‹ Vies des grand capitaines français du moyen âge (volume 4)Chapitre 11 sur 21 · LIVRE IV · texte numérisé non relu

LIVRE IV

Boucicaut gouverne Gênes au nom du roi de France.

11 régnait en Europe , du temps des premiers Valois, une agitation extrême qu'il ne faut pas confondre avec la confusion du dixième siècle, appelé le siècle de fer : ici on retombait dans la barbarie , les hommes paraissaient transportés d'une fureur homicide; là, au contraire, on distinguait Taurore de la civilisation : les États se formaient, les mœurs s'adoucissaient, les terribles émigrations des peuples du Nord avaient cessé ; chaque nation prenait un caractère distinctif, adoptait des coutumes particulières; les imes et les autres s'agitaient pour arriver à une position fixe, invariable; mais avant d'y parvenir elles avaient à passer par des épreuves terribles, et c'est ce qui explique la fermentation du moyen âge, et principalement celle du quinzième siècle.

Dans les circonstances actuelles , le Nord retentissait des querelles de l'ordre Teutonique avec la Pologne, la Lithuanie et la Russie. L'Allemagne et Tltalie étaient déchirées par les excès des Guelphes et des Gibelins; l'Angleterre, par les factions de Richard II et d'Henri IV3 la France, par la rivalité des deux maisons de Bourgogne et d'Orléans; l'Espagne,

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par les guerres continuelles de la Castille et du Portugal : mais rien n'égalait le trouble qui régnait dans Gènes. La violence des partis s*y montrait telle , qu'on avait à craindre la ruine totale de^ cette république : on comptait peu de familles qui ne fussent désunies; le fils et le père différaient d'opinion ; les maisons des patriciens devenaient des forteresses; une haute tour s'élevait au-dessus de chacune d'elles : les nobles soutenaient dans leurs palais des sièges en règle , signaient des traités et des capitulations; on se livrait combat au milieu des rues; l'arme usuelle était le poignard : deux frères s'élançaient l'im sur l'autre , et se donnaient la mort; on alla jusqu'à rechercher l'assistance des Turcs. Chaque faction introduisit secrètement dans la place les farouches enfants de Mahomet; il arriva que ces musulmans, s'étant trouvés inopinément en présence, refusèrent de s'entr'égorger pour les querelles des chrétiens : cet exemple ne toucha point les Génois, et ne les rendit pas plus imis. Bajazet, dont le regard de lynx voyait du fond de l'Asie ce qui se passait dans l'Occident, forma le projet de se rendre maître de Gênes en envoyant beaucoup de Turcs comme auxiliaires des deux partis. Galéas Visconti promettait de le servir puissamment : d'autres soins plus pressants ne tardèrent pas néanmoins d'appeler toute l'attention du sultan du côté delà Perse, envahie par Tamerlan.

Au milieu de cette terrible tourmente, Gênes vit surgir dans son sein un de ces hommes extraordinaires que produisent les fortes commotions politiques; ce fut Antoine Adorne , qui sut fixer les suffrages de

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ce peuple inquiet : on l'élut doge quatre fois. L'auteur des Révolutions de Gènes le dépeint ainsi : « Il connut mieux l'art de s'élever que celui de se maintenir; trop ambitieux pour se contenter du rang de sujet, trop faible pour remplir celui de maître, il passa sa vie dans une suite de brigues et de cabales ; il fut pour sa patrie un grand homme et un dangereux citoyen. »

Le véritable tort d'Adorne fut de flotter sans cesse entre les deux factions. Gibelin au fond de l'âme , il favorisait néanmoins les Guelplies, qui à ses yeux paraissaient plus à craindre. Ce doge fit des conquêtes propres à rehausser le pouvoir de la république, s'ilhistra par le gain de plusieurs victoires navales; mais aucun pnrti ne lui pardonna ses hésitations : les hommes les plus opposés d'opinion, les Fiesques, les Guarco, les Grimaldi, les Doria, les Fregose, se liguèrent pour le dépouiller du dogat. Fatigué de ces tiraillements perpétuels, Adorne fît réunir le peuple extraordinairement, et lui proposa de se donner à un prince étranger comme le seul moyen de mettre un terme aux dissensions domestiques. Cet expédient avait toujours eu un plein succès : en i3i i la république se mit sous la protection de l'empereur Henri VII; en i33i elle reconnut pour souverain Robert, roi de Naples, et en i353 elle choisit pour maître Jean Visconti, archevêque de Milan. Le peuple de Gênes souscrivit par acclamation au projet d'Adorne : il n'avait point perdu le souvenir des services que Louis deClermont, prince français, avait rendus à la république six ans auparavant par sa

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belle expédition d'Afrique. Darnieh Catanée et Pierre de Pei'si, les deux citoyens les plus considérés et les plus savants de la république, furent envoyés (iSgG) pour supplier Charles VI de vouloir bien accepter la cession de Gênes et de ses dépendances, cession consentie par le peuple et l'aristocratie. Il n'y eut pas unanimité dans le conseil de France pour agréer ces propositions; on se défiait du caractère inconstant des Génois ; on prévoyait la nécessité d'eritretenîr une armée dans ce pays : enfin la majorité , éblouie par des espérances de gloire, accepta le suzeraineté. Valerand de Luxembourg , comte de Saint-Pol , fut nommé gouverneur, et partit de Paris accompagné d'un petit corps de troupes et de cent jeunes bannerets qui voulurent le suivre ; il ommena également un intendant nommé Arnould Boucher , chargé de Fentretien de l'armée , portant le titré de trésorier des guerres : nous n'avons vu personne en possession de cet emploi avant lui .

Valerand de Luxembourg arriva à Gênes le i8 mars 1 897 ; on lui fit l'accueil le plus pompeux. Antoine Adorne , qui avait continué ses fonctions de premier magistrat, le complimenta en assemblée pu^ blique au nom des citoyens de Gênes; il déposa ensuite sur la table de marbre son bonnet , son épée et les clefs, insignes de la dignité du doge, puis alla se confondre dans la foule du peuple. Adorne mourut le i5 juillet de l'année suivante, dans sa maison de Castelfranco.

Le comte de Saint-Pol mit un zèle extrême à ramener le calme au sein de la fépubUque, mais son

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caractère manquait de cette énergie nécessaire pour coraprimer les factions; il voulut gouverner les Génois par la douceur, on se joua de lui : d'ailleurs il avilit sa dignité en affichant un goût de galanterie qui choqua les Génois, fort jaloux, comme tous les Italiens. Les chevaliers de sa suite imitèrent un si fâcheux exemple. Les Français avaient agi de même en Sicile, et en dernier lieu en Ecosse, sous l'amiral Jean de Vienne. Au bout de six mois on fut obligé de rappeler Valerand de Luxembourg. Olivier apuaud , son successeur, effrayé de la fureur avec laquelle les partis se déchiraient en sa présence , demanda de cesser ses fonctions après huit mois d'exercice : le sire de Calville le remplaça; ce dernier demeura le double de temps que le comte de Saint- Pol. Néanmoins ce choix ne satisfit point encore les Génois, qui demandaient un homme revêtu d'une haute dignité et dont la réputation militaire ne fut pas douteuse; enfin, ils désignèrent eux-mêmes Bou« cicaut, et députèrent à cet effet deux patriciens, chargés de supplier Charles VI de leur donner ce guerrier pour gouverneur. Le maréchal, uni aux Génois, avait fait la guerre aux Turcs; on l'avait vu à leur tête porter la terreur dans la Natolie, chasser les mu- * sulmans de la Romélie , et délivrer Constantinople du voisinage de ces féroces ennemis.

Le duc de Bourgogne , qui dirigeait les affaires de France, et dont Boucicaut était une des créatures, nomma ce général commandant de Gênes, en lui conférant des pouvoirs illimités, et la faculté d'agir comme il le jugerait convenable dans l'intérêt du pays.

Boucicaut partit de Paris le i*"^ août i4or, et s'arrêta quelque temps à Tours; il y réunit trois mille soldats, dont quinze cents à cheval , se dirigea en* suite vers Lyon , arriva sous les murs de Milan le i5 septembre, et séjourna dans cette ville pour attendre les renseignements demandés par lui sur la position de la république. Il apprit avec étonnement que Fanarcbie la plus affreuse la désolait : une nouvelle révolution venait d'éclater; le parti contraire à la France triomphait : Boccanegra et Franchi Luzardo en étaient les chefs. Le premier, jeune encore, appartenait à une des plus illustres familles; il avait commandé les galères de la république , et s'était couvert de gloire dans plusieurs combats livrés aux Turcs et aux Vénitiens; son audace ne reculait devant aucun dessein : il forma une conspiration dans le but de s'emparer du pouvoir souverain après avoir massacré tous les partisans de la domination étrangère. Le sire de Calville, désigné pour être la première victime, eut le temps de se retirer dans la citadelle, suivi de quelques soldats. Par une contradiction inexplicable, Boccanegra, agissant visiblement contre les intérêts de Charles VI, prit le titre de capitaine du roiy s'arrogea la suprême puissance de sa propre autorité, sans avoir reçu aucune autorisation de la cour de France. Il commença par exercer son ressentiment sur ses ennemis personnels; chaque jour de son pouvoir improvisé fut marqué par quelque trait de cruauté.

Boucicaut reçut à Milan beaucoup de patriciens, assez heureux pour s'être soustraits aux fureurs de

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Boccanegra; le maréchal les renvoya à Gênes annoncer son arrivée, et l'intention qu'il avait d'infliger ftux rebelles les châtiments les plus terribles. Le seul bruit de l'approche de ce général étranger épouvanta ces républicains si fiers. Boucicaut parvint aux portes de la ville le i"*" octobre i4oi ; il s'était avancé lentement, pour avoir le temps de prendre ses mesures. La moh^ tié de la population vint au-devant de lui jusqu^à deux lieues : le maréchal, dont les fatigues de lit guerre avaient rendu la physionomie encore plus sévère, ne répondit rien aux acclamations d'une po-; pulace volage. 11 était revêtu d'une brillante armure, et montait un cheval richement caparaçonné; une nombreuse musique militaire le précédait : il entra dans la ville par la principale porte, sur le haiit de laquelle on avait replacé le drapeau français; ses trois mille soldats marchaient très-serrés, bannières déployées, comme pour prendre possession d'une place conquise.

