LIVRE VIL
DuguescHn termine la conquête de TAndalousie. — Don Pèdre se rend à Bordeaux pour implorer Tassistance du prince Noir, qui passe en Espagne avec une nombreuse armée. — Bataille de Navarelte. — DuguescHn y est fait prisonnier.
Les fatigues de la guerre, jointes à une chaleur excessive, avaient diminué l'armée française d'un tiers ; le reste aspirait au repos. Duguesclin séjourna deux mois à Séville; il prit San-Lucar à la suite d'un siège assez vif, et enleva le château de Xérès. Blanche de Bourbon y avait été inhumée d'une manière peu convenable; on lui fit, d'après les ordres de Bertrand , des obsèques royales dans l'église cathédrale. A peine Duguesclin venait-il de s'acquitter d'un devoir que lui commandait sa qualité de Français, qu'il apprit des choses extraordinaires sur le compte de don Pèdre. I^ tyran avait espéré recevoir un accueil empressé de la part de son oncle le roi de Portugal, qui s'appelait également Pierre (i). Ce prince, époux de la belle Inès de Castro, aussi loyal que sévère, ne cessait de dire à ses ministres : :c Ne péchez pas contre la justice, vous ne pécherez pas contre moi. » Mé-
(i) On comptait alors en Espagne trois princes portant le même nom : don Pèdre le Cérémonieux , roi d*Âragon ; Pierre le Justicier, roi de Portugal; et don Pèdre, roi de Castiile. Cet homonyme de Pierre a jeté dans Terreur les historiens français, qui ont confondu les deux derniers, quoique leur caractère différât essentiellement. Bon Pèdre de Portugal mourut Tannée suivante.
j8i) 13££TBA.£îD DUGUESCLllf.
prisantson neveu, il lui interdit le séjour de ses États: d'après ses ordres, deux conseillers, don PerezdeCastro et le comte de BarcelLos, allèrent prendre le fugitif sur les frontières duPortugal, et le conduisirent en Galice. Don Pèdre, voyant, contre tout espoir, les habitants de cette province disposés en sa faveur, prit la résolution d'y attirer ses partisans. Déjà il avait réuni un noyau de six mille hommes, et prenait une attitude menaçante : Duguesclin sut en peu de temps arrêter ses progrès; il s'avança rapidement en Galice, atteignit Fernand de Castro sur le Minho, et le battit. Fernand, ayant reçu quelques renforts, revint à ]^ charge; mais il essuya une seconde défaite. Bertr^n^ poursuivant ses succès, arriva sous les rempart$ d^ Saint-Jacqqes de Gompostelle, et emporta la plgce, qu'il trouva plongée dans la consternation, ocçm^ sionnée par un trait de cruauté inouï dont Pierre se rendit coupable en quittant la ville. Il savait qqe l'archevêque de Saint-Jacques 9 don Suérp, formsiit des vœux en secret pour le triomphe de la cause de Transtamarre ; il le fît massacrer au milieu de s^ cathé? drple, lorsque le prélat montait a l'autel pour dire, l'office des morts. Perez Charriaco , Goqnez G^lUoato et deux autres écuyers galiciens furent, dans cette occasion, les instruipents de la vengeance d^ dpp Pèdre (i). Ce tyran, instruit de la défaite de son liei|r tenant Castro, quitta précipitamment la capitale de la Galice, et courut à la Corogne. Il y apprit un nouveau malheur; car plus don Pèdre comoiet*
(i) Avala, 1779, in-4"» tome I, pago 4 '8.
BSRTItAliP DUGUESCtlir. fjB3
tait de forfaits, p}us le ciel appesantissait sur lui sa colère : il sut que le peuple de Séville avait brisé ses statues; que, pendant ce tumulte, Gil Boccanegra, amiral de Castille, s'était rais à la poursuite de Martin Vanez, qui conduisait sur le Guadalquivir le trésor du roi, et avait enlevé ce précieux dépôt, formé de trente-^ix quintaux d'or (i). Le prince fut atterré par ce dernier coup; l'approche de Bertrand le détermina à monter sur un vaisseau que des serviteurs fidèlfîs tenaient préparé. Il erpmenait à sa suite ses trois filles, issues de son pommerce avec Padilla : Béatrix, Constance et Isabelle (2) ; don Lppez de Cordova , graodiQaitre d'Alcantara, l'accompagnait également. Le roi fit cingler vers Saint-Sébastien, dont il gagna la rade (fin de mars 1367). Au moment de perdre de vue les côtes de l'Andalousie, don Pèdre se leva debout sur le tillac, en s'écriant : a Je la reverrai cette terre où je régnai, et je l'inonderai du sang de mes ennemis. >>
Pendant que ce prince abandonnait un pays qui le repoussait, Duguesclin, tour à tour guerrier et négociateur, ayant rangé en entier la Galice sous les lois dp don Henri, sut déterminer Pierre IV, roi d'Aragon, à recpnqaîtrele comte deTranstamarre pour souverain de la Castille; service d'autant plus important qu'un orage terrible menaçait de fondre sur )a maison de Gusman.
Don Pèdre, en quittant le Portugal, avait écrit au
(i) Ayala, page 4ao, et tous les historiens espagnols.
(a) Béatrix fut abbesse de Sainte-Claire de Tordessillas. Constance et Isabelle épousèrent les deux frères , le duc de Lancastre et le duc d'York, fils d'Edouard m.
]84 BKRThAJVD DUGUESCL1N.
prince de Galles pour le supplier de lui venir en aider Edouard répondit à cette demande de la manière la .1 plus favorable. Afin d'intéresser davantage son pro- . tecteur, le fils d'Alphonse résolut d'aller le trouver en" Guyenne : à cet effets il partit de Saint-Sébastien par : mevy et débarqua au bout de quelques heures à*; Bayonne , où le prince de Galles, prévenu de son des»- 1 sein, arriva pour le recevoir. « C'est avec l'espoir de trouver en vous un vengeur, lui dit le Castillaoi que je viens me jeter dans vos bras. En embrassant^ ma querelle , vous trouverez la gloire que procure la défense de la justice; ma cause est celle des rois, car^ je me suis vu dépossédé de la couronne par un frèn bâtard, qui ne s'est appuyé que sur le droit de la' force : l'épée de Duguesclin a renversé mon trône 1 la vôtre seule peut le relever ( i ). » }»
Edouard n'estimait certainement pas celui qui im*plorait son assistance, néanmoins l'idée de devenir l'arbitre des rois enflammait son imagination ; d'ail- jilf leurs, la réputation de Duguesclin l'importunait. Le prince Noir répondit à don Pédre qu'il regardait comme un honneur de le rétablir dans ses États, mail qu'une entreprise aussi majeure ne pouvait s'exécuter lie sans l'aveu de son père (2), Pour montrer son désir fc de le favoriser, il s'empressa d'envoyer en Angleterre k trois chevaliers de son hôtel, le» sires de War, de i| Loring et de Pomier, plutôt pour engager le monar- ^ que à seconder son fils dans ses projets , que pour lui *
(i) Ayala, chap. xvi, page 4ia.
(a) Life Edward*» , prince of Wales, by Arthur CoIUds.
demander la permission de commencer une nouvelle guerre- Don Pèdre désira que Lopez de Cordova, grand-maître d'Alcantara, accompagnât ces chevaliers à Londres 9 afin que ce ministre pût plaider sa caujMB auprès du vieux Edouard. « Vous lui direz : Le roi mon maître a perdu son père de bonne heure; il est resté jeune, sans appui, entouré d'embûches; ses frères, plus âgés, au lieu de le protéger, sont devenus ses plus ardents ennemis; on l'appelle cruel, tyran, pour avoir châtié ceux qui le méritaient (i). »
Dans l'intervalle de cette mission , don Pèdre s'appliqua à gagner l'affection des généraux anglais , soit en leur montrant la gloire qu'ils pouvaient acquérir dans cette entreprise , soit en leur promettant des récompenses brillantes , auxquelles il préludait par de riches présents. Le roi avait été assez heureux pour sauver une portion de ses trésors , nonobstant la perte du numéraire qui fut pillé dans Séville. Il offrit au prince de Galles un dessus de table en or massif, 'incrusté de pierres précieuses : son père le tenait d'un chef maure de Grenade ; les historiens espagnols en font une description pompeuse.
Au^bout de trois semaines les chevaliers rappori tèrent l'autorisation de commencer les hostilités contre i Henri de Transta marre. Le monarque anglais repoussa [ d'abord les instances du prince Noir, soit qu'il crail gnît une agression de la part de Charles V pendant I l'absence de ses meilleures troupes , soit qu'il vît avec I regret entreprendre une campagne qui pouvait aug-
l (i) Ces instructions, qui sont fort curieuses, sont consignées tout \ au long dans Radeo de Andrada , historien très-exact.
lâ6 BEaTRANP DVGVE^ChîV.
menter la renommée du vainqueur de PpitiçrSf Personne n'ignore qu'Edouard III eut rinçoac^vabLç foiblessé de devenir jaloux de son fils.
