LIVRE V
Boucicaut arrive à Paris en i4ii< — Le roi le nomme commandanl des troupes rassemblées sous les murs de la capitale. — Le Meingre disperse l'armée des princes confédérés du parti Orléanais. — U est élevé à la dignité de premier maréchal de France.
Boucicaut arriva à Paris les derniers jours de juillet ï^iï. Les esprits étaient trop agités pour qu'on pût s'occuper de la perte de Gênes : dans tout autre moment cet événement aurait fixé l'attention publique; à peine le remarqua-t-on. Le maréchal venait de quitter un théâtre livré à des désordres effrayants; sa destinée l'entraînait sur une scène encore plus tumultueuse.
L'assassinat du duc d'Orléans avait été le signal de la guerre civile; le duc de Bourgogne ne craignit pas de faire publier l'apologie de son crime. A la faveur de l'effroi général, il s'empara violemment du pouvoir, et l'exerça en véritable despote; mais sa hauteur et sa morgue indisposèrent les autres princes du sang, qui s'armèrent pour venger plutôt leur vanité blessée que le meurtre de leur parent. Les ducs de Berri et d'Àlençon se mirent à la tête de la ligue de Gien ; et, afin de donner à leur fédération armée une
jusqu'à 53. — Georgius Stella , depuis la page 64 jusqu'à io3, — Jof* tiniano, in-40, depuis la page 161 jusqu'à 174. — Paolo Interiano, depuis la page i5i jusqu'à iSS, etc.
JEAN LE MKINGRE DE BOUCJCAUT. 349
apparence légitime, ils placèrent en première ligne les enfants de Louis d'Orléans, qui depuis trois ans , demandaient justice de l'assassinat de leur père sans pouvoir l'obtenir. Valentine mourut de chagrin en voyant impuni un attentat aussi horrible.
Charles, l'aîné des enfants de Louis d'Orléans, atteignait sa vingtième année : c'était un prince savant, d'un caractère doux et de mœurs simples; il fallait un devoir aussi sacré que celui de poursuivre le châtiment des meurtriers de son père , pour le déterminer à devenir chef de parti. Ayant perdu, en i^og, sa femme Isabelle, fille de Charles VI et veuve de Richard, Charles épousa, au commencement de i4io. Bonne, fille de Bernard, comte d'Armagnac, le plus puissant baron de la Guienne, fameux par ses exploit s en Italie et dans le midi de la France , où il avait enlevé vingt places fortes aux Anglais : la ville de Bordeaux elle-même se vit réduite à lui payer une contribution de 200,000 florins.
Ambitieux au dernier degré, d'Armagnac devint le principal mobile de la faction opposée au duc de Bourgogne , et lui donna son nom. Pour le perdre dans l'opinion publique, les amis de Jean de Nevers l'accusaient de vouloir placer son gendre sur le trône, au préjudice des héritiers naturels de la couronne. De son côlé, Jean sans Peur s'emparait de la personne de Charles VI, et s'en servait comme d'une arme meurtrière pour frapper ses ennemis. Le roi avait alors quarante-trois ans; ses accès se prolongeaient tous les jours davantage : il restait des mois entiers plongé dans un état de stupidité complète; il en sortait pour
35o JÉÀN LE MKINGRE DE BOUCICAUT.
retrouver une lueur de raison ; alors sa volonté s'annonçait (l'une manière absolue : cette particularité servait admirablement les desseins de celui qui te premier savait s'emparer de son esprit.
Le duc de Bourgogne exerçait pareillement de Tascendant sur le dauphin Louis (i), âgé de seize ans, son gendre, dont il avait gagné l'affection en favorisant ses goûts pour la dissipation. Isabeau de Bavière, immobile au milieu des partis, les regaHait froidement se déchirer; elle flottait entre les Bourguignons et les Orléanais, excitant les uns contre les autres pour qu'ils se détruisissent entre eux, et laissassent un champ libre à ses propres fureurs. Elle n'avait point rougi de s'allier au meurtrier de son beau-frère j maiï le duc de Bourgogne répudia de lui-même son alliance; car les Parisiens ^ dont il cherchait à gagner les suffrages, abhorraient cette princesse , et la faveur populaire lui paraissait bien plus précieuse que l'appui d'une reine déconsidérée.
Jamais prince ne jouit auprès du vulgaire d'un crédit semblable à celui de Jean de Nevers; cependant ses formes n'avaient rien de séduisant : il s'imaginait donner une haute opinion de son courage en prenant un visage terrible. Paradin, son historien, dit à cette occasion : ce Si la face peut témoigner de
(i) Charles VI eut cinq (Ils qui portèrent succcssivemeDl le litre de dauphin : Charles, mort en bas âge; Charles, duc de Guienne, mort en i4oo; Louis, mort en i4i5; Jean, mort en 1410» et Charles, comté de Ponthieu, qui succéda à son père sous le nom de Charlea VIL Cet homonyme de Charlrs et ce titre de dauphin, porté aucceasive* ment par ces trois princes, ont fait commettre à Vély et à ri'aulrcs historiens des erreurs trcs-fàcheuscs.
Jkàtf LK MErjfGRK DE BOUCiCilllT. 35 1
té qui est âu cœur, il semblait que le duc de Boutgy>gne n'eût voulu céder à prince du monde. » CepMdatlt toutes les actions ne répondaient pas à des dehors si menacailts , car on ne voit dans sa conduite cjfu'îtTësoltitiott et pusillanimité; mais la multitude, si Facib k tromper, regardait Jean de Nevers comme utt ^trfe surnaturel.
Ce prince régnait dans Paris bieh mieux qu'à Dijort ou à BHiges; le peuple, toujours ettrême, poussa toli àtttôur jusqu'au délire : les femmes, les hommes, le*i vieillards, portaient ostensiblement la croix de Saint- Atodré qui partageait ses armes ^ et que Toh regardait eômme le signe distinctif du parti bourguignon. Lei prêtres attachaient cette croix à leurs chasubl^eS éh disant la messe ; on en parait les enfants au berceàtlk, et les statues des saints placées aux angles des ruei. Les bouchers formaient une compagnie de cinq cent^ hommes qui servaient de gardes au tyran. Cette bande de scélérats parcourait les rues; arniés de rtiasses faîtes pour abattre les bœufs , ils s'en servaient pour assommer les passants , selon leur caprice et sotis prétexte de tuer des Armagnacs, On vit souvent le duc de Bourgogne prendre la rtiaîn de Capéluché, bourreau dé la ville , et le flatter par quelques raôtS bienveillants. Chaque fois que ce prince venait de recueillir les témoignages les moins douteux de rattachement des Parisiens , la nouvelle de quelque révolte lé contraignait de se rendre en toute hâte dans Sefe possessions de Flandre : il passait froidement au travers de violents orages sans songer que sa tête n'iétait pas à Tàbri de la foudre. Le clergé venait d'arra»
35a JEA.iy le meingre de BOUcrcAÇT.
cher pour la seconde fois les armes des mains des deux factions prêtes à se déchirer lorsque Boucicaut arriva aux barrières de Paris : il manifesta rintention de se vouer sans réserve à la défense des intérêts du trone^ en demeurant étranger aux brigues de l'un et de l'autre parti :sur ces entrefaites, le roi, ayant recouvré la santé , le chargea d'aller réprimer les courses d'une troupe armée forte de trois mille hommes qui désolait la Beauce. Le maréchal partit le soir même, au milieu de torrents de pluie et contre l'avis de tout le monde; selon lui, ce temps horrible devait le favoriser dans son projet de surprendre l'ennemi. En effet, ayant marché toute la nuit, il arriva auprès de Claye, et fondit sur les bandits retranchés dans un bois. Le combat dura cinq heures avec un acharnement soutenu. Ces hommes qu'il avait en tête provenaient du licenciement de l'armée des princes; ils se battirent comme des gens qui font métier de mépriser la vie. Boucicaut remplit, dans cette circonstance, le devoir de soldat autant que celui de général; il reçut plusieurs blessures, et remporta enfin une victoire complète. Les trois mille partisans furent exterminés; le vainqueur ne fit quartier qu'à cent d'entre eux, que l'on conduisit à Paris, chargés de chaînes : la plupart furent pendus (i4ii) (Juvénal des Ursins).
Les succès remportés sur ces brigands procurèrent quelques mois de tranquillité; mais, dans la situation des affaires, on ne pouvait espérer de voirie calme se prolonger longtemps. Le duc de Bourgogne semblait n'agir que pour amener une rupture;
JEAN LE MEINGRE DE BOUCICàUT. 353
les bouchers poursuivaient leurs criminels excès, et, au mépris de la paix signée, on ne cessait de massacrer dans les rues. Le prévôt des marchands, Culdoé , ne pouvant arrêter ces violences, quitta Paris, accompagné de trois cents notables. I^ semaine suivante, lorsqu'on s'y attendait le moins, le jeune duc d'Orléans fit paraître un manifeste pour demander au roi justice de la mort de son père; en même temps il envoya au duc de Bourgogne un cartel rédigé dans les termes les plus outrageants. Jean de Nevers répondit : « Ne pouvant laisser sur la terre un si faux , si déloyal, si mauvais traître que Louis d'Orléans, sans faire tort à la fidélité au service que nous devons au roi et à ses enfants, nous avons ordonné qu'on mit ce méchant à mort comme il le méritait, et en cela nous avons fait le plaisir de Dieu, nous avons rendu un signalé service au roi, nous avons fait une action de devoir et de justice. » Ces deux actes reçurent une très-grande publicité, et, chose singulière, c'est que le combat à outrance n'eut pas lieu.
Les deux partis se préparèrent à la guerre ; rien ne fut épargné pour se procurer de l'argent : on eut recours, de part et d'autre, aux moyens les plus extraordinaires. Le duc de Bourgogne s'empara du dépôt du parlement, espèce de caisse de consignation ; elle renfermait 49OO0 écus d'or : le prince en donna décharge au greffier. De son côté , le duc d'Orléans fit vendre sur le pont au Change, où se tenaient les marchands lombards, une paix d'église qui venait du riche trésor de son père : cette paix, d'or massif, or-
T. IV. a3
354 'VAV LB MÉIlfGB? DE BOlTGICim.
née de perles et de rubis ^ fnt achetée 36,ooo francs
(i4ri).
Le parti du duc d'Orléans se trouva sur pied le
premier ; il comptait sous ses bannières quinze mille hommes, qui se réunirent dans l'espace d'un mois. On voyait à la tête de cette armée les dups de Bénit de Bourbon, les comtes d'Âlençon, d'Armagnac, et le connétable Charles d'Albret, a qui d'un talon eloc coit. » Le duc de Bourgogne, retenu en ce moment dans ses États de Flandre, y apprit avec surprise nn événement qui aurait dû empêcher la guerre civile d'éclater. Charles VI, dans un intervalle de lucidité, venait de publier une déclaration par laquelle il expulsait des affaires publiques Jean de Bourgogne et Charles d'Orléans. Le roi nomma en même tempi un ministère composé de l'archevêque de Beims, dei évéques de Suint-Flour, de Noyou, des sires d'AufFe? mont, de Mailly, de Bambures, et de deux autres barons. Ce conseil , formé d'hommes animés de Tamour de leur pays, débuta par des réformes très-sages : il diminua les dépenses, supprima la plupart des pensions , et n'en conserva que quelques-unes , %x\ pai^ ticulier celle de Christine de Pisan, que son savoir et ses écrits avaient rendue illustre sous le règne de Charles V.
Le nouveau ministère nomma le maréchal BoucH caut commandant du petit noyau de troupes dont rÉtat pouvait disposer : l'exemple de le Meingre, resté invariable dans la ligne du devoir, rallia autour du trône d'autres chevaliers. Le conseil décida que
jB^if l^u M^maaç pç ppuGipiVf]^. 355
rentrée de ParU serait défendue aux ducs de Bourgogne et d'Orléans; on mura la porte Saint-Antoine et celle de Flandre. ]L.es ordres émanés du pouvoir Foyal n'empêchèrent pas l'armée des confédérés de marcher sur Paris ; elle ^vait pour auxiliaires les provinces du centre et du midi. Le duc de Bourgogne , toujours retenu en Flandre, résolut de redoubler d'efforts pour lutter avec avantage contre les Orléanais ; il dépécha des émissaires secrets en les chargeant de solliciter des secours de l'Angleterre; d'autres envoyés arrivaient en même temps à Londres dans l'inten- 'tion de faire des demandes semblables de la part des princes. Henri IV, que l'on appelait en France usurpateur et meurtrier de son roi, se voyait l'arbitre des deux factions qui divisaient ce pays. Lancastre se décida en faveur du duc de Bourgogne, ne doutant pas que Jean de Nevers ne Ht plus de mal à la France que le parti d'Armagnac. En conséquence, il lui envoya six mille hommes commandés par le comte d'Aruadel. Les confédérés avaient pris à leur solde cinq mille Allemands (i4i^)-
Le maréchal Boucicaut fut chargé par le roi d'aller à Gand signifier au duc de Bourgogne la défense expresse d'introduire des soldats étrangers au sein du royaume; de son côté la reine, menant une députation, se rendit auprès des ducs de Berri et d'Orléans pour les exhorter à mettre bas les armes et à licencier leurs troupes. Les princes allaient obéir, lorsqu'un incident fortuit vint arrêter ces louables dispositions.
