LIVRE III
Boucicaut, rentré en France, soumet le Périgord révolté contre le roi, puis il passe à Constantinople, afin de secourir Tempereur Comnène, attaqué par les Turcs.
Louis de Rochechouart, sire de Mortemart, avait rendu des services éminents à la monarchie , en formanty au commencement de 1 366 , la ligue des barons aquitains, dans le but de ramener le Poitou sous l'obéissance de la France , dont cette province avait été séparée par le traité de Bretigny : Louis de Rochechouart perdit dans cette noble entreprise ses biens et sa liberté. En 1 368 il soutint, aux portes de Tonnay- Gharente, un combat opiniâtre contre le prince Noir lui-même, commandant sur ce point des forces supérieures; H fut pris après avoir fait des prodiges de valeur, et paya une forte rançon. Charles V, l'ayant réintégré dans ses domaines, ne trouva pas de meilleure manière de récompenser son dévouement que de l'appeler son cousin (i) dans les chartes et actes publics; mais tous les grands feudataires ne suivirent pas l'exemple de ce banneret L'Angleterre conservait de nombreux partisans dans les contrées méridionales. Archambaud, comte de Périgord, petit-neveu
(i) Boucher, Annales d'Aquitaine, t. V. — Histoire du Poitou; Thibaudeau, t. III,in.ia.
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<la cardinal Talleyrand , fit en faveur de Henri de Lancastre, usurpateur du trône de Richard H, ce que le sire de Mortemart avait fait pour Charles V. Il eut de vifs démêlés avec la ville de Périgueux , au sujet des privilèges dont elle jouissait depuis longtemps. Les habitants implorèrent l'assistance du roi de France, qui les prit sous sa protection. Ârchambaud réunit tous les brigands qui désolaient le pays, les organisa en troupe réglée , et se déclara vassal de l'Angleterre; il dévasta la province, et s'empara de plusieurs places fortes. Le conseil de Charles VI, craignant qae la rébellion ne se propageât parmi les autres leudes delà région aquitanique, avisa aux moyens de faire rentrer Archambaud dans le devoir. Il lui adressa une lettre revêtue de la signature du roi et conçue en ces termes : <c Comte de Périgord , nous avons entendu avec d'autant plus de ressentiment le récit des violences que vous faites à nos sujets de la ville de Périgueux, qu'il y a de la honte d'apprendre de si étranges excès de la part d'une personne d'un nom illustre, et d'une réputation si établie dans les armes; vos ancêtres ont toujours été fidèles à la couronne de France, et vous profitez mal de leur exemple, d'encourir notre colère par des entreprises contre notre service, que nous serions obligé de châtier si nous ne jugions plus à propos d'user de notre clémence que de notre justice : ce sera pourtant k condition que vous ferea cesser les courses et les brigandages de ceux qui s'avouent de vous pour traverser le repos de voire pays, ' que vous arrêterez les incendies, et que vous vous rendrez en votre devoir auprès de nous, où nous avons
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dessein de vous bien recevoir et de vous bien traiter parla continuation de nos bonnes grâces. » (Moine de Saint-Denis, liv. XVIII, p. SgS.)
Cette lettre ne toucha point l'orgueilleux feudataire: voyant l'Angleterre disposée à le soutenir, il poursuivit ses entreprises, et fit annoncer aux habitants de Périgueux qu'on allait les punir de s'être adressés au roi. Le conseil de France résolut d'employer la force des armes pour dompter le rebelle i l'intercession de Jean de Talleyrand , prince de Chalais, chambellan de Charles VI, demeura impuissante. Boucicaut reçut l'ordre de se rendre en Auvergne, d'y réunir les garnisons des provinces centrales, et de marcher contre le vassal félon. Le maréchal s'étant transporté à Clermont-Ferrand , y rassembla eh peu de temps un corps de huit mille hommes : il fut secondé dans cette levée par Guillaume le Boutillier, sénéchal d'Auvergne. Avant de commencer les hostilités, Boucicaut envoya vers Archambaud le sire de Nangiac, afin de l'engager à se soumettre aux ordres du roi. Sans donner aucune réponse au généreux conciliateur, le comte de Périgord fondit sur un détachement avancé, le tailla en pièces , et blessa grièvement Robert de Milli, qui le commandait. Le maréchal, indigné, forma une seule colonne de son armée et pénétra dans la partie la plus riche des domaines de son ennemi : celui-ci, n'osant pas tenir la campagne devant un capitaine aussi consommé, alla se renfermer avec ses deux sœurs, Éléonore et Marguerite, dans le château de Montagnac , forteresse
réputée inexpugnable, à sept lieues de Périgueux. Lé
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maréchal l'y investit ^ après avoir pris Sarlat, Bourdeilles et d'Amberoches.
