LIVRE VI
Soulèvement de la Guienne. — Dunois soumet une seconde fois cette province. — Bataille de Castillon. — Procès de Jacques Gœar. — Mort de Charles YII. — Dunois pr^ide à la cérémonie des funérailles.
Afin de se conformer aux ordres dq monarque, Dunois laissa fort peu de troupes dans les villes à% la Gtiienne, pour ne pas blesser les habitants par uo air de défiance; il ramena son armée de Bayonne à Bordeaux, où les magistrats et les notables Inî prodiguèrent des protestations de fidélité. D'après son invitation 9 les bannerets rentrèrent dan^ leurs do* maiues, en emmenant les varlets et autres gens qui les avaient accompagnés : mesure indispensable pour empêcher le rassemblement d'hommes abandonnés à eux-mêmes. Dunois conduisit les troupes soldées, les gens d armes et francs-archers , vers la Loire et vers la Seine, voulant les disséminer dans les places qui bordaient ces deux fleuves. Cette opération terminéei il s'empressa d'aller joindre Charles VII en Poitou : ce prince le reçut dans le château de Taillebourg , le cofDblade caresses, et voulut qu'il jouit d'honneurs extra*
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ordinaires. Un décret cU^ p^r pliipieiirs hisifjqfiep^ respectables, dqpt le titre n'est cependapt pas reprpr duit daps les actes publics de ce règpei déclara, vers cette époque , le comte de Longueville pripcedu sang légitime, et apte, ainsi que sa liguée ipasçulipe, ft succéder au trône , §i (putes les autres braucb^s de; la famille royale s'éteignaiept. ^^^e moparqqe se plut encore à le décorer dp titre ponipep^ de restaurç^teur de la monarchie. Mais dans le ipoment pu Çbarle3 YH comblait des témoignages de sa favepr pn de$ guerr riers qui avaient le plus contribué à relever }e trône? il accablait du poid^ d^ sa disgrâce un homme qui avait rendu de^ services égaux, en lepr genre , à ç^m^ de Richemont, de Dunpis, de la Hire et de Xaip-i trailles : pous voulons parler de Jacques Cœur, que Ton amepa prisopnier ap château de TaiUebourg , le jour mépie pu Dunois arrivait dap$ çe^tç ville,
Jacques Cpepr, né à Bourges, cpnsacra au service de son pays, comme nous i'avpn^ dit 9 une fprtune prPt digieuse, acquise par )e négoce maritiqiie; il po^édaif des talents ipiinisi en administration. Spn esprit fort étendu ne le garantit pa? des travers de l'amour-propre : il étalait up faste rpyal ; sa maison éçlip^^it ce|le du souverain. Cette ponipe et la jouissance d^ t^Pt de richesses ne le satisfaisaient point encore. Daps ce siècle belliqueux on ne voyait pas de grapdeur en dehors des armes : Jacques Cœur eut le ridicule , ou plutôt la faiblesse, d'aspirer à la renommée n^ilitaire, sans avoir jamais combattu. Il suivait les armées, dont il acquittait les dépenses, et comme son argept servait à solder les troupes , qui $e fussent débandées
448 Dtrvois.
si la paye eut failli un seul jour^ Jacques Qseur 8*imagina égaler en mérite Dunois et les autres généraux, puisque ses services étaient aussi réels, quoique d*un genre différent : cette prétention, certainement bien fondée en elle-même, devint intolérable aux yeux des bannerets, accoutumés à n'estimer chez les hommes qu'une seule chose, la bravoure. I^a faveur du maître le protégea longtemps contre leur fureur jalouse; mais une circonstance assez futile vint mettre le comble à cette inimitié. A l'entrée de Charles VU dans Rouen , Jacques Cœur faisait partie du cortège en qualité d'argentier, une des principales charges de l'hôtel du roi : il mit une affectation étudiée k paraître dans un ajustement semblable à celui que portait Dunois; même cheval, même housse. Le chaperon, la robe y Tépée, le corset d'acier, les cuissards, les jambières , furent exécutés sur un modèle semblable. Les barons s'indignèrent de voir un homme d un petit lieu y trafiquant en marchandises y paraître en public dans la même tenue qu'un guerrier blanchi dans les combats, élevé au-dessus de ses compagnons d'armes par son expérience et par son courage.