Les Parisiens , très-attachés au duc de Bourgogne,
356 JEAN LE MEINGRE DE fiOUClGAUT.
excités par cette bande de cinq cents bouchers, se soulevèrent spontanément ^ cernèrent le Louvre, où le roi habitait avec sa famille, et obligèrent Charles YI de se séparer d'une manière éclatante des d'Armagnac et de leur appliquer les édits lancés sous le règne de Charles Y contre les grandes compagnies : le roi, en butte aux plus affreuses menaces, se vit contraint de donner cette déclaration. Dès ce moment les Orléanais furent regardés comme les ennemis de l'État, et le parti de Jean de Nevers eut l'avantage de paraître défendre l'autorité souveraine. Jamais on ne vit mieux le pouvoir magique du nom du roi : la scène changea de face dès que la déclaration de Charles YI parut; les provinces, qui jusqu'alors avaient soutenu les Orléanais contre les Bourguignons, refusèrent de les servir contre le monarque ; les princes ne trouvèrent au sein des villes que des adversaires décidés : les féodaux, plus clairvoyants, demeurent fidèles à la fortune du duc d'Orléans. L'armée réunie sous les bannières de ce prince continua sa marche vers Paris; elle fit paraître un manifeste, rédigé en termes pompeux : on y déclarait que cet armement n'avait pour but que d'affranchir le roi de l'espèce d'esclavage dans lequel le parti bourguignon le tenait
(i4ia).
Le voisinage de l'armée des feudataires augmenta la confusion qui régnait dans Paris; les habitants imploraient l'assistance du duc de Bourgogne, adressant au ciel les plus ferventes prières pour hâter son retour. On ne cessait de faire des processions; k celle du 8 septembre, on vit quarante mille péni-
JEAN liE, MEIJDÎGRE DE BOUaCAUT. 357
tents pieds nus traverser des flots de peuple : cette particularité, rapportée par Juvénal des Ursins, peut donner une idée de la population de la capitale au quinzième siècle. Enfin, Ton apprit que Jean de Nevers accourait au secours de Paris. Ce prince avait rassemblé cinquante mille hommes entre les rives de la Scarpe et de l'Escaut; les habitants de Bruges, de Bruxelles, d'Ostende, d'Alost, de Termonde, de Courtray et de Gand s'empressèrent de se ranger sous ses enseignes, stimulés par l'espoir de piller le plus beau royaume de la chrétienté, et de ven* ger dans le sang français la défaite de Rosebec.
Ceux de Gand conduisaient quatorze cents chars portant engins, tentes, traits et canons : leur attirail était immense , on les aurait pris pour une peuplade de nomades changeant de pays : ils tenaient quatre lieues de terrain , quoique leur nombre ne dépassât point quinze miHe. Ces gens amenaient à leur suite des hommes de loi et des échevius, pour rendre la justice et juger les différends qui pourraient s'élever entre eux. Les Gantois marchaient sous la conduite d'un jeune bachelier nommé Jean Melun , qui jouissait de plus de crédit auprès de ses compatriotes que le duc lui-même (i).
Chaque Flamand portait sur son habit une croix blanche, signe caractéristique delà faction bourguignonne. Ceux d'Ypres, d'Alost, de Termonde arrivè-
(i) Nous empruntons tous les détails de cette campagne à CoUigné, écuyer du duc de Bourgogne, qu'il suivit partout. Ce Cottigné a laissé une chronique manuscrite écrite en français-picard : on la trouve à la bibliothèque MazarinC; sous le numéro i38o.
358 J£Afr lE M£I]SGR£ DE BOUCICA^T.
rent après les Gantois. En comprenant les hommes levés sur les domaines paternels, Jean de Neyers menait à sa suite quatre-vingt mille individus; ses adversaires en comptaient à peine la moitié sous leurs ordres. Juvénal des Ursins dit que Jean sans Peur avait en sa compagnie trois mille chevaliers^ cinq mille archers, deux mille ribaudequins y machines à lancer des traits, portées sur des traîneaux à roulettes, et quatre mille canons ou coulevrines : ce nombre de canons parait exagéré, ou plutôt le texte de l'auteur a été altéré.
Au moment de lever le camp, un prêtre se présenta devant le duc de Bourgogne, et l'aborda d*un air si embarrassé qu'il parut suspect; les gardes s*emparèrent de sa personne, et Ton trouva sous sa robe un grsiud ponc/iond y espèce de poignard bien affilé : il eut la tête tranchée le soir même. Cet hoEdme déclara en mourant ne pas être prêtre; il n'avait pris l'habit ecclésiastique que pour se faciliter les moyens d'approcher le duc (Juvénal des Ursiris).
L'armée se mit en marche le i*''' juillet î^i%*jJ(èBn de Nevers parvint à faire régner quelque ordi-e dans cette multitude d'hommes étrangers aux habitudiSS de la guerre. Ayant traversé l'Artois, il entra en Picardie, et, voulant donner à l'ennemi une idée àTantageuse de ses forces , il attaqua Haih , un des boti^ levards du parti Orléanais. La placé avait pdnt gouverneur un chevalier gascon nommé Bernard d'Aïbret, parent du connétable, avec lequel quelques historiens l'ont confondu. Manzard du Bosc, banneret breton, lui servait de lieutenant. L\ti assiégés;
JËAll LB MI^INGRÊ B£ BOUGICilBT. 359
fiers de leurs fortifications^ injuriaient les assiégeants^ du haut des murs, a leur disoient maintes gueu« léeSj les appelant flamengailles ^ humear de purée ^ et les envoyoient manger leur beurre soùs la cheminée. »
Le duc de Bourgogne ; craignant d'échouer dans ce siège , voulut essayer les négociations avant de corn* mencer les attaques : il envoya le sire de Hèlly vers le gouverneur de Ham ; on ne répondit ati messager que par de nouvelles railleries : « Nous vous conseillons^ lui dirent les assiégés , de renvoyer au plufe tôt ces Flamands dans leur pays ^ parce qu'étant tou^ faits de beurre , un peu de soleil pourrait les faire fondre^ et dès qu'ils n'entendront plus mugir leurs vaches, ils s'en iront. «(Cottigné.)
Voyant la place déterminée à soutenir l'assaut , le duc fit tirer ses gros canons ; arme bien peu rëdou* table alors, car les habitai! ts dé Ham é'en moquaient , et torchaient les murs à l'endroit où le projectile avait frappé. Après les canons on mit en jeu la griellcy pièce d'artillerie qui avait une ouverture « plus grande qu'une caque de harengs, w Le. maître artilleur était un bourgeois de Saint-Omer, « et d'un fuysil il y bouta le feUy la poudre s'alluma^ qui prist à boursoufler; » mais la pièce se trouvait placée sur un point trop élevé, de sorte que la grosse pierre ronde passa pardessus la ville. Le maître artilleur la descendit à l'aide de quarante hommes, « il y boutit le feu une seconde fois : » la pierre en sortit avec un tel fracas, qu'on eût dit la foudre s' échappant du ciel; elle perça le mur, fit deux trous à une tour, alla tomber au milieu
36o JEAN LE MEIHGRE DE BOUCiCAUT.
de la ville, puis rebondit, tua huit personnes, etr^n blessa plusieurs autres. « Douce Vierge! dirent les assiégés, comment puet telle pierre estrechi envoyée?»
Il paraît que cette redoutable grielle ne pouvait tirer qu'un très-petit nombre de coups , car les assiégeants Tabandonnèreiit pour avoir recours à un autre expédient : « ils charpentèrent toute la nuit afin de dresser la bricoUej excellent engin. » C'était une boîte carrée en bois ferré, a propre à recevoir charognes, chiens pourris, et même matière de gens. » On la lançait par le moyen d'un rouet, elle se brisait en tombant, et répandait une odeur si infecte que les assiégés ne pouvaient y tenir. Les Bourguignons, après bien du travail, renoncèrent à cet expédient, car ils s'empoisonnaient eux-mêmes; les soldats dirent qu'ils préféraient monter dix fois à l'assaut plutôt que de se servir de cette horrible machine (Cottigné).
Cependant Bernard d'Albret, voyant ses vivres diminuer, et persuadé que cette armée considérable, arrêtée devant ses remparts depuis huit jours, fini» rait par enlever la place de vive force, résolut d'abandonner la ville; il fit sortir les habitants durant la nuit , par une porte basse donnant sur la Somme, et les mit sur des bateaux avec les hommes de traits : au point du jour, ayant fait baisser le pont-levis, il partit au galop à la tête des chevaliers ou écuyers, traversa le camp, culbuta tout ce qu'il trouva sur son passage, et gagna la plaine sans avoir perdu un seul homme. Les Flamands s'empressèrent de pénétrer dans rintérieur, et tuèrent quelques vieillards qui n'avaient pas voidu suivre les autres habitants : il
JBAH LE M£1AIGR£ DE fiOUClCAUT. 36l
s*éleva en cette occasion de violents débats entre les JFlainands et les Picards.
Le duc de Bourgogne , ayant abandonné Ham^ s^avança vers Paris; l'armée des princes accourait audevant de lui : il la rencontra entre Montdidier et IBeauvais. Les coureurs du duc d'Orléans ayant découvert d'une hauteur cette multitude de Flamands qui couvrait la plaine j vinrent dire au jeune prince qu'ils avaient vu au moins deux cent mille ennemis : « Quand toute votre gent seroit chair cuite et bon, rôti y cela ne suffîroit pas pour un seul dîner. » Ce discours indigna d'Armagnac^ qui frappa le premier de ces éclaireurs, et lui creva un œil; les autres capitaines se montrèrent aussi courroucés que leur chef: tous s'empressèrent de calmer les craintes du duc d'Orléans. Louis Bourdon, banneret tourangeau, lui dit : a Seigneur, je vous prie de me donner le duc de Bourgogne si nous l'avons , pour que j'en fasse justice pour le meurtre de votre père. Je prendrai un bœuf bien gras, massif et gros, je le ferai fendre parmi le ventre, j'en ôterai la coraille (les intestins), et à leur lieu sera mis icelui duc tout en vie et viestis, puis à grand feu de charbon bien après sera de gros varlets tourné et rôti tout vif. »
Les deux armées se trouvèrent en présence : celle de Jean sans Peur était beaucoup plus nombreuse, mais bien moins aguerrie ; on distinguait parmi ses chefs le duc de Brabant, frère du duc de Bourgogne, le duc de Frise, le comte d'Arundel et Boucicaut : ce maréchal, obligé de choisir un parti au moment où Ion allait se battre, embrassa celui de Bourgogne,
36a JAAJT L£ J»£lNGRIi DE BÔUGlGâtrri'
qui semblait être avoué du roi^ tandis que son parent Geoffroi de Boucicaut prenait celui d'A rnnagtiac« Geoffroi se fit remarquer par son intrépidité : les continuateurs de Yély l'ont confondu mal à propos avec le maréchal. On voyait réunis sous les bannières des princes 9 les comtes d'Alençon, iYEiXj deSarbruk et d'Hangest , les sires de Montbazon , de Boutillier, Geoffroi de Lasalle, Jean de Combourg, Pierre Desfontaines, Louis de firaquemont, Keugues d'Amboise^ Robert de Chaumont, François d'Hauberticourt^ Jean de l'Hôpital, Geoffroi de Beaufremont^ graitdmaltrede l'ordre de Rhodes, Baudran de la Heuse^ Guillaume Bataille^ Louis de Gulant, Louis de Dreux- Bré2é, Gallois d'Acy, Raoul de Galicourty Guillauitie de ïroye, Pierre de Mornay et Pierre de Guitry.
Boucicaut, le capitaine le plus consommé du paHi bourguignon, voulait que l'oti fondit sur Fenilettii pour l'écraser sous le poids de grandes masses; Jean sans Peur, craignant qu'un échec ne le discréditât auprès des Parisiens, ne voulut pas tenter l'Attaque, et resta en observation. Il occupait depuis quatre jours la même position, lorsque, au milieu dé la nuit, son camp retentit des cris : Flandre! Flandre! Le duc, courant aux bivouacs des Belges, trouva tout le monde se disposant du départ : les Gantois avaient promis au duc un service de soixante jours seulement; ce ternie venait d'expirer à minuit; prièt'es, exhortations, tout devint inutile : k Ils troussèrent leurs tentes, réunirent les bagages, les chariots, et au point du jour reprirent confuséthent la t^outé de Flandre. Jean sans Peur, désespéré^ après avoir épuisé
lÉAIf lE MËHTGRE DE fiOUCfCAUT. 363
leâ Supplications^ les envoya à tous les diabl&s. » (Cottigné.)
