LIVRE IV
AsoD retour d'Afrique, Louis de Clermoot vient prendre place' au con« sèil. — Catastrophe arrivée à Charles VI dans un bal. — Louis de tDèhôàônt refuse là régence. — tl atténdte Tes màùx cauiès par h. Hvatité des ducs de Bourgogne et d'Orléans. — Mort de Philippe le Hardi.
Ijouis de Clerihont se rendit directement à Paris ; le bruit de ses exploits l'y avait précédé. La ville d'Africa, boulevard des Barbàresques, dont la conquête était le but principal de l'armement, n'avait pas été prise 9 il est vrai, mais on avait battu les musulmans dans trois actions; on les avait forcés à demander la paix, en leur dictant des conditions. La Sartiaigne et les côtes dé l'Italie s'étaient vues délivrées du joug des pirates : aucune expédition contre les infidèles n'avait eu depuis longtemps dé «pareils résultats. Charles VI reçut son oncle avec des transports de joie; et, pour lui témoigner son admiration , il lui fit présent d'une des quatre lances que )e duc de Berri avait rapportées de la manufacture d'armes de Toulouse : le travail en était extrêmement précieux. Les récits que le duc de Bourbon faisait • de son voyage d'outre-mer enflammèrent tellement Pimttgitiation ardente du roi j qu'il promit d'aller à
teilleiix, et dénigre la conduite du duc de Boui*bon de la manière la plus inique.
l48 LOUIS DE CLEABIOKT.
son tour combattre les infidèles, et de dégager ainsi la parole donnée par ses ancêtres les rois Jean et Philippe de Valois: d*autres soins ^ hélas! réclamaient pour le moment sa présence dans le royaume. Durant Fabsence du duc de Bourbon , la France avait joui d'une tranquillité qui n'était qu'apparente, car une inquiétude générale agitait les esprits; il régnait en tous lieux un malaise indéfinissable dont on cachait l'existence au jeune monarque. Ciisson, n^ayant plus de rival, continuait à présider aux destinées de rÉtat ; s'il ne montrait pas des talents extraordinaires pour gouverner, on ne pouvait au moins soupçonner sa droiture; ses collègues, ou plutôt ses subordonnés^ Lebègue de Yillaines, Noviant, Bureau de Larivière, Montagu, dissimulaient vainement leur avidité pour l'argent. La soif des richesses dévorait tout le monde : on voyait avec étonnement Lebègue de Yillaines, guerrier célèbre, compagnon d'armes de Duguesclin, devenir le fermier du fisc. Les brigues, les cabales, partageaient la cour; les ducs de Bourgogne et de Berri faisaient agir les ressorts les plus secrets pour renverser Clisson ainsi que toutes ses créa«« tures. Le roi, sans expérience, ne cessait de mon^ trer un amour chaleureux pour le bien public, mais on le trompait sur le véritable état des choses. Louis de Clermont arriva dans ce moment-là. Les vrais amis du pays (il s'en présente dans les temps les plus corrompus) mirent tout leur espoir en lui, le regar* # dant comme le seul homme capable d'empêcher hi ruine du royaume, et le seul assez courageux pour éclairer le souverain sur les fautes de l'administra-
tion : tous désiraient qu'il prit en main le timon de l'Etat; mais le duc de Bourbon se condamna, par sa réserve, à un rôle passif : son caractère se montrait aussi timide au milieu des agitations du monde, que son courage était héroïque dans le feu des batailles. Bientôt un attentat effroyable vint changer la face des affaires, et commença cette longue suite de calamités qui pesèrent sur la France plus d'un demi-siècle : nous voulons parler de l'assassinat du connétable de Clisson. Pierre de Craon fut-il poussé par le duc de Bourgogne (i)? la question est délicate; la mort précipitée de l'évêque de Laon laissait peser de graves soupçons sur le conipte de ce prince. Quoi qu'il en soit, l'attentat commis sur la personne d'Olivier frappa vivement l'esprit de Charles VI ; la raison de ce prince en parut troublée; ce fut avec un empressement extrême qu'il résolut de porter la guerre en Bretagne, où l'assassin avait trouvé un asile : sa résolution était si bien prise, que les observations les plus sages devinrent superflues. Par une inconséquence bizarre, le roi choisit pour auxiliaires dans cette circonstance les ducs de Bourgogne et de Berri, ennemis implacables de ce Clisson dont il voulait venger la querelle. Charles VI leur rendit ses bonnes grâces , pour les engager à se montrer favorables à la guerre qu'on allait entreprendre; il réintégra le dernier dans le gouvernement du Languedoc , au grand regret des habitants de cette province : une faveur aussi insigne ne chan-
(i) Voyez dans la Vie de Clisson la relation de cet événement.
