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pouvait se déployer, ni par sa droite , ni par sa gauche, pour secourir Charles d'Albret et les hauts barons; il ne pouvait que poursuivre son mouvenient de front. Les hommes qui le composaient demeurèrent immobiles durant toute l'action, et ne s^ébranlèrent que lorsqu'ils virent les gens du connétable reculer confusément sur eux. Ce second corps s'avança enfin , bannières déployées et les rangs trèsserrés. Le duc d'Alençon , se voyant appelé à réparer le premier désastre, marchait fièrement au centre, ayant autour de lui dix-huit preux, commandés par le sire de Primelé. Ces chevaliers avaient dévoué leur vie pour tuer le roi d'Angleterre.
Les deux lignes se joignirent à la hauteur du château d'Azincourt, vers midi; les archers, défendant le front de Henri V, furent taillés en pièces, et laissèrent sur place trois cents des leurs, ainsi que le jeune comte de Suffolk, dont le père venait de mourir devant Harfleur. Le reste n'échappa qu'en se jetant dans les bois qui bordaient le défilé. Le duc d'Alençon fondit sur l'ennemi tête baissée, et brisa les premiers rangs : il fallait aux Anglais la présence de leur roi et Fenthousiasme d'un premier succès pour résister à un choc aussi impétueux. Les deux partis se poussaient alternativement comme les vagues de la mer. Henri Y courut les plus grands dangers; les dix-huit preux voués pour lui arracher la vie pénétrèrent individuellement jusqu'à sa personne, et ne furent arrêtés que par la foule des bannerets qui faisaient au souverain un rempart de leurs corps; ces chevaliers audacieux se firent tous tuer : David Gamme, le Gallois, en
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abattit deux au moment où ils allaient frapper son maître ; mais David fut lui-même renversé et ne se releva plus.
La fureur, le dépit de se voir enlever une victoire qu'ils croyaient déjà assurée, animèrent les soldats de Henri d'un sentiment de rage. Les Anglais dirigèrent tous leurs efforts sur la droite du duc d'Alençon, formée de bandes de différents pays; ils tuèrent le sire de la Tour, qui les commandait, et enfoncèrent cette aile de la manière la plus complète. Les Anglais, s'étant frayé une issue par ce côté, s'y jetèrent en colonne et achevèrent de tourner la ligne : le duc d'Alençon voulut changer de front par un mouvement rétrograde sur sa gauche ; mais les soldats de cette époque n'étaient pas assez exercés pour bien exécuter une évolution aussi difficile. Les quatre mille soudoyés de l'aile droite se retirèrent avec une lâche précipitation. Le prince, par son exemple et son activité, serait parvenu à réparer cet échec, sans un incident encore plus fâcheux : les archers gallois, obligés de se jeter dans les bois qui bordaient le défilé du côté de Tramecourt, s'y étaient ralliés; ils revinrent au combat transportés d'ardeur. Placés sur la lisière de la forêt, ils prirent en queue l'extrême gauche des Français , pendant que le duc Jean s'occupait à réparer le désordre de la droite , et lui firent essuyer une perte considérable au moyen de décharges continuelles. La ligne rompue à ses deux extrémités céda par le centre aux efforts de Henri V, qui se jeta dans cette voie suivi de divisions toutes fraîches. Le mouvement de retraite s'étant déterminé se chang^ea bientôt
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en fuite désordonnée. Le duc d'Alençon, le héros de cette malheureuse journée, conserva son sang- froid au milieu de cet horrible désastre : il céda lui-même au torrent quelques instants; puis, s'arrétant tout à coup, le prince parvint à rassembler autour de lui un noyau d'hommes valeureux. Il se trouvaitalors éloignéde trois cents pas du dernier corps ^ formé des milices, lequel était resté jusqu'à ce moment tranquille spectateur de la scène. Quatre mille hommes des premières lignes de ces troupes communales, entraînés par leurs baillis, s'avancèrent précipitamment et se joignirent au duc d'Alençon : celui-ci avait déjà rallié deux mille combattants. Les Anglais n'auraient remporté qu'un avantage sans résultat décisif, si le prince se fût replié sur le dernier corps et s'il eût attendu résolument que l'ennemi vînt l'attaquer. N'écoutant que sa bouillante valeur, le duc Jean s'élança une troisième fois, décidé à reconquérir la victoire ou à périr d'une mort glorieuse. Ayant franchi des barrières de cadavres, il joignit les Anglais et se précipita sur eux : rien ne put résister à sa furie. Le prince ne combattait plus en général^ mais en soldat. Il se dirigea vers le point où flottait la bannière d'Angleterre, ne doutant pas d'y rencontrer Henri V ; personne ne sut arrêter sa marche : déjà près du monarque, il le menaçait de sa voix ; il n'en était plus séparé que de la longueur de son arme, lorsque le duc de Glocester (i) se jeta entre Henri V et le duc d'Alençon : celui-ci l'atteignit à la tête, et le renversa. Henri se baissa
(i) Elmham dit le duc de Glocester et non le duc d'York, et il dit vrai, puisque ce dernier, commandant Vaile drolCe, venait d'y être taé.