Le premier soin du. maréchal fut d'occuper les postes les plus importants; il mit des gardes aux bai^ rières, avec ordre de ne laisser sortir personne; il se dirigea vers le palais du gouvernement, où les quarante notables le reçurent en fléchissant le genou : « Je viens, leur dit-il, gouverner Gênes au nom de Charles VI; les bons ne doivent rien craindre de moi, ils sont assurés de ma protection; mais je vais livrer à la rigueur des lois les factieux qui ont osé se révolter contre l'autorité de mon maître. » Son dis- . cours terminé, il combla de caresses et de prévenances les Génois qui avaient été persécutés k cause

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eur attachement au régime français, et le soir le il fit arrêter Boccanegra et Franchi Luzardo. deux chefs de conjurés avaient dédaigné de se tre en sûreté par une prompte fuite. Le lendemain aréchal composa un tribunal devant lequel il les uisit, en les accusant de haute trahison; il vou- :}u'on les jugeât selon les lois génoises, fort sés k cet égard. Comme la rébellion était patente, ibunal se vit contraint de les condamner à mort, ardre suprême renvoya l'exécution au jour sui- ;• Les amis île Roccanegrà passèrent la nuit à •cher les moyens d'enlever les deux condamnés, :|u'ils marcheraient au supplice : l'entreprise offrait difficultés insurmontables, en raison de la vigie des troupes françaises. Le moment fatal étant ^é, Boccanegra et Luzardo furent conduits au lieu gné par un détachement nombreux. Boccanegra, lié le premier sur l'échafaud, refusa de se mettre ^noux et de se placer sur le billot; il lutta queltemps contre le bourreau ; la force le réduisit Uy et sa tète tomba au second coup. Mais pent cette querelle, Luzardo, resté au pied de l'écha- I, profita du tumulte qu'elle occasionnait; il eut resse de tromper la surveillance de ses gardes, ]uiva, se perdit dans la foule, puis se réfugia s l'église de Saint-Dominique : ses amis coupèt les cordes qui lui tenaient les bras liés derrière os, et le firent sortir de Gènes le soir même. n apprenant cette évasion Boucicaut se montra 'émement irrité; il condamna à mort l'officier imandant le détachement de garde , et le fit exé-

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cuter le lendemain; il mit à prix la ^éte de Luzardo, et ordonna de raser sa maison. Cette manière d'agir 1 inspira une crainte salutaire au peuple génois, ac- 1 coutume à la licence. Dès ce moment le maréchal résolut d'étouffer les germes de discorde en déployant une sévérité inflexible : un décret prononça la peine capitale contre tout individu qui porterait un poignard , ne laissant aux Génois que les couteaux dis table. Une seconde ordonnance condamnait à ramputation du poing tout citoyen qui en provoquerait un autre en l'appelant Guelphe ou Gibelin. Le gouverneur établit une police sévère dans les rues, et principalement dans les églises , où les rixes les plus L violentes avaient lieu ; il fit raser les tours des mai» sons des nobles, et abolit les charges de consul, de connétable de l'empire et de gonfalonier, qui don-naient trop de pouvoir au peuple. Il interdit les confréries de pénitents, parce que, sous prétexte d'actes religieux, les agitateurs se réunissaient pour conspirer contre le repos public. Boucicaut mit un soin extrême à rassembler les désœuvrés, les gens sans profession, dont les places publiques regorgeaient, et les contraignit de travailler aux deux forti quon élevait, d'après ses ordres, sur la montagne de l'Ouest qui dominait le port. Le vice-roi décida de construire , sur l'emplacement du vieux CasteileitOt une citadelle capable de contenir trois mille soldats; il abattit l'église Saint-Honoré, trop voisine de la place , et dont on pouvait se servir contre celle-ci en cas de siège : on la fit réédifier dans l'intérieur de la forteresse. Au-dessus de la place du nouveau Castel*

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letto on plaça T^iiscription suivante, composée par liovanni Stella , écrivain distingué de cette époque :

Francorum régis titulos et jura reservans, Arx excelsa loco tibi , Janua , praesidet isto , Mille quadringcntis udo currentibus annis Condita magnanimo nunc sub Lemeigle Joanne; Regnis hic marescalus tua sceptra gubernat, Transbominem solers, et pacis cultor et sequi : £rgo diu gaudc sub tanto rege beata.

Tout homme qui résistait à l'autorité était puni très-sévèrement; les exécutions se succédaient avec rapidité. Le peuple fut comprimé : il tremblait au seul nom du guerrier qu'on lui avait donné pour le contenir. Cette* >îirbe indocile rentra sans murmurer dans le devoir; une volonté forte et soutenue avait produit ce phénomène. La noblesse, toujours attaquée par les plébéiens , regarda le maréchal comme son défenseur naturel : les gens honnêtes , ennemis des excès, se rallièrent au vice-roi et donnèrent plus de poids à son autorité. Le commerce reprit une nouvelle vie sous un régime énergique; le port se remplit de vaisseaux ; on ne songea plus qu'à former de ces entreprises maritimes qui avaient fait, dans d'autres temps, la prospérité delà république. Les huit années que dura le gouvernement du maréchal furent la période la plus paisible et la plus exempte de trouble ; elles tiennen tune place très-remarquable dans l'histoire de cette république. Les Génois^ enthousiasmés, regardèrent le Meingre comme un génie tutélaire, comme un homme supérieur, destiné à relever leur grandeur passée. Craignant de se le voir enlever lorsque la première année de sa gestion fut écoulée, ils

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se hâtèrent d'envoyer à Paris deux ambassadeurs afin de supplier le roi de nommer Boucicaiit gouverneur de Gènes à vie ; ce qui leur fut accordé.

Si, malgré son inflexible sévérité , le maréchal réunissait tous les suffrages, c'est qu'il offrait Tassemblage des piusrares qualités : personne ne porta plus loin le désintéressement et la probité; les impôts , qu'il réglait lui-même, levés suivant son bon plaisir, s'employaient avec la plus religieuse exactitude à des travaux d'utilité publique, à l'équipement des flottes, à la solde des troupes. L'austérité de ses mœurs faisait l'admiration des Génois, qui aimaient chez les autres les vertus qu'ils ne professaient pas eux-mêmes. Les historiens de la république , la plupart contemporains du maréchal , nous ont laissé de lui un poi^ trait fidèle (i).

« Cet homme, disent-ils, si terrible dans Texercice de ses fonctions, était doux et affectueux dans sa vie privée, mais toujours froid et silencieux : dès qu'il paraissait en public, son visage prenait un caractère

(i) Yuici le texte inciiie] de riiistorien GiustioianOy p. i63, I. IV (1537) :

« Il governatorc fussi dolato di tutte quelle vîrta chc

si ricercano in uno princi|)e : era iiei operarc molto prooto, alieno da ^ioclii e délia coiiversulione dello donne, religioso e osservanlitsimo délie cérémonie ehristiane, elemusinaro, dedilo al oraiione, osservatore dei di;;iuni , e o^ni giorno interveniva a due messe; libérale, i^ratioso, maj;nanimo, amatore délia giustizia, e circonspctlo piu cei'lo clie non se eonveniva a baron tVancese; tal che si sperava che sotto in su governola eittà devessiristorare di tutti idanoi e di Uite le tribulationi passate. •

(Nons ferons observer que Tortlio^raplie de la langue italienne différait beaucoup, tians le moyen âge, de celle de nos jours.)

de rudesse. Sa justice égalait sa sévérité ; dana leurs discqssions journalières on entendait souvent les Génois dire : Rends-moi justice y sinon le gouyerneur me Iq rendra. Sa piété inspirait le respect , tant elle paraissait sincère : Bouciçaut assistait chaque jour à deux me3s^s ; le vendredi il s'habillait très-simplemept et en noir, en mémoire de la mort de Notre- Seignçur; les autres jours sa tenue était magnifique, car \e faste lui plaisait singulièrement. Il quittait soh lit de si bon matin , que l'op avait coutume de dire ; « Notre gouverp^ur est le premier levé dans Gênes, v Sa sobriété rappelait celle des Spartiates : au milieu d'une table splendide y on (e voyait ne manger qu'un plat de viande et quelques racines. Il se montrait fof't charitable envers les pauvres , et se trouva moiqs riche en quittant sa vice-royauté qu'en la prenant. Les historiens de l'Italie ne lui reprochent que son ^iflexibilité , et son ardeur à servir le ro^ son maître : ces écrivains le dépeignent comme un homme d'une taille colossale y taudis que les chroniques françaises le représentent comme étant fort petit. Paolo Interiano dit , p. 1 5 1 : a Per cio Bouciart (Boucicaut) che sendo di natura féroce e di statura eccessiyUy etc. Foglietta s'exprime ainsi : « Ilquale essendo natura féroce e di alla statura di corpo , e neW aspetlo molto terribile y etc. » Du reste, nous adoptons leur opinion. Après avoir ramené le calme dans l'intérieur de la ville, pourvu à tous ses besoins et avoir imprimé à l'administration une marche ferme et uniforme, Boucicaut songea à ramener sous la domination de Gènes les villes qui s'y étaient soustraites à la faveur des

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dissensions élevées au sein de la métropole ; il se proposa ensuite de venger les dommages que le corn-merce avait essuyés de la part des Barbaresques d'Afrique 9 enfin de rendre à la république son ancienne splendeur, en enlevant aux Vénitiens l'empire de la mer. Le maréchal , atteignant alors la trente-sixième année de son âge, avait lieu d'espérer de pouvoir exécuter tous ces projets. Il s'occupa d'oi^aniser un corps de six mille arbalétriers, tirés tous de la rivière de Gènes, Téquipa et l'arma parfaitement, le prit à sa solde pour cinq ans, sauf à renouveler l'engagement à l'expiration du traité : il leur promit, sur sa' parole d'honneur, que la paye ne manquerait pas un seul jour. Ces arbalétriers , fiers de marcher sous les ordres d'un capitaine célèbre , voyant devant eux des avantages réels, se vouèrent entièrement à son service, et lui restèrent fidèles.

Le maréchal fit reprendre les travaux du port et les constructions des vaisseaux , rassembla des mate* lots pour monter une flotte considérable : en attendant que ces préparatifs maritimes fussent terminés, lui-même se mit à la tête de trois mille arbalétriers unis à quinze cents Français, et marcha sur Savone, occupée par les troupes milanaises; il les en expulsa, et se porta ensuite sur Monaco, dont les habitants subissaient le joug de la Savoie. Le général y pénétra de vive force, tailla en pièces les soldats d'Amédée, et reconquit cette place. Depuis Monaco jusqu'à Porto-Venere, tout rentra sous la domination génoise. A son retour, Boucicaut fut reçu en triomphe. Quelques jours après, sa femme et sa sœur arri-

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vèreDt; les habitants allèrent au-devant de ces no- [. .blés dames, et pour leur faire honneur ils s'habillèrent de vert, la couleur du maréchal. Ayant trouvé la flotte assez nombreuse pour tenter quelque entreprise, le gouverneur prépara une expédition dont le succès devait le placer bien haut dans l'opinion des Génois.

Famagouste, capitale de l'île de Chypre, appartenait à la république : Janus Lusignan, qui venait de succéder à son père dans la souveraineté de ce pays, &'indigna que la ville la plus considérable de cette île reconnût d'autres lois que les siennes; il somma Guarco, le gouverneur, de lui en ouvrir les portes. Sur son refus, il vint l'investir avec une nombreuse armée, en jurant qu'il ne se retirerait pas avant d'avoir pris la ville, ou lorsque ses cheveux seraient devenus blancs : il avait alors vingt-deux ans. Guarco se défendit vigoureusement, et envoya demander des secours à la république. Boucicaut mit à la voile le i3 avril i4o3, soumit en passant l'ile d'Elbe, ancienne dépendance de la métropole, et vogua ensuite vers rUe de Chypre; mais avant d'ouvrir les hostilités contre un prince chrétien il voulut tenter la voie des négociations. D'après ses ordres, le sire de la Faye se rendit auprès du roi de Chypre pour l'inviter à lever le siège de Famagouste. Le prince ne se montra point disposé à céder aux désirs du maréchal. La Faye rejoignit son maître, et lui fit part du refus de Lusignan : u Allons, s'écria le maréchal, puisque le roi de Chypre veut la guerre, donnonslui satisfaction. » Il fut obligé de stationner pendant

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quelque temps sur les côtes de la Grèce, afin d'attendre Châteaumorand , qui était allé conduire Fem— pereur Manuel à Constantinople. Ce prince n'avair pu rien obtenir de la chrétienté; mais ayant appris que Rajazet venait d'être vaincu par Tamérlan , il s hâtait de retourner dans ses États, désireux de pro- fiter des chances favorables que la fortune pourrai — lui offrir. Châteaumorand ayant rejoint la flotte aveic ses quatre galères, on commença les opérations contre le roi de (^hypre.