l5o LOUIS DE CLERMOIÎT.
gea point les dispositions secrètes du duc de Berri.
Depuis dif ans Montfort ne cessait de diriger 4^ attaques contre Olivier; à ce titre seul il devait s'assurer la protection des deux oncles du roi. Le di^ç de Bourbon, étranger aux jalousies qui divisaient les dépositaires du pouvoir, ne voyant dans çett^ guerre de Bretagne qu'une entreprise in tempes tivftf s'y montra franchçiuient opposé : il chercha à fair^ valoir auprès de son neveu des motifs d'écoqooii^y et à lui inspirer des craintes sur l'attitude ho.stil^ quç prenait l'Angleterre. On n'écouta rien , le voyage e^( lieu : on en connaît les suites. Le duc de Bourhon marchait à quelques pas du roi, lorsque Téçiiyçc, ayant laissé tomber sa lance sur le casque de sfXf compagnon, occasionna l'épouvante surnaturel àp Charles YL Louis de Çlermont fut tellement ff^ppi^ de cette catastrophe, qu'il se tint renfermé deu^ jqyjRS entiers dans le monastère où l'on conservait la ch^^ et les relique^ du premier évéque du Mans. II y in^ plora le ciel pour la guérison de son neveu , et , ^^ de se rendre favorable saint Julien, le duc seqoDStitiui son homme-lige, et lui consentit une redeyance de cinq florins. En fai^nt expédier cet acte public, k prince déclara que c'était uniquement du saint et non du chapitre qu'il entendait relever.
Cependant, grâce aux soins du médecin I(arse^, Charles YI recouvra à peu près sa raison , et les peuples n'avaient pas eu le temps de s'apercevoir de ce malheur, lorsque, quelques mois après, un nouvd accident vint provoquer une rechute qui rendit la maladie incurable.
LOUIS DE CLERMOirr. ]5l
t^ ag jaqyier 1 39a (l'ar^i^ép commencapt à Pâ(jvies)j^ un l^ron du Yero;)andois épousa uqe açs fqmmes at-
tâchée; k I^a^^^^i ^P. Ç[?yî^^^ 9 ^-^ ve^ve déjà ^'\in capiti^U^çi aljeo^^nd : ce fut l'occasion de fêtes données c^çz la reip^ Blanche de Navarre, dans le faubourg S^trAIîtrcçau, jiuprès de \d^ riviè^^e de$ Gobelins.. Ud chambellan duiy)!, Heugqes de Guisay, homme ^e Tpœui^s foft dérégl^ejî, mais très -recherché çommç l'âme des plaisirs de Thôtel Saint-Paul, proposa à Charles VI d'être Ip phef d'un quadrille de satyre^ qui entreraient d^ns le bal s^ins être çqnnu^; selctn lui, à l'aide de ce déguisement, il deviendf'dit pli^ facih c(e dire dçs vilenies à la vçuye remariée : l'usage autorisait cçs portes de plai:^anterie$ enver^ une feçQine qui contractait un seçoqd hym^.