I^es ennemis de Jacques Cœur profitèrent de Tin* dignation publique pour former contre lui une puissante cabale, en tête de laquelle se placèrent les sei* gneurs qui avaient accepté de sa part des avances considérables , à titre de prêt; car Jacques Cœur, autant par bonté naturelle que par vanité, donnait de l'argent à une infinité de gens. Les mémoires de Tépoque fournissent la liste de ces personnes : on y remarque les noms de plusieurs prélats, des princes
du sang, des chevaliers , des marchands et, même des artisans obscurs. Les phis acharnés furent les sires de Chabannes, de Cadillac et Jean de la Fayette, fils du maréchal ; on les disait tous trois débiteurs de Jacques Cœur pour des sommes capitales; les historiens contemporains les accusent d'avoir voulu se libérer de leurs dettes en consommant la ruine du traitant , dans les coffres duquel ils avaient puisé à pleines mains.
Ces barons prétendirent que Jacques Cœur venait de hâter le trépas d'Agnès Sorel , favorite du roi ; iU se servirent de la déposition d'une chambrière; cette femme , dominée par ses remords, se rétracta le surlendemain. Avant queriennefûtéclairci, Charles VU, d'une faiblesse de caractère inconcevable , se laissa prévenir, bannit de sa présence Jacques Cœur, et le fit jeter dans un cachot Les envieux de l'argentier profitèrent de cette détention pour lui imputer d'autres griefs; ils l'accusèrent d'avoir mal versé dans la recette des deniers publics : Jacques Cœur montra ses comptes, tous parfaitement en règle. On lui reprocha d'avoir pressuré le Languedoc, et daifoir mis ainsi les habitants de cette province en haine pour le gouvernement du roi : il répondit à cette inculpation en produisant les attestations des magistrats qui prouvaient au contraire que sa douceur, dans la perception des impôts , faisait bénir le nom du prince. Enfin , on lui fit un crime d'avoir vendu des armes aux musulmans de l'Orient : il exhiba un bref du pape, qui permettait ce trafic avec les Sarrasins, en considération de ses nombreuses aumônes.
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Jacques Cœur fut mis en accusation^ au mépris des preuves incontestables de son innocence : le roi nomma des commissaires pour instruire l'affaire, en désignant précisément pour juges les ennemis avoués de Jacques Cœur : Chabannes, Cadillac, la Fayette. Cette procédure fut la honte du règne de Charles YII ; on y viola toutes les formes de la justice; on traîna l'accusé de prison en prison ; on offrit même à ses regards le terrible appareil de la question , pour le forcer de s'avouer coupable. A cette me, le courage abandonna Jacques Cœur : il convint de tout, dans l'espoir d'échapper aux tortures. Son fils, archevêque de Bourges, déploya le zèle le plus ardent dans la défense de son père; mais, le croirait-on? il ne put jamais parvenir jusqu'à la personne du roi, pour l'éclairer et lui montrer les preuves de l'innocence de l'accusé : Charles VIT persistait dans ses préventions. Au moment du prononcé du jugement , l'archevêque de T.yon et quelques autres prélats réunis réclamèrent Jacques Cœur, comme relevant d'un tribunal ecclésiastique, en qualité de clerc tonsuré,: il Tétait effectivement, quoique marié; l'Église accordait alors de ces licences. On appela en témoignage contre cette déclaration quelques barbiers attachés à la maison de Jacques Cœur; ces hommes jurèrent sur FÉvangile ({ue leur maître n'avait jamais demandé qu'on lui flt la tonsure : sur cette simple déclaration, le tribunal ecclésiastique fut débouté de sa demande.
Enfin, au bout de deux ans d'hésitation, circonstance qui déposait assez en faveur du prévenu, on rendit le jugement par lequel Jacques Cœur fut con-
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damné à mort, et ses biens confisqués au profit de rÉtat. Charles VU n'eut point le courage de sanctionner un arrêt aussi barbare : peut-être qu'au moment de prononcer sur le sort de cet infortuné , il se rappela le temps où ce marchand de Bourges le recueillait sous son toit et pourvoyait généreusement à ses premiers besoins. Le roi commua la peiue capitale en ia réclusion perpétuelle , tout en maintenant la confiscation des biens. On adjugea une partie de cette riche proie au sire deChabannes(t)et aux autres commissaires, anciens débiteurs du traitant (a).