Duî^uesclin et Henri de Transtamarre . iostruils des démarches que don Pèdre faisait auprès du prince Noir, ne négligèrent rien pour conjurer l'orage qui se formait contre eux. En premier lieu leurs efforts furent paralysés parle départ subit des Anglais : Us^ malandrins de cette nation reçurent du prince liQir l'ordre de se replier sur les frontières de la Navarre, et de se rallier aux phalanges que lui-même conduisait en Espagne. Calverley ne laissa pas échapper uoç occasion aussi favorable pour satisfaire sa vieiUe haine : ni le souvenir des bienfaits du comte de Tram^ tamarre, ni le regret de détruire son propre ouvrage, ni la confraternité d'armes qui l'unissait à Pugue^r clin, n'arrêtèrent sa résolution. Le nouveau roi da Castille 9 justement effrayé , ne put s'empêcher de re* garder cette défection comme le présage de gramb malheurs; néanmoins Bertrand sut relever sop&ioe» abattue : il lui conseilla d'instruire sans déguisement ses sujets des périls qui les menaçaient , afin d'éprouv^ jusqu'à quel point on pouvait compter sur leur affection. Le peuple manifesta son attachemeni; pour Henri d'une manière non équivoque; les vilies, lei bourgs et les moindres villages offrirent au souverain des secours d'hommes et d'argent. Sévilleannonça qu'elle fournirait vingt mille soldats; Burgos, dix ^ mille; Palencia, quinze mille; Yalladolid, di]( niille; enfin , en peu de temps, quatre-vingt mille hommei apparurent réunis au centre du royaume. Cependant
Bertrand sentit que ces milices, d'une fidélité non douteuse, ne sauraient tenir devant les soldats du prince de Galles : après le départ de Calverjey, U ne restg que huit mille hommes de vieilles bandes. Le général résolut de passer en France, afin d'implorer pour lienri de Transtamarre l'appui de Charles V , comm^ don pè^re venait d'implorer celui d'Edouard III; ju? ^^i^t qu'en bonne politique les Valois devaient redoubler de zélé pour soutenir en Castille un prince dont l'silliance, fondée $ur la reconnaissance, pourrait plus tard leur servir à expulser les Anglais du midi de la France. L'événement justifia en définitive les prévisions de Duguesclin.
Bertrand partit donc de Burgos , en laissant son apmée sous la conduite d'Olivier de Mauny et du sire diB Villaines. Désirant raffermir la fidélité chancelante du roi d'Aragon, allié de Henri de Transtamarrp, il s^écarta de sa route pour aller à Saragosse , faire sentir à ce prince que sa propre sûreté lui commandait de . resserrer les liens qui l'unissaient au souverain de la Castille, puisque les Anglais ramenaient en Espagne le roi de Majorque , dépossédé de ses États par l'Aragonais (i). En sortant de Jaca, Duguesclin entra ei^
(i) Une circonstance futile avait fait naître cette querelle. Pierre IV, roi d'Aragon, et don Jayme, roi de Majorque, se trouvèrent, en i i339, dans la ville d'Avignon, où ils allaient visiter le pape. L'entrée des princes élait une cérémonie dans laquelle on déployait beaucoup de magnificence : dans celle-ci, le roi d*Aragon prit brusque* ment le pas sur celui de Majorque; ce dernier, indigné, saisit un -■ fouet que tenait son écuyer, et, par manière d'insulte, en frappa vîr^ goiireusement le cheval de don Pèdre; TAragonais mit l'épée à la , V ttain, et fondit sur don Jayme : on les sépara. Une rupture suivit de
l88 BERTRAND DCGUESGLIST.
France, où il fut reçu comme le héros de la patrie; Charles V le combla de caresses, le traita non pas comme un simple général, mais en duc de Molina, en connétable de Castille, et lui promit une dicton de huit mille hommes d'élite. Charles Y ne Toyait pas sans une secrète joie son ancien rival épuiser les ressources de l'Angleterre pour tenter une ezpédi- ■ tion dangereuse, qui n'offrait aucun avantage réel. En effet. Hume, parlant de cette entreprise» déclare que les guerres d'Edouard n'eurent ni la justice pour base, ni l'utilité pour objet (i).
Jaloux d'éviter la faute que le vieux Edouard commettait sans réflexion, le roi de France se garda bien de dégarnir de troupes ses places fortes; aussi ne donna-t-il à Duguesclin que huit mille archers. Ce secours, fort précieux sans doute, était insuflSsant; pour y suppléer, Bertrand fit un appel aux Bretons ses compatriotes : à sa voix ou vit accourir quantité d'écuyers et de chevaliers; des bacheliers âgés de quinze ans voulurent suivre ses bannières , et commencer sous ses auspices le métier des armes. En pca de temps il s'assembla un nombre de Bretons égal i celui des soldats fournis par Charles Y : ce fut à la tête de ces quinze mille auxiliaires que Duguesdin reprit le chemin de l'Espagne, en traversant toute la France. Malgré sa diligence, il avait été précédé de.
près ceUe querelle ; le roi de Majorque fut vaincu , perdit le de Montpellier, la Cerdagne , et enfin Majorque : il raourot de grin, laissant un fils qui essaya vainement de rentrer en de rhéritage de ses pères.
(i) «His foreîgn wars were, in other respects, neither fonodeil î justice, nor direct to any salutai'v purpose. » Chapitre xri.
plusieurs mois par le prince Noir. Celui-ci, résidant en Guyenne 9 pouvait , au bout d'une semaine de marche, arriver aux frontières de la Castille. Le héros apporta dans les préparatifs sa prudence accoutumée. Le duc de Lancastre lut amena d'Angleterre six mille gens d'armes : le captai du Buch alla, par ses ordres, lever des compagnies dans la Gascogne; les hauts barons d'Aquitaine , les comtes d'Albret, d'Armagnac, de Rochechouart , de Périgord , de Caraman, les sires de Courson, de Breteuil, durent se ranger sous ses étendards, en vertu des obligations que leur imposaient les lois féodales. Le jeune Edouard eut à sa disposition soixante-dix mille hommes : une faible partie de ces soldats avait concouru au triomphe de Poitiers.
. Avant de mettre son armée en mouvement, le prince Noir exigea que don Pèdre prît des engagements pour le dédommager des frais immenses qu'allait entraîner cette expédition. Le Castillan offrit en garantie la majeure partie des trésors mis en sûreté, grâce à ses soins : il promit de payer en entier la solde des troupes, et se déclara ce jour même vassal de la couronne d'Angleterre (i). Cette convention conc ue, on désira s'assurer des dispositions du roi de Navarre. Ce prince félon avait embrassé la cause de Transta- 'marre,en voyant la fortune se déclarer en sa faveur; mais, apprenant que la puissance la plus formidable [ de la chrétienté prêtait son appui à don Pèdre, il changea brusquement sa politique, et sans rompre d'une manière définitive les liens qui l'unissaient au
(i) Cpllinsy page 195.
igO BERTRAND DUGÙÊSCLIÏT.
comte de Transtamarre , il fit des ouvertures Wx ^ néraux anglais : ceux-ci s'empressèrent dé ^potldre à ces avances, car Charles le Mauvais pouvait à ion gré interdire ou faciliter le passage de ces montagne». Il consentit volontiers à s'aboucher avec doû Pèdrt, abandonné déjà par lui une fois : l'entrevue ettt ïnM à BaJ^onrie, vers la fin du mois d'août 1367 (FaiinM commençant à Pâques ). Quel spectacle de irùit di présence les deux princes les plus abominables tfé (Ht siècle! Malgré l'analogie apparente de leur carifctèMy il existait entre eux plusieurs points d'opposition ttéâM marquants : en effet, tous deux beaux, bièA làitêf spirituels, arrivaient au mal par des chemrris dîfiRI< rents. L'un ourdissait des trames dans Tombée, îtËt» molait par des mains étrangères ceux qui encouraiMt sa disgrâce , et quelquefois répandait des larmes d^nne fausse pitié sur les forfaits que sa rtige ftvait cothtÈ/àil* dés; l'autre, dédaignant la dissimulation, commet' tait à découvert les attentats les plus inouis ; ministi^ de ses vengeances, il frappait de sa main les victime»^ et les voyait d'un œil sec expirer devant lui : Fun cofh cevait des craintes sérieuses à la vue des moindres dangers, se tenait caché derrière des murailles ptûdant que Ton combattait pour ses intérêts; VàtUtëj inaccessible à la crainte, bravait tous les i^essenti* ments , marchait à la tête de son armée , et pi*etoalt le carnage : celui-là obtint tout par la ruse, ceFat ci par la violence : le premier sut dérober sa fête i la foudre, et mourut dans un âge avancé, d'une rttf nière ignoble ; le second périt jeune, les arffies k h main, sur un théâtre de vengeances, livré k tout ce
jae la haine et la faiseur ont de plus terrible.