Charges VI accepta l'offre avec joiç. Le comte de Joigny, ^J^f^.^r^ ^6 Poitiers, Yyain d^ Foix, ^t le jeune Nantpuillet , furent choisi^ a,insi que Guisay pour CQinposer le quadrille. Ils se firent confectionner des habits de toile très-justes; on enduisit ççtte toile A^ poiX| çt l'on y appliqua des tquffes de chanyre e( de lio pour %urçr du poil, f^es^ cinq perspopages travçsti^ s'attachèrent les uns s^ux autres par ^p cordon de soie très-fort; le roi les conduisait ep captifs, il était masqué et habillé comme eux. On ne connaissait alors que d'une manière très-imparfaite l'art d'éclairer les appartements : il paraît que l'on conservait encore l'usage des premiers temps de la monarchie, de faire tenir des flambeaux par des domestiques dans les salles où Ton voulait jouir d'une vive clarté. Yvain de Foix fit observer au roi que leurs
iSa LOLTIS DE GLERMOJVT.
habits étant très- combustibles , il devenait nécessaire d'écarter les flambeaux : on donna Tordre de les tenir éloignés. Charles VI entra en conduisant ces masques, qui se mirent à exécuter la morisquej danse extrêmement lascive et fort à la mode : on les entoura; chacun s'efforçait de savoir quels étaient ces hom* roes déguisés. La duchesse de Berri, la plus bdie personne de l'assemblée , reconnut le roi à l'élégance de sa taille et à sa grâce naturelle; s'étant attachée à lui, elle le força de s'écarter de la troupe des sauvages. Dans ce moment survint le duc d'Orléans, précédé de flambeaux portés par ses pages (i) : il chercha en vain à savoir le nom de ces masques, et, prenant brusquement une torche avec son étourderie accoutumée, il l'abaissa sous le visage d'un des satyres; quelques étincelles tombèrent sur les flocons d'étoupe ; le feu y prit, se communiqua aux quatre autrès et les embrasa. La flamme atteignit en peu de temps les décors de la salle; la fumée s'élevait de toutes parts : les cris de la multitude, qui cherchait une issue , les hurlements de ces cinq malheureux , la certitude que le roi se trouvait parmi eux , firent évanouir Isabeau de Bavière. La jeune duchesse de Berri eut la présence d'esprit d'envelopper dans la queue de sa robe Charles VI, qui était demeuré à ses côtés : elle l'entraîna ainsi hors de l'appartement. Au travers de ce tumulte effroyable, on entendit une
(i) Prérogative réservée aux prioces du sang, et qu'ils ont conservée encore aujourd'hui : des piqueurs précèdent dans la nuit les voitures des princes , avec des flambeaux de résine semblables à ceux du moyen âge.
LOUIS DE CLERMOIÏT. l53
voix qui criait : Sauuez le roi; c'était celle d*Yvain de Foix; l'infortiané ardait comme une chandelle, dît la Chronique de Saint-Denis : il expira sur place au milieu des flammes en poussant ce cri de dévouement (i). On n'osait approcher de ceux qui brûlaient : Yvain de Foix, le comte de Joigny, Aimard de Poitiers, périrent dans la salle même, entièrement consumés. Le jeune Nantouillet s'échappa tout embrasé, gagna la bouteillerie de la reine, et se plongea dans une cuve pleine d'eau : cette présence d'esprit lui sauva la vie. Guisay, inventeur de ce quadrille^ vécut encore vingt-quatre heures, en proie aux tourments les plus affreux : on l'enterra le troisième jour. Il était fort dur envers ses domestiques , les traitant de chiens y et par un raffinement de cruauté, il lesî forçait, en les frappant, à imiter les aboiements de cet animal : Aboie y chien y disait-il à chacun d'eux. Le peuple s'ameuta lorsque le convoi passa, en témoignant sa satisfaction de ne plus voir Guisay au nombre des vivants. Aboie, chien ^ disait-on, en jetant de la boue sur la bière.
