‹ Vies des grand capitaines français du moyen âge (volume 5)Chapitre 11 sur 22 · LIVRE VIII · texte numérisé non relu

LIVRE VIII

Deuxième expédition de Du^iiesclin en Espagne. — Bataille de Hoir

liel Mort de don Pèdre. ''

Ce fut pour Duguesclin un horrible supplice qiH ' d'être obligé de suivre ses vainqueurs dans toute il

Castille, car le spectacle affligeant d'un pays livré aft courroux d'un prince inexorable s'offrait constami^ ment à ses yeux : bien d'autres déploraient ces horr^ blés excès; Edouard lui-même en ressentait la pitti vive affliction. Ce héros avait saisi l'occasion d'angi^ raenler sa renommée, sans considérer s'il ne la teri nirait point au contraire en servant les intérêts d'un rti tel que don Pèdre. Il reftisa d'abord de croire aux cri- f mes qu'on lui imputait; mais en le voyant sur le théâtre • de ses fureurs, il se sentit convaincu, et une gêné» reuse indignation s'empara de son âme : des milliers d'infortunés venaient se réfugier dans sa tente pour éviter d'affreux supplices. Le prince Noir déclara à don Pèdre que les Anglais et leur chef avaient passé les monls pour vaincre les Français et les E:ipagnoIs réunis, et non pour présider à des massacres, lui rappelant qu'un des articles de la convention signet à Bordeaux prescrivait que le roi n'ordonnerait la mort d'aucun chevalier castillan, sans l'avoir fait juger con-

BRRTRÀITD DUGUESGLIH. ftl3

.jbrmément aux lois établies (i). Don Pèdre , aveuglé par la passion, ne pouvait se résoudre à mettre des bornes à ses vengeances. Les habitants accouraient embrasser ses genoux. Le roi prit pour de l'affection ce qui n'était que de l'effroi; il crut pouvoir se passer de la protection des étrangers qui venaient de le replacer sur le trône, et voulut se soustraire à leur tutelle. L'ingratitude est le caractère distinctif des méchants. On ne pouvait néanmoins inviter les Anglais à s'éloigner, sans remplir au préalable les engagements contractés envers eux. Edouard somma don Pèdre de le déclarer le vassal de l'Angleterre, et de compter fes sommes stipulées comme indemnités des frais considérables de l'expédition. I^e roi demanda du temps pour se concerter avec les grands du royaume , disant que ses ministres se voyaient hors d'état de se procurer les espèces réclamées, vu le départ subit pour l'Aragon ou pour le Portugal des plus riches familles ilu pays, ajoutant que rien ne pourrait mieux le mettre à même d'accomplir ses promesses que la prompte retraite de l'armée anglaise vers les frontières de la Navarre. Le prince Noir, éprouvé fortement par le climat de l'Espagne, subissait les atteintes d'une sorte «l'épidémie : il désirait regagner au plus vite la Guienne, dont l'air moins ardent semblait lui promettre un prompt rétablissement. Les principaux officiers partageaient son impatience; d'ailleurs le pays, ruiné par la guerre, ne pouvait nourrir plus longtemps ses légions. A ses yeux, le biitqu'il s'était proposé en en- In'prenant ce voyage se trouvait rempli de la ma-

i) Avala, chap.xiii, ann. 13^7.

aa4 BRRTRAIVD UliGUESGLIN.

nière la plus complète : la Castille rentrait sous Tobéissance de son maître, et la France avait penlii son influence au delà des Pyrénées. Edouard consentit donc à se retirer en Navarre, pour y attendre l'effet des promesses du Castillan; mais il acquit, durant sa retraite , des preuves incontestables de sa perâdie.

Bien décidé à ne tenir aucun de ses engagements, don Pèdre aurait voulu anéantir l'armée anglaise et mettre le prince Noir dans l'impuissance de punir son ingratitude: il lui tendit des embûches, et ordonna aux guides de le conduire par des chemins impraticables. Les troupes, égarées dans les montagnes des Asturies, eurent à souffrir delà soif , de la faim , et des fatigues excessives ; elles eurent à se battre contre les habitants de ces rudes contrées : enfin Édouanl, ayant décrit un circuit immense, déboucha sous les remparts de Pampelune, ayant perdu durant sa marche plus de monde que dans le cours de la campagne. Le généralissime anglais rencontra en Navarre un prince aussi perfide que celui qu'il venait de quitter : c'était Charles le Mauvais; ce fourbe avait su se tirer des mains d'Olivier de Mauny , à l'aide d'un stratagème que lui seul pouvait imaginer. En apprenant les résultats de la bataille de Navarette, il demanda au chevalier français de sortir de sa captivité simulée : on n'a pas oublié qu'il s'était laissé faire prisonnier à dessein. Olivier exigea une rançon assez modique : le Navarrais y souscrivit, en invitant le chevalier à le suivre jusqu'à Tudela. L'intendant de b province devait compter dans cette ville la somme

BERTRAIfD DOGUESGLIN. d^5

convenue. Mautiy voulut que le roi laissât son fils, comme otage, entre les mains d'autres officiers qui occupaient le château de Borja. A peine le Navarrais, accompagné d'Olivier, eut-il franchi les barrières de Tudela, que les ponts-levis se dressèrent subitement [ derrièi'e eux. On s'empara de la personne du pala- L din, qui fut contraint de rendre le jeune prince pour racheter sa liberté.

Charles vit d'un mauvais œil arriver les Anglais dans ses États, et se concerta secrètement avec don Pèdre pour les abîmer. Le hasard dévoila cette trame au jeune Edouard, qui, dans sa juste colère, voulait revenir sur ses pas pour précipiter l'exécrable don Pèdre da trône auquel il venait de l'élever ; mais ses officiers Fen détournèrent : l'Espagne leur inspirait à tous un dégoût insurmontable ; ils craignaient de voir périr sous un ciel dévorant le grand homme qui faisait leur orgueil. Ils repassèrent tous en Guienne, ajant vainement attendu les sommes promises par le Castillan.

Dès son entrée à Bordeaux , le prince Noir sentit diminuer son mal : il envoya au roi son père, comme trophée de la victoire de Navarette, le cheval de bataille de Henri ; les Plantagenets ne retirèrent pas d'autre fruit de cette expédition, dont les suites eurent pour l'Angleterre des conséquences bien funestes, ainsi que nous le verrons plus tard. Le prince Noir permit aux chevaliers français de se racheter par des rançons; il excepta pourtant Duguesclin, dont les Anglais redoutaient la valeur autant que le caractère entreprenant ; ils le supplièrent de ne point lâcher ce

ai6 BERTHAIID DUGUESCLIST.

dogue de Bretagne, qui les dévorerait tous. Mais des raisons d'utie plus haute iaiportauce lui conrimandaient de le tenir dans les fers : Charles V siembiatt méditer une irruption en Guienne; il devenait essentiel de le priver crun guerrier aussi formidable : uii mouvement d'amour-propre remporta néaumoiiiS sur les considérations de la politique.

« On avait renfermé Bertrand au fond d'une espè<% de cachot, sans égard pour son rang ni pour Isa réputation. Les barons de la Guienne désapprouvèrent cette rigtieur : un reste d'affection les attachait «li- Core à la France ; loin de vouloir concourir à son abai^ sèment, ils désiraient contribuer à lui faire rendre un général fameux, dont le bras pouvait la servirai efficacement contre ses ennemis. Bien d'autres <|ùe ces Icudes témoignaient à Bertrand un intérêt touchant : les notables de Bordeaux lui envoyaient trhâ^ qwe joui* dans sa prison des présents assez considérables, notamment un don de io,ooofr., qu'il 6S donna de distribuer aux chevaliers ses compagnodk de captivité. Une foule de peuple se tenait constamment rassemblée sous les fenêtres de son donjt)il, dans l'espérance de l'apercevoir. La valeur seule né commande pas un pareil empressement : dix gértêraux de son temps jouissaient d'une réputation nnsii bien établie que la sienne, et aucun d'eux n'inspirait le même enthousiasme. Les barons aquitains résolurent d'obtenir son élargissement à quelque prix que ce fût : le sire d'Albret y parvuit d'une manière fort ingénieuse.

