T. II. II
l6a BKRTKAirD BDGUBSGLnr.
Plus prompt que réclair, le farouche vainqueur se porta devant Toro , où venait de se renfermer la reine douairière. Maître de la ville au bout de quelques heures de résistance, il la livra à la fureur de ses soldats, et fit égorger les principaux chefs enne* mis, en présence de sa mère: cette princesse, époa-. vantée, tomba évanouie; en reprenant ses sens elle se trouva entourée de cadavres palpitants, que don Pèdre considérait d'un air joyeux. A cette vue , elle poussa un cri d'effroi, et donna sa malédiction an barbare sorti de son flanc ; mais ce dernier y répoih dit par un sourire amer, accompagné des plus terri* blés menaces. La semaine suivante Marie de Portugal mourut du poison (i356) : l'histoire n'accuse pas d'une manière positive son fils de cet attentat, mais le soupçon est permis en pareil cas.
Albuquerque lui*méme, traître à tous les partis^ ne sut échapper aux coups de don Pèdre : il avait , travaillé à former ce monstre, il devait en étrelt victime ; on lui trancha la tête par l'ordre du tyran : c'est la seule action juste du cruel roi de Castille. On comprend que la race de Gusman fut enveloppée dansune proscription aussi étendue : de cette famillesi' nombreuse il ne restait que trois enfants mâles. Henrif l'aîné , après avoir échappé par miracle à mille ea* bûches , se retira auprès du roi d'Aragon (i 357). '^* Pèdre demanda son extradition, et, sur le refus dtt prince aragonais , la guerre éclata incontinent. Dos Pèdre y fit preuve d'une valeur surprenante; la rtpidité de ses conquêtes contraignit son adversaire! implorer la paix. N'ayant plus d'asile sur ks tencs
BIATAAHD DUGUESCUiri l63
dTEspagne^ le comte de Transtaroarre se réfugia en Fratice. Le Tainquettr parcourut les provinces nou- Tellement soumises , et dévasta la Biscaye.
Il serait trop long de nommer ici toutes les victimes de la fureur de don Pèdre ; la plus illustre fut la reine Blanche de Bourbon. L'espèce de captivité dans laquelle vivait cette princesse , sa noble résignation, ses vertus angéliques, ne cessaient d'inspirer Fin térét le mieux senti ; chacun déplorait ses malheurs. Le comte de Transtamarre eut l'adresse de confondre Ml cause avec celle de la reine : de sorte que Blanche piiraissait l'âme des diverses ligues formées contre Mm mari. Don Pèdre, ne cachant plus les sinistres projets qu'il avait formés contre cette princesse , chargea les juifs de l'immoler : ceux-ci, qui abhorraient hi reine en raison de son extrême attachement à la foi catholique, acceptèrent sans balancer cette détestable mission. Plusieurs messagers de cette nation le rendirent à Médina Sidonia , apportant au gouverncor Inigo Ortis l'ordre de faire mourir Blanche de Bourbon par le suc d'herbes vénéneuses qu'ils lui remirent; mais Inigo Ortis, indigné, déclara qu'il ne tremperait pas dans un pareil forfait. Le mois suivant , Perez Rebboledo , un des chambellans de don Pèdre, vinti prendre la reine à Médina Sidonia, la sépara de ses fidèles serviteurs , et la conduisit au château de Xérès. C'est là que le crime fut consommé, et non à Médina comme le dit Mariana.
Abreuvée d'amertumes depuis neufannées,BIanchef désirait ardemment le trépas. Le ciel exauça enfin ses Iwax, et finit son martyre : des mains criimneilespré*
t64 BRRTRA.NO DUGURSCLIir.