Jacques Cœur, un des hommes les plus remarquables de cette époque , mourut au bout de trois ans. Ses enfants avaient obtenu qu'il fût placé dans un monastère de Beaucaire, sous la garde des religieux : s'étant évadé à l'aide de ses nombreux amis, il passa dans le comtat Venaissin, et puis se rendit à Rome, où le pape Nicolas Y l'accueillit de la manière la plus touchante. Jacques Cœur fit un appel à ses anciens facteurs disséminés dans lltalie , dans la Provence et dans le Levant : ces gens, qui tenaient de lui leur bien-être , l'aidèrent à recueillir les débris de son immense fortune : plusieurs de ses navires, retenus longtemps en mer par des vents contraires, rentrèrent à Liverpool, où le célèbre armateur possédait un comptoir. Jacques Cœur put encore prêter de l'argent au pape Nicolas V. Ce pontife^ ayant vainement
(i) La famille du comte de Dampmartia restitua plut tard plusieurs fiefs provenant de cette confiscation.
(a) Voyez , pour le procès de Jacques Cœur, ia notice de M. Bo« namiy insérée dansleXXtl* vol. de l'iUadéniie des Inscriptions.
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exhorté les princes chrétiens à s'armer pour arrêter les progrès des Turcs, qui assiégeaient en ce moment Constantinople, résolut de former lui-même une expédition, dans le but de mettre les îles de Chypre et de Chio h Tabri des entreprises des Ottomans. 1 /expédition sortit du port d'Ostie au commencement de i/|56. Quoique très-vieux et affaibli parles souffrances d'une longue détention , Jacques Cœur voulut commander une portion de Tescadre. Ayant relâché à File de Chio, il y tomba malade, mourut, et fut enterré dans l'église cathédrale : on y voyait encore son épitaphe en iSao.
Plusieurs personnages illustres de cette époque furent gravement compromis dans cet horrible procès ; le nom de Dunois ne figure pas sur la liste des per* sécateurs de l'argentier. Au reste, Jacques Cœur ne tarda pas de rencontrer des vengeurs; au moment oii Charles VII, enivré de joie par la soumission de h\ Guienne, s'abandonnait à un repos pour lui rempli de charmes, la fortune ennemie suscitait à ce prince des embarras capables de changer en revers les succès récemment obtenus. D'abord Louis son (ils, retiré depuis longtemps en Dauphiné, conspira ouvertement contre l'autorité paternelie, après avoir méconnu, comme vassal, celle du suzerain. Il attira dans son apanage tous les barons mécontents, essavant même d'entraîner ceux dont le zèle était le plus éprouvé. Le jeune prince voulut faire valoir auprès de Dunois l'ancienne amitié qui les unissait ja* <lis : il se reconnaissait pour son élève; c*est en effet sous ses yeux, au siège de Dieppe, que le dauphin
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avait combattu pour la première fois. Le comte de Longueville, justement indigné, repoussa ces avances, et demeura fidèle à ses devoirs quand d'autres les trahissaient d'une manière éclatante.
Le dauphin , veuf de Marguerite d'Ecosse , mit le comble à sa rébellion en recherchant, contre la volonté de son père, l'alliance de la Savoie par son mariage avec Yolande, fille de Louis , souverain de ce pays. Charles YII protesta contre cette union pour des motifs politiques , en déclarant qu'il n'y donnerait jamais son consentement. Le prince brava le courroux de son père, et ne craignit pas de réclamer l'appui du duc de Savoie. Charles VII, irrité, ordonna au comte de Longueville de rassembler dans le Forez les divisions des troupes soldées : en moins de six semaines vingt-cinq mille hommes, réunis sur les bords de la Saône , se virent en état de marcher au premier ordre. Le roi se rendit à Lyon, où Dunois venait d'établir son quartier général : on y concerta le plan de la campagne , dont le résultat devait être l'occupation immédiate du Dauphiné et la conquête de la Savoie. L^armée se mit en mouvement le ao octobre i45a; la colonne d'avant-garde, sous les ordres du comte de Longueville, avait dépassé Vienne, lorsque l'on reçut la nouvelle du soulèvement de la Guienne.