Cependant les clameurs que l'on poussait dans l'hôtel de la reine Blanche pendant l'horrible scène de rincendie des cinq satyres firent ramasser les habitants de ce quartier ; une voix dit que le roi était
( i) Gaston Phœbus , son père , un des hommes les plus célèbres de Cette époque, mourut de chagrin en apprenant la triste fin d'Yvain, qu'il avait désigné pour son successeur à ses États de Foix ; il n'avait jamais eu qu'un autre fils : ayant appris que ce jeune prince conspirait centre ses jours , à l'instigation de Charles le Mauvais, il lè poi* gnarda de sa main.
lS4 JliOUIS DE GLERMONT.
iport : ce fut le signal d'unç explosion d'indignation; on yomissait les imprécations les plus terribles contre le§ oncles de Chîirles VI, qui, disait-on, cberçh^iej:)^ à rendre leur neveu victime de quel^v^e catastrophe , afin de régner ^ sa place. L'affluence augipentait à chaque instant, les issyes) n'étaient plu^ libres. L'air retentissait de cris menaçants, on demandait à voir Iç roi ; \es garde^ ouvrirent les portas , afip d'apaiser ^e pepple : ]si foule s'y étant précipitée, envahit les ^ppartenient^ et défila devant Charles VI, que l'on avait placé sur une especi^ de trône au fond d'une pièce du re? (le chi^us^éç. Le jeune prince, encore tout ému ^e la scène qui venait de se passer, parut épouvanté à la vpe d^ Çj?t\p liuultitude qui lui témoignait son aftachemept d^'uï\e manière aussi désordonnée (i).
Le lendemain , Charles VI travers^ Içs divers quartiers de Paris à cheval pour se montrer ^\x% liabit^nts, et se rendit à l'église Notre-Dame; il y ^peaiercia le ciel de l'avoir préservé du malheur dont Guisay, Yvain de Foix, Aimard de Poitiers et le cointe de Joigny avaient été les victimes. Le duc d'Qrl^ans,
(i) Le mariage des veuves était fupeste à Charles YI : deax ans auparavant une autre femme de la reine, nommée labetlp CathenDe, se remaria en quatrièmes noces, et selon l'usage on exécuta le soîr, devant sa porte , un charivari. Le roi se mêla à ceux qui faisaient le bruit; mais les officiers du pajais de la reine, invités à la noce, sortirent de la maison , et chargèrent 9, coups d^ bâton le charivari et le dispersèrent; le roi, que Ton ne reconqabsait pas au milieu de la nuit, et qui ne voulait pas être coqpu, fut le plus paaltrait^; ofi lui déchargea sur la tête des coups si violeuts, qu'il en dei^eu.ra tout étourdi pendant plusieurs jours.
LOUIS I)£ CLERIIONT. l55
cau99 involontaire de cette catastrophe, fonda en expiation une* chapelle aux Célestins; chaque mardi Pl^ y clisaii un^ me^^e pour le repps défit apa^s d^ quatre barqns inort$ dans cette circonstance : on l'appelait la messç chs^ ardents.
Qn crut d'abprd que cet événement ne produirait auçup^ sensation sur l'esprit du roi; roaisi au bQ):)|; de que)iques jours de stupenr, il ressîentit un ^ifr^uif accès, de frénésie , dont le cars^ct^re violent annonçait une aliénation complète. Son état en^pira rapider mçqt ; on ne put le cacher aux habitants de P^ri^; cette nouvelle porta la désolation dans les proyince^ : çbaque Français comprit d'autant plu^ l'étendue d@ ce malheur, que tout annonçait qu'il aurait su^ les destinées de la nation l'influence la plus funeste. Les hommes voués aux professions laborieuses, ceu4^ adonnés au commerce craignirent de yoir rétrograr dre l'industrie , à laquelle Charles Y avait impri(né un essor si rapide ; les gens sortis depuis vipgt ans de la servitude s'épouvantèrent à l'idée qu'ils pouvaient revenir sous le ioug, puisque les grands, à la puissance desquels les rois les avaient soustraits, allaient désarmais cammander sans entraves : les communes tremblaient pour leurs privilèges, si difficilement obtenus sous les premiers Capétiens.