Le fils d'Edouard présida à cette entrevue de Ëayon- Ic, ménagée pâi* ses soins : Charles le Mauvais s'en- ;^g^ea à livrer les défilés moyennant la cession de la [îâlice , exigeant de plus la promesse formelle qu^on M s*empârerait d^audune place forte de fa Navarre. Lés trois princes se séparèrent, s*étant trompés mutuellement; car, dans le même temps qu'ils traitaient énsetnble , Charles d'Êvreùx écoutait favorablement les noavelles propositions de Trânstamarre, don Pèdre Je promettait bien de ne pas céder une seule ville de ta Galice, et le général anglais, se défiant du Navarrtris, prenait la résolution de ne négliger aucune précaution pour rester maître du passage des Pyrénées , et assurer ainsi sa retraite en cas de revers.
Au sortir des conférences, le prince Noir regagna Bordeaux, sa résidence ordinaire : il y conduisit don Pèdre. LeroideCastille, voyant l'armée prête à lever le camp, promit à son protecteur l'abandon de la Biscaye; il s'engagea de plus à payer à ses capitaines , le lendemain de leur entrée en Espagne, la somme de 55o,ooo florins, et 5o,ooo un mois après : il fit à Chandos la donation anticipée de la ville de Soria. Edouard voulait attendre la délivrance de la princesse sa femme : elle mit au monde, vers les derniers jours de janvier iSGy, un fils que l'on nomma Richard, et qui dans la suite monta sur le trône. Au comble de la joie, le prince anglais partit de Bordeaux le i'' février (i), demeura une semaine entière sur les bords du Gers, afifn de terminer la con-
(1) Ai'lhur Collins, p. 196.
19^ BERTRAND DUGUESCLIBT.
centration de ses forces , puis il s'ébranla sur trois colonnes : la première était commandée par le duc de Lancastre et Chandos, la seconde par Edouard lui-même et don Pèdre, la troisième par don Jayme, roi de Majorque. L'armée franchit les gorges de Roncevaux le 19 février; don Pèdre, en touchant le te^ ritoire espagnol, s'empressa de lancer des manifestes dans les différentes provinces (i). Calverleyfut chargé de préparer l'entrée de l'armée, en éclairant la route qu'elle allait tenir : il devait trouver, en entrant en Navarre, des guides et des vivres, on ne lui fournît ni les uns ni les autres : il s'égara au milieu des montagnes, fit des détours immenses , et laissa la moitié des siens enterrés sous les neiges. Le duc de Lancastre, qui menait la tête de la première colonne, recueillit ces débris; il envoya demander à Charles le Mauvais des explications sur ce manque de foi : le Navarrais répondit à ce message par mille protestations de services, attribuant les malheurs de Calverley à un malentendu. De son côté, Henri de Transtamarre , irrité de se voir abandonné par le roi de Navarre dans le moment le plus critique, détacha Olivier die Mauny en le chargeant de se saisir des principales places qui fermaient les passages des Pyrénées. Le chevalier breton partit accompagné de huit mille hommes; en dépit de sa promptitude à exécuter cet ordre,il n'entn dans les gorges que lorsque les colonnes ennemicf avaient entièrement débouché dans la plaine. Mauny, au désespoir, voulut du moins punir Charles le Mau-
(i) Cascales, dans son Histoire de Murcie, p. ii6, donoe k d'un de ces manifestes.
ttRTRAIVD DUGUfiSCLIir. ig'6
nis de sa trahison : il ravagea le pays jusqu'aux portes de Pampelune. Charles tenta de l'arrêter luinéme; il se montrait pour la première fois à la tête des troupes. Son début ne fut pas heureux : plus expert à fomenter des troubles qu'à guider des soldats m champ d'honneur, le Navarrais essuya une défaite tomplète j et tomba au pouvoir de Mauny. Des histHÎens assurent que ce prince se laissa faire prison- Iner à dessein, pour que don Pèdre ne pût l'accuser de trahison. Quoi qu'il en soit , le vainqueur sut tirer jMtrti de cet avantage : il s'empara de plusieurs ci-^ kklelles , jeta l'épouvante dans la Navarre , et alla joinire àBurgos Henri de Transtamarre. Ce prince éprouvât de grands embarras^ car le seul bruit de l'arrivée la prince de Galles effraya tellement les provinces, |ue les villes, ne songeant qu'à leur propre sûreté, de s'empressaient point de fournir les contingents prorois dans un moment d'enthousiasme; on ne put réunir que trente-cinq mille soldats, dont dix mille seulement de vieilles troupes : aussi le nouveau roi prit-il la résolution d'éviter un engagement avec le prince de Galles, qui, menant une armée aguerrie et plus nombreuse, signalait sa marche par de rapides progrès.
Le général anglais concentra son armée le long delà vallée de Pampelune; les trois colonnes avaient mis huit jours pour gravir les montagnes : il donna quelque repos à ses soldats, et forma de plusieurs divisions un corps d'avant-garde, qui fut placé sous les ordres de Thomas Felton et de Guillaume son frère.
U premier était celui que Duguesclin avait pris deux
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fois eu Bretagne; le second jouissait de ^entière cobfiance d'Edouard ^ qui le nomma sénéchal da Poitou. Cette avant-garde, dont ELenoliesiit également partie, traversa la Navarre j entra dans l'Alava, franchit l'Èbre à Logrono, et s'arrêta à Navarette, afin de sui%'re les mouvements de don Henri. Taudis que Felton remplie sait sa mission d'une manière si vive, Edouard ie porta sur Yittoria, capitale de TAlava, s'en rendît maître, et poussa jusqu'à Salvatierra, ayant l'intei^ tion d'atteindre l'Ébre; le duc de I..ancasire, cxHidiah aant un autre corps, perçait par Estella afin des'ap* procher de ce fleuve, choisi par les Anglais pour à^ venir la base de leurs opérations. De aon côté, Hemi manœuvra dans le dessein de couvrir Burgos, la «h pitale de la Castiile; il s'en acquitta avec uoeaupé» riorité de talent qui mérita les éloges du priaccdf Galles lui-même (i). Au lieu de s'avancer cLa Aoat vers Burgos en passant l'Èbre à Miranda', Édoiiai4
inclina sur sa gauche, aCn sans doute d'éviter les goifii de Pancorbo y la forteresse de Brîviesca et les niOBtagnes d'Oca. Il .traversa une seconde fois rAlava» s'étendant jusqua Logrono, gartléparFelton, ùw^ chitrÈbre sur ce point, et vint prendre posilioa i Navarette. Le prince Noir envoya une division a*fa» parer de Calahorra, et posta Felton sur la chaBsiée, pour qu'il pût observer le passage de Miranda. Vu^ mée anglaise embrassait le long de l'Èbre une élendat de vingt lieues. La Rioca, qu'elle occupait eii eiitaV| était du petit nombre des provinces restées fidèksi
(i) Froissard» liv. I, pag. 539.
Im fortuite de don Pèdi a^ n ville prâioipale,
MMe prè* de VafKmmm ï e^ avait nefusé de t^B-
eontiailre Heu*!! poiar si we
Les dîiHioiiités qfïe les A. ;4aift «orent à i^untiofiter daraot leur trajet dont it i eomte de Tramsfamarre le tenps de <iftaDger i » dii^osittons. De Mi<raada i\ «e f*eplia sur S irg , enrahit Iui-fliiéfii<e la Rfoca^et caiapa aupfvs c Najera, gros bcrapg câtaé B0Û loin de la NajariUa, petite rivière tpe la fonte des neiges aTait «i^ée : etie prend ^a souroe aax montagli^ de k»s Gaineixis. ^06té decette façon , don flenri toiprrsMlt admif*able«ii<en4: isa capitale. U atteignit Na« jera te iS «iars;léprifîce de Gailes occupa Mavarette leifti^lBe jour (f ). Ainsi les deux armées se trouvaient €ti «présence y ayant entre elles une plaine, ou plutôt , eoftiMe disent les Espagnols , une conque ^ se déve» foppaol sur quatre lieues de large. Pour * arriver à BitrgM , il fallait que le prince de Galles passât sur le rctitre de l'ennemî,
lies choses étaient dans cette situation lorsque Ton vît apparaître Duguesclin. Après avoir pénétré dans ^\ ïîararre a la tête de douze mille hommes, ce général v4fit se réunir aux partisans de Tra©staraarre. H [A'M^chit rÈbre à Miranda, et longea les frontières de
Rioca, dans rinteution d'opérer sa jonction avec >ii Henri. Avant d'exécuter ce projet, il eut encore, lion de se signaler. Les deux Felton avaient été
irgés, avons-nmis dit, de conserver libre la com-
iBÎcation de l'Alava , et d'arrêter les détachetnrents
^«) I^ofCB Àyala, €ronicAs de GastUb, ton» I, p. 449.