Les Bordelais, accoutumés à ne payera l'Angleterre qu'une taxe fort légère, se récrièrent quand le moment vint d'acquitter les frais de la dernière expédition, suivant la teneur des traités conclus l'année précédente. On fut obligé d'employer des moyens coer-
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citifs. Les bànnerets de la Guienne montrèrent en* core plus d'humeur que le peuple; car, en devenant Français, ils avaient contracte Tobligation de se con* former aux changements apportés dans les rapports des nobles à Tégard du souverain , et ces changements s'étaient effectués dans l'intérêt de l'autorité royale. Les barons aquitains, voyant le mécontentement de la bourgeoisie s'accroître chaque jour, résolurent d'en profiter pour replacer leur pays sous la domination anglaise. Le plus profond mystère enveloppa le complot; l'exécution de l'entreprise fut confiée à lord Talbot. Ce général se rendit au port de PJymouthi emmenant mille féodaux. Son fils, le comte de Liale, devait le suivre avec sept mille combattants : le premier mit à la voile le 16 octobre i4S^> ^ti moment où Dunois pénétrait enDauphiné à la tête de Tavantgarde de Charles VIL Talbot rallia sa flotte au cap Soulac : favorisé par le vent, il. entra dans la rivière de Bordeaux le 211 , et débarqua sans difficulté non loin de Pauliac; il n'avait plus, pour arriver dans le Médoc , qu'à traverser les terres du comte de rEsparre, un des principaux conjurés. Castelnau et les autres petites villes environnantes furent enlevées facilement. Partout rhabitant se prononçait en faveur de Talbot : il marcha rapidement sur Bordeaux. Jean de Coêtivi f frère de l'amiral tué devant Cherbourg, manquait de troupes; il comptait sur l'appui des bourgeois, qui ne cessaient de l'abuser par de vaines protestations de fidélité. Il prit des mesures pour se défendre au milieu de la ville, au lieu de cherclier un refuge dans la citadelle; mais, à un signal convena»
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Tinsurrection se déclara sur tous les points, le 9i4 octobre. Tandis que Coëtivi, ayant rallié ses gens, gagnait en bon ordre le chemin du château de TOmbrière, Talbot entrait par la porte des Chartreux, qu'on venait de lui livrer. Plusieurs notables, moins imprudents que les autres, auraient voulu qu'on laissât le gouverneur libre de se retirer avec sa garnison sur les terres de France : cette opinion ne prévalut point. On coupa la retraite aux Francis; Coëtivi n'eut que le choix de se faire massacrer ainsi que ses soldats, ou de mettre bas les armes : il choisit ce dernier parti; Talbot l'envoya prisonnier à Londres (i).
Vers la fin de la semaine qui suivit l'entrée des An* glais dans Bordeaux, le comte de Lisie y amena sept mille combattants et une flotte de quatre-vingts navires chargés de provisions. Talbot, se trouvant en mesure de tenir la campagne au moyen de ce renfort, se répandit dans la province, et réduisit sans difficulté les petites places occupées par de faibles dé* tachements français ; il franchit en novembre les deux rivières, prit Fronsac et puis Gastillon, sur la lisière du Périgord. Blaye et les autres villes bordant les rives de la Dordogne arborèrent l'étendard d'Angleterre. L'hiver empêcha Talbot de pousser plus loin ses conquêtes ; ce général rentra dans Bordeaux pour y attendre les divisions qu'on lui promettait. La nouvelle de cette insurrection étonna Charles et son conseil , sans les effrayer néanmoins. Au moment où le dauphin se révoltait , que la Guienne se jetait dans les bras
(i) Od le mit à rançon le moU tuifant.
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de Henri VI, que des émissaires de Sommerset essayaient d'agiter la Normandie, on apprit que le duc de Bourgogne élevait des prétentions ridicules sur la Picardie, en menaçant le roi de France d'une prompte rupture. Cette réunion de circonstances difficiles pouvait précipiter une seconde fois le royaume dans le chaos de malheurs d'où la Providence l'avait tiré miraculeusement. Charles VII conjura cet orage avec une sagacité merveilleuse; et comme Dunois jouissait exclusivement de sa confiance , on peut croire qu'il eut une large part au succès.
