‹ Vies des grand capitaines français du moyen âge (volume 4)Chapitre 13 sur 21 · LIVRE VII · texte numérisé non relu

LIVRE VII

Boucicaut est rappelé du Languedoc pour commander en second Tarmée destinée à expulser les Anglais de la Picardie. — Bataille d'Azincourt. — Boucicaut y est fait prisonnier. — Conduit à Londres 9 il y meurt.

La prise de Soissons, de Bapaume, Toccupation de l'Artois et la dispersion des troupes flamandes^ avaient contraint le duc de Bourgogne à demander la paix. Charles VI, esclave alternativement de chaque faction, /ut ramené dans sa demeure habituelle , l'hôtel Saiat'PauI. On licencia les bandes soldées : elles se répandirent dans les campagnes en commettant les plus horribles excès. Loin de songer à les réprimer, le dauphin et les princes les encourageaient chacun de leur côté, afin de se les ménager comme des auxiliaires si les circonstances l'exigeaient. Les ducs de Berri, d'Anjou, d'Orléans, le connétable d'Albret, les comtes d'Alençon, d'Eu, de Vendôme, forcés de céder à l'ascendant du dauphin , se retirèrent : les uns restèrent dans les faubourgs de Paris; les autres allèrent * porter leur mécontentement au fond des provinces, où ils levèrent des troupes pour leur défense personnelle. Les communes les imité* rent; l'agitation s'accrut. Les Français se divisèrent en trois partis bien distincts, celui du roi ou du dauphin, celui des princes mécontents, et celui de

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Jean de Nevers : les gens sages prévoyaient que ce dernier parti deviendrait le plus redoutable, car le duc de Bourgogne savait ramener à lui l'opinion publique en affectant des faux airs de modération.

Des maladies effrayantes mettaient le comble à la confusion générale : dans la Beauce et dans la Brie les troupeaux périssaient par milliers , la putréfaction des animaux engendrait des épidémies ; en Normandie, la fièvre était perpétuelle, et nul ne pouvait s'y soustraire; à Paris, la coqueluche atteignait tout le monde, on ressentait au gosier des douleurs inexprimables : le parlement vaqua durant plusieurs mois; il n'y avait plus ni avocats, ni plaideurs, ni juges. (Registres du parlement, ^^ vol.) Dans plusieurs provinces les terres restèrent en friche ; les laboureurs se retiraient au fond des bois, pour échapper aux brigands; les troupes dont le dauphin pouvait disposer servaient à pressurer les habitants. Il régnait entre la noblesse et le tiers-état une fatale rivalité , qui détruisait l'es* prit public. Un nouvel orage vint mettre le comble à tant de calamités : ce fut la rupture des traités existants, qui eut pour conséquence une déclara* tion de guerre de la part de l'Angleterre.

Au moment où l'on s'y attendait le moins , lors« que la trêve conclue en i dgS semblait assurer un long repos, Henri V demanda (mai i4<4) l'entière exécution du traité de Bretigny , c'est-à-dire le payement des sommes dues sur la rançon du roi Jean^ la restitution de la Normandie, du Poitou , de la Tou« raine et de la moitié de la Guienne.

Ainsi que le prince Noir, son grand-onde, Henri Y

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avait fait ses premières armes à Tâge dé quinze ans , et mérita d'être remarqué autant par son courage que par ses rares qualités; ce fut sa bouillante valeur qui décida delà bataille de Schrewsbury, remportée, en i4o3, sur les Gallois et les Écossais réunis : le héros y reçut un coup de flèche qui lui fit au visage une large blessure, ce qui ne Tempécha pas d'af* fronter d'autres dangers. Il ne tarda pas à devenir Tidole des soldats et de la nation. Henri IV n'éprouva point ces transports de joie qu'un pore ressent ordinairement à la vue des succès de son fils : ombrageux comme tous les usurpateurs, il eut la faiblesse d'en devenir jaloux, le rappela à Westminster, et lui défendit de se mêler des affaires publiques. Le jeune Lancastre, livré /contre son gré à l'oisiveté, se signala dans Londres par des désordres inouïs, comme il s'était signalé par son courage k la tête des armées; mais on le vit changer de conduite le jour même où la mort de son père l'appela au trône. Son premier soin fut de chasser les compagnons de ses débauches ; il n'en conserva qu'un seul , Robert Scrooph de Masham, qui ne tarda point à faire repentir son maître d'une exception aussi flatteuse. Lancastre prit donc des habitudes graves; un flegme emprunté remplaça sa fougue impétueuse; d'impie ce prince devint bigot. Son visage était allongé, son teint pâle et ses traits fortement prononcés, car le type français des Plantagenets se trouvait déjà altéré par le mélange du sang des femmes anglaises; ses yeqx paraiss.iient languissants : la blessure qu'il avait reçue dans la joue droite à la bataille de Schrewsbury lui

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donnait encore un aspect plus sévère, sans que sa physionomie fût néanmoins aussi terrible que celles d'Olivier de CHsson, d'Arthur de Richemotit et de quelques autres guerriers de cet âge (i).

Henri V tenait de son prédécesseur une puissance contre laquelle des* ennemis nombreux se montraient conjurés : aux embarras causés par des conspirations permanentes, vinrent se joindre des difficultés non moins épineuses, qui tiraient leur origine des querelles d'orthodoxie. Wiklef, docteur d'Oxford, avait émis des doctrines qui alarmèrent toutes les consciences : elles donnèrent naissance à la secte des Hollards, et préparèrent les voies à l'hérésie du seizième siècle.

La même agitation régnait en Angleterre qu'en France : Henri V, doué d'une volonté ferme et d'un génie actif, comprit que son intérêt lui faisait une loi de fournir un aliment à l'ardeur dont chacun semblait être transporté : la guerre fut choisie comnfle le moyen le plus efficace, comme le remède politique le plus sûr, car elle devait satisfaire des ambitions et flatter

; (i) Nous avons essayé de donner un portrait de ce prince d'après ce qu'en disent les historiens contemporains, Walshimghaniy Elmham et surtout Titus Livius : ce dernier, moine du Frioul, fut clerc du duc de Glocester^ frère d'Henri V; cet auteur, très-rare et fort esUmé, se trouve dans la grande collection de Hearne. Les autres historiens de ce prince sont : Polydore Virgile, William Martyn, i6i8, Itfe of Henri thefifth; John Samuel, i685, UJe ofking Henn F, et Goodwin, i665, Ltfe of Henri F, Catherine de France fit élèvera son époux , dans l'église de Westminster, une statue en argent fort ressemblante, d'après laquelle on a gravé les portraits existant aujoor* d'bui. :]

des amours-propres. En conséquence, le monarque britannique fit dénoncer les hostilités à l'expiration de la trêve, dans le cas où l'on n'exécuterait pas en entier le traité de Bretigny. Le conseil de Charles VI, ayant déjà sur les bras le duc de Bourgogne, s'empressa d'envoyer des ambassadeurs à Londres, afin d'empêcher la rupture au moyen de concessions et de promesses. Mais le dauphin Louis, léger comme on l'est à dix-huit ans , se conduisit en son particulier d'une manière bien fâcheuse pour les intérêts de l'État : ne pouvant contenir l'indignation que lui causait l'injuste provocation d'Henri V, il fit porter au nouveau roi un tonneau rempli de balles, de raquettes et de tamis. On savait que Lancastre aimait passionné* ment le jeu de paume; le dauphinvoulait sans doute lui faire sentir que cette occupation convenait mieux à ses goûts que le métier des armes. Lancastre, trèspiqué de cette allusion, fit dire au prince français qu'en retour de son présent il lancerait des balles telles, que les portes de Paris ne seraient pas des raquettes assez fortes pour les renvoyer (i).

L'ambassade dépêchée par la cour de France, et dont le maréchal Boucicaut fit partie, ne décida rien; elle obtint seulement une prolongation de trêve jusqu'au 2 février i4i5. Au moment de quitter Londres, les plénipotentiaires, voulant à tout prix éviter la guerre, proposèrent d'eux-mêmes un moyen

(i) Hume conteste le fait, en le traitant de ridicule : nous le croyons authentique, parce qu'il est dans les mœurs du temps; au reste , on le trouve rapporté dans Rapia Thoiras , écrivaio grave et véridique au dernier point.

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capable d'aplanir les difficultés : c'était l'union de Catherine de Valois avec le roi d'Angleterre (i). Cette idée plut à Henri V, en ce que le mariage qu'on lui offrait n'excluait point la restitution qu'il demau* dait. Lancastre chargea deux de ses conseillers intimes d'aller suivre à Paris cette négociation. Le restant de l'année i4i4 ^^ ^^^ premiers mois de î^i5 se passèrent en pourparlers, dans lesquels on ne fit preuve de franchise ni d'un côté ni de l'autre. La trêve fut continuée jusqu'au a août i4i5. Nonobstant ces prolongations successives, Henri V poussait avec activité ses préparatifs, et agissait enfin comme si les hostilités fussent commencées. Il réunit à Westminster, le i^' mai i4i5, les hauts barons résidant à Londres, leur fit part de ses desseins, et les supplia de l'aider dans la campagne qu'il allait entreprendre /toi^ regagner son bien. Telle fut son expression, car il se disait roi de France de droit, et voulait le devenir de fait : chimère qu'Edouard HI s'était créée, et que les monarques anglais ont eu le ridicule de poursuivre jusqu'à nos jours. Enfin, dans un parlement tenu à Leicester le 3i mai, la guerre contre la France fut décidée (2). T^a chambre dès communes, que présidait Thomas Chaucer, fils du fameux poëte (3), vota la moitié des subsides demandés, en expliquant que c'était pour la défense du royaume et la sûreté

(i) Les historiens français disent que ce fut Henri qui demanda le premier la main de Catherine; c'est une erreur : on peut s'en assurer en consultant les actes publics d'Angleterre recueillis par Rymer, t. IX, in-fo, p. loi.

(2) Rymer, Recueil, t. IX, p. io3.

(3) Chaucer fut le premier poète qui écrivit en anglais.

des mers (i); elle ne parla point de la guerre provoquée par Henri, la regardant comme injuste.

Pour suppléer au défaut des subsides que les communes venaient de refuser, Henri V se vit obligé d'avoir recours à divers expédients ; il mit en gage la plupart de ses joyaux, et contracta des emprunts en son nom particulier avec les villes de Londres, de Cantorbéry, de Bristol, de Lincoln. Un marchand de Lucques, nommé Paulo, lui prêta cent marcs d'or. Les évêques anglais , alors les plus riches de la chrétienté, lui remirent de fortes sommes sous bonne caution. (Goodwin, Life of Henri V^

Henri ressentait le besoin d'argent plus que tout autre souverain ; car le régime féodal ayant été modifié en Angleterre en ce qui touchait le service personnel, le système des troupes soldées s'établit de fait, sans que le monarque obtînt les sommes indispensables pour entretenir des armées. Les Anglais ne marchaient qu'avec la certitude d'être payés exactement, souvent même exigeaient-ils des avances : on doit convenir qu'ils se montraient ensuite fort dociles, et obéissaient sans murmurer. Les Français, animés, d'une ardeur martiale, servaient la plupart gratuitement; aussi refusaient-ils de subir le joug de la discipline, en méconnaissant la voix des chefs chargés de les diriger. Henri V déploya une habileté surprenante pour se ménager des chances de succès : il conclut avec les villes maritimes de la Flandre, de la Hollande et du Danemark, un marché d'après lequel on devait lui fournir les bâtiments nécessaires

(i) Rôles du parlement y vol. IV.