196 BERTRAND DUGUESCLllT. j
espagnols qui allaient à Biirgos joindre Fannéa cas* j tillane. Au pied des montagnes qui séparent les demt | provinces, ils rencontrèrent le corps d'armée de Do* ■ guesclin , qu'ils prirent de loin pour une division ara- ^ gonaise, en voyant flottera l'avant-gardeles enseignes de don Jayme. Personne n'ignorait que Bertrand de* vait franchir les Pyrénées, mais on le croyait retenu l au pied des monts. Les Anglais, persuadés que lefj gens armés qui s'avançaient n'étaient que des troupeftj espagnoles, par conséquent fort peu aguerries, mi chèrenten toute assurance; maisils ne tardèrent de distinguer parmi elles des Français: bientôt ils purent plus douter que Duguesclin lui-même ne commandât, caries soldats poussaient déjà son doutable cri de guerre. Cependant la retraite devi impraticable, et ils cherchaient à sortir de ce mauvak pas, lorsque Bertrand fondit sur eux et tailla en pij les deux mille cavaliers anglais : Guillaume Feltcm|| cherchant à rallier les siens, tomba percé de cou] quant à Thomas, il se vit pour la troisième fois prisonnier de Bertrand.
Ce fut par ce succès éclatant que le héros annonçii^ sa venue au prince, qui l'attendait si impatiemment T Les bruyantes clameurs des Castillans signalèrent flOil;|* entrée dans le camp; elles furent entendues des Aii^!^ glais. On venait d'informer le jeune Edouard de Iftilts défaite de Felton; il déguisa, d*une manière bien ho*^ norable pour Duguesclin , le chagrin que lui causait^: cet échec: a Mes amis, dit-il à ses généraux rassem-;'^ blés autour de sa personne, entendez-vous ces cris? ils annoncent l'arrivée du Breton; nous allons enfin .
BERTRAUTD DUGUESGLIN. 197
avoir à combattre un homme digne de se mesurer avec nous. » Ses chevaliers se plaignaient déjà de n'apercevoir dans l'armée de Henri aucun adversaire redoutable, in jure d'autant plus gratuite envers le comte de Transtamarre, que ce prince ne cessait de déployer an courage héroïque et une activité sans exemple : aes moindres dispositions attestaient une prudence consommée. Malgré son vif désir de combattre, le prince Noir voulut tenter les voies de conciliation ; il écrivit à don Henri une lettre datée de Navarette , du 1^ avril, pour l'engager à accepter sa médiation, en le suppliant d'éviter l'occasion de faire couler le . lang chrétien (i). Henri répondit le lendemain en prenant le titre de roi deCastille et de Léon, titre que le prince de Galles ne lui avait point donné : « Dieu m'a envoyé , dit-il , pour délivrer la Castille d'un maître cruel; les acclamations des peuples ont légitimé mes actions; en renonçant à la couronne, je repousserais l'œuvre du Tout-Puissant: au reste, je suis prêt à subir les chances d'une bataille rangée (2). » Tout en offrant d'accepter le combat, Henri ne faisait aucune démonstration qui annonçât l'intention de sortir de la position inexpugnable que ses troupes occupaient; car pour venir l'attaquer il fallait que l'ennemi passât en sa présence la rivière de Najarilla. La position dn prince de Galles paraissait assez triste; les bords de l'Èbre, ainsi que le pays placé derrière son armée, manquaient absolument de vivres; le séjour prolongé de soixante-dix mille hommes avait
(i) Ayala, page 45o; Cascales, Historia de Miltrcia. (a) Ayala, page 45o ; Cascales y Hist. de Murcia.
198 bektraud ougcesglih.
épuisé les resseinrces des coBt rées eavir inanfeaL Les Espagnols, natnrelleHi en t sobres, font peu de pr»* visions, de sorte que leurs greniers et leurs celHers furent promptement vidés. Les Anglais souffraiest cruellement de la disette: la Navarre, dévastée par leurs propres soldats, ne foirrnissart plus r»m; iki ne se procuraient de Teau que difficilement. Édonaré essaya de piquer l'amour-propredu comte de Trai» tamarre en envoyant plusieurs parfis de cavafieriejii»* qu'à la rivière: personne ne bougea. Bertrand avait apporté au nouveau roi de Castille des lettres de Charles Y; ce sage monarque disait à sonaUié: « Vous alleas avoir à vous défendre contre une armée qvk compte dans ses rangs tout ce qu'il y a de pluslMwe et die plus expérimenliédansla chrétienté: évitez une action décisive autairt que vous le pourrez (1); » conseil d'autant plus facile à suivre, que Tarmée de deo Henri nageait dansl'abondance : Najera etBurgDskn fournissaient les vivres nécessaires ; mais les seigneurs castillans s'indignaient de leur inaction . Ud siogn» Ker incident mit te prince dans l'impossibilité de leur résister plus longtemps.
Edouard tenta un dernier moyen, qui tenait dTaitleurs aux mœurs chevaleresques de ce siècle. Il dé* pécha vers Duguesclin un héraut, paré des armm d'Angleterre, accompagné de plusieurs trompettes: cet envoyé traversa toute l'armée castillane, deanndant à chacun de lui indiquer le quartier de Dugues* clin. Les Espagnols, curieux de connaître Fobjet dé
(0 A valu, Mariana, tome IL
BSRTRAND DlTGUESCLm. I99
ce message 9 le suivirent en foule, et le conduisirent dans la tente du roi, où Bertrand écoutait le rapport êeqtreîques officiers; il accueillît le héraut d'un air de bonté , et s^amusa à le questionner, en lui faisant scnrîr du vin que TAnglaisbut en témoignant une safisbction extrême, car il jeûnait depuis une semaine. «Eh bien! dit Bertrand à cet homme, vivez- vous bien i I?avarette? — Pas trop, répondit le héraut; et si cela continue, te puissant prince de Galles n'aura pas seulement deux œufs pour ses Pâques (i), et je gagerais qu'il baillerait aujourd'hui une partie de sa seigneurie de Guienne en échange d'une tranche de bœuf. »
Bertrand, ayant congédié le héraut, fit lire ensuite dennt Henri et les principaux bannerets, la missive du prince de Galles; en voici la teneur : « Jusquici âon Henri a refusé le combat; votre arrivée, vaillant Duguesclin, doit lui inspirer la confiance nécessaire pour tenter le sort des armes; je vous invite à descendre dans la plaine. Si vous n'acceptez point mon défi, je me verrai forcé d'attaquer les Espagnols jusque dans leurs retranchements; je les traiterai comme des paysans qui se cachent derrière des palissades, et non comme de véritables soldats. » Le contenu de ce message, que l'on ne put tenir caché, blessa vivement l'amour-propre des hidalgos castillans, qui demandèrent que Ton mît en délibération si Ton accepterait ou refuserait le combat : le comte de Tello, frère de Henri, et le marquis de Villena, comman-
fj) Pâques arrivait seize jours après.
aOO BERTRAND DUGUKSGLIlf.
(lant la division des Aragonais, insistèrent fortement pour qu'on répondit à la bravade du prince Noir en acceptant sans délai l'injurieux défi. Duguesclin ne partagea point cette opinion , montrant le message du prince comme la preuve manifeste de la position critique des Anglais : «c Laissez-les, dit-il, se consu» mer au milieu de leur camp, bientôt la faim les con- J traindra d'en sortir; nous les attaquerons pendant leur retraite, nous les harcellerons , et nous les ruinerons en détail. » Quelque sages que fussent oei avis, on les méconnut. Les officiers castillans, très^ji^ loux déjà de voir traiter les Français avec autant de distinction, se rangèrent du parti du comte de Telle; celui-ci, jeune et présomptueux, répondit aux objections de Bertrand , d'abord par des apostrophes L discourtoises, puis par des invectives : « La crainte l de compromettre votre renommée, dit-il au cheva- i lier breton, vous tient dans la réserve; le nom seul du prince de Galles vous fait peur. » Pour toute réponse Duguesclin, enflammé de courroux, s'élança vers le comte de Tello l'épée à la main, lui criant àe se mettre en défense. Henri l'arrêta en le prenant dans ses bras, et contraignit son frère de présenter des excuses à Bertrand devant l'assemblée. (Mémoirei de Mesnard.)
Duguesclin, fort ému de ce qui venait de se passer, dit aux hidalgos castillans: « Vous voulez le combat: eh bien! sachez qu'il vous sera fatal à tous; pour moi , ayant fait mon devoir dans le conseil , je le ferai également sur le champ de bataille, et le soleil couchant me verra demain ou mort ou prison-
BKRTRANO DUGUESCLIN. %OÏ
nier (i). » II fut dcmc décidé que le matin du jour suivant on sortirait des retranchements pour en venir à une action générale. Henri de Transtamarre n'exerçait encore qu'une autorité fort précaire; il ne pouvait heurter de front Topinion des nobles accourus des diverses provinces pour défendre ses intérêts : cependant les paroles de Duguesclin Tefifray aient . Il se rendit auprès de lui dès que les ombres de la nuit eurent enveloppé le camp : il le trouva seul dans sa tente, absorbé par ses rêveries; ses traits respiraient encore la colère, car la réparation de don Tello n'avait point calmé son ressentiment.