Le nom de Boucicaut, les forces que la république déployait en imposèrent tellement au jeune Lusignan,que ce prince se soumit aux conditions qu'on voulut bien lui imposer : les principales furent de signer un traité de trente ans, et de payer 100,000 ducats pour les frais de la guerre. Janus demanda une entrevue au maréchal ; ce guerrier le reçut à bord du vaisseau amiral. Le roi lui offrit, en témoignage d'estime, une boîte d'un bois précieux renfermant 20,000 écus en or. Boucicaut refusa ce riche présent, se trouvant assez payé par le plaisir d'avoir rétabli la bonne intelligence entre Gènes et un ancien allié. Ce différend étant vidé, le maréchal tourna ses vues d'un autre côté.

Venise, affaiblie par ses querelles intestines autant que par ses guerres perpétuelles contre les Turcs, s'était vue dans la nécessité de signer une trêve avec la république de Gênes, son éternelle rivale, qu'elle cherchait toujours à dominer et à tenir dans une sorte d'abaissement. Le sénat avait vu de très-mauvais œil la France prendre possession de Gênes; les

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succès de Boucicaut, son entreprise contre l'île de Chypre, ses conquêtes sur le littoral delà Méditerranée, Talarmèrent vivement. Les Vénitiens se persuadèrent que, sous la conduite d'un homme aussi valeureux, aussi entreprenant, les Génois reprendraient, avec l'empire de la mer, toute leur influence passée, et qu'en définitive le Lion de Saint-Marc serait îmhiîfié. Boucicaut avait l'intention de faire tout ce que le sénat redoutait, sans recourir néanmoins à une agression injuste; il voulait élever Gênes au-dessus de sa rivale, et y parvenir sans rompre les traités existants, mais eu ouvrant de nouvelles voies au commerce, eri détruisant les repaires des pirates de la côte d'Afrique et de Syrie , en attaquant les possessions turques d'Europe, en dominant enfin dans la mer Noire et danà l'Archipel.

Michel Sténo , doge de Venise , devinant les projets de le Meingre, se mit en mesure de les traverser; il rassembla une flotte considérable, dernière ressource de l'État, et la confia à Carlo Zeno, le plus habile marin de la chrétienté, quoique privé d'un oeil. Les instructions données au nouvel amiral portaient dé veiller à la sûreté des villes maritimes dé la Grèce, de croiser constamment dans toute l'étendue de l'Archipel, d'observer la flotte génoise, delà suivre sans l'attaquer, et de s'opposer seulement aux hostilités qu'elle pourrait commettre sur les terres de la république. Le sénat voulait éviter une rupture, car Venise se trouvait hors d'état de soutenir une guerre un peu vive contre la France, prolectrice de Gênes. Zeno partit de Venise suivi de douze galères su-

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périeures k celles de Boucicaut; il entra dans l'Archipel, visita les places fortes, en avertissant les commandants de se tenir sur la défensive ; il gagna ensuite Rhodes, où stationnait la flotte génoise, et lui fit les saluts usités entre les vaisseaux de puissances araies. Boucicaut, malade en ce moment, invita l'amiral vénitien à venir conférer avec lui sur sa galère, pour s'entendre au sujet de l'expédition projetée contre les pirates de Syrie, ennemis du nom chrétien. Zeno répondit sèchement que les lois de son pays prononçaient la peine capitale contre Tamirai qui, en pleine mer, quittait son bord. Ce refus mortifia extrêmement le maréchal; les Génois l'aigrirent encore davantage, en lui faisant pressentir que Zeno n'avait éludé sa proposition que par la crainte de tomber dans quelque piège.

Boucicaut leva l'ancre, et se dirigea vers les côtes d'Afrique , doubla le cap Bon , longea le pays d'Alger et arriva devant Tripoli, dont les habitants troublaient depuis cinquante ans le commerce de Gènes et lui causaient des dommages incalculables : son intention était de les attaquer chez eux , et de les forcer par la terreur de ses armes à respecter la république. Le vent l'avait favorisé, et il espérait arriver sur la côte avant que Tripoli se fût mis en défense; mais son étonnement fut grand lorsqu'il vit le rivage couvert de soldats. Zeno avait averti les Maures de l'approche de son rival , au moyen de navires trèslégers qui gagnèrent de vitesse ceux des Génois. L'amiral vénitien ne considérait pas qu'il servait les intérêts de §es plus cruels enneniis, et s'ayeuglait

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au point de ne pas s'apercevoir que la désunion des . puissances de la chrétienté fondait la grandeur iimsulmane.

L'aspect de cette armée qui couvrait la plage n'intimida point le maréchal; il partagea sa flotte en trois divisions de quatre vaisseaux chacune , prit le commandement de la première , donna la seconde à Châteaumorand, et la troisième à Jean de Culant : il ordonna le débarquement sur plusieurs points. Les Arabes s'avancèrent pour s'y opposer, en obscurcissant l'air de leurs traits; mais les arcs des Tripolitains étaient d'un effet bien inférieur à celui des arbalètes génoises : leurs javelots venaient frapper les armures des chevaliers français, sans les fausser; ceux des chrétiens, portant à chaque coup, intimidèrent singulièrement la foule des combattants qui couvraient la grève. Boucicaut, profitant de ce moment d'irrésolution , descendit le premier de son vaisseau , se mit dans l'eau jusqu'au cou, et aborda l'ennemi, accompagné seulement d'une poignée d'hommes résolus comme lui. Le débarquement s'étant effectué sans difficulté, on fondit aussitôt sur les Arabes, qui prirent la fuite en abandonnant leur camp et leurs bagages.

Le Meingre alla le lendemain reconnaître les approches de la ville de Tripoli; il vit que les fortifications de la place la mettaient à l'abri d'un coup de main. I^s machines de guerre indispensables pour former un siège lui manquaient totalement, ce qui renversa le projet de prendre Tripoli. Mais, en compensation , le vice-roi ravagea le territoire de la ré-

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gence et détruisit plusieurs forts le long du rivage. Sa flotte, ayant remis en mer, rencontra desgaliotes de Venise et de Candie chargées d'armes et de munitions destinées aux infidèles , violation manifeste des traités. Le vice-rqi les coula à fond sans hésiter, se croyant d'autant plus autorisé à agir d'une manière aussi rigoureuse, que sa déclaration de guerre contre les Barbaresques avait été solennellement publiée dans tous les ports de la Méditerranée. Il aborda le 20 septembre dans la rade de Beyrouth, port très-riche, trè?>-fréqiienté, et l'entrepôt des corsaires de la Syrie : les Vénitiens y avaient des comptoirs; le maréchal promit de les respecter, mais il ne voulut pas se rendre aux instances des maixhands européens, qui lui demandaient de ne |)oint attaquer la ville. Les marins, de leur côté, l'exhortaient fortement à l'investir, en disant que les vaisseaux turcs, qui venaient porter la désolation jusque dans la rivière de Gènes, sortaient de Beyrouth. Cette considération prévalut. Le débarquement s'effectua au plus vite; la ville, emportée après une vigoureuse résistance, fut livrée au pillage. Le général français ne put, au milieu du désordre d'une pareille scène, faire respecter les comptoirs vénitiens autant qu'il l'aurait désiré; plusieurs furent saccagés. Zeno, instruit de la prise de Beyrouth, se plaignit vivement au maréchal du pillage des comptoirs vénitiens, et demanda sur-le-champ des réparations et des indemnités. Boucicaut jura sur sou honiwur que l'on avait envahi les propriétés vénitiennes contn^ son gré, car il faisait la guerre aux infidèles et non à la république : « Quant aux dommages éprou»

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vés par les comptoirs, dit-ii, je ne puis les payer; cette affaire doit être réglée adminis^rativjeraent par des commissaires des deux natiqns, et dans un tout autre moment »

LeMeingre, satisfait d'avoir prouvé aux Barbaresques que l'on ne s'attirait pas impunén^ent la colère de Gênes , remit à la voile pour revenir fJ^ns son gouvernement, deux de ses vaisseaux étaient fort endommagés, il en avait perdu un autre sur des bancs de rochers. Ses soldats demandaient quelque repos; il se dirigea donc vers l'Italie, passa à la hauteur de Rhodes, et alla relâcher à Porto-Longo de l'île de Sapienza, sur les côtes de la Morée, prèsModon. Zeno, qui le suivait de loin , manoeuvra toute la soirée , fit force de voiles , et s'arrêta entre l'île de Caprara et celle de Sapienza ; il envoya chercher à Modon deux fortes galéasses, des armes, et quinze cents hommes de renfort. L'île de Sapienza favorisait ses projets en dérobant ses mouvements à Boucicaut, qui ne pouvait voir pendant la nuit ce qui se passait de l'autre côté de cette île. Le lendemain matin , 8 octobre i4o3, le maréchal leva l'ancre et quitta le mouillage de Zonchio; mais en même temps Carlo Zeno sortit de Modon suivi de toute sa flotte, en prenant les dispositions nécessaires pour livrer combat et couper à ses adversaires le chemin de l'Italie.

Boucicaut fut très-étonné en voyant développer devant lui la flotte vénitienne. Au même instant la côte de la Morée , depuis Modon jusqu'à Coron, se couvrait de soldats prêts à repousser les Génois dans le cas où ils voudraient chercher un refuge dans

3 11 JEAJr LE MEINGRË DE BODGIGAUT.

le golfe. Le Meingre se mit aussitôt en défense; l cris de bataille! bataille! poussés par les Vénitiens ^i ne lui laissèrent plus de doute sur la nature de leursintentions : on voyait clairement qu'ils voulaient se venger de l'affaire de Beyrouth ; leurs forces étaient supérieures y leurs vaisseaux en meilleur état. Les historiens italiens s'accordent à dire que le combat commença par une vive canonnade; mais il parait qu'après cette première décharge les canons Déjouèrent plus : on ignorait l'art de les charger avec promptitude; on fut deux siècles à y parvenir.

Boucicaut, s' étant attaché à la galère que montait l'amiral, la fit attaquer par trois vaisseaux à la fois : l'un d'eux jeta sur le Vénitien quantité de poix brûlante et de soufre enflammé. Zeno eut ses armes brisées et fut criblé de blessures. Son bâtiment, étant le plus fort et portant beaucoup plus de monde que tous les autres, opposa une résistance opiniâtre : deux des trois vaisseaux génois , attaqués à leur tour, l'abandonnèrent; celui de Boucicaut, au contraire, continua l'abordage sur le flanc gauche, et déjà les grappins avaient accroché le bord de l'amiral , cinquante hommes s'y élançaient, lorsque celui-ci échappa à ce pressant danger par une manœuvre hardie dont les annales de Venise parlent en termes pompeux : elle serait inexécutable avec les gros navires de nos jours. Carlo fit rouler tout-à-coup sur le côté opposé les plus pesants fardeaux, et s'y jeta lui-même ainsi que tout son équipage : ce mouvement violent rompit les grappins, fit pencher la galère et la sépara de celle de Boucicaut. Les cinquante Français élancés

sur son bord furent jetés à la mer, ou tués à coups fie hache. Deux bâtiments accourus ati secours de Tamiral achevèrent de relever son navire; alors le combat se rétablit, et dura pendant quatre heures avec un acharnement inexprimable. Boucicaut, écumant de colère, s'indignait que son ardeur fût renfermée dans les bornes étroites d'un vaisseau; attaqué simultanément par trois galères que montaient Moncenigo, Loredano et Zeno, il faisait face de tous côtés; sa valeur personnelle suppléa au nombre, il sortit victorieux de cette lutte : les pertes éprouvées par les trois assaillants forcèrent les amiraux vénitiens à l'abandonner. Boucicaut, se voyant dégagé, courut au secours de son premier lieutenant Grimaldi, que deux felouques attaquaient en proue et par le flanc : il livra un nouveau combat, qui fut encore plus rude que le premier; Jean de Loup fut tué d'un coup de hache à côté de lui; Louis de Culant, Guichard de Mage, Robert de Tholigni, Richard de Monteil, Odoart de Ghassaigne, le secondèrent dignement, mais les efforts de ces vaillants guerriers n'empêchèrent pas que la fortune ne se déclarât en faveur de leurs rivaux. Déjà deux vaisseaux étaient tombés en leur pouvoir : Boucicaut fit rallier la flotte. Les ennemis, fort maltraités, ne s'y opposèrent pas. Zeno réunit *es forces, et, renonçant au dessein de couper le chemin au maréchal , il rentra dans Modon , amenant trois galères génoises et quatre cents prisonniers , parmi lesquels on distinguait les deux Grimaldi, Gassan Doria, le sire de Chàteaumorand et Jean de Ony ; il laissait entre les

3l4 J^EAN LE MEINGRE DE BOUCICAUT.

mains de ses adversaires une galéasse et deux cent:5 prisonniers. Dans son rapport au sénat, Tamiraf déclare qu'il aurait sans aucun doute remporté une victoire complète si lui et les siens n'avaient eu à combattre que des Génois. (Ce rapport se trouve consigné dans l'Histoire de Venise, par Laugier, tom. V, in-i2, pag. i8o. )

Boucicaut, ayant rangé sa flotte en bataille, resta en vue de Modon sur les lieux mêmes où s'était livré le combat, comme pour attendre un nouvel engagement; il ne détermina son mouvement surZante que le lendemain. Personne ne l'inquiéta dans sa marche; il ramenait sept bâtiments génois, et de plus une galère vénitienne prise à l'abordage.

