LIVRE II
Bataille de Bouvines. — Montmorency en est le héros.
Philippe- Auguste, montant sur le trône , trouva la maison de Plantagenet en possession de la moitié des Gaules. Henri II, roi d'Angleterre, tenait sous son sceptre la Normandie, une partie du Vexin , le Poitou, la Saintonge, l'Auvergne, le Limousin, le Périgord, TAngoumois, l'Anjou, le Maine, la Touraine, la Guieune, qui comprenait une partie du comté de Toulouse. Ce prince ne tarda point d'ajouter à toutes ces contrées la Bretagne, dont il fit épouser l'héritière à l'un de ses fils. Les Plantagenets, secondés par toute la puissance britannique, auraient fini par ranger la France entière sous leurs lois, si le ciel ne leur eût suscité un prince aussi énergique que Philippe-Au* guste. Doué d'une activité infatigable, d'une vigueur d'esprit peu commune, le monarque annonça de bonne heure la résolution d'arrêter l'Angleterre dans ses empiétements, et de lui arracher les provinces dont Louis le Jeune, son père, s'était laissé dépouiller. Il marcha à son but avec une constance admirable, en employant les moyens les plus extraordinaires, sans jamais manquer de loyauté : rien ne put le détourner un seul jour de son projet; les actions les plus importantes de sa vie, comme les moins considérables,
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se rapportèrent à ce grand objet. Il ne se décida à prendre part à la croisade que dans la seule pensée d'empêcher Richard, $on émule, d'acquérir trop de renommée : à cette époque, on n'exerçait de l'influence sur les peuples que par la gloire des armes. Enfin, le succès couronna ces efforls prodigieux : Philippe parvint non-seulement à ressaisir les provinces détachées du royaume, mais encore à donner à l'empire germanique un maître de 3on choix; bien plus, il devint l'arbitre des destinées de l'Angleterret çt plaça sur le trône des Alfred son propre fila, qui fut couronné dans la ville de Londre;^ aprè& avoir battu Jean sans Terre, son rival.
Nous avons dit que Philippe-Auguste dicta up choU aux électeurs de l'empire germanique: en effet, aprçi la mort de l'empereur Henri VI, ou élut Orbon XV, duc de Brunswick, en raison delà trop grande jeunesse de Frédéric, fils du monarque défunt. Mais Othon était neveu de Jean sans Terre, et trop dévoq^ aux intérêts de l'Angleterre; à ce titre, son élévatioa ne pouvait convenir à Philippe. Ce dernier eut asse^ de pouvoir pour engager les électeurs à réviser l'é^ lection d'Othon, et ses habiles menées eurent pour résultat de partager la Germanie en deux factions : la majeure partie de l'empire se prononça en faveur de Frédéric. Dès ce moment, les Plantagenets se virent privés de l'auxiliaire sur lequel ils comptaient le plus. Philippe, qui redoutait sans cesse une invasion de la part des Tudesques, voulut leur opposer une forte barrière en mettaqt la Flandre, le Brabant et le £(aînaut sous son influence immédiate : le sort le favo<-
SJRE BS KONTMQREMCY. ^7
ri(a singulièrement, car les i>ouverains de ce pays moururent successivement, en ne laissant que des fille»! le roi leur donna pour époux des hommes dont il voulait s'assurer le dévouement, en procurant à chacun d'eux une fortune au-dessus de ses espérances.
Jeanne et Marguerite, filles de Baudouin, comte de Flandre, retenu en Orient, eurent pour mère Marie, fille aioée de Louis le Jeune et d'Éléonore : elles étaient par conséquent nièces de Philippe-Auguste. Le roi, ayant appris la mort de Baudouin, arrivée en iao5, fit venir auprès de lui les deux princesses flamandes, invoquant la double qualité d'oncle et de suzerain. D'après l'usage établi , lorsqu'un vassal ne laissait en mourant que des filles, elles passaient sous la gardenoble du suzerain; la loi féodale le chargeait d'élever ses pupilles et de leur procurer des époux. Philippe retira les deux sœurs de chez le comte de Namur, pix}' curateur, et fixa le lieu de leur demeure k Paris, dans son propre palais : il fit déclarer l'ainée comtesse de Flandre, à l'exclusion de la cadette, attendu que les grandes seigneuries, dit le chancelier d'Agues<seau, étaient impartables de leur nature.
La roi maria la comtesse de Flandre, en lai i , à Ferrand, second fils de SancheTS roi de Portugal; faveur insigne pour le prince lusitanien , qui servait dans l'armée du roi comme simple chevalier. Philippe sut néanmoins se la faire payer; car il exigea de lui la cession de la Flandre gallicane, composée de Lille, de Douay, d'Orchies,Saint-Omer et Aire : Ferrand signa le traité à Paris* Le nouveau souverain de la Flandre se montra bientôt d'un caractère très-difficile.
s MATHIEU Jl
et ne craignit pas d'user envers Jeanne des procédés les plus violents. Aimant passionnément les échecs, il y jouait souvent avec sa femme, qui, étant fort habile à ce jeu, le battait constamment : elle le faisait /?i«^ (mataverat), dit la chronique du contemporain Richer, abbé de Sénones ; Ferrand, de dépit, jetait les pièces au visage de Jeanne, et la frappait rudement. La jeune princesse supporta d'abord patiemment ces mauvais traitements ; elle finit par adresser des plaintes à Philippe-Auguste : celui-ci fit des reproches très-vifs à Ferrand, qui les reçut avec mépris, et qui même s'étudia à provoquer de nouvelles observations, pour mieux les braver. On se piqua réciproquement : Philippe se montrait d'autant plus irrité, qu'il aurait voulu que le Lusitanien se souvînt qu'il ne devait ses États et sa position brillante qu'aux bons offices du roi de France.