A. son retour d'Espagne , le prince Noir donaa ttû

bftnquet auquel il convia les vassaux de la Guienne efidu Poitou, les sires d'Albret, d'Armagnac, de Duras , deRôsem, de Pernsse, d'Escars, d*Aabeterre, de Rochechouart, de Parthenay, de Pons, de TEsparre, de Mucident, etc. A la suite du repas, ces barons, tous hommes de guerre, parlèrent beaucoup de leur métier; ils agitèrent plusieurs questions difficiles au sujet des prisonniers, et des règles qu'on devait observer à leur égard. Ceci fournit naturellement le prétexte de placer le nom de Duguesclîn; les uns se plureint à rehausser son mérite^ les autres à le déprécier : te sire d'Albret se rangea à dessein de l'avis des derniers , et saisit habilement l'occasion de flatter le héros atiglais, de louer ses talents en rabaissant ceux du héros breton. « On a, dit-il en s'adressant au prince Nmr,une opinion si fausse du mérite de Duguesclîn , qu'on veut le comparer à Votre Seigneurie; on dit itiéYne que vous le retenez prisonnier, sans vouloir accepter de rançon , dans la crainte que le sort des armes ne le mette une seconde fois en face de vous. — Comment! on dit cela? répondit Edouard, fort ému. — Oui , seigneur, dirent tous les vassaux aquitains , c*est un bruit universel. — Je vais le faire cesser à Rnstant, s'écria le prince; je prouverai que je n'ai iiuUeraent peur de Bertrand. »

Il ordonna qu'on lui amenât Duguesclin. Celui-ci,

sachant que les Anglais se montraient résolus de ne

point briser ses fers, s'abandonnait à un sombre dé-

' sespoîr, cherchant vainement à se distraire : l'écuyer

t d'Edouard le surprit causant tranquillement avec la

' femme et les enfants du geôlier. Le Breton refusa

au8 BERTRAND DUGUESCLIIT.

nettement de le suivre, ne voulant pas, disait-il, aller servir de spectacle à son inexorable vainqueur. Cédant enfin aux supplications de Tenvoyé, Duguescliu partit vêtu d'un vieux pourpoint gris. Sa figure refrognée, ses habits délabrés et ses cheveux en désordre, formaient un grotesque si prononcé , qu a son aspect le prince de Galles ne put s'empêcher d'éclater de rire. Il le fit asseoir auprès de lui : a Eh bien! Bertrand, comment vous trouvez-vous à Bordeaux? — Ma foi y prince, pas trop bien; j'aimerais autant cuir gazouiller les rossignols de la Bretagne, que d'entendre trotter les souris de la Guienne. — Vous savez qu'on publie que j'ai peur de vous voir rendu k la liberté, et que cette seule raison prolonge votre captivité. — On le dit, répondit franchement Bertrand, et l'on assure même que vous craignez le fer de ma lance. — Par saint Georges! reprit Edouard en rougissant, dès ce moment vos fers sont brisés; fixex vous-même votre rançon , et quand vous ne la porteriez qu'à cinq florins, je l'accepterais. — Je la mets à I oo, ooo francs, s'écria énergiquement le Breton (i). — Eh! où prendrez- vous une pareille somme? répliqua le prince, extrêmement piqué. — Je la trouverai dans la bourse de mes amis ; et, s'il le faut , les femmes de la Bretagne me rachèteront du produit de leurs quenouilles (-j). )> Ainsi se termina cette scène, dans laquelle Bertrand répondit a un acte de hauteur par f un mouvement de fierté encore plus éclatant. f

Les bannerets rcmnis au banquet comblaient de I

(i) Cien mil francos de oro. Avala, chap. xyiii, p. 4^8. |^

(a) Mémoires et Chroniques de Duguesclin.

BERTRAND DUGUESCLINf. 229

caresses Duguesclin, dont chacun d'eux avait éprouvé la valeur et la générosité. La princesse de Galles vint exprès d'Angoulêrae pour visiter le prisonnier dont on parlait tant; elle se le fit présenter le lendemain de son arrivée , le dernier trait de fermeté de Bertrand l'avait charmée : « Je veux, lui dit-elle, payer 3o,ooo livres de votre rançon; je les remettrai pour vous au prince mon époux. — Ah! madame, s'écria Duguesclin en se jetant à ses genoux , j'aVais cru être le plus laid chevalier de France, mais je commence à concevoir de moi une meilleure opinion, puisque de grandes dames comme vous me font de pareils présents (i). )>Le mois suivant il prit le chemin de la Bretagne, s'étant engagé à ne pas ceindre Fépée avant que sa rançon ne fût acquittée intégralement. La veille de son départ, il reçut 20, 000 livres qu'un chevalier venu du Languedoc lui remit de la part du duc d'Anjou. Lepremier jour de marche, Duguesclin rencontra sur le chemin un malheureux écuyer qui revenait à Bordeaux reprendre sa parole , attendu que sa famille n'avait pu fournir la somme nécessaire pour le retirer des mains d'un chevalier gascon, fort exigeant, ce Combien te faut-il? lui demanda Bertrand. — 100 florins. — En voilà !20o : achète un cheval , et viens me joindre lorsque j'appellerai mes anciens gars. » La route de Bordeaux à Nantes était côuverted'infortunés chevaliers ou écuyers qui sortaient comme lui de prison; en les voyant, Bertrand oubliait sa propre position pour ne songer qu'à celle de ces infortunés : pour soulager leur misère il usa d'une trop

(i) Mémoires et Chroniqnes de Duguesclin.

>3o BEJITAA.ND DUGUESCUH;

grande générosité , car en arrivant à Paris il n« hii resta pas un seul florin, provenant des dons du due d'Anjou. Charles Y lui fit Taccueil le plus distingué. Le monarque ne voulut voir en lui que le vainqueur de Cocherel , et non le prisonnier du prince Noir. Bertrand, q ue ses revers récents n'avaient point abattu, déclara au roi qu'il désirait rentrer le plus tôt posii^ bleen Espagne pour rétablir Henri deTranstamarrê) le roi fut effrayé de cette résolution. Bertrand, plm de ses projets, en regardait l'exécution comme infaik» lible, et fit remarquer à Charles V que don Pèdre^ abandonné du prince Noir, détesté des Castîllaoflf \ verrait encore sa cause trahie par toute la population, i Il lui parla du comte de Transtamarre comme d'oR * prince très-digne de son amitié , dont les rares qua- ^ lités égalaient le courage. Le roi, ébranlé par ses d^* cours, promit de seconder ses desseins; maison con* vint d'agir de manière à ne point effrayer l'Angleterro* Duguesclin quitta Paris, et revint au château de Poi»^ torson, après une absence de quatre années. Il da* manda à Tiphaine Baguenel, sa femme 80,000 livres laissées entre ses mains : celle-ci, aussi libérale qu« Son époux, avait employé cet argent à soulager It misère des soldats bretons revenant d'Espagne. Loin de la blâmer, Bertrand approuva sa conduit^ ; il Qfi songeait pas à l'embarras dans lequel lui-même allait se trouver envers le prince Noir, 11 avait compté sur ses amis , ils justifièrent sa confiance : les sires de RiOhan, de Laval, de Tintiniac, de Chateaubriand, de Dinau, se cotisèrent pourformeren entierlasonaiM de 100,000 francs; Duguesclin les accepta saosdiffi-

BERTRAirO DUGUESGLUr. d3l

culte. Ce fut y aux yeux de la Bretagne, un geare d'illustration que d'avoir payé la rançon de DuguescUn; les ^ohan et les autres bannerets s'en firent aussi un ^tre de gloire, dont leurs descendants tirèrent vanité 1^ plus d'unç circonstance.