Le roi commença par suspendre la marche des troupes qui avaient dépassé Vienne ; et , selon sa coutume, il assembla extraordinairementà Lyon le grand conseil , auquel furent appelés les personnages les plus expérimentés. Pendant que l'on discutait dans cette assemblée les moyens de garantir l'État des dangers qui le menaçaient si gravement, où vit arriver un chevalier de l'hôtel du dauphin ; il venait offrir au roi, de la part de son maître, d'unir ses forces à celles du souverain pour repousser l'ennemi commun et le chasser de la Guienne : Charles VII répondit froidement au messager : ce Je n'ai besoin d'aucun secours étranger pour faire rentrer les rebelles dans le devoir, et je serai toujours en position de les châtier, quels qu'ils soient. » Cette fière réponse causa im mortel déplaisir au dauphin; il la regarda comme l'ouvrage de Dunois , et pour s'en venger le prince confisqua à son profit la terre de Vaubonnois, que le comte de Longueville possédait depuis vingt ans.
Après de mûres réflexions, le roi sacrifia au bien
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(lu pays son ressentiment; il approuva le mariage projeté par son fils y et chargea Louis de Savoie , père d'Yolande, d'user de ses nouveaux droits pour arrêter le dauphin dans ses funestes écarts. Charles VII, délivré des inquiétudes qu'il avait conçues de ce côté, envoya dans le Périgord une avant-garde sous le commandement de Joachim Rouhaut, annonçant l'intention de conduire lui-même le gros de l'armée. Le comte de Longueville reçut la mission de mener quatre mille hommes en Normandie, afin de frapper les esprits et de réchauffer le zèle de la population , que les émissaires de l'étranger cherchaient à égarer. Ce général parut aux portes de Rouen quand on le croyait sur la Dordogne; on lui fit dans cette ville l'accueil le plus cordial : l'empressement des habitants lui prouva que les Normands n'étaient point de caractère à imiter la conduite des volages Rordelais; il parcourut la ligne des côtes, voulant les mettre à l'abri d'une insulte. Quelques navires se montrèrent devant Dieppe et Harfleur; ils regagnèrent la Tamise en voyant tous ces préparatifs de défense. Dunois, indigné de se voir condamné à l'inaction, pendant que les autres généraux se battaient dans l'Aquitaine contre Talbot, forma l'audacieux projet d'opérer une descente en Angleterre, afin de balancer l'irruption que les troupes de Henri VI venaient d'exécuter en Guienne. Entièrement occupé de cette idée, il réunissait des navires dans les ports de la Normandie, lorsque Charles VII lui envoya l'ordre de renoncer pour toujours à une entreprise de ce genre.
458 i>OHOift.
La Guienne venait d'être reconquise en quelques jours; une seule bataille avait décidé de la querelle : l'action se livra le i3 juillet i453y soqs les murs de Castillon. Cette ville, située à quatre lieues au-dessns de Libourne, passait pour un des boulevards du Pé« rigord; elle ouvrait la ligne des nombreuses places échelonnées sur la Dordogne. Les Anglais y tenaient une forte garnison , car il paraissait probable qu'on l'attaquerait la première; en effet, les Français commencèrent leurs opérations par tenter d*enleyer ce poste avancé. Ils avaient à leur tête plusieurs généraux d'une haute capacité et une foule d'officiers , la plupart élèves de Richemont ou de Dunois. Ceux qui exerçaient les commandements supérieurs étaient le maréchal Philippe de Culant (i), le maréchal André de Lohéac, de la maison de Laval; JoachimRouhaut, connu plus tard sous le nom de maréchal de Gamaches; Jean de Coè'tivi, ancien gouverneur de Bordeaux, sorti de la tour de Londres depuis quelques mois; Robert d'Estampes; sénéchal du Bour* bonnais; Jacques de Chabannes, sénéchal de Toulouse, frère aîné du comte de Dampmartin; enfin Jean Bureau, chef de l'artillerie. Ce dernier, sachant qu'on allait entreprendre une campagne où*les sièges seraient fréquents, ne négligea rien pour rassembler un matériel suffisant.