Sur ces entrefaites , Jean sans Terre terminait les immenses préparatifs d'une attaque qu'il voulait diriger contre le royaume. Philippe prit des mesures vigoureuses pour lui résister : à cet effet, il convoqua ses grands vassaux auprès de Soissons. Ferrand s'y rendit; mais il refusa de fournir le contingent que le roi exigeait de la Flandre, à moins qu'on ne remît les villes cédées par lui en se manant. Aucune remontrance ne put le toucher. Ferrand se retira dans ses États, et mit la population sous les armes : il passa en Angleterre, et, dans une assemblée tenue à Cantorbéry, le Lusitanien fit hommage de la Flandre au roi Jean sans Terre; revenu à Bruges, il engagea dans sa querelle Renaud, comte de Boulogne. Encouragé par
SIRF DE MONTlMtOflKiyCY. af)
ce succès y cet homme passionné alla dans la Thtiringe trouver Othon , et le d/itermina à se mettre à la tète de la ligue formée contre Philippe, en lui persuadant que s'il pouvait accabler le roi de France, rAllemagne tout entière se prononcerait en sa faveur : les discours de Raymond, comte de Toulouse, qui, chassé de ses États, se trouvait au delà du Rhin, vinrent donner plus de poids aux raisonnements de Ferrand. En même temps on informa l'empereur que Frédéric, son compétiteur, était venu secrètement en LfOrraine, et qu'il avait signé à Toul, vers la fin de I a 1 a , un* traité d'alliance d'après lequel il s'engageait à ne conclure ni paix ni trêve avec l'empereur et le roi d'Angleterre, sans le consentement de Philippe. Frédéric entrait à peine dans sa dix*huitième année; mais il déployait déjà une fermeté remarquable.
Surmontant son apathie habituelle, Othon consentit à diriger une expédition formidable contre la France. De son côté, Philippe, ayant inutilement invité Ferrand à venir le trouver à Gravelines, envoya en Flandre les troupes destinées à tenter une descente en Angleterre. Il marcha d abord contre Lille, qui s'était révoltée, emporta la ville à la suite d'im siège fort opiniâtre, et la livra aux flammes, afin d'effrayer, par cet exemple, les pays qui oseraient entrer en insurrection. Mathieu de Montmorency, commandant la première division, contribua puissamment à la prise de Lille; il enleva, au bout d'une semaine, Cysoing et Tournay (fin de i a r 3 ). D'autres détachements venaient de conquérir Bruges, Ypres, Cassel.
Mathieu s'avança rapidement sur Gand, qui, à
3ô MATHtfiU IT,
rapproche des Français ^ se soumit en payant trente mille marcs d'argent pour que l'armée n'entrât pas dans ses murs. Le bruit d'un échec e^sUyé sur iiii autre point vint troubler la joie que causaient tant de succès. Ferrand, le comte de Salisbury et Renaud comte de Boulogne , ayant surpris dans le port de Dam la flotte française venue de Calais, l'avaient in« cendiée. Le roi accourut à Dam^ tailla en pièces leê Flamands et les Anglais réunis. L'hiver le contraignit à suspendre les opérations de la guerre ( il ordonna à Mathieu de mettre garnison dans Doudy et Tour-* nay^ et le mois suivant le roi le rappela auprès de lai, le jugeant capable de le seconder dans les me* sures qu'il prenait pour résister à une attaque des pluâ séreuses. Toutes les informations annonçaient que les alliés faisaient d'immenses préparatifs dans le but d'assaillir le royaume : en effet, la plus grande activité régnait en Flandre et en Allemagne.
Les princes confédérés décidèrent de se réutiir k Bruxelles dans l'hiver de laTi. Othon, ayant effectué de nouvelles levées dans le duché de BrunsWiek , dan^ la Thuringe, en Saxe et sur les bords du Rhin, eil forma une armée de soixante mille hommes, qui fran*chit le fleuve vers le milieu de novembre i a 1 3 ( Tannée commençant à Pâques ). L'empereur se rendit uti <Ies premiers à Bruxelles. Voulant resserrer les nœuds nouvellement formés avec les princes belges, Olhon, veuf de Béatrix de' Souabe, épousa Marie, fille du duc de Brabant; le mariage fut célébré à Maêstricht, le a5 avril iài4*
Othon lY , sumotnmé le Superbe, comptait alors
SIRE DB MONTMORENCY. Si
trente-sept ans; il était fiU de Louis, duc de Brunswick, et de Mathilde, fille de Henri II, roi d'Angleterre; par conséquent il se trouvait neveu de Jean nans Terre : on ne devait donc pas s'étonner de le voir prendre ses intérêts. Une portion des électeurs réiul empereur le 4 juillet 1 198, à la place de Philippe de Souabe, nommé trois mois avant lui; mais, battu par son compétiteur sous les murs de la ville d'Olm, en îao6, il s'était retiré en Angleterre auprès du roi son oncle. La nouvelle de la mort de son rival lerâp* pda deux ans après sur le continent; Innocent III le cimronna à Rome en 1^09, en lui faisant promet* tre cession entière des biens allodiaux delà princesse Mathilde. Othon le promit sur l'Évangile; mais une fois reconnu empereur il refusa de tenir sa promesse, et exerça même d'injustes empiétements sur les tcrreâ du saint-siége. Innocent III, irrité à bon droit, excom* munia le prince sur le front duquel ses mains veriaient d'attacher la corironne impériale. C'est alors que Philippe-Auguste, voyant, non sans un vi f regret, l'em*pire entre les mains du neveu de Jean sans Terre, se joignit au pontife, et fit revivre les droits que le jeune Frédéric avait au trône impérial.
Une partie des princes de la Germanie se déclara pour le protégé du roi de France; ils l'élurent à Mayence, le 6 décembre \2\^, Sur ces entrefaites, Othon, désirant rallier à sa cause les partisans de la maison de Souabe, épousa Béatrix, fille de Philippe son ancien compétiteur; mais Béatrix mourut le second jour de son mariage. Ce trépas subit causa Une douleur extrême à l'empereur, qui l'attribua à
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son excoinuiunication : dès ce moment il ne garda plus de ménagements à l'égard dn clergé, dont il se fit le persécuteur. Ainsi que tous les princes allemands, ce monarque était d'une haute stature et d'une épaisse corpulence. Vaniteux à l'excès, il indisposait les grands par sa morgue, et les traitait avec un mépris insultant; d'ailleurs, son caractère n'avait aucune fermeté; et si Othon montrait du courage dans les combats, il montrait également beaucoup de timidité dans le reste de sa conduite.