Bertrand sortit du ducbé,ayailteu $oin d'annoncer (fj^on le verrait bientôt francbir nue seconde fois les i Pjrénées pour aller combattre don Pèdre : à ce sfiu\ . I)ruittl6s cbefs des plus anciennes familles, ainsi quç Içs écuyers et les soldats racbetés par ses soins, se préparèrent à le suivre. Il repassa par Paris, ou u^^ (ouïe de bannerets lui promirent de le seconder ef^ c^cemen t. Bertrand, ayant terminé les préparatifs d'ur- ^nce, reprit le cbemiu de Bordeaux , dans Tintention de dégager sa parole en acquittant au prince Koir Iç prix de sa liberté ; mais cet bomme admirable ne put çncore mettre des bornes à ses libéralités, ou plutôt il ne put commander aux mouvements généreux de son cœur. Comme il parcourait un pays qui venait detre le théâtre de la guerre, les traces de ce terrible fléau se présentaient à chaque pas; il y répandit des largesses, donnant à l'un de quoi rebâtir sa maison, ^ l'autre l'argent nécessaire pour acheter de$ troupeaux et des instruments aratoires. Apprenant que les prisons de la Rochelle regorgeaient de soldats pris à Navarette, Bertrand y vola, et les délivra tous en satisfaisant Tavidité des capitaines anglais.

Dix écuyers se présentèrent un soir à la porte d'une hôtellerie située sur la route d'Angouléme : la fatigue les accablait , et des vêtements en lambeaux attestaient leur mauvaise fortune; le maître de la maison

îèSa BERTRAND DlTCUESCLIIC.

lit quelques difficultés de les admettre chez lui : « Qui ètes-vous? leur demanda-t-il. — Nous sommes, répondirent ceux-ci, de vieux soldats dcDuguesclin. — Des soldats deDuguesclin ! s'écria i'hote ; entrez, mes bons amis, vous trouverez gîte chez moi . » Et il leur offrit ce que son auf)erge renfermait de meilleur, en les accablant de questions sur le compte de Bertrand. « Qu'est devenu ce guerrier magnanime? — Hélas! il n'est peut-être pas plus heureux que nous, reprirentils; retenu pendant six mois dans les prisons de Bordeaux , notre général a obtenu la faculté de se racheter, et de fixer lui-même le prix de sa rançon : il Ta portée de son propre mouvement à 100,000 francs. Jamais ni lui ni les siens ne pourront ramasser cette somme, et il sera obligé d'aller reprendre ses fers. — N'en croyez rien , répliqua avec feu le maître du logis, chacun se fera un honneur de contribuer à payer une pareille dette; pour moi, je me saignerai, s'il le faut, pour le tirer d'affaire. J'ai encore dix chevaux dans mon écurie, cinq cents moutons et trente muids de vin ; je vendrai tout cela, ainsi que les draps que ma femme avait aquatés quand nous nous mariâmes. » Dans ce moment la voix de cet homme fut couverte par le bruit de plusieurs chevaux qui s'arrêtaient devaient la porte. Des chevaliers que la nuit avait surpris venaient chercher un asile en ce logis: ils mettent pied à terre , et entrent dans la salle où se trouvaient les dix écuyers rangés autour de la table; ceux-ci se lèvent spontanément, poussent un cri de surprise et de joie : ils ont reconnu Duguesclin; le général a reconnu également ses soldats, et les

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questionne avec bonté sur leur position, a Nous revenons, dirent-ils, delà Bretagne ^ et allons à Bordeaux reprendre notre parole, car l'argent nous man* que pour payer la rançon exigée par les Anglais. » .L*hôte, comprenant alors que l'étranger était ce Du- ; guesclin pour qui il donnerait son avoir tout entier, le jette à ses genoux. Bertrand s'empresse de le relever, le loue de sa générosité envers des soldats malheureux, et, pour l'en récompenser, lui accorde Tbonneur de l'accolade; puis il remet au plus ancien i de ces écuyers 3,ooo livres pour le rachat des dix hommes d'armes, et y ajoute 2,000 livres destinées à Facquisition de lances et de chevaux , en leur recom* [ mandant de venir le mois suivant en Languedoc, où sa compagnie doit se rassembler pour commencer une autre campagne. Cette aventure se répandit dans toute la Guienne, et servit de sujet à des chansons populaires : on en cite encore quelques fragments.

En marquant ainsi chacun de ses pas par un bienfait, Duguesclin augmentait sa renommée, mais il épuisait aussi ses ressources. Le Breton arriva à Bordeaux aussi pauvre qu'il en était parti. Les Anglais n'ignoraient pas l'emploi désintéressé que cet homme avait fait de l'argent destiné à racheter sa liberté : ils le reçurent avec respect, ne pouvant lui refuser le tribut de leur estime. En le voyant, le prince de Galles lui demanda sa rançon : Bertrand fut obligé d'avouer qu'il ne possé(l;iit pas un florin. « Vous faites le magnifique, reprit Edouard d'un ton presque sévère; vous donnez à tout le monde, et vous n'avez pas de quoi vous libérer vous-même. — J'espère que

a 34 BERTRAND DUGUESCLTlf,

Dieu et mes anii& viendront à mon aide, répliqua le captif, un peu confus; en attendant, je vais rentrer dans mon donjon. — Non, non, restez avec nous, vous aurez Bordeaux pour prison. » Le magnanime vainqueur de Navarette aurait fini vraisemblablement par briser les fers de son rival, et alorn rien n'aurait manqué à sa gloire ; mais la France ne lui en laissa pai le temps. Au bout d'une semaine un chevalier açcoq»* pagnéde plusieurs vaiiets se présenta au prince Noir, en plein conseil. Ci'étranger conserva la visière bs^iit sée; rien dans ses armes ne pouvait indiquer à quello nation il appartenait : le messager acquitta la ninçQi de Duguesclin, et rep;irtit sur-le-champ sans m^iqt l'avoir vu. On sut que cet envoyé venait de la part dtt duc d'Anjou, à qui Cliaries V avait ordonné de déU* vrer le héros breton à quelque prix que ce fut.

Libre de tous soins persormels, Duguesclin Qt de. nouvelles dispositions pour fondre sur don Pèdre, rQ«* gardant son honneur eugagé à maintenir don Henri dans la possession de la couronne. Le roi de Castill^i aveuglé sur ses propres intérêts, se fit un ennemi îiw réconciliable de celui qui avait relevé son trône, 0i dont le bras formidable l'aurait soutenu, si t^ot de bienfaits n'eussent été payés de la plus noire iqgraU!tude. Le prince de Galles n'avait retiré de son jotefr vention que la triste gloire d'avoir rétabli un t;ivi dans ses États. Loin de l'indemniser des frais coneidé* râbles que nécessitèrent les préparatifs de rcxpéditÎM^ le Castillan n'acquitta seulement pas les sommée duel aux grandes compagnies. Le prince Noir se vit réduit à vend re ses joyaux et sa vaisselle pour apaiser quebf

BEUtAAlfD DU:aU£$CU^. !|35

mille malandrins revenus d'Espagne; jamais il ueput tirw du roi les moindres sommes. On verra plus t<9ird que la gène dans laquelle ce prince se mit pour $er^ vir le perfide don Pèdre, devint la cause éloigqée des désastres qui marquèrent les dernières années d^ deun; Edouard.

Duguesclin s'aperçut du dépit du prince de Galles; it lui fut aisé d'accroilre son ressentiment, enpeigoaut laBS cesse sous leurs véritables couleurs les torts di| Castillan. Enfin le héros anglais > indigné de ce que m» messages réitérés restaient sans réponse, de c^ que l'on ne faisait droit à aucune de ses réclamations, déclara hautement qu'il abandonnait sans retour l!^s ÎBléréts de don Pèdre : « Puisque Henri de Traqslf • marre ne vous a plus pour ennemi, il ne doit pas désespérer de la fortune, s'écria Bertrand transporté de joie; en peu de temps son odieux rival sera préepité du trône une seconde fois. » Quelque regret que le prince Noir ressentit de voir détruire s^i^ ouvrage, il ne pouvait s'empêcher d'éprouver une vive satisfaction en songeant qu'on allait punir le perfide qui Tavait si indignement trompé.

Duguesclin quitta laGuiepne, emportant Testîme d'Edouard et de ses lieutenants; il se rendit en Languedoc. Un nombre considérable de chevaliers, venus de diverses provinces, accouraient au-devant de lui; jttrnû eux figuraient les écuyers dont il avait payé ^i généreusement la rançon : les uns et les autres se montraient décidés à le suivre jusqu'aux extrémités de la terre. Le Breton, inquiet de savoir ce qu'était devenu le comte de Transtamarre , obtint sur spn compte des renseignements fort rassurants.