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au transport de ses troupes; car son intention était de débarquer toutes ses forces le même jour, et d'éviter par ce moyen les revers qu'Edouard III avait essuyés en adoptant le mode des débarquements partiels. Il se procura, tant en Angleterre qu'à l'étranger, deux mille bâtiments de diverses grandeurs. Les actes publics recueillis par Rymer donnent des détails curieux touchant les dispositions relatives à cet armement, et prouvent à quel point de perfection les Anglais avaient poussé leur administration intérieure. Le roi prit à sa solde plusieurs centaines de boulangers, de bouchers, d'armuriers, de maréchaux-ferrants et de charpentiers ; il amena aussi des pharmaciens, des médecins : les plus expérimentés devaient se consacrer à son service particulier ; car sa santé exigeait des soins de tous les instants : le mal qui le mit au tombeau sept ans plus tard exerçait déjà ses ravages. Le prince se fit également accompagner par douze ménestrels, dont le chef était John Gliff, poëte troubadour.

Cependant des préparatifs aussi ostensibles alarme* rent la cour de France : le conseil du dauphin se décida à dépécher en Angleterre une ambassade plus solennelle que les précédentes; elle se composa de douze personnes, soit laïques, soit ecclésiastiques. Guillaume de Boiratier, archevêque de Bourges, fut désigné pour la diriger. Ce prélat, chez qui le savoir s^unissait à la fermeté de caractère, avait rempli des missions de la plus haute importance, notamment au concile de Pise, où il se fit remarquer par son éloquence autant que par la sagesse de ses opinions (i).

(i) Boiratier mourut en i4ai| le quatre-vingt-huîtièine archevêque

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Les personnages les plus notables de cette ambassade après Guillaume de Boiratier furent J«an du Beuii, évéque de Lizîeux, et Louis de fiourbon, comte de Vendôme, jeune prince rempli de zèle. Ces envoyés, munisdesaufs-conduitsdatésdu i3avril 1 4i5(Rymer)y arrivèrent à Douvres au commencement de mai; on leur envoya de Londres Jean Yiilequier, chambellan d'Henri Y, qui les conduisit à Westminster, où le mo<^ narque avait établi sa résidence. Ils n'eurent leur première audience que le 26 juin. Lancastre , fort souffrant , les reçut dans son appartement : il se tenait auprès de son lit, appuyé sur un riche carreau de velours, et avait auprès de lui ses frères, ses oncles, ainsi que les dignitaires de la couronne. Il accueillit les ambassadeurs d'une manière empressée, s'informa auprès d'eux de la santé de Charles VI, et ordonna qu'on servît à ces étrangers le clairet et les épices, suivant la coutume du moyen âge : elle s'est conservée en Orient. L'archevêque de Bourges se borna, le premier jour, à demander, une prolongation de trêve jusqu'au 5 août ; ce qui lui fut accordé. Le lendemain il débattit avec l'archevêque de Cantorbéry, chancelier d'Angleterre, les conditions que l'on mettait à une paix de longue durée : il fit de larges concessions, vu le piteux état de la France; mais plus le négociateur accordait, plus on devenait

de Bourges : il était né dans cette ville. .. Histoire du Berri par la Thomassière , liv. IV. Walsingham qualifie ce prélat de vir verbosus ei arrogans : cet auteur, qui vivait en i440) parle des Français en fermes fort injurieux.

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exigeant. Enfin , malgré les difficultés sans cesse renaissantes , les diverses clauses d'une convention défi« nitive paraissaient arrêtées, et la maiu de Catherine de Valois allait devenir le gage du repos des deux peuples, lorsque le roi, qui ne cherchait sans doote qu'un sujet de rupture, détruisit pour jamais ces flatteuses espérances. Henri accorda, le 6 juillet, une dernière audience à l'ambassade française, et, après avoir longuement parlé de son désir de maintenir la paix et d'éviter l'effusion du sang, aprèss'étre réjoui de son mariage avec Catherine, la plus belle princesse de celte époque, il dit à l'archevêque de Bour» ges : te Toutefois, il est bien entendu qu'eu devenant l'époux de la tille de Charles VI, je deviens également, et à l'exclusion de tout autre, l'héritier présomptif d€f la couronne de France : je Tentends ainsi, et je ne signerai aucun traité si, au préalable, cette clause n'est assurée. » Ces étranges paroles dessillèrent les yeux des ambassadeurs, que l'on amusait depuis un mois par de feintes promesses: L'archevêque de Bourges sut conserver dans cette occasion la dignité d'un envoyé de France : « Me serait-il permis, demanda-t-il au roi d'un ton ferme, d'expliquer sans détour ma pensée? — Vous le pouvez en toute assurance, répondit Henri. — Dès-lors je dirai k votre seigneurie, répliqua Guillaume de Boiratier, que je suis d autant plus étonné de l'entendre parler de ses prétentions à la couronne de France, que je pense qu'elle n'a même aucun droit à celle d^Angleterre, qui appartient aux héritiers de Richard II ; j'estime qu à la rigueur le roi mon maître ne devrait

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pas traiter avec vous, car vous n'avez pas qualité pour cela (i). »

La flegme emprunté d'Henri V ne put tenir contre ^apostrophe du courageux négociateur. « Sortez de ma présence, s'écria I^ncastrc en courroux ; regagnez votre pays, j y serai aussitôt que vous.»

L'archevêque de Bourges, accompagné de sa suite, se mit en route le soir même , et parvint au port de Douvres sans avoir éprouvé aucun mauvais traitement pendant le trajet. Le prélat, rentré à Paris le 26 juillet, déclara aux membres du conseil que pendant dix-huit mois ils avaient été dupes de la fourberie d'Henri V, et que maintenant la guerre était inévitable. Vers la fin de la semaine suivante, on vit arriver d'Angleterre un message qui confirma ce que Guillaume de Boiratier et ses collègues venaient d'avancer : le héraut portait ime lettre écrite en latin par Henri V, et datée de Southampton le a8 juillet. Selon sa coutume, Lancastre y parlait le langage i mystique, invoquait Abraham ^ Dieu, les anges, et reprochait à Charles VI d'avoir provoqué une rupture en ne voulant pas rendre le trône qui appartenait à Edouard III aussi bien qu'à ses successeurs; il le sommait, au nom des entrailles charitables de Jésus- Christ, de lui restituer le royaume de France, ajoutant que, dans le cas d'un refus, son armée débarquerait, et couvrirait la terre d'un déluge de sang humain (a). '

(i) Juvénal des Ursins , p. 389, in-folio.

(a) Le Laboureur, Histoire de Charles VI, i663, in-folio, t. Il, p. 1000. On sait que cette histoire fut composée sur la réunion com-

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Cette lettre fut remise à Charles YI, qui dans ce moment jouissait de la plénitude de sa raison : ce prince ne put contenir son indignation en lisant cette grossière provocation; il répondit un billet de quelques lignes écrit en français , daté dua3août,et conçu en ces termes : « I^e conseil a tenté toutes les voies pour éviter la guerre ; au reste, vos menaces ne m'épouvantent pas, et si le ciel daigne m'accorder quelque temps de santé, Ton me trouvera prêt à vous chasser de France si vous osez y paraître (i). » Hélas! le ciel que l'infortuné invoquait demeura inexorable: Charles VI rentra dans le néant le surlendemain, circonstance d'autant plus fâcheuse, que Henri V, loin d'éprouver une semblable calamité, paraissait redoubler d'ardeur, et poussait son entreprise avec une activité dont peu d'hommes eussent été capables. Aussitôt après le départ des ambassadeurs français il quitta Westminster, traversa Londres, fit ses dévotions dans les églises de Saint-Paul et de Saint-Georges, en comblant de dons leurs chapelles; il partit ensuite pour Southampton, s'établit dans l'abbaye de Thicfield, à trois lieues de cette ville. Le roi ne s'occupa durant quinze jours qu'à inspecter les troupes dans leurs cantonnements, qu'à passer des revues, qu'à visiter les bâtiments de transport. L'aménité la plus obséquieuse avait fait place chez lui à la froide réserve; il caressait tout le monde, remerciait affectueusement le moindre écuyer qui amenait au camp

plète des documents les plus authentiques, et dont la plupart ont

disparu au milieu de nos troubles.

. (i) Le I^boureur^ t. If, in-folio, p. loio.

quelques soldats. Un jour qu'il passait devant les mui*s de Southampton la montre ou revue de plusieurs forts détachements arrivés la veille, il vit venir un banneret marchant en tête d'une compagnie de cent vingt cavaHers très-bien équipés ; le chevalier l'aborda en lui disant : «Seigneur roi, je viens vous offrir cette compagnie, que j'ai levée à mes frais, et je m'engage à la tenir sur pied tant que durera l'expé^ dition. » On conçoit combien cette offre devait paraître agréable au monarque. Henri employa les termes les plus flatteurs pour remercier le chef de cette chevauchée. «Je brûle, lui dit-il, de connaître le nom d'un serviteur aussi fidèle. — Je suis William Olendyne. — Vous suivez sans doute le métier des armes? — Non, seigneur: j'avais embrassé l'état monastique, je m'étais consacré au service des autels; mais dégoûté de ce genre de vie , j'ai quitté le cilice pour la cuirasse. — Vous avez déserté les autels ! répondit le roi, outré de colère; vous êtes un mécréant : retirezvous , je ne veux ni de vous ni de vos présents. » Olendyne essaya de se justifier; Lancastre refusa de l'écouter, et le fit chasser ignominieusement de sa présence. Ce banneret, la rage dans le cœur, se rendit au port le plus voisin, fréta un bâtiment, y monta ainsi que ses hommes d'armes, débarqua en Normandie, et vint offrir ses services au dauphin, qui l'accueillit de la manière la plus distinguée (i).

Une circonstance plus grave vint allumer le courroux du prince. Au moment où les premières divi-

(i) Historia Londipi , inss, ex bibliothecâ Harleianâ.

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sions de troupes s'embarquaient sur les vaisseaux rassemblés dans la rade de Southampton (5 août i4i 5)y lorsque Henri se préparait luUméme à monter sur son bâtiment pour aller anéantir, suivant ses propres paroles, la puissance des Valois, il apprit que la sienne était fortement menacée : une conspiration, qui avait pour but de lui arracher la couronne avec la vie, s'était formée sous ses yeux sans qu'il s'en doutât; elle avait pour chef Richard, comte de Cambridge, frère du duc d'York, et par conséquent cousin du roi, Thomas Gray, sire deWerk,et Robert Scrooph de Masham : les deux premiers, pairs d'An* gleterre et chevaliers de la Jarretière, le troisième, ancien compagnon des débauches d'Henri V ; il venait d'être pourvu de la charge de trésorier; son maître avait conçu pour lui une telle affection, qu'il ne pouvait s'en passer; l'appartement de Scrooph touchait au sien : c'est même cette particularité qui fit concevoir aux conjurés la possibilité de se défaire de Henri par les mains de son favori, dont ils surent échauffer l'imagination. Le comte de Cambridge avait épousé la sœur de Mortimer, comte de la Marche : ce dernier, à défaut de Richard II , aurait dû régner avant la branche de Lancastre , et comme il n'avait pas d'enfants ses droits passaient à son neveu, fils de sa sœur et du comte de Cambridge ; ce qui expliqua l'ardeur que ce dernier mettait à vouloir placer son beau-frère sur le trône. Mais cette trame fut ourdie à i'insu du comte de la Marche, qui l'ignora jusqu'au moment de l'exécution : c'est alors seulement que les conjurés l'instruisirent des projets que Ton

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avait formés sur lui. Mortimer, effrayé de la grandeur de l'entreprise, courut avertir Henri de ce complot, en protestant qu'il y était étranger. Les conspirateurs furent arrêtés, jugés au bout de quelques jours , et mis à mort incontinent. Les échafauds frappaient encore les regards de la multitude au milieu de la grève deSouthampton, lorsque Henri mit à la voile le 19 août i4iâ; il montait de sa personne une galère nommée la Trinité (i) : on y avait arboré, d'après ses ordres, le grand étendard d'Angleterre, écartelé des lis français. Il resta une semaine eu vue de Southampton, afin de rallier sa flotte, qui couvrait les côtes de Porstmouth. Les troupes de transport formaient seules une masse de cinquante mille hommes, dont le tiers de noblesse et le reste de bandes soldées. On distinguait autour du roi les ducs de Clarence et Glocester, ses frères, le duc d'York son cousin germain, que des historiens prennent pour le vieux duc d'York oncle de Henri, mort de* puis quelques années; après les trois princes du sang venaient les comtes Dorset, de Kent, de Cornouailles, de Siiffolk, deSalisbury, de Hunigton, de War-

(i) Nouvelle relation de la bataille d'Azincourt. — Battle of Jgin' court by Nicolas Harris. — London , 1827, i vol. in-8** avec gravures.