Le siège de Castillon commença les premiers jours de juillet t453 : le gouverneur de cette place , ne
(i) Chef d'une famille très-ancienne du Berri, qui t'est éteinte dam le seizième siècle : on l'appelait aussi le maréchal de Jalonges» le nom (lu fief dont Charles Vil Tavait doté.
doutant pas d'être secouru par Talbot , généralissime des troupes britanniques, opposa la résistance la plus vigoureuse : ses espérances se réalisèrent : il se formait en face de Bordeaux, sur la rive droite du fleuve, une armée destinée à faire lever le siège et à disputer pied à pied le terrain aux Français. Talbot, ayant pour premier lieutenant son plus jeune fils, le vicomte de Lisle, traversa avec une rapidité extrême les quinze lieues qui le séparaient de Tènnemi : il conduisait dix mille hommes des meilleures, troupes, mais tous à pied ; la cavalerie lui manquait absolument. Les Français, instruits fort tard de son approche, prirent les mesures les plus énergiques pour soutenir le choc; leur position devenait très-critique, car les gens de Castillon les tenaient déjà en échec; et ils allaient être attaqués de front par le meilleur capitaine de Tépoque. Ils élevèrent à la hâte des palissades afin de couvrir les lignes de leur camp; Bureau changea la direction de ses pièces, et les distribua le long des retranchements : un tiers de Tarmée, cinq mille hommes environ, se chargea de contenir les assiégés; et quatre mille archers, formant les divisions de troupes légères, furent placés, sous les ordres de Jacques de Chabannes,en dehors des fossés, afin d'essuyer la première furie des Anglais : ils devaient venir se mettre sous la protection de l'artillerie , en cas de revers. La cavalerie, la majeure parlie bretonne, occupait des cantonnements éloignés ; on lui enjoignit de se tenir prête à marcher au premier signal.
A peine les dispositions les plus urgentes étaient-
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elles achevées que Ton vit arriver les phalanges anglaises, qui marchaient serrées en masse, sans se faire précéder d aucune avant-garde. Le sire de Chabannes les attendit bravement de pied ferme; mais son courage, la résolution de ses gens, ne purent arrêter ces bataillons, qui menaçaient d'écraser tout sous leur poids : ces quatre mille archers furent pulvérisés, et leur vaillant chef tomba criblé de coups (i). Talbot passa sur ces monceaux de cadavres, avec l'intention d'aborder les retranchements; mais avant de les atteindre il essuya une perte considérable ^ car l'artillerie de Bureau l'accueillit de la manière la plus terrible, et porta le ravage dans ses rangs. Talbot montait une petite haquenée, dont les allures tran* quilles convenaient mieux à son grand âge que li fougue des chevaux d'escadron de cette époque : le héros courait au milieu de ses compagnies d'arbalétriers, afin de soutenir par ses mâles exhortations l'ardeur des soldats que ces furieuses décharges commençaient à rebuter : les boulets enlevaient les hommes sous ses pas. Les Anglais, surmontant tous les obstacles, atteignirent enGn les retranchements, et déjà une de leurs divisions, dirigée par le vicomte de Liste, avait franchi les fossés et commençait la lutte contre le maréchal de Lohéac; déjà une partie de Fartillerie avait été conquise par ces audacieux assaillants , lorsque la scène changea subitement , grâce à Tarrivée
(i) Jacques de Chabaniies, frère aîné du comte de Danpinartûif mourut le jour suivant, de ses blessures : il eut poor petit-fiU le ■•• réclial de la Palisse, un des plus fameux capitaines de ton uècle» (né à la bataille de Pavie aux pieds de François I*'.