« J'ai réfléchi à ce qui s'est passé dans le conseil , lui dit le prince en l'abordant; je viens vous consulter à l'effet de changer les dispositions , si nous en avons encore la faculté. — Il n'est plus temps , répondit Duguesclin ; vous ne serez pas maître de contenir cette foule de nobles dont l'orgueilleuse imprudence méconnaît la voix de Ja raison. Je vous donne un dernier avis, c'est de "mettre votre personne en sûreté dès que la fortune penchera du côté de l'ennemi ; une seule défaite ne doit point vous abattre : le sort se montrera moins rigoureux dans une autre circonstance (a). i> Le ton solennel qui accompagna les paroles de Duguesclin fit tressaillir le prince espagnol, qui crut y voir la prédiction certaine de quelque catastrophe.
Dès le matin , malgré la neige qui tombait , ce qui est commun dans cette partie de l'Espagne, les Cas-
(i) MesDard, Mémoires sur Duguesclin. — (i) Ibid.
lOl BERTRAI9D DUCUESCLIlf.
tiUans quittèrent Najera , passèrent la rivière, ctirîii* rent se ranger en bataille au delà , en occupant dcMt hameaux nommés Aleson et Açofro. T..es hîstorieM ne s'accordent pas sur la force de cette armée; ih assurent que ses huit divisions formaient un total èé quatre-vingt mille hommes : nous croyons cette éfà^ luation exagérée. Lopez Ayaki, chancelier du comltf de Transta marre, dit que ce prince avait rétnn ai3P* tour de lui cinq mille hommes d'armes à chevat et à pied, ce qui présente un effectif de vingt-cmq miMitr cavaliers ou fantassins. L'historien parïe ensuite àèt volontaires de Biscaye, de la Navarre, des AsfnfM et de l'Andalousie : il est certain que cette dernière province fournit un corps de six mîlte hommes de cavalerie, montés sur des mules ou sur des chevaux appelés en Espagne ginelès. Les Andatous avaient adopté la coutume de couvrir leurs mules de clochet* tes, dont le son argentin entretenait un brait continuel. Ces Espagnols ne portaient ni cuirasses, ni gambesons , ni chemises de mailles; ils se paraient de riches habits d'une couleur éclatante , ifs avaient Tes jambes nues, la tête ombragée de brillants panaches tirés de l'Afrique. L'infanterie espagnole ne se servait que de la fronde et d'une légère javeline. Une division d archers génoisr composait, si Ton en croît Froissard, Tavanl-garde du comte de Transtamarrc; le prince de Galles menait également à sa suite plusieurs milliers d'Italiens. Chez les Castillans on ne pouvait distinguer le soldat de Tofficier; les chefs y affluaient outre mesure.
Lopez Ayala, qui fît longtemps la guerre, nous a
é, au sujet de cette bataille de Nararetl», une (ion plYis précise que celle des autres chronrqoeifrs. n lui , Henri forma rinfanferie sur une fîgne perficufaîre , en donnant poinr appui au centre «t ailes, des escadrons de cavakrie serrés en niasse, igné s'étendait du village cfAleson à celui d*Aço^ tous deux existent encore ) : cet espace compdrrve (Tune Ireiie. Duguesclirr, à pied, avec les tnmpes mt de France, au nombre de din miHe hommes^, ipait la droite, ayant également sous ses ordres orps de cinq mille nobfes castiiKans , eo>fcymandés ion Sanche, frère puîné dte nenri , âgé de vingfC^ ans : ce jeune prince avait dëpl'oyé tm certain âge dans maintes circonstances, mais la timidité 3n caractère le rendait moins cher au comte de stamarre. On distinguait parmi les cbefs espas de cette division Pierre de Manrîqae , don 600de Castaneda , Ruîz Cisneros, Lazos de la Vega. Pedro Lopez Ayala, Thistorien , portait la prine bannière. A coté de lui marchait Henriqnez , du pays de Murcie , alors octogénaire : il moun i4o6 , âgé de cent vingt ans , ayant eu la gloire îster aux principales batailles qui se livrèrent en gne durant un siècle. L*aiie droite , dont nous ns de parler, se trouvait protégée par deux mille icrs espagnols aux ordres du marquis de Villena, u du roi d'Aragon, du grand-maître de Calladon Moniz de Godov, des commandeurs de -Jacques don Fernand Osares et Ruiz de Sando- 3etle cavalerie, montée, comme nous l'avons lus haut, avec de petits chevaux de Biscaye, avarrc, des Asturies, s'appuyait elte-méme à un
ao4 BERTRAND DUGUKSCLIN.
niisseau nommé l'Ayalde, qui va s'unir à laNajarilla. L'aile gauche, le point le plus rapproché de Navarette, était couverte par un corps de six mille Ândalous, montés sur des mules qu'eux seuls savaient manier. Ce commandement important fut confié au comte de Tello , troisième frère de Henri , âgé de vingt-quatre ans, dont la légèreté égalait la présomption : il ne le cédait pas en dépravation à don Pèdre, et se fût montré peut-être aussi cruel que lui si le sort eût livré à ses caprices les destinées de la Castille. Le comte de Transtamarre, qui redoutait don Tello , venait de lui concéder la principauté de Biscaye. Henri se plaça au centre avec des masses d'infanterie , formées des volontaires de la Castille, de la Murcie, de Léon et del'Alava : on voyait groupés autour de sa personne don Juan Polomèque, évéque de Badajos, l'amiral Boccanegra , Ferez de Gusman , oncle maternel de Henri, Alphonse de Haro, Gomez Cisneros, Inigo Orosco, don Pèdre Tenorio, depuis archevêque de Tolède, Jordan de Uziez, commandeur de Saint-Jaoques , Martinez de Luna , Fernand Lopez Ayala , père de l'historien , etc.
En avant de la ligne se tenait placée une division d'arbalétriers génois, mêlés à des cavaliers espagnols, volontaires de San-Estevan del Puerto. Un nombe considérable d'instruments de guerre s'unissaient à la voix des troubadours : on aurait cru fadlemeot qu'une fête magnifique avait réuni àNajera tout ce que l'Espagne renfermait de riche et de puissant
Le samedi 3 avril 1367 , veille de la Passion (i)yk
(i) M. Buchon , dans son excellente édilion de Froiisard« fritohitf' ver avec raison que cet historien se trompe en disant que le 3 nA
BBKTRANB PUGUESCLIIT. 7l05
prince de Galles, ayant quitté Navarette au point du jour, exécuta un mouvement en avant, franchit un léger rideau de collines, et vint se déployer en face de l'armée castillane , à trois portées de trait. Edouard commença par conférer l'ordre de chevalerie à plusieurs personnages éminents : il arma de sa main don Pèdre, le comte deHolland (i), trois nobles delà maison deCourcenay, Jean Tri vet, Nicolas Bond ; le duc de Lancastre arma le sire de Camois, Gauthier Lorîng , Jean Crandçon. Chandos &t douze chevaliers anglais : les principaux furent le sire de Clifton , Jean Cotton , Jacques Prior, Guillaume Firmacon ; il conféra l'ordre à plusieurs nobles aquitains, en premier lieu Aymeri de Rochechouart, grand tenancier du Poitou (t;^).
L'armée du prince de Galles, plus nombreuse d'un quart que celle de don Henri, se composait aussi d'éléments divers : il se plaça au centre ayant à ses côtés un second lui-même , le confident de ses pensées, le vainqueur d'Auray , le terrible Chandos enfin ; deux autres personnages marquants l'accompagnaient encore, deux rois détrônés, don Pèdre et don Jayme de Majorque : ce dernier, dont le père mourut dépossédé de ses États par Pierre d'Aragon, était devenu le troisième époux de Jeanne , reine de Naples. Cette princesse, extrêmement altière, ne laissait aucune
éuit la veille de Pâques : cette fête tombant le i8 en 1367, le 3 de ce mois devait être la veille de la Passion.
(i) Le prince de Galles avait épousé Jeanne d'Angleterre» fille du comte de Kent, frère d*Édouard II; on la surnommait la belle vierge de Kent. Elle était veuve du comte de HoUand, qui lui laissa le fils donl il est question ici.
(a) Froissard, liv. i, pag. $44.
ao6 BUTRAND OITGUBSCUIT.
autorité à son mari Honteux d'une pareille (Ion J^yme vint se jeter aux pieds d*Édouard^ en le suppliant de Taider à rentrer dans Théritafe de aet pères : ce prince lui promit son «issistance. Le duc «le Lancastre prit le commandement de Taile f^auobey ayant pour premiers lieutenants Calverley , K-^aoU», le comte de Pembrock; ainsi le duc de Lascastre ei trouvait opposé k Dugiiesdin. Le comte d'AroagOM marchait à la tête de Taile droite, formée eo eatitr de troupes de Guienne : on distinguait parmi seaoC* 6ciers les sires d'Albret, de Duras, de l(^eru88e,de Bo» chechouart, de Perduccas, de Rosem, de l*Eatrade, de Mucidant , et le captai du Bucb, les mêmes qui dix ans aiipa^ravant contribuèrent si puissamment au |^îii de la bataille de Poiiiers.