Louis d'Orléans, apprenant le départ des Flamands, voulut profiler de cette heureuse circonstance pour fondre sur le duc de Bourgogne : a Nous le prendrons j s'écriait-il, et Bourdon le fera rôtir sur le brasier, y^ Mais le comte d'Armagnac contint cette fougue^ jugèaiit plus prudent de revenir sur Paris$ et d'entrer dans cette tille à la faveur de l'effroi que la retbàite des Flamands allait causer aux habitants. L'armée des princes se replia donc sur l'Ile-de-France^ emporta Saint-Denis, défendu par quatre mille hdtnrnes, elle livra au pillage : d'Armagtiac s'empara dé plusieurs effets prééifeux, hôtamitient de quatre clouft « dont Jésus fut clavé. » Il savait que les caveaux de l'abbaye recelaient les trésors d'Isabeau de Bavière; il les parcourut tous à la lueur des torches, accompagné du sire de la Jaille, soh chambellan ^ et de quatre écuyers. Après bien des recherches^ on découvrit, dans l'arrière-caveau, un grand coffre de fer, fermé dé trois serrures d'argent; le cbtlite d'Armagnac fit venir de Saint-Denis doUze serruriers^ et leur ordonna de forcer lé coffré ! ceè ouvriers y ct'oyant que les saintes reliques de l'abbaye y étaient rëtifei*mécis , dirent au comte qu'ils n'en feraient rien, dussent-ils avoir les membres dérompiis. Sur leur refus, d'Arhaagnac se saisit d'un gros mâttèàu, et, aidé ik sire de la Jaille, parvint à briser le bclffre après deak heures d'efforts : il y trouva quantité d'argent mdriiiayé, des bijoux, des joyaux et uhe couronne royale enrichie de pierhés pi'écieusés; le eotâte emporta ces
364 3£Alf LE MElUGEfi DE B013C1GÀUT.
richesses y et vint les étaler aux yeux du duc d'Orléans. Les historiens du parti bourguignon disent qu'il posa la couronne sur la tête de ce jeune prince (son gendre), en lui promettant de le faire sacrer roi sous peu de jours dans la cathédrale de Reims.
Les Parisiens, effrayés de la prise de Saint-Denis, se hâtèrent d'envoyer des messages au duc de Bourgogne pour le supplier de venir à leur secours. Jean sans Peur, atterré du départ des Flamands, et croyant la capitale perdue sans retour, versa des larmes de regret. Le comte d'Arundel s'efforça de le consoler : « INe vous affligez pas, lui dit-il, nous enverrons d'Angleterre aux Armagnacs des mouches qui les pi« queront si fort, que la chair leur en cuira. »(Cotti« gné.)
Outre dix mille hommes levés dans les domaines de Bourgogne, il restait encore six mille Picards, six mille Anglais et trois mille chevaliers ou écuyers: ces forces réunies pouvaient bien tenir la campagne contre l'armée des princes; mais Jean sans Peur ne cessa de montrer à la guerre beaucoup d'hésitation : il dut tous ses succès à sou frère le duc de Brabant, ou à quelques autres généraux placés sous ses ordres. Cependant, d'après les exhortations du comte d'Arundel, le prince marcha incontinent vers Paris. Boucicaut, commandant l'avant^garde , fondit sur les détachements laissés en échelons par le comte d'Armagnac, les culbuta ou les contraignit de se replier en désordre sur le gros de l'armée. L'ennemi occupait les faubourgs de la capitale; le duc d'Orléans était logé dans Paris même, le duc de Bourbon à
JEAK LE MEINGRE DE BOUCICAUT. 365
Bourg-la-Reine, le comte d'Alençon à Gonesse, et Bernard d'Armagnac campait sous Montmartre.
Les Orléanais prirent un habitant de la Chapelle chaud partisan du Bourguignon; ils l'attachèrent par les bras et par les jambes à l'une des ailes d'un moulin, et puis l'abandonnèrent au vent, le laissant tourner ainsi pendant trois heures, au bout desquelles le malheureux expira : c'était le prélude des excès auxquels les Armagnacs devaient se livrer. Les en* virons de Paris furent pillés impitoyablement. « Chaque jour un chevalier, monté sur un cheval blanc comme neige, venait jusqu'aux barrières insulter les Parisiens : rc Issez mierdailie, leur criait-il, vous « n'osez bouger. » Un matin qu'il disait ces gros mots, il fut surpris, enveloppé et mis en pièces comme un agneau que l'on pourfend. » Mais ces Parisiens, que l'on raillait sans cesse, surent cependant con-tenir une armée aguerrie de vingt mille combattants : la population devait être formidable, car dans ce moment elle comptait plus de quarante mille hommes sous les armes.
- Au lieu de franchir la Seine avec toute son armée au-dessous de l'Oise , et de tourner Paris afin d'y entrer par la route d'Étampes, le duc de Bourgogne laissa les troupes sous le commandement de Boucicaut, et résolut de forcer le passage par Saint-Denis, suivi de quatre mille Anglais et de quinze cents gens d'armes. Le prince y parvint, et entra au galop dans la ville. Il y fut d'abord reçu avec des transports de joie inexprimables; mais à la vue des Anglais qui raccompagnaient, ce zèle extrême se refroidit; per-
366 JEAOr LE MEINGRE DE BOUCICA.UT.
sonne ne voulut loger ces étrangers, qui furent obligés de passer la nuit dans la rue; on les distribua le lendemain chez les bourgeois soupçonnés tenir au parti Orléanais.
Comme la haine des Parisiens envers les Armagnac était portée au dernier degré, on ne pouvait les em? pécher de faire des sorties contre eu¥. Le duc de Berri , chef de la ligue, s'approchait de la capitale, amenant un renfort de huit mille hommes, et menaçait d^ bloquer la ville par un autre côté, et de la priver do toute communication avec la Marne, qui apportait dès vivres auK habitants. Le danger devenait prea? sant; le maréchal Boucicaut, instruit de la marcbtf du duc de Berri, s'avança vers Paris à la tête de toute l'armée bourguignonne, en laissa la moitié pour garder des points importants, et franchit lui-même les barrières, escorté par deux divisions. Comme son mérite militaire ne pouvait être mis en doute, il fut chargé de la conduite des opérations, et ne songea plus qu'à battre l'armée des princes avant l'arrivée du duc de Berri. D'après ses ordres, le sire de Croy» commandant six mille Parisiens et cinq cents cheyi^ liers, alla s'emparer de la belle maison de Wincester (Bicétre), appartenant au duc de Berri et défendue par deux mille hommes; cette garde fut taillée en pièces, le château pris et saccagé, malheur irréparable sous le rapport des lettres et des art3 : le feu consuma la bibliothèque si précieuse du frère de Charles Y; les flammes dévorèrent également une galerie de tableaux où l'on remarquait, dit Juvénal des Ursins, les portraits originaux des rois de France
îiiir t£ HEIITGRE J^E BÔUGIGiOT. S67
depuis Charlemagne jusqu'à Charles VI. On eut encore à regretter des châssis de fenêtre en vitres, alors très-rares. Galbas Yisconti les avait mis en i|sag6 dans son palais : il les tirait de (^onstantinpple. Personne n'en possédait en France, si ce n'est le duc de Berri.
Deu^ jours après la prise de Wincester, Boucicaut ei^voya un nouveau détachement, soutenu par les Anglais d'Arundel , attaquer SaintrCloud, qui fuf en-r levé, à la suite d'un combat sanglant, le 9 novemi bre i4i3. Colinet, gouverneur de S^int-Gloud, avait vendu cette place aux Orléanais le mois précédent; il fut pris par les Parisiens, et pendu à l'une des portes; On couronna ce dernier avantage par une victoire si? gnalée que Boucicaut remporta le lendemain. Ce gé? néraU étant sorti de Paris le 11 novembre, fondit 9Ur les Armagnacs postés devant Saint-Denis; il les chassa de Montmartre, et leur livra bataille dans la plaine. Tous les princes du sang, hors le duc de Berri, assistaient à l'action. Le maréchal perça leur }îgne, et contraignit les deux ailes de se jeter en désordre sur les flancs. Il manqeuvra ensuite contre ces deux corps séparés, et rendit leur jonction impossi*bie. Ce coup hardi décida de la campagne : l'armée ennemie, ne pouvant se réunir sous la direction d'un chef suprême comme le comte c|' Armagnac le désirait, ^e disloqua, et ses divisions allèrent s'établir sur les bords de la Loire.
Les services rendus en cette circonstance par Bou* cicaut parurent si éminents , qu'on le nomma premier maréchal de France : il n'en existait alors que deux; il fallait commencer par être second maréchal.
368 JEAN LE MKINGHE DE BOUCIGACT.
Cette charge militaire prenait chaque jour plus d'importance; cependant il n'était pas indispensable de l'occuper pour devenir connétable , ni pour commander en chef une armée : Duguesclin, Gouci, Glisson ne l'exercèrent jamais; le Meingre est le premier maréchal de France d'une grande réputation.
Boucicaut ne fut pas encore satisfait de l'avantage remporté ilevant Saint-Denis sur le comte d'Armagnac; il continua la campagne en rejetant au delà de la T^ire les corps qui cherchaient à se rallier. Le vainqueur courut au-devant du duc de Berri, sur la route d'Orléans, pour lui présenter le combat; mais afin d'éviter l'effusion du sang français, il envoya vers ce prince deux officiers de son hôtel pour l'instruire du véritable état des choses , de l'occupation de Paris par le duc de Bourgogne, et de la dispersion de l'armée des confédérés. Ces officiers s'acquittèrent de leur mission en gens habiles; ils montrèrent au duc de Berri le danger qu'il courait en engageant une action avec le maréchal, couronné déjà par la victoire. Le duc, assez indécis, repassa le fleuve : les autres divisions des troupes seigneuriales se disséminèrent dans les provinces du centre, sans se dissoudre néanmoins. Le dauphin, âgé de seize ans, vint joindre le Meingre, et fit ses premières armes sous ce générait qui profita de Farrière-saison pour reprendre les places dont Tennemi s'était emparé autour de la capitale. 11 conquit, dans l'espace de quinze jours, Dourdan, Étampes, Picrrefonds, Couci, la Ferté-Milon. La rigueur de riiiver l'empêcha de poursuivre ses opérations.
JEAN LE MJi;ir(GR£ DE BOUaCAUT. 3(>9
•♦•• <if >——»•>•»•«#•♦— ♦♦♦♦V^t»— »••—•••>•>••♦»— ♦•#♦»•»•*•♦♦
UVRE vr.
Boucicaut continue à commander en chef Tarmée royale. — Sièges de Boui^ges et de Soissons. — Le maréchal délivre le dauphin de la tyrannie des chefs populaires de Paris. .» Il est nommé gouverneur du Languedoc, et rétablit l'ordre dans cette province.
Le roi venait de passer une année entière sans jouir d'un moment de lucidité; ses domestiques ne pou* vaient le gouverner que très-difficilement : il fallait user de violence pour lui renouveler son linge; la vermine le couvrait en entier. Tout-à-coup, à la suite d'un sommeil assez prolongé , l!infortuné monarque revint à la vie avec toutes ses facultés intellectuelles : il fut effrayé de son état , et plus encore des désordres du royaume; il reparut en peu de jours tel qu'on l'avait vu dans sa jeunesse , impétueux, ardent pour le travail, mais sans jugement, et toujours l'esclave d'une volonté étrangère; désireux du bien, mais incapable de pi^endre une forte résolution. Le duc de Bourgogne, qui veillait alors auprès de lui, s'empara de son esprit ; il le détermina à sanctionner tout ce qui s'était fait depuis un an, se donnant le mérite d'avoir dispersé la ligue des princes du sang. Charles VI se montra fort irrité contre ceux-ci, et surtout contre le duc de Berri , que l'on savait occupé à ras* sembler une seconde armée pour reprendre les bos-