impétueuse de la cavalerie bretonne, que conduisaient les sires de Montauban et de la Hunaudaie. Ces deux chefs, aussi intelligents que braves, s'élancèrent de leurs cantonnements dès qu'ils entendirent gronder le canon, avant même que le maréchal de Calant Jes eût fait avertir : Montauban et son collègue ,. menant deux mille cavaliers, apparurent au moment où la moitié des forces anglaises avait sauté la ligne des palissades; ils se précipitèrent tête baissée sur les compagnies restées en dehors de la circonvallation : Talbot les avait groupées autour de lui. Ce général, inaccessible à la crainte , ne put empêcher que ses gens ne fussent ébranlés par une attaque aussi imprévue : il voulut changer ses premières dispositions afin de contenir ces nouveaux adversaires, mais on ne lui en laissa point le loisir : les charges se répétaient si rapidement, que les rangs des fantassins se rejetèrent les uns sur les autres, ce qui occasionna un effroyable désordre : les phalanges rompues en vingt endroits, ne furent plus en état d'opposer une résistance soutenue. La cavalerie bretonne sillonnait en tout sens le champ de bataille sans donner à l'ennemi le temps de se former une seconde fois dans un ordre régulier. Talbot, essayant de rallier quelques pelotons d'arbalétriers , fut atteint au visage de plusieurs coups de sabre et jeté en bas de sahaquenée: on le foula impitoyablement aux pieds des chevaux* Cependant la venue de ces auxiliaires accourus de leurs cantonnements rassura les généraux français , quisurent tirer bon parti d'un incident aussi favorable. Les maréchaux de Culant et de Lohéac réunirent tous
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leurs efforts contre la portion de l'armée ennemie engagée dans les relranchemcnts, et l'anéantirent en entier. lie vicomte de Lisle, pressé de voler au secottrs de son père, s'était arraché du milieu de la notélée : il se vit bientôt contraint de prendre part à une autre lutte encore plus acharnée : il se mit à chercher Tiilbot parmi la foule des combattants; l'instinct filial le lui fit deviner enfoui sous des tas de cadavres. Le vicomte saute de son cheval, et aidé de quelques écuyers, il relève son père, souillé de poussière et de sang^déâguré par de larges blessures , mais respirant encore. Talbot, n'ayant plus qu'un léger souffle de vie, reconnut son fils, et recueillit assez de force pour lui dire :« Laisse^moi ; je meurs pour notre patrie, conser* ve-toi pour la servir encore : » ce furent ses derniers mots(i). Le fils, inconsolable, séparé des restes de son père par des charges de cavalerie sans cesse répétées, s'enfonça dans ce champ de carnage, et y trouva une fin glorieuse : il n'avait point essayé de sauver ses jours par une prompte retraite, ce qui lui devenait au reste impraticable, car le maréchal de Culant , sorti à son tour des barricades , acheva l'œuvre
(i) Talbot mourut à Tâgc de quatre-vingt-un ant : il eut de deux mi* riagcs quatre fils, Thomas , Jean , Christophe et Jean second : deux pè> rirent les armes à la main en France, et les deux autres en Aogleterro,égt» lementsur le champ de bataille , lors des querelles de la rose rouge et de la rose hlanrhe. Los historiens français se trompent eo disant que le fils tué à Caslillon était son aîné : le vicomte de Liste fut seulement le premier fruit du second mariage de Talbot» avec Marguerite de Bcauchamp. Quelques années après cette bataille si meurtrière, des paysans trouvèrent dans la Dordogne l'épée de Tall>ot| chargée d'une inscription latine qui mentionnait le nom du héros : on ne sait ce qu'est
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commencée par la cavalerie bretonne (i), et remporta une victoire décisive sur les dix mille hommes accourus de Bordeaux sous la conduite de Talbot ; cinq cents au plus échappèrent au fer des Français , tout fut pris ou tué. Les principaux généraux de Charries Ylly les maréchaux de Culant, de Lohéac^ Jean de GoëtiviyGamaches, Robert d'Estampes , reçurent des blessures plus ou moins dangereuses : le premier mourut des suites , six mois après» Le trépas de Tal-* bot fut pour les Anglais le signal des plus terribles revers; ils* se virent, à quelques jours d^ distance, repoussés devant Bayonne et battus sous les murs d^Âuch : cette ville leur était fatale. Les lieutenants dé Henri VI voulurent dix fois s'en rendre maîtres : en i43o ils essayèrent de l'enlever, espérant au moyen de cette conquête dominer toute la province i mais Odet Ducos, sire de la Hitte, gouverueur de la place, rendit inutiles tous leurs efforts, tua la moitié de leur monde et contraignit le reste à se retirer.