parèrent un breuvage empoisonné; Blanche le prit courageusement^ bien persuadée qu'elle recevait It mort : elle expira dans des douleurs affreuses, & Tige (le vingt-six ans, au mois de mars i36i (i). Malgré des infortunes si peu méritées, la mémoire de cette prinh cesse n'a point trouvé grâce devant l'auteur des Epk sais sur les Mœurs, qui a voulu prouver qu'elle avait eu des torts graves avant même d'avoir connu don (F Pèdre. Nous ne chercherons pas à combattre cette aCii |b cusation, dont la fausseté est évidente jusque danf les moindres détails; nous sommes persuadé que 1%] désaveu d'une nation tout entière et l'asseutimeol des historiens espagnols seront, aux yeux derhomme |* sage, une autorité plus respectable que l'opinion d'un, le écrivain qui sut merveilleusement peindre, il est vraiji i les écarts de l'esprit humain, mais qui voulut tro|iit souvent excuser les forfaits éclatants aux dépens de Ié : vertu malheureuse. .>
Le bruit de la mort de Blanche retentit dans toute la chrétienté, et y causa une profonde indignation. En'. France, plusdecinqcentsbannerets firent vœu de ven^^^^ ger le trépas d'une sainte princesse, et dès ce momeni ^ prirent l'écharpe verte, conformément auxstatutsde \ la chevalerie (a). . -
(i) Les aticiens mémoires sur Ouguesclîn font une relation faba* .. lense de la mort de Blanche; Giiyard les a copiés en entier, parce qiM ' le merveilleux est toujours préféré à la vérité. Ayala, auteur d'une histoire de don Pèdre fort estimée, Zurita, Ferreras, MarianA, rapportent cette catastrophe telle que nous venons de Técrire.
(a) L*écharpe verte annon^'ait un vœu contracté; le chevalier ne la quittait qu'après avoir accompli son serment, ou après en avoir éA relevé. Les Fran^^ais tenaient cc^t usage de celui qui était pratiqué chct
BfiRTRAPTD DUGUESCLIir. I<i5
£n*Espagne,cet attentat inouï causa une explosion unanime de mécontentement; les provinces, gouvernées par des tyrans secondaires, se révoltèrent: donPèdre, sourd aux exhortations les pins sages, dévasta ses propres États et les remplit de carnage. Les Espagnols saisis d'épouvante, supplièrent le roi de France de les prendre sous sa protection. Charles V, décidé a venger l'honneur de sa maison, et désirant en même temps soulager les misères d'un peuple digne de son intérêt, déclara la guerre à don Pèdre : ceci eut lieu pendant que Duguesclin et les tard-venus traversaient le comtat Venaissin.
Le tyrandelaCastillene se laissa point intimider par les menaces de Charles V; ilfittêteàl'orage; jamais on ne vit mieux jusqu'où peut aller la force d'un pouvoir légalement établi : la fermeté seule du roi contint une multitude d'ennemis. Sur ces entrefaites, don Pèdre reçut un coup qui lui fut plus sensible que toutes ces attaques : Padilla, consumée depuis deux ans par une maladie de langueur, n'eut pas le temps de jouir du triomphe que le trépas de Blanche devait lui assurer; la favorite expira le surlendemain qu'elle eut appris la triste fin de cette noble vie time. Celui qui avait fait couler tant de larmes et tant de sang connut à son tour la douleur : on crut que le chagrin l'entraînerait dans la tombe avec l'objet de ses affections.
les anciens Francs, lesquels se chargeaient le bras gauche d'une chaîne quand ils faisaient une promesse solennelle, ne la quittant pareille- Bient qu'après avoir rempli leurs engagements : d'où vient la phrase proverbiale, être esclave de sa parole. Les mœurs et les usages venant ensuite à s'adoucir, il arriva que les preux du moyen âge remplacèrent la chaîne par une écharpe de la couleur la plus agréable à l'œil.