Cet ouvrage est fait avec beaucoup de soin ; l'auteur, qui se montre fort impartial, compare les opinions des divers historiens français et anglais, et donne un extrait très-étendu (en anglais) d'une chronique latine que l'on a retrouvée, depuis quelques années, dans les débris de la bibliothèque Cottonienne, conservés au Musée britannique^ Celte chronique, inconnue jusqu'alors, fut écrite par un des chapelains qui accompagnaient Henri V dans cette expédition : elle parait authentique, sens fournir néanmoins aucun détail nouveau.

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wick, de Stafïbrt, et Févéque de Norwick. La veille de lever l'ancre, Henri Y expédia plusieurs messagers chargés de porter à Tenipereur Sigismond et aux cardinaux réunis au concile de Constance des lettres dans lesquelles il les informait de son départ et du projet irrévocable de conquérir le royaume de France^ son bien y selon ses expressions. Lancastre expliquait à sa manière ses prétendus droits à la couronne de Charlemagne, et s'efforçait de prouver qu'il n'avait pris les armes que pour défendre la plus juste des causes, et non pour céder au fol désir des con* quêtes (i).

L'approche d'un ennemi aussi implacable ne rendit pas les Français plus unis, et ne tira pas le conseil de son apathie accoutumée : on aurait cru que la maladie de Charles YI était devenue contagieuse; tout paraissait frappé d'inertie autour de ce monarque privé de raison. Les menaces du roi d'Angleterre ne servirent qu'à fournir au dauphin et à sa mère Isabeau un nouveau prétexte pour lever des impôts. On mit sur le I^nguedoc une contribution de 100,000 livres; les 600,000 décrétées l'année précédente n'avaient pu. être acquittées en entier. « La manière dont le roi impovsa ces 100,000 livres, dit Vaissète (a), parut extraordinaire au peuple du pays, et contraire à l'ancien usage, suivant lequel on avait coutume d'assembler ou les trois états, ou les communes de la province en particulier, pour demander leur consentement à l'imposition des subsides. »

(i) Kymer, Collection IX, p. an.

(a) Kist. de Languedoc, in-folio, I. V, p. 438.

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Les capitouls de Toulouse, se croyant en droit de défendre les privilèges dont jouissaient leurs compatriotes, voulurent assembler les états; cette détermination effraya le conseil de Charles VI, et surl'injonction du dauphin, qui disait : « Payez, sans préjudice de vos privilèges pour l'avenir, » les états ne se réunirent pas, et acquittèrent sans délai les 100,000 livres demandées. Ce fut le premier argent qui rentra dans le trésor royal : on devait cette heureuse issue au zèle et à l'activité de le Meingre, gouverneur de la province. Ce général reçut l'ordre d'abandonner le raidi pour se rendre à Paris, où la situation des choses réclamait impérieusement sa présence^

Des informations certaines faisaient croire que Henri Y attaquerait d'abord la Normandie, au lieu de diriger ses premiers coups sur la Guienne, suivant le plan adopté précédemment. Dès son arrivée Boucicaut prit le commandement des faibles divisions de troupes que l'on était parvenu à rassembler : l'approche du péril augmentait la désunion qui régnait dans le conseil. Le maréchal se dirigea vers les côtes de rOcéan, à la tète de huit mille combattants, afin d'empêcher le débarquement projeté. Son zèle pour le bien public suppléa à l'exiguité de ses moyens; il se multipliait et se transportait rapidement d'un point à l'autre, s'efforcant d'exciterles habitants à défendre la cause commune. Au bout de quelques jours, Charles d'Albret, supérieur au maréchal en sa qualité de connétable, arriva en Normandie, et changea toutes les dispositions arrêtées par Boucicaut : il posta ce général avec neuf mille soldats entre Caudebec et Tan-

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carville, sur la rive droite de la Seine , et lui-même prit ses quartiers sur la rive opposée, à Honfleur, ayant sous ses ordres dix mille hommes. Ces forces, concentrées le long de la mer, auraient pu déjouer les projets de débarquement formés par les Anglais : divisées ainsi par un grand fleuve, elles sévirent hors d'état d'agir d'une manière profitable.

I^es faits ne tardèrent point à confirmer les avis transmis par les mariniers des côtes de la Normandie ; car on vit bientôt approcher la flotte anglaise, forte de seize cents bâtiments : celui d'Henri marchait au centre. Non loin de l'ile de Wight, plusieurs cygnes vinrent jouer sous les flancs du vaisseau amiral : cette rencontre fut regardée par tout le monde comme d'un bon augure (i). La flotte s'engagea dans l'embouchure de la Seine un mardi, vers cinq heures du soir ( a3 août). Le lendemain matin, le déban|iiement s'opéra à l'endroit occupé aujourd'hui par le Havrede-Grâce. Sir John Holland, comte de Hunigton,se mit aussitôt à la tête d'un faible détachement de cavalerie pour éclairer le pays.

Les Anglais effectuèrent leur descente sans obstacle, quoique le terrain fût susceptible d'une bonne défense, grâce aux marais qui garnissaient les abords de la côte. Dans ce moment le connétable, au lieu de se rapprocher du littoral, s'en éloigna davantage, et se porta vers Rouen : cette manœuvre singulière semblait justifier les reproches que plusieurs barons lui adressèrent en plein conseil, en l'accusant d*en-

(i) Manuscrit latin du Musée britannique, traduit en anglais par M. Nicolas Harris. { Battfe of Jfgineourt , p. 179.)

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tretenir des relations secrètes avec l'Angleterre. Le Moine de Saint-Denis, contemporain (t. II, p. looa), dit: « Le bruit courait quele connétable s'était laissé a gagner dans une mission qu'il avait remplie à Lon* ♦• dres Tannée précédente. »

Henri V mit son armée en bataille entre Fécarap et Montivilliers. Voulant imiter Edouard III dans son activité, il forma le lendemain le siège d'Harfleur, le meilleur port de la province, et l'une des cités les plus riches du royaume; elle servait de refuge aux pirates normands qui désolaient le commerce anglais; cette ville renfermait des magasins considéra* bles. Sa conquête devenait de la plus haute impbr*' tance pour Henri V; sa flotte pouvait trouver dans le Havre un abri assuré contre les coups de vent La garnison d'une place depuis longtemps menacée par l'ennemi comptait à peine quinze cents hommes; Lionel de Braquemont la commandait. Boucicaut, que l'on avait fait reculer jusqu'à Neufchâtel , sans que le motif en soit bien expliqué , accourut en toute hâte suivi d'une partie de sa division : le débarque* ment venait de s'effectuer ; les Anglais déployaient des forces considérables. Le maréchal ne chercha pas k engager l'action , il aurait infailliblement compromis le sort de ses troupes; il futassez heureux pour jeter dans Harfleur cinq cents hommes de renfort, sous le commandement des sires de Gaucourt, d'Estouteville, d'Harcourt, de Bréauté, de Roncherolles, de Gaillarbois, de Blainville, de Guitry, de Sainte-Gloire, de la Henze, tous bannerets normands.

Henri V avait débuté par attaquer Harfleur, parce

4^d ÏEAir LE MEINGRE D£ BOUGICAITT.

quon lui avait fourni sur cette ville des renseigne* nients positifs. I^ duc d'York et le comte de Dorset, chargés des négociations entamées au commencement de i4i5 pour le mariage de Catherine de France , avaient passé sept à huit fois d'Angleterre sur le continent, et toujours par Harfleur. Des officiers de leur suite levèrent le plan de la baie, des fortifications et de l'intérieur de la place (i).

Quatre cents Français commandés par d'Estoute* ville et par Guillaume de Roncherolles, premier baron de Normandie, firent, le a4 août, une vigoureuse sortie; dans le but de rendre plus difficiles les approches de la place, ils coupèrent la chaussée de Montivilliers, ce qui retarda les opérations des assiégeants : enfin les soldats de Henri, ayant surmonté des difficultés sans nombre, purent mettre en batterie les machines de guerre, les canons et lespierriers; un ingénieur nommé maître Gilles dirigeait les travaux. Les Normands se défendirent d'une manière héroïque; ils surent donner à leurs canons une direction tellement supérieure à ceux de leurs adversaires, que ces derniers furent obligés de s'éloigner hors de portée ; mais au bout de très-peu de temps la poudre manqua aux Français. Un convoi envoyé de Rouen ne put échapper à la surveillance du ducdeClarence, qui s'en empara auprès de Saint-Romain : ce cruel échec diminua considérablement leurs moyens de défense. Les Anglais se remirent à portée, recommencèrent leur feu, et pratiquèrent de larges brèches, que les Normands défen<*

(i) Antiquités d*Harfleur, par Lamothe,

JEAN LE UEINGRE DE BOUCIGAUT. 4^9

dirent vigoureusement. L'ennemi pouvait répéter les assauts en réparant ses pertes au moyen de troupes f raichesy tandis que les assiégés, dont le nombre diminuait à chaque instant y se voyaient hors d'état de continuer les sorties, et se bornaient à se faire tuer sur les remparts. Cependant le siège traînait en longueur : les Anglais n'osaient brusquer une attaque générale, car Boucicaut, nullement intimidé par la supériorité de leurs forces, ne cessait de les harceler : il resserrait tellement Henri Y dans ses lignes, que rien ne sortait du camp sans tomber en son pouvoir. Chaque jour le maréchal renouvelait ses tentatives pour pénétrer dans la place; mais la nature des lieux, plus que les soldats deLancastre, rendit inutiles tous ses efforts.

Deux ofiiciers delà garnison descendirent d'une des tours de Harfleur pendant la nuit, et allèrent à Vernon, où résidait le roi ; ils supplièrent le conseil d'envoyer au plus vite des secours aux chevaliers normands renfermés dans la ville : on leur répondit « que la puissance du roi n'était pas assemblée, ne prête pour donner assistance hâtivement : » réponse d'autant plus extraordinaire , que depuis quinze jours vingt mille hommes se trouvaient réunis sous les ordres du connétable. Cette armée augmentait à chaque instant, et néanmoins elle ne faisait aucune démonstration pour arrêter les Anglais dans leur entreprise. Les moindres circonstances de cette malheureuse guerre décèlent l'existence d'odieuses intrigues et d'insignes trahisons.

Le 1 7 septembre les assiégés exécutèrent unefurieuse sortie, mirent le feu aux travaux de l'ennemi, tuèrent

43o JEAN VE MEINGRL DE BOUCICàUt.

les soldats qui les gardaient, et rentrèrent en triomphe dans la place. Ce coup d'éclat n'amena aucun résultat décisif ; et en dépit des efforts du maréchal rentiemi parvint à pénétrer dans la ville, le 24 septembre i4i5. I^s Normands opposèrent encore au milieu des flammes une telle résistance, qu'ils obligèrent les assaillants à se retirer. Mais les bannerets, voyant qu*on disposait une nouvelle attaque , arborèrent le drapeau parlementaire; une convention temporaire prescrivit que si, aune époque désignée, Charles VI n'envoyait personne au secours des habitants, ceux-ci ouvriraient leurs portes. Le jour fatal étant arrivé sans que le plus pptit détachement parût , le sire de Gaucourt, devenu commandant supérieur, révolté à l'idée de livrer une place aussi importante, chercha plusieurs prétextes pour éloigner le moment fatal. Le roi, irrité , fit les apprêts d'un assaut général. Gaucourt, crai^ gnant de provoquer un désastre irréparable, se soumit; il sortit par la brèche accompagné de soixante otages, un dimanche !io septembre, et se rendit auprès de Henri Y, qui le reçut assis sur un trône, dans un pavillon que l'on avaît élevé non loin de la colline qui domine la ville. Les principaux officiers se te« naient rangés autour de lui : le monarque était nu-téte, le chevalier Gilbert Humfreville portait sur la pointé d'une lance son casque couronné. Le sire de Gaucourf^ s'étaut incliné, présenta les clefs, qui passèrent entre les mains du comte Marschal. Henri reprocha au sire de Gaucourt d'avoir retenu une ville qui lui appartenait comme faisant partie de la Normandie; il s'apaisa néanmoins, et voulut qu'on servît au gouver-

JEAN LE MEINGRE DE BOCJCIGAUT. 4^1

neiir an festin splendide. Le soir même on arbora ta bannière de Saint-Georges sur les murs d'Harfleur, dont le commandement fut confié à Thomas Beau-* fort, comte de Dorset, oncle de Henri V (i). U parait que la garnison d'Harfleur ne fut point prison* nière de guerre, car on voit plus tard le sire de Gaucourt et Guillaume de Roncherolles au nombre des bannerets qui servaient dans le corps d'armée du con* nétable.