U36 BERTRAND DllGUfiSCLIN.

Henri, après avoir séjourné quelques semaines en Rouergue, se jeta dans les Pyrénées, accompagné de quelques-uns de ses partisans, dont Taffluence augmentait chaque jour; il ravageait la Navarre, appar^ tenant à Charles le Mauvais , portait la désolation dans le Bigorre, dépendant des Anglais, faisant ainsi sentir les effets de sa vengeance à tous ceux qui avaient concouru à sa ruine. Ayant reçu du duc d*AnjoUy gouverneur du Languedoc, une division de deux mille hommes, il s'enfonça dans l'Alava : plusieurs barons considérables vinrent le joindre, entre autres le fils de Gaston Phébus, comte de Foix. Qui le croirait? pendant que des étrangers prenaient sa défense, don Henri rencontrait des ennemis au sein de sa propre famille : don Tello, au lieu de redoubler de zèle pour qu'on oubliât la lâcheté dont il avait fait preuve au milieu du combat; don Tello, disons-nous, venait de contracter une étroite alliance avec Charles k Mauwiis, en vue de nuire à son frère (i). D'un antre côté, don Pèdre parcourait ses Etats le fer et la flamnoe à la main, immolant des milliers de victimes : la terreur s'empara tellement des esprits, que ces actes de férocité n'occasionnèrent aucune révolte. Burgos, Seville, Tolède, virent tomber les têtes de leurs principaux habitants; il semblait que le tyran ne voulût régner que sur des cadavres. En vain Fernand de Castro cherchait-il à calmer cette espèce d'ivresse; ses exhortations restèrent sans effet. On conçoit que

(i) Ce don Tello mourut au bout de deux ans (1370), de postérité, n'ayant cessé de causer des enabarras à aoa fifV* Henri II.

BERTRAND DUGUESCLIJS. 'xi'J

la nation entière n'attendait qu'une occasion favorable pour secouer un joug aussi pesant.

Le comte de Translamarre franchit l'Èbre à Logrono (fin d'août 1367), et traça sur le sable, avec la pointe de son épée, une croix : Je jure, dit-il, par ce signe révéré, de ne plus sortir de la Castille, d'y vaincre ou d'y périr. » Puis s'enfonçant dans ce même champ de Navarette, naguère témoin de sa défaite , il y aperçut encore des traces bien douloureuses de ce désastre. Don Henri dut se rappeler alors les paroles de Duguesclin, qui , la veille de la bataille , prédit un grand revers, sans lui ôter l'espérance de le réparer. Voulant signaler par une action mémorable son passage dans ce lieu funeste , le comte de Transtamarre arma chevalier, sur les bords de la Najarillâ, le fils du comte de Foix. Le seul bruit de l'arrivée du prétendant devint le signal d'une violente commotion. Henri s'était concilié l'amitié des Espagnols durant le court espace de son règne : autant la domination de son frère se montrait tyrannique , autant la sienne s'exerçait avec des formes paternelles. Don Pèdre avait donc le tort irrémissible de forcer les Castillans à préférer un usurpateur bon et juste à un prince légitime, il est vrai , mais fourbe et cruel.

Burgos ainsi que Valladolid ouvrirent leurs portes au comte de Transtamarre, dont l'armée grossissait à chaque pas. Il visita dans la citadelle de Burgos don layme d'Aragon, roi de Majorque, qui, en combattant à Navarette comme lieutenant du prince de Galles, avait reçu une blessure très-grave qui lui ôtait

238 BERTRAND DUGUESGLm.

l'usage de ses jambes (i). Maître de Yalladolid, le comte (le Transtamarre fut obligé de s'arrêter derrant Tolède. Le gouverneur de cette ville se montrait trèsattaché aux intérêts de Pierre; d'ailleurs les habilants, ayant déjà éprouvé les effets de la vengeance du roi de Castille, craignirent de se compromettre une s^ cônde fois en recevant dans leurs murs un prince qiii n'avait pu se soutenir sur le trône. Henri forma te blocus de Tolède au commencement de mai, c'est-àdire les premières semaines de l'année ï368.

Cependant don Pèdre, que des soins importanti retenaient alors à l'extrémité de la Péninsule, ne «t laissa pas effrayer à l'approche de ce nouvel orag<e;il résolut d appeler toute la population aux armes. Cettfî mesure ne lui réussit point , car personne ne répoia^ dit k son appel; et les moyens violents mis en usagis pour obtenir quelque résultat ne servirent qu'à auf menter la haine que chacun lui portait. Apprenant que don Henri venait d'opérer un mouvement rétttK grade sur l'Ebre, il courut s'établir à Ségovie, Sa pré* sence dans cette ville, loin de calmer les esprits, ne fit que les irriter davantage. Un clerc, poussé par sis compatriotes, vint le trouver au fond de son paittis, et, jouant le rôle d'inspiré, l'exhorta h sortir de Segovie au plus vite et à regagner l'Andalousie, en lui annonçant, de la part de saint Dominique, qu'il p^ rirait de la main de Transtamarre : « Il est juste, M dit don Pèdre, que tu ailles rendre compte de tattii^

(1) Froissard, Iîy. i, pag. ^66,

ion à saint Dominique. » En même temps il le fit îtfer vivant dans un bûcher (i).

De pareils actes devaient allumer le courront dfeè reuplies. Don Wdre, se voyant délaissé , eut recours tix expédients les plus extraordinaires pour se créer Ifes ressources : d'abord en se liguant étroitement avec g roi de Grenade, Mahomet Lagus. Ce musulman ^ Qôhtra d'autant plus disposé à le secourir, qu'il d6aît le pouvoir suprême à ses bons offices. Ttacet* origine de Talliance de ces princes, c'est les peindra ôus deux du même trait. En i36o , Mahomet Laguâ, lisposant dans Grenade d'un parti puissant, contrai* ;hil le sultan Bermèjo le Rouge à quitter sa capitale : fe dernier, ayant rendu des services essentiels au t^oi Liphonse, pensa que le fils ne lui refuserait poirtt on assistance dans ce pressant danger; en Consè- [uetîce, il envoya un des siens auprès du Gastillah, iftn d'obtenir la permission de venir chercher uTk isile au sein de ses États. De son côté, Mahomet Là- [ns, connaissant le caractère de don Pèdre, loi prôïiit la cession de plusieurs villes en échange de Ï2i ëte de son compétiteur. Don Pèilre reçut les deux messages le même jour; un dé ses officiers alla dire li Bermejo que le roi de Caslille, jaloux d'acquitter fes dettes de reconnaissance contractées par son père, irait lui-même à Séville recevoir le sultan. Le Maulre, rempli de confiance, arriva dans la capitale de l'Aûlalousie, escorté par trente serviteurs attachés à sa fortune : des esclaves conduisaient quantité de mules

[i) Ortis, Annales de Séville.

BERTRAIVD DUGUESCLllT.

chargées de lingots d'or et d'argent. I-.e surlendemain, don Alvarez, grand-wiaître de Saint-Jacques, donna au chef musulman et aux gens de sa suite un banquet splendide, à l'issue duquel on fit naître une rixe simulée : au milieu du tumulte occasionné par cette scène, ces étrangers furent égorgés; don Pèdre tua de sa main, d'un coup de javeline, Bermejo, qui mourut en lui reprochant sa perfidie et en prédisant à son meurtrier une fin non mojns cruelle (i). Le roi de Castille s'empara des sommes apportées parle Maure : la moitié de ces trésors fut pillée à Séville par les partisans de Transtamarre,

Uni par le crime au sultan de Grenade, don Pèdrc s'en rapprocha davantage lorsqu'il se vit attaqué par Henri. N'espérant plus intéresser a sa cause le prince de Galles, dont on avait payé les services de la plus noire ingratitude , le roi implora l'appui de Mahomet l^agus. Son attente ne fut point trompée : son nouveau protecteur lui ménagea l'alliance des chefs africains de Fez et de Maioc , qui franchirent le détroit de Gi^ braltar, suivis de vingt mille hommes. Tandis que l'émir de Grenade redoublait de soins afin d'accomplir ses engagements, don Pèdre rentrait dans Séville pour y donner le signal des massacres : d'après ses ordres^ on envoyait au supplice l'habitant soupçonné de favoriser seulement de ses vœux la cause de don Henri; li spoliation accompagnait le meurtre, car le tyran de

(i) Annales de Séville, par Ortis de Zuniga, in-foh, p. i8o- -* Cronira de los Moros d'Espagna, par Jayine fileda, 1618» in-foLf p. 498' — Histnria de los Moros de Grenada, par Luys Maranff

I, p. la.