l66 BERTRAHO DUGUBSCUV*
a C'eût été un jeu bizarre delà nature, dit M. de Saeyt jl de voir Pierre le Cruel mourir de sensibilité, n MaÎA |> la douleur le rendit encore plus terrible : c|pn PèdM F ne mit plus de bornes à ses fureurs ; il s'indignait de f ne pouvoir reprocher à personne le trépas de PadilUf ji et n'en immola pas moins des victimes à ses oiânei, ïî Louis de Lara, l'aîné de la famille de la Gerda, fut ^ étranglé par ses ordres. Il restait encore, de 09lt# \ maison si malheureuse, un fils âgé de deux ans : \m f soins de sa gouvernante, appelée Mincia, le déroba* ^ rent longtemps aux recherches des sicairesdePiem{ ^ mais un jour la fatigue ayant forcé cette femme gé« k néreuse à s'arrêter au milieu d'une forêt , elle fut tt- j. teinte par ces barbares, et pendue à un arbre, ayant i vu étouffer en sa présence l'enfant confié à sa garde( i). r Cependant l'artisan de tant de crimes n'était pas i tellement occupé de ces soins homicides, qu'il oubliât i les intérêts de sa couronne : don Pèdre savait multi** plier ses moyens de défense à mesure que le nombre dft i ses adversaires augmentai t. Il appela en Castille les juifii < disséminés sur la surface des Espagnes. Le roi , regar« dant encore ce secours comme insuffisant, alla pro* poser au chef maure régnant à Grenade de contracter une étroite alliance; on dit même que, pour mieux' cimenter cette union , il offrit d'embrasser l'islamisme. Tranquille du côté du sud, don Pèdre conduisit aei forces au-devant du roi d'Aragon. Ce prince, sur le3 instances de Henri deXranstamarre, se préparait à re» commencer les hostilités. Suivi d'une armée à laquelle
(i) Mariana, t. lU, Orlis, cbap. xix.
IBETA^ND DUGUBftCLUr. 167
U lapiDe et la licence étaient permises , le roi de Cas« tîUe attaqua impétueusement l'Aragonais, le rejeta au delà des frontières déjà envahies, s'empara de plusieurs provinces y et obligea le provocateur à demander une suspension d'armes. Henri de Transtamarre, dont la valeur personnelle essaya vainement d'arrêter le torrent, fiit trop heureux de sortir sain et sauf de TAragon; ce prince se retira auprès du duc d'Anjou, gouverneur du Languedoc; ce fut là qu'il fit la reneontrede Duguesdin.
Don Pèdre rachetait une partie de ses vices par des qualités remarquables ; on doit le regarder comme ui homme supérieur sous plusieurs rapports : jamais souverain ne déploya plus d'activité, ne sut mieux tirer parti des moindres ressources. I^ Castillan s'était ménagé depuis longtemps l'alliance de Charles le Mauvais, dont les États touchaient les siens. Les se* cours envoyés par ce précieux auxiliaire le mirent en position de braver la ligue des différents princes conjurés contre lui.
Le roi d'A.ragon venait de rompre la trêve, dans l'intention d'assurer le triomphe delà cause de Transtamarre; le duc d'Anjou lui avait promis de le seconder au moyen de forces considérables : c'est par suite de ce traité que Duguesclin s'ébranla à la tête des grandes compagnies, lesquelles, s'étant reposées quelques mois dans le fertile I^nguedoc, ne respiraient que les combats. Le duc de Bourbon, frère de Blanche, devait commander l'expédition; mais, au moment de partir, le prince fut rappelé à Paris pour des raisons que l'histoire n'explique point. Bertrand entra
j68 BERTRABTO DUGUESCLllT.
en Espagne vers la fin de i v^65, par la vallée dé Ron- > cevaux, ancien théâtre de la défaite et de la mort de •.} Roland 9 neveu de Charlemagne. Duguesclin, plosv) heureux, tailla en pièces les troupes castillanes qui. « s'opposaient à son passage , et les chassa des défilés. Ne Voulant pas quitter ces lieux sans payer un tri* but d'admiration à la mémoire du guerrier illustre qui l'avait précédé dans ces vallées , il rangea en ba^. taille ses hommes d'armes devant le tombeau de Bo*! land , à l'endroit même oùpéritle paladin du neuvième siècle ; il fit sonner les clairons et élever les bannie», res, et, s'avançant vers le mausolée, il mit un genoik k terre, et récita cette prière : « Sire Dieu , ici gist^ fleur de chevalerie; soubs cette pierre est clos heur^ et vaillance : fais à ton serviteur Guesclin servir son roi Charles comme cestui preux servit puissamment l'empereur Charlemaigne , et comme cestui Roland^ estre occis par beau jour de bataille.» . >