Pendant la captivité de Louis IX , le royaume n'avait pas cessé d'être heureux, grâce à la sagesse de Blanche de Castille; les désastres du règne du rqi Jean provenaient autant de la défaite de ce prince que de son séjour en Angleterre : on savait donc à quoi s'en tenir sur l'absence d'un roi , mais le cas
l56 LOUIS DE CLKRMONT.
d'un monarque privé de raison ne s'était point encore présenté. L'élection d'un nouveau souverain ne pouvait avoir lieu : car si Charles YI recouvrait la santé, comnie la chose s'était déjà vue, il rentrait de droit dans l'exercice du pouvoir, et cette circonstance pouvait fort bien provoquer une guerre civile. L'inconvénient le moins grave était de tomber dans uner^ence provisoire : ce dernier parti épouvantait d'autant plus les gens sages, que la régence revenait aux oncles du roi : personne n'ignorait que leur avidité égalait leur incurie. Au milieu de la désolation générale, Paris^qui exerçait déjà sur le royaume um influence immense, se servit de l'organe de l'université pour exprimer le vœu de voir confier la direction des affaires publi* ques au duc de Bourbon , le seul prince de la famille royale qui joignit à une illustration guerrière des vertus capables d'inspirer à la nation une confiance sans bornes. Le connétable de Clisson se joignit à l'université. Louis de Glermont, autant par modestie que par loyauté, refusa de se prêter aux vues des Parisiens. Voyant dix-huit princes du sang plus rapprochés du trône que lui , il aurait cru blesser l'équité en se plaçant avant eux : il se contenta d'user de son crédit pour faire porter à la régence son neveu le duc d'Orléans, dont les droits étaient encore plus légitimes que ceux des ducs de Bourgogne et de Berri. Malheureusement ce prince comptait à peine vingt-deux ans, et le plaisir avait pour lui plus de charmes que le pouvoir. Le duc de Bourgogne, dont l'ambition semblait être accrue par Téloîgnement dans lequel Charles VI l'avait tenu durant
LOUIS DE CLERMONT. iSj
près de quatre ans , se montra moins délicat que le duc de Bourbon : il s'empara de la régence sans décliner ses droits; le duc de Berri voulut un moment la lui disputer, en qualité d'aîné : cédant toutefois à l'ascendant que son frère exerçait sur son esprit, il lui abandonna le champ libre, avec l'assurance d'avoir néanmoins une large part aux tailles et aux impôts : il se retira dans sa belle maison de Wincester(i), au milieu de savants, de livres et de devins.
Le duc de Bourgogne , soutenu par les quinze ou vingt princes du sang qui l'environnaient, commença son nouveau règne par satisfaire le ressentiment qu'il nourrissait depuis longtemps contre le parti du connétable. Tout ce qui avait pris part aux opérations de l'ancien ministère se vit en butte à sa colère; l'épouvante s'empara d'une foule de malheureux. Le caractère bienveillant de Louis de Clermont le portait à prendre les opprimés sous sa protection : Noviant et Bureau de Larivière durent la vie à son énergique intervention.