Après Ferrand, comte de Flandre, qui avait quarante ans, on distinguait, parmi les principaux chefs de la coalition , Renaud de Dammartin. Ce baron , d'un caractère impétueux , annonçait une ambition démesurée; indigné que la fortune l'eût placé dans un rang secondaire, il s'agita constamment pour s'élever, sans se laisser arrêter par la honte demployer des moyens que réprouvait l'honneur. Il apprit en 1191 que Ide, comtesse de Boulogne, veuve de deux princes, voulait se remarier pour la troisième fois, et qu'elle avait choisi Arnould , baron d'Ardres : sur ce seul bruit, Renaud répudie sa femme, Marie de Ghâ-tillon, sous prétexte de parenté, et se met sur les rangs pour épouser Ide et devenir ainsi possesseur du comté de Boulogne, un des plus beaux fiefs de la chrétienté. Ide, persécutée par la foule des prétendants, donne un rendez-vous au baron d'Ardres dans un presbytère isolé, dont le prêtre consent à les unir; mais Renaud, informé de ce projet, précède son rival dans le lieu désigné, enlève Ide et l'emmène en Lorraine, dont le souverain lui accorde asile et
protection. Le baron d'Ârdres se met à la poursuite -du ravisseur; arrivé auprès de Verdun, il est arrélé et jeté dans un cachot. Renaud sut capter la bienveillance de la comtesse Ide, et grâce à l'intervention de Philippe-Auguste, il parvint à épouser cette princesse.
Lé roi de France conçut de bonne heure une prédilection singulière pour Renaud, doutThumeur altière offrait quelque conformité avec la sienne; cependant Philippe-Auguste ne favorisa Renaud, à Toccasion de cet hymen, que sous la condition expresse que le comté de Boulogne relèverait directement de la couronne; et afin de mieux s'attacher ce nouveau vassal, le monarque permit que Philippe, son second iils, épousât la fille de Renaud : ce dernier montra une vive reconnaissance pour tant de bienfaits. Une circonstance imprévue vint changer en une haine violente un dévouement qui semblait ne devoir jamais finir.
Renaud se trouvait en 1 197 au palais de Philippe, à Bapaume; il s'y prit de querelle avec Hugues IV, comte de Saint-Paul : celui-ci ne put se contenir en parlant à l'homme qui avait répudié sa nièce, et lui appliqua sur le visage un coup de gantelet si rude, que le sang jaillit à l'instant par le nez, par la bouche^ et couvrit les dalles du plancher. Le comte de Boulogne, ayant tiré sa dague, voulut en percer le comte de Saînt-Paul ; les barons de l'assemblée s'interposèrent. Le roi parut donner tort à Renaud : ce dernier, transporté de fureur, quitta sur-le-champ la demeure du monarque. Philippe-Auguste voulut l'y
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rappeler, et envoya vers lui frère Guériti , son premier ministre, qui invita le comte de Boulogne à s'en rapportera son suzerain pour la réparation de Finjure : « J'y consens, répondit le vassal, pourvu que le roi fasse remonter de terre à ma tête le sang qut en est tombé. »£n même temps il remit à Guérin le collier de l* Espérance ^oràte de chevalerie fondé par Philippe en 1 190 : « Tene2, lui dit-il, voilà la bride ^ nouf aurons bientôt le cheval {\), » Renaud parlait ainsi, parce qu'il ne doutait pas que Philippe ne f&t accablé par ta ligue que tant de princes de l'Europe formaient contre le monarque français. Au bout de quelques mois, sans égard pour les traités qui plaçaient ses États sous la mouvance immédiate de ta couronne, Renaud déclina cette suzeraineté, se reconnaissant vassal direct du comte de Flandre. Philippe le déclara traître à la patrie, coupable de haute trahison, et détacha deux divisions qui s'emparèrent de ses États. Renaud, dépouillé de ses domaines, eri*a plusieurs annéessurle continent, et finît par se retirer en Angleterre, Tasile habituel de tous les ennemis dé la France.
Simon de Dammartin ^ frère de Renaud, fut doté du comté d'Aumale par le roi; comblé des bienfaits de Philippe-Auguste , il se prononça à regret contre ce prince, n'agissant ainsi que pour ne pas abandonner Renaud, auquel Tamitiéla plustendfe le liait depuis l'enfance. Guillaume de Ponthieu,son beau-père, servait dans larmée de Philippe.
Henri le Guerroyeur, duc de Brabant, acquit beau-
(i) àCeyer. — Buzelin , Gaîlia Flandria, lib. iv. ,
SIRE DM MOirTMORENCT. 35
coup de gloire daàs les guerres soutenues par Frédério Barberoiisse f et perdit un œil dans un combat où il sauva la vie à ce monarque. Henri, devenu le serviteur dévoué de Philippe- Auguste, Faccorapagnaà la Terre-Sainte; et, quoique plus âgé que ce prince, il ^Qloma sa fille Marie, veuve du comte de Namur« Le Brabançon eut à soutenir de vifs démêlés contre Hugues, prince-évéque de Liège, au sujet de la suô* cession du comte de Huy : le prélat, d'une humeur tres« martiale, se mit à la tête de ses troupes, battit eomplétement Henri dans les premiers jours de 11^4) •I s'empara de la moitié des domaines de son ennejnî» I^duc, craignant de perdre ses États, consentit à venir lui demander pardon à genoux, se promettant bien néanmoins de saisir l'occasion la plus favorable pour satisfaire sa vengeance. En effet, il mit un em* pressement extrême à s'unir au comte de Flandre, et donna sa fille à l'empereur Othon IV, chef decette ligue, y mettant la condition que le monarque aile* mand commencerait par humilier Toi^ueilleux prélat. Othon le promit, et tint parole; car en arrivant en Flandre il débuta par saccager la ville de Liège, sans respecter les églises, ni les reliques de saint Lambert, que Ton conservait précieusement dans une chftsse.
jélberty duc de Saxe, venait de se lier avec Othon, €{Uoique la maison de Brunswick eût disputé pendant longtemps à la sienne la possession de la Saxe. Albert aurait été le prince le plus remarquable de cette époque , si l'ambition tenait lieu de mérite : il s'agita toute sa vie, sans améliorer sa position^ sa taille était
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si ^evée, qu'elle devint un objet de curiosité : dans un voyage qu'il fit à Londres en 1 192^ Albert fixa Tattention de tous les habitants de cett,e ville; on sor* tait dans les rues pour le voir passer.
Guillaume , comte de Hollande et de Zélande , âgé de trente-huit ans, regardé comme un des princes les plus riches de la chrétienté, jadis zélé partisan de la France, fut entraîné, on ne sait comment, dans la ligue formée contre Philippe-Auguste.