T. IV. l4
370 TSAilf LE MEIUGBB DE BOUCrCAUT.
tilités. Le roi ordonna sur-le-champ l'arineinent des milices et des féodaux^ et annonça Tintention de prendre lui-même le commandement de ses troupes (i4iîi). Les confédérés, remplis defrayetir en voyant un nouvel orage se former contre eux , et ne se croyant pas assez forts pour y résister, implorèrent l'assistance de la maison de Lancastre. Le duc de Berri et le duc d'Orléans, le premier ohcle, et le second neveu du roi de France, offrirent à Henri IV de se reconnaître vassaux de la couronne d'Angleterre, et de lui livrer quatre provinces méridionales. Le duc de Bourbon et le comte d'Armagnac souscrivirent aux mêmes conditions , au vasselage près. Henri leur promit un le^ cours considérable : six mois auparavant ses soldati avaient fait triompher le duc de Bourgogne. Il entrait dans sa politique de ruiner alternativement les deu« partis i politique abominable, que Lancastre légua à ses successeurs. Charles YI, informé de l'allianœ que les princes venaient de former avec rAngleterre, les déclara traîtres à la patrie ainsi que leurs adhérents. Ce manifeste, au lieu de produire l'effet qu'on eo attendait, ne fit qu'aigrir les esprits; une partie de la France, la chevalerie surtout, accusait Jean sans Peur d'avoir plongé le royaume dans un chaos d« anal* heurs; on lui reprochait son ambition et l'assassinat de Louis d'Orléans : nonobstant la déclaration dn roi, les princes rencontrèrent un plus grand nombre de partisans qu on ne l'aurait cru. Dès ce moment la guerre civile prit un caractère effrayant; chaque bourg, chaque cité devint une forteresse : il se Uvra des coiirbats furieux dans l'intérieur des vil-
JBkV LS MElIfGRE DE BOUGIGAU'r. 3^1
les. Charles VI , qui poussait avec ardeur les préparatifs de la campagne, alla prendre à Saint-Denis roriflamme le 8 avril 1412 (Tannée commençant à Pâques), et la remit au sire d'Aumont, qui la reçut au pied des autels après avoir communié. Le maréchal de Boucicaut fut nommé^^commandant du premier corps, qui formait l'avanl-garde : l'armée était forte de cinquante mille hommes, dont les deux tiers se composaient de troàpes seigneuriales; elle marchait fière d'avoir son roi il sa tête, et se dirigea vers la Loire sur trois colonnes, par Chartres, Melun et Provins; Charles VI commandait en personne celle du centre; le comte de Saint-Pol, nommé récemment connétable, la droite(Chartres), et Boucicaut la gauche. Le roi parvint le j i mai ( i4i3) aux portes de Melun, passa la Seine et ensuite l'Yoane ; arrivé dans le voisinage d'Auxerre, il s'arrêta, et vouluts inspecter les deux derniers corps de l'armée qui achevaient d'opérer leur jonction dans la Bourgogne. Pendant la revue, un écuyerde sa suite fut emporté par un cheval trèsfougueux, qui, venant se ruer sur celui deOharles VI, blessa d'un coup de pied la jambe droite de ce prince(i). Les barons voulaient fondre sur cetécuyer, pour le châtier; le roi les retint : il dévora la douleur que lui causait cette violente atteinte; mais, le soir même, le prince sentit son mal empirer tellement, qu'il se vit obligé de séjourner en Bourgogne afin de soigner sa blessure.
Le seul bruit de cet accident porta la consterna-
(i) Juvéoal des Ursin3,.liv, XIV.
37^ JEAN LE MEINGRIf: DE BOUCfCAUT.
tion clans Paris; les églises se remplirent de fidèles, on fit des prières publiques pour demander à Dieu la prompte guérison du roi: on vit défiler trente mille personnes à la procession du parlement ; celles des paroisses et des monastères eu comptèrent cinquantedeux mille. La dernière procession fut celle de Funiversité; il y assista une si prodigieuse quantité d'écoliers, que les premiers entraient dans l'église de Saint-Denis, quand le recteur n'était pas encore sorti des Mathurins (i).
Après huit jours de repos à Auxerre, Charles VI voulut, malgré l'avis contraire des médecins, remonter à cheval et commencer la campagne. Boucicaut prit position, le a6 mai, au delà de Cosnes avec six raille cavaliers, trois mille gros varlets et trois mille arbalétriers; les bagages passèrent la Loire les deux jours suivants. Le roi franchit le fleuve le ^9, à Gien , suivi de l'arrièrc-garde : toutel'armée se trouva réunie le 3 juin i4i 3, la gauche appuyée à la ville de Sancerre, et la droite au Cher, ayant derrière elle la Sauldre. Le maréchal commença par culbuter la division qui défondait les approches de Bombes, puis il investit cette viile ; le roi le chargea spécialement de réprimer les désordres que les soldats de l'armée royale commettaient déjà dans le Berri : il fallait une volonté aussi ferme que celle de l'ancien gouverneur de Gênes pour arrêter ces excès. Il fit planter une ligne de gibets, et sur la moindre plainte bien fondée on y attachait, d'après ses ordres, les coupables. PIu-
(i) Journal de Paris, p. 19.
JEÀIf LE AIEINGRE DE BOUCICAUT. 3']^
sieurs écuyers appartenant à des familles très-anciennes payèrent de la vie le mépris qu'ils faisaient de ce châtiment, réservé, selon eux, aux soldats mercenaires et aux varlets.
Le duc de Berri, chef des confédérés, atteignait soixante-dix ans; il montrait, à cet âge avancé, plus d'activité qu'à aucune époque de sa vie : il envoya complimenter le roi son neveu , en déclarant néanmoins que lui et les autres confédérés ne déposeraient les armes que lorsque le duc de Bourgogne serait éloigné du conseil, et que l'attentat commis sur la personne de Louis d'Orléans aurait été puni. On traita de rebelle le duc de Berri, et l'on ne voulut plus recevoir ses messages. Ce prince n'essaya point de tenir la campagne contre Boucicaut, dont l'impétuosité ne connaissait pas d'obstacle; il abandonna le plat pays, et se renferma dans Bourges. Si l'on en croit les chroniques du temps, cette ville, quoique étendue et fort peuplée, était fortifiée avec beaucoup de soin; elle renfermait dansson enceinte, outre ses habitants, quinze mille soU datsde troupes seigneuriales commandés parles ducs de Berri, d'Orléans , de Bourbon , de Bar et d'Anjou ; les comtesd'Auxerre,d'Alençon, d'Armagnac; parles sires de Gaucourt , de Barbazan , de le Borgne, de Foucaut; par les évêques de Paris , de Chartres et de Meaux. Les cinquante mille hommes que Charles VI conduisait suffisaient à peine pour cerner cette vaste ceiu- ' ture de murailles. Comme le comte de Saint-Pol, nouveau connétable , ne possédait aucun talent militaire, et que le duc de Bourgogne ne voulait pas quitter le roi un seul instant , Boucicaut se vit chargé de la di-
3'jfl ISkJX LR MEIirGRE DE BOUCIGA.UT.
rection du siège. Il plaça les machines de guerre et les canons sur des points qui dominaient la ville; il les dirigea lui-même , et causa des dommages infinis aux assiégés. Le duc de Berri fut obligé huit fois de changer de maison; la duchesse sa femme, réfugiée dans le château, vit pleuvoir sur elle une immense quantité de projectiles et de pierres; effrayée au dernier point , cette princesse envoya supplier le roi de ne pas tirer sur le château qu'elle venait de choisir pour sa demeure. La duchesse, jeune encore, passait pour une des plus belles personnes de son temps : Charles VI ne pouvait oublier qu'elle l'avait préservé du feu dans le bal de 13912, en l'enveloppant dans la queue de sa robe ; il envoya sur*le-champ l'ordre au maréchal de diriger ses coups sur un autre point.
En dépit des projectiles qui pleuvaient sans cesse, les habitants de Bourges criaient du haut de leurs remparts : ^/Ve le roi! vive le roi! à mort le duc flfe Bourgogne! Tous les matins ils envoyaient des présents à Charles YI, en s'informant de sa santé; ils ne négligeaient rien pour lui prouver que leur conduite n'avait pour but que de défendre la majesté du trône^ les droits de la couronne, et que leur intention ne serait jamais de les attaquer. Les Bourgeois laissaient même les portes ouvertes, pour qu'on ne pût les accuser de les avoir fermées devant le roi (i).
Le comte d'Armagnac et le duc d'Anjou firent une sortie à la tête de six mille féodaux, afin d'enlever les machines de guerre ou de les détruire ; le ma*
(i) Paradin, Annales de Bourgogne, liv. lit, p. 53$.
J£A.6r LE MEINGRE DE BOVCIGAUT. 3^5
réchal deBoucicaut les reçut avec sang-froid , et leur livra combat au pied des remparts : la lutte fut longue et opiniâtre, comme elle devait letre entre des Français. Le comte d'Armagnac ne put atteindre les machines; mais il tua tellement de monde au maréchal , que ce dernier se trouva hors d'état de lui couper la retraite et de Tempécher de rentrer dans la place.
Tout annonçait que le siège serait long. Les soins infinis que prenait Boucicautet son extrême vigilance ne purent empêcher les maladies d'envahir le camp ; elles provenaient de l'intempérance et de la manière îrrégulière dont les troupes vivaient. Pierre, frère du roi de Navarre, mourut le premier ; Gilles de Br e* tagne le suivit de près; les soldats périssaient par centaines : un grand nombre de milices, effrayées de ces ravages, abandonnèrent les lignes. Pour corn-? ble de malheur, le roi, qui depuis six mois jouissait do la plénitude de sa raison, redevint malade et donna à toute l'armée le spectacle le plus déchirant. La paix entre les deux partis pouvait seule arrêter les maux qui menaçaient la France; Boucicaut eut la gloire de la proposer, et le bonheur de la faire conclure. Ce général, fort sévère et peu communicatif, brillait néanmoins par son éloquence ; il savait ramener à son avis les opinions qui s'y montraient d'abord les plus opposées.
Les confédérés, renfermés dans Bourges, offrirent les premiers de cesser les hostilités, quoiqu'ils fussent à l'abri des calamités qui pesaient sur l'armée royale. Le duc de Bourgogne voulait que l'on poussât
^'j6 JEAN LE MEINGRE DE BOUGICA13T.
le siège jusqu'à la reddition de la place; le maréchal eut le courage de lui résister, et usa auprès du dauphin Louis, pour la seconde fois régent, de tout l'ascendant qu'un guerrier fameux pouvait exercer sur un jeune prince. Le sire de Lignac, grand maître de l'ordre de Rhodes, le seconda dignement. On finit par entrer en pourparlers, en dépit des roe« nées de Jean sans Peur : celui-ci, comprenant qu'il ne pouvait s'opposer à la paix, voulut du moins en xégler les conditions. Un rapprochement eut lieu entre lui et le duc de Berri, son oncle; mais ils ne se parler rent qu'à travers une harrière gardée par une forte escorte. Depuis l'assassinat du duc d'Orléans, Jean voyait partout des vengeurs prêts à le frapper. Ses prétentions parurent si exorbitantes, que Ton rompit les pourparlers. Boucicaut les fit reprendre surle-champ au nom du dauphin : on échangea les clauses respectives demandées par les deux partis; les princes ne tenaient qu'à une seule condition , c'est qu'en vertu de l'édit de Charles VI, du mois de mai ]4o8; le dauphin prit les rênes de l'État et gouver^ nât d'après ses propres vues, sans se laisser guider par des impulsions étrangères. Cette clause unique flatta l'amoiir-propre du jeune Louis, qui fut moins exigeant; on convint que les princes licencieraient leurs troupes, renonceraient à l'alliance de l'Angle; terre, et rendraient les clefs de la ville de Bourges, mais par forme seulement. Quelques bannerets, créatures du Bourguignon, essayèrent de rompre les conférences, et de réduire au néant les généreuses résolutions du dauphin. Ce prince répondit à leurs
7EAN LB MEINGRE DE BOUGIGAUT. 877
discours spécieux ces belles paroles : « I^e bien de rÉtat consiste dans Tunion et la bonne intelligence de la royale maison de France. » La paix fut signée le i3 juillet i4i3; le lendemain matin Boucicaut alla prendre le duc de Berri , et le conduisit dans la tente du dauphin. Le duc mit un genou à terre en saluant son petit-neveu, et fit acte de soumission au nom de tous les confédérés. Les feudataires du parti contraire murmuraient hautement de ce que le négociateur portait encore Técharpe blanche y signe avoué de la confédération ; ils voulaient même profiter de cette circonstance pour provoquer une rupture : le duc de Berri ^ devinant leurs intentions ^ dénoua son écharpe et la remit au dauphin.
L'armée royale ne franchit point les barrières de Bourges , mais elle laissa des garnisons dans Montfaucon, Sancerre, Châteaudun, et se replia sur l'Yonne. Auxerre fut choisi pour le lieu de réunion des principaux chefs des deux partis ; la convention y fut ratifiée le 3o juillet. On oublia pour un instant les inimitiés y ou plutôt chacun feignit de les oublier : on vit les ducs d'Orléans et de Bourgogne parcourir les rues de Paris montés sur le même cheval; le premier se faisait remarquera ses habits de deuil, qu'il n'avait pas quittés depuis le meurtre de son père.
La paix de Bourges, en terminant la guerre, semblait promettre au duc de Bourgogne la paisible jouissance du pouvoir, puisqu'il allait l'exercer au nom de son gendre, reconnu solennellement comme régent unique; mais il se vit trompé dans ses plus chères espérances. Son plus redoutable rival fut précisément ,
378 J£Aiir Ii£ MEIJMGRK DE BOUCIGAVT.
ce gendre, ce dauphin Louis âgé de dix-sept ans, et qui se sentait déjàf dit la chronique. Ce jeune prince avait reçu de la nature un tempérament aussi bouillant que cehiL de son père; Jean sans Peur n^avait pas craint de le pousser lui-même au hbertinage, afin de mieux le capter : cet infâme moyen lui réussit pour quelque temps. Isabeau de Bavière ^ dont rame ne fut étrangère à aucun genre de crimes, guidée par les mêmes motifs, mit encore plus d'ardeur à corrompre son fils : la dépravation de cet enfant faisait le scandale des Parisiens, et achevait de livrer au mépris public la famille de l'infortuné Charles VI. Leduc de Bourgogne voulut écarter cet incommode concurrent; mais le dauphin, stimulé en secret par la faction orléaniste, annonça qu'en qualité d'héritier présomptif de la couronne, il entendait gouverner sans entraves pendant la maladie du souverain, ainsi que le prescrivait le principal article du traité de paix signé récemment aux portes d'Auxerre. Grâce à cette fer^ meté, le dauphin devint un point de ralliement pour tous iesbons Français qui gémissaientsui* les malheurs causés par les querelles des deux partis.