Telle fut la bataille de Zonchio , célèbre dans l'histoire de cette époque. Carlo Zeno se dit vainqueur^ et la république de Saint-Marc célébra son triomphe par des réjouissances : cependant la victoire était loin d'être complète, et Boucicaut avait lieu de se consoler de son malheur. Le Moine de Saint-Denis et Juvénal des Ursins assurent que le maréchal fut entièrement défait , et qu'il eut beaucoup de peine à se sauver sur un esquif. On voit que ces deux historiens ne se piquaient point d'exactitude touchant les événements qui se passaient hors de leur patrie; ceux de Venise racontent le fait tel que nous l'avons rapporté.

Rien ne donne mieux une idée de l'influence exercée alors par notre pays sur le reste de l'Europe, que l'empressement avec lequel Venise fit des excuses de la violation dont elle venait de se rendre coupable en-

JEAN LE MEIJNGRE DE BOUCICAUT. 3l5

vers l'État de Gènes, uni depuis trois ans à la couronne des Valois. Lorsque le premier élan de joie fut passé, le sénat, voyant le danger dans lequel il s'était engagé, se hâta d'envoyer une magnifique ambassade à Paris pour faire au roi Charles VI des excuses d'avoir combattu des Français; le sénat adressa au monarque un rapport infidèle, dans lequel on représentait Boucicaut comme l'agresseur : enfin le doge, voulant donner un témoignage éclatant de ses intentions pacifiques, mit en liberté sans rançon Châteaumorand et les autres chevaliers de la même nation faits prisonniers par Carlo Zeno. Cette démarche eut un plein succès. Le premier soindeBoucicaut, en rentrant à Gènes, fut de déclarer la guerre à la république de Saint- Marc : il déploya dans les préparatifs toute l'activité dont la nature l'avait doué; il commença des armements considérables : mais quel fut son étonnement en apprenant du sire de la Vieuville, qui arrivait de Paris, que les Vénitiens avaient fait sur son compte, à la cour de France, des rapports mensongers! Il rççut en effet la semaine suivante un ordre signé du roi, qui lui enjoignait de ne rien entreprendre contre Venise, et de s'en tenir aux traités existants. Cette décision suprême fut pour lui un coup de foudre. Le parti d'Orléans, alors en possession du pouvoir, se montra contraire à Boucicaut, une des créatures du ducde Bourgogne; d'ailleurs le conseil jugeait imprudent de commencer une guerre aumomept où mille embarras divers jetaient l'État dans la plus affreuse perplexité. Le maréchal, esclave de ses devoirs, respecta les volontés du roi; mais il se crut en droit de

3l6 JÊ\N LK MEINGRE DE BOUCICAUT.

venger son honneur cruellement outragé. Le doge et Carlo Zeno l'avaient dépeint comme un provocateur fomentant la discorde, ils avaient même dénaturé les faits eu rendant compte de la bataille de Zonchlo : en conséquence, le maréchal fît partir pour Venise le sire de Monteil, chargé de remettre au doge Michel Sténo et à l'amiral Zeno un cartel portant le défi de se battre en champ clos, dans le lieu de la chrétienté choisi par eux, à toutes armes, à pied ou à cheval, dix contre dix, cent contre cent; il leur laissait même le choix de combattre sur mer avec une ou plusieurs galères. (Voir ce cartel dans le tome II de lllist. de Gênes.)

Le doge et l'amiral, satisfaits de conserver la paix avec l'État de Gênes, rassurés sur les dispositions bienveillantes de la cour de France, comblèrent de présents le messager du maréchal, le renvoyèrent en disant qu'ils examineraient sa proposition , et cependant ils ne rompirent jamais le silence.

La preuve que la bataille de Zonchio ne fut point une défaite, c'est qu'en témoignage de leur vive satisfaction, les Génois doublèrent la pension qu'ils lui payaient comme gouverneur; de 8,5oo écus elle fut portée à 18,625. Depuis les quatre années que la république se trouvait gouvernée par ce guerrier, sa prépondérance avait tellement augmenté, que les princes d'Italie s'empressèrent d'abandonner l'alliance de Venise pour celle de son ancienne rivale : le tyran de Padone demanda à vivre sous la protection de Gènes; Agnès, comtesse de Pise, implora son assistance contre les Florentins; la Corse, révoltée depuis quinze

JEkJX LE MEUTGRE DE BOUCICAUT. 3l'J

ans, fut domptée et rentra dans le devoir. Le Meingre y plaça en qualité de commandant un homme aussi sévère que lui, Ambroise Marini. La vallée de Voltri recelait des bandes debrigands; on apprit qu'un prêtre les favorisait dans leurs courses , et qu'il les cachait souvent au fond des souterrains pratiqués sous l'église du prieuré : le maréchal fit arrêter ce religieux, ordonna qu'on le liât dans un sac de cuir, et qu'on le jetât à la mer ; les supplications de l'archevêque ne purent sauver le coupable.

Tandis que tout pliait devant la volonté du viceroi, un proscrit, ce Luzardo échappé miraculeusement au supplice en i4oi, ourdissait des trames contre lui et devenait son plus redoutable adversaire. Cet homme avait l'audace que l'on trouve ordinairement chez les Italiens, lorsque la haine et la vengeance les animent. Vindicatif à l'excès, ardent à poursuivre ses projets, il voyait le but auquel tendaient ses efforts, sans songer aux obstacles qui l'en séparaient : sa constance les surmonta tous , il devint le principal instrument de la ruine de Boucicaut, et prépara la chute de la domination française en Ligurie.

Caché depuis deux années dans les terres du comte de Varchi, Luzardo ne cessait de lancer des émissaires sur les différents points, afin d'échauffer les esprits et d'augmenter le nombre de ses partisans. Il sut gagner Orlando Fregose et Cassan Dorîa, et les attacha à sa fortune en piquant leur amour-propre. Il parvint à soulever les trois vallées de Besagno, de Polcevera et d'Arocia; enfin, 3e croyant assez fort pour

vil 8 JKAN t.K MEINGRE DU BOUCICAtIT.

lutter à découvert contre le maréchal, Luzardo déclara la guerre en son nom à la république, et réunit toutes ses bandes à Sassello, place extrêmement forte, appartenant au comte de Varchi.

Bouctcaut ne voulut pas compromettre sa haute dignité de gouverneur en marchant lui-même contre le rebelle; il envoya à sa poursuite six mille hommes , sous le commandement de Rartoloméo Grimaldi. Celui-ci reçut de le Meingre des instructions si sages, qu'en les suivant ponctuellement il obtint un plein succès. Luzardo, ayant tenté d'enlever la ville d'Arrezzano, fut repoussé par les habitants : apprenant, le lendemain de cet échec, l'approche de Grimaldi, il voulut battre en retraite sur Sassello, et se vit couper le chemin de tous côtés. Dans cette position Grimaldi l'attaqua, mit en déroute ses deux divisions, et le fit prisonnier ainsi qu'Orlando Fregose. Le bruit de cet avantage porta la joie dans Gênes, car les patriciens craignaient de voir triompher Luzardo : ce n'était pas sans raison ; déjà la populace s*agitait comme à l'approche d'une crise : la défaite du proscrit confondit ces criminelles espérances. Au moment où chacun s'attendait a le voir arriver chargé de chaînes, on apprit que ce chef de parti s'était échappé «me seconde fois, grâce aux secours de l'évêque et de quelques habitants d'Arrezzano (i4o4). Luzardo se réfugia chez le marquis de Montferrat. A cette nouvelle, Boucicaut courut se mettre à la tête des troupes, résolu d'étouffer la révolte à son début, pour qu'elle ne devînt pas générale. Il s'empara de vive force du château de Sassello, qui avait servi de point de réu-

JEA^ LE MEIMGRE DE BOÙdlCÂÙt. BiQ

tiion aux rebelles, prit le comte de Varclii, et en échange de sa liberté lui fit payer une rançon qui le ruina.

Après la conquête deSassello, le maréchal se porta avec papidité dans la vallée deChiavari, et y dispersa le reste de la bande de Luzardo ; il se rendit ensuite dans la vallée de Sturla, dont les habitants venaient de se lever en masse ; mais il apprit que cette insurrection ne se rattachait point aux projets de Luzardo, et que l'impossibilité de payer les impôts en était le véritable motif : une ordonnance les exempta de la taille pour une année entière , et tout rentra dans Tordre.

Boucicaut parcourut un vaste circuit, en comprimant dans plusieurs lieux l'esprit de rébellion qui s'y était propagé; il entra même sur les terres de Gerardo Appiano, prince de Piombino, ennemi déclaré delà république, et que le doge A dor ne n'avait jamais pu dompter : il lui imposa des lois, en le condamnant à une taxe annuelle de 10,000 florins d'or. Le vice-roi contraignit également FacinoCaneà signer un traité par lequel il promettait de respecter l'autorité de Gènes, dépendante de la couronne de France. Ce Facino Cane était un chef de condottieri très-redouté, commandant dix mille hommes de bonnes troupes, général aussi habile que brave et depuis quinze ans la terreur des princes d'Italie; ils se faisait appeler le fléau de la Lombardie y Vami de Dieu et C ennemi de tout le monde (i).

(i) Quelques historiens disent qu'un petit-fils de ce Facino Cane» ou Scalle, s'étant retiré en France dans le quinzième siècle, s'établit à

3aO JEAN LE MEINGRR DE BOUCIGAUT.

Ces glorieux travaux étant terniinés, le maréchal rentra dans la capitale au milieu des acclamations unanimes. La ville jouissait du calme le plus parfait: les historiens italiens font observer comme une chose extraordinaire, que durant le gouvernement de Boncicauty on cessa de se battre au milieu des rues, et de s'égorger k coups de poignard dans les églises.

lie maréchal reprit le cours de ses améliorations commencées : il augmenta les fortifications delà place, élargit les digues pour que la mer ne les franchit plus, et s'appliqua surtout à seconder le zèle deTarchevéque, qui cherchait depuis longtemps à réprimer le vagabondage; cette énorme quantité de mendiants qui couvraient le port, les places publiques, et remplissaient les églises disparut comme par enchantement; on en employa une partie aux travaux extérieurs, l'autre fut placée dans les chiourmes on renfermée dans dévastes bâtiments. Ces oisifs volontaires se mettaient, quand le cas échéait, aux ordres de celui qui pouvait les payer : les perturbateurs trouvaient en eux de zélés partisans.