Thibault 1^, reconnu duc de Lorraine depuis un ao»: on le disait l'homme le mieux fait et le plus robuste de ses États; ami particulier d'Othon et de Jean sansTerre, il resta constammentfîdèleà leurs intérêts.
Hervé IF^ baron deDonzi, de la maison de Gien, paya de la plus noire ingratitude Philippe-Auguste, qui lui avait fait épouser Mahaut , héritière de la maison de Nevers. Guerrier brave et violent, il combattit en 1209 contre les Albigeois, et les traita très-durement. L'historien Mathieu Paris l'appelle « prince issu du traître Ganelon, » ce qui passait alors pour la plus grosse des injures. Son beau-père Pierre de Courtenay, comte d'Auxerre, servait dans l'armée du roi de France.
Conrad de Termone^ palatin du Rhin , aventurier célèbre du treizième siècle : il commanda longtemps en Italie les armées dé l'empereur Henri VL Son impétuosité ressemblait souvent à de la folie; aussi les Italiens ne balançaient pas à dire qu'une mouche logeait dans son cerveau : ils le surnommèrent Mosca in cerifello. L'empereur Henri VI, dont il fut un des plus vaillants généraux, le dota du duché de Spolette ;
mais le pape Innocent III ^ refusant de reconnaître la validité de cette donation , commanda aux habitants de Spolette de ne point prêter serment de fidélité à Conrad de Termone. Celui-ci, ayant voulu user de la force, fut excommunié, et obligé de se retirer en Allemagne : la haine dans le cœur, il embrassa le parti d*Othon, que des motifs semblables portaient à détester le saint-siége.
Henri III y comte dç Limhourgy le prince le plus versatile de son siècle : naguère allié intime de Tévéqiie de Liège, il venait de se liguer avec Othon et le duc de Brabant, ses anciens ennemis; il fît partie de la croisade entreprise par Richard et Philippe- Auguste. Henri de Limbourg jeta un grand éclat en Palestine par son audacieuse valeur.
Raoul d^Issouduriy un des principaux tenanciers du Poitou, était devenu comte d'Eu en épousant Alix, héritière de ce fief; il se montra constamment fidèle à la cause de l'Angleterre, mais son attachement lui avait coûté cher, car Philippe-Auguste, irrité de voir le comté d'Eu entre lesjmains d'un partisan des Plantagenets, le somma de prêter l'hommage de vasçal : or, cet hommage emportait l'obligation de ne jamais prendre les armes contre son suzerain. Raoul s'y refusa; le roi le fit attaquer sur-le-champ par un gros de troupes françaises que commandait Philippe de Dreux, évêque deBeauvais : le prélat guerrier acheva la conquête du comté d'Eu en i ig3; Raoul embrassa la cause des alliés, dans l'espoir de se venger amplement de Philippe-Auguste (i).
(i) En donnant la liste purement nominative des principaux alliés,
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GuiUaume Longue-Spée, comte de Sali&bury, frèrn naturel de Jean «ans Terre : son père Henri II n'ayant épousé Éléonore de Guienne que par des motifii dp politique f ne fut pas assez sage pour rompre ses anciennes liaisons avec sa première fiancée, la be)!^ Rosemonde » fille de Gauthier, lord Gifford, et la ca* cha dans un labyrinthe à Woostock, afin de la sous* traire à la fureur jalouse d'Éléonore; mais il ne put y parvenir : pendant un voyage du roi en {Normandie, Éléonore s'iniroduisit dans le labyrinthe, el ût prendre de force du poison à sa rivale, qui mourut au bout de quelques heures (uyS). Henri lien avait eu deux fils : Tun, Geoffroi, fut évéque de Lincoln; Guillaume^ le second, devint l'objet de la prédilection da son père, qui lui donna le comté de Salishury. Le dernier se fit remarquer par l'exaltation de ses sentiments généreux et par une bravoure brillante : à
Daniel, Veliy et surtout Anquetil ont accumulé erreurs sur erreurs; il ttï résulte une confusion inextricable : nous croyons nécessaire de rétablir iee faits dans leur véritable jour.
Cet écrivains disent : Gudltfume , duc de Brtdtant; c'est Henri k Guerroyeur; ils en font deux personnages, le duc de Brahant et le comte de Louvain : Henri était Fun et l'autre. Ils désignent par le nom d'Otkon, Henri lU , comte de Liinbotirg. Ils appellent le duc de Lorrains, Henri : il se nommait TkiêMuU, il n'y eut jamais de Henri duc d« Lorraine dans le moyen âge. Ils font paraître un comte de Namur au nombre des ennemis de la France, et cependant Philippe le Noble ^ comte de Namur, était mort en laia sans laisser d'enfants, etletlta* lairede ce comté était une femme, Yolande, sœur de ce Philippe, «C femme du comte d*Auxerre, servant daus l'armée de Philippe-Auguste. Ils disent encore : « Le comte de Bar portait les armes contre le roi , dont il était le sujet; » le jeune comte de Bar se faisait remarquer an contraire parmi les vassaux réunis autour de Philippe, et te distiogua autant par son zèle que par sa bravoure.
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r^j^empte de Guillaume le Conquérant» il prit i'habi* tude d« fHirter uneépée extrêmement longue i d'où lui YÎDt le surnoiB par lequel on le distingue dans Tbis* toire. Cherchant Toccasion de se signaler, il demanda au roi la permissiou d'aller en Flandre se joindre à Tempereur Othon. Jean sans Terre y consentit , sans lui confier néanmoins le commandement des 6,000 Anglais qu'il envoyait aui^ alliés par Douvres et par Osteiuk. Il choisit poij^ chef de celte division Heuguea de Boves, bannei^t picarde qui fut baqni par Philippe-Auguste pour une faute grave dont il s'était rendu coupable. Ce Boves était petit-fils de Jlobert auroommé le T/raa, qui, ayant conçu que]que«t soupçons sur la vertu de sa femme Béatri^ de Saint- Paul, fit enfermer dans une cabane couverte de paille trois hommes désignés pour entretenir un commerce criminel avec la châtelaine. On y mit le feu par ses ordres : ^ Les flammes n'atteignirent point ces malheureux, dit la chronique deTurpia,et l'innocence de Béatrix fut ainsi miraculeusement prouvée. » Beugues de Boves hérita de la violence de son aïeul; il répudia sa femme, modèle de vertu, et épousa so-» leonellement sa favorite, fille d'un juif; ce qui lui attira les foudres de TÉglise et les sévères remontrances du roi de France. Il brava les unes et les autresf retiré k Londres, il y gagna l'affection de Jean ^ans Terre, soit par le charme de ses discours, soit par la haine qu'il montrait pour fout ce qui tenait à la France. Henri II, ayant à se soutenir dans un pays auquel il devait être étranger, se forma une garde formidable d'hommes tirés principalement du Bra-
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bant, de l'Ecosse, et du pays de Galles; tl économisait sur les dépenses de sa maison afin de se procurer Targent nécessaire pour acquitter la solde de ces stipendiés, sur qui Ton ne pouvait compter qu'autant qu'on les payait exactement : aussi Jean sans Terre eut-il grand soin de donner à Boves l'argent de la solde pour quatre mois.
