniateurs. Or, pour dire des pauvres misérables tourmentés et mis à mort ; plus, des susdits fugitifs; je dis que, pour leur justification, leur sert grandement, contre les calomnies de leurs ennemis , l'acceptation et accueil que leur ont fait les sages et prudens seigneurs de Berne, les recevant en leurs terres, en paix et tranquillité, comme leurs bons sujets. Calvin , de cela fort fâché , ne cessait jour et nuit d'imaginer nouvelles inventions et sulîtilités, pour donner lustre à ses mensonges , et donner à entendre être vrai, ce qu'on imputait à ces pauvres fugitifs et mis à mort. Advint don(; la deuxième histoire à Genève, par l'invention de Calvin et sesadhérens; laquelle j'ai promis léciter, et qui est telle.
74 VIE DK CALVIN.
<xxxxx