CHAPITRE XXIII
Or c'est assez parler de la vie , ruses et malices de Calvin, et des afflictions de la juste main de Dieu sur sa personne avant sa mort; et en mourant, de son impatience et désespoir. Maintenant il faut voir de sa doctrine et sincérité , avec laquelle il a traité la Sainte-Ecriture; car Théodore de Bèze le met, en sa belle préface, au plus haut degré d'excellence sur tous les Pères saints et Docteurs, tant anciens que modernes, qui ont jamais écrit ou en-
(1) Raccoittrer. ajuslci* de nouveau.
seigné; combien que soit tout le contraire. Car, de tous les hérétiques qui furent onc ; j'entends de ceux qui ont été de la religion chrétienne , et se sont vantés du zèle de Dieu ; je ne crois pas qu'il s'en puisse trouver un qui , plus absurdenient , et malheureusement, ait écrit et parlé de Dieu, et plus ôté l'honneur de Notre Seigneur Jésus-Christ, que ledit Calvin : ce qu'il a fait ou par vitupérable ignorance, ou par diabolique malice, ou par l'un et l'autre. Car il est certain que lui, étant malin, vindicatif et méchant, comme a été prouvé ci-devant, ii ne pouvait être vraiment docte, ni avoir la sapience (1) et pure connaissance de Dieu, selon que témoigne l'Ecriture : « En une aine maligne la sa- <t pience n'entrera point s (2).
Or, pour dire de sa doctrine , je ne nie point qu'il n'ait été éloquent et docte es langues, et qu'il n'ait beaucoup vu, lu et écrit; mais je soutiens qu'il n'a point eu la vraie connaissance et intelligence de la Sainte-Ecriture. Touchant ce qu'il a écrit de la Providence, de la prescience, et de la prédestination ; qui est l'homme de bon et sain jugement , qui ne connaisse qu'il a ramené l'hérésie de Manès , Persan , duquel sont appelés les Manichéens , qui alïirment toutes choses être faites nécessairement par un décret éternel, tant le bien que le mal? Il est bien vrai quo
(1) Sapience, sagesse.
(2) Sap. 1.4.
Calvin n'use pas apertement (1) de tels termes ; mais ses écrits emportent cela équivalemment; comme j'espère bien montrer ci-dessous. Et faut noter, que c'est la ruse de Satan, qui, relevant ses vieilles pratiques et hérésies condamnées paravant, suscite, quelque temps après, nouveaux ambitieux et outrecuidés, par lesquels il ressème lesdites hérésies : mais il les transforme et couvre d'autres paroles ou couleurs, afin qu'elles ne soient reconnues , et que simples et ignorans les reçoivent. Mais les doctes et sages, conduits du Saint-Esprit, les remarquent bien, et les rebutent vivement: ce qui advint au temps de Constantin-le-Grand , environ l'an de notre rédemption 528 , quand Arius , prêtre d'Alexandrie, par l'astuce et ruse satanSque, renouvela la fausse doctrine d'Ebion, Artème et Paul de Samosate, jà de long-temps paravant condamnée et rejetée aux synodes des évéques de ce temps-là. Cependant donc que ledit Arius, instrument et ministre de l'ennemi de Dieu et de vérité , semait le poison des susdits El>ion et autres d'entre eux, fardée toutefois, et couverte d'autres paroles et termes , Alexandre , évéque d'Alexandrie, la reconnut fort bien, et en avertit les évéques circonvoisins.
Ainsi , en ce temps , Calvin a regratté et rafraîchi l'hérésie de Manès ; et combien qu'il ne parle apertement en mêmes termes de la fatale
(i) Jperlement, ouvcrlemenl.
nécessité (car il se fût trop découvert et eût été incontinent rejeté de toute l'Eglise), toutefois il assure la nécessité aux actions humaines, approuvant et louant la sentence de Laurent Valle ; de quoi j'espère traiter amplement en une œuvre de la providence de Dieu, laquelle, avec sa grâce , j'espère faire de bien près suivre celle-ci. Or, écrivant et soutenant que Adam , nécessairement est tombé en péché, par l'ordonnance et décret éternel de Dieu ; plus, que de la postérité et enfans d'Adam , il en a élu aucuns à être sauvés , les autres destinés h la mort éternelle ; de cette dilférence , la première et principale cause il aflirme être le vouloir de Dieu; alléguant une sentence de saint Augustin, sur le livre de Genèse, où il dit, que, de toutes les choses qui sont et se font, la seule cause est la volonté et plaisir de Dieu.