BERTRAND DUGUESCLIIC. ^4'

vait acquitter exactement la solde des Arabes venus à son secours, et il ne fallait pas songer à les tromper comme on avait abusé de la bonne foi du prince Noir. Les moyens les plus extrêmes lui semblaient légitimes pour se procurer les sommes nécessaires. Sachant que Ton conservait de riches reliques dans un des caveaux de l'église de Sainte-Marie de Séville, ancienne sépulture de plusieurs rois de Castille ses ancêtres , il y descendit , en enleva ce qui lui parut de quelque prix, et arracha même les couronnes d'or qui ornaient la tête d'Alphonse le Sage et de sa femme Béatrix : « Qu'ont-ils besoin de diadème? dit l'impie; n'ont-ils pas dans le ciel la couronne des saints (i)? » Les succès obtenus sur divers points par les lieutenants de son compétiteur ne faisaient qu'accroître sa fureur. Don Pèdre se rendit lui-même à Grenade, pour hâter les préparatifs des Maures (2) ; mais il se ti'ompait sur les véritables intentions de ces musulmans. Ce n'était point pour défendre la cause d'un prince catholique que les émirs de Grenade, de Tunis, de Fez et de Maroc unissaient leurs efforts; ils n'agissaient ainsi que dans la seule pensée d'arrêter les progrès que les chrétiens faisaient en Espagne, et de garantir l'islamisme des dangers qui le menaçaient.

(i) Annales de Séville, par Ortis, p. 21 3. — Annales espagnoles, par Garibay. — Antiquidades de la ciudad de Sevilla, par Rodrigo Caroy 1634.

(a) Les Mémoires sur Duguesclin et les historiens fratoçais disent qae don Pèdre passa en Afrique, et qu'il y épousa la fille du sultan de Fez : c'est un fait controuvé; aucun historien espagnol ne parle <le cette prétendue union.

'2^13L BERTRAND DUGUKSCLIN.

On leur disait sans cesse que Duguesclin devait porter la guerre chez eux , s'il parvenait à détrôner une seconde fois le roi de Castiile. La renommée, qui grossit les objets, leur montrait le héros breton comme un être surnaturel, qui marchait à la tête d'une armée formidable, ayant à ses ordres des flottes nombreuses ; de sorte que le nom de Bertrand inspirait en Afrique autant d'effroi aux Maures qu'il en inspirait en Bretagne aux Anglais : ces musulmans craignaient de voir descendre ce redoutable guerrier sur les plages de Carthage, pour venger la mort deLouisIX. Ils crurent donc prévenir une troisième invasion des chrétiens, en acceptant l'alliance du monarque espagnol.

Pendant que celui-ci pressait le passage des trente^. mille auxiliaires africains, Henri , revenu une seconde fois devant Tolède, y éprouvait la même résistance. Sa situation devenait fort critique , car le succès pouvait seul entretenir les dispositions favorables que la moitié des Castillans montrait en sa faveur. Déjà le bruit de la coalition de don Pèdre avec les mahométans se répandait; il suffit pour arrêter les progrès de l'insurrection : les partisans de don Pèdre reprenaient de l'assurance , et leurs menaces glaçaient d'épouvante la multitude, toujours incertaine; la défection se mit parmi les soldats de don Henri. Ce prince , désespéré de perdre le fruit de tant de travaux, se dispc^ sait à regagner l'Aragon, lorsque la nouvelle de ^a^ rivée du Duguesclin fit changer la face des affaires. Jamais impression ne fut plus subite. Henri envoya des émissaires secrets pour annoncer dans les lieux lei

BERTRA.WD DUGUESCLIN. ^43

plus reculés la venue de Bertrand, et cette mesure produisit sur les populations l'effet que le prince en attendait.

Impatient de pénétrer en Espagne, Duguesclin s'était engagé, au commencement de novembre i368, dans les Pyrénées alors couvertes de neige; son courage, sa constance, animaient ses soldats d'un esprit vraiment singulier : jamais un autre général ne serait ^. parvenu à leur faire surmonter de pareilles difficultés. Charles le Mauvais s'opposait de tout son pou- Ivoir à l'entrée des bandes arrivant de France; le comte de Castelbon, commandant supérieur de ses troupes, s'empara des défilés, voulant en disputer le passage. Duguesclin , irrité de ce qu'on lui suscitait ces entraves, s'arrêta au milieu de ces montagnes, et conçut le hardi projet d'en expulser les Navarrais avant même de paraître en Castille. En effet , ayant inspiré à ses compagnons l'énergie nécessaire pour tenter une entreprise aussi majeure, il revint sur ses pas, assiégea le comte de Castelbon dans la principale forteresse, enleva d'assaut le boulevard, et fit j)risonnier le gouverneur. On le contraignit de servir lui-même de ffuide aux Français au travers de ces V inextricables défilés. Ce succès inespéré permit à Berf trand d'atteindre les plaines de Vittoria , accompagné ï de huit mille soldats aguerris. On voyait groupés au- L tour de lui ses anciens lieutenants , attachés depuis F dix ans à sa fortune , Olivier de Mauny , Eustache de la Houssaye, Dubouestel, Geoffroy de Villers, Thil>aut du Pont, Carenlouët, Guillaume de Launoy. Le ^ valeureux le Bègue de Villaines l'avait devancé , et

^44 BERTRAND DUGUESCLIV.

ne quittait plus Henri de Transtamarre^ dont il soutenait le courage chancelant.

Deux mois avant que Duguesclin fît son irruption en Navarre , Tarmée des Maures se mit en mouvement : elle se composait de quarante mille hommes, dont le quart de cavalerie (i). I^ roi de Castille y joignit six mille fantassins et deux mille cavaliers. Abil Ismaël, fils de Mahomet Lagus , prit le commandement de ces forces réunies. D'après le plan de don Pèdre, on devait soumettre, en débutant, les villes révoltées de F Andalousie, et puis marcher sur Tolède pour débloquer cette place : les opérations commencèrent par le siège de Cordoue. Fernandez de Fuente- Mayor y commandait pour Henri (a); il s'y défendit en héros, et rendit inutiles les efforts des assaillants. Les Arabes mettaient d'autant plus d'ardeur à s'emparer de Cordoue , que cette cité Jadis leur capitale, passait, aux yeux des musulmans, pour une ville sainte : ils y avaient bâti une mosquée fort révérée parmi les sectateurs de Mahomet; elle servait de cathédrale aux chrétiens. Enflammés de fanatisme, les Maures livrèrent un furieux assaut, et enlevèrent un faubourg. Le gouverneur Fernandez deFuente-Mayor, réunissant ses forces , attaqua les assiégeants au milieu des rues, les battit, et les expulsa du fauboui^. Ismaël, voyant les siens découragés et son armée diminuée d'un tiers, leva le camp (3), et alla venger l'aP-

(f) Ayala, cap. m , anno iSBq, page 535. — Historia de VdlmfÊé» de Cadix, par Suarez Pedro.

(a) Historia de Cordoiia, par Philippe de la Gandera.