Quoique vainqueur, Charles Vil ne trouvait aUcun charme dans la guerre : n'aspirant qu'à se ménager ime paix de longue durée, il supplia le saint siège de lui
devenu ce glaive précieux. Talbot termine la liste des grands tapitatûttl anglais du moyen âge.
(i) Montauban, commandant de cette cavalerie bretonne» fut récompensé d'abord par le titre de sénéchal de Guienne, puis par la charge de grand maître des eaux et forêts, Jean Bureau, chef de l'aftillerie, fut doté du riche fief de Montglat t fils de Simon Bureau | petit bourgeois de Paris» il s'éleva par son propre mérite» et fut U créateur d'une arme nouvelle» qui devait changer la tactique militaire. Ses enfants ne suivirent point sa carrière : Taîné de ses fils moumt évêque de Béziers.
servir de médiateur. On pouvait croire querAngleterre, déchirée par les factions, épuisée d'hommes, fuyant chaque jour quelque échec, accueillit avec transport CCS projets de pacification générale : il n'en fut pas ainsi, elle les repoussa violemment. Dans Timpuissance de lancer sur sa rivale de nouvelles armées, la fière Albion ne s'occupa qu'à lui susciter des entraves, en fomentant des troubles au sein des provinces; ni les discordes civiles, ni la fureur des deux factions de la rose rouge et de la rose blanche , ne ralentirent Faction de cette haine implacable. Chaque parti, tour à tour vainqueur, adoptaitla même politique, renfermée dans cette seule phrase, nuire à la France. Les ministres anglais, sachant par expérience que depuis quatre siècles les rois Capétiens avaient rencontré de mortels ennemis parmi leurs plus proches parents, s'attachèrent à mettre en pratique un si détestable expédient : le duc d'Alençon parut digne à leurs yeux de marcher sur les traces de Robert d'Artois et deCliaries le Mauvais. Ce prince descendait de Pierre, cinquième fils de saint Louis : on le surnomma dans sa jeunesse le Beau^ et bientôt ^pvès le Braire et le Loyal; il mita défendre la cause de Charles Vil un dévouement qui servit d'exemple aux autres vassaux. Fait prisonnier à la bataille de Yerneuil, le prince dut payer pour sa rançon une somme considérable : il ne cessa de donner les marques les plus éclatantes de valeur, contribua puissamment au gain de la bataille dePatay,et assista aux combats les plus meurtriers qui se livrèrent jusqu'à l'entière expulsion de l'étranger; mais, par une inconséquence aussi bizarre que coupable, le duc
d'Alençon devint le partisan secret de ces Anglais qu'il avait combattus pendant vingt ans. Sous prétexte que Charles Yllne reconnaissait pas ses services d'une manière assez généreuse , Jean le Beau conclut un traité d'après lequel, au mépris de sa qualité de prince du sang, il s^engageait à livrer les places fortes dépendantes de son commandement de Picardie, ainsi que plusieurs ports sur les côtes de Normandie , enfin à protéger un débarqueineut d'insulaires; il s'engageait, de plus, à joindre aux troupes britanniques dix mille hommes levés dans ses domaines.
Pour sceller cette honteuse alliance , il promit sa fille Catherine au comte de la Marche, fils aîné du. duc d'York. Ce complot fut découvert par Thomas Gillet, confesseur du duc d'Alençon, le même qui par ses conseils l'avait entraîné dans une voie aussi criminelle. Cet homme pervers vendit aux gens du roi la correspondance de son maître (i). Charles VII passait alors l'hiver en Bourbonnais; il hésita quelque temps à faire saisir le coupable. L'arrestation d'un prince du sang n'était pas à cette époque chose facile^ surtout au milieu de Paris, dont la population se montrait constamment disposée à favoriser les grands soulevés contre l'autorité royale. Charles VII eut
(i) L'infâme Thomas Gillet finit misérablement : ayant abandonné le duc d'Alençon après lavoir trahi, il erra quelque temps dans la Normandie; en6n le perfide voulut revoir sa ville natale » mais à peine eut-il paru dans les rues de Domfront, que le peuple s'ameuta contre lui et le pendit , malgré les eftorts que firent les magistrats pour le sauver. On croit que ce fut cette circonstance qui donna lieuti ce proverbe : Domfront , ville de malheur; arrivé à une heure, pendu à deux, pas seulement le temps de diner, '