Le lendemain de là capitulation, Henri V arriva aux portes de la ville, que son armée occupait déjà; il descendit de cheval, se déchaussa et se rendit pieds nus à l'église de Saint-Martin , où il pria très-dévotement deux heures entières (a) : ensuite le prince , commanda de jeter en prison tous les nobles et les gens de guerre. Il les en fit sortir le mardi suivant, en ayant soin d'inscrire leurs noms, et les contraignit de jurer sur la croix d'aller se constituer prisonniers à Calais le jour de !a Saint Martin d'hiver. Aucun d'eux ne viola son serment. Henri V ayant assemblé les habitants, les fit haranguer par son chancelier; à l'issue du discours on voulut que ces bourgeois prêta^tsent serinent de fidélité au souverain de l'Angleterre: ils s'y refusèrent tous sans exception. « Henri V, les voyant trop bons et trop loyaux au royaume de France, les expulsa entièrement, en gardant les cent plus notables, qui furent envoyés captifs à Londres. ^ De plus, le roi fit apporter dans un carrefour les archives de la cité, tous les actes publics ou titres de

(i) Battle of Agincourt, byHarris, p. 129. (a) Lamothe, Antiquités d'Harfleur.

propriété, et commanda de les livrer aux flammes , déclarant que nul, s'il n'était né en Angleterre, n pourrait habiter Harfleur ni y acheter desmaisons(i^ Seize cents familles, chassées par un vainqueur inx pitoyable, sortirent en gémissant de leur ville natale. Chaque individu emportait une partie de ses vêtements et cinq sous dont Henri Y les gratifiait. Cette population désolée se retira à Saint-Aubin (a) , elle y fut accueillie avec transport, a Depuis cette époque, dit l'historien Lamothe, advint la coutume que celui d'Harfleur et celui de Saint- Aubin s'appeloient y7'ères. »

Tjancastre interdit aux troupes le pillage , mais il le fit faire à son profit. D'après ses ordres, les clercs de son hôtel enlevèrent les meubles les plus précieux , le linge, l'argenterie des églises, les pièces de drap renfermées dans les magasins des marchands; on chargea tous ces effets sur la flotte. Edouard III avait agi de même soixante ans auparavant, lors de la prise de Caen.

Le maréchal Boucicaut , posté dans sa position , ob* servait les mouvements de l'ennemi, espérant bien que Henri Y trouverait sa ruine dans Harfleur même. Cette conquête lui avait coûté le tiers de son monde; les vivres apportés d'Angleterre s'étaient avariés : le flux de ventre enleva en peu de jours cinq millesoldats et quan* tité de chefs distingués, tels que les comtes de War-

(i) Lamothe, Antiquités d'Harfleur, p. 91.

(a) Ce Saint-Aubin, situé non loin des cotes, à (rois lieues de Dieppe, était alors une ville assez considérable : aujourd'iiuî ce n'est qu'un petit bourg.

>vick, (le Staffort, de Brunel, de Beaumont, et Richard Courtenay, évêque de Norwick, prélat fort estimé du roi , qui fit enterrer son corps dans l'église de Westminster. Michel Pôle, comte de Suffolk, gendre du poète Chaucer, mourutégalementpendantcesiége(i) : Henri V s'était trop hâté de renvoyer une partie de sa flotte avec le duc de Clarence. Les autres vaisseaux, iDattus par la tempête, se brisèrent sur les cotes, circonstance qui rendait impossible le rembarquement. Boucicaut, à la tête de six mille hommes bien déterminés, bloquait les Anglais dansleurs lignes, taillait en pièces les détachements qui sortaient pour se procurer des vivres frais; il ne leur permit pas d'occuper un seul village autour d'Harfleur. Henri V, resserré dans la ville, courait risque d'y mourir de faim.

Le conseil de France, rempli de reconnaissance pour le zèle patriotique dont Boucicaut se montrait animé, le nomma gouverneur général de la Normandie, en le chargeant de conserver cette province à la couronne; mais en conférant au maréchal un des commande<^ ments les plus élevés , on ne lui envoyait pas un homme de renfort. Le Meingre n'en prit pas moins les mesuresles plus efficaces pour justifier la confiance du roi : il arma les habitants des campagnes , et les fit refluer vers Harfleur; cette manœuvre effraya Henri V. Enveloppé de tous côtés, sans espoir d'être secouru par mer, car les vents de l'équinoxe éloignaient des côtes les moindres navires, ce prince résolut de percer à travers la Normandie et la Picardie, pour ga-

(i) Walsingham, p. 274.

434 ^^^^ ^^ MEINGRK DE SOUCrCAUT.

gner Calais , où il pourrait attendre sa flotte. Cet armement si formidable n*avait donc eu que de trèsminces résultats : la moitié de l'armée anglaise avait péri soit par le fer, soit par les maladies ; Henri, qui naguère annonçait hautement Tintention de conquérir toute la France, son bien, suivant ses propres paroles, n'aspirait plus qu'à sortir de ce pays. De son côté, le maréchal, ayant deviné l'intention de Lanças* tre , redoubla d'activité pour lui opposer des obstacles insurmontables : il déploya une ardeur et une habileté auxquelles les froides chroniques de cette époque ne peuvent s'empêcher de rendre un témoignage éclatant.

Le maréchal quitta Caudebec accompagné de six mille hommes seulement , qui se partagèrent en détachements, de manière à pouvoir voltiger autour de l'ennemi , et se réunir promptement dans la main du général si l'occasion se présentait de frapper un coup décisif. Boucicaut espérait rencontrer d'excellents auxiliaires parmi les habitants de la Normandie, réputés pour être fort belliqueux. En effet, les bannerels et leur clients s'empressèrent de voler aux armes; mais un ordre suprême venait de leur enjoindre (le se concentrer sous les murs de Rouen , où devait se rendre Charles VI. Les bourgeois, par opposition, se renfermèrent dans leurs cités, disant qu'ils sauraient se défendre eux-mêmes : un très-petil nombre de communaux voulurent aller grossir les divisions actives; inconvénient résultant de l'affranchissement des communes. L'envie que le tiers état, enrichi par le trafic, portait à la féodalité, nuisit eu

JEAU LU, MJilNGRE DE BOUCICAUT. 435

de graves circonstances aux intérêts de l'État. Boucicaut ne put jamais ranimer l'esprit public : aucune des mesures qu'il prenait pour réchauffer le zèle des habitants ne fut couronnée de succès.

Tant de difficultés réunies n'empêchèrent pas le Meingre de poursuivre sa mission : il dépécha vers Har* fleur deux de ses écuyers , déguisés en marchands t l'un et l'autre, chargés de recueillir des renseigne* ments positifs sur la situation des choses, rapportèrent que deux grosses fours, qui défendaient U ville du côté de la mer, n'étaient tombées au pou'» voir de l'ennemi que dix jours après la soumission de la place, et que les Anglais prétendaient ise frayer un passage à travers le pays. En eflFet, Henri V, ayant fait réparer les murs et les fortifications, laissa dans Harfleur le comte de Dorset avec trois mille quatre cents soldats réguliers el mille archers, commandés par le capitaine Jean Leblond; il y laissa égale* ment les engins et machines de guerre, car la pru-* dence exigeait que rien n'embarrassât la marche de l'armée.

Ayant donné dix jours de repos à ses gens, le roi sortit d'Harfleur à la tête de vingt-six mille combattants, la moitié des troupes amenées par lui de l'Angleterre. L'expédition suivit la grande chaussée de Dieppe, en se dirigeant sur Saint-Miel, ayant la droite k la Seine et la gauche à la mer ; son premier campement eut lieu le soir auprès de Fauville (i).

(i) Voyez la carte de Cassini. Nous avons pris pour guides dans la marche de Henri Y le seigneur de Saint-Remiy qui suivait Tannée anglaise, et Técuyer Fenin, contemporain , bien plus autheBliquét^

/|H6 JkAN I.H; MEIMGRE 1>K fiOliCICAUT*

A la nouvelle de la marche de rennemi, Boucicaut exécuta un mouvenieut brusque vers Harfleur, et concentra ses forces sur le flanc droit de la colonne anglaise, ayant le projet de la contraindre à reculer jusqu'au bord de la iner, et de Vy acculer. Il espérait recevoir à chaque instant des renforts, qui le met* traient en état de la combattre de front. Son attaque fut si impétueuse 9 que Henri Y se vit obligé d'abandonner la route tenue jusqu'alors et de se jeter sur Fécamp. Le roi d'Angleterre maintenait parmi ses troupes la discipline la plus rigide, afin de gagner rafPection des habitants et d'entretenir la mauvaise volonté qu'ils montraient à l'égard de Charles VI, leur souverain. Il y parvint en multipliant les exemples de sévérité. D'après ses ordres, on pendit à un arbre un soldat; qui avait volé, dans la chapelle de Tietreville, la custode du Saint-Sacrement, faite en cuivre doré; cet homme tenait l'objet caché dans sa manche, le croyant en entier d'or.

Boucicaut, serrant toujours de près les ennemis, 1( s empêcha de regagner la grande chaussée, ce qui retardait leur marche et la rendait plus difficile; jugeant enfin le momentopportun et le terrain favorable, le maréchal attaqua Henri Y, auprès d'Arqués, avec une telle furie, qu'il lui tua deux mille hommes, sans laisser aux divisions anglaises le temps de se déployer; il les suivit à travers la forêt d'Inerville, les aborda une seconde fois sous les murs de la ville d'Eu, et leur fit essuyer un échec considérable. Le

pour tout ce qui regarde la guerre, que les autres historiens de cette époque.

JfAN L£ M^:JNGR£ DE BOUCIGikUT. 4^7

iiiaréchal eut à déplorer dans ce combat la mort de son frère d'armes Lancelot , paladin célèbre par ses exploits. (Fenin, chap. xix.)