Comme dans l'armée de don Henri, des Génoia et des troupes légères castillanes du parti de don Pedre, au nombre de deux miUe hommes, couvraient en totalité le développement de la ligne. Ces soldats anglais, gallois, gascons et même normands, rivalisant de courage^ portaient des armures pesantes et brunies par le temps; la lame de leurs épées et le fer de Jeun lances réfléchissaient seuls les rayons du soleil. Lei fatigues et les difficultés éprouvées au passage des Py* rénéesavaientemporlé la majeure partie des chevaiu;, de sorte que le tiers de la cavalerie cheminait à pied; mais le soldat de cette époque se distinguait par Tinappréciable mérite de Sel voir combattre à pied comme à cheval; le cavalier démonté, ôtant ses genouillères et ses cuissards, devenait un fantassin redoutable, sans que sa nouvelle position portât dans son âme
BSRTEAKO DUGOEÊCUtîf. %0'J
ni le dégoût ni le cléuHirageaieot Les Anglais mar-
chaient sous la conduite ^lu plus grand capitaine de
lOD siècle, héritier d'un des iplus beaux trôines du
monde : de vieilles bandes se montraient fières d'obéir
ï sa voix; leura soldats s'enflammaient à l'asipect de
cesgiaerriersfran^aiseibretonsy leurs rivaux^legloire^
qu'ils retrouvaient devant eux à l'extrémité de l'Eu*
rope : ils pouvaient les distinguer facilement paraû
les Castillans. Ainsi Ton voyait réunis dans un coinde
tEspsigne, et cocnbajttant pour des intérêts étrangers
k leur patrie, les personnages les pUis jrenommés dans
le métier des armes : le prince de Galles, Duguesdin,
Chaudes, Robert Kenolles, le duc de Lan.castre, le
ooaréchal Andrehan, Le Bègue deyillaines.Qn voyait
aussi flotter au milieu de cette plaine les bannières
de France, d'Angleterre, deCasAille, d'Aragon, dt
Majoi-que, de Navarre, de Naples et d'Ecosse.
Le terrain sur lequel l'action allait se livrer offrait l'aspect d'un bassin resserré entre TÈbreet les montagnes de la Galzada, à seize lieues de Soria, à dix de Burgos. On assure que Scipion vainquit les Nu^juantins à la même place. Le prince de Galles, monté sur une mule d'Aragon, parcourait les rangs, en vn^ cessant de dire aux soldats : a Nous jeûnons depuis longtemps; c'est à Najera que vous trouverez des vivres en abondance. » L'allocution était appropriée à la circonstance, et devait toucher des Sommes af'fa-* mes, bien mieux que les discours les plus éloquents. Edouard résolut de diriger ses efforts contre la cavalerie qui formait lagaucliedes Castillans, ne doutant pas que la défaite de ce corps n'entraînât celle du
ao8 BEaTRA.ND DUGUESGLIir.
centre : s'attendant à une résistance opiniâtre de là part de la part des Français , il ne chercha qu'à lei contenir d'abord , pour les accabler ensuite du poidi de toutes ses forces , lorsque les Espagnols auraient été entièrement dispersés. Le prince Noir commandi d'épargner, dans la chaleur du combat, les soldats ap partenant à la division de Duguesclin : il donnait cet ordre avec la ferme persuasion qu'un succès complet serait le résultat de ses dispositions.
Don Pèdre demanda au prince de Galles la permûr sion de marcher contre l'ennemi, en tête du corpi qui entamerait l'action; il était revêtu des insignel de la royauté, la couronne et le manteau de pourpre; Le tyran ne put s'empêcher de s'abandonner à on mouvement d'exaspération , lorsqu'il se vit en face de cette armée castillane au milieu de laquelle ses yeui semblaient distinguer ses trois frères, ses plus crudi . ennemis.
Les trompettes sonnèrent de part et d'autre pour , donner le signal du combat : cet instrument de guerre ne servait alors qu'à cet usage. Les Génois du comte de Transtamarre et les volontaires de San-Estevan ee i présentèrent pour commencer l'action; mais, par une perfidie insigne, ils passèrent brusquement du côté de don Pèdre (i). Profitant de cet incident, le comte d'Armagnac, conduisant la portion delà cavalerie du prince de Galles encore montée, s'avança en escadron serré, secondé par une troupe de Galloift| gens féroces autant qu'intrépides , exercés de bonne
(i) Ayala, chap. xii, page 4S4.
BERTRAND PUGUESGLIN. 909
keiira à courir en combattant au milieu des chevaux. Le comte d*Armagnac fondit sur les six mille Andabus placés sous les ordres du jeune Tello. Don Pèdre, IM>nté sur un magnifique cheval blanc , se tenait en Ifant des vassaux de la Guienne. Ne pouvant con- I tenir sa fureur, en se voyant si près des Espagnols, M se précipita sur eux presque seul : sa voix terrible les menaçait en termes effrayants; il cherchait ses frères dans leurs rangs : « Où sont ces indignes bâttttls? » criait-il (i). Les Castillans, reconnaissant le «rael don Pèdre, dont le nom seul inspirait l'effroi à fEspagne entière, sentirent diminuer leur assurance. Le captai du Buch acheva leur défaite en lançant Cdiitre eux sa division. Don Tello partagea la terreur des siens : épouvanté du spectacle qu'offrait le combftt, spectacle nouveau pour lui, il recula en désordre el se laissa emporter par son cheval. Les Castillans, privés de leur chef, ne songèrent qu'à se soustraire aux coups de l'ennemi; d'ailleurs leurs mules, très-effirayées, ne voulaient point s'arrêter, et aucune puissance humaine n'aurait pu les retenir. En quelques instants la plaine se couvrit de cette cavalerie en déroute; elle se précipita dans le défilé de Najera, dont la gorge fut bientôt encombrée de milliers de cada- Très; le reste alla tomber dans la rivière de la Najarilla.
Le comte d'Armagnac et le captai du Buch, abandonnant la poursuite de ces fuyards, revinrent sur leurs pas, et marchèrent en colonne serrée contre le
'i) Froissai*d.
aïO BRRTR4IVD DCGUESCLIIT.
centre des Castillans , dont le flanc droit , totalement dégarni, supportait alors par le front l'attaque dn prince de Galles. Henri de Transtamarre avait su résister à un choc aussi terrible : vêtu en simple chevalier, il se faisait distinguer seulement par son cheval pie et par son bouclier, surchargé des tours de Castille. No pouvant s'imaginer que le corps de Tello lâchât pied si promptement, il s'avançait avec con* &ance contre les Anglais, à la tête des quatre mille cavaliers. Edouard eut besoin de tout son sang-froid et de sa présence d'esprit pour empêcher que sa ligne ne fût rompue : il fit ouvrir ses divisions, et les Espagnols, emportés par la charge , les dépassèrent après avoir laissé dans ce terrible passage la moitié des leurs. Mais l'intrépide Transtamarre se fraya un nouveau ch»* min et rejoignit son infanterie, qui , abordée vigoureusement par Chandos, reculait endésordre; il parvint! la rallier, etsutconteriir l'ennemi, quirecevaitducentre de nombreux renforts : deux fois les Anglais se virent obligés de céder à sa furie; jamais prince ne paya mieux de sa personne. Cependant la nouvelle de la défaite de son frère le déconcerta : il courut dans h direction opposée, afin d'opérer sa jonction avec Duguesclin : ce capitaine dans la conjoncture présents devenait son unique soutien. Le héros breton justifiait d'une manière brillante les espérances que Toi avait fondées sur lui : attaqué par les compagniesanglaises les plus aguerries, que guidaient les raeilleerri généraux de cette nation, le comte de Lançastrey KenoUes, Pembrok, Calverley, il les avait complètement battues. Bertrand, poussant de la manière la
BJBRTRAMf) DUGUESCLIlf. 211
plus impétueuse les restes de ces phalanges y menaçait à son tour le centre du prince de Galles, lorsque don Henri vint se jeter dans ses bras, et l'instruisit de ce qui se passait àFaile gauche. Duguesclin ignorait la catastrophe de don Tello, parce que la position du terrain ne lui permettait pas de juger des mouvements généraux de la ligne: ayant gravi précipitamment un plateau voisin qui dominait toute la scène, le guerrier d'un regard en embrassa l'ensemble, et désespéra de la journée : « Je vous supplie, dit-il au comte de Transtamarre, de mettre votre personne en sûreté par une prompte retraite, que vous exécuterez aisément à l'aide des troupes du centre : ne vous abandonnez pas au désespoir, une seule défaite ne doit point anéantir votre fortune; je vais de mon côté arrêter celle du prince Noir, et sauver, s'il se peut, les débris de l'armée. » Henri pressa dans ses bras le généreux Breton, et, d'après ses désirs, il regagna le centre. Son parentle grand-maître d'Alcantaray combattait vaillamment, ayant su retenir sous leurs bannières les Espagnols, pressés de différents côtés, l/arrivée de. Henri et l'approche de Duguesclin relevèrent tous les courages; pendant deux heures encore fc Edouard se vit obligé de lutter d'une manière trèsopiniâtre pour empêcher la jonction des Français avec les Castillans; il ne s'imaginait pas rencontrer une résistance aussi prolongée. Enfin le grand-maître d'AIcantara, s'étant enfoncé dans la mêlée , fut tué par des archers génois. Sa mort abattit la résolution des Espagnols; ils jetèrent leurs armes en frappant Tair de cris perçants* Ces lignes régulières , qui couvraient
naguère la plaine, n'offrirent bientôt plus que Timag» d'un vaste troupeau que des loups avides poussent & leur gré devant eux.