A peine les Français eurent-ils établi les lignes , que des sorties consécutives leur firent éprouver des pertes notables : il fallut tout le sang-froid de Boucicaut et sa présence d'esprit pour résister à ces attaques» On tenta deux assauts qui ne furent pas heureux : les dispositions des fortifications rendaient l'escalade impossible. Le maréchal avait envoyé chercher des machines de guerre à la Rochelle : c'étaient des pierriers; la Chronique de Saint-Denis parle de canons. Montagnac, imprenable pour des hommes armés de traits, se vit obligé de capituler, parce que Boucicaut eut l'habileté de placer son artillerie sur des points dominant la ville; nous disons l'habileté, car beaucoup de généraux, ayant des machines de guerre à leur disposition, ne savaient point s'en servir. Cette artillerie fit pleuvoir sur la place une quantité considérable de pierres et de morceaux de fer. a Si prend à lancer grosses pierres d'engins et de canons contre les murs, et si druement qu'un coup n'attendoit pas l'autre, dont ils abattoientla muraille à grands quartiers. » Cependant les effets de cette artillerie devaient être bien bornés, car au bout d*un mois la ville tenait encore, quoique le jeu des machines ne discontinuât pas; enfin, on pratiqua dans le mur une brèche qui pouvait donner passage à six hommes de front. Le maréchal arrêta ses soldats, qui s'y élançaient; il voulait épargner à la ville les horreurs qui accompagnent une prise d'assaut. 11 somma une seconde fois Archambaud de se rendreprisonnier :
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ce feiulûtaire, dont la valeur personnelle avait contribué à cette longue résistance, ne put résister aux cris des habitants; il vint se mettre entre les mains du maréchal y accompagné de toute sa famille : le vainqueur l'envoya à Paris sous bonne escorte, et resta en Périgord pour reprendre les places qu'Archambaud avait livrées aux Anglais(i). La vigueur qu'il avait déployée dans ses opérations étonna et retint dans le devoir d'autres rebelles, qui se seraient déclarés ouvertement si Boucicaut eût échoué : la tranquillité fut rétablie pour longtemps dans les provinces méridionales.
Le Meingre venait de défendre d'une manière glorieuse les droits de la couronne : ou le regarda comme le seul général capable de commander l'ar-
(1) Les éditeur;) de» Mémoires Hiir Boucicaut, Thistorien Pilhanii et Moreri lui-même, confondent Archambaud V avec son grand-père et avec son fils, ce qui occasionne une confusion inextricable. Nous croyons nécessaire de rétablir les faits. Archambaud IV (et non V) fut père de Roget^Bernard; celui-ci laissa un fils, Archambaud V, révolté contre la France : ce dernier, conduit prisonnier à Paris , fut jugé ptrio parlement, qui le condamna à mort et prononça la confiscation de ses biens. Le roi fit grâce à ce feudataire, et le duc d*Orléans, qui convoitait In souveraineté du Périgord, donna à Archambaud V une somme assex forte pour qu'il se retirât en Angleterre : il y mourut au commencement de iSgg. Mais l'arrêt de confiscation n*avait pas été exécuté. Charjes VI, dans un moment de lucidité , ordonna que le fils, Archambaud VI, fiU réintégré : celui-ci ne fut pas plus sage que son pore, se révolta et s'unit aux Anglais. On prononça la confiscation pour la seconde fois, et le comté du Périgord fut donné nu duc d*Orléans. Archambaud VI voulut y rentrer après la bataille d'Azincourt, dans laquelle il combattait pour Henri V; les Français l'en chassèrent de nouveau, et depuis cette époque le Périgord fut perdu pour sa famille. (Chronique des comtes de Périgord, par D. Clément. )
mée qui allait marcher à la délivrance de Fempire grec.