On distinguait encore parmi les chefs de l'armée des alliés, Arnoul d'Oudenarde, Etienne de Malines, Gilles de Sainte-Aldegonde, le sire deGuistall, commandant des gens d'armes flamands, Gérard Ostermall, commandant de la garde d'Othon. Ces barons, de plusieurs pays, parlant divers langages, sentaient le besoin de se reconnaître entre eux ; car l'ajustement de tous les féodaux de la chrétienté étant façonné de la même manière, il pouvait en résulter une confusion fâcheuse, puisque les visières couvraient absolument le visage : pour y obvier, en convint de fixer au milieu de la cotte d'armes une croix rouge.
On voit, d'après la composition des généraux de cette armée, que Philippe-Auguste allait avoir à lutter contre ses ennemis personnels, guidés par l'animosité la plus violente; ce prince savait que les alliés entretenaient des liaisons secrètes parmi les principaux vassaux de la couronne : les informations qu'il prit à cet égard ne lui laissèrent plus de doute sur l'existence d'une conspiration flagrante. On mettait en question les droits des Capétiens; Philippe se trouva dans une de ces situations difficiles où la fortune d'un prince dépend de l'incident le pins futile. 11 fit part aux grands vassaux des projets hostiles des alliés,
SIRK DE MONTMOKFNGY. 4*
et de leur ihtention de porterie théâtre de la guerre dans le cœur du i^oyaume, d'envahir les provinces et de se les partager : il les invita , dans les termes usités, de fournir les contingents fixés par les lois féo-» dales. ^
Mathieu de Montmorency, habitant TIle-de-Frauce, fut le premier admonesté; il répondit à cet appel avec les expressions du plus pur dévouement, et se montra très-zélé pour la levée des troupes : son empressement fut d'autant plus digne d'éloge, que , son amour-propre venait d'être mis à de rudes épreu* Tes. Les alliés, qui entretenaient des émissaires en tous lieux, voulurent le séduire par les plus belles promesses; on alla jusqu'à lui laisser enti*evoir la possibilité d'occuper le trône en sa qualité de descendant de l'oncle du dernier roi carlovingien , de ce Charles de Lorraine qui ne sut pas soutenir les justes droits que sa naissance lui donnait à l'héritage de I^uis V. Les intérêts de Mathieu étant liés M ceux d'une infinité d'arrière-vassaux, on doit présumer que si ce puissant vassal fi\t entré dans la coalition, il y eut entraîné un nombre considérable de clients. Montmorency repoussa énergiquement ces propositions, et conserva sa fidélité au souverain, dont il soutint l'autorité de tout son crédit.
L'épreuve que Philippe venait de faire sur Montujorencyne laissa rien à désirer; mais d'autres leudes, moins loyaux, montraient de Thésitation : le monarque en fut effrayé un moment. Mathieu, sentant comme lui le danger, redoubla de zèle;^ son exemple, suivi par le duc de Bourgogne et par Thomas de
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Saint- Valeri, donoa l'impulsion : Tékto fnt comptée. Les troupes communales se joignirent à la nambnNiaê chevalerie accourue de tous les points : cette circau^ tance est une des plus intéressantes, non-saulemeol de nos annales, mais encore de l'histoire du mQn40» Il appartenait à la Frai^ce d'offrir le spectacle, aussi rare que beau, d'un peuple se levant tout entier à la voix de soo roi pour défendre la terre natale. Le péril fut ^ imminent, fut tellement senti, qu^ Iais hommes de diverses classes et de toutes les origiQ#« se confondirent pour la première fois depuis Clovi^^ et représentèrent la nation réunie dans un seul oorp#. Les chroniques contemporaines de l'Allemagne et de l'Angleterre parlent de Tenthousiasme qui éclata par* mi la population; mais, par une indifférence inexplicable, nos écrivains modernes n'ont consacré que quelques lignes à ce mémorable événement.
Philippe- Auguste , assuré de l'appui universel , con*sidéra sans effroi les vastes préparatifs de la coalitioii, et prit les mesures les plus énergiques pour lui ré^ sister^ il venait d'atteindre sa cinquantième année, et joignait à une prudence consommée la première vigueur de la jeunesse, quoique le poison que des mams perfides lui donnèrent en Palestine eût laissé sur sa personne des traces très-apparentes. Son visage était empreint d'une pâleur mortelle, qui ne s'effaça jamais plus (i). Aucun détail n'échappait à son active prévoyance : il avait acquis la certitude que le roi d'Angleterre devait combiner son attaque dans le Poitou, avec l'invasion que l'empereur et les princes
(i) Rigordusy Gesia Philippi Angusti» lib. ly.
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belges préparaient du côté de la Flandre. Il ordonna à la cbeTulerie du midi de se rallier sous les bannières de son fils, récemment envoyé dans l'Aquitaine ; Louis, héritier de la couronne, rassembla en peu de temps trente mille hommes; il choisit pour ses pre« miers lieutenants le comte de Périgord , les sires d'Al* bref et de Rochechouart. Mathieu de Montmorency fut d'abord désigné pour raccompagner; mais Phi-» lippe, le jugeant plus nécessaire dans le nord, le garda auprès de sa personne, le destinant à commander Ta* vant-garde de la grande armée.