Le temps semblait avoir modifié le caractère de Philippe le Hardi : sa bouillante ardeur avait fait place au flegme , sa franchise à la réserve ; mais il n'avait acquis ni plus de sagesse ni plus d'habileté. On le voyait commettre faute sur faute , et chercher à réparer une imprudence par quelque acte encore plus condamnable. Ce qui le rendait surtout odieux,
(i) Celte maison avait éré bâtie à grands frais par Févêque de Wincester, retiré en France sous Philippe de Valois; elle porta le nom de son fondateur; on l'appela ensuite , par corruption : fFicester, Aicester, Bicestre, puis enfin Bicétre,
l58 tOUlS DE CLERMOUT.
c'était la joie quUl semblait ressentir de la triste position de son neveu, dont lui régent exerçait Taulorité. Au reste y la maladie empirait à chaque instant; Charles VI éprouvait des mouvements convulsifs de rage : durant ses accès l'infortuné niait qu'il fût roi, sa main effaçait avec fureur son chiffre partout onsék regards le rencontraient. Ses affections changeaient coiiirne ses idées. Il ne pouvait souffrir la préseiicè d'Isabeau de Bavière, sa femme, à laquelle il témoignait la tendresse la plus vive lôrsquie la raison lui revenait. On essayait de le mettre en état de présider le conseil, de recevoir les ambassadeurs ; d'abord il paraissait tranquille et parlait même avec assez dé justesse, mais tout à coup ses nerfs se crispaient, ofi le voyait changer de visage : une douleur affreuse lé dévorait intérieurement; on l'entendait se plaindre comme s'il eût été piqué par mille pointes de fer : « Ah! s'écriait-il, que vous ai-je fait pour mepercelr ainsi ? Ah ! qu'on s'éloigne de moi , j'aime mieux mourir que de faire du mal à quelqu'un. » Ces scènes déchirantes arrachaient des larmes aux spectateurs. Sa belle-sœur, Valentine de Milan, semblait être la seule personne de son sexe pour laquelle le roi manifestât quelque amitié : sa vue paraissait le calmer un peu. La fille de Galéas Visconti, née dans un pays où Ton cultivait généralement les lettres, possédait plus d'instruction que les autres femmes de là famille royale; sa conversation était remplie de charmes. Cette princesse montrait des égards touchants pour soi! malheureux parent, et ne cessait de lui prodiguer des soins, tatidik que tout le monde l'abandonnait; Charles VI , de son
LÔÙiiS DÉ CLERMOIfT. iSg
coté| en tëifloignait la plus vive reconnaissance : on accusa Valentine de Tavoir ensorcfelé (i).
À la suite dé ises accès de fureur, le roi tombait dàiis rabaissement, puis dahs la stupidité, de laquellls il sortait podr rétrouver sa raison tout ehtière : cette dernière circôiistance devint un n^àlhèur de plus. En effet ^ toiife mauvaise que fut l'administration du duc de Bourgogne , elle aurait pu opérer quelque bien si sa naar'che eût offert quelque fixité. Le roi, n'étant pas interdit, reprenait aè droit là puissance avec se§ sens; et comme Charles YI haïssait son oncle, il désapprouvait sans ménagement tout ce que ce dernier avait Élit, s'empressarït de rappeler auprès de sa personne les gens qu'on en avait éloignés. Il implorait surtout l'appui du duc de Bourbon , et prenait plaisir à s'occuper avec lui des détails de l'administration , en se montrant toujours animé de l'amour du bien puplic; mais au moment des plus importantes opéra-
(i) Si l'on en croyait les historiens de cette époque, qui sont tous, il est Traiy du parti bourguignon (à l'exception de Juvénal des Ursins), Valentine de Milan ne serait pas une femme aussi intéressante qu'oii se la re{irésente. ToilS diséht que, voulant se défaire du dauphin LbQÎéy i^de trois ans, elle lui jeta une pomme empoisonnée au monent où il jouait avec d'autres enfants , au nombre desquels était le fils de Valentine. Ce dernier, plus leste que le dauphin , Taya'nt saisie, y mordit, et môiik'iit quelques jourâ après des suites du poison. Froîssard rapporte le fkit comme une certitude, en Tappuyant sur Tordre qae la duchesse reçut de ne plus paraître à Thôtel Saint-Paul j cet ordre fut bientôt suivi d'un arrêt du roi, qui l'exilait à Neùfchâtel-sur-Loire. En adinettànt que Valentine fût innocente de ce crime, on pen't droire cepehdant que cette princesse , d'un esprit remuant^ ne fat point exempte de blâme, et qu'elle ne resta pas étrangère aux fautes de son époux, à qui, du reste, elle conserva une fidélité à tonte épreuve.