L'armée française se composait de quarante mille -ï^ hommes; la chevalerie du Languedoc etde la Provence -accourut pour prend repart à cette croisade. Six cents '. jeunes Toulousains s'enrôlèrent sous les bannières de fiertrand; on distinguait parmi eux Lautrec, Castet nau, Brassac, Sabonnet , Paul de Montpezat, Robert de Blagnac,Hue de l'Espinasse. (Annales deToulouse^ par le prouvaire Goudouli. )
Au début delà campagne, Bertrand, que les chro* niques espagnoles appellent du C/ar/uin, se fit un plan d'opérations dont la conception annonçait un puissant génie. A l'aide de quatre mille Castillans partisans de Transtamarre, ce général éclaira le pays
BERTRAND DUGtJESGLIN. 169
et prit une connaissance parfaite des localités ; puis, ayant partagé son armée en divisions , il les envoya dans différentes directions, et fit cernera la fois les cinq places fortes de l'Aragon tombées récemment au pouvoir du roi de Castille. Au bout d'un mois don Pèdre se vit enlever ses principales conquêtes. Le succès n'arrêtait pas plus Duguesclin que les revers n'ébranlaient ses résolutions; il poursuivait sa marche avec une célérité qui fut le véritable fondement de sa fortune. Ayant achevé de chasser l'ennemi de l'Aragon, il pénétra en Castille sur quatre points : la première ville attaquée fut Magalon , défendue par un homme aussi dévoué qu'intrépide. On donna un assaut qui dura plusieursjours;car la brèche demeura constamment occupée, soit par les assiégés, soit par leurs adversaires. Duguesclin, dépourvu de machines de guerre, indispensables pour abattre la sommité des créneaux > se décida à percer le mur; il confia le soin de cette opération à Guillaume Dubouestel. De son côté, le général en chef occupait les assiégés sur les murailles , soit par des décharges continuelles de traits, soit par des escalades partielles. Dès que l'ouverture fut pratiquée, les assiégeants s'y précipitèrent : la garnison, réunie aux habitants, leur en dis- , puta longtemps l'entrée; on se battit le reste de la I journée au milieu des rues; enfin on acheva d'enlever la place. La fureur avec laquelle les malandrins usèrent de leur victoire étonna les barons français qui les accompagnaient : chacun put dès lors apprécier encore mieux le service que Bertrand avait rendu au royaume en le délivrant de pareils hôtes. De son
170 BERTRAND DUGUE8GUV.
côté y Henri de Transtamarre dut s'applaudir d*avolij déchaîné contre son rival des ennemis aussi furii' bonds : quelle singularité , en effet, que le prinoe h plus odieux de son temps fût attaqué par des bon» mes devenus l'effroi de la chrétienté!
Duguèsclin s'avança rapidement en CastiUe; S trouva les esprits tellement prévenus contre le aoi^ verain,que les soldats de cette armée , si propres!^ inspirer les plus justes craintes, furent reçus corn des libérateurs. Bertrand avait d'abord cru que de Transtamarre, entraîné par la haine, outrait les de don Pèdre; mais lorsqu'il vit tout un peuple w&^ cuser ce monarque sanguinaire, lorsqu'on lui eut déi^ roulé la série de ses crimes , les anciens scrupuki| disparurent sans retour : Bertrand se crut appelé èi purger la terre d'un monstre qui la désolait. Il fit prao* dre au comte de Transtamarre le titre de roi de Gasi» tille , et dès lors les partisans secrets de la maison éê Gusman se déclarèrent ouvertement : les habitanli des campagnes, accourus du fond des vallées, venaient saluer leur nouveau maître, dont l'aménité contrati tait avec la sombre rudesse de son frère. Les EspiH gnols brisèrent par un vœu spontané les liens quikt unissaient à don Pèdre, agissant selon l'esprit de It constitution qui régissait la CastiUe, Se no^ no.