Henri V, contraint d'accélérer sa marche, passa la Presle aux moulins de Gouzenville; il arriva le surlendemain dans le voisinage de la Somme , ayant perdu dans ce trajet (de trente lieues, compris les détours) cinq mille hommes tués par Boucicaut; ce général n'avait pu néanmoins causer tant de mal à son adver-' saire sans perdre lui-même du monde : il se vit obligé de ralentir sa poursuite, afin de combler les vides de sa division au moyen de quelques détachements envoyés par la chevalerie. Henri V put un instant respirer, et ne fut point inquiété pour franchir l'espace qui le séparait encore de la Somme ; il se dirigea sur. Abbeville , voulant passer la rivière au gué de Blanquetaque, où la fortune avait si bien favorisé Edouard HI : il se serait trouvé alors à trois petites journées de Calais. Le gouverneur de cette forteresse , sir William Bardolf, averti de ses projets, envoya, pour le protéger, un fort détachement qui devait l'attendre une lieue au-dessous du gué; mais les Picards se jetèrent en foule sur ce détachement et le détruisirent. Boucicaut, ayant traversé la Presle au bourg de Soren , marchait à la hauteur de l'ennemi en menaçant toujours sa droite; la position de Henri V devenait à chaque instant plus critique : les bannerets de Normandie, assemblés à Rouen, autour de Charles VI, s'avançaient enfin derrière le maréchal pour aller se réunir aux troupes féodales de la Picardie, de la Champagne et de l'Artois, concentrées au delà

438 lEAK LE ME1N6RE DE BOUGICàUT.

de la Somme. Lancastre courait risque d'être en présence de forces triples des siennes; car les nobles des provinces centrales accouraient pour lui couper la retraite sur la Guienne. Il importait donc d'arriver au saut de Blanquetaque avant que les troupes françaises ne l'eussent occupé : son existence en dé» pendait. Il se dirigea précipitamment vers ce point par Fréville et Cartigny; mais à deux lieues de ce gué fameux , dans un bourg nommé Drancour, son extrême avant-garde prit un capitaine de bandes gasconnes qui revenait seul d'Abbeville; les soldats le conduîsi-rent au roi , qui s'empressa de lui demander si les Français occupaient le gué. Ce brave chevalier, dont on n'a pas conservé le nom , répondit : « Des pieux très-élevés barrent la rivière, et hier six mille com* battants déterminés défendaient ce passage; aujourd'hui le nombre doit en être doublé, car tous les hommes d'armes affluent sur ce point. %» Henri V voulut mettre en doute ce rapport : « Seigneur, reprit le chevalier, je le jure sur ma tête à couper. » Tout ce que le capitaine avançait était faux (i), pas un seul écuyer ne se trouvait dans le moment sur les bords du Blanquetaque; mais il voulut, en bon Français, servir sa patrie par un expédient qui pouvait lui coûter la vie. Soixante ans auparavant , le paysan Âgasse, en tenant une conduite opposée, s'était rendu la première cause du désastre de Crécy.

(i) Les chroniques anglaises ont affirmé, d'après let paroles de ce chevalier, que le gué était gardé et garni de pieux; «aia Fauteur de THistoire des majeurs d'Abbeville , qui savait le finit, le rapporte comme ci-dessus.

7EAK LE MEINGRE J>K BOUCIGÀUT. 439

Henri V ne voulut pas tenter le passage, qu'il croyait gardé par des forces imposantes, et compromettre le sort de son armée dans une entreprise aussi périlleuse. Le roi abandonna donc sa route, franchit un large ruisseau à la hauteur d'Abbeville, et revint rejoindre la Somme au près de Fontaine, bien résolu detâter tous les points de la rive gauche; il gagna Araines, et se rabattit par un mouvement rétrograde sur Saint- Hemi (i), croyant surprendre le pont; maison venait de le couper. Le sire de Vaucour, commandant de iîette place, sortit à la tête d'un fort détachement, attaqua les Anglais , et leur occasionna quelque perte (2). Lancastre dut poursuivre sa marche sur Angest, en longeant la Somme. Il voyait le long de la rive opposée de fortes colonnes de troupes, qui suivaient «es mouvements, tandis que de nombreuses divisions guidées par Boucicaut le harcelaient. C'est dans cette , f>osition embarrassante qu'il envoya offrir de rendre llarûeur et de renouveler la trêve si on voulait lui laisser le passage libre jusqu'à la ville de Calais; on repoussa ces propositions. Les historiens français taxent ce refus de présomption; ils disent que le .dauphin aurait du accepter ces conditions : maisquelle confiance pouvait^on accorder à des offres arrachées par l'imminence du danger? Henri Y ne pouvait-il pas rompre toutes ses conventions , une fois sur ses

(i) Ce bourg, jadis ville forte et très-ancienne, se nomme actuellement Pont- de- Rémi, et les cartes géographiques le désignent ainsi; mais en i4i5 il portait le nom de Saint-Remi, car sou existence avait précédé de deux siècles le pont qui s y trouvait.

(9) Pierre Fenin, 1785, iii-8®; p. 379.

44^ IKAN LE MEINGRE l>E BOUGlCAtlT*

terres? Certes, le conseil de Charles VI agissait dans l'intérêt de TÉtat en se montrant inflexible : il voulait que Ton prit Lancastre et son armée; la chose était, sinon facile, du moins probable. De ce que Timprévoyance, la trahison et le manque d'habileté présidèrent à l'exécution de ce plan, on ne doit pas en conclure qu'il manquait de sagesse et que les généraux dussent Tabandonner.

Dans l'intervalle de la réponse du conseil de France, Henri Y avait cheminé; il évita Péquigny, place de guerre, continua à remonter la Somme, en tournant toujours le dos à Calais ^ ce qui le désespérait. Il s'é« carta d'Amiens, et ne put éviter d'engager une action très-vive contre la garnison de Corbie, commandée par Pierre de Lameth et Gauthier de Caulincourt, bannerets picards. Durant le trajet, ce prince découvrit quantité de celliers remplis de vin, ce qui lui fut d'un précieux secours; ce vin ranima les forces de ses soldats, et concourut à diminuer la dyssenterie qui les affligeait depuis Harfleur.

L'ennemi arriva le i8 octobre devant la ville de Nesle, qu'il essaya d'enlever ; mais les habitants se défendirent vigoureusement, et l'obligèrent à se retirer. Henri continua sa route, et flt halte auprès d*un village nommé Éclusier, situé à deux lieues ouest de Péronne, dans un rentrant de la Somme; les paysans l'avaient abandonné. Les Anglais, ayant établi leurs bivouacs, se répandirent le lendemain dans les campagnes pour chercher des vivres; ils aperçurent de l'autre coté de la rivière un moulin et plusieurs maisons de bonne apparence. Excités par la faim, quel-

JBAN LE HEINGRE DE BOUCICAIJT^ 44^

ques hommes se hasardèrent de passer ]a Somme ^ quoiqu'elle parût très-profonde; mais, à leur grand étonnement, l'eau ne leur venait qu'au*dessous des aisselles; ces gens parvinrent au bord opposé, et ramassèrent des vivres en quantité dans ces habita* tions. Henri, instruit de celte aventure, se porta luimême sur les lieux, fit sonder la rivière, et découvrit un autre gué, cinquante pas au-dessous du premier. Il rallia aussitôt ses gens, et se mit en mesure de franchir le fleuve; il se tint lui-même, avec trente de ses officiers, à l'entrée du gué principal, et fit défiler ses troupes , pour que l'opération s'effectuât sans encombre. On fut obligé de laisser sur le rivage des bagages, des chevaux , et un certain nombre de malades que le prince recommanda à la générosité des Français; mais il n'oublia pas d'emmener les prisonniers , dont son avarice espérait tirer une rançon plus ou moins forte. Le passage commença le 19, vers deux heures après midi , et fut terminé à la nuit tombante (i). Cet obstacle surmonté, les Anglais sentirent renaître leur courage; ils se voyaient déjà dans Calais, sans songer aux difficultés qui se présenteraient encore. Avant de les suivre plus loin, nous croyons nécessaire d'examiner la manœuvre qu'exé* cutèrent les Français, qui marchaient sous les ordres de Boucicaut et de Charles d'Albret.

Le maréchal , voyant les Anglais continuer à s'éloigner de Calais en remontant toujours la Somme, ju-

(i) Manuscrit britannique, p. i53 et 164. -— La chronique de Trâinecourtdit que le passage eut lieu au pont de Voyenne : nous ne le croyons pas.

44^ 'BAV LE XEIirGRE DK BOUGIGAVT.

gea inutile de courir sur leurs traces , ne mettant pas de doute que Fennemi ne finit par sauter la rivière, puisqu'il remontait vers sa source; dans cette persua* sion, Boucicaut regarda comme plus prudent d'aller l'attendre sur la route de Calais. En conséquence, il descendit la Somme, et pénétra dans Abbeville,où le connétable d'Albret venait d'arriver accompagné de dix mille hommes. Les ducs de Bourbon, d'Alençon, de Bar et de Vendôme, qui se tenaient à Péronne escortés par huit mille soldats seigneuriaux, suivirent le même mouvement sur la rive droite. Les nobles de l'Artois et delaChampagnedébouchèrentpar Cambrai, amenant les milices communales de ces provinces, et opérèrent dans la plaine de Doulens leur jonction avec le connétable et le maréchal , qui se virent alors à la tête de cinquante mille combattants. Charles d'Aïbret, étant le premier par sa dignité, s'arrogea le commandement suprême; il se porta sur la chaussée d'Hesdin, que les Anglais devaient nécessairement traverser pour gagner l'Artois: il appuya sa droite à Montreuil, ayant le centre à Hesdin même et la gauche à Saint-Pol. La position présentait des avantages infinis : cette ligne de quinze lieues pouvait 86 replier sur son centre dans une seule nuit, si les circonstances l'exigeaient. Le mouvement du connétable et du maréchal par Abbeville pouvait être regardé comme une fort belle manœuvre de guerre , car on coupait à l'ennemi le chemin de Calais d'une manière admirable. Henri V aurait été perdu s'il n'eût trouvé de puissants auxiliaires dans la jalousie des grands et dans les mauvaises dispositions de la plupart des Fran-

nKTX LE MEIITGRG P£ BOUCICàUT^ 44^

çais, dispositions provoquées par les fautes inconce* vables des dépositaires du pouvoir. La ville de Paris venait d'offrir au roi huit mille soldats tirés de la bourgeoisie; le duc de Berri, qui n'aimait pas les Parisiens , fit repousser leur contingent en disant : « Qu'a* vons-nous à faire de ces gens de boutique? nous sommes trois fois plus nombreux que les Anglais (i). >p La féodalité craignait, en admettant le tiers état dans ses rangs, de lui offrir l'occasion de se signa^ 1er, et d'augmenter ainsi sa puissance, déjà si redoutable : on n'accepta que la coopération des petites villes et des campagnes. Mais cette chevalerie , si jalouse de vaincre seule, était elle-même divisée en deux partis bien distincts, dont l'un aurait voulu triompher sans le secours de l'autre; elle ignorait que l'union la plus parfaite devenait indispensable pour contenir seulement un adversaire aussi opiniâtre dans ses projets que Henri de Lancastre. Ce prince, après avoir passé la Somme à Éclusier, s'était porté rapidement en avant, coupant la chaussée d'Amiens à Cambrai , et le soir même prit position auprès de Mirau* mont, derrière un bois , une lieue ouest de Bapaume; il s'y reposa vingt-quatre heures sans éprouver la moindre inquiétude, car sa marche avait été dérobée auK Français. Le îi i octobre il reprit sa direction par un mouvement sur son flanc gauche, en tirant du côté de la mer; le roi eut soin de n'envoyer en avant, pour reconnaître le pays , que des chevaliers en pourpoint, sans cuirasse ni casque, afin que l'éclat desar-

(i) Le Laboureur, Hist. de Charles YI, t. It, p. too6.

444 '^^^ ^1^ MEIJNGRE DE BODCICAUT.

Tnes n'attirât pas de loin Tattention des colonnes qu'il voyait sur sa droite se dirigeant en toute hâte vers l'Artois y où le connétable les appelait.