Cependant, au milieu de ces laborieuses occupations, le maréchal observait l'esprit public : les tentatives deLuzardo lui révélèrent l'existence d'un puissant parti ennemi de la domination de Charles VI; le mécontentement perçait ; les Génois commençaient à se lasser des Français, comme ils s'étaient lassés des Napolitains, des Florentins, des Fiesques^ des Grî-

Agen et devînt la souche de la famille do Scaliger. I.»eft tîtrw de natnralisation accordés par François I"" ne font pas mention de ceMc généalogie.

JEAN LE MEIJSGRE DE BOUOICA.UT. 3a I

uialdi , des Adorne et de tous les grands hommes qui les avaient gouvernés. Luzardô entretenait des liaisons au sein de la ville; les mutins s'agitaient; néanmoins la masse des citoyens, quoique dominée par cet esprit d'inconstance propre au génie de la nation, rendait justice au mérite du gouverneur, se montrait reconnaissante des services rendus par lui à TEtat, et annonçait le ferme résolution de ne rien faire qui pût blesser son autorité. Le maréchal savait donc qu'il n'avait pour ennemis que des factieux isolés, dont Topinion générale condamnait les projets subversifs; il résolut de les épouvanter en employant cette inflexible sévérité qui s'était relâchée depuis que le calme avait reparu dans Gènes. Au moment où personne ne s'y attendait, Boucicaut ressuscite les ordonnances de police de l'ancien sénat, recherche les partisans de Luzardo, surprend des correspondances, et fait jeter à la mer les téméraires qui les portaient. Les propos tenus contre le régime français furent punis de mort; plusieurs citoyens chez qui Ton découvrit des armes prohibées eurent le poing coupé; trente patriciens, reconnus ennemis de l'ordre de choses exis tant furent exilés : parmi eux on surprit Guarco, rappelé depuis six mois du gouvernement de Famagouste, et devenu le nœud de toutes les intrigues. Cet officier se retira à Pavie, et ne craignit pas de se mettre en pleine relation avec Luzardo, ne cachant plus ses projets hostiles contre le gouvernement de Gênes. Boucicaut le déclara ennemi de l'État, et promit 5,000 livres au vengeur qui lui apporterait sa tête : un pareil salaire devait tenter bien des gens

T. iT. ai

022 JEAN LE MEinCRE DE BOUGIGAtTT.

dans un pays où les meurtres gratuits devenaient chaque jour plus communs. Six bandits s'introduisirent chez Guarco, et le frappèrent de mille coups de poignard; on s'attroupa autour de la maison aux cris des domestiques : les six meurtriers furent saisis au moment où ils emportaient la tête du patricien. liC peuple en furie s'empara de ces misérables , les attacha par les jambes à des taureaux, les fit traîner dans les rues, et joua un jour entier avec les lambeaux de leurs cadavres.

Les mesures énergiques adoptées par Boucicaut jetèrent l'épouvante parmi les partisans de Luzardo; ils s'exilèrent eux-mêmes de Gênes : leur départ rendit la tranquillité à cette vaste cité; tous les symptômes d'inquiétude disparurent. Un incident împréva vint apporter quelque diversion aux troubles publics, et fournit un nouvel aliment à l'humeur inquiète de cette population.

liC funeste schisme d'Occident durait encore^ contre le vœu des princes de la chrétienté, qui redoublaient d'efforts pour l'éteindre. Benoît XIIK n'avait jamais voulu consentir à une cession gêné — reuse; il s'était vu un moment abandonné de tou=^ le monde, mais le duc d'Orléans avait relevé ses es — pérances en remettant la France sous son obédienc Il devint alors plus fier que jamais, et crut donne* une grande preuve de condescendance en voula bien s'aboucher dans un pays neutre avec le papecK Rome, Boniface IX. Il choisit la ville de Gênes, doca les habitants, à l'instigation de la famille de Ftesq et de l'archevêque Piles Marini, l'avaient reconnu po

nSAN JLS MEmCRE D£ BOÛCICàUT. 3^3

légitime pontife. Il partit de Villeneuve près Avignon , s'embarqua à Marseille, conduisant à sa suite huit cents soldats déterminés et six galères ^ dont trois lui appartenaient; les trois autres lui avaient été prêtées par Boniface de Castellane, le plus puissant baron de la Provence. 11 arriva dans la rade de Gènes en i4o4 î l'appareil militaire qui l'entourait, le faste qu'il étalait, prévinrent en sa faveur. Boucicaut, viceroi de la Ligurie, avait tenu^ quelques années auparavant, ce mémeBenoît XIII prisonnier dans Avignon ; mais, voyant maintenant en lui un pape reconnu par le conseil de France, il ne fit aucune difficulté d'environner le pontife d'honneurs excessifs^ On jeta un pont couvert très-élégant sur le vaisseau du pape, poiir que sa sainteté descendît plus commodément à terre. L'archevêque vint le recevoir, accompagné de son clergé; Boucicaut, sans armure et vêtu de satin blanc, lui présenta les clefs du Castelletto, la principale citadelle : Benoît les pritet ne les rendit point, au grand étonnement des spectateurs. Deux cent soixante bourgeois habillés d'écarlate formaient la haie.

Le pape monta sur un superbe cheval : les quatre principaux citoyens en tenaient les rênes; il traversa une foule de peuple qui se pressait sur son passage : de magnifiques tentures tapissaient les façades des maisons; des branchages d'oliviers, d'orangers et d'arbustes précieux en couvraient le faîte ; la grosse cloche sonnait par intervalle : on ne la mettait en branle que pour l'élection d'un doge , ou pour une victoire navale, ou pour annoncer que la patrie était en danger. Benoît XIII alla descendre au nK>nastère

al.

3^4 JEA.N LE MEINGRE DE BOUCIGàUT.

de Saint-François ; on construisit à la hâte une galerie couverte, pour que le pontife put communiquer avec le Castelletto : sa défiance était telle, qu'il vou« hit garder cette forteresse pour sa sûreté personnelle.

A peine Benoit XIII venait-il d'arriver, que Ton apprit la mort de Boniface IX. Les cardinaux^ réunis à Rome, élevèrent à la chaire de saint Pierre Cosme Meliorati, sous le nom d'Innocent VIL Sur ces entre* faites, la peste s' étant déclarée dans Gènes, les habitants s'imaginèrent que la présence de l'antipape avait attiré sur eux ce fléau : ils ne cachèrent plus leur mécontentement. Benoit, qui s'était retiré à Savone, ne se croyant pas en sûreté sur les terres de la république, reprit la route d'Avignon par Final, Monaco, Nice et Marseille. Ce départ fut très-agréable à Boucicaut; il le déchargeait d'un pesant fardeau, le laissant maître de suivre les projets d'agrandissement médités depuis longtemps. Mais d'autres événements vinrent l'en détourner, et l'obligèrent à reprendre les armes.

Le fameux Galéas, dont le courage, l'habileté et l'astuce avaient élevé si haut la puissance de la naaison Yisconti, était mort le 4 septembre i4o2 : il se trouvait déjà légèrement indisposé lorsque la nouvelle de la défaite de Bajazet, son allié intime, lui causa un saisissement tel, qu'il tomba dans des convulsions affreuses; elles déterminèrent une grosse fièvre qui l'emporta. Le duc de Milan , qui entrait à ^ peine dans sa quarante-cinquième année, avait eu la précaution de régler le partage de ses États, qul

JTÈAN L£ M£IiyGRE D£ BOOCICAUT. 3a5

comprenaient toute l'Italie septentrionale : il réserva à l'aîné de ses fils, Jean -Marie, le duché de Milan et ses dépendances; au second, Philippe-Marie, Pavie, Verceil, Alexandrie, Tortone, Vérone et Vicence; au troisième, Gabriel-Marie, Pise, Livourne et Crémone : le plus âgé de ces trois princes comptait au plus dix-sept ans. Les Pisans se révoltèrent, dans le mois qui suivit la mort de Jean Galéas, contre son fils Gabriel et le chassèrent; mais ils ne purent se rendre maîtres de la citadelle, qui resta entre les mains des officiers du prince milanais.

Le jeune Gabriel implora l'assistance de son beaufrère, le duc d'Orléans, qui , dans ce moment, gouvernait la France; celui-ci donna l'ordre à Boucicaut de voler au secours du fils de Galéas, et d'user de tous ses moyens pour le rétablir dans ses États. De leur côté , les Pisans demandèrent la médiation du maréchal, qui se rendit dans leur ville accompagné de deux galères seulement et de trois cents hommes de troupes. Soit perfidie, soit malentendu , les Pisans fondirent sur un de ces navires , qui était entré dans l'Arno, s'en emparèrent, prirent quelques Génois et le jeune Desbarres, neveu de Boucicaut. Les historiens italiens ont représenté cette surprise comme une défaite essuyée par le général français; mais si le maréchal s'était rendu à Pise dans l'intention de livrer des combats et de soumettre les rebelles par la force, il aurait amené avec lui plus de trois cents soldats.

Boucicaut , craignant d'engager la France dans une guerre générale, s'il agissait trop vigoureusement con-

3l6 JEAir LE MEINGRE DE BOUCICAITT.

tre lesPisanSy regagna son gouvernement, emmenant Gabriel, auquel il offrit un asile honorable. Ce jeune prince, d'un caractère timide, paraissait fort dégoûté du monde et des tracasseries inséparables du pouvoir. T^ Meingre, voyant ces dispositions, l'engagea à se soustraire d'une manière définitive aux ennuis qu'entraîne après elle la souveraineté, pour goûter les douceurs de la vie privée. Gabriel Yisconti, docile i ses conseils, vendit aux Florentins la ville de Pise ainsi que la citadelle, restée toujours entre les mains des officiers milanais ; il fit à la France la cession de Livourne pour 100,000 florins de capital. Grâce à l'acquisition de Livourne, la république de Grénes devenait l'arbitre du commerce de toute l'Italie.

Les Florentins voulurent se mettre en possession de leur nouvelle annexe, mais ils furent repoussés et battus complètement par les Pisans. Boucicaut fut plus heureux; il entra sans difficulté dans Livourne, dont les habitants se virent avec plaisir placés sous la domination d'une puissance qui saurait les défendre contre les tyrans de la péninsule. Le maréchal . fit travailler incontinent aux fortifications, depuis « longtemps négligées : au bout de deux mois, la place ^ se vit en état de soutenir un siège en règle.

Le gouverneur fut bientôt après rappelé en France; ^ le motif n'en est point connu : on le voit à Paris ea^ i4o5; il accompagna la reine et le dauphin lorsqu'i sortirent de l'hôtel Saint-Paul à l'approche du duc d Bourgogne(i).Ilavait laissé, pour le remplacer duran

(1) Moine de Saint-Denis , 1. 1, p. Ssa.

JEAir LE MEIKGRfi BE BOUCiCAUT. 3^7

son absence y Gilbert de la Fayelte. fioucicaut rentra dans son gouvernement vers la fin de i4o6; il y trouva tout paisible, en dépit des machinations in^ cessantes des partisans de Luzardo. Délivres de l'anarchie, vivant dans Taisance sous la protection de la France et sous la garde d'un homme ^ussi bon administrateur que valeureux guerrier, les Génois purent donner à leur commerce une extension merveilleuse et rétablir leur crédit sur des bases inébranlables. A cet edet, ils fondèrent la fameuse banque de Saint-Georges, qui demeura pendant plusieurs siècles la ressource la plus sure de l'État. Cet établissement, le plus ancien de ce genre, fut créé sous le régime français et ^ous les auspices de fioucicaut, qui reçut le diplôme de régent honoraire. Gomme il n'entre pas dans notre sujet de publier les statuts de la banque de Saint-Georges, nous renvoyons à l'historien Foglietta , livre IX, page 895, les lecteurs qui seraient curieux de les connaître.