Bertrand et le comte de Transtamarre se dirigèrent vers Burgos. On s'était ménagé des intelligences parmi les bourgeois de cette ville; mais avant d'y arriver il fallait soumettre plusieurs places fortes occupées paf les troupes de don Pèdre. Briviesca tenait le premier rang : on marcha contre elle sans plus tarder. Henri
de Transtamarre, pressé de se montrer dans sa ca* pitale, fit observer qu'il serait plus urgent d'éviter les sièges et de tourner Briviesca, dont la conquête demanderait peut-^étre un temps infini. Les principaux chefs penchaient pour ce parti , et le général lui-même allait s'y ranger, lorsque les provocations dii gouver«> ' neur^ don Rodriguez de Sanabria^l'en détournèrent. ; Cet officier avait reçu l'ordre d'employer tous le4 \ iioyens imaginables pour entraver la marche de l' ennemi. Instruit par ses espions que le conseil de Trans^* tamarre annonçait l'intention de gagner Burgoa en i'écartant de Briviesca , il envoya à Bertrand un prêtent d'excellent vin, accompagné d'un message ainsi conçu : ce Vaillant Duguesclin , je me regarderais comme déshonoré si vous passiez si près de moi sans donner quelques assauts à la place que je commande. Je puis vous assurer que la manière dont je vous re-^ cevrai vous prouvera que j'étais digne de votre attention. »
Cette chevaleresque provocation jeta l'assemblée dans une agitation inexprimable; on s'écria de toutes parts qu'il fallait aller fondre sur Briviesca. Dugues«> din aurait couru risque de voir mépriser son autorité, s'il eût voulu résister à de si impérieuses mani-p festations. Bertrand répondit au héraut : «Je satisferai les désirs de votre maître : nous savons tous apprécier son courage; mais Rodriguez se trompe s'il croit que la hauteur de ses murailles et la largeur de ses fossés pourront nous arrêter. » On attaqua la place d'après les règles suivies à cette époque. Le général fit des dispositions savantes , et les exécuta lui-même
f^l BERTRAND DUCtiESCLIIT.
en se portant dans les lieux où le danger se montrait le plus imminent. Un écuyer breton, Jean du Bois, planta sur les remparts la bannière particulière de Duguesclin. Cependant le gouverneur, placé devant la principale brèche , repoussait les assaillants qui s'y . présentaient : il se battit corps à corps avec le ma* réchal Andrehan , et le terrassa ; ille sommait de livrer son gantelet comme son prisonnier, lorsque des cris effroyables lui apprirent que les assiégeants avaient pénétré dans la place par le côté opposé. Rodriguezi abandonnant la brèche , s*élança vers le point où le péril devenait plus pressant; mais au bout de quelques pas il se trouva en présence de Duguesclin. Ce dernier, ayant brisé une des principales portes, s'avançait dans l'intérieur, suivi d'une phalange nombreuse. Rodriguez et lui se rencontrèrent dans Tarnphitbéàtre qui servait aux combats de taureaux. L'Espagnol assaillit le Breton comme il avait assailli le maréchal Andrehan : les soldats s'arrêtèrent de part et d'autre pour considérer cette lutte terrible; elle fut de courte durée : Bertrand désarma don Sanabria, le fit prisonnier, et le remit à deux de ses éouyers, les chargeant de le garantir du courroux des malandrins; puis il expulsa les assiégés des postes occupés encore par eux. La soumission totale de la garnison le mit en possession de Briviesca, après six heures de combat (a8 mars i366).
L'action étant finie, Bertrand appela don Rodriguez, lui rendit la liberté sans rançon, et le combla de présents. Le gouverneur, confondu par tant de générosité, se jeta aux pieds de son magnanime vain-
• Au même instant parut le comte de Trana* j qui revenait de la poursuite des fuyards : mfant Sanabiia pénétré de reconnaissance , il crut h^moment iavorable pour achever la conquête d*un . HÂlaine dont chacun admirait le caractère. Le prince Ifiprc^posa subitement d'embrasser la cause des Gus* |pn. L'Espagnol resta muet de surprise; la rdigion Ir serment rattachait à don Pèdre. Duguesclin oom« t ce qui se passait dans son ftme : « Respecy dit-il à Henri j Thonneur de ce brave guerrier ; dêfiendù vaillamment les intérêts de son maître^ onduite nous paraîtrait moins honorable si aurhui il les abandonnait brusquement » En même y il permit au gouverneur de se retirer où bon sraiblerait(i).
DonPèdre ne jugeant pas lesfortifications de Buigos redoutables , sortit de cette ville, emportant ses késors; il se retira dans Tolède, dont il croyait les Mutants très-dévoués à sa cause : ceux-ci s'empreslèrent au contraire de prêter Toreille aux propositions èi comte de Transtamarre. Les négociations s'enta- Mèrent pendant que Duguesclin soumettait les places voisines : il avait forcé don Fernandez de Tobar, goulemeur de Calahorra , de capituler sans condition. Le clergé de Burgos, interprète des sentiments de tous les habitants y invita le comte de Transtamarre à venir prendre la couronne de Castille dans cette ville. On convint que Henri irait revêtir les insignes de la royauté
(i) Les mémoires sur Duguesclin disent que don Pèdi^e fit trancher h tète au généreux Sanabria : ceci est inexact ; nous le verrons repanitre sur la scène.