Jean Cantaciizène, premier ministre de Manuel Paléologue , avait si bien agi auprès du conseil de France, qu'enfin il obtint les secours promis depuis longtemps à son souverain. Philippe le Hardi, duc de Bourgogne, qui gourvernait en maître, saisit ce prétexte pour éloigner cette bouillante chevalerie, plus attachée an duc d'Orléans, son rival, qu'à lui-même. De son côté la chevalerie, dégoûtée des dissensions qui agitaient le pays, désirait quitter ce funeste théâtre. Les gens de guerre soldés, dont le seul emploi était de combattre pour le prince ou de se livrer au brigandage, ne pouvaient plus vivre dans une contrée réduite à la plus profonde misère par l'intempérie des saisons : on ne fut donc pas en peine de former une armée de douze mille hommes. A cette époque l'État n'était obligé ni d'organiser, ni d'équiper, ni d'exercer les troupes. Le duc d'Orléans se jeta aux pieds du roi, pour demander le commandement de ces forces; le duc de Bourgogne le lui fit refuser, craignant sans doute que ce prince ne fût plus heureux que son fils, et qu'il ne parvînt à acquérir une gloire dont l'éclat mettrait la maison d'Orléans bien audessus de la sienne. Il fit tomber le choix sur Boucicatit, le guerrier le plus en réputation, et le seul dont on pût disposer : Couci, le connétable d'Eu, la Trémouille, Blainville, n'existaient plus ;Sancerre, appesanti par l'âge, n'aspirait qu'au repos; les soins de la couronne réclamaient à Paris la présence de Louis de Clermont, chef du conseil. Le maréchal avait
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séjourné à Constantinople et à Pruse, auprès de Bajazet; il connaissait la politique de ce conquérant, la manière de combattre dçs Turcs; les malheurs de Nicopolis l'avaient rendu plus c^lme, çt le mettaient à même de montrer aux Grecs la ligne qu'il fallait tenir pour résister aux Ottomans. Lg Meingre désira que Jean Caritacuzène l'instruisît (de la Vjérit^ble situation de l'empire grpc : quelques entretiens suffirent pour l'éclairer.
J^es sultans, ayant conquis les province^ de l'empire grec , resserraient Constantinople au ppint de ne pas
lui laisser deux lieues de territoire hors de son en-
ceinte. On devait prévoir que la métropole ne tarderait pas de tomber elle-niême au pouvoir du croissant : cependant cette ville renfermait dans son sein une population qui surpassait celle de toutes les capitales de la chrétienté, et pouvait fournir trois cent mille comj^attants. Venise, Gênes, Pise, l'alimentaient par mer : dans cette situation elle offrait un appât bien vif aux Ottomans. Les chefs des infidèles ne négligeaient rien depuis cinquante ans pour s'en assurer la possession : néanmoins des événements importants avaient, durant ce dernier siècle, retardé leurs agressions. Le ciel paraissait se plaire à éloigner la ruine de la cité de Constantin. Et en effet Amurath , après avoir vaincu tous ses ennemis , donna la dernière bataille dont le gain , suivant lui, devait livrer Byzance à ses armes : il périt au milieu de son triomphe. Bajazet, plus terrible encore, se vit rappelé en Asie au moment où il allait fondre sur cette ville à la tête de forces immenses. La réduction de
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la Syrie étant accomplie en entier, il revint à Pruse, c'L y rounit de nouvelles armées destinées à la conquête de Constantinople. La ligue des princes chrétiens, provoquée par Sigismond, le contraignit à porter ses coups sur un autre point; la victoire de Nicopolis lui coûta trente mille hommes tués ou mis hors de combat par des blessures graves : il lui restait cependant assez de monde pour profiter de Teffroi que causait aux Grecs un désastre si capital; mais les soldats turcs , peu accoutumés au climat de l'Europe, demandèrent impérativement à revenir sous le ciel plus doux de l'Orient. La puissance de Bajazet n'allait point jusqu'à pouvoir mépriser impunément de semblables manifestations ; il repassa donc le détroit de Gallipoli , non sans éprouver im vif regret, et remit à quelques années plus tard Texécution de son projet favori. Jaloux d'en préparer les voies, le conquérant mit en usage tous les moyens que lui suggérait une politi({ue astucieuse : les historiens disent c|u'il savait revêtir tour à tour, et suivant les circonstances, la peau du lion et la peau du renard. .