L'hiver de 1 2 1 3 se passa en mouvements prélimi* naires : depuis la Scarpe jusqu'à la Dprdogne, et de"< puis la Meuse jusqu'au Rhône, tous les points vulpérables furent fortifiés et pourvus de garnisons ; on ne négligea aucun moyen pour arrêter l'agression des alliés. Il serait difficile de citer un plan de défense conçu sur une plus grande échelle : eu compulsant les nombreuses chroniques contemporaines et les pièces conservées dans les archives de Lille, d'Arras, d'Abbeville, d'Amiens, etc., on retrouve encore quan*^ tité de pièces qui font connaître les dispositions ]o« cales prises à cette époque; et c'est en les parcourant qu'on se convaincra de l'erreur dans laquelle sont tombés ces écrivains qui ont affirmé que la guerre se faisait dans le moyen âge sans aucune prévoyance , que le hasard seul présidait aux opérations, qu'il n'existait dans le conseil des rois ni sagesse ni habileté,
Philippe, instruit, vers la fin de juin 12 14^ que les dernières divisions allemandes de l'armée d'Othon franchissaient le Ubin, ordonna de commencer le
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mouvement déconcentration sur la Picardie; il partit de Paris le 18 juillet, et arriva au camp dePéronne, où se réunissait le gros de l'armée : les troupes seigneuriales et communales de la haute Picardie, du Ponthieu et de l'Artois étaient échelonnées jusqu'à Douay. Philippe quitta Péronne le 20, et prit la roule de Lille : les ruines fumantes de cette ville, jadis si florissante, étaient un exemple de la sévérité avec laquelle le roi de France punissait la rébellion. Toutes les forces vinrent camper dans la plaine qui sépare Lille d'Hazebruck. C'est peut-être ici le cas de jeter un coup d'œil sur la composition des armées françaises au commencement du treizième siècle.
L'établissement des fiefs, institués en 930, sous Raoul, pour légitimer des usurpations, devint fatal à l'autorité royale. Le vassal, dans plusieurs cas, jouissait du droit de refuser obéissance au souverain; les arrière-vassaux, sujets à la fois des leudes et de la couronne, étaient toujours dans une situation douteuse; souvent ils se virent forcés de servir le suzerain contre le roi , de sorte que le monarque ne disposait en réalité que des soldats levés dans ses propres domaines : ce que l'on appelait le royaume de France était alors gouverné comme un grand fief. Hugues Capet, un des principaux feudataires, avait concouru à cet affaiblissement du pouvoir royal; mais une fois monté sur le trône, il voulut ressaisir la puissance tout entière : il rencontra une opiniâtre résistance dans les barons, précédemment ses égaux, dont il venait de payer les suffrages par d'énormes concessions. S'il ne put réussir dans ce projet, au moins ce prince en
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conçut-il le plan , et en légua l'exécution à ses successeurs; de sorte que plusieurs siècles furent remplis par une lutte continuelle entre le monarque et des sujets trop puissants.
La guerre se déclarait-elle, ceux-ci amenaient au roi un nombre de soldats proportionné à l'étendue de leur domaine : ils disposaient ainsi des forces de l'État, et tenaient son chef dans une sorte de dépendance. Louis le Gros , guidé par l'habile Suger, leur porta un coup sensible en protégeant l'émancipation de beaucoup de villes, qui, moyennant un don volontaire, obtenaient un affranchissement définitif; le seigneur de qui elles relevaient octroyait une commune : l'action du pouvoir royal agissait dans cette transaction, en ce qu'il la sanctionnait de manière à ce qu'elle n'eût jamais d'effet rétroactif; et, dans beaucoup de cas, il contraignit le seigneur à recevoir le don qu'on lui offrait pour prix de l'affranchissement. En vertu de cette modification, les villes eurent la facilité de lever des troupes sans la participation de l'autorité féodale*: elles ne le firent désormais que dans l'intérêt de la puissance souveraine. Louis le Gros s'empressa de s'adjoindre ces précieux auxiliaires : il se concerta également avec les évéques, qui se montrèrent d'autant plus disposés à le seconder que les grands feudataires n'épargnaient point dans leurs ravages les biens appartenant à l'Église. Les magistrats des villes se chargeaient de procéder à la levée des soldats , et de les mener au lieu du rassemblement. Ces milices furent appelées troupes communales, et prirent pour étendard les bannières
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de tetirs églises : elles étaient bien distinctes de celles que les barons tiraient de leurs terres; les unes et tes autres devaient servir quarante jours, à compter du moment où l'on entrait en campagne, mais on dépassait fréquemment ce terme. Les milices commuiiales furent toujours très-médiocres : les troupes seigneuriales ne cessèrent de se montrer supérieures aux premières, soit en bravoure, soit en discipline. On remarquait parmi elles une espèce de système dWganisation empnmté aux tournois, image de ta guerre, et dans lesquels tout se réglait d'après Tordre hiérarchique de la chevalerie. Les barons, fréquentant ces jeux militaires, s'accoutumèrent à se voir régir à l'armée par les mêmes règles; et le premier qui imagina d'asservir des hommes violents à des usages devenus pour eux dans la suite une espèce de frein, rendit à l'État un service inappréciable. Cette conquête de l'esprit d'ordre sur l'anarchie date du commencement de la troisième race.
Le roi intimait aux grands vassaux le mandement de la chevauchée^ que ceux-ci transmettaient à leurs arrière-vassaux. Dès ce moment les routes, les campagnes se couvraient de gens armés, se dirigeant sur le point indiqué où se trouvait Aé]\Vosti\vL roi, formé de soldats pris dans les domaines particuliers du monarque. Ce système de levée était admirable par la simplicité de son mécanisme : souvent le roi n'admonestait que les leudes de deux, trois ou quatre provinces. On a calculé, en supputant les fiefs existant à cette époque, que si Philippe-Auguste eût ordonné la levée sur tout le territoire et d'après les
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bases rigoureuses de la féodalité , son armée aurait présenté un dTectif de huit cent mitfe hommes de troupes seigneuriales, sans y comprendre les comi^?i^ rntux. Le cri et le gonfanon du leude maintenaient dans ces rassemblements une régularité plus réelle qu'on ne pourrait le croire. Chaque vassal de la coti^ ronne amenait, avons-nous dit , un nombre fixe d'ar* rière-vassaojf, qui se classaient d*après leur rang, leur puissance et même leur âge, de la manière suivante: banneretj chevalier^ écuyen-banneret^ ètuyeTy bathet lier. Ce dernier degré était rempli par de très-jeiïnes féodaux, qui s*attachaient à un banneret ou à un chevalier; ils le servaient et l'aidaient à fe revêtir de ses armes : on les appelait aussi variées, nom que par désuétude oti a avili, ainsi que celui de libréey dont par corruption on a fait livrée. Le mot librée désignait une union d*bommes libres, engagés seulement par honneur sous les bannières d'un leude; les paladins les plus fameux furent, dans leur jeunesse, varlets de quelque baron : la maison des grands devenait une école où les bacheliers allaient s'instruire, et recevoir du châtelain les leçons de chevalerie; ce noviciat durait ordinairement sept ans.