l6o LOUIS DE CLCA3IONT.
lions survenait une rechute encore plus grave que les précédentes. Leduc de Bourgogne, rentré au pouvoir^ supprimait à son tour ce que Charles YI venait d'ordonner, et chassait les hommes que son neveu avait rappelés. Ces tiraillements perpétuels aigrissaient les esprits ; il en résultait des chocs épouvantables. Le duc de Bourbon tâchait d'en affaiblir la violence ; au milieu de ce désordre , lui seul songeait à la patrie : c'est dans ces vues généreuses que ce prince se rendit à Tendres afin de jeter les premiers fondements d*une paix durable : son désir était d'empêcher qu'une guerre étrangère ne vint augmenter les embarras dans lesquels la maladie du souverain plongeait le royaume. Il s'aboucha , à cet effet, avec les oncles de Richard II. L'Angleterre avait autant besoin de repos que la France; on décida d'unir Richard II à la fille de Charles VI, Isabelle, alors âgée de sept ans; Plantagenet en avait dix-neuf : on signait en même temps une trêve de vingt-huit ans; la cour de Tx>ndres consentait au rachat de Brest et de Cherbourg. La possession de ces deux places et de Calais avait rendu l'Angleterre maîtresse des clefs du royaume : les Anglais ne pardonnèrent jamais au petit-fils d'Edouard III de les avoir abandonnées. De leur côté, les Français se montrèrent très-reconnaissants envers Louis de Clermont, dont le zèle soutenu avait rendu à l'État un service aussi éminent; mais il semblait qu'une force invincible poussât la France dans l'abime, et se plût à tromper les efforts du duc de Bourbon. Â peine ce traité, si avantageux pour le pays, reçevait-il son entière exécution, que la bataille de Nicopolis vint
LOUIS DE CLBRHONT. t6l
meltre la noblesse en deuil ; à ce malheur public se joignirent bientôt les querelles religieuses. Le schisme entretenait les haines, échauffait les passions et les disposait aux excès. Les orages s'amoncelaient autour du duc de Bourgogne, ce qui ne Tempéchait pas de savourer les jouissances du pouvoir au milieu d'un £istç excessif. On comptait plusieurs souverains de TAllemagne à ses gages; ses États étaient beaucoup plus étendus que le Portugal, la Castille, l'Ecosse, la Hongrie, etc. L'inquiétude empoisonnait néanmoins ton bonheur; il voyait s'élever en silence un rival bien dangereux , dans Louis d'Orléans , son propre iieveu, que le droit de la naissance appelait avant 4ui à la régence. Cinq ans auparavant le frère de Charles YI l'civait dédaignée , mais à vingt-huit ans il pensait plus sérieusement ; il voulait connaître le plaisir de commander, plaisir dont tout ce qui l'entourait paraissait si avide. Jamais prince ne se présenta sous des dehors plus séduisants : il ne le cédait en beauté qu'au roi son frère, dont la taille était plus élevée et' •plus élégante que la sienne. On remarquait la recherche la plus exquise dans ses moindres ajustements (f) : -Louis d'Orléans ne cessait de recevoir chaque jour quelque leçon de goût de la part de sa femme Yaientine , née en Italie , patrie des arts ; ses manières charmaient autant par la grâce que par la noblesse :
i (i) Ud portrait que Ton voyait dans les vitraux des Célestins représentait ce prince le cou entouré d'une collerette très-élevée : cette mode, que Louis d'Orléans mit en honneur en France, fut abandonnée après sa mort, et reprise un siècle après par François P*^, son trrière-pettt-fils.