Manuel Paléologue, deuxième fils de Jean, s*était emparé de la couronne au préjudice de son neveu; celui-ci, noHjmè également Jean, trouva un protecteur dans Bajazet, qui lui offrit de le replacer sur le trône moyennant la cession de Constantinople, en échange de la Morée. On est étonné que Bajazet, ^"i formidable, eut recours à tout autre moyen que E.ai force des armes pour devenir le maître de la capital. < de l'empire grec : cet étonnement cessera lorsqu'o *i saura que les Turcs regardaient l'ancienne Byzanc^^-
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comme une ville sainte, et croyaient qci'une puissance surnaturelle la protégeait contre les entreprises des armées. Ces scrupules religieux s'affaiblirent insensiblement, et n'existaient déjà plus lorsque Mahomet II succéda à son père. Le jeune prince accueillit les propositions du sultan, qui ne fit aucune difficulté de l'envoyer sur le continent d'Europe, escorté d'un corps de vingt mille hommes. L'approche de JeanPaléologue fit éclater une nouvelle révolution dans Constantinople : le peuple volage de cette cité se partagea d'affection ; Manuel , voyant son parti le plus faible et ne voulant pas devenir la cause d'une guerre civile, abandonna volontairement le trône à son neveu, et se retira dans l'Occident, afin d'éclairer les princes chrétiens sur les dangers qu'ils couraient tous en' laissant prendre à la puissance ottomane un si vaste accroissement. Le nouvel empereur ne se crut pas lié par le traité conclu naguère avec Bajazet, et, loin de céder au sultan la ville de Constantinople , il prit au contraire les mesures les plus énergiques pour mettre cette métropole sur un pied respectable de défense. Les habitants savaient que Manuel pressait les secours promis par la chrétienté; ils secondèrent Paléologue, ne doutant pas qu'on ne marchât bientôt à leur délivrance : ils ne s'étaient point abusés. Le roi de France ordonna à Boucicaut de conduire sans délai dans le midi les troupes qui Venaient de conquérir le Périgord', et d'aller attendre ^Ur les côtes du Languedoc les flottes de Venise et de Gênes, qui devaient prendre cette armée et la transporter en Grèce.