Après les bacheliers venaient les sers^ienies ou sergents ; c'étaient les soldats des noblfô ; on les partageait en deux classes : les sers^ientes proprement dits , entretenus aux frais des barons , et les satelli* tes^ serfs affranchis qui s'attachaient à leurs anciens maîtres; leur dévouement aveugle passa même en proverbe : ils existaient dans la milice romaine. Chaque chevalier se faisait suivre ordinairement de vingt-cinq
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hommes d'ariue$ : un homme cC armes était un écuyer accompagné de deux servietiies; de sorte que le chevalier avait à sa suite soixante-quinze soldats (i) qui adoptaient pour signe de ralliement une bannière appelée /^é-w/io/ï. Le banneret, dont le rang était plus élevé, amenait un nombre bien plus considérable de gens de guerre; la quotité variait suivant Tétendue de ses domaines; un étendard carré le distinguait de son inférieur : récuyer-banneret conduisait vingt hommes, et le simple écuyer deux servientes. Ces degrés de chevalerie ont donné Tidée de nos grades militaires ; ils devinrent héréditaires sous Louis le Jeune ; les rois les conférèrent plus tard à titre de récompense. On disais d'un banneret héréditaire, // déploie han^ niere; et d'un banneret institué par le roi , il entre en bannière : la richesse des armures se proportionnait au rang que chaque noble tenait dans les degrés de la féodalité. Le haut baron se réservait plusieurs signes distinctifs, entre autres Yoliphant, espèce de trompe ou de cornet fait de métal précieux, ou d'ivoire, richement travaillée : loliphant pendait par une chaînette au cou du leude, qui en donnait au milieu des combats afin de rallier les siens autour de sa personne , lorsque le danger le menaçait de trop près. Chaque vassal adoptait, en sonnant de l'oliphant, un refrain particulier qui aidait ses hommes d'armes à le reconnaître pendant le désordre de la mêlée (a).
(i) Ce nombre diminuait ou augmentait fréquemment.
(a) Aujourd'hui, lorsque des régiments de cavalerie sont réunis,
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Les armes défensives étaient un bouclier taillé eu pointe, un vêteuïent triple dont l'épaisseur garantissait des coups les plus violents, espèce de pourpoint bourré de crin, nommé gamâessorif recouvert d'une cuirasse faite de mailles de fer très-serrées : on appelait cette cuirasse le haubert; plus tard les jambes et les bras s'enveloppèrent de bandes de fer : mais à Tépoque dont nous parlons les chevaliers les avaient nus (i); ils portaient par-dessus la cuirasse une tunique de peau tannée sans manches, appelée coile et armes; celles des grands et des barons étaient de drap d'or ou d'argent, ou de fourrure précieuse, et chargées ordinairement de leurs amoiriçs : on garantissait la tête par un bonnet de mailles i^tr lequel se mettait le heawne^ qu'il faut bien distinguer du casque : le heaume avait la forme d'un chaperon très-haut, dont les bords touchaient les épaules. Le heaume finit par céder la place au casque, dont Tusage devint général : il ne fut pendant longtemps qu'une coiffure de parade, que l'on quittait lorsqu'on allait au combat. Les chevaliers se faisaient raser la tête , afin que dans la mêlée on ne pût les saisir par les cheveux s'ils perdaient le heaume. On vit souvent des hauts barons s'écarter de cette coutume et affecter de conserver une longue chevelure : parexem-
chacun d'eux adopte dans ses sonneries un refrain qui sert à indiquer aux soldats les appels de leurs corps.
(i) « Je connais l'usage des Français fanfarons, bombanciers , couvrant leur corps, mais dédaignant de garnir leurs jambes, et qui vont au combat avec une simple chaussure. » (Histoire des Albigeois , par
BOMBAEOB.) ^
pie 9 le fameux Simon de Montfort, Louis de Clermont, Olivier de Clisson , etc.
Les armes offensives étaient la lanee, une épée longue y droite, ressemblant beaucoup à celle des anciens Gaulois; une dague rettnnt dans la cdintare, et une masst dont les chevaliers se servaient potti^ frapper les chevaux à la tète : souvent ils tes «bat« taîeht d*un seul coup. Les troupes communales ii^a« valent que Taibalère, un léger boudier, le bonnet de mailles et une tunique de cuir qui enveloppait le cou. Les habitants des pays montagneux découvraient de peaux de bétes fauves , et usaient de la fronde^ arme primitive de bien des peuples. Nous ferons observer que les possesseurs de terres et cbAteauit jouissaient seuls du privilège d'aller à la guerre avee les armes pleines; Tarmure des petits nobles se boi> nait & la lance, à Técu et au bonnet de maille» : cette distinction disparut insensiblement.
Outre les nobles et les milices provinciales , il exis* tait encore trois sortes de soldats : les serments tfar* meSf institués par Philippe-Auguste en Palestine pour sa garde ordinaire ; ils portaient Tarmure complètei et observaient une sévère discipline : venait ensuite la compagnie des cottereauXy tirant leur nota de cottereiy espèce de couteau dont ils jouaient avec une dextérité sans pareille. Ces cottereaux se recrulaient en Brabant, et formaient un corps formidable^ sous la direction d'un chef suprême, qui vendait aux différents princes de l'Europe le service des compagnies : celui qui traita avec le roi; quelque temps avant la bataille de Bouvines, se nomittait
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Cadoc; il recevait mille livres par jour^ somme considérable pour cette époque : d'anciens comptes de solde fout croire que lés cottereaux dépassaient le Doroba^e de buii mille. La féodalité, regardant alors cofldin^ un déshonneur de recevoir de l'argent, leur donnait par mépris le nom de soudoyés. Derrière les cottereaux marchaient les ribeutds^ troupe indisciptioëe, formée de vagabonds de tous les pays : ces soldats, méprisés, mais redoutables, menaient une vie dissolue; leur nom resta longtemps pour expri* mef un homme sans moeurs; leur chef prenait le titre de roi des ribaudsy rex ribatdorum (i).