Le prince Noir, ne cherchant pas à s'embarrasser de prisonniers espagnols, leur ouvrit une issue, ne , lâchant contre eux que plusieurs escadrons aând'ac célérer la fuite des vaincus : un soin plus grave roC" cupait ailleurs, celui de contenir un ennemi dont la défaite allait demander des efforts continus. ChandoSi accouru avec des troupes fraîches au secours deLancastre et de Kenolles, battus par Duguesclin, n*avait pas été plus heureux que ses frères d'armes : il avait dû se replier en désordre sur le principal corps de bataille. Le général en chef, secondé par le comte d'Armagnac, coîicentra sur un point ses formidables divisions, leur fit changer de direction, et put arrêter enfin la marche victorieuse des Français.
Duguesclin, jugeant qu'on ne devait plus songer ; au gain de la bataille, vu la dispersion totale des Es- < pagnols, tourna toute son attention vers un seul objet : atteindre Najera, pour y rallier les débris de l'armée castillane; mais son habile adversaire, devi* nant ce projet , n'agit, de son coté , que pour lui barrer le chemin : il y parvint, grâce à la supériorité numé^ riqiie de ses troupes. Bertrand soutint contre des forces quadruples un de ces combats désespérés tels qu'on en livrait alors dans l'unique but d'honorer une défaite. Resserrant ses divisions, déjà fort amoindries, il en forma une masse compacte, dont le front présentait l'aspect d'un mur de fer. La volonté du chef paraissait animer cette phalange, de sorte que
BEHTRAND DUGUESCLIN. 21 3
les moindres mouvements s'exécutaient avec un ensemble remarquable. Placé au centre de celte vaste agglomération, ayant à ses côtés Sylvestre de Budes, qui portait sa bannière, Duguesclin, à pied comme les autres, disputait le terrain, donnant tour à tour l'exemple d'une valeur héroïque et d'un sang-froid impassible. Les autres chefs disséminés sur la ligne, le maréchal Andrehan, le Bègue de Villaines, Thibaut du Pont et Jean Dubois, le secondaient on ne peut mieux (i). Ce corps de bataille fut simultanément attaqué par tous les généraux anglais : le captai du Buch, Chandos, le duc de Lancastre, échouèrent Tun après l'autre, et virent leurs cohortes écrasées par les Français. Au milieu de la déroute des siens, Chandos tomba lui-même sous les coups d'un chef espagnol-maure, qui s'était rallié à Duguesclin; renversés tous deux sur la poussière, ils luttaient depuis quelques instants, lorsque l'Espagnol, se trouvant sur son ennemi, allait lui enfoncer sou poignard dans la gorge : Chandos le prévint en lui perçant le flanc de sa dague.
Pembrok, à la tête des Écossais, voulut à son tour essayer de rompre cette ligne ; cet officier port ait l'étendard d'Angleterre : mais il fut bientôt arrêté dans sa marche, car le maréchal d'Andrehan fondit sur lui, et arracha de ses mains là bannière. En ce moment Edouard survint, menant la réserve; il ne put s'em-
(i) Les principaux historiens espagnols, Ayala, Zurila, Ferreras, Cascales, Mariana, Garibay, s'accordent à dire que Duguesclin et Henri de Transtainarre furent les seuls qui firent leur devoir dans cette bataille; ils louent particulièrement le premier, dont la valeur extraordinaire tint durant plusieurs heures la fortune eu suspens.
ai4 BERTRAND DUGUESCLIN.
pécher d'admirer l'ordre que gardaient les Français. (cependant, plus cette lutte devenait glorieuse pour eux, plus elle coûtait cher à leurs adversaires; il importait de la faire cesser prompteinent. Le prince Noir commença par recueillir dans les rangs de la réserve les débris des corps de Kenolles et de Chandos j puis il attaqua Duguesclin de front et sur ses flancs: Bertrand, accablé ainsi de tous côtés, fut contraint de déterminer un mouvement rétrograde, laissant sur la poussière ses plus braves officiers. Le Bègue de YillainesetËustache de la Houssaye , blessés grièvement, tombèrent au pouvoir de Tennemi. Se retirant lentement, sans cesser de porter les coups les plus terribles, Duguesclin parvint à regagner une vieille muraille romaine, qui, au début delà journée, protégeait sa droite : il s'adossa à cet obstacle, en y groupant deux cents chevaliers qui lui restaient encore : alors s'engagea un combat plus acharné que les précédents. Bertrand et le petit nombre de Fran<çais survivants à leurs compagnons d'armes semblaient se multiplier. Les Anglais, aussi étonnés qu'irrités de cette ténacité, leur criaient de se rendre. Le prince de Galles s'avança lui-même, et commanda à ses soldats d'épargner ces valeureux guerriers; mais don Pèdre les suppliait au contraire de ne point accorder de quartier, et les engageait par mille pron>esse& à immoler Duguesclin : « Tuez-le! » répétait-il. Le Breton l'entend , se précipite sur lui comme un lion» le choque si rudement que sa lance vole en éclats, et que don Pèdre roule aux pieds des combattants. Bertrand, oubliant qu'une foule d'ennemis l'entourent,
BERTBAHD ODGUESGLIlf. ai 5
se jette en avant pour achever le roi ; dans ce moment^ ^ plusieurs Anglais le saisissent au corps et Tenlevent de terre. Il s'agitait vigoureusement pour s'arracher de leurs bras, lorsque le prince de Galles s'approcha en lui disant :« Duguesciin, rendez-vous, la fortune a trahi votre valeur. — Oui, je me rends, reprlt-il> naais c'est au plus vaillant et au plus généreux prince de la terre. » En même temps il présenta au vainqueur le tronçon de son arme, resté dans ses mains (i).
Don Pèdre, relevé de sa chute, accourait enflammé d'un courroux indicible : il voulut frapper Du-guesclin désarmé; les Anglais remplis d^imlignatioit s'empressèrent de le repousser. «Je vous supplie, ditil à Edouard, de me livrer ce bandit, je donnerai en échange son pesant d'or. » Le prince Noir reçut cette , ôfifre d'un air de mépris, et remit son prisonnier au captai du Buch. On comprend quel est le sort que don Pèdre réservait à Bertrand : il venait de rachetei? de plusieurs soldats Lopez d'Orosco, et l'avait immolé à coups de poignard ; vingt Castillans furent égorgée par ses mains durant l'action. La vue de ce vaste champ de carnage ne l'avait point rassasié de sang} sa fureur cherchait encore à s'exercer sur quelques malheureux, lorsque le magnanime vainqueur l'arrêta en lui ordonnant de rester auprès de sa personne : le roi de Castille obéit, et se jeta même aux genoux de son protecteur pour le remercier d'un si brillant succès, qui allait le replacer sur le trône. « Relevezvous, beau cousin, répondit le modeste Edouard;
(i) Mesiiard , Mémoires snr Duguesclin.
2l6 BERTRAND DUGU£SCL1N.
rendez grâces à Dieu , car la victoire vient de lui et non ¥
de moi (i). » « r
Le nouveau triomphe du prince de Galles, remporté sur les Espagnols et sur Duguesclin , honorait i sans doute autant ses talents que sa vaillance; mais ; un doit convenir que la fortune se plaisait à le favo- ; riser d'une manière particulière. A Navarette, comme 11 à Maupertuis, l'imprudence de son ennemi le servit d plus encore que son courage et ses combinaisons. [ Lorsque les barons castillans , contre les sages avii t deDuguesclin , acceptèrent si imprudemment lecom- e bat, le prince Noir éprouvait une telle disette, qu'il regarda la possession des vivres amoncelés dans le camp de don Henri comme le plus beau fruit de st victoire. Les Anglais négligèrent le soin de leurs prisonniers et de leur riche butin , pour ne songer qu'à satisfaire la faim qui les pressait depuis nombre de jours. Edouard fit son repas sans apprêts, sur l'herbe encore fumante de sang : il voulut que Duguesclin fût son convive, de compagnie avec ses principaux lieutenants. Le captai du Buch prodiguait au guerrier breton les soins les plus empressés, sans pouvoir néanmoins déguiser la joie qu'il ressentait de le tenir en sa puissance. <c Tel est le sort des armes, lui ditGrailli;à Cocherel j'étais votre prisonnier, aujourd'hui vous êtes le mien. — Vous remarquerez cependant quelque différence, répondit Bertrand : à Cocherel je vous ai pris moi-même, ici vous n'êtes que mon gardien, w
(i) Washiijgham. — Arthur Collins, p. laS.