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Aigues-Mortes , où saint Louis s'était embarqué lors de la première croisade , fut désigné pour le lieu du rendez-vous. Boucicaut arriva dans cette ville le 1 5 mai, et y trouva réunis huit mille hommes : un tiers de bandes soldées, un tiers de troupes seigneuriales, et le reste de nobles volontaires. On distinguait parmi ces derniers Arnaud de Barbazan, Chàteaumorand , de Torsai, de Milli, d'Houdetot, de Talaru, de Grancey, de Lagni, de Gestas, de Cervillon, etc. Ces troupes montèrent sur quatre vaisseaux et six frégates génoises. L'escadre vénitienne avait l'ordre d'agir de concert avec Boucicaut, et de l'attendre dans l'Archipel. La flotte leva lancrevers la fin de mai 1399, et alla prendre à Savone quinze cents arbalétriers; puis elle cingla vers le cap Bon, afin de doubler la Sicile et de gagner ensuite les eaux de Candie, où l'on espérait pouvoir rallier les bâtiments promis par les Vénitiens; mais les vents contraires avaient dispersé ces vaisseaux. Boucicaut, jugeant que le moindre retard pouvait devenir préjudiciable aux intérêts des Grecs, résolut de faire route pour Constantinople, quoiqu'il n'eût à sa disposition que le tiers des forces maritimes destinées par les confédérés à occuper le capal des Dardanelles. Il se dirigea donc vers ce passage, si difficile à franchir, et détacha deux galères commandées par Chàteaumorand et Torsai, en leur ordonnant d'éclairer sa marche, et de s'assurer si l'Archipel était libre. Le gros de la flotte devait les suivre d'assez près , pour les secourir si l'ennemi les attaquait. L'événement j ustifia cette prévoyance : les Turcs , avertis de l'approche des chrétiens, n'inquiétèrent point leur
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marche à travers l'Archipel, ni dans le défilé de Metelin, ni même à la pointe de Ténédos; ils les attendirent à rentrée du détroit des Dardanelles, et rangèrent des deux côtés seize gros vaisseaux pourvus d'équipages considérables. A peine les deux galères d'avqnt-garde se furent-elles engagées dans le canal , qu'elles sévirent enveloppées. Châteaumorand etTorsai, loin d'être étonnés de cette rencontre fortuite, laissèrent venir les Turcs à l'abordage, et les hachèrent sur leurs bords. Les Génois , effrayés de la supériorité de l'ennemi, refusaient d'aller au secours de Châteaumorand, disant qu'il valait mieux perdre deux galères que d'exposer la flotte entière à une défaite qu'on ne pourrait réparer. Le maréchal repoussa cet avis; il frémit à l'idée de laisser accabler ses compagnons d'armes presque sous ses yeux : il contraignit les Génois à poursuivre leur route jusqu'à l'entrée du détroit. Le vent étant favorable, la flotte des chrétiens cingla à pleines voiles sur celle des Turcs : la victoire ne resta pas longtemps indécise. Les Français s'élançaient sur les vaisseaux ennemis avec un courage et une adresse qu'on aurait à peine attendus de la part d'hommes accoutumés à combattre sur mer. Les Turcs prirent la fuite après deux heures d'engagement; leur vaisseau amiral alla se briser contre une chaîne de rochers, et coula à fond , entraînant dans l'abîme le commandant en chef ainsi que tout son équipage : trois gros vaisseaux furent pris, le reste se sauva à la faveur de la nuit, et courut chercher un refuge sur les côtes de l' Asie-Mineure. C'est par ce triomphe inespéré que le général français annonça aux Hellènes son approche.
â84 TRW LE meiugre de boucicaut.
Le maréchal Boucicaut alla relâcher à llle de Téné- (los , afin de radouber ses vaisseaux et mettre à terre ses blessés ; il y trouva la flotte vénitienne avec une nouvelle division génoise, et deux frégates de Tordre de Rhodes. Le Meingre prit le commandement de ces escadres réunies, et fit mettre à la voile, résolu de s'engager dans le canal ; ce trajet périlleux de quinze lieues s'effectua sans accident. La flotte des chrétiens, sortie de ce mauvais pas, traversa fièrement la Propontide, et arriva au bout de trois jours en vue de Constant! nople : à son aspect les habitants poussèrent des cris de bonheur ; Byzance ne douta plus de son salut , les Français arrivaient à son secours.
Boucicaut dut s'applaudir de s'être hâté de franchir le détroit, car depuis une semaine les Turcs assaillaient le faubourg de Péra , dont les Génois avaient fait Tentrepôt de leurs marchandises. A l'approche des chrétiens les musulmans abandonnèrent l'attaque, et, se jetant sur leurs vaisseaux, ils s'empressèrent de gagner la mer Noire sans se donner le temps de chaîner leurs bagages.