Dans la même année (1407), la France, l'Ecosse, r£spagne et Chypre chargèrent fioucicaut d'agir auprès du pape fienoît XIII afin d'éteindre le schisme. Le maréchal, enflammé d'un véritable zèle pour la religion, gémissait de ces querelles si fatales au repos de la chrétienté : il se mit en mesure de justifier la confiance que l'on montrait en sa droiture; il supplia Benoit de se rendre une seconde fois à Oénes ou à Savone, afin de se concerter ensemble sur les moyens de rendre la paix à l'Église, lui annonçant, de la part du roi de France son maître, que l'on abandonnerait une seconde fois sa juridiction s'il se refusait

3a8 JEAN LE MEINGRE DE BOUOiGAUT.

aux arrangements tant désirés. L'Allemagne, l'Angleterre , la Flandre et la Hongrie faisaient la même injonction à l'autre pape Grégoire XII.

Pressés de tous côtés , les deux compétiteurs convinrent de se rendre à Savone : Benoit y vint en e£fet, accompagné de onze cardinaux et de six galères; il débarqua sur la jetée de Gènes le surlendemain , et officia dans l'église de Saint-François pour célébrer la fête de la Nativité (1407); il se retira ensuite à Porto- Venere. De son côté, Grégoire XII offrit d'ab« diquer, à condition de conserver, sa vie durante, avec le titre de patriarcbe de Constantinople, deux évéchés dans les États de Venise, et l'archevêché d'York : les cardinaux de son obédience lui garantirent la réalisation de ces demandes; mais le surlendemain , sur un prétexte des plus frivoles, Grégoire se dédit Aucun moyen ne put parvenir à faire aboucher ensemble les deux rivaux; ils assignèrent, pendant six mois, le jour, le lieu d'une conférence, sans jamais se réunir. Cette conduite indisposa les princes de la chrétienté : le conseil de France fit publier, à Paris et dans les provinces, une déclaration par laquelle le royaume allait se soustraire à l'autorité de Benoit XIII,. et ne reconnaîtrait pour pape que celui qui serait=i élu au prochain concile général. Pierre de Luna venait^ de perdre son plus fidèle protecteur, I^uis d'Or-^ *éans, assassiné par les ordres de Jean sans Peur.

La déclaration de la cour de France fut un coup^ de foudre pour Benoit; ne pouvant contenir sa co— • 1ère, il adressa à Charles VI des bulles pleines de -^ menaces, rédigées dans les termes les plus o£Fen<

jeàN LE MEINGRE DE BOUGICAUT. Sag

sniits. Ces bulles étaient renfermées dans une masse très-volumineuse de papiers, et bien scellées; elles furent portées à Paris par deux palefreniers de Técurie du pape, qui les remirent à un clerc du palais, et s'échappèrent au plus vite. ( Moine de Saint-Denis , pag. 368.)

On déroula, non sans une peine extrême, cette liasse de papiers, et Ton trouva au fond les bulles dont nous parlons. La lettre d'envoi faisait mention du nom des deux palefreniers chargés du message : on fit courir après ces deux hommes^ mais ils échappèrent à toutes les poursuites. Le conseil s'assembla ; les princes du sang, le chancelier, le président, le recteur et les principaux conseillers de l'université y furent admis. On y lut les bulles de Benoît : la lecture étant terminée, Jean Courte-Cuisse prit la parole au nom de l'université, et qualifia ces bulles atten^ iatoires à la majesté du trône et aux libertés de l'Église gallicane; il conclut à ce que le roi en poursuivit l'auteur. Le chancelier recueillit les suffrages à l'issue du discours de Jean Courte-Cuisse : les avis furent unanimes en faveur des conclusions du rapporteur. Le chancelier remit ensuite les bulles aux secrétaires du roi, qui les percèrent de leurs canifs et les jetèrent à terre : le recteur de l'université, les ayant ramassées, les lacéra devant l'assemblée. La séance étant levée, un secrétaire du roi partit pour Gênes, et apporta à Boucicaut l'ordre d'arrêter sans délai Benoit et de le garder à vue , pour qu'il ne pût aller transférer ailleurs son prétendu siège. Benoit, instruit, on ne sait comment, de l'expédition de cet

33o JEAN LE MEINGUE DE BOUCIGAUT.

ordre y monta sur ses galères quelques heures avant l'arrivée du messager, et fut assez heureux pour échapper au maréchal, dont il redoutait le caractère inflexible. Le fugitif resta en mer trois moiseatierSi en compagnie de ses onze cardinaux, croisant devant les côtes de la Toscane et dans la mer de Sidle, sans savoir où aborder, car aucun prince ne voulait le recevoir : il tenait le consistoire assemblé à bord de son vaisseau , et lançait des excommunications contre tous les potentats de la chrétienté. Enfin, le manque de vivres l'obligeant de quitter ces parages, il franchit le détroit de Bonifacio, entra dans le golfe du Lion , et vint prendre terre dans un petit port du Roussillon, appartenant au roi d'Aragon, resté fidèle à sa cause par esprit de patriotisme (Benoit était Aragonais). Enfin, il établit son siège à Perpignan. Boucicaut éprouva un regret infini de n'avoir pu arrêter Pierre de Luna, dont il aurait sans doute obtenu la démission à force de menaces. Ainsi se serait terminée cette querelle qui entretenait l'agitation en tous lieux , et principalement à Gènes ; car les parti* sans du pape de Rome s'unissaient aux arais de Luzardo pour décrier la domination française. Le maréchal comprimait les factieux par des actes d'une sévérité extrême : il voulait enchaîner rinconstance des Génois au moyen des bourreaux et des supplioesi pensant qu'on ne pouvait gouverner les Italiens qu'avec une verge de fer; mais les esprits avaient changé depuis deux années. Cette dureté^qui d'abord avait comprimé le peuple, ne faisait plus que l'irriter aujourd'hui. Le Meingre crut pouvoir le ramener à

JBÀlf LE MEJNGAE DE BOUCICA.17T. 33 1

Tobéissance en frappant les têtes les plus élevées : la première fut celle de Gabriel Vîsconti. Ce prince, après avoir vendu Pise aux Florentins et Livoume aux Français , se retira auprès de ses deux frères, Jean-Marie et Philippe-Marie; mais, n'ayant pu s'accommoder avec eux, il vint s'établir à Gênes, sur l'invitation de Boucicaut. Jeune et dépourvu de sagesse, il ne tarda point à tomber dans les pièges que lui tendirent les ennemis du régime français : il ne craignit point de se lier avec eux. Les conjurés se servaient de son nom pour augmenter le nombre de leurs partisans ; ils voulaient l'ériger en chef de parti , afin de l'opposer à Charles VI. Le vice- roi, instruit de ces menées, enleva Visconti de sa demeure , et le retint prisonnier dans le palais du gouvernement; usant envers lui de tous les égards possibles, et promettant même de lui rendre la liberté dès que la ligue aurait été dispersée sans retour. Le maréchal sortit de Gênes, fondit sur Malaspina, seigneur de Novi, un des principaux conjurés, dissipa ses troupes et le fit prisonnier : on saisit sur ce baron une correspondance qui compromettait gravement Gabriel Visconti, et le montrait comme l'unique moteur de la coalition , dont le but était de chasser les Français de la Ligurie. Dans cette correspondance, Visconti proposait d'introduire l'ennemi au sein de la ville, en livrant lui-même aux troupes milanaises une des principales portes. Le gouverneur, prompt dans ses déterminations, mit en jugement Gabriel, et lui fit trancher la tête, comme coupable de haute trahison. Les Mémoires sur Boucicaut, écrits par un oon-

33'i JEAN LE MEmCHE DE BOUGICAUT*

temporain , dépeignent le fils de Galéas comme un criminel à qui les lois d'aucun pays n'auraient pu accorder de pardon. Foglietta, Corioel Muratori dé- ! plorent sa triste fin , sans dire un seul mot pour sa ' justification; mais ils finissent par assurer que le principal motif du maréchal, en Tenvoyant à la mort| fut de se dispenser de payer à Gabriel le restant de 100,000 florins qui lui revenaient pour la cession de Livourne. La loyauté bien reconnue de Boucicaut repousse victorieusement cette accusation : ce fut moins à l'intérêt personnel qu'au maintien de l'autorité du roi de France, son maître, que le maréchal immola ce malheureux prince; l'avarice était si éloignée de son caractère, qu'il ne laissait point passer un seul jour sans donner des preuves éclatantes de son désintéressement et de sa libéralité (i). Quoi qu'il en soit, cet acte d'une justice trop rigoureuse produisit un effet opposé à celui que Boucicaut en attendait. Dès ce moment les intrigues se renouèrent avec plus d'activité. Luzardo, retiré au fond du Montferrat, redevint l'âme de tous les complots : les gens de la cité le regardaient comme le génie tutélaire de la patrie; il régnait d'affection dans Gênes; tout lui fut dévoué, tout servit ses projets avec la même ardeur. Des avis secrets instruisirent Boud-

(i) Deux de ses intendants ayant été convaincus d'une maniera irréfragable de se procurer des gains illicites sur led fouroiturei de son hôtel, furent renvoyés sans être punis; le maréchal , en les diaisant, leur fît donner une année de gages : peut-être le même jour faî« sait-il jeter à la mer un voleur pris en flagrant délit sur ie court de Gênes.

JEAN LE MEINGRE DE BOUGICAUT. 333

caut de ces trames; mais, accoutumé à de pareilles entreprises, qu'il réprimait d'un signe, le gouverneur méprisa les avertissements les mieux circonstanciés; il s'imagina que les améliorations de tout genre dues à ses soins, que la tranquillité ramenée au sein de la ville de Gènes, grâce à son zèle infatigable, devaient lui répondre de la fidélité des habitants : sa ooble confiance le trahit ; le prudent Boucicaut manqua de vigilance au moment où les circonstances en réclamaient le plus.

Luzardo entretenait des correspondances dans les différentes îles de l'Archipel appartenantes à la république; il fit soulever celle de Chio (fin de i4o8), Boucicaut, toujours prêt à repousser des agressions, fit partir quatre galères chargées de troupes de débar- \ quement, sous le commandement de Conrad Doria, son amiral, guerrier aussi loya^ que brave. Doria arriva en peu de jours à Chio , dissipa les rebelles et rétablit le gouvernement royal. Dans le même instant, Novi arbora l'étendard de la révolte; le gouverneur s'y rendit en personne , fit abattre les portes , accabla les habitants de contributions. Savone ayant voulu suivre cet exemple, fut privée de ses magistrats; dix de ses habitants payèrent de leur tète le pardon accordé aux autres. Tous ces soulèvements partiels, quoique promptement réprimés , semblaient être les précurseurs d'une révolte générale.

Cependant Gènes paraissait tranquille : on y mur«

murait, mais sourdement; on y faisait en secret des

I vœux pour le rétablissement de la république : on

I détestait Boucicaut, mais on le redoutait. Celui-ci,

334 '^^^ ^^ MEII9GR£ DR BOUGIGlCrT.

voyant la sensation profonde qu'avait produite la prompte soumission de Chio , de Novi et de Savone, en conçut plus de sécurité. Avide de gloire , s^indignant de passer ses jours dans l'oisiveté, derrière des murailles, il crut le moment favorable pour exécuter un projet mûri depuis longtemps, et qui devait amener des résultats aussi utiles que glorieux. Il »'a« gissait de profiter des troubles élevés dans le Milanais, pour ranger ce pays sous les lois de la France

Galéas Visconti avait travaillé toute sa vie k mettre un terme aux querelles des Guelphes et des Gibelins; aussitôt après son trépas, ces factions, longtemps coih tenues, se livrèrent de nouveau aux plus affreux excès.