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pour retenir son frère, qui tombail; le prince français lui asséna un coup si violent, que la couronne surmontant le casque du roi en fut brisée; il releva son bras el allait immoler Lancastre du second choc, lorsque les barons anglais se jetèrent sur lui , brisèrent son sabre dans ses mains et le frappèrent de tous cotés ; le preux chevalier, désarmé, se mit à crier, en s'adressant au roi Henri : « Je suis le duc d'Alençou , (c je me rends à vous ; » on l'avait tué avant que Henri eût eu le temps dé prendre son gantelet. Les six mille combattants qui suivaient le jeune héros le secondèrent dignement tant qu'il vécut; David Derambure, Jean Leborgne, les sires de Beaufremont, de Noailles, de Roncherolles, d'Aumont, deLaroche-Guyon, Jean de Montagu^ archevêque {le Sens, se firent hacher sous ses pas, ainsi que les baillis de Màcon, de Sens, de Caen, de Senlis et de Meaux (i). Un guerrier de cette division échappa par miracle à tant d'adversaires réunis; ce fut Louis de Bourdon, banneret picard, qui se distingua dans cette journée par des traits de bravoure inconcevables. On croit que le duc d'York, cousin de Henri V, reçut le coup mortel de sa main. La destinée de Louis de Bourdon eût été bien plus douce s'il av£)it trouvé le trépas dans les champs d'Azincourt.
Il restait encore près de quinze mille hommes de milice rangés à l'entrée de la plaine, dix-huit cents toises plus loin que le premier champ de bataille. Henri Y ne chercha point à engager dans une qua.-
(i) La place sur laquelle se |ivra cette action opiniâtre conserva le nom de Champ de la Bataille^ (Clironique de Traniecourt,}
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trième action ses soldats accablés de lassitude et la plupart blessés ; il envoya le sire de Ross vers ces com* raunes pour leur dire que tous les nobles de France étaient ou morts ou prisonniers, et que le roi d*AD« gleterre leur laissait la liberté de se retirer ; mais que si elles commençaient un nouveau combat, il ne ferait quartier à personne. (Journal de Paris, p. 27») Pendant que le sire de Ross remplissait sa mission auprès des milices et que les pourparlers commençaient, l'alarme se mit dans les rangs des vainqueurs; des fuyards venant de Maisoncelles annoncèrent que les Français avaient tourné la position, et que, ralliés au nombre de vingt mille, ils s'avançaient pour attaquer les Anglais en queue. Le roi , fort irrité en apprenant cette noi^velle, forma derechef ses divisions, dans la conviction qu'on allait recommencer la lutte contre des forces supérieures; il commanda qu*on fît main-basse sur les quatre mille prisonniers, jugeant que le soin de les garder Tembarrasserait trop ; mais ces prisonniers étaient en majeure partie des bannerets de distinction : les soldats, qui espéraient tirer d'eux une forte rançon, refusèrent de les tuer. Lancastre, outré de colère, chargea plusieurs chevaliers de son hôtel de prendre deux cents archers, et d'exterminer les prisonniers à coups de masse (1). Cet ordre barbare fut exécuté aussi froidement que celui de Bajazet à Nicopolis. Déjà douze cents de ces malheureux venaient de périr, lorsque Henri V fit cesser le carnage à l'arrivée d'un second message an- Ci) Tous les historieDS sont unanimei sur ce fait.
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iionçant que les fuyards avaient donné une fausse alerte. Quelques écuyers et six cents paysans commandés par Bournonville y parent d'Enguerand de Bournonville, le défenseur de Soissons , s'étaient jetés sur le camp des Anglais. Les soldats de garde , épouvantés, coururent joindre l'armée, en poussant des cris de détresse. Les pillards, à l'approche d'une di» vision, se hâtèrent d'abandonner le plateau, ayant eu néanmoins le temps d'enlever ce que les bagages contenaient de plus précieux (i), et d'amener prison* nier sir John Garew, ainsi que cinq chapelains.