(3) I^ légende composée à l'occasion de ce siège se trouve dam l0 1*- Annales ecclésiastiques de Jaên , par Ximena , in-fol.

front de ses armes sur Jaën. S'étant rendu maître de la place à la suite d'un combat opiniâtre , il l'incendia : les habitants furent emmenés en captivité. Ubeda et Utrera éprouvèrent le même sort; mais le Maure échoua devant Andujar, défendu par le beau-frère de Jon Henri, le comte de la Niébla. Ismaël , intimidé par cet échec, ne songea plus qu'à rentrer en possession du territoire perdu depuis un siècle par les sultans de Grenade. Il soumit ainsi vingt-cinq villes, et réduisit en esclavage dix-huit mille chrétiens. Don Pèdre essaya vainement de s'opposer à ces empiétements, Ismaël méprisa ses plaintes; enfin, cédant à ses supplications, Mahomet Lagus se détermina à le seconder d'une manière plus efficace, fit marcher «es troupes au secours de Tolède , et mit à la disposition du roi de Castille vingt-cinq mille hommes, commandés par un chef musulman que les chroniques espagnoles appellent Abdalla-Mir(i). Cette armée se composait de Maures hispaniques , d'Africains du pays de Maroc et de Fez; elle suivit la route de la Puebla de Alcocer et d'Alcantara, avec la résolution de délivrer Tolède : la ville continuait à se défendre malgré le manque de vivres. Les assiégés , bloqués depuis sept mois, mangeaient les chevaux et les mules; une mesure de blé se vendait dix duros.

En traversant l'Estramadure, don Pèdre apprit que Duguesclin venait de pénétrer une seconde fois en Espagne; il accéléra sa marche afin d'attaquer son compétiteur, qui poursuivait le blocus de Tolède. De

(i) H. de los Moros de Grenada, par Luys Marmol, p. 14. — Anliqiiidades de la ciudad de Sevilln, par C. Rodriguez Caro.

2/|6 nKRTRANI) DUGUKSCLIIT.

son côté. Henri de Transtamarre, instruit des mouvements (le Tennenii, (iéptxha au-devant de Bertrand un de ses parents pour le supplier de hâter sa venues Duguesclin rencontra cet émissaire a Siguença^ au delà du mont Arienca; il le renvoya au comte de Transtamarre, en lui faisant savoir que le commandant des Français prétendait diriger en maître les op^ rations do la campagne, et ([u'à ce prix seul ses soldats prêteraient lenr appui à la maison deGusman. Henri, au comble de la joie, expédia un second officier vers son généreux auxiliaire, pour lui déclarer que lies ce moment chacun se ferait un devoir d'exécuter ses ordres sans murmurer.

Au lieu de se diriger sur Tolède par Guadalaxara, Madrid et Aranguex^au lieu de traverser la Nouvelle- Castille en entier, Bertrand s'enfonça dans TAragon, en évitant ainsi quantité de rivières qui auraient fort end)arrassé la marche de Tarmée. Il franchit ensuite le lage au-dessous de sa source, chemina entre la rive gauche de ce fleuve et la chaîne de Truxillo. De cette manière, Bertrand courait sur une ligne parallèle à la province de Tolède, dont il n était séparé que par un rideau de montagnes. La direction tenue par le général français avait tellement trompé tous les calculs, que les espions crurent qui! s'éUiit égaré, ou qu'il n'avait |)u franchir le Tage. Cette fausse conjecture entretint le roi de Castille dans une funeste se* curité : il en résulta cpie ce |)rince ralentit son mouvemetit, donnant ainsi à Duguesclin le temps d'opérer sa jonction avec l'armée du comte de Transtamarre.

bertraud duguesclin. ^247

Nous avons dit que don Pèdre possédait quelquesunes des qualités qui distinguent les hommes supérieurs : ce prince mettait dans sa conduite une persévérance que les difficultés ne rebutaient point. Pendant que ses troupes se concentraient sur les fron* tières de l'Estramadure, il parcourut l'Andalousie afin .d'y rassembler les milices espagnoles : son autorité [ n'était pas tellement méconnue, qu'elle n'agît encore i assez efficacement sur les masses. Le souvenir de la { .bataille de Navarette rendait la chevalerie craintive, et Tempéchait de se déclarer franchement en faveur jde don Henri; elle se vit à regret obligée de suivre les bannières de son rival, qui parvint encore à ras- .sembler quatorze mille hommes, dont cinq mille cavaliers. On distinguait parmi ces féodaux le fidèle .Fernand de Castro, les alcades mayor de Séville, de .Carmona, d'Icija, de Xérès, le grand-maître d'Alcantara, Fernand Alonzo, Rodriguez de Sanabria, .Fancien gouverneur de Briviesca. Le roi contraignit les juifs à s'enrôler; il en composa une division de .plusieurs milliers d'hommes (i), les faisant commander par des officiers de leur natiçn: c'était peut-être la première fois depuis le siège de Jérusalem entre- .pris par Titus, que ce peuple errant portait les armes. Don Pèdre avait obtenu du roi de Portugal , Fer- 1 dinand III , un secours de cinq mille hommes : ainsi, t ses forces réunies présentaient un total de quarantercinq mille combattants : la moitié aurait suffi pour accabler son compétiteur, si le courage de ces soldats

(f) Ayala , cap. v, apnu 1369.

U/\S BEKTAAMD DUGU£SCLIN.

eût été proportionné à leur nombre. Les Africaioftf passaient à juste titre pour des hommes intrépideSyf mais ils ne savaient point agir d'une manière régulière ; leurs cavaliers , montant des chevaux excellents^ manquaient d'armes et de vêtements. Les EspagDokiJ la meilleure troupe de cette coalition , éprouvaien| un déplaisir mortel de marcher sous les mêmes eiH seignes que les sectateurs de Mahomet : la craintdf d'encourir la colère du tyran avait pu seule les déd«: der à contracter une telle alliance. Il ne régnait au» cune discipline parmi ce ramas de troupes étrangères, qui traitaient la Castille comme un pays conquis: don Pèdre n'avait ni le pouvoir ni la volonté d'empêcher ces ravages, et le chef maure accouru pour le soutenir sur son trône ne possédait ni les talents ni kl vertus du prince Noir, dont il tenait alors la place. Les chroniques espagnoles dépeignent cet Abdalla- Mir de Benmarin sous les traits d'un vrai barbare, qui manifestait une haine brutale à l'égard des chrétiens. Ce chef musulman ne balança pas à annoncer comme certaine la défaite du comte de Transtamarre. Don Pèdre ne mootrait pas une confiance aussi entière; il aufiait désiré que son nouveau protecteur eût pris quelques précautions en présence d'un adversaire aussi redoutable que Duguesclin. Il obtint ^ très-difficilement que l'armée s'arrêtât au delà des montagnes de Truxillo :ce prince désirait tracer avec calme son plan de campagne. Cette prudence, qui paraissait si naturelle, le perdit: tellement peu les circonstances de la vie se ressemblent entre elles! U importait au contraire, dans la situation des af£sii*

BERTRAND PUGUESCLIN. a49

res, d'étonner rennemi par une marche rapide, de Tattaquer sans lui laisser le temps de se reconnaître. L'armée combinée partit d'Alcantara les premiers jours de mars iSôg, et déboucha sur plusieurs colonnes dans une riche vallée, nommée el campo de Montielj arrosée par les rivières d'Azuer et du Jabalon. Montiel se présentait comme le point central de la Manche : la ville de ce nom s'appuyait aux montagnes d'Alcaraz; elle appartenait à l'ordre de Saint-

[ Jacques. Ainsi que la plupart des villes d'Espagne, elle avait un château détaché du corps delà place, et bâti sur une éminence qui dominait la vallée. Ce château , formé de deux grosses tours liées par un pan de muraille, passait alors pour inexpugnable; don Pèdrey avait renfermé une partie de ses trésors : le gouverneur Garcias Moran , chevalier asturien (i), se montrait extrêmement dévoué à ses intérêts. Cette vallée de Montiel, abondante en fourrages, parut propice pour faire subsister ces nombreux escadrons : les quartiers s'établirent au pied des collines, et avec tant de sécurité, que l'on ne craignit pas de les étendre dans un développement de trois lieues. La chaîne de montagnes, à laquelle Montiel s'adossait, se prolon • geait dans une direction parallèle à la Guadiana; la ville regardait par conséquent le centre de la ligne que formaient les quartiers : ceux des juifs venaient les premiers du côté de Tolède, ceux de don Pèdre ensuite, puis ceux des Portugais, enfin ceux des Afri-

[ caîns; et, par une disposition dont les historiens es-

(i) Ayala, cap. vi, anno iSôg.