L'autorité de Jean-Marie, successeur de Galéas, fut d'autant plus méconnue, que ce prince , n'ayant au* cune des brillantes qualités de son père, affichait au contraire tous les vices qui provoquent la haine des peuples. L'âge développait en lui un caractère de férocité semblable à celui qui rendit odieux Néron et Caracalla. Suivant Corio, historien véridique, le jeune Galéas faisait dévorer par des chiens les personnes qni lui déplaisaient ; ses yeux aimaient à se repattre de ce cruel spectacle : le ministre de ses vengeances, chargé du soin de cette meute homicide, s'appelait Scarcia Giramo.

Un jour ce prince , passant de très-*bonne heun dans les rues de Milan, enveloppé de son manteau, rencontra une pauvre femme tout en pleurs; inte^ rogée sur le sujet de ses larmes, elle répondit que son mari venait d'expirer, et que le prêtre de la paroisse ne 'kit pas l'enterrer, faute de l'argent né*

cessaire pour payer les funérailles. Jean Visconti envoya un de ses officiers dire à cet ecclésiastique d'enlever sur-le-champ le corps du défunt. Le duc se rendit lui-même à l'église, assista au service, accompagna le convoi au cimetière, fit agrandir la fosse, et ordonna d'y jeter le prêtre le premier et le mort pardessus. On doit attribuer une telle action plutôt à^ cruauté naturelle, qu'à un esprit de justice. (Corio, Historia di Milano , quarta parte , p. 700.)

Jean-Marie Visconti , voyant les deux factions des Guelphes efdes Gibelins réunies contre son gouvernement; nomma commandant de Milan Charles de Malatesta, le plus brave et le plus vertueux des barons de ritalie , et remit entre ses mains l'exercice de la suprême puissance. Malatesta ne put arrêter le torrent. On venait de former contre Visconti une ligue terrible dont les chefs étaient Charles-Philippe Visconti, frère de Jean, Théodore, marquis de Montferrat, et ce chef de bande , Facino Cane , arbitre des souverains de la Lombardie.

Dans ce pressant danger, Malatesta et Jean de la Torre, les deux principaux feudataires du Milanais, ne virent pas d'autre moyen pour sauver l'État que de le mettre sous la protection de la France , et de demander Boucicaut pour vice-roi : d'après leur avis, le grand-duc envoya au plus vite son chancelier vers le maréchal pour lui proposer le gouvernement de Milan (1409).

Cette offre flattait trop l'ambition et les désirs du général français pour être repoussée : il se mit incontinent en mesure d'aller prendre possession de son

336 JEAN LE MEINGRE DR fiOUGICAUT.

gouvernement , bien résolu de ne rien négliger pour rétablir la tranquillité dans Milan , comme il l'avait rétablie dans Gènes. Le Meingre n ignorait pas que les. princes d'Italie devenaient chaque jour plus jaloux de l'influence que la France acquérait au delà des monts ; instruit depuis longtemps de ces projets hostiles , il ne cessait de demander au conseil de Charles yi un renfort de troupes : les maladies, ouïes diverses expéditions, avaientdiminué de moitié les deux divisions venues avec lui en Ligurie; ce qui restait suffisaità peine pour fournir les garnisons de Gênes et des autres places fortes de la république. Le corps de six mille arbalétriers formé par ses soins, et tenu constamment au complet, n'inspiraitpas une confiance absolue. Boucicaut engagea les habitants des trois vallées qui élevaient beaucoup de chevaux, à fournir deux mille cavaliers, et leur promit une solde très-forte; il reçut de France douze cents soldats, la moitié nobles ou écuyers. Quelque insuffisant que fût ce secours, il lui prouvait du moins qu'on ne l'avait pas entièrement oublié.

Le maréchal nomma Heugues d'Auvergne commandant de la ville de Gènes pendant son absence y lui laissant quinze cents hommes dont cinq cents Français; il emporta une somme considérable , destinée au payement de son armée : les soldats italiens exigeaient une religieuse exactitude pour l'acquit de leur solde. Arrivé à Novi le i3 juillet 1409, Boucicaut y concentra onze mille hommes dont quatre mille à cheval , puis il se dirigea vers Milan ; mais de grands obstacles l'attendaient avant de pénétrer dans cette

JEAN LE MEINGRE DE BOCCICAUT. 337

Ci nitale. Alexandrie voulut d'abord arrêter sa marche : la place fut prise de vive force; le vainqueur battit le surlendemain les confédérés, se rendit maître la semaine suivante de la ville de Plaisance , et culbuta dans le Pô une division ennemie; enfin, après avoir enlevé Pavie, en dépit de l'opiniâtre résistance de San Pietro, lieutenant de Facino Cane, le maréchal entra en triomphe dans Milan , sans pouvoir néanmoins s'emparer de la citadelle, occupée par les gens du parti des Guelphes.

Jean-Marie Visconti lui prodigua les démonstrations de la plus vive reconnaissance. Ayant assemblé dans son palais les notables et le clergé du Milanais, il se déclara, en leur présence, feudataire delà couronne de France, et fit planter sur la principale porte delà ville l'étendard des lis, en signe de vasselage. fioucicaut, représentant Charles VI, reçut le serment de fidélité, et prit possession du gouvernement de Milan. Les annalistes italiens rapportent, à cette occasion, un fait assez singulier : ils assurent que Boucicaut fît jeter dans les rues de petites monnaies à son effîgie. Ce triomphe fut, hélas! de courte durée; car on apprit le surlendemain, 6 septembre, que la plus horrible révolution venait d'éclater dans Gènes.

Luzardo , ce personnage dangereux quoique invisible, instruit que Boucicaut se préparait à partir pour le Milanais, s'était rapproché de Gênes; il avait même trouvé le moyen de se cacher dans un des faubourgs et de tromper la vigilance active du gouverneur. Du fond de sa retraite le proscrit guidait ses compatriotes dans leur conduite; il recommanda surtout d'étouffer

T. IV. ' aa

338 lEkN LE MKINGRE DR BOUClCiUT.

les murmures, afin de mieux tromper les Français j et de leur inspirer une fausse sécurité; en même temps il instruisait le marquis de Montferrat ctFàcino Cane des moindres démarches du vice-roi : enfin le Meingre partit pour Novi , où il rassemblait ses divisidhs. Le calme le plus parfait paraissait régiier datis la métropole : les conjurés, c'est-à-dirfe presque tous les habitants, furent retenus d'abord par la crainte de la garnison et du voisinage de Boucicaùt, qui ail moindre désordre serait accouru dans la ville; ih voulaient le laisser s'éloigner, et n'agir que lorsquHls auraient acquis la certitude d'être appuyés en tethpS utile par l'armée des confédérés, forte de douze mille combattants. On distinguait parmi ses chefs : Philip];)^ Visconti, Théodore, marquis de Montferrat, François de Gonzague, seigneur de Mantoue, Pandolphe, tyhltoi de Brescia , (iabriel Fondolo , gonfalonier de Crémoilé, et Facino Cane, seigneur de Vérone : ce dernier nourrissait à l'égard de Boucicaut un ressentiment profond. Le maréchal méprisait tellement cet Italien, jadis chef de bandits , qu'il refusa de se battre à outrance contre lui, en disant qu'un chevalier français ne pouvait se mesurer avec un brigand couvert diB crimes : le vice-roi poussa l'outrage jusqu'à dépêche^ vers Facino Cane un valet de ses écuries, pourltli annoncer que si ses soldats le prenaient les armes à h main, ils avaient l'ordre de le pendre à Uti arbre comme un voleur.

A la nouvelle que Boucicaut avait levé le camp de Novi , la ligue des confédérés se concentra sur la Seda, franchit le Tésin, et vint établir sa ligne de dé-

ff

lÈkfK tE MFJNGRE DE BÔUCltAW. SSq

fenseà Binasco^ comme pour couvrir Milatt. Le maréchal se montra très-joyeux en apprehant que les généraux alliés avaient concentré leurs forces sur un seul point : il accourut, décidé à leur livrer bataillé, s'avança au delà de Pavie, et prit position non loin de cette ville, annonçant la ferme résolution d'attaquer Tennemi le lendemain matin. Mais pendant la nûît Fartnée italienne, s'étant disloquée , opéra un mouvement sur les.deux flancs des Français. Les confédérés abandonnèrent leur camp , en laissant dans les bivouacs quelques centaines d'archers chargés d'entretenir la même quantité de feux : ils se partagèrent ensuite en deux divisions. La prethiète , forte de six liiille hommes, commandée par le marquis de JVIontferrat, se jeta sur la droite de Milan, repassa le Tésin, là Sezia, le Pô à Casai, capitale des États de Théodore , descendit par Nizza , Acqui , et envahit la rivière de Gênes par la vallée de Voltri. La seconde division, formée des bandes de Facino Cane, se jeta sur la gauche, et franchit TAdda.

Obligé de décrire un long circuit afin de dérober sa marche à Boucicaut, Facino Cane, qui commandait ce dernier corps, ne parvint à la vallée de Recco que longtemps après l'arrivée du marquis de Montferrat. Le maréchal , n'ayant en vue que de se rendre itiaître de la capitale de la Lombardie, se laissa tromper complètement sur la manoeuvre opétée sur ses flancs. Il attaqua le camp le lendemain ; les archers chargés de le défendre firent quelque i'ésistancé, furent battus, et se replièrent en désordre sur Milan. Boucicaut les prit pour l'arrière-garde eiittetoie , âc-

sa.

34o JEAN LE MEINGRE DE BOCGICAUT.

céléra sa marche , et entra dans la ville sans avoir livré bataille, oubliant trop légèrement , dans les premiers soins de sa conquête, celui de veiller aux mouvements de l'armée de Théodore, qui venait de disparaître devant lui. Le marquis de Montferrat avait été retardé par les nombreux ruisseaux et rivières qui barraient sa marche; enfin il déboucha par la vallée de Voltri, et parut eu vue de Gènes. L'approche de ces troupes donna l'élan aux habitants; ils coururent au palais ducal, massacrèrent la garde et sonnèrent la grosse cloche, signal d'alarme et de ralliement. Le peuple s'assembla dans les rues ; Luzardo et les principaux conjurés s'emparèrent de la porte du Levant , et firent entendre les cris de vii^e la liberté ! P'we la république!

Heugues d'Auvergne, vice-gouverneur, était accouru pour s'opposer à l'entrée du marquis de Montferrat; voyant toute la ville en insurrection , il comprit l'impossibilité où lui et les siens seraient de conjurer l'orage avec le peu de forces laissées à sa disposition. II envoya plusieurs officiers ordonner aux postes isolés de se replier sur le Castelletto , et lui-même en prit le chemin à travers les flots du peuple , qui vomissait les plus affreuses imprécations ; mais sa fière contenance intimida les mutins. Heugues d'Auvergne avançait très-lentement, ne pouvant se frayer un chemin que par la force. Quelques habitants étrangers à la révolte, distingués par leur rang et leur fortune, se tenaient auprès de lui pour le garautir de la fureur populaire. Enfin, après un trajet très-difficile, le vicegouverneur parvint jusqu'aux portes du Castelletto ,

fEAN LE MËINGRE DE BOUCIGAUTé 34 K

défendues par toute la garnison française. Il allait se réunir à elle, lorsqu'un pàtre|de la vallée de Polcevera, dont le frère avait été pendu deux jours auparavant pour un crime capital, s'élança de la foule et abattit, d'un coup de masse, le vice-gouverneur; il se jeta sur son corps, le mit en pièces, et en partagea les lambeaux avec les autres forcenés (3 septembre i4o9)« La mort de Heugues devint le signal du massacre : on se répandit dans les rues , et l'on égorgea tous les Français qui couraient se rallier au Castelletto ; quelques-uns vendirent chèrement leur vie. Les Génois, dans le délire de la joie, célébrèrent ce jour horrible par des excès bachiques, ne cessant de dire qu'ils avaient conquis leur indépendance. Vers le soir les meneurs s'assemblèrent au palais ducal, sous la présidence de Luzardo, qui se croyait déjà doge; mais les espérances de ce chef de parti furent déçues : la majorité pensa qu'il valait mieux nommer le marquis de Montferrat gouverneur de Ciênes, sans rétablir le dogat; cette élection se consomma au milieu du plus affreux tumulte. Le jour suivant Théodore entra dans la ville, accompagné de six mille hommes : les Génois désiraient que ces troupes demeurassent campées aux barrières; mais les Français, toujours maîtres du Castelletto, inspiraient des craintes sérieuses au marquis de Montferrat, qui tenait à les expulser de cette citadelle.

