HOMMES MES-AISÉS ET NON PUISSANTS
Chaque chevalier dutcompte àl'association de sa conduite privée aussi bien que de ses actes publics : ses vertus devaient surpasser sa bravoure ; la loyauté devait l'emporter sur le courage. La chevalerie ne tarda pas de devenir une institution politique qui suppléa à l'absence des lois
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civiles ; elle se confondit même avec la féodalité^ en diminua la rudesse et la rendit plus disposée à subir le joug salutaire du pouvoir royal. Nous disons salutaire, car les efforts du souverain tendaient à ramener Tordre et le calme dans la société ; en effet, dès que la chevalerie fut établie, cette société, naguère si agitée et si misérable, changea totalement de face, et c'est alors que Ton voit apparaître la brillante période du moyen âge. Avant la chevalerie ce ne sont qu'épaisses tenè* bres : avec elle, les hommes recommencent à honorer ce que leurs pères avaient tant respecté, la foi , la vertu et la véritable gloire.
Le christianisme avait tiré la femme de Tétat d'abjection dans laquelle les législateurs du paganisme l'avaient réduite en Orient ; lachevalerie acheva l'œuvre de libération : elle voua aux femmes une sorte de culte qui améliora singulièrement leur condition. Les femmes payèrent ce bienfait en introduisant dans les mœurs plus de douceur et plus d'élégance.
Les principes de la chevalerie dominèrent la famille française durant quatre siècles; on conçoit que , dans ce grand espace de temps, cette institution subit plusieurs transformations* En
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effet , on distingue trois périodes bien tranchées dan& l'histoire de la chevalerie : période reti^ gieuse y période galante , période militaire^
Dans le premier âge , la chevalerie doit être appelée religieuse; car cette merveilleuse institur tien sortit en effet des flancs de l'Église pour arrêter les excès de la féodalité. Les membres de cette chevalerie primitive méritent notre admiration , car ils se montrèrent très-fervents dans l'observation des préceptes de vertus et de piété que l'Eglise recommande à ses enfants. Parmi les grands capitaines français dont nous avons présenté la vie, Mathieu de Montmorency et Gaucher de Châtillon appartiennent autant par leurs exploits que par leur équité à la première période : ce furent de véritables redresseurs de torts , consacrant leur existence à la défense de l'opprimé. Une foi vive, la chasteté et l'humilité même formaient la base des lois fondamentales observées par les adeptes de la chevalerie religieuse, qui s'intitulait elle-même la milice de
la sainte Eglise.
La période galante de la chevalerie commence avec le treizième siècle : les preux adoptèrent pour devise, son Dieu, son pays et sa
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dame, et à force d'être courtois à l'égard des femmes, ils tombèrent dans la corruption; ils méconnurent les austères préceptes en honneur parmi la chevalerie primitive. La galanterie dégénéra en débauche, et les excès les plus coupables souillèrent cette belle institution : une seule chose resta la même , ce fut la valeur au milieu des combats. Parmi nos capitaines français du moyen âge, Duguesclin, Glisson, Jacques de la Marche, Enguerand de Couci, Louis de Clermont, Boucicaut, appartiennent à cette période surnommée lagalante; mais nous ferons observer que Duguesclin ne tient à cette époque que par Tordre des temps : la pureté de ses mœurs et sa loyauté doivent le faire classer parmi les chevaliers des temps primitifs. Le héros breton, dont le caractère présentait la perfection de toutes les vertus chevaleresques, ne cessa de gémir sur la dépravation de ses contemporains, et fît de nobles efforts pour les ramener dans la voie du devoir. Ces efforts ne furent point inutiles : tant que Duguesclin vécut la corruption ne fit point de progrès; la physionomie de la chevalerie reprit cette teinte de naïveté et de simplesse que l'on avait tant admirée au début de l'institution;
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mais tout changea de face lorsque le vainqueur des Anglais fut descendu dans la tombe : nonseulement la corruption , mais encore Tanarchie se mit dans la chevalerie; les rangs furent confondus ; la hiérarchie , si bien observée au début de l'association, ne put être respectée; on la viola sans ménagement, en dépit des exhortations des personnages les plus éminents. Le sage Couci , le brillant Louis de Clermont essayèrent vainement d'arrêter le torrent : les grands vassaux avaient envahi la chevalerie ; ils y apportèrent ce caractère d'indépendance inhérent au système féodal. Les preux , formés en milice par TEglise, faisaient vœu jadis d'humilité et de docilité ; ces deux vertus tombèrent enxiiscrédit au quatorzième et au quinzième siècle. Ija violation de cette règle auguste eut des suites fatales : l'ondoit attribuer àrindocilité des hauts barons, qui tenaient la tête de la chevalerie, les désastres sanglants qui signalèrent les guerres soutenues par les princes de la maison de Valois contre Edouard IIl et ses successeurs. Les défaites de Créci , de Poitiers et d' Azincourt eurent pour cause unique l'indocilité des grands vassaux :