25o BERTRAND DUGUESCLIN»

pagnols n'expliquent point les motifs, don Alvai de Cordova, grand-maître deCalatrava, campait pli de deux lieues en arrière des Africains, avec troij mille Espagnols, dont huit cents à cheval, Félite d< troupes castillanes du parti de don Pèdre (i)-

Le pays de Montiel fournissait des vivres, maisK habitants avaient en horreur les mahométans; abandonnèrent leurs demeures, se cachèrent au fond des montagnes, et servirent on ne peut mieux HejarrJ en l'instruisant des moindres mouvements de soi rival : il ne dédaigna point leur coopération. Le coml deïranstamarre, ayant laissé une faible division di vant Tolède, afin de continuer le blocus, se porta avant dans la direction de Montiel. Des avis vagues faisaient penser que Duguesclin cherchait se frayer un passage par les montagnes de Truxillo^î* on en eut bientôt l'assurance, car le chevalier bre» ton vint opérer sa jonction avec le prince dans vxtf lieu nommé Orgaz, à cinq lieues de Tolède, versh sud. L'arrivée de Bertrand releva le courage ducofntè^ de Transtamarre , effrayé déjà par les mauvais suc«f ces du siège de Tolède : Bertrand amenait six mille hommes. Don Henri voulut mettre en délibération le plan de campagne arrêté entre lui et ses officiers; i mais Duguesclin, ayant présenté à la pensée la défaite < de Navarette, s'opposa à la réunion du conseil de guerre, annonçant que lui et les siens allaient rétro- ; grader si on ne le laissait point maître de régler les opérations. Le Bègue de Villaines, Dubouestel et Olivier de Mauny manifestèrent les mêmes intentions.

(i) Ayala, cap. yii, aiino i36().

BERTRAND DUGUESCLm. a5l

^enri n'insista plus; il abandonna sa fortune à la prudence du vaillant capitaine qui l'avait déjà placé une fois sur le trône de Castille.

. Duguesclin, informé par les paysans de la position de l'armée de don Pèdre, résolut d'aller l'attaquer sans perdre un seul instant: cette détermination hardie étonna les hidalgos du parti de don Henri, mais la confiance que montrait Bertrand les rassura. hd général français ayant choisi parmi les Espagnols les soldats les plus lestes et les plus braves, les amal- ^ma avec ses compagnies, ce qui forma quinze mille bommes environ : il leur annonça qu'on se mettrait {|i route le soir même. Henri et les nobles castillans

tp sentirent transportés d'ardeur en le voyant dispo- |Br de sang-froid une entreprise aussi audacieuse ; fiâr il s'agissait de fondre sur un ennemi trois fois plus art. Don Fuente-Mayor, le brave défenseur de Coroue, venait de joindre le camp, accompagné du rand-maître de Saint-Jacques et du comte de la Niéla , gouverneur d'Anjudar; ils demandèrent à marier en tête des premières divisions. Henri déclara , evaiit les barons castillans, qu'il voulait servir en ualité de volontaire sous les ordres de Bertrand. Duguesclin partit le soir, le 9 ouïe 10 mars: il s'enigea dans les montagnes qui se prolongent jusqu'à Dlède; son armée dut passer la Guadiana à Alcoléa, I; gagner la plaine de Ciudad-Réal ; puis elle gravit Aliuodavar, qui est une arête de la Sierra-Morèna. ^ trajets'exécuta en trois nuits et deux jours. Comme gens marchaient par une obscurité très-profonde, allumèrent quantité de feux sur la crête des monts,

'i5a BEHTRA.ND DUGUE8GL1V.

afin de ne pas tomber dans les précipices (i). soldats de garde au sommet de la tour de Monti< gnalèrent l'approche de ces feux; le gouvemei mit aux créneaux ^ et distingua parfaitement c< gnaux embrasés, qui semblaient se mouvoir : il s pressa d'en instruire don Pèdre, qui, établi au du vallon , ne pouvait les apercevoir. Le roi raî Garcias Moran, en disant que vraisemblablemen tait l'annonce de la venue d'une division que id< don Pedro Moniz : on l'attendait depuis longtei Il ne s'imaginait pas que l'armée de don Henri cupée devant Tolède, put songer à quitter le t pour venir l'assaillir : au reste, en raison de la des villageois, le prince castillan manquait de seignements précis sur le compte de don Henri, i l'alerte donnée par le gouverneur de Montiel i point de suite : le roi et les chefs s'abandonne au sommeil sans la moindre inquiétude; ils en fu bientôt arrachés.

Duguesclin, ayant resserré ses divisions, déboi par Santa-Cruz le i4 mars au matin, un merci à la pointe du jour: aucun poste avancé ne défei les approches du camp; rien ne protégeait les fl et les extrémités de cette immense ligne: les quar des juifs en formaient la tête. Bertrand les enlev peu d'instants; car les juifs, novices dans le m des armes, ne se conduisirent guère mieux qu< Andalons de don Tello à la bataille de Navarett< Duguesclin avait ordonné de ne pas s'embarrass<

(i) Ayala, chap. yi, p. 548.

(a) Ayala, Froissard, liv. i, pag. 569.

BERTRAND BUGUKSCLIir. ^^53

prisonniers , et de n'accorder de quartier à personne. Don Pèdre, surpris comme les autres, entendit pousser le redoutable cri de DuguescUnl il maudit le destin qui attachait à ses pas cet odieux étranger. Sautant sur un cheval tigré, présent du sultan de Grenade, il courut planter sa bannière au milieu de la plaine pour qu'on s y ralliât, et, à la tête de deux divisions déjà rassemblées, s'avança fièrement au-devant dès Français. Le choc fut terrible : le roi donnait les preuves de la plus éclatante valeur. Pendant la mêlée un étendard semblable au sien frappe les yeux de don Pèdre : ce ne peut être que celui de son compétiteur. En effet Henri, animé par l'exemple de Bertrand, se dirigeait vers le point où flottait l'étendard de Castille : les deux frères se précipitent; ils vont se joindre; mais la foule des combattants les éloigne l'un de Tautre. Voyant les Espagnols occupés à lutter dans la plaine contre la division de don Henri et de le Bègue de Yillaines, Duguesclin prend avec lui les arbalétriers, jl^ coule dans le camp de don Pèdre, et met le feu aux tentes. Le Bègue de Villaines, apercevant cet incendie du point où il combat, en fait remarquer la flamme à ses gens d'armes afin d'exciter leur ardeur, fond subitement sur le quartier portugais, et s'en empare. L'ennemi, éperdu, se précipite dans la vallée, qui en peu de temps offre le spectacle le plus affreux. Les Castillans, attachés à la fortune de don Pèdre par la crainte seule, jettent leurs armes, et se rendent prisonniers; au même instant ils se voient foulés aux pieds des chevaux par les Africains, qui fuyaient devant Duguesclin. Ce général achevait de décider de

254 BÉRTBÂWD DUGUESCLIir.

Faction par une troisième charge , exécutée à la tête des Français et des Bretons. La ligne étant ronipue, les quartiers furent successivement emportés : bientôt la confusion fut à son comble; dans cet effroi universel, nul ne défendait ses jours; les chefs et les soldats, frappés d'une terreur panique, couraient à une perte assurée.

Au milieu de cette déroute effroyable, don Pèdre seul conserva quelque présence d'esprit : il venait de rallier six mille hommes environ. Ce corps, établi au centre de la plaine, présentait un point de réunion vers lequel les fuyards se dirigeaient de toutes parts, et pouvait devenir assez formidable pour engager le combat une seconde fois. Duguesclin le comprit ainsi : laissant Thibaut du Pont poursuivre les Africains, il forma ses divisions, s'avança de front et en colonne d'attaque contre don Pèdre, dont la position devint encore plus critique par une circonstance fortuite. Don Gonzales deMexia, gouverneur de Villanueva, sortit de cette place, voisine deMontiel, et vint prendre en flanc les Portugais; cette diversion, opérée par un assez fort détachement, favorisa d'une manière très-heureuse les mouvements de Duguesclin.