Boucicaut se rangea le premier sous la bannière du dauphin; et comme son nom jouissait de beaucoup de crédit auprès des gens de guerre, il entraîna avec lui de nombreux partisans, qui déclarèrent , par l'organe du maréchal, ne vouloir reconnaître que l'autorité du fils du roi. Le dauphin prit donc les rênes de l'État, aidé d'un conseil composé d'hommes recommandables. Les devoirs que cette nouvelle situation lui imposait le dé tournèrent ..bientôt de ses
dérèglements : il débuta par diminuer les dépenses de Tadministration, par donner des édits de la plm haute sagesse. D'après ses ordres, Boucicaut se rendit à Londres afin de renouveler le traité de paix , formalité qu'en t raillait la mort du dernier roi.
Henri , quatrième du nom, venait d'expirer (commencement de i4i3) : il était sujet à des attaques intermittentes d'apoplexie pendant lesquelles Lancastr^ restait comme mort des journées entières. Relativement à son roi, l'Angleterre ne se trouvait guère mieux partagée que la France. Deux sentiments opposés troublaient l'âme d'Henri IV : d'un côté, les remords de son usurpation, de l'autre la crainte de se voir chassé du trône; aussi gardait-il auprès de lui la couronne royale , sans que ses yeux la perdissent un seul ins* tant de vue. Un jour l'attaque d'apoplexie se prolongea plus qu'à l'ordinaire : son fils , le croyant mort, prit la couronne pour la ranger dans son appartement ; il fut obligé de la rapporter au bout de quelques heures, car son père revint à la vie. Enfin, le monarque sentit qu'il touchait irrévocablement à ses derniers moments. Lancastre appela son successeur, et eut avec lui un long entretien en présence des dignitaires de l'État; puis, jetant un dernier regaril sur ce diadème qui lui avait coûté tant de peine à conserver : « Mon fils, dit-il, voilà une couronne à laquelle nous avons, vous et moi, bien peu dé droits. — Mon père, répondit Henri V, mon épée saura conserver ce que la vôtre a su conquérir (i). »
(i) RapinThoiras, t. IV.
380 JEAN Lïï MEINGRE DE BOUCICAUT«
Le nouveau souverain de Tx^ngleterre atteignait sa vingt-sixième année ; il aimait la gloire , et fit à Boucicaut un accueil distingué : il renouvela la trêve, qui ne devait expirer que deux ani* plus tard. Le maréchal , ayant accompli sa mission^ regagna Paris : la scène politique y avait changé entièi'ement de face.
Le duc de Bourgogne, voyant que le dauphin voulait régner par lui-même en s'appuyant sur la faction d'Orléans, n'avait plus gardé de ménagement , et s'était mis en opposition ouverte contre tous les actes du gouvernement. Au bout de quelques jours ses émissaires parvinrent à insurger la populace de Faris, et vingt mille furieux se trouvèrent réunis et organisés comme par enchantement. Le noyau de cette armée se composait de six cents bouchers, commandés par Saint- Yons. Les autres chefs populaires se nommaient Robinet de Mailly, écuyer du duc de Bourgogne; Caboche, écorcheur de bétes; Jean Ma« lart, fripier; Jean de Rouen, marchand de tripes au parvis de Notre-Dame; et Jean de Troye, chirurgien, déjà fameux dans les séditions qui signalèrent le commencement de ce règne : c'était un beau vieillard de soixante-quatorze ans, qui gouvernait les halles par son éloquence. D'un autre côté , Eustache de Pavilly, religieux carme, prédicateur savant, abusait de la chaire de vérité pour souffler le feu des séditions. Ces chefs populaires s'emparèrent du gouvernement de fait; et comme le dauphin n'avait aucune troape régulière à sa disposition , force lui fut de subir le joug de ces vingt mille agitateurs avides de sang et de pillage.
JEAN L£ BfElfKGRE DE BOUCICACT. 38 1
Soît pudeur, soit pusillanimité, le duc de Bourgo« gne ne se mit pas à leur tête; il dirigeait les excès, tout en se cachant dans Tombre. Dès ce moment il n'y eut plus de sûreté, plus de lois, plus de police : une tourbe effrénée I agissant au gré de ses caprices, régnait sans opposition , à la faveur <fe l'anarchie. Caboche et ses collègues s'érigèrent en magistrats suprêmes, annonçant l'intention de détruire les abus et de gouverner au nom du roi. Us créèrent comman* dant de Paris Hélion de Jaqueville^ banneret de la Beauce, client du duc de Bourgogne, homme de résolution, féroce et d'une taille gigantesque. Les meneurs de la populace, s'étant concertés plusieurs jours , décidèrent de frapper les grands coups : ils commencèrent par courir les rues, suivis de leurs divisions, et répandirent la terreur en tous lieux. Les bourgeois, effrayés, restèrent enfermés chez eux; les rebelles se rendirent à l'hôtel Saint-Paul, qu'habitait le roi, arrachèrent l'étendard placé au portail et le foulèrent aux pieds; puis ils pénétrèrent dans les appartements, et demandèrent à voir le dauphin, objet de leur courroux. Celui-ci ayant paru, fut vivement apostrophé par Jean de Troye, qui lui reprocha de ruiner sa santé au milieu des tourbillons d'une vie licencieuse; il finit son admonition en remettant au dauphin une liste de soixante personnes, dont les Parisiens, disait-il, demandaient la punition. Le chancelier fut contraint délire cette liste à haute voix^ et il trouva son nom l'un des premiers. Le prince, ne pouvant contenir davantage son indignation , se mit à pleurer de rage, et se sauva dans la chambre du
3da JEAN LE MEIEIGRE DE BOUGICAUT.
roiy connue dans un asile inviolable. Charles VI, vii son état crinsensibllité, ne pouvait comprendre ce qui se passait autour de lui. Les séditieux, que rien ne retenait plus, fondirent sur les bannerets accourus au secours de rhéritier du trône; ils se saisirent de Louis de Bavière y frère de la reine j du comte de Bar, de Robert de la Rivière, des sires de Nantouillet, de Villars, d'An* gènes et de Courte-Botte, premier violon du dauphin, et fort aimé de sou maître : Courte-Botte, ayant op* posé quelque résistance, fut massacré au bas de escaliers (i). I/Cs séditieux n'épargnèrent même pas les dames du palais d'Isabeau : ils les emmenèrent de force en prison , et les livrèrent pendant le trajet à la brutalité de la populace ; on battit ces nobles dames, sans oublier de les enfariiier.
Le duc de Bourgogne avait assisté à ces scènes de violence sans y prendre part, et en feignant même de les blâmer; mais son attitude ne trompa personne, moins encore son gendre qui , voyant entraîner les bannerets, revint dans la grande, salle où se tenait Jean sans Peur : il lui fit signer, sur une croix de fin ory que les prisonniers n auraient aucun mal.
liC lendemain on arrêta des Ëssarts , surintendant des finances; on Taccusa de malversation; mais son véritable crime était d'avoir dit publiquement au régent : « Veillez à la sûreté des trois princes d'Orléans, car le duc de Bourgogne veut les faire occire comme leur père. » Des Ëssarts eut la tète tranchée. Plus de
(i) Journal d'un bourgeois de Paris. Cet anonyme» violent bour* guignon, a laissé une chronique qui rapporte jour par jour tout ce qui se passait à Paris , avec des détails extrômement curieux.
lHàir LE MEINGRfi DE BOUCiGAUt. 383
quinze mille factieux allèrent le jour suivant à la Bastille pour enlever cette forteresse; mais le gou* vertieur la défendit yaillamment^ et déjoua tous leurs
Arnaud de Gorblè, vieillard de quatre-vingts ans, se vit obHgé de remettre les sceau* ; quantité de conseil* lers, de présidents furent expulsés de leurs emplois. Jat|ueville parcourait à cheval les rues de Paris, ao^ ctnkipagtié de cent gardes; il faisait pendre au gibet leÀ passants qu'on lui désignait comme orléanistes* Les exécutions journalières ne satisfaisaient pas son impatience sanguinaire; on le vit forcer les prisons afin de presser le carnage des détenus : il pénétra seul dans le cachot où Ton gardait Robert de la Ri« vière, neveu du fameux ministre de Charles V. Le prisonnier, en l'apercevant, lui adressa les plus vifii reproches. Jaqueville se saisit d'une pijite pleine de vin posée sur la table, et asséna sur la tête de Robert un coup si violent , que le crâne en fut brisé i la cervelle s'épancha. Le meurtrier ordonna à ses si^ caires de porter en place de Grève le malheureux, et le fit décapiter mort, avec son compagnon d'înfop* tune, Duménil, maître d'hôtel du dauphin. (Journfeil de Paris, in*4°5 P« ^9-)
Vers la fin de la semaine on fit mourir également Maussart Dubosc, conseiller, un des plus beaux hommes de son temps : il eut la tête tranchée aux halles; le corps, au lieu de rester sur place après la déca^ pitation,fit un bond et heurta vivement le bourreau, maître Geoffi-oi , qui , laissant tomber le fer, ne put maîtriser sa frayeur : il en mourut le surlendemain^ (Journal de Paris.)
384 ^£AN L£ MElMGHJb; DE BOUGIGAUT.
Ces fureurs, tout en servant les projets du duc de Bourgogne, l'épouvantaient néanmoins : il craignit un moment de devenir lui-même la victimedece monstre populaire, qu'il avait démuselé. Chaque jour voyait accomplir quelque nouvel attentat. Le i** juillet les agitateurs se portèrent une seconde fois à Thôtel Saint-Paul, en brisèrent les portes, se répandirent dans les appartements^ bravèrent Tautorité du dauphin , et contraignirent ce prince à prendre le chaperon rouge adopté par eux. Ces hommes posèrent une de ces coiffures sur la tête de Charles YI, qu'ils tirèrent d'une pièce fort étroite , son refuge habituel : la vue de ce monarque, privé de la raison et que Ton insultait jusque dans ses misères, arracha des larmes à quelques-uns de ces forcenés. Le lendemain de cette expédition, le terrible Jaqueville, faisant un soir sa ronde, passa sous les fenêtres de l'hôtel Saint-Paul; il entendit des instruments dont les sons partaient de la chambre du dauphin; il força la barrière, monta les degrés, et envahit avec ses gardes la salle où se tenait le jeune Louis en compagnie de vingt personnes. Jaqueville fit cesser le bal, en reprochant au dauphin sa vie molle et efféminée : « Vous passez, lui dit-il, la nuit à veiller et le jour à dormir;- certes, en suivant un pareil genre de vie, vous ne mourrez pas vieux. » Le sire de la Trémouille, présent à cette scène, ne put contenir son indignation : «Vous êtes un impertinent, dit-il au gouverneur, de tenir im pareil propos à un prince, vu le petit lieu dont vous estes. » Jaqueville devint furieux en se voyant reprocher son peu de naissance, et donna un démenti au sire de la Trémouille : le régent, dont la colère
JEAW LE MtINGR£ DE B0UC1CA.IIT. 385
ne connaissait plus de bornes, tira une dague attachée à sa ceinture, se jeta sur l'audacieux et lui porta plusieurs coups, qui furent parcs par la cuirasse, lie prince ressentit une émotion telle, qu'il cracha le sang en abondance pendant trois jours. (Journal de Paris; p. 21.)