Le aa octobre Henri V alla loger dans Forceville, portant son avant-garde à Louvencourt; le corps d'armée français le plus rapproché de lui venait de s'établir entre Saint-Pol et Avesnes, à dix lieues de sa droite; le duc d'Alençon le commandait; les ducs de Bourbon, de Bar, arrivant de Corbie, menaçaient sa gauche. L'Anglais se trouvait ainsi resserré par deux divisions: mais aucune d'elles n'était assez forte pour engager une action sérieuse, et les généraux ses adversaires n'avaient pas assez d'expérience pour combiner une attaque subite sur les deux points op* posés. Pour comble d'embarras, Henri V savait que le connétable marchait devant lui. En effet, Charles d'Albret pouvait en quelques heures réunir dans sa main vingt mille combattants. Lancastre reçut alors un héraut porteur d'un cartel de la part du duc d'Alençon, qui lui présentait la bataille rangée quatre jours après, en désignant même un village nommé Aubigny, à trois lieues ouest d'Arras, non loin de la petite chaussée de Saint-Pol ; un vaste plateau y offrait un beau champ d'appertise : cette particularité prouve assez que le duc d'Alençon voulait agir indépendamment du connétable, et battre l'ennemi sans sa participation. Henri Y, suivant l'usage, donna de riches présents à l'envoyé, et répondit ; « J'irai à Aubigny si le ciel y conduit mes pas; si l'on vient à mon encontre, je ne refuserai pas le combat; mais aussi je ne le rechercherai pas , car je désire éviter

JEàN LE MllNGRE DE BOUCICAUT. 44^

l'effusion du sang chrétien (i). » Ce langage était moins fier que celui qu'on tenait naguère à Southampton. Quoique la réponse fût bien ambiguë, les Français l'interprétèrent suivant leurs désirs; en conséquence, ils manœuvrèrent tous sur Aubigny; mais au lieu de se diriger sur ce point, Henri fit au contraire un à gauche, et prit sa direction vers Hesdin, par son front; puis appuyant brusquement sur sa droite , il entra dans le bassin renfermé entre la Somme et la Authie, passa près de Beauquesne, une lieue sud de Doulens, reprit la direction du nord, et finit par porter son avant-garde dans Frévent, le jour même où l'on croyait qu'il serait à Aubigny. Le roi, étant parti de Frévent, passa la Canche et vint prendre position non loin de Blangi, deux lieues nord-ouest de Saint-Pol, trois lieues nord-est d'Hesdin. Les Anglais voyaient devant leur front la rivière de Ternoise, et en arrière d'eux des masses de forêts. On comprendra, d'après cette marche oblique, qu'Henri V avait voulu donner le change aux Français, les engager à se porter tous sur Aubigny, gagner une journée sur ses adversaires et se glisser entre leurs deux corps d'armée. Il pouvait espérer d'arriver aux portes de Calais sans difficulté; mais le maréchal Boucicaut, accouru d'Hesdin avec un petit corps de cavalerie, s'était attaché à ses pas, et, devinant sou projet, il

(i) Polydore Virgile. ~ Cet historien, né à Urbin, s'attacha à Henri VII, et composa en latin une Histoire d'Angleterre fort estimée par les uns et très- critiquée par les autres. Polydore Virgile fut accusé d'avoir brûlé plusieurs pièces historiques originales d'un grand prix, que le chancelier de la couronne lui avait confiées.

446 IRAN LR MKIN6RR DE BOUCIGATIT.

s'empressa de prévenir le connétable, en le suppliant de suspendre son mouvement sur Aubigny. Le con* nétable reçut cet avis assez à temps pour prendre les dispositions les plus heureuses. En effet, Charles d'Al* bret barrait si bien le chemin, que si les Anglais eus* sent poussé leur marche ils seraient venus tomber dans le centre de sa colonne. Le connétable s'arrêta au milieu de Ruissau ville, et y concentra ses forces, en ralliant les divisions déjà établies dans Aubigny; il étendit ses deux ailes pour embrasser toutes les is« sues , la droite touchant la petite rivière de la Planque, et la gauche Ambricourt, formant ainsi uneespèce de demi-cercle dont la Ternoise devenait la corde.

En jugeant les généraux du moyen &ge seulement d'après ce qu'en disent des historiens qui n'avaient aucune idée de la guerre, on concevrait d'eux une opinion très -désavantageuse; mais en suivant les opérations sur les cartes, en comparant les détaib amoncelés sans ordre dans les diverses chroniques , l'observateur se convaincra facilement que la tactique de cette époque n'était pas aussi misérable que chacun se le figure d'abord.

Henri Y franchit la Ternoise, dont le passage aurait pu lui être facilement disputé, vu l'encaissement de cette rivière; mais personne ne gardait ce point Important. Le roi traversa le lendemain matin la foret de Blingel, la vallée de Bellancourt^ et monta, le 24 à midi sur le plateau de Maisoncelles (i), ne

(1) Nous avons suivi la route que prirent les Anglais depuis le sage de la Somme jusqu'à Maisoncelles , et nous aroos pu ooos

JBAN LE BIEIJNGRE DE BOUGICAUT* 44?

doutant pas d'avoir dérobé sa marche à Fennemi; mais quel fut sou étonnement en voyant devant lui d'épaisses colonnes se déployer dans la plaine qu'il devait nécessairement traverser! Au premier aspeot| le roi acquit la triste conviction que^ cerné de tous côtés, il ne pouvait sortir de ce mauvais pas saniS engager d'action; car, en se jetant sur la droite, son armée allait tomber dans Thérouenne, ville très-con«» sidérable, pourvue d'une bonne garnison : le mémi^ danger existait du côté opposé, où la forteresse d'Hesdin, remplie de gens de guerre, barrait le chemin. Lancastre, tout bien considéré, te décida franche* ment à combattre, et en prit la détermination avec l'énergie d'un homme qui sait braver la fortune. La nature l'avait doué d'un caractère ferme, d'un courage froid et d'un coup d'œil pénétrant : il déclara à ses gé* néraux que sa résolution était de passer sur le ventre des Français pour arriver aux portes de Calais i il fallait encore six marches pour atteindre ce but tant désiré.

Au reste , la position occupée récemment par ses troupes offrait mille avantages : c'était un plateau fort peu saillant, couvert d'arbres de haute futaie; celte foret recelait dans son sein un hameau appelé Maisoncelles; les arbres cachaient en grande partie les Anglais, sans les empêcher néanmoins de suivre tous les mouvements de leurs adversaires. La plaine qui se développait devant eux formait un carré long, parfaitement dessiné par la lisière de trois bois, qui por-

yaincre quMls durent éprouver des difBcuUés immenseSi principalcment les trois derniers jours.

448 JKABT LE MEINGRE DE BODCICàDT.

taient chacun des noms différents. I^e coté droit (par rapport aux Anglais ) était bordé par les bois de Tramecourt; le petit côté, faisant face à Maîsoncelles présentait en bordure les taillis de Ruissauville, et celui de gauche, le parc du château d'Azincourt, dont les tourelles s'élevaient au-dessus des arbres.

Ce carré se développait sur une petite lieue de iong^ depuis Ruissau ville jusqu'à Maisoncelles, et sur mille pas au plus de large (i).

Du côté gauche, un versant assez marqué séparait le camp des Anglais du bois d'Azincourt : le village de ce nom , bâti comme celui de Maîsoncelles au milieu d'un bouquet d arbres, se groupait autour du château. Pour aller du plateau à ce village, il fallait suivre une gorge longue d'un quart de lieue et fort resserrée. Le château de Tramecourt, l'un des plus beaux de l'Artois, occupait un bas-fond à six cents pas du plateau : des masses de gros chênes le cachaient entièrement. I^ foret de Ruissauville, qui bornait la vue, conduisait à Fruges, d'où l'on pouvait gagner la longue chaussée de Saint-Omer; le terrain compris dans cet espace était ondulé par des accidents assez légers et morcelé en pièces de culture appartenant

(i) La description que Fenin et la chronique de Tramecourt font de ces lieux prouve qu'ils n*ont point changé de physionomie; on a seulement défriché quelques arpents du bois de Tramecourt, ce qui a rompu la régularité du carré. Nous avons trouvé à Maiioncelles un vieillard de quatre-vingt-dix ans, qui se chaufTait k un grand feu dans le mois de juillet, par une chaleur de a5 degrés; son père était mort à quatre-vingt-cinq ans, et il avait entendu raconter des parti* cularilés de la bataille d'Azincourt par son aïeul, né dans les premières années du règne de Louis XIV.

JEAN LE M El JS GRE DE BOUCICÂUX. 449

à divers particuliers dont les titres existaient encore en 1789.

On voit d'après cette description que ce quadrilatère, resserré par des bois, formait un véritable défilé. La sagesse commandait d'y laisser engager les Anglais et de les attaquer au moment où ils en déboucheraient; il suffisait pour cet effet de se placer unelieueen arrière de Ruissau ville, auprès deFruges,où se présentait un pays découvert, propre aux déploiements des colonnes. Poussés par la fatalité, ou plutôt par l'incurie, les Français vinrent remplir ce défilé, et se privèrent ainsi des avantages que la supériorité du nombre leur donnait sur l'ennemi. On ne doit imputer cette violation des plus simples règles de la guerre ni au connétable y ni àBoucicaut, son lieutenant: la composition de l'armée rendait illusoire leur autorité. On y comptait d'abord douze princes du sang et onze mille bannerets ou chevaliers , tous fiers de leur lignage et jaloux les uns des autres. Pouvait-on espérer de les astreindre à une obéissance passive dans un moment où les discordes civiles avaient rompu tous les liens de la discipline? C'est aussi par suite des préjugés de ce temps que, renversant tous les principes de l'art militaire, ces princes, ces barons s'obstinèrent à vouloir se placer en première ligne, pour que personne ne pût aborder l'ennemi avant eux. Le souvenir de Crécy, dont le champ de bataille, si funeste à leurs pères, se trouvait dans le voisinage, aurait dû les rendre plus sages; mais les revers ne servirent jamais de leçons aux Français.

Les soldats du connétable, au nombre de quarante

/|5o JEAN LK MKINGRK DR DOUGlGAUT.

mille liointnesy se partagèrent en trois corps bien distincts : le premier se composait de huit mille hauts barons y hannercts ou chevaliers , tous à pied, et de deux divisions de cavalerie fortes chacune de deux mille hommes; on les destinait à protéger les flancs : celle de gauche avait pour chefs Clignet de Bréhantet Geoffroi Roucicaut : celle de droite, le sire de la Trémouille et Hector de Saveuse; quatre mille archers devaient se placer devant le front pour essuyer les premiers coups comme cela se pratiquait, mais les féodaux les renvoyèrent en arrière; les dernières files de cette division rasaient les obstacles la* téraux. I^a ligne se subdivisait en portions inégales ou en chevauchées des hauts barons; le connétable s'était placé au centre avec le maréchal Boucicaut ; la bannière royale flottait devant Ini;on l'avait confiée àGnillaume Martel. Les ducs de Bourbon , d*Orléaiis, de Bar, les comtes d'Aumale, (FEu, marchaient en tète, ainsi que le jeune comte de Richemont et les trois cents chevaliers bretons quM conduisait à sa suite. Le comte de Vendôme, les sires d^Âumont, de llaqueville, occupaient les ailes. Cette première di* vision s'approcha jusqu'à trois portées d'arc de Maisoncelles; de sorte que les Anglais entendaient fort bien parler les Français, qui, selon leur coutume, criaient à tue-téte (i). Le deuxième corps, formé de noblesse moyenne et de troupes soldéc^s, composait une masse de cpjatorze mille hommes; on Tavait placé à une distance démesurée du précédent, qu'il ne pouvait soutenir, parce que la nature du terrain

(i) Saint-Reiuy.

TEAN LE MEINGRB DE BOUCICAtfT;* 4^1

lui ôtait la facuUé de se déployer : ce second corps reconnaissait pour chef Jean IV, duc d'Alençon, prince du sang, guerrier brave et le seigneurie mieux fait de son temps ; il descendait de Pierre, cinquième fils de saint Louis.

Le duc d'Alençon comptait dans son ost plusieurs étrangers de distinction , notamment un baron de la maison de Savoie, Ferri de Lorraine, et William Olendyne, cet Anglais dont Henri avait repoussé les services lors de la revue de Southampton.

Le dernier corps, placé à Canlers, non loin de Ruissauville, encore plus éloigné du second que celui-ci du premier, était de dix-huit mille hommes, et formé des milices belliqueuses de la Normandie, de la Picardie, de l'Artois^ de la Champagne; on distinguait à sa tête les baillis de plusieurs grandes villes et quatre hauts barons, le comte d'Aumale, les sires de Dampniartin, de Fauqueberg et deLongroi.

Ces trois corps, échelonnés ainsi dans un défilé, ne pouvaient se prêter un mutuel appui, et en cas d'action générale il devenait impossible de les engager tous ensemble.