174 BBRTBANO BUÔUESGLIir.
dans le monastère de las Haelgasy ce qui eut Heti If semaine suivante , le i4 avril i366. Darant XBtWttê de cette cérémonie, Duguesclin marchait à cdté prince^ l'épée nue à la main; tous les yeux se toil naient vers ce héros, dont la valeur aussi bien que prudence donnait un maître à la Castille : le fils (Toltf châtelain de la Bretagne disposait d'un sceptre danf la patrie duCid, comme lui faiseur de fois. Le co de Transtamarre (Henri II), voulant récomp dignement celui auquel il devait un trône, le cfétf duc de Molina (i), et le nomma connétable de Cas tille en le dotant du comté de Soria.
Henri eut à essuyer bien des traverses avant qurf' son pouvoir comme souverain fût entièrement côn^ solide. Dès son entrée à Burgos, les Anglais malan-'^ drins voulurent le quitter, soit que leurs chefs fussent '" jaloux dé Duguesclin, soit que par ses agents dofi' Pèdre fut parvenu à leur inspirer de la défiance. Leaf ' Anglais entraînèrent avec eux une partie des Nor«^ mands et des Gascons : déjà une scission malheureuse s'annonçait parmi les différents corps de l'armée. Les Anglais occupaient les villages avoisinant Burgos, sur les bords.de l'Èbre ; ils agirent si secrètement, qntf personne ne soupçonna leurs desseins. Calverlcy, homme extrêmement dangereux, conduisait en se-" cret cette sorte de conspiration : il se rendit auprès <
(i) Nous avons m dans une des salle» de la biblrathèf|tre de ReiH ^ nés le titre original de la donation du duché de Molina en faveur de ^ Duguesclin : celte pièce , écrite en castillan , sur Télin , atec des majuscules en or, fut donnée en présent à la yille de Rennes par le» derw niers descendants du héros breton. \
de Henri a Vinsn de Dugaesclin , et lui annonça que ]es Anglais, les Normands et les Gascons, décidés à partir pour le royaume de Grenade^ demandaient C{u'on leur payât l'arriéré de la solde. Henri , fier de ses succès, comptant trouver des défenseurs parmi les Castillans , reçut Calverley d'un air de hauteur : «Re* tires-vous où bon vous semblera, lui dit-il, je vais acquitter à vos compatriotes ce qui leur est dû ; 1» et aussitôt il fit prévenir Duguesclin de la démarche du capitaine étranger. Bertrand, moins confiant en la for^ tune que le comte de Transtamarre, regarda cette désunion comme un événement très*fâcheux ; il se nit ^xi mesure de parer un coup aussi terrible. Il apprit que Calverley devail rassembler le lendemain sa division dans une plaine voisine de la rive gauche de l'Ebre; il ordonna aux Français et aux Bretons d'être sous les armes, sur le terrain choisi par les Anglais, «I à la même heure. Calverley ne put s'empêcher de n>arquer de la surprise lorsque Duguesclin unit ses soldats aux siens; mais l'armée, accoutumée à obéir au banneret breton , ne fut pas étonnée en le voyant procéder au dénombrement des troupes et les passer en revue. Jamais ce général n'avait montre autant d'affabilité : il distribua, au nom du nouveau foi , des récompenses honorifiques et pécuniaires , fit solder l'arriéré, parcourut les rangs, s'informa des besoins du soldat avec cette sollicitude si propre à gagner les cœurs. En même temps ses principaux officiers allèrent , par ses ordres , se mêler aux Normands et aux Gascons : ils surent aisément les dis^* siiader de suivre Calverley ; les uns et les autres ne
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tardèrent pas de manifester pour leur illustre dicf uu dévouement aussi entier que le premier jour.