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Au sortir de ce banquet, qui rappelsHt si bien ceux des héros d'Homère, le prince de Galles voulut voir les prisonniers. Parmi les chefs espagnols on distinguait don Sanche, comte d'Albuquerque, frère de don Henri; don Philippe de Castro, cousin germain du favori de don Pèdre; le marquis de Villena, neveu du roi d'Aragon; don Pèdre Moniz, grand-maître d'Alcantara ; Garcias Palomèque, évêque de Badajoz ; Ferrand Osores, commandeur de Saint- Jacques; don Carillo Quintanna, majordome du comte de Transtaniarre; enfin les deux Ayala père et fils (i); parmi les Français, après Duguesclin, Le Bègue de Villaines et le maréchal Andrehan , le Nestor des généraux de cette époque.
En apercevant ce dernier, le prince de Galles parut fort irrité, et l'apostropha en ces termes : «Vous êtes un traître, un perfide, et vous méritez la mort,* car je vous fis prisonnier à la bataille de Poitiers, je brisai vos fers à condition de ne point porter les armes contre le roi d'Angleterre ni contre moi tant que' TOUS n'auriez point payé votre rançon : vous en fîtes le serment de chevalier, et cependant je vous trouve
(i) Les historiens modernes disent que don Pèdre Ayala était (ils <ie Femand Ayala, pris à Navarette; ils semblent ignorer que l'auteur de la Chronique de Castille partagea le sort de son père, aprè^ Avoir combattu vaillamment à Najera : il vécut pendant deux ans en Angleterre, dans une dure captivité. Henri de Transtamarre, qui lé l'hérissait, paya sa rançon, le nomma chancelier de Castille, et Tenvova comme ambassadeur auprès de Charles V, en 1374. Don {edro ^^opez Ayala mourut à Calahorra, à Tàge de soixante-quinze ans, en iiu7, un an après le vieux Bozo son ami. (Voyez le Discours prélimi»- «aire de Euguenio Amirola, éditeur des Chroniques d'Ayala , 1779.)
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en face de moi, quoique vous deviez encore plu» de# la moitié de votre rançon. » La rudesse de cette apot« V troplie atterra le maréchal Andrehan; accablé ftoui le poids du malheur, ce vieillard semblait ne conipter pour rien ses infortunes, mais il ne pouvait supporM^ ter l'idée de se voir flétri par l'épithète de traître e^i de félon 9 qu'on hii prodiguait en présence de tant d* preux réunis : a Seigneur, dit le maréchal au priaca Noir, il vous est libre de m'arracherla vie, maisvouft. ne devez pas me déshonorer en faisant croire que j'a^ trahi mes serments. Choisissez, parmi tous ceux qui nous entendent , douze chevaliers , et permettez qu'ila deviennent juges de ma conduite. » L'émotion avec laquelle le maréchal prononça ces paroles toucha Edouard, qui se rendit à ses désirs, et choisit douze chevaliers pour en former ce tribunal d'honneur, dtm vant lequel il reproduisit, mais en termes moins durs,^ l'accusation portée contre le sire d'Andrehan. Celuici répondit : « Je fus fait prisonnier par le prince de Galles, cela est vrai; je jtirai de n'accompagner à la ^ guerre le roi de France ni aucun prince de sa famille, contre le roi d'Angleterre ou son fils aîné, si je n'avais payé en entier ma rançon, cela est encore vrai. Mais en combattant à Najera je n'accompagnais point le roi de France, car ni lui, ni ses fils /ni aucun prince de sa famille ne sont présents; je ne portais point non plus les armes contre le roi d'Angleterre, mais seulement contre un prétendant à la couroime de Castille : et, qu'il me soit permis de le dire, le prince de Galles n'est point ici le chef de l'entreprise; il est à la solde de don Pèdre avec ses compagnies , comme
e suis avec les miennes à la solde de don Henri. Je mis donc affirmer que dans cette circonstance je t*ai point violé raes serments. » Les douze chevaliers le purent s'empêcher de reconnaître le bon droit du ire d'Andrehan; le prince de Galles, également frap- 16 des paroles du maréchal , avoua qu'il avai.t eu tort le Taccuser, et le combla de caresses (i).
Au soleil couchant, le prince Noir parcourut le ^lampde bataille en demandant sans cesse qu'on lui jlKintrât le corps de don Henri , car chacun le disait
«rt, et lui-même ne le connaissait pas; maii| toutes recherches furent vaines : le lendemain on ra-
na le cheval pie du comte de Transtamarre, et 1^ divers rapports s'accordèrent pour confirmer que |ce prince n'était ni mort ni prisonnier. « En ce cas, vépondit Edouard avec son laconisme accoutumé^ Ibous n'avons rien fait (2). » Cet Henri, à la vie duquel les destinées de la Castille semblaient être attachées, eut le bonheur d'échapper sain et sauf aux |K>ursuites des vainqueurs. Ayant abandonné son destrier sur les bords de la Najarilla, il traversa Najera, prit le cheval d'un écuyer blessé grièvement, et arriva dans le voisinage d'Osma; non loin de ce bourg il fit la rencontre d'un chevalier du pays d'Alava, nommé Ferrand de Gonoa : cet homuie généreux, reconnaissant le prince, le supplia d'accepter son cheval , bien meilleur que le sien, et le seul morceau de pain qui lui restait. Henri s étant remis en route s'ad-
\i) Lopez Ayala , présent à celle scène chevaleresque, nous en a laissé une relalioti fort détaillée, cliap. xiii. va} Zurita, Chroni({ues d'Aragon, chap. xiii.
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joignit, au bout de quelciues heures, trois hidalgos castillans, Sanchez de Tovar, don £gas, Micer Ambrosio, fils de Tamiral Gil Itoccanegra. Le leiidemaiD, au sortir cleBororia, petit village voisin de Soria, il se vit entouré brusquement par un peloton de cava* liers espagnols, échappés au désastre de la veille : en Tapercevant, ces hommes conçurent la pensée de s'emparer de sa personne et de le conduire à don Pèdre, afin d'en obtenir une riche récompense. Henri, conse^ vant son sang-froid dans ce pressant danger, profite d'un instant d'hésitation, se précipite sur celui dont la voix excitait davantage ses compagnons^ et Féteod roide mort à ses pieds : le reste de cette bande, efFrayé derénormitédeTentreprise autant quede la résolution du priuce,rabandonne ets'échappe au travers des sentiers de la montagne (i). Le second jour de marcbei le comte de Transtamarre atteignit Ulueca , ville frontière de r Aragon; il y reçut un accueil empressé de la part du gouverneur Martinez de Luna, et de son frère Pierre, le même qui fut pape sous le nom de Benoit XIII lors du grand schisme d'Occident. Le de^ nier le conduisit jusqu'aux portes de Jaca, d'où k prince se rendit à Ortez, auprès du comte de Foii, qui le mena à Montpellier en passant par Narbonne, Béziers et Loupian.
La femme et les enfants du comte de Transtamarre sortirent miraculeusement de la Castille, grâce aux soins de l'archevêque de Saragosse , qui leur fournit les moyens de franchir les Pyrénées et de gagner les
(i) Avala, chap. xiv, pag<; 46a.
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terres du roi de France. Henri plongé dans un dénùment extrême, vendit au duc d'Anjou, pour la somme de 27,000 francs d'or, la seigneurie de Cessenon, qu'il possédait encore en Languedoc (juin 1367). Ce fief était situé entre Béziers et Saint-Pons (1).
Tandis que don Henri échappait à la fureur de ses ennemis, Duguesclin , victime de l'impéritie des Castillans , comme il le fut à Auray de la présomption des Bretons, suivait son vainqueur en captif dans les diverses provinces de l'Espagne. Il fut ainsi témoin d'une révolution plus subite que celle qui avait précipité don Pèdre du trône de ses pères. A l'approche des Anglais, les villes ouvraient leurs portes , et rentraient sous la domination d'un maître qu'elles abhorraient. Pierre signalait son second règne par des cruautés qui épouvantaient Edouard ; i 1 cherchait son rival pou r le massacrer, s'imaginant que chaque bourg lui servait d'asile. Le prince de Galles arriva à Burgos le 6 avril, accompagné de don Pèdre et de la moitié de son armée; il courut remercier Dieu de sa victoire de Navarette (2), dans cette même abbaye de las Huelgas, où, Tannée précédente, Duguesclin avait fait couronner roi de Castille le comte de Transtamarre :
(i) Histoire du Languedoc. Don Vaîssette, t. IV.
(a) En T 811, la guerre nous amena dans FArioca : nous pûmes tîsiler les lieu< où se livra cette bataille. Les habitants ont conservé le souvenir de cet événement , et de vieilles légendes espagnoles font le récit du combat en signalant la lâcheté de don Tello. Elles parlent aussi du cheval pie de Henri. La rivière de Najarilla fut appelée souvent la Rubia (la Rouge ), à cause du sang qui colora ses ondes le jour de ce désastre.
2i9.a BERTRAND DUGUESCLIlf.
exemple frappant de Tinstabilité des choses hriraàttp nés!
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