Ne vitupère-t-il pas grandement Notre Seigneur ? car qui est le père , tant inhumain , qui engendre un enfant en intention et délibération de le tuer, ou faire pendre ? 0 malheureuse doctrine ! Dieu , en mille lieux de l'Ecriture , dit ne vouloir qu'on pèche, de ne prendre plaisir en la perdition des damnés . de ne vouloir qu'aucun périsse ; qu'il ne vient de lui , que les Israélites périssent , et soient réprouvés de sa filiation ; leur reprochant qu'il a fait pour eux tout ce qui était convenable à un très-bon, doux et miséricordieux père , pour le salut de ses enfans. Et Calvin assure qu'il en a ciéés aucuns pour les per-
(Ire et damner. N'est-ce pas manifeste ignorance, ou diabolique malice, ou tous deux ensemble? plus, d'imposer au saint Père Augustin, d'avoir dit que, de tout ce qui se fait au monde, la seule volonté de Dieu en est cause ; c'est une grande ignorance ou malicieuse imposture. Car, en cette sentence que Calvin allègue du saint Père , il est signifié que de tant d'espèces et genre d'animaux , oiseaux, poissons, bêtes à quatre pieds, reptiles, et de tout l'ordre des choses créées , il ne s'en peut donner autre raison ; sinon , que tel a été le plaisir de Dieu, disant l'Ecriture, comme a été le plaisir et volonté de Dieu , tout a été fait et produit, tant au ciel qu'en la terre. Mais que la chute, rébellion et apostasie des mauvais esprits, semblablement que le péché et transgression d'Adam, et les crimes, qui journellement sont commis parles méchans ; que la volonté et décret de Dieu en soit cause : voilà une très-lourde et ignominieuse ignorance , et trop évident blasphème contre l'honneur de Dieu ; et ne crois point que jamais le bon docteur Augustin ait voulu dire cela. En cet endroit donc , on connaît plus clairement que le soleil de mi-jour, l'ignorance de Calvin et sa malice diabolique. Plusieurs sentences aussi de l'Ecriture il renverse, et interprète au contraire de vérité. Maisje les réserve à l'œuvre jà dite dessus , qui doit tôt être mise en lumière. Voyons maintenant le grand déshonneur qu'il fait à Jésus-Christ, Fils de Dieu, Notre Seigneur et Rédempteur.
î:xxxxxxxxxxxxxxxxxx chapitre xxiv.
Deux points seulement je veux mettre en avant , pour éviter trop grande prolixité , et ne fâcher le lecteur ou auditeur; car je réserve le reste à une autre œuvre. Le premier est sur ce qu'il a écrit exposant l'Epître aux Hébreux, singulièrement au cinquième chapitre, où est fait mention de l'Oraison, laquelle Notre Seigneur Jésus-Christ fit à son Père sur le mont des Olives, peu avant qu'il fût livré es mains des Juifs. Et sur ces mots, lesquels nous lisons en la commune édition, assavoir qu'il fut exaucé pour sa révérence, Calvin, laissant la commune interprétation, reçue de toute ancienneté de l'Eglise, interprète le mot ivlâBeiK, crainte et doute; commettant, en ce fait, manifestes erreurs , ignoramment ou malicieusement. En premier, il affirme que Notre Seigneur Jésus-Christ, eut si horrible frayeur de la mort, qu'il tomba comme en désespoir, et qu'il douta d'être englouti de la mort. En latin, il met decjlutin ou absorberï, ce que pourront voir ceux qui ont le livre; et en la traduction française, il a englouti. Plus grand blasphème je n'entends point que jamais disent , contre la dignité de Jésus-Christ, Ebion , Artème, Paul de Samosate ,
Arius , leur sectateur, ni Malioni même ; car il nie , premièrement , divinité avoir été en Jésus-Christ , comme ignorant de sa fin , et n'étant sûr d'être véritablement le Fils de Dieu , qui a toute puissance sur la vie et sur la mort. Toutefois , Calvin ignorait-il que Jésus-Christ avait dit paravant, comme il est écrit en l'Evangile selon saint Jean, chapitre X: « Mon père m'aime, pour cette cause que «je laisse ma vie, afin que je la prenne derechef; « nul ne l'ôte de moi par force ; mais je la laisse de « moi-même et de mon bon gré. J'ai puissance de la c laisser, et si, ai puissance de la reprendre; j'ai ce < commandement de mon Père. »