 peine la revue commençait-elle, que les Anglais se trouvèrent seuls de leur avis. Duguesclin, qui jusqu'alors paraissait ignorer le complot , s'avança vers le front de leur division, et dit : a Vous vouliez donc nous quitter, et laisser imparfait ce que vous ava commencé? Don Pèdre, chassé par vous de sa capitale, possède encore des places, des richesses immenses; il peut reconquérir ce que nous lui avons enlevé, et alors cette entreprise, qui aurait dû vous immortaliser aux yeux de l'Europe , vous rendra un objet de ridicule : poursuivons donc l'odieux Castillan jusque dans sa dernière retraite; affermissons la couronne sur la tête du roi Henri , et alors vous me verres le plus ardent à marcher contre les Maures de Grenade. »
Un murmure d'approbation couvrit la voix de Ber» trand. Aussi honteux que piqué de se voir délaissé, Calverley dissimulait vainement son embarras : Du* guesclin s'empressa de lui adresser quelques paroles obligeantes. Ainsi, dans l'espace de quelques heures, cette scission, qui pouvait devenir fatale, ne causa plus d'inquiétude. L'armée , réunie , poussa débrayantes acclamations pour saluer son général. Ne voulant pas laisser aux troupes le loisir de réfléchir sur œ qui venait de se passer, Duguesclin les partagea le soir même en plusieurs corps, qu'il dirigea vers Tolède : on s'attendait à rencontrer une résistance sérieuse devant cette place, don Pèdre ayant concentré sous ses remparts le reste de ses troupes; mais ce
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prince ne se méprit pas longtemps sur les dispositions qui animaient la bourgeoisie. En effets l'alcade major, don Martin Fernandez, envoya des parlement taires à Duguesclin, qui, au bout de huit jours de marche, parut en vue de la ville. A son approche, le tyran se retira dans la direction de l'Andalousie. Bertrand, ayant fait occuper les hauteurs qui avoisinaient Tolède , et rassembler ses forces sous les remparts, s'avança dans la ville, dont il fit respecter les habitants et leurs propriétés. Henri de Transtamarre, qui dirigeait l'arrière-garde, fut reçu à la lueur des flambeaux. Le surlendemain (i i mai i366) on vit arriver la nouvelle reine , Jeanne de Penafiel , une des descendantes de saint Louis par la famille de la Cerda. Grâce au dévouement de quelques serviteurs fidèles , cette princesse venait d'échapper à la fureur de don Pèdre, qui voulait l'immoler (i). Le général français s'empressa d'aller à sa rencontre.
Les mémoires sur Duguesclin disent que les dames de la suite de la reine témoignèrent une extrême surprise à l'aspect du héros : elles se voyaient trompées dans leur espoir; car ces dames ne doutaient point que le ciel ne lui eût donné un physique proportionné à sa renommée. Jeanne, en apercevant Bertrand , descendit de sa litière , et embrassa le guerrier : « Généreux ami, lui dit-elle, le comté de Transtamarre m'appartient; je vous prie de l'accepter de ma part, comme un témoignage de ma reconnaissance. » Duguesclin , confus , ne consentit à recevoir ce nouveau
(i) Ferreras, in-S", tome V, liv. viii.
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(Ion que sur les instances les plus pressantes. Désintéressé pour lui-même 9 il ne manqua pas de demander des grâces pour ses lieutenants, Le Bègue de Yillaines et Mathieu Gournay. Il se plut surtout à recommander à la bienveillance du prince le capt taine anglais Calverley: cet étranger reçut la seigneur rie de Carrion, accompagnée du titre de comte (1)1 L'armée, bien payée et abondamment pourvue! dé vivres, prit le chemin de TAndalousie. A cette époque, TEspagne chrétienne se partageait en quatre royaumes, la Navarre, l' Aragon, le Portugal 6t II Castille.
Un souverain moins exécré que don Pèdre aurdit trouvé dans les provinces non envahies des ressouroSI suffisantes pour résister à Torage : ce prince fugitif espérait qu'après la conquête de Tolède, les tafdvenus, elTrayés par les difficultés locales, ne pousseraient pas plus loin leur entreprise, puisque Téspiace qui séparait la Castille de l'Andalousie était une terre inculte, couverte de forêts impraticables et peuplées de bêtes féroces; aussi les regardait-il comme desbai<^ rièresplus sûres que les remparts de Tolède c deBriviesca. Mais qui pouvait arrêter les malandrins , guidéi autant par l'espoir du pillage que par l'exaltation dek foi chrétienne ? car la pensée de chasser les infidèlesdir royaume de Grenade les dominait sans cesse. A cette époque, combattre les maho me tans passait pour Tae^ tion la plus sainte et la plus illustre : les hommes les plus pervers se montraient souvent animés de senti* ments religieux.