Sur ces entrefaites, le sire de Ross, rentrant de la mission dont le roi l'avait chargé auprès des milices, annonça qu'elles allaient se retirer; en effet , ces troupes, composées d'hommes étrangers au métier des armes, conduits par force sur le terrain, pouvaientelles espérer d'exécuter ce que n'avaient |^u faire ces nobles transportés d'une ardeur martiale? On les vit s'ébranler , et , par un mouvement rétrograde , se jeter dans la grande chaussée de Fruges,oit leurs divisions se rompirent pour prendre différentes directions. Henri V les fit suivre par un millier d'archers, et lors-
(i) Henri V perdit dans cette occasion un coffret plein de pierreries, ses habits royaux, le grand sceau de la chancellerie, un morceau de la vraie croix, incrusté dans un lingot d'or, et une épée fort riche* Pierre de Bournonville eut pour sa part celle épée; il la donna au jeune comte de Charolais, qui le prit sous sa protection, et empêcha qu'il ne fût mis à mort, comme le duc de Bourgogne l'avait ordonné pour le punir d'avoir causé la mort de ces raille chevaliers. T«e sire de Gaucourt, pris une seconde fois, promit de " retrouver tous les effets enlevés , si on lui donnait la liberté sans rançon : son offre fut acceptée ; il parvint à recueillir ces objets précieux, et les racheta au compte du roi d'Angleterre pair une somoM Msex fmrte.
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qu'elles eurent entièrement disparu à ses regards, il vint se placer au centre du défilé j s'assit sur un monceau de cuirasses, et se livra, comme un enfant, aux transports d'une joie immodérée; il se fit amener Fleur-de-Lys, roi d'armes de France, confondu parmi les prisonniers. « £h bien! lui demanda le prince avec ironie, dis-nous à qui est l'honneur de la victoire? » Fleur-de-Lys répondit : a A qui voulez-vous qu'il soit, si ce n'est à vous? » Henri lui dit ensuite : « Quel est le nom du château que j'aperçois sur ma gauche au milieu des arbres? — On le nomme Azincourt. — Eh bien! comme toutes les batailles doivent porter le nom de la forteresse la plus voisine , celle-ci s'appellera la journée d'Azincourt. » Ceci n'était point exact, car le château de Tramecourt, caché par les arbres sur la droite, se trouvait beaucoup plus rapproché que celui d'Azincourt.
Henri exprima le désir de voir les prisonniers ; on les fit passer devant lui : la plupart étaient couverts de larges blessures. Lancastre reconnut parmi eux cet Olendyne qu'il avait chassé de sa présence dans la revue de Southampton ; d'après ses ordres, des varlets gallois le hachèrent à coups de dague. Le roi commanda aux clercs de son hôtel de parcourir le champ de bataille , et d'établir le rôle des morts; les clercs inscrivirent sur leurs registres d'abord sept princes du sang, puis six mille barons, chevaliers ou écuyers, l'élite du féodal lignage de France. Plusieurs membres de la même famille avaient succombé : on peut citer trois chevaliers de la maison de Tramecourt, trois Bétbune , trois Ghâtillon, quatre Craon, trois Créqui| quatre
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Rentî, deux Croï, deux Fosseux, deux Goumai, deux d*Ivry, deux Mailli; vingt bannerets fiirent tués avec leurs fils; les sires d'Applincourt, d'Offeftiont, d'Auxi, de Beuvrières, du Chatellier, Gaspard de Châtillon, de Dreux, de Groumai, d'Humières, d'Ivry, de Lannoi, de Mailli, de Neuville, de Noyelles, deQuiévrain, de Roseinbo, Saint-Simon^ de Villers , de Wavrin. On releva deux mille hauts barons ou chevaliers très-grièvement blessés, parmi lesquels on distinguait les comtes de Vendôme , de Richemont et le maréchal Boucicaut.
Les Anglais perdirent seize cents hommes, outre une quantité considérable de blessés; le duc d'York^ le comte d'Oxenfort, princes du sang, succombèrent dans cette journée ; on fit bouillir leurs corps , afin d'emporter les os en Angleterre : on enterra leurs entrailles au monastère de Fressin.