Les dispositions moralesde l'armée française étaient encore plus déplorables que sa composition et son or-* die de bataille. Doïize princes du sang conduisaient la chevalerie : le duc d'Orléans, âgé de vingt-trois ans^ Philippe , comte de Nevers , Charles , duc de Brabant , tous deux frères du duc de Bourgogne , le premier âgé de vingt'Six ans, le second de vingt-sept; le comte d'Eu, âgé de vingt ans; trois princes de la maison de Bar, le plus âgé atteignant sa vingt-deuxième année;

45a JSAN LI-: 3fE10rGKE DE BOUCICAUT.

le comte de Yaudemond , de vingt-neuf ans; le duc d'Alençon , de trente ans; le dtic de Bourbon , de trente^ quatre ans, le duc de Vendôme de trente-huit ans; Arthur, frère du duc de Bretagne , de vingt-un ans; enfin le connétable Charles d'Albret, considéré comme prince du sang, en sa qualité de cousin germain de Charles Ml par sa mère, Marguerite de Bourbon , sœur de la femme de Charles Y. Ce général, d'un esprit timide, ne possédait que de très-faibles notions sur l'art (le la guerre, dont les hautes connaissances ne s'acquièrent que par la pratique : aussi avait-il refusé d'abord la charge de connétable, se regardant comme incapable de l'exercer dignement ; d'ailleurs, les soupçons les plus graves planaient sur son compte. A chaque instant il voyait son autorité méconnue par ces douze princes du sang, jeunes, violents, divisés aopiiiion. Chacun des onze mille féodaux réunis sous les bannières de ces princes nourrissait le souvenir de quelque sanglante injure, reçue depuis que la guerre civile déchirait la France; ils pouvaient mutuellement se reprocher le meurtre d'un père, d'un frère, d'un ami : et tant de ressentiments, tant de haines légitimes habitaient sçus la même tente ! Ceux du parti de Bourgogne avaient couru aux armes, non pour défendrele sol de la patrie , pour en expulser l'étranger, mais dans l'espoir de se distinguer davantage sur le champ de bataille, d'acquérir plus d'influence et d'écraser par ce moyen les Armagnacs; ceux-ci n'agissaient pas dans des vues plus généreuses. A côté d'eux on voyait des milices communales, que quelques baillis zélés avaient arrachées aux habitudes tranquilles; ces milices, mal

JEAW LE MEINGRE DE BOUCICAUr. . 453

armées, mal équipées , n'annonçaient pas Tintention de se battre avec la passion nécessaire pour rempor ter des triomphes. Depuis un quart de siècle la masse de la nation paraissait muette et immobile devant les événements désastreux enfantés par les querelles de la féodalité.

Le maréchal Boucicaut , le Nestor de Tarmée , le seul, peut-être, qui fût animé de Tamour du bien public, voulut faire entendre la voix de la raison; il proposa dans le conseil de livrer passage aux Anglais , en disant que la sagesse exigeait de ne pas s'opposer de front aux efforts d'un ennemi aussi expérimenté que brave et dont le désespoir doublerait les forces. Il désirait qu'on laissât cheminer les Anglais, en les poursuivant jusque sous les murs de Calais, et sans cesser de les harceler pour les détruire en détail. Le maréchal eut la douleur de voir repousser ses sages avis, comme vingt ans auparavant il avait méprisé lui-même, dans les champs de Nicopolis, ceux du vénérable Couci.

Les bannerets ayant adopté depuis trente ans, ou ne sait pourquoi, la coutume de combattre à pied, portaient des cuirasses aussi longues par devant que par derrière, afin de garantir tout le buste; en revanche, ces armures devaient les rendre très-pesants, car elles descendaient plus bas que celles dont se servaient les cavaliers. Le casque n'avait point de visière; une branche courbe partait du cimier, suivait la ligne du nez et s'arrêtait à la hauteur du menton; cette branche pouvait parer un coup de hache ou un coup

454 JEAN LE MEINGRE DE BOUGICAUT.

d'épée donné en travers , mais elle laissait à découvert la majeure partie du visage (i).

Les deux armées occupaient leurs positions respectives le jeudi à midi. Cette journée ne se passa pas sans engagement : le connétable, apercevant 1rs Anglais dans le bois de Maisoncelles, envoya les reconnaître; il chargea le jeune comte de Richemontde cette mission : le prince breton voulut pénétrer dans la forêt avec un détachement de deux mille hommes; mais il fut repoussé vigoureusement parles archers placés derrière les fortes haies qui bordaient le bois. Le comte de Richemont se vit obligé de battre en retraite. Une seconde reconnaissance que Ton poussa le soir, du côté de Tramecourt, se termina d'une manière plus heureuse : le comte de Nevers chassa les Anglais de ce villnge, et les refoula jusque sur le plateau. En rentrant, le comte de Nevers eut Thonneur d*être armé chevalier par le maréchal Boucicaut.

Ces deux escarmouches firent présager au roi qu'il serait attaqué le lendemain plus vigoureusement encore, et que la journée ne se passerait pas sans qu'on en vînt à une action générale : loin de cacher cette crainte à ses soldats, il leur apprit sans détour le danger qui les menaçait, et ne négligea aucun moyen pour relever leurs esprits abattus. Nonobstant les pertes éprouvées depuis la sortie d'IIarfleur, son armée se trouvait forte de seize à dix-huit mille combattants,

(i) On voit encore à Paris, au musée d'artillerie, le casque ainsi construit et la cuirasse de Ferri Lorraine, qui fut tué à la bataille d'Azîncourt; ces deux pièces» qui sont très-auihen tiques et d'un beau caractère, pèsent ensemble quatre-vingt-dix livres.

JEAlf LE MEINGRE DE BOUCIGADT. 4^5

dont la moitié de troupes seigneuriales, et le restant de variets soldés. On voit, d'après les rôles conservés au Musée britannique, que chaque baron conduisait un certain nombre de petits nobles organisés en lances, c'est-à-dire en section de six hommes; il menait en sus un peloton d'archers, qui dans les marches suivaient la bannière de leur capitaine; mais, en vertu d'une disposition prescrite par Edouard III et le prince Noir, lorsqu'on en venait à une bataille, tous les archers seigneuriaux se réunissaient aux deux divisions de la même arme, que les rois d'Angleterre entretenaient toujours sur pied. Cet amalgame formait un corps d'autant plus redoutable , que les gens dont il se composait étaient équipés uniformément. Outre leur arbalète, qui, en se perfectionnant, était devenue terrible, les archers portaient à la ceinture une dague très-affilée, puis une massue pendue au cou, faite de bois léger et recouverte de lames de plomb ; ces soldats s'en servaient pour assommer le gendarme tombé de cheval; leur poitrine était plastronnée d'une espèce de cuirasse d'osier, croisée par deux bandes de fer (i); un chapeau de cuir bouilli leur tenait lieu de casque. Ces hommes, fort agiles du reste, savaient voltiger autour des cavaliers couverts de fer, et les mettaient ordinairement hors de combat. La plupart des soldats de Henri V avaient perdu leurs chaussures dans les longues marches qu'ils venaient de faire au travers d'un pays fangeux. Les chevaux amenés d'Angleterre n'existaient plus. .Henri V

(i) Manuscrit du Musée britannique. — Saint-Reroy.

n'ignorait pas que le connétable pouvait disposer (Func cavalerie assez nombreuse; voulant lui opposer quel-* que obstacle , il fit exercer, dans les haltes , les archers au maniement du piquet, emprunté aux Turcs (i). Le duc d'York, sir Thomas Erpingham et sir William Marshall furent chargés de faire confectionner une grande quantité de piquets longs de cinq pieds, et armés d'un gros clou à chaque bout. Les archers apprirent à le planter devant eux en l'inclinant et à se tenir derrière cette espèce de ligne de chevaux de frise, pour exécuter leurs décharges sur la cavalerie, qui ne pouvait les assaillir sans courir risque de s'enferrer. Les archers parvinrent à exécuter cette manœuvre avec une rare précision. D'après l'usage, le roi leur donna un commandant en chef , sir Thomas Erpingham , vieux guerrier, compagnon d'armes de Chandos : il avait assisté aux batailles de Poitiers et d'Auray ; il y gagna Tordre de la Jarretière. Erpingham passait pour le général le plus expérimenté des trois royaumes.

Lorsque la nuit fut venue, Henri V commanda le silence le plus absolu parmi ses gens, et prescrivit de ne point allumer de feux, en annonçant que tout noble qui enfreindrait cette défense serait privé de ses armes, et que si c'était un varlet on lui couperait l'oreille droite (a). Comme chacun connaissait la rigidité du roi , on se soumit sans murmurer. Les archers se couchèrent sur la lisière du bois; Henri V

(ij Voyez la bataille de Nicopolis, dans la Vie de Couci. (a) Manuscrit du Musée britannique, p. i6i.

ÏEAW LE AfEIIVGRE DE BOXJCiCAtJt. 4^7

ainsi que les principaux barons s'établirent dans des maisons et des jardins.

Le calme qui régnait chez les Anglais contrastait avec le tumulte effroyable qui partait du camp opposé. Les laquais des bannerets couraient la campagne pour chercher des vivres ou de la paille, incendiaient les granges des paysans, se battaient entre eux, et entretenaient une rumeur perpétuelle. Les soldats brisaient les arbres pour construire des baraques capables de les mettre à couvert de l'eau qui tombait depuis la moitié du jour. De leur côté, les chefs se livraient à de vives discussions, suites de leurs vieilles querelles; ce désordre s'accroissait par l'arrivée continuelle d'autres feudataires, qui prétendaient se placer à la première bataille. Enfin , la nuit parvînt à son terme sans que personne eût goûté ce repos indispensable la veille d'une action. La chronique du sire de Saint- Remy assure que, dans leur fol orgueil, les chevaliers français, à la lueur des feux des bivouacs, jouèrent aux dés Lancastre et ses barons, comme s'ils les eussent tenus déjà en leur puissance.

Le jour parut ( 1 5 octobre 1 4 ï 5 , fête de saint Crépin) à travers un brouillard épais accompagné d'une pluie fine et glaciale; Henri V entra dans la petite chapelle de Maisoncelles , y entendit la messe, qui fut dite par l'évéque de Bath, puis il communia (i) : le roi ordonna à ses soldats de faire la paix avec Dieu

(r) La chapelle dans laquelle Henri fit ses dévotions devint» le siècle suivant, une église; et l'on voit encore, dans un des murs latéraux , le cintre de la porte de la chapelle qui a servi, suivant Tusage, de fondement au nouvel édifice.

par la confession. « J'ai, leur dit-il , une vraie espèce rance de gagner la bataille , parce que les Français (c sont tous pleins de péchés, et ne craignent point oc le Créateur. » Il promit la chevalerie aux féodaux qui n'avaient pas encore reçu Tordre, et dit aux archers que l'ennemi avait juré de leur couper les trois premiers doigts de la main droite , afin de les f mettre hors d'état de tirer; « et moi, comme votre ' a roi y je dois subir le même traitement. » Les Anglais se prosternèrent tous à genoux pour recevoir la bénédiction de révoque de Bath. Cette cérémonie étant terminée, vers neuf heures du matin, le roi se revêtit, en présence des siens, d'une cuirasse brillante, et couvrit sa tête d'un casque magnifique, orné de la couronne : il monta un petit cheval gris. Tje prince ordonna à un chevalier du pays de Galles, nommé David Gamme, de se porter sur le point le plus rapproché du camp des Français^ pour s'assurer si les dispositions de la veille étaient restées les mêmes, et pour évaluer approximativement le nombre des combattants. David Gamme revint au bout de trois quarts d'heure : « Seigneur, dit-il à Henri d*un air a joyeux, il y en a assez pour être tués, assez pour « être faits prisonniers, assez pour prendre la fuite. » Cette saillie, qui courut aussitôt dans les rangs anglais, y produisit plus dWfet que la harangue la plus éloquente. Henri V, ne doutant pas d*ètre attaqué, prit les dispositions en conséquence. Il fit filer derrière les haies de Tramecourt l'élite de ses archers, sous le commandement de sir William Marshall; cet officier ne devait commencer à tirer que lors-

JEkJK LE MEINGR£ DE BOUCICAUT. '4^9

qu'on lui en donnerait le signal. Voulant détourner l'attention de ce côté, Henri V envoya par sa gaucfie, dans le village d'Azincourt , un fort détachement qui incendia plusieurs maisons, et notamment une ferme appartenant à l'abbaye de Saint-George. Hector de Saveuse, qui gardait le village, fut tué yers la fin de cet engagement (i). Tandis que ceci se passait, Henri descendit du plateau de Maisoncelles, suivi de toute son armée, et la rangea en bataille. Nous rappellerons qu'elle n'avait presque pas de cavalerie: cent chevaux environ , échappés aux désastres d'une marche forcée, servaient à porter les bagages.