Le premier acte d'autorité du nouveau gouverneur fut de demander 200,000 florins pour payer ses soldats, qui commençaient à murmurer. Le lendemain de l'installation de Théodore , Facino Cane

343 ^EiN LE MEUTGRE DE fiOUGIGADT*

parut du côté du couchant avec quatre miUe com^ battants , la plupart vagabonids organisés , qui depuis quinze ans tenaient le Milanais dans un edrai pefr pétuel. Les Génois, épouvantés , supplièrent le mar*^ quis deMontferrat de s'opposer à Tentrée de ces trou* pes. Théodore sortit au-devant de Facino Cane^ et l'invita à se retirer , en disant que les Génois le remerciaient de son appui, qu'ils avaient secoué If joug de la France, et que la révolution était consoipmée. Facino Cane répondit : a Nous ne sommes pas ' venus du fond de la Lombardie pour saluer les remparts de Gênes , et revenir ensuite sur nos pas ; nous voulons admirer de près les beautés que renferuie cette illustre cité y et recevoir une indemnité capable de couvrir les frais de la guerre. » En effet, les bandits italiens n'avaient suivi leur terrible commandant que dans l'espoir de piller l'une des villes les plus opulentes de la chrétienté. Théodore s'empressa de rapporter aux patriciens et au peuple assemblé la réponse du général. Cette communication glaça d'épouvante tous les esprits. Gènes se trouvait dans la position la plus critique : elle avait dans son sein les six mille soldats de Théodore; quinze cents Français occupaient sa citadelle, et quatre mille Italiens assiégeaient ses portes; et c'est au milieu de tous ces " étrangers qu'elle criait : Liberté! qu'elle se félicitait d'avoir brisé ses chaînes!

Le marquis de Montferrat sortit une seconde fois , accompagné d'une députation de notables ; on offrit à Facino Cane une indemnité pour les frais de la guert^e* à condition que sa division resterait hors de la viU^.

J£AZ( LE MEIKGRS D]S 9PUÇIG41IT. 343

Ce chef açcepU, après s'être fait prier un jour entier; il finit par demander 6oQ)Pop florins , somme éporme , le double de la solde que l'État de Gènes payait chaque année à la garnison française. On se récrij^; Facino Cane déclara que si on ne lui apportait pas les 6qo,ooo florins dans le délai de deux heures, il enfoncerait les portes et entrerait malgré le& soldats de Théadore. Les habitants, menacés de voir leur viUe devenir le théâtre d'une lutt^ sanglante , con^ntirent à payer la rançon exigée si Ipirutalement; et comme le numéraire manquait, carie nouveau goqverneur savait déjà pris aoo,ooo florins, on fut obligé de fournir la inoitié en bijoux et en joyavix. Les condottieri se retirèrent assez satisfaits, et regagnèrent la Lombardie , en ravageant tous les lieux qu'ils traversaient.

Boucicaut apprit la nouvelle du soulèvement de Gênes et de son occupation par Théodore, cinq jours après avoir reçu le serment de fidélité de Jean-Marie Visconti : rien ne pourrait peindre son étonnement. Sa résolution l'abandonna un instant. 11 quitta Milan 9 et commit une nouvelle faute en y laissant une garnison de neuf cents hommes^ Le maréchal reprit 1^ route de la Ligurie avec le reste de ses forces ; mais le premier jour de marche, la désertion se mit dans SQU armée, composée en niajeure partie de soldats italiens, qui lui étaient restés fidèles tant qu'ils l'avaient vu heureux. Arrivé auprès d'Alexandrie, Boucicaut rencontra Facino Cane qui revenait de Gênes; il l'attaqua impétueusement: le combat fpt opiniâtre, et dura plus de quatre heures. L'historien Stella dit

344 Jl^^^ ^^' MKIMGR£ DK BOUGICAI/T.

que le maréchal fut vaincu, mais les autres annalistes critalie assurent que la bataille demeura indécise : aucim parti ne put s'attribuer un avantage décisif. Les deux armées battirent en retraite, chacune de son côté. Boucicaut s'arrêta auprès des rives de la Stura, pour se concerter sur les moyens de réduire Gènes et d'en chasser Théodore; il tenait conseil avec ses officiers, et. les consultait sur cette grande question y quand on vint lui apprendre que ce même Jean-Marie dont naguère il avait reçu le serment de fidélité s'était révolté à sou tour. Le mouvement s'opéra à Milan de la même manière qu'à Gènes : les neuf cents hommes de garnison laissés par le maréchal furent assaillis et exterminés; le lâche Marie Visconti fit dévorer plusieurs de ces Français par ses chiens, en présence d'une populace aussi féroce et aussi stupîde que ce tyran. Le drapeau de Charles VI fut arraché de dessus la porto principale, et traîné dans les rues à la queue d'un mulet.

Le maréchal, craignant d'être enfermé dans le pays d'Alexandrie, se retira en Piémont ^ désirant se mettre en position de pouvoir communiquer avec la France et de recevoir les divisions qu'on lui promettait. Il dépécha à Paris deux de ses chevaliers pour deman* der quatre mille hommes de bonnes troupes, se faisant fort de reconquérir Gênes au moyen de ce renfort : il passa l'hiver de 1 4 lodansle Piémont, toujours en haleine et toujours harcelé. La cour de France se trouvait hors d'état de lui envoyer les moindres secours. La porte de la Ligurie y avait été vue d'un œil indifférent. Le maréchal reçut seulement quelques

centaines d'hommes d'armes; il obtint d'Amédée, comte de Savoie , un millier de soldats, à l'aide desquels il se maintint une année entière en Italie. Étant parvenu à rassembler quatre mille combattants au printemps de 1 4 1 1 , il reprit l'offensive et rentra dans la rivière de Gênes , espérant trouver de nouvelles ressources à Porto-Fino et à Porto- Venere , occupés encore par les garnisons françaises : malheureusement le manque de vivres avait obligé celle du Castelletto à capituler.

L'apparition du maréchal aux portes de Gênes jeta l'épouvante parmi les habitants de cette grande ville. Boucicaut parvint à se ménager des intelligences dans Savone : il se présenta devant la place avec la certitude d'y être reçu; mais le marquis de Montferrat, ayant été prévenu à temps, prit les mesures nécessaires pour faire échouer l'entreprise. Le maréchal fut reçu à coups de traits ; l'assaut, tenté sur plusieurs cotés, ne fut point couronné de succès. Cet échec découragea ses partisans; le petit nombre d'Italiens demeurés fidèles à sa fortune l'abandonna; il ne lui resta que les Français et les Savoyards, formant à peine quinze cents hommes en totalité. Il sortit de la rivière de Gênes, culbuta les troupes de Facino Cane, qui voulaient lui couper la retraite sur le Piémont, rentra en Savoie, et atteignit les frontières de France dans le mois de juillet i4ii-

Ainsi finit l'occupation de la Ligurie , après douze ans de possession. Les historiens italiens attribuent la perte de Gênes à l'extrême sévérité de Boucicaut ; il fallait plutôt l'attribuer à son inconcevable sécurité ,

346 JEAN LE MËINGRE DK BOUCIGAUT.

qui lui fit entreprendre Texpédition de Milan; car tout ce qui se passa au sein de la république après le départ du maréchal justifia pleinement la rigueur qu'il avait déployée durant sa vice-royauté.

A peine Gènes eut-elle payé près d'un million de florins aux troupes étrangères, qu'une sédition épouvantable éclata dans ses murs. Les Guelphes et les Gibelins, comprimés pendant le régime Irançais, firent revivre leurs querelles au mépris des injonctions de Théodore, qui, n'ayant pas la fermeté de ^OMcicaut, eut à souffrir des outrages sanglaqts : l'anarchie la plus affreuse désola la cité deux années entières, sous les yeux mêmes du marquis de Montferrat. La misère remplaça l'état florissant dans lequel la population vivait trois ans auparavant. Savone s'étant révoltée, Théodore marcha contre les rebelles; mais les Génois, profitant de son absence , se soulevèrent, le âo mars i^i^^ et massacrèrent son lieutenant comme ils avaient massacré celui de Boucicaut. On chassa les troupes italiennes; Georges Adornei frère d'Antoine, fut élu doge par acclamation , et porté en triomphe au palais ducal. Six mois après éclata une nouvelle révolution, qui dura plus d'un an : Gènes nagea dans le sang, et perdit la cinquième partie de ses habitants. Des forcenés massacrèrent dans les rues Luzardo , qu'ils accusaient de trahison. Georges Adorne, naguère porté au dogat avec enthousiasme, fut trop heureux d'échapper à la mort : on lui donna pour successeur, le 29 mai 141S9 Barnabe Goano. Le nouveau magistrat suprême se vit expulsé du palais ducal le i^' juillet de la même finnée^

JfiAN LE Mi:iI^6RB P£ BOUCIG)VUT. 34?

et remplacé par Thomas Fregose. Nous ne pousserons pas plus loin nos remarques; nous ajouterons seulement que dans l'espace de quinze ans Gènes compta douze gouvernements différents, et que la plupart de ses citoyens eurent à regretter la sévérité de Bouçic^ut autant que son administration éclairée.

Jean-Marie Yisconli, qui avait trahi si lâchement les Français, fut poignardé, le 16 mai i4iî^> dans l'église de Sain t-Gothard à Milan, parles deux frères Bancio, officiers de son palais. Facino Cane, longtemps r^nnemi de ce Visconti , venait de se réconcilier avec lui, et de le prendre sous sa protection. Atteint depuis longtemps d'une maladie incurable, il tomba dans un violent accès de colère en apprenant la nouvelle de ce meurtre, et expira quelques heures après, vers l'âge de trente-six ans. Enfin, pour achever ce qui concerne la destinée des fauteurs de toutes ces révolutions, nous dirons que Théodore, marquis de Montferrat, dépouillé d'une partie de ses États, mourut à Mon tcalvi, le 1 4 septembre i4i8, assez misérablement. Dès ce moment Gênes perdit sans retour la prépondérance que l'administration de Boucicaut lui avait assurée : l'île de Corse se détacha de la république ; l'île d'Elbe imita cet exemple. Venise s'empressa de profiter d'une circonstance aussi favorable pour reprendre l'empire de la Méditerrçinée, et abaisser une seconde fois son ancienne rivale (1).

(i) Voyez , pour Tépisode de Toccupalion de Gênes par les Français , les Mémoires sur Boucicaut. —r Foglietla, voL |, \n-S^, depviis la page 3^9 jusqu^à 4o3. — Corio, Historia di Milano, iD-4°, depuis la page 693 jusqu'à 699. — Muratori, Anoali d'Italia, t. IX, dçpi|is ^ p^|;ç i

'^^S 3f.KS LE HEINGRë i>K BOUCICA.UT.

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