Manuel, que le vœu des Grecs avait rappelé, partageait le trône avec son neveu; il vint lui-même recevoir le maréchal à son débarquement, et le combla de caresses. Boucicaut arriva au palais impérial an travers d'une immense population ivre de joie; les habitants, pressés sur son passage, le proclamaient le sauveur de l'État : le général français brûlait de mériter ce titre par des services encore plus réels. Comme tous les hommes supérieurs, il connaissait le prix du temps; en conséquence il annonça à Tempereur que son intention était de prendre à l'instant
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même l'offensive, autant pour relever le courage des Grecs que pour ôter aux Turcs cette confiance extrême qu'ils mettaient en leur fortune, confiance que lui regardait comme la véritable source de leurs succès. Manuel y souscrivit, et fit les dispositions nécessaires; il voulut passer en revue les troupes amenées parBoucicaut : elle eut lieu sur l'hippodrome. L'armée se composait à peine de dix mille hommes , mais tous excellents soldats; on y comptait six mille Français et quatre mille Génois ou Italiens. L'aspect de ces guerriers nourris dans les combats électrisa les Grecs; des souvenirs de gloire vinrent ranimer l'ardeur de ce peuple, que de longs revers avaient flétri. La revue étant terminée, l'empereur conduisit Boucicaut devant le front de l'armée, et lui déclarant qu'on le nommait grand connétable de l'empire , le prince lui ceignit l'épée , marque distinctive de cette dignité exercée avec tant d'éclat par Bélisaire et Narsès.
Manuel fut un des princes les moins médiocres du Bas-Empire; peut-être, s'il eût commandé à un autre peuple, son nom tiendrait dans l'histoire une place plus honorable. Ne voulant pas rester tranquille spectateur des exploits du maréchal, il lui demanda la permission de l'accompagner comme volontaire. Depuis la fin de la domination des princes latins, c'està-dire depuis plus d'un siècle, aucun empereur n'avait pris la cuirasse. Manuel organisa un corps de six mille archers, qui furent mis sous les ordres du maréchal. I^s Génois et les Vénitiens, intéressés au salut d'un empire dont ils se partageaient le commerce, avaient
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réuni une flotte nonnbreuse : ils la placèrent également sous le commandement de Boucicaut ; ce général en laissa une partie pour garder le détroit des Dardanelles, balaya, à l'aide des autres divisions, les côtes de la Romélie jusqu'à Dercou, et détruisit tous Irt camps turcs établis le long de la plage. Au bout de deux mois le territoire de Constantinople , resserré jusqu'aux faubourgs, acquit un rayon de quinze lieues; ce qui ramena l'abondance au sein de cette capitale, et permit aux habitants de se procurer des approvisionnements considérables.
Cette expédition terminée, le maréchal conduisit une seconde fois la flotte dans la rade de Constantinople; et, après avoir donné à ses soldats quelques jours de repos , il reprit la mer, décidé à profiter de la rupture qui venait d'éclater entre Tamerlan et Bajazet. Il aborda sur la côte opposée, se proposant d'opérer une di versi on puissante, afin de forcer les Turcs à qui^ ter leurs possessions d'Europe pour défendre celles d'Asie. Le Meingre débuta par attaquer une petite ville située en face de Byzance : elle n'existe plusaù* jourd'hui, et son nom n'a point été conservé ; la Chronique de Boucicaut , ainsi que l'Histoire du Bas-Empire, en désigne seulement la place. Bajazet s'était plu à l'embellir : il y avait fait bâtir un superbe palais pour ses femmes. Huit raille Turcs, formant la garnison, furent taillés en pièces ou précipités dans la mer : les soldats y ramassèrent un riche butin. A la suite de ce succès, qui ouvrit la campagne d'un* manière brillante, le général français alla tenter d^ prendre Isnik-mid, l'ancienne Nicomédie, devenu-^
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par les soins du sultan une dés plus fortes places de ses possessions : leâ portes étaient recouvertes de laniés de fer qui les mettaient à l'épreuve des coups dii bélier. Jamais on n'avait vu dé murailles plus épaiséès et plus élevées : on avait employé pour les construire plus de trente mille pionniers, durant deux années consécutives. L'ardeur dont les Grecs et les Français étaient animés vint échouer au pied de ces formidables remparts ; dn essaya vainement de forcer les portés de fer : les échelles se trouvèrent de lai moitié trop courtes pour monter à l'assaut. Les assiégés lancèrent sur les assaillants des quartiers de pierre, des statues antiques mutilées , et même des statues entières (i), chefs-d'œuvfe dès artistes du siècle de Périclès, et que les Turcs n'estimaient guère plus qûfe des blocs de pierre ordinaires.