Un état aussi violent ne pouvait longtemps se prolonger ; il devait cesser à l'apparition d'un homme énergique, capable de comprimer les factieux : Boucicaut fut^elui qui mit un terme à cette anarchie. Le maréchal revenait d'Angleterre, portant le renouvellement du traité; il se rendit aussitôt à Paris, et cassa l'espèce de garde que Jaqueville avait mise auprès du dauphin pour le tenir prisonnier, parcourut tous les quartiers de la ville, et réunit quantité de chevaliers ou d'écuyers que l'effroi dominait encore. Le conseil s'assembla sous la protection de Boucicaut, el il fut décidé que l'on inviterait les princes d'Orléans à s'approcher de la capitale pour tirer le roi et ses fils de l'affreux esclavage dans lequel ils gémissaient. Le maréchal fut chargé de cette mission délicate. Depuis la paix de Bourges les chefs des confédérés n'avaient point encore licencié leurs levées : il fallait les convaincre qu'en réclamant l'assistance delà chevalerie, le roi n'implorait pas l'appui d'un parti, mais qu'il faisait un appel aux troupes seigneuriales, comme sa qualité de souverain lui en donnait le droit. Le maréchal eut l'habileté de conserver cettenuancesidélicate: à sa voix les princes concentrèrent leur armée sur la Loire, près de Blois, et s'unirent au duc de Bretagne, qui venait d'abandonner l'alliance du Bourguignon;
T. lY.
386 JSAir LE MEINGllE DE BOUCIGAtTT.
ils s'avancèrent tous ensemble vers Paris ^ guidés par Boucicaut , qui menait i'avant-garde. L'approche de ces plialanges donna l'élan à la bourgeoisie, qui, gé« niissant des excès du peuple, n'avait osé le manifester par aucune démonstration. Les conseillers du dauphin surentsi bien enflammerleshabitantsen faveur de leur maître, que tout-à-coup vingt-cinq raille d'entre eux se trouvèrent en armes sur la place de Grève, au Châtelet, le long des quais, sur les ponts et sur les deux rives de la Seine. L'aspect de forces aussi imposantes effraya cette populace naguère si terrible- Jean de Troye, le chirurgien, voulut la haranguer et relever son courage; voyant qu'on méconnaissait sa voix, il se hâta de quitter la ville et de gagner la Picardie: Saint-Yons, Caboche et les autres coryphées du parti populaire se cachèrent. Le dauphin, à la tête des bourgeois armés et de quelques bannerets, alla ouvrir les prisons, s'empara des postes principaux, et rétablit les anciens magistrats. On arrêta plusieurs chefs subalternes, chez qui fut trouvée une liste de quatorze cents personnes dévouées à la mort : cette liste indiquait le jour et le genre de supplice réservé aux proscrits. L'espèce de pacification obtenue dans un si court délai déplut extrêmement au duc Jean sans Peur, qui avait soulevé la tourbe des faubourgs, dans l'espérance de s'empar(?r du pouvoir lorsque la domination de Caboche et de ses collègues serait devenue intolérable. Il ne put déguiser son dépit, et apostropha durement, dans la chambre de marbre, Juvéïial des Ursins, un des serviteurs intimes du dauphin (et père de l'historien ).
JEAN LE MEINGRE DE BOOClCAtJT. 887
Cependant les princes approchaient, suivis de leurs divisions; Boucicaut occupait déjà Étampes avec Tavant-garde : le conseil de Charles VI leur députa quatre de ses membres , pour les remercier au nom du régent, aussi bien que de la part des Parisiens, et pour leur dire que les secours demandés devenaient désormais inutiles. « Nous ne nous sommes réunis, répondirent les chefs des confédérés, que pour briser les fers du roi et de ses fils; puisque leurs seigneuries sont rentrées dans l'exercice de l'autorité, et qu'elles ne courent plus de dangers, nous déposons les armes avec joie. » En effet , ils licencièrent leurs troupes et se rendirent seuls à Paris. L'esprit, fatigué des désordres de ce règne malheureux, aime à se reposer sur ce beau trait de modération.
Jean de Nevers avait joué le plus triste rôle durant cette perturbation : le pouvoir lui échappait encore une fois ; son ambition lui suggéra la pensée de s'en emparer d'une manière définitive. Il conçut le dessein d'enlever Charles VI dans une partie de chasse, et de l'emmener à Lille. Un simple hasard fit échouer le complot : l'enlèvement devint impraticable on raison de Taffluence des bannerets qui accompagnaient ce jour-là le roi. Le duc fut si effrayé de la grandeur de l'attentat, qu'il n'eut pas le courage d'en renvoyer l'exécution à un autre moment : une terreur panique s'empara de ses esprits; le soir même il s'esquiva de son hôtel. Ayant dépassé les ponts-levis sans encombre, il partit au galop, et cependant personne ne songeait à courir sur ses traces pour Tarrêter,
Le lendemain de cette fuite précipitée, Boucicaut
fit son entrée dans la capitale^ escortant les ducs d'Orléans, de Bourbon, de Bar, d'Anjou, les comtes d'Alençon, d'Eu, d'Albret, d'Armagnac, ayant tous la tête chargée du chaperon noir et rouge : ils portaient des manteaux violets couverts de feuilles d'argent, que le dauphin leur avait envoyés en présents. Vingt-quatre trompettes ouvraient la marche; les bourgeois formaient la haie; un héraut, qui précédait les princes, jetait des pièces de monnaie en criant : Five le roi et la paix!
Une réaction suivit immédiatement l'entrée des princes. Le comte d'Armagnac, l'âme de la ligue, beau-père du duc d'Orléans, s'empara de la haute direction des affaires; ils éconduisit toutes les créatures de Jean deNevers, et s'appliqua à tenir le dauphin dans une tutelle rigoureuse, l'ohUgeant à s'occuper des intérêts de l'État. Le pupille ne tarda pas de so montrer impatient de cette contrainte, qui ne lui laissait plus de temps à consacrer aux plaisirs. Il regretta bientôt la domination du duc de Bourgogne, qui, jalouxde gouverner en maître, l'engageait chaque jour dans des parties de chasse, dans des bals et des festins, sans jamais l'entretenir de la gêne du peuple que l'on foulait d'impôts. Soit légèreté, soit dégoût pour son nouveau maître , Louis manifesta le désir de se rapprocher de son beau-père; il lui écrivit une lettre très-pressante, le priant de revenir au plus vite à Paris pour le délivrer des Orléanistes. Ce message stimula le duc de Bourgogne. Dans ce moment il renouait ses liaisons avec l'Angleterre, et il vendait aux états de Flandre des franchises^ afin d'en obtenir
JHA.N LE MEINGRE DE BOUCiClUT. 889
les sommes nécessaires au payement des bandes nombreuses que ses généraux réunissaient sur les frontières du royaume.
Redouté de ses voisins, régnant sur des États qui le rendaient le souverain le plus riche de l'Europe, Jean de Nevers aurait pu jouir d'une félicité parfaite ; mais, poussé par une ambition inexplicable, il préférait vivre en France au milieu des factions, mettant toute sa joie à souffler le feu de la discorde, à traverser des orages.
Au mépris de tous ses serments, le Bourguignon franchit les limites, suivi de vingt mille hommes ; il parcourut en ennemi les provinces du nord, et s'approcha de Paris, ne doutant pas qu'un mouvement n'éclatât en sa faveur (commencement de i4'4)- Mais le gouvernement du duc d'Orléans, ou plutôt du comte d'Armagnac, était mieux constitué que celui de Jaqueville; il annonçait l'intention de l'emédier aux malheurs causés parles discordes civiles. L'ordre le plus sévère régnait au sein de la capitale; aucun excès ne se commettait impunément : la bourgeoisie secondait de tous ses moyens un régime protecteur des libertés et de la propriété. Le maréchal Boucicaut suivait la ligne du devoir en appuyant cette administration, véritable organe des volontés du monarque. L'amour du bien public devait agir puissamment sur son âme, puisque ce sentiment le poussait à traiter en ennemi ce même Jean de Nevers dont les larmes et les touchantes supplications lui avaient valu la vie après la bataille de Nicopolis.
Le duc de Bourgogne se présenta devant Mont-
390 7CAN LE MEINGR£ DE BOUCfGiUT.
martre; le maréchal sortit à sa rencontre avec des forces inférieures, et lui offrit le combat. Le duc ne l'accepta point, et se tint renfermé dans ses positions, attendant l'effet du soulèvement dont quelques ami^ l'avaient flatté. Mais le duc de Berri, nouveau gouverneur de Paris, venait de prendre des mesures si énergiques, que pas un homme ne bougea : on fit publier que, sous peine de mort, aucun ouvrier ni artisan n'eut à quitter sa boutique ou son atelier pour se rendre aux remparts. Les comtes d'Alençon et d'Armagnac, les ducs de Bar et d'Anjou parcouraient les rues escortés de nombreuses patrouilles, et plaçaient des gardes à chaque carrefour : ces sages dispositions intimidèrent les factieux dans l'intérieuri tandis qu'au dehors le Meingre contenait Jean sans Peur et l'empêchait de rien entreprendre du côté de Saint-Denis.
En ce moment critique Charles VI sortit de sa léthargie et retrouva une lueur de raison , mais l'infortuné se vit environné de nouveaux maîtres. On sut aisément lui représenter le duc de Bourgogne comme le plus redoutable ennemi de l'État : le monarque le déclara criminel de lèse-majesté. On fit publier cet édit sur les places publiques : Boucicaut en envoya une copie au duc de Bourgogne, en l'invitant à se retirer promptement pour éviter l'effusion du sang, le menaçant , en cas de refus, d'attaquer son camp le soir même. Cette injonction produisit son effet : le duc leva le siège sans avoir tenté un seul engagement Cette retraite fut si précipitée, que ses gens aban« donnèrent la moitié des bagages : le sire de Gaucourt,
JEIK LE MEllifGRE DE BOUCICAUT. SqI
lancé à leur poursuite, ne put jamais atteindre i'arrière-garde. Le Bourguignon justiâa bien mal, pendant la moitié de sa vie, le surnom de Jean sans Peur que l'histoire lui a conservé : depuis Tassassinat de Liouis d'Orléans il se montrait le prince le plus pusillanime de son siècle, comme il en était le plus dé loyal (i).
Cette retraite inexplicable consolida le pouvoir du parti orléaniste; le dauphin avoua sa faute en pleurant, et se soumit. On ne garda plus de ménagement envers Jean sans Peur; on lacéra en pleine assemblée la justification du docteur Jean Petit; l'université tonna contre les Bourguignons, comme elle avait tonné contre les Armagnacs. Le duc d'Orléans annonça l'intention irrévocable de poursuivre le meurtrier de son père, l'assassin de l'époux de Valentine : ce crime était une plaie toujours saignante, et l'unique prétexte de la guerre civile.
Le roi, avons-nous dit j avait repris ses sens; mais, dans cet état de santé, il se voyait encore le jouet de ceux qui l'entouraient. Charles VI témoigna autant de courroux contre le duc de Bourgogne, qu'il en avait montré naguère contre les ducs de Berri et de Bourbon; il voulait marcher contre ce prince, porter la guerredans ses Étals et pénétrer en Flandre. Des souvenirs lointains rappelaient à ses faibles esprits le triom-
(i) Le moine de Saint-Denis, témoin oculaire, dit, à l'occasion de ce siège : « Le duc de Bourgogne avoil levé la main et juré foi que notre abbaye ne recevroit aucun dommage, qu'il payeroit jusqu'au dernier sol ce qu'il prendroil en vivres et en fourrages; mais le prince consomma tout, et nous paya en gens d'armes. »
39'^ JKAM LE MEINGKE DE BOUCICÀtiT«
plie de Rosebec, et fioucicaut, qui veillait sans cesse auprès de sa personne, lui retraçait encore mieux les événements de cette journée; car tous les deux y avaient combattu au même âge. On publia l'ordonnance du ban et de Farrière-ban; chaque banneret fut sommé de rassembler son ost ; des historiens inexacts disent que l'armée comptait deux cent mille hommes dans ses rangs. 11 est certain qu'un très-petit nombre de milices communales rejoignirent (i); les troupes féodales seules se mirent en mouvement. On épuisa les ressources du trésor pour solder un corps assez nombreux de Gascons et d'Allemands; on distinguait, à la tête de ces chevauchées, des barons français et étrangers : les ducs de Bourbon, d'Anjou et de Bar; un prince de Lorraine, un comte de Sarbruk, les comtes d'Alençon, d'Eu, d'Armagnac, d'Albret; lès sires de Rohan, de Tintiniac, de Malestroit, de Quelen, Hector fils de Louis de Clermont, duc de Bourbon. Le maréchal Boucicaut fut chaîné d'organiser ces nombreuses divisions. Charles VI se rendit en grande cérémonie à Saint-Denis, comme l'année précédente; il prit des mains de Pierre de Villette, supérieur de l'abbaye, la bannière royale, et la remit à Guillaume Martel, vieillard blanchi dans les combats, et qui choisit trois chevaliers pour l'aider à défendre le drapeau sacré ; ces trois élus furent le fils de Giiillaiime Martel, Jean Bétas et le sire de Saint-Clair : pendant les marches le garde-bannière portait à son cou l'étendard roulé, un écuyer tenait la lance ou le
(i) Fontanieii, Actes du règne de Charles VI j carton a8.
JEAN LE MEINGRE DE BODCICAUt. 893
bâton : on ne déployait le drapeau qu'ail moment de l'action.