Sur ceci je désirerais que ces pauvres gens, tant voués et dédiés à la doctrine de Calvin, considérassent comment pouvait avoir Notre Seigneur Jésus-Christ doute d'être englouti de la mort; vrai Dieu et vrai homme , qui n'a jamais ignoré la fin pour laquelle il était venu en ce monde, le genre de mort lequel il devait souffrir , les moyens , les instrumens , les instigateurs et exécuteurs de sa mort , voire le lieu et l'heure auxquels il devait souflVir ? Davantage , si lejchef, auquel consistait la perfection de la foi et de l'assurance, laquelle nous devons avoir sur les promesses de Dieu, a douté , tremblé et vacillé ; combien plus doivent douter et être mal assurés les membres débiles et infirmes? Un Esaïe, scié tout vif par le travers du corps , se porta tellement en son extrême et ciucil»' doiileiu', qu'il scni1)lai( ne
sentir mal ni poinc aucune. Ananic , Azarie et Misael, adolescens , jetés en une fournaise ardente; tant il s'en faut qu'ils crient, qu'ils perdent cœur, et aient crainte d'être engloutis de mort en la flamme, qu'ils chantent hymne et louange à Dieu. Saint Etienne, accablé de coups de pierres, nonseulement n'est troublé ni épouvanté ; mais encore il prie pour ceux qui le lapident et assomment. Un Marcelin, avec son frère , fiché en gros épieux par le commandement de Dioclétien, comme méprisant ses douleurs et la mort , chanta ce psaume : Ecce quàm bonum et quàmjociindum fiabilare fratres in iimim(i). Et tant d'autres, non Chrétiens seulement, et assurés de la vie éternelle, mais encore païens, ont, d'une magnanimité, déprisé la mort. Et le Fils de Dieu, le plus magnanime et constant de tous les mortels , à la millièmo partie de la constance et magnanimité duquel jamais homme n'est parvenu, aura-t-il (comme dit Calvin) perdu cœur; et serat-il tombé en crainte si vile et extrême ? C'est trop ignominieusement estimer et parler du Fils de Dieu. Mais, sur ce point, voyons la grande ignorance et malice de Calvin : pour mieux prouver son dire, il change la commune interprétation du mot grec Ivkct^eiu , qui , au rapport de tous doctes en langue grecque, signifie crainte, prévoyance, révérence et piété ; qui est le devoir qu'on doit premièrement à Dieu , puis aux parens , et tiercement à
(1) Ps. CXXXII, V. 1.
personnes vertueuses et d'autorité. Ce mot aussi se trouve, signifiant détournement de ce qui est contre devoir et raison. Toutefois, il ne signifie pas une crainte ignominieuse , et procédant de lâcheté de cœur, pour quelque péril imminent ; mais plutôt une crainte vertueuse , engendrée d'amour et révérence, laquelle on porte à quelqu'un pour sa dignité et grandeur; ce qui plus manifeste le mot èuXajS^?, qui signifie une personne religieuse, véréconde (1) et honteuse. Mais Calvin a pris ce mot en la pire partie d'horreur et tremblement pour un péril inévitable , jusqu'à désespoir, à laquelle crainte les poètes donnent les adjectifs anxium et atrum , c'est-à-dire , plein d'anxiété et de regard obscur et ord. Ce que nul saint docteur reçoit avoir été en Notre Seigneur Jésus-Christ.
Une autre grande erreur il commet en sa traduction , c'est qu'il traduit la proposition «ttô, tout autrement que tous les doctes en grec ne la prennent ; car elle ne se trouve jamais signifiant 'mpl , qui veut dire de. Et si on me dit qu'on ne la trouve aussi signifiant pj-o , comme il y a en la traduction commune , je réponds que mieux, valait laisser les paroles, comme de long-temps elles sont reçues de l'Eghsc, et en commun usage, que les changer sans propos, contre l'honneur de Dieu et de son fils Jésus-Christ. Et si Calvin eût été si savant et docte, que nous veut faire accroire Bèze , il eût pu avoii'
(1) Férëconde, qui a de la pudeur.
VU que le mot «Vô se peut interpréter pour ou selon, comme aVô t«,- îo-jj? oyo-ta? est interprété, ex œquis vïrïbm; ainsi, en ce lieu, «Vô tuj i\Aà.pziv.ç, qui empêchera que kttô ne soit interprété ex ou pro. Davantage, si Calvin avait désir de restituer ce lieu en son droit sens, pourquoi, si témérairement et audacieusement , il a ajouté au texte un pronom mo? car il a dit, qu'i/ fut exaucé de sa crainte, combien qu'au grec il ne se trouve ; mais simplement il est écrit, aVô zn; sulà^etac, pro reverentïa^ sans pronom « jtou. J'ai , par aventure , trop pressé ce point, y demeurant trop longuement; mais je l'ai fait expressément, pour plus clairement montrer rignorance , ou la malice , ou toutes deux ensemble de ce Calvin , lequel Bèze exalte si haut sur tous les doctes qui furent oncques.