Boucicaut abandonna le siège , ne voulant pas âë tonsuriier en efforts superflus, ni décourager ses solflats par des revers : la conquête deNicomédie n'était pour lui d'aucune importance; il leva le camp et se dirigea sur une autre ville appelée Isnid, l'ancienne Nicée. Elle fut enlevée de vive force , sans que les dix mille Turcs qui la défendaient eussent le temps de se reconnaître ; les Grecs secondèrent digneinent leurs auxiliaires.
Dès que Roufti eut été détruit, le vainqueur se porta rapidement sur Chofta, occupée par trois mille Osmanlis. On ne doit pas être étonné de la force de ces garnisons : dans le système des Ottomans , une place de guerre n'avait pas d'autres habitants , tout
(i) Chronique de Boucicaut.
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était soldat. Voyant que leurs remparts ne les défen* draient pas contre Tardeur martiale des Français, les assiégés eurent recours à un stratagème : ils remplirent les fossés de bois vert imprégné de goudron , le haut des murailles en fut recouvert; et lorsque les musulmans virent les chrétiens prêts à monter à l'assaut, ils mirent le feu aux. matières combustibles: en peu d'instants la ville se trouva enveloppée d'une épaisse fumée , ce qui n'empêcha pas de livrer l'assaut. Barbazan , Lajaille et Toligni arrivèrent aux remparts au milieu des tourbillons de flammes , et sautèrent dans l'intérieur de la place , suivis d'une poignée de soldats. Boucicaut avait fait construire une échelle colossale , au moyen de deux antennes de (régate. Les assaillants se précipitèrent sur cette échelle si rapidement , que le maréchal fut obligé d'en garder le pied pour écarter la foule. Les Turcs , épouvantés de l'audace des chrétiens , ne présentèrent plus de résistance dans l'intérieur ; la moitié de la garnison gagna le rivage de la mer , l'autre partie fut passée au fildel'épée.
Boucicaut , désirant poursuivre le cours de ses avantages, détruisit une infinité de petits forts sur les côtes de la Natolie : néanmoins ses plus chères espérances ne se réalisèrent point. Il avait compté que cette diversion attirerait les Turcs en A.sie et leur ferait abandonner l'Europe; mais lui-même se vit obligé de quitter l'Asie pour voler au secours de l'Europe. Pendant son excursion en Natolie, la flotte turque, venant de la mer Noire, avait passé le détroit et attaquait Constantinople; les habitants, persuadés
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qu'ils seraient bientôt secourus, leur opposèrent une ▼igoureuse résistance. Manuel et Boucicaut rembarquèrent doncleurs troupes avec une promptitude mer- ▼eilleuse,et, favorisés par un bon vent, ils arrivèrent sur Péra au milieu de la nuit. Les chefs turcs , qui ne s'attendaient pas à une marche si rapide, avaient mis à terre la moitié de leurs hommes, qui se répandirent sur la grève et dans les villages voisins. Le maréchal attaqua la flotte, dégarnie de soldats, s'empara de la majeure partie des vaisseaux , et précipita dans la mer tout ce qui s'y trouvait : cet exploit inattendu annonça le retour du général français aux habitants de Constantinople. Boucicaut ne s'arrêtait pas au mi- Keu du succès; le souvenir du désastre de Nicopolis et l'espoir de le venger enflammaient son zèle : il continua la campagne pendant deux mois avec le même bonheur. Les Turcs, depuis cent ans accoutumés à vaincre, se virent enfin contraints de se tenir sur la défensive.