(i) A\ala, 1. 1, in-40, p. 4oy.
Il^'agf^âsiît dofïô d'etfiaiâef le tyf an de Sévilt«, $cm dc^rtkfr i*efiigé : cette ville, dldra la pltfs petiplée de YÈ&p9gùè f cottfptmt datig don seîn de tidnïbt*ettii pfi8ir'< tisane du éomte de Tfartstatnarre. Ce prinde y dépécha des émissaires secrets, ^hargf^s de prépaieriez «sprits à la révolution qui semblait inévitable. L'âfrchevécjue ne balança pas à abarrdoâi^er là eatise d'itlr roi frappé des anathèmeâ de l'É^liisè ; léÉ jmtê ittMtè* rênt son eitempte : il leur semblait dàngerëcri d'embrasser la défense d'éfrt sôtïveralri rëpoui^^ fàt ¥Eê^ pagne entière: ces gens c/'aignaient (|ué ta perte de lenrs richesses ne devînt là conséquente d*aiie 6dé- Kté trop prolongée. Don Pèdre ie Voyait àcfhà totalelÉienl délaissé; à peine piit-ifï retèwr auprès dé àsL personne siit cents chevaliers ori éeiiyers, Fe^rrtànd de Cafstroj le plus considérable d'entre ea*,tfeceSsa de montrer à ce prince l'attachement le plus désinté- .ressé: on le citait comme l'homme le plus vertuéu^t du pdys; il n'usa de so^ crécKt ^ue pour arracher des milliers de victimes à la,fureur du tyran. Fernand conseilla au rôt d'abandonner Séville , et d'aller chercher un asile en Portugal. Don Pèdre suivit ce 6ônseil avec docilité, mais il ne put se résoudre à quitter l une ville au sein de laquelle on conspirait contre lui, MKis y faire sentir les terribles effets de sa vengêatiee. tlne femme juive l'avait instruit des niàchînâfions Secrètes des habitants. Le roi fit annoncer son intention de gagner le Portugal; mais il exigeait qu'on lui rendît à sa sortie de Séville les honneurs dus au souverain , insistant surtout pour que trente des notables, chrétiens, maures et juifs, vinssent l'accompa-
l8o BERTRAKO DUGUESCLIN.
gneruiie lieue hors des barrières. L'archevêque désirait ardemment le départ de Pierre, dont la présence pouvait compromettre ses compatriotes auprès de Henri ; il lui assura qu'on se ferait un devoir de souscrire à ses moindres désirs. Les trente notables sortirent à la suite de don Pèdre et de ses soldats : dès que Ton fut à un quart de lieue, le tyran voulut se ruer sur les gens du cortège ; mais Fernand de Castro l'en empêcha, et, grâce aux efforts de ce noble favori, les notables de Séville échappèrent par la fuite ausort affreux qu'on leur préparait.
Ce dernier incident augmenta la haine que ron portait à don Pèdre; son nom seul inspirait Thorrenr. On envoya une députation à Duguesclin , pour le supplier de venir recevoir la soumission de la capitale de l'Andalousie. Bertrand devança de quatre jours don Henri, et occupa la ville sans difficulté (i).Sa modération, le soin qu'il mit à contenir les malandrins, le firent bénir des habitants. La conquête de Séville assura au comte de Transtamarre l'entière possession de la Castille. Cette révolution si extraordinaire s'était opérée dans l'espace de dix mois.
(i) Hay Duchàtelet et Guyard de Berville, croyant sans doute infuienler la gloire de Duguesclin, dont ils ont écrit la vie, disent c|K Séville fut pris après un siège mémorable ; mais les historioii opagnols Ayala, Ortis, Ferreras et Mariana» assurent que la ville le rendit volontairement.
BKRTRA.ND D0GUESGLIN. -; iSl