Henri disposa ses seize mille hommes (il en avait détaché deux mille dans les bois de Tramecourt) en une masse très-compacte, qui pouvait présenter mille combattants de front (a). Les premières lignes se composaient en entier de soudoyés, dont une division formée en coin appuyait chaque aile et suppléait ainsi à la cavalerie. Sir Thomas Erpingham, à cheval comme le roi, se plaça en avant du centre, armé d'un piquet semblable à celui de ses soldats : au milieu de cette première ligne voltigeait la bannière de Saint-George, de soie blanche, partagée par une grande croix rouge. Thomas Strikiand la portait , assisté de quatre bons chevaliers^

(i) Chronique de Tramecourt. La famille de Saveuse fit élever en ce lieu une croix qui exista jusqu'en 1789.

(a) Les détails qui vont suivre sont textuellement extraits du manuscrit du Musée britannique, de la légende du seigneur de Saint- Remy, et de la Chronique de Tramecourt, faite sur les lieux trente ans après l'événement : ainsi nous nous abstiendrons de les citer davantage.

4()0 7EAN LE M El N GRE DE BOUCICAUT.

Le roi se mit derrière le centre des archei*Sy ayant à ses côtés les comtes de la Marche, d'Oxenfort, le duc de Glocester, son frère, et Archambaud VI, comte de Périgord, révolté contre Charles VI, et qui tenait, dans cette circonstance, la place que GeofFroî d'Harcourt avait occupée à Crécy auprès d'Edouard III. Au-dessus de la tête de Henri V flottait le grand étendard d'Angleterre, mi-partie bleu et rouge , écartelé des lis français. L'aile droite marchait sous les ordres du duc d'York,^ cousin du roi; on portait dans ses rangs l'étendard de saint Edouard, bleu, avec une croix d'or; lord Camoys, chevalier de la Jarretière, commandait l'aile gauche, en tête de laquelle se déployaient les bannières de la Trinité et de saint Edmond. On laissa les bagages dans Maisoncelles, sous la garde de sir John Garew et de quatrevingts arbalétriers ; là restèrent aussi les chapelains: l'un de ces religieux était cet anonyme dont le manuscrit est conservé au Musée britannique.

Henri V était venu se placer entre le plateau et un versant qui le dérobait aux regards des Français. Voulant se conduire comme le prince Noir à Poitiers, le roi attendait en cette position qu'on vint l'attaquer; mais il s'accomplissait dans le camp des Français im événement singulier qui renversa ses calculs. Grâce à un mouvement patriotique, provoqué par les exhortations de Boucicaut, ces ardents bannerets, appartenant aux différents partis qui déchiraient la nation, abjurèrent tout-à-coup leur ressentiment, et scellèrent leur réconciliation parTaccolade de paix. L'arrivée du duc de Brabant mit le comble à

JEAN LE MFINGR£ DE BOUCICÂUT» 4^1

ces heureuses dispositions. Ce prince, neveu de Charles V, était parvenir à troniper la vigilance du duc de Bourgogne, son frère, qui voulait l'empêcher d'aller joindre l'armée du connétable; il partit de Lille sans cuirasse, sans casque, et, suivi d'un seul trompette, arriva vers les dix heures du matin par Fruges ; il perça les rangs des trois divisions échelonnées, et courut se placer au centre de la première. Comme leducdeBrabant n'avait pas de cotte d'armes, partie de l'équipement militaire la plus importante pour un feudataire, il prit l'étendard blasonné qui pendait au cornet de son guide, fit un trou au milieu , y passa la tête et le rabattit sur ses épaules en guise de la cotte d'armes qui lui manquait.

Les hauts barons, franchement réconciliés entre eux, se montrèrent plus dociles, et ne firent aucune difficulté de se conformer aux nouvelles mesures que Boucicaut venait de prescrire : c'était de rester sur place, de fermer toutes les issues, et de laisser les Anglais se morfondre dans leur position sans les aborder : en effet, un parti aussi sage devait consommer la ruine de Henri V. Les nobles , fatigués d'être sous les armes depuis si longtemps, se soumirent bien volontiers à cette décision ; ils firent rallumer les feux des bivouacs, se groupèrent autour des brasiers, et envoyèrent leurs gens chercher des vivres. Dès ce moment les lignes se rompirent, et chacun agit comme s'il n'avait point d'ennemi devant soi.

Cependant Henri V, voyant que la matinée s'écoulait sans apercevoir la moindre apparence d'attaque, comprit que ses adversaires, contre leur coutume,

46a JEAN LK MKINGRE DE BOUGfCAUT.-

renonçaient à prendre l'initiative, que leur but était (le le tenir cerné dans son camp et de Vaffamer, puisque les moyens de subsister lui manquaient absolument : ses gens n'avaient mangé, depuis trente-six heures, que des noix et quelque peu de viande de chèvre. Cette idée le fit frémir; il conçut le projet hardi d'allor fondre sur les Français, puisque eux ne voulaient pas venir l'attaquer. Le roi parcourut les rangs, échauffa l'esprit de ses soldats, ne leur parla ni de la gloire ni de la patrie, mais de leur propre existence, ce qui les touchait bien davantage. Il leur montra l'alternative de mourirde faim dansun pays soulevé, ou de périr par le fer ennemi , et leur fit sentir que ce dernier parti offrait plus que l'autre des chances de salut à des hommes de cœur. Ses soldats le comprirent , et tous montrèrent la résolution de se conduire, non pas comme des guerriers enflammés d'une ardeur martiale, mais comme des gens que l'on veut égorger impitoyablement, et qui se défendent en désespérés. Henri, profitant de ces dispositions, donna l'ordre de se porter en avant, et lui-même se confondit dans les premiers rangs comme un simple ëcuyer. En conséquence, l'armée anglaise s'ébranla, gravit en silence la hauteur au bas de laquelle s'ouvrait le défilé, et s'avança rapidement sans se désunir. A Taspect de ces phalanges qui s'approchaient en ligne, les nobles de France quittent les bivouacs (i), coijrent aux armes,

(i) On lit dans les chroniques d'Aquitaine ces quatre vers :

L'an mile quinze arec quatre cent.

Fut la Journée d'Asineoart, Où les Anglais priodrent par bon sens

Les Français près du feu tout «onrt.

rétablissent les divisvpns avec une grande célérité, et reprennent leur ancien ordre de bataille. Les deux corps de cavalerie, destinés à protéger les ailes, s'avancent en rasant la lisière des deux bois d'Azincourt et de ïramecourt. En voyant mouvoir ces pesants escadrons, le vieux Erpingham se porte en avant de la première bande des archers, et lance dans les airs son piquet, en criant d'une voix forte : iVow, strike^ a Maintenant, frappez. » Sir William Marshall, qui se tenait caché derrière les haies de Tramecoùrt, répète ce signal convenu : au même instant les archers y répondent en jetant un grand cri, et commencent leurs terribles décharges; elles avaient mis beaucoup de monde hors de combat avant que les deux armées se fussent abordées. Le corps de cavalerie commandé par Clignet de Brebant, et celui que menait le duc de Vendôme, voulurent charger en colonne : mais comme la terre était imbibée d'eau et nouvellement ensemencée, les chevaux s'enfonçaient jusqu'à lasan« gle; sur les quatre mille cavaliers dont on espérait tirer un si bon parti pour rompre les archers anglais, neuf cents purent fournir leur charge, sans aucun succès néanmoins. La plupart vinrent se précipiter sur les piquets; les chevaux, blessés, se renversaient avec leurs maîtres, ou tombaient aux pieds des Gallois. Le comte de Vendôme, engagé sous son destrier, fut fait prisonnier par John Corwal. A l'exception de ce prince, que l'on épargna en considération de son rang, les varlets ne firent quartier à personne. Ce premier désavantage n'empêcha point le connétable de s'avancer résolument contre Henri : le choc de cette

464 JBAN LE 3I£rNGRE DK BOUCIGAUT.

masse de chevaliers couverts de/er fit reculer toute rarmée anglaise; mais les arbalétriers , cachés dans les bois de Tramecourt^ avaient la faculté de tirer obliquement sur l'aile gauche des féodaux, et les perçaient sans que ceux-ci pussent se défendre : cette circonstance fit chanceler la résolution des Français, dont la constance n'est pas de longue durée. Erpingham, qui s'était mis à pied au milieu des premières lignes, profitant de ce moment d'hésitation, lança une seconde fois contre la bataille du connétable ses terribles archers; ceux-ci se baissèrent simultanément, prirent une poignée de terre, l'approchèrent de leur bouche, sans doute, affirme l'historien anglais, pour montrer qu'ils étaient décidés à redevenir terre, c'est-à-dire à mourir (i). Ces hommes, semblables à des frénétiques, se jetèrent au milieu des nobles, les saisirent par le bras et les frappèrent de leur dague sous Faisselle ou au visage; les barons, embcirrassés dans leurs lourde^ cuirasses, ne pouvaient se mouvoir assez promptement pour résister à des adversaires aussi lestes qu'adroits.

Henri Y, qui suivait pas à pas les archers , se porta en avant avec le gros de son armée : a Allons, criat-il, donnons en l'honneur de la sainte Trinité. » En disant ces mots il fondit directement sur la bataille du connétable, déjà rompue par sa propre cavalerie : la lutte devint alors générale. Le duc d'York, cousin de Henri V, reçut plusieurs coups d'épée dans la poitrine, et tomba mort sous les pieds des assaillants.

(i) Nicolas Harris, BaUle of Agincourt, p. a4o.

Cette première ligne de huit mille hommes, dont la moitié était ou détruite ou mise hors de combat par des blessures terribles, soutint une heure entière, sans être secourue, tout le poids de Tarmée ennemie, dont les rangs se renouvelaient perpétuellement. Charles d'Albret le généralissime, et le duc de Brabant, arrivé le dernier, périrent au milieu des leurs. Le maréchal de Boucicaut, blessé au front d'un coup de javelot, précipité de son cheval, resta enseveli sous des monceaux de cadavres; le duc d'Orléans fut pris par sir Richard Valler. Les féodaux, pressés entre eux comme les Flamands à Rosebec, reçurent la mort sans pouvoir seulement se servir de leurs lances, qu'ils avaient raccourcies de moitié; enfin on n'en vit bientôt plus un seul debout; leurs corps entassés remplissaient toute la largeur du défilé. Henri V, à qui ce triomphe avait coûté huit cents hommes, l'élite de ses troupes , franchit cette trauiée de cadavres, de blessés, de chevaux, et, parvenu au delà de cet obstacle, il forma de nouveau ses divisions. Ce mouvement fut exécuté avec une précision, avec un calme que l'on ne pouvait attendre que de soldats aussi disciplinés que les siens. Le roi plaça une seconde fois ses archers devant sa ligne pour recommencer la même manœuvre, et dans cette position il attendit de pied ferme le duc d'Alençon, qui, trois cents pas plus loin, ralliait les débris du connétable : ce qui fut un malheur pour ce prince, car ces soldats communiquèrent aux siens l'effroi dont leurs esprits étaient déjà frappés.

Nous avons dit que le second corps de bataille ne

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