Les avantages immenses remportés par le maréchal en faisaient espérer d'autres; mais ces deux expéditions avaient coûté beaucoup de monde, car les Turcs savaient fort bien disputer le terrain : l'armée se trouvait extrêmement réduite. Il devenait donc indispensable d'intéresser les princes chrétiens à la cause des Hellènes , et d'en obtenir de nouveaux secours, à l'aide desquels on pût reprendre l'offensive l'année suivante, et mettre enfin l'empire dans une situation assez prospère pour braver ses redoutables adversaires (i). En conséquence, Boucicaut engagea
(i) Nous ne pouvons citer ici des historiens grecs nationaux, car T. IV, 19
Manuel à l'accompagner en France. Profitant de If saison durant laquelle les deux partis ne pouvaient guerroyer sur mer, l'empereuf* et son connétable quittèrent Byzance, vinrent débarquer à Venise, traversèrent l'Italie septentrionale, et prirent la route de Paris, où ils arrivèrent en décembre i4oo. On fit au monarque grec une réception dont le faste contractait avec le dénûment dans lequel une administration coupable avait mis l'État. Deux mille artisans, vêtus de la couleur distinctive de leur métier, allèrent au-devant de l'illustre étranger. Manuel offrit de se déclarer vassal de la couronne de France; mais le conseil de Charles YI s'y opposa, en disant que le roi se contentait du titre de protecteur de l'empire. L'empressement que l'on montrait pour Paléologue n'empêcha point d'accueillir Boucicaut comme il le méritait : on devait en effet une extrême reconnaissance à ce guerrier; car taudis que la France éprouvait dans l'intérieur toutes les calamités qu'entraîne après lui un système désastreux, le Meingre soutenait au dehors la majesté du trône et 'l'honneur de la nation. Ce guerrier, rentrant dans sa patrie , trouva des change ments infinis, jusque dans les moeurs; il ne put retenir son indignation en voyant les préceptes de la clicvaierie méconnus. La bataille de Nicopolis avait fait un nombre immense de veuves; quantité de châte-
il se trouve uue lacune du trente ans dans la Chronique byzantine : cvai et: (|ui explique comment le B(;au et Gibbon, arrivés à cette période, sont obligés de puiser comme à une source première dans les Mémoires sur Boucicaut; ils n'ont pu rencontrer d'autorité plut compétente.
JEAK LE MEINGRE DE BOUCICAUT. agi
laines y avaient perdu leurs fils uniques : des chevaliers déloyaux profitaient de leur abandon pour les persécuter; des chefs de bandes envahissaient leurs demeures, et y commettaient mille outrages. Jaloux de réprimer de pareils excès , Boucicaut conçut l'idée de créer un ordre de chevalerie dont les membres s'engageraient à combattre les hommes assez barbares pour attaquer des femmes sans défense. La réputation qu'il venait d'acquérir dans l'Orient, et que la renommée avait encore augmentée, lut donnait l'autorité nécessaire pour effectuer un tel projet : un puissant baron, ne jouissant d'aucune célébrité, y aurait échoué. Boucicaut, autorisé parle roi, fonda l'ordre militaire de la Dame blanche à Vécu vert : le nombre des chevaliers fut d'abord fixé à treize seulement.
L'institution de cet ordre militaire produisit des effets Siilutaires; en ne fixant qu'à treize le nombre des chevaliers de la Dame blanche à Cécu verû, le fondateur avait voulu piquer l'amour-propre des bannerets : il en porta le nombre jusqu'à soixante, lorsque les nobles de tout rang eurent manifesté un vif empressement d'y être ad mis. Dès ce moment chacun se mita courir les aventures, à poursuivre les malfaiteurs discourtois. Telles étaient les généreuses occupations de Boiicicaut, lorsqu'un nouvel incident vint le porter sur un théâtre où son grand caractère devait jeter encore plus d'éclat.
agil JEAN LE MEINGRE DE BOUCIGAUT.