L'année se rassembla dans la Brie : on mit les troupes soldées, les Gascons, les Bretons et les Allemands, sous le commandement de Boucicaut, dont le caractère énergique pouvait seul maîtriser ces indociles guerriers. I^e maréchal se plaça à l'avant-gârde : mais au bout de quelques jours un ordre suprême suspendit sa marche; plusieurs membres du conseil, désapprouvant cette nouvelle guerre entreprise contre le duc de Bourgogne, obtinrent un délai de trois semaines et l'autorisation de tenter encore les voies de la conciliation. Ils partirent en toute hâte et allèrent trouver Jean de Nevers, campé sous les remparts de Lille. Le prince les reçut d'un air de dédain, et leur ordonna brusquement de s'expliquer sur l'objet de celte mission. Les ambassadeurs hii annoncèrent que le roi se montrait disposé à conclure la paix, à oublier le passé, y mettant néanmoins la condition que son parent romprait ses liaisons avec l'Angleterre, et qu'il viendrait à Paris faire acte de soumission . Pour toute réponse , le duc demanda à son écuyer ses houzeaux (ses bottes), et monta sur son destrier sans dire un seul mot aux envoyés , qui revinrent auprès de leur maître, et lui firent part de la manière dont ils avaient été accueillis. Charles VI, indigné, ordonna que l'avant-garde poursuivît sa route, et le lendemain, 10 avril i^if^j l'armée s'ébranla en marchant sur trois corps échelonnés , la gauche appuyée à l'Oise. Le troisième corps, commandé par le roi en personne y s'arrêta à Senlis^ attendant que les deux autres
3qi JEAN LE M£IN(;il£ DE BOUGICAUT.
eussent franchi la rivière au-dessus de Compiègne; mais les habitants de cette dernière ville, chauds partisans du Bourguignon , refusèrent de livrer passage : on s'y attendait. Compiègne, surnommée la Royale parce qu'elle avait été la demeure de plusieurs rois 9 possédait des fortifications très-régulières. Jean sans Peur y avait laissé une nombreuse garnison placée sous les ordres d'Heugues de Lannoy , Guillaume de Sorel , Hector de Saveuse et le bailli de Fouquerelies, hommes dévoués et intrépides. Les remparts étaient garnis de batteries de grosses arbalètes. Le roi aurait bien voulu que cette ville se rendît sans combattre : les Allemands et les Gascons juraient de la brûler si elle opposait la moindre résistance. Il se livra de vives escarmouches au pied de ses remparts; les assiégés se servaient de leur artillerie d'une manière fort habile. Le camp regorgeait d'ouvriers travaillant à jeter des ponts volants sur l'Oise : de leur côté , les artisans de Compiègne s'occupaient sans relâche à fabriquer des armes et des machines de guerre; on entendait leurs marteaux frappant sur les pièces de fer.
 chaque instant une nouvelle sortie donnait lieu à quelque engagement; on atteignit ainsi la 6n d'avril. Le dernier jour de ce mois, Hector de Bourbon s'avança au bord des fossés, et dit aux assiégés qu'il viendrait les voir le lendemain pour leur donner le mai : en effet, le prince se présenta dès le matin, suivi de trois cents gens d'armes tenant un rameau de fleurs; son casque et ceux de ses chevaliers étaient également ornés de couronnes de fleurs appelées cAr^
JEAN LE MEIJSGRE DE BOUCTCIUT. 3^5
peaux de mai. L'élite de la garnison sortit à sa rencontre : les assiégés aussi bien que les troupes royales restèrent tranquilles spectateurs de cette joute singulière. La fatigue sépara les combattants : Hector eut son cheval tué sous lui; mais il ne cessa point de diriger l'action. Et sa brillante valeur causa l'admiration des deux partis. (Fenin, p. 363.)
Les habitants de Compiègne, accourus sur les remparts, paraissaient transportés d'ardeur; ils firent le lendemain une sortie, culbutèrent les avant-postes, arrivèrent jusqu'à l'artillerie, prirent trois petites pièces, et en enclouèrent une autre très-grosse appelée la Bourgeoise; « mirent au trou, par où l'on boutoit le feu, un clou, tellement que devant ladite ville oncques la Bourgeoise ne put jeter. » (Juvénal des Ursins.)
Un pareil avantage enfla de vanité les gens de Compiègne : ils essayèrent, dans une seconde sortie, de brûler les deux ponts que l'on avait jetés sur l'Oise pour tourner la place; mais le maréchal Boucicaut lie leur en laissa pas le temps, il les attaqua vigoureusement, les battit, et les refoula au-delà des barrières après avoir tué un monde considérable. Cet échec diminua leur arrogance; plusieurs notables ouvrirent l'avis de faire une prompte soumission, mais la majeure partie ne pouvait supporter l'idée de subir la loi des Armagnacs : enfin , après maints débats fort orageux, on tomba d'accord d'envoyer une députation à Charles VI, qui venait d'arriver au camp. On nomma, pour remplir ce message, Jean Quiéret, chirurgien, et Henri d'Ailly, noble bourguignon très-
396 JKA.N LE MEINGRE DE BOUClGàUT.
mal famé parmi la chevalerie : le choix de ces deux personnages indigna les bannerets de l'armée. Ils étaient chargés d'offrir au roi un tonneau de vin du territoire de Compiègne : Erard de Damas, vicomte de Châ- Ions, grand échanson , ne voulut pas recevoir le présent adressé à son maître. Jean Quiéret et après Henri d'Ailly furent obligés de se retirer sans avoir vu le monarque. Trois heures après on annonça une autre députation de six personnes, en tête de laquelle marchait le gouverneur lui-même, Pierre de Lannoy : on les admit auprès du prince. Le chancelier, qui accompagnait l'expédition, leur adressa de vifs reproches : « Votre ville, dit-il, s'est rebellée en refusant le passage aux troupes; cette faute seule méritoit un châtiment sévère, mais qu'est-ce aujourd'hui, où elle a combattu contre sou souverain? Il ne peut y avoir de traité avec ses habitants : qu'ils se mettent sur-le-champ à la discrétion de notre seigneur le roi. » Les députés se retirèrent, et rapportèrent à leurs compatriotes la réponse du chancelier, réponse qui les épouvanta d'autant plus que le maréchal Boucicaut, après les avoir battus la veille, s'était logé au pied des murailles, avait comblé les fossés, et faisait ses dispositions pour livrer un vigoureux assaut. Compiègne se soumit le 7 mai : le roi y fit son entrée sans armes et suivi de six chevaliers seulement, ce qui toucha extrêmement les habitants; il ne voulut pas permettre que le gros des troupes y pénétrât, ce dont les Gascons et les Allemands furent très-courroucés. Mais, avant d'envahir les États de Flandre, on se trouvait obligé de se rendre maître de plusieurs places fortes échelonnées sur
la route, comme Compiègne, Soissons, Laon, Bapaume, Arras, toutes très-dévouées au duc de Bourgogne, dont elles servaient les intérêts avec une sorte d'enthousiasme. Désireux d'épargner le sang que tant de sièges devaient coûter à ses sujets, Charles VI fit précéder son avant-garde de plusieurs conseillers du parlement chargés d'user des voies de la persuasion pour réduire les villes rebelles. Ces conseillers entrèrent dans Soissons avant que Boucicaut eût paru devant les portes; on les reçut dans la salle du conseil, où siégeaient Pierre de Craon, gouverneur, Collard de Fiennes etEnguerand de Bournonville : le dernier avait mérité le surnom Aq fleur de la chei^aleriey par son courage, sa courtoisie et sa bonne mine; ses exploits en Lombardie et dans l'Orient rendirent son nom célèbre; doué d'une rare éloquence, il savait par ses discours animer le zèle des Soissonnais pour la cause de Jean de Nevers, dont il se montrait le plus chaud partisan. Bournonville prit la parole dans le conseil : « Nous tenons la ville pour le duc de Bourgogne^ dit-il; le roi et son fils peuvent y entrer, mais seuls; si l'on veut employer la force des armes pour vaincre notre résolution, nous saurons y résister. » Cette réponse fière et séditieuse entraîna tout le monde ; les messagers se retirèrent sans avoir pu rien obtenir. Charles VI éprouva un véritable chagrin en apprenant la détermination des Soissonnais. Dès le soir même Boucicaut ordonna de charger les machines de guerre sur des bateaux , et leur fît remonter l'Oise. L'armée se déploya dans la plaine de Crespj, en s'appuyant à l'Aisne : le maréchal franchit cette rivière
398 JEAN LE MEINGRK DE BOUGIGAUT.
avec les quatre premières divisions, et vint cerner la ville du côté de Laon, tandis que le roi et les deux autres corps campaient sur la rive gauche de l'Aisne.
Les habitants de Soissons s'étaient montrés de tout temps fort indépendants; ils avaient démoli, en 1399, ^^ château construit par Enguerand de Couci pour les tenir dans le devoir. Ne doutant pas qu'on ne vînt les attaquer à l'issue de la prise de Compiègne, les Soissonnaîs n'épargnèrent rien pour se fortifier : la position de leur ville sur l'Aisne rendait les approches très-difficiles; il brûlèrent le feubourg de Crise, démolirent l'église Saint-Remi et le couvent des Cordeliers, dont la muraille bordait le fossé. La garnison se composait de six mille soldats aguerris, dont mille anglais; la bourgeoisie pouvait fournir dix mille combattants. Les gens d'armes bourguignons battirent le plat pays afin de ramasser des vivres. Pierre de Menou, leur chef, pilla l'abbaye de Long-Pont.
Le roi vint se loger au monastère de Saint-Jean ; le duc d'Orléans se plaça dans celui de Saint-Crépin ; le comte d'Armagnac et le duc de Bourbon franchirent l'Aisne, et cernèrent la partie d'orient; la cavalerie resta sur la rive gauche avec le connétable d'Albret, prête à contenir le duc de Bourgogne, si, comme on le disait , le prince venait du côté de Rhétel pour prendre Tarrnée royale en queue, ou s'il marchait sur Paris pendant que Charles VI serait occupé devant Soissons.
Les assiégés, animés de cette fureur qui rend si ter-
JEAN LE MEINGRE DE BOCCICAUT. 899
ribles les guerres civiles, n'attendirent pas qu'on vînt attaquer leurs remparts; le soir même ( lo mai)^ au moment où le roi prenait ses quartiers, les Soissonnais firent deux sorties, mais ils furent repoussés et essuyèrent une perte assez considérable. Alors les assiégeants prirent à leur tour l'offensive. Le maréchal Boucicaut dressa des batteries, et fit un feu assez bien nourri; il se servait avec avantage de la Bourgeoise^ nouvellement raccommodée. De son côté, Bernard d'Armagnac s'emparait du pont fortifié, et se logeait au pied des murailles. Ce début intimida les Soissonnais, qui se voyaient ainsi resserrés dès le premier jour. Sur ces entrefaites , des transfuges vinrent dire au camp que l'on agitait la question de capituler. Charles VI, charmé d'apprendre que les assiégés manifestaient des sentiments plus traitables, se hâta d'envoyer Hector de Bourbon dans la ville pour offrir de sa part les conditions les plus honorables. Hector s'avança vers la porte d'ouest, accompagné d'une nombreuse escorte de cavalerie. Un religieux, l'ayant aperçu de la fenêtre de son abbaye, crut que c'était un parti ennemi qui venait tenter un coup de main ; il saisit son arbalète (tout le monde était alors armé), et dirigea son vireton contre le jeune banneret, que sa brillante armure faisait distinguer parmi tous les autres. Le trait frappa le paladin au milieu de la joue, et le renversa ; Hector expira au bout de quelques heures (i).
(i) Le moine de Saint-Denis et Monslrelet disent que ce jeune prince fut tué dans une sortie des Soissonnais, qui surprirent le camp.
400 JEAN LE MEliNGKE DE. BOUCIGillJT»
L'annonce de cette mort porta la désolation dans le camp. Le guerrier que l'on pleurait offrait l'assemblage des plus rares qualités. Son frère, le duc de Bourbon Jura de venger son trépas dans le^angdes Soissonnais; tous les barons firent le même serinent. Dès ce moment on ne parla plus de négociations, et l'on . mit une activité surprenante à pousser les travaui 1 du siège. Ceux de l'intérieur redoublèrent également d'efforts : les hommes en état de porter les armes gardaient les murs , pour en défendre l'approche; les femmes et les enfants charriaient des pierres : chacun déployait un zèle merveilleux. I^s Soissonnais recommencèrent les sorties, en les dirigeant toutes vers le quartier du roi, qu'ils cherchaient à surprendre, ce qui augmenta l'indignation des Français. La Chronique assure que les décharges de l'artillerie ressemblaient au roulement du tonnerre : néanmoins, il s'en fallait beaucoup que les effets répondissent au bruit; les projectiles tombaient sur les maisons sans les endommager, et ne faisaient point brèche aux remparts. Cependant la place, resserrée sur les différents points, semblait menacée d'une chute prochaine. I^ discorde se mit alors parmi les chefs des assiégés. Bournonville lui-même , regardant la perte de la cité comme inévitable, voulut abandonner Soissons, sous prétexte d'aller presser les secours promis par le duc de Bourgogne; mais le gouverneur, Pierre de Craon, s'opposa à son départ, en lui disant: « En tels hannaps (verres)
Nous avoTis cru devoir adopter la version des archives de la vîUe de Soissons, conservées à labbaye de Long-Pont et mises au jour par . Dorrnay.