Philippe* Auguste fît procéder, les im, a3 et st4 juillet, à la montre : c'était la vérification du contingent de chaque leude; cette opération commençait avec le plus grand appareil, à Tissuede ta messe, que Ton dirait sur un autel de gazon. La force de l'armée présenta un effectif de cinquante-neuf mille hommes, savoir : cinq mill€ bannerets ou chevaliers , quinze mille hoinmesde moyenne noblesse, vingt-huit mille communaux et onze mille ribauds et cottereaux. Les viiigt mille bannerets ou soldats de moyenne noblesse, tous à cheval, étaient regardés comme la principale force de l'armée. On comptait parmi les grands vassaux non-seulement un certain nombre d'évêques possesseurs de terres seigneuriales, maïs encore une centaine de dames châtelaines, veuves ou filles majeures jouissant de fiefs, et qui amenèrent Ittir contingent; elles demeurèrent à Arras, oùs'ar-
(i) Gnillaaroe le Breton, Philippidos , m.
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rêtèrent les dernières divisions formant la réserve. Les ecclésiastiques tenant fief^ qui^ admonestés pour le service personnel d'après la teneur des lois féodales, négligèrent de répondre à cet appel, furent pri« vés de leur temporel : le nombre en fut très-borné.
La bannière de saint Denis, appelée au commencement Toriflamme, flottait au milieu des troupes communales; on ne la mettait en évidence que dans les occasions solennelles : elle se composait d'un large carré de soie rouge. On ne doit pas la confondre avec la bannière royale : celle-ci, faite également de taffetas rouge, marchait constamment devant le roi et jouait un grand rôle dans les batailles; elle transmettidt les signaux généraux à toute Tarmée, Tins* truisait de la position du prince, de ses revers ou de ses succès, et servait principalement à guider les deux ailes sur le mouvement du centre. Pendant les marches le chapelain du roi portait, roulée et suspendue au cou, la soie de cet étendard; un écuyer tenait la lance; on ne déployait la bannière qu'au moment d'engager l'action.
Nous avons déjà dit que le fils de Philippe-Auguste contenait les Anglais dans le Poitou, à la tête de trente mille hommes, et que les milices des provinces méridionales, au nombre de trente-cinq mille soldats, furent distribuées dans les garnisons de la Guienne; quinze mille archers gardaient les places de la I^ire; vingt mille autres occupaient Paris, la Normandie et la Picarxiie ; ainsi l'on pouvait compter sur pied plus (le deux cent mille combattants.
Voici quels étaient, après Mathieu de MontxDO-
SIRE DK MONTMORENCY. îfj
rency, les principaux vassaux servant dans l'armée de Philippe.
Eudes llly duc de Bourgogne, âgé de quarante-neuf ans : ii descendait de Robert, créé duc de Bourgogne, ea io3i , par son frère le roi Henri V\ Ce prince , le vassal le plus fidèle de la couronne, se croisa, en 1209, contre les Albigeois, et se comporta dans cette guerre avec humanité: il gagna Festime des peuples; et après la conquête des États de Raymond, il en refusa la souveraineté, que les chefs de l'expédition lui offraient.
Robert 11^ comte de Dreux , petit-fils de Louis le Gros: il accompagna, en 1190, Philippe-Auguste en Palestine, et ne s'y distingua point; il aida merveilleusement le roi dans son divorce avec Ingelburge, et rendit à Philippe des services obscurs, devant lesquels d'autres vassaux auraient reculé. Accablé sous le poids du mépris public , Robert se hâta de joindre l'armée de Philippe, guidé par le désir de servir le monarque et dans l'espoir de laver sa vie par quelque exploit. Son fils aîné, Robert Gâte-Bled {i)j venait d'être fait prisonnier auprès de Vannes , dans un combat livré contre les Anglais. Pierre, son second fils, fut reconnu duc de Bretagne, en épousant l'héritière de cette principauté.
Philippe , évéque de Beauvais , frère de Robert II , comte de Dreux, avait été pourvu de son évêché en 1 1 75 : les austères devoirs de son état ne purent étouf-
(1) Ce surooin lui venait de ce que, dans son enfance, il contracta l'habitude de sortir du château de^son père, accompagné de jeunev \arlets, el ahimail les blés' au moment des moissons.
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fer Ml lui son indînalion naturelle pour le métier det armes : il passa deux fois dans la Palestine ^ et d#> meura plusieurs années prisonnier à Bagdad. Étant sorti de sa captivité, il fit la guerre contre les An« glais, et livra, en 1395, un combat fort rude à Ki^ chardCœurde Lion, auquel il fut oMigé de remettre son gantelet, après une lutte de sii heures : eon Tainquèur le jeta dans un cachot. Le pape Célestin UI écrivit au roi d'Angleterre pour lui demander la dé^ livrance de son cher fils tévéque de Beaus^ais : &it chard, pour réponse, lui envoya la cotte d'armes dil prélat, teinte de seng. Richard chargea son ambassadeur de répéter les paroles adressées à Jacob par eés enfants , au sujet de Joseph : Reconnaissez-iWis à cé$ marques la tunique de votre fils? Le roi ne voulut pas briser les fers de son captif, qui resta enfermé pendant cinq ans. Cette disgrâce ne ralentit pas aon ardeur martiale : il se croisa contre les Albigeois eti 13 10. Toutes les chroniques s'accordent à dire que durant la campagne de 1 ai4 ce prélat se servit daM la mêlée d'une massue, persuadé, asaurctroo, <|u'aa» sommer n'était pas verser le sang«
Robert de Châlillonf évéquede Laon, n'avait point, comme le précédent, quitté l'autel pour les combatti : il venait de déployer l'activité la plus généreuat daM la levée des troupes, et mit en usage auprèa d#a peuples tout l'ascendant que lui donnait sur lenr esprit son caractère sacré. Grâce à ses soins, les communaux de la Picardie furent en armes avant ceux des autres provinces : craignant que leur résolution ne fléchit, il voulut les accompagner pendant toute la campagne.