Les clercs s'apercevant que Boucicaut respirait encore, le tirèrent du milieu des morts. Quelle sensation pénible ne dut pas éprouver le maréchal, en reprenant ses esprits, en voyant la joie inexprimable avec laquelle les ennemis célébraient un pareil succès ! Les plus amères infortunes avaient traversé la carrière de Boucicaut : à Nicopolis , il faillit payer de la vie sa propre témérité; aux champs d'Azincourt, il expia les imprudences d'autrui par la perte de la liberté, et dut servir d'ornement au triomphe du vainqueur.
Henri Y se hâta de gagner Calais, et s'y renferqia, craignant de se voir obligé d'en venir aux mains avec le duc de Bretagne y qui accourait à la tête d'une ar*
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mée bleu disciplinée. Le monarque anglais, ayant passé quinze jours à Calais, arriva au porl de Douvres le 17 novembre, après une traversée fort pénible y et fit son entrée dans Londres le 24*
Boucicaut vécut encore six ans, réduit à une captivité assez dure. Henri Y ne voulut jamais recevoir le prix de sa rançon , trop soigneux de retenir dans les fers un guerrier dont les conseils aussi bien que le bras pouvaient rendre encore d'éminents services à la France. L'histoire n'a laissé aucun détail sur les dernières années delà vie de Boucicaut; on sait qu'il allait souvent visiter, à Windsor, le tombeau du roi Jean, dont les infortunes lui paraissaient conformes aux siennes. Une particularité plus frappante se rattache ^ à cette malheureuse période, et prouve que le Meingre se montra jusqu'à son dernier soupir enflammé de patriotisme. Henri Y , convoitant la couronne de France, était devenu le gendre de Charles Yl : une clause du traité de Troyes venait de le déclarer l'héritier présomptif du trône des Yalois. Lancastre , dès ce moment, ne négligea rien pour se ménager des partisans dévoués parmi la chevalerie , sachant fort bien que le tranchant de son épée ne suffisait pas seul pour réduire le pays. Henri Y n'échoua pas toujours dans ce genre de conquête , et nous avons vu précédemment que des chefs de maisons illustres embrassèrent sans rougir le parti de l'étranger. Le roi et ses ministres redoublèrent de soins auprès de Boucîoaut, lui offnren t non-seulement la liberté , mais encore des avantages magnifiques; ne doutant pas que raccession d'un général si renommé ne dût servir de règle auprès
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d'une foule de guerriers , et bannir les scrupules de la plupart d'entre eux. Le maréchal , convaincu qu'un mauvais exemple deviendrait, dans cette circonstancei une véritable trahison, repoussa constamment ces offres, préférant terminer sa carrière dans les fers sur une terre ennemie, que de forfaire à l'honneur. Quelque énergiques que fussent ses refus , ils ne le délivrèrent point de l'obsession de Lancastre : enfin la mort vint le saisir au milieu de cette glorieuse lutte. Le noble captif mourut à Londres, des suites de ses graves blessures , en i4îîi, vers l'âge de cinquante-six ans , huit mois avant Charles VI : sa famille obtint la permission de transporter son corps sur le continent. LeMeingre fut enterré dans l'église de Saint-Martin de Tours ( I ) , auprès du maréchal son père. On voyait son épitaphe gravée sur une plaque de bronze, et conçue en ces termes : « Cy gist noble chevalier messire Jean Lemeingre dit Boucicaut , le fils, maréchal de France , grand connétable de l'empereur et de l'empire de Constantinople, gouverneur de Gènes pour le roi, comte de Beaufort , de Clux , d'AIest, et vicomte de Turenne , lequel trépassa en Angleterre «7/ec étant prisonnier, le 27*"* jour de.... mccccxxi. »
Boucicaut avait épousé, en iSga, Antoinette de Turenne; elle lui donna un fils qui mourut en i4i6, avant sa vingtième année, ayant toujours eu une trèsfaible complexion. La mère de ce jeune banneret, consumée par le chagrin que lui causait la captivité de son époux et la mort récente de son fils, descendit
(i) Celte église n'existe plus.
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au tombeau vers la fin de i4'6 : elle légua ses riches possessions, le vicomlé de Turenne et le comté de Beaufort, au maréchal; mais celui-ci, étant prisonnier, ne put faire valoir ses droits contre la famille de sa femme, qui s'empara de tous les biens. Boucicaut mourut sans avoir joui du bénéfice de cette donation.