JEAN LE M£1JNGRË DE BOUCICâUT# 4©^
que nous boirons, vous boirez aussi. » Bournonville^ ne pouvant exécuter son dessein , s'opposa à son tour au projet d'ouvrir les portes, comme Pierre de Craon le proposait. La querelle s'échauffa déplus en plus : il s'ensuivit, au milieu de la nuit , un tumulte effroyable; les deux partis couraient dans les rues, éclairés par des torches, en poussant des cris perçants. L'armée , entendant ces clameurs, se tint sur pied. Boucicaut et le comte d'Armagnac demandèrent au roi la permission de livrer l'assaut; Charles VI s'y refusa avec fermeté, craignant que les ténèbres ne favorisassent trop la fureur du soldat. Le lendemain matin le tumulte recommença plus violemment. Les partisans de Craon et ceux de Bournonville en étaient venus aux mains : un bourgeois sauta par-dessus les remparts, et vint instruire les avant-postes de ce qui se passait. « Maintenant, dit-il aux officiers, vous pouvez attaquer en toute sûreté. «En effet, le maréchal, qui avait comblé les fossés et préparé des échelles, s'élança sur les remparts, suivi d'une foule de chevaliers jaloux de porter les premiers coups. Nonobstant les désordres intérieurs, on lui opposa encore la résistance la plus opiniâtre; enfin il se logea sur les murailles, descendit des bastions, et s'avança dans le cœur de la place, toujours en combattant; il ne tarda pas à opérer sa jonction avec le comte d'Armagnac, à qui les Anglais venaient de livrer la porte de la rivière. Les archers gascons et bretons inondaient des rues, mais ils rencontraient à chaque pas des obstacles sérieux. Bournonville, conduisant l'élite de la garnison, se battait en héros ; il cherchait à rallier les siens, afin de s'ou-
402 JMXn LE MEINGRE DE BOUGIGAUr.
vrir un passage. Ijes gens du comte d'Armagnac, Toyant reconnu y dirigèrent leurs efforts contre ce chef intrépide. Boumonville, désespérant de pouvoir résister plus longtemps, abandonna le carrefour où se pressaient autour de lui ses compagnons, et se jeta dans une rue très-étroite, fermée par une chaîne; il voulut franchir cette barricade, mais son cheval, trop fatigué, ne passa que les jambes de devant, et resta engagé : Bournonvilie fut pris par Rajmonnet , qui le serrait de près.
Les historiens contemporains disent que le sac de cette ville (20 j uin 1 4 1 40 présenta tout ce que la guerre peut offrir de plus horrible : le viol, le massacre, la dévastation et l'incendie. Personne ne fut épargné : quinze cents habitants périrent dans l'espace de quel» ques heures; les chroniques de Soissons assurent que les barons et les princes eux-mêmes pressaient la fureur des hommes d'armes : <c Ces princes et ces capitaines, ajoutent-elles, succombèrent tous l'année suivante à bataille d'Azincourt, frappés par un Dieu vengeur. » (Dormay.)
Les églises, oi^nées de précieuses reliques, se virent pillées de fond en comble: les vainqueurs se battirent entre eux pour se partager tant de riches dépouilles. Leur rage s'étendit jusque sur les édifices publics : la halle, une des plus vastes de France, tomba en un instant sous la main des démolisseurs; le quartier qu'habitait le roi fut seul épargné pendant la présence du monarque. Cet antique Soissons, jadis la résidence de plusieurs rois mérovingiens, et avant cette catastrophe une des cités les plus florissantes
Jean le meingre de BoucicAtt. 4^3
du royaume, se changea en une véritable solitude.
Lorsque la furie du soldat se fut calmée, la vengeance juridique commença à sévir contre les chefs échappés au carnage : Enguerand de Bournonville fut décapité près de l'abbaye Saint-Médard; Bassuel, jurisconsulte célèbre, subit le même sort, ainsi que le sire de Menou. Ce dernier, assez jeune, fut conduit au supplice avec son père, âgé de soixante-dix ans; il protesta, sur Téchafaud, de l'innocence du vieillard, en déclarant que lui seul l'avait entraîné dans la rébellion au moyen d'un coupable subterfuge. Le père eut la douleur de survivre à son fils, dont il voulait partager le triste sort. On fit grâce à Collart de Tiennes, en considération de son aïeul le connétable de ce nom. Le chancelier envoya à Paris cinquante notables , dont plusieurs eurent la tête tranchée ; les autres restèrent en prison : douze cents bourgeois se rachetèrent en payant des rançons qui les ruinèrent; un assez grand nombre profitèrent du tumulte pour s'échapper, et parvinrent à gagner les bois.
Charles VI, partant pour la Flandre le surlendemain, traversa la ville en décombres; la vue de tant de maux le frappa d'horreur ; il se laissa toucher de compassion , et ordonna de rebâtir les maisons des particuliers avec les débris des édifices publics; en même temps fut rapporté l edit condamnant à une forte contribution les habitants qui avaient survécu à tant de désastres. Le roi fit rechercher les reliques : leurs possesseurs rendirent bien les os des saints , mais non le métal précieux qui les enveloppait; les soldats se l'étaient partagé. C'est ainsi que disparut
4o4 J£AJN LE M£1NGR£ DE BOUCICABT.
une verge d'or que Ton disait être celle du grand-* prêtre Aaron.
Meyer, dans ses Annales de Flandre (livre XV), raconte, d'après une ancienne légende, que le sort funeste de Soissons avait été prédit quarante ans auparavant : Un écolier, dit-il , étant allé se baigner, ramassa au fond de la rivière une lame de cuivre sur laquelle on lisait ces mots écrits en latin : « Soissons j tu périras comme Sodome. » (Dormay,de la page 371 à
Le duc de Bourgogne portait son camp dans te voisi'
nage de Soissons, au moment où la ville succombait; il se retira sans plus tarder. I^ maréchal de Thoulongeon, ayant sous lui le sire de Chastellux et Pierre de Damas, sire d'Estieuges(i), protégea sa retraite; cependant il ne put empêcher BoUcicaut de tailler en pièces l'arrière-garde , et de faire deux raille prisonniers.
Laon etPéronne se rendirent, au seul bruit de l'approche de l'armée royale ; Bapaume voulut résister un instant; mais, aux premières démonstrations hostiles que fiitia place, le maréchal se mit en mesure d'enfoncer les portes à coups d'engins : les bourgeois, épouvantés, crièrent grâce, et se soumirent. On découvrit au fond d'un bastion Caboche, l'écorcheur, ce chef fameux des égorgeurs de Paris; le prévôt ordonna de le pendre à une perche fort élevée.
(i) La maison de Damas, une des plus illustres familles des provtO' ces du centre, s'était divisée en beaucoup de branches : il n'est donc pas étonnant de voir dans les guerres civiles un sire de Damas échanson de Charles VI , et un autre servant le duc de Bourgogne.
JEAN LE MEINGRE DE BOIICICAUT, 4^5
Arras ne suivit pas Texempie de Bapaume ; cette ville passait pour une des plus opulentes du nord : les Gascons se proposaient de la piller; aussi les habitants prirent-ils la résolution de périr les armes à la main, plutôt que de subir le sort de ceux de Soissons. Le duc de Bourgogne leur avait envoyé huit mille de ses meilleurs arbalétriers, en promettant de mettre sur pied toute la Flandre pour empêcher Arras de tomber au pouvoir des Français. Les princes en formèrent le siège le i*^ octobre; ils réunirent sous les remparts une quantité prodigieuse de machines de guerre et surtout des canons. L'artillerie incommodait beaucoup la place, quoique les gens du dedans commissent des ravages extrêmes dans les rangs ennemis au moyen d'arquebuses chargées de balles en plomb : c'est la première fois que l'histoire parle de l'usage des balles lancées par la poudre. Voyant les terribles effets que produisaient les décharges des canons , ceux de la ville envoyèrent dans les lignes françaises d«s émissaires, lesquels corrompirent le chef des artilleurs, homme fort expert, et l'amenèrent dans Arras : ce fut une conquête précieuse, car après le départ de cet artilleur personne ne sut plus mettre en jeu les canons ; circonstance qui détermina les généraux de Charles VI à écouter les propositions que le duc de Bourgogne faisait pour conclure une paix durable. Ce prince, qui avait reçu sous les remparts de Lille d'une manière si hautaine les ambassadeurs du roi, fut glacé d'effroi à la nouvelle de la prise de Soissons ; il eut recours aux plus basses supplications pour conjurer Vorage qui le menaçait. Jean sans Peur dépécha
4o6 JEAN LE MEINGKE DE BOUCIGAirr*
quatre fois la comtesse de Hainaut, sa sœur, vers Charles YI, afin de calmer son courroux et d'obtenir une trêve : les membres du conseil se laissèrent.tou* cher, le traité fut signé le i6 octobre i4i4f ^^ ^^^ pit des observations des ducs d'Anjou et d'Orléans. (Juvénal des Ursins.)
Aussitôt après la conclusion de cette importante affaire , le roi fit ses préparatifs pour regagner Paris. Le matin de son départ, des soldats ayant voulu brûler la paille de leurs abris, l'incendie se communiqua rapidement aux autres parties du camp, et atteignit la tente de Charles VI ; ce prince faillit devenir la vie* time de ce terrible accident : ses gardes l'arrachèrent des flammes à demi vêtu. Étrange fatalité! c'était la seconde fois qu'il courait risque de périr par le feu» Cinq cents malades furent consumés sous leurs baraques (i).
Le maréchal Boucicaut ne vit pas achever raccommodement arrêté devant Arras; il reçut l'ordre, au commencement du siège , de se rendre en toute hâte dans le Languedoc, dont le gouvernement lui avait été confié deux ans auparavant : les circonstances politiques l'empêchèrent jusqu'alors d'exercer cet emploi , un des plus élevés de l'État. L'autorité du maréchal s'étendait sur les sénéchaussées de Toulouse, de Beaucaire , de Carcassonne , sur le Rouei^ue , le Querci , le Bigorre et l'Agénois. Le comte de Fois, neveu de Gaston Phœbus, fut nommé son lieutenanL Boucicaut s'établit dans son gouvernement, et débuta
(i) Histoire de Charles VI, par Le Laboureur, t. IL
JEAN LE MEINGRE DE BOUGIGAUT. 4^7
par réprimer le brigandage des sénéchaux , qui, pro* fitant de la confusion générale , imposaient des taxes de la manière la plus arbitraire; il abolit un impôt sur le sel, qui opprimait le peuple , et rendit libre la navigation du Rhône. Obligé de subvenir aux frais de la guerre entreprise contre le duc de Bourgogne au commencement de i4i49 1^ dauphin imposa une taille extraordinaire sur toutes les provinces : celle du Languedoc fut taxée à 600,000 livres ; mais la levée de cet impôt rencontra de l'opposition, parce que le décret violait les formes constitutives des états. Jean sans Peur, attentif aux démarches de ses ennemis, ne laissait échapper aucune occasion de profiter de leurs fautes ; il dépécha de nombreux émissaires dans les provinces, pour agiter les esprits et semer la division. Ces envoyés secrets formèrent à Toulouse le plan d'une insurrection générale : on devait, à la faveur du tumulte, égorger les partisans du duc d'Orléans. La vigilance et l'énergie de Boucicaut firent échouer le complot. Ce général venait d'arriver du camp d'Arras; il se mit à la tète de ses gardes, et arrêta lui-même totales agents du duc de Bourgogne au moment où .ces pervers marquaient d'une croix de Saint-André rouge les demeures des partisans de leur maître, pour qu'on ne les confondît pas avec celles des personnes signalées comme Orléanistes. Le gouverneur les fit pendre aux créneaux de la principale tour, et sur les places publiques; les corps y restèrent exposés une semaine entière. (Vaissette, Hist. du Languedoc, tora. V.)
Après avoir ramené la tranquillité dans Toulouse
4o8 TEAlf LE MEINGRË DE BOUCIGAUT.
par cet acte de vigueur, Boucicaut se porta rapidement sur Carcassonne, que l'esprit de révolte avait gagné. IjSl populace tendit des chaînes dans les rues; mais , effrayée à la nouvelle de la marche du maréchal , elle lui envoya une députation qui le rencontra le i*' octobre i4i4 » non loin de Balma. Le Meingre ayant refusé d'écouter ces messagers, les fit arrêter comme des rebelles; il poursuivit sa route, et entra dans Carcassonne, qu'on traita en ville conquise* J^s quatre principaux chefs des séditieux furent décapités. Boucicaut ne poussa pas plus loin le châtiment; car une maladie contagieuse, se déclarant sur ces entrefaites, causa de tels ravages, que le maréchal se montra plus soigneux d'arrêter les progrès de ce fléau que de sévir contre cette malheureuse cité.
La sagesse autant que la fermeté de le Meingre procurait au Languedoc des jours tranquilles, tandis que l'anarchie la plus affreuse désolait les autres provinces. Au moment où le royaume espérait goûter quelque repos, il éprouvait une crise plus terrible que les précédentes ; c'est ce qui arriva peu de^temps après la conclusion du traité d'Arras.
JfiÀlf LE MEINGRE DE BOUGICAXJT. 4^9