Or se voue et dédie qui voudra à sa doctrine, et soutienne son hérésie : je dirai ce que je recueille de la Sainte-Ecriture , et des sentences des saints Pères et Docteurs anciens , les plus proches des Apôtres , sur la prière de Jésus-Christ , et sur les paroles écrites en l'Epitre aux Hébreux. Et devant toute autre chose, convient noter, que ladite Oraison n'est point écrite par témoignage de personnes qui les aient ouïes, et y aient été présentes. Car ces paroles furent proférées par Notre Seigneur Jésus-Christ , sur le mont des Olives , où il n'avait mené que trois de ses disciples ; les autres il laissa en Getsémanni : et encore , ces trois étaient loin de leur Maître, d'un jet de pierre, et fort engravés de sommeil.
96 VIE DE CALVm.
Le Saint-Esprit donc, par l'inspiration duquel ceci a été écrit par vrais et sincères, non contrefaits serviteurs de Dieu, a, par cette Oraison, enseigné et fait entendre la dignité, magnificence et excellence de Notre Seigneur Jésus-Christ, qui (comme il est écrit audit cinquième chapitre de l'Epître aux Hébreux) , aux jours de sa chair, c'est-à-dire vêtu de substance et nature humaine , peu estimé des hommes; aussi maltraité par les Juifs que malfaiteur, brigand ou larron , fit prière et oraison de la plus profonde et intime partie de son cœur, avec larmes à Celui qui le pouvait délivrer de la mort. Il ne s'enfuit donc en lointaines provinces, en bois, déserts ou cachettes; il ne commanda aux anges , ses ministres, d'empêcher l'entreprise de ses ennemis, ni de les aveugler, confondre ou renverser; mais il prie son Père, non par crainte vile, féminine, pusillanime, pleine de frayeur, et doutance d'être englouti, [comme voulant fuir, comme écrit Calvin] : ains plutôt s'offrant généreusement à la mort, de toute éternité, ordonnée par le Père céleste, pour la rédemption du genre humain. Et dit telles paroles : Père, s'il est possible que ce calice de mort se puisse passer sans que je le (joîite, je vous prie (juil se passe, et que je ne souffre point la mort. Mais, s'il nest possible, voire volonté soit faite et non la mienne. En ceci, le Saint-Esprit enseigne que deux natures étaient en Notre Seigneur Jésus-Christ , la divine et humaine : l'humaine constituée de corps, sujette aux nécessités naturelles, et d'àme raison-
VIF. DE CALVIX. 97
nable , faisait toutes actions naturellos; appelant toutes choses nécessaires à la conservation de cette nature , et craignant toutes choses contraires à la conservation d'icelle nature; assavoir, les passions, afflictions et la mort, qui est la destruction de ladite nature luimaine. Or, selon cette nature humaine, il craignait la mort. Et en ceci, le Saint-Esprit réfute l'erreur d'un Eutychès, abbé en Constantinople , le troisième , après Manès et ApoUinaris , qui soutenait que Jésus-Christ n'avait pas un corps humain, mais céleste, qui, comme un rayon de soleil , était passé par le corps de la Vierge, sans prendre chose aucune de sa substance. Et ainsi attribuait a Notre Seigneur un corps fantastique et non passible.
Pour montrer donc , contre les opinions des hérétiques, que Jésus-Christ était vrai homme et vrai Dieu, il fait écrire cette oraison, pour signifier deux volontés avoir été en lui , l'humaine , selon laquelle il n'eût point vouhi mourir; et la divine, selon laquelle la raison conduite, se conformait au vouloir de Dieu. Secondement , le Saint-Esprit , par ces paroles, veut donner à entendre la nécessité de la mort de cet innocent; sans laquelle la nature humaine demeurait imparfaite , sans espoir de résurrection. Et pour ce, il disait, s'il est possible; mais n'étant possible , il se remet au vouloir de Dieu , duquel jamais il ne s'^st parti. Car, comme c'est une même puissance et sapience du Père et du Fils, ainsi est une même volonté. Celle-ci est la vraie et légitime exposition , selon les Pères et
Docteurs anciens , ortliodoxcs , laquelle les vrais enfans de Dieu et de l'Eglise suivent. Or, tienne l'autre de Calvin, qui se voudra vouer et consacrer à la fausse doctrine et hérésie.