Don Pèdre ne put jamais communiquer aux siens la passion qui l'animait; la frayeur s'empara d'eux lorsqu'ils virent approcher les Français. Craignant de tomber au pouvoir de l'ennemi s'il s'enfonçait dans la mêlée, le roi abandonna ces hommes terrifiés, et, suivi d'une centaine de cavaliers déterminés, il franchit rapidement un ruisseau qui coupait le terrain. Mais le Bègue de Villaines, très-rapproché de lai,

BERTRAND DUGUESCLIK.

levina son intention; il se détacha avec un gros de is d*armes , et le poursuivit sans relâche, le serrant si près que l'écume de son cheval volait sur la irasse du prince : ce dernier, en stimulant son cour- ||ier, gagnait du chemin. Le banneret français le suiit toujours de Foeil, quoique enveloppé d'un tour- |31ou de poussière, et arriva quelques instants après fugitif devant la tour de Montiel, dont il vit lever pont. Certain que le roi était renfermé dans la :eresse, le Bègue de Villaines réunit autour de lui troupes qui se trouvaient à peu de distance y les iosta devant la porte en les mettant sous la commanfement de son fils , ordonnant de ne laisser sortir ^rsonnedela citadelle : en même temps il dépécha iQ de ses écuyers vers Duguesclin, pour le prévenir fa'on tenait don Pèdre bloqué dans Montiel. Â cette noavelle, Bertrand, qui continuait à pousser devant lai les Africains, rallia les quatre divisions composant l'armée, et accourut investir Montiel de toutes parts; chose très-praticable, vu la formecirculairedelaplace.

A l'exemple des généraux romains, dont il étudiait lans cesse les principes, le vainqueur de Cocherel transforma ses soldats en pionniers, et s'en servit pour élever un mur parallèle à la ligne que décrivaient les remparts de Monliel : il n'y laissa qu'une seule issue, dont la garde fut confiée à le Bègue de Villaines. Ces murailles, faites de terre et de bois, s'achevèrent comme par enchantement : Bertrand y adossa ses quartiers, en déclarant qu'il ne bougerait point de sa position tant que la forteresse ne serait pas tombée en soii pouvoir.

l56 BERTRAND DCGUESCLIir.

Cependant la résolution de ne rien négliger pour s'assurer un triomphe définitif n'empêcha point Duguesclin d écouter la voix de Thumanité. 11 assembla dans la tente de Henri les chefs et les barons castillans, et en leur présence il dit au comte de Transtamarre : « Don Pèdre, repoussé par ses sujets , est assez puni : que votre générosité prouve que vous êtes plus digne de régner que lui; accordez à votre frère des conditions honorables, et la liberté de se retirer dans quelque royaume voisin, après qu'il aura abdiqué en votre faveur une couronne qu*il ne peut plus porter. » Henri et les membres du conseil applaudirent à ces propositions : on dépécha vers Monticl un écuyer, pour instruire don Pèdre des intentions de son vainqueur. On préjugeait mal de soi caractère en espérant qu'il se prêterait à de semblables arrangements : le despote refusa de paraître aux créneaux; et, voulant donner le change aux assiégeants, il chargea le gouverneur de faire la réponse Garcias Moran, placé dans l'angle d'un bastion, clitij Kergouët, chargé du message : ce On se trompe; doi Pèdre n'est point entré dans Montiel , j'ignore même le lieu de sa retraite. » Cette réponse causa un étosnement universel ; l'armée commençait même à mu^ murer de ce qu'on l'avait privée d'un riche butiiii II en l'arrachant subitement du champ de bataille poorj la conduire devant une place dont la prise n'oJ aucun avantage. Afin de calmer cette sorte d'agil tion , le Bègue de Vil laines fit, en présence des troupes] la déclaration suivante : « Je jure sur l'honneur avoir] vu de mes yeux les ponts-levis de Montiel se lever

don Pèdre : je pense que cinq à six jours suffiront pour la soumettre. » Bertrand n'avait pas besoin d'une assurance si positive : toujours opiniâtre dans ses ré* solutions, il annonça que Taraiée n'abandonnerait le siège que lorsqu'elle aurait en sa puissance le roi de Castilie ^ mort ou vif«

La forteresse de Montiel, bâtie sur un rocher, pou* vait résister aux assauts les plus vigoureux, mais elle manquait de vivres. Le gouverneur en avait averti le roi en le recevant dans ses murs; aussi ne voulut-il laisser entrer que douze personnes, parmi lesquelles Hi comptait don Fernand de Castro, Rodriguez de Sanabria, Diego Gonzalesd'Oviedo, favori du prince, m Anglais appelé Raoul d'£lme,et un Breton nommé [acques Rolland. Pierre, se voyant donc réduit à nourir de faim s'il ne voulait être pris, résolut de MTofiter des ombres de la nuit pour tenter une évaion ; d'ailleurs une particularité singulière lui rendait Klieux le séjour de Montiel. Superstitieux autant que iruel, ce prince avait consulté, six ans auparavant, es devins : on sait qu'à cette époque, par imitation les temps anciens , on recevait comme des oracles les Qoindres paroles de ces magiciens. Les nécromaniens espagnols lui répondirent énigmatiquemcnt : Méfiez-vous de la maison des étoiles y vous y trou-- ^rez la mort (i). » Cette prédiction sinistre avait rappé ses esprits : or, la forteresse de Montiel s'ap- ^lait la Tour des étoiles. Elle tirait ce nom ( inscrit f*aiileurs au-dessus du portail) de sa prodigieuse élé*

(z) Cascales, Hist. de Murcie, p. 3a7. — Ayala, notes. T. II. 17

^58 BEATRAND DirGUKSCtlBr.

vatiori , car la sommité des créneaux semblait toucher le firmament.

Afin de préparer sa fuite, don Pèdre envoya le» plus déterminés de ses gens pratiquer une ouverture dans la muraille construite par les assiégeants, chose facile, car elle ne se composait que de terre et de planches; il leur recommanda de ne travailler qa*à l'opposé de la partie laissée libre par les Français. Le sort le servit admirablement, car la brèche fut achevée sans que les soldats de Bertrand s'en aperçussent.

Ces préliminaires achevés , le lendemain, a3 man, neuf jours après le combat de Montiel, don Pèdre descend de la tour pendant une nuit fort obscure^ il suit un sentier très-étroit; Fernand de Castro, k Breton J;icques ilolland, Raoul d*£lme rAnglais, <t deux Espagnols, raccompagnent. Chacun nièneaoB cheval par la bride; TAiiglais Raoul d'£lme marchi le premier, le roi vient ensuite. Mais à peine ont«ilf touché le mur, que les soldats de garde les aperçoivent ; et l'un d'eux court avertir le Bègue de Villainess ce dernier arrive sans bruit, et le hasard lui Hécoun* l'ouverture, dont personnejusqu'alors ne soupçonnait Texistence. Ne doutant point que ces hommes n'euf^ sent l'intention d(^ sortir par cette issue , il se postei l'entrée, appuyé par quelques chevaliers. A peine dispositions venaient-elles d'être prises, qu'oq enU des pas précipités : c'est don Pèdre, qui, joyeux d*!^ voii* parcouru un long trajet sans mauvaise renconi s'avance rapid(Mn(*nt ; d/jà il se croit hors de celt0J fatale enceinte, déjà il se promet de susciter denoo-j

Veau* dangers à son odieux vaîncjueuir. Le premier de sa troupes'élance devant remboiichuredelabrèche, le Bègue l'arrête : c'est Raoul d'Elme, qui le repousse rudement et franchit le passage. Don Pèdre, voulant suivre celui qui le précède, se présente hardiment; Yillaines le saisit au corps (i) : le prince cherche à se dégager des bras vigoureux qui le retiennent, ses efforts sont impuissants; tirant alors de sa ceinture un large poignard , il va en frapper son ennemi , lors» que le capitaine français, apercevant le brillant de la lame malgré l'obscurité , détourne le fer (a). Sur ces entrefaites, surviennent quantité de chevaliers, qui aident le Bègue à retenir son prisonnier. Durant cette lutte, assez longue , Villaines avait reconnu le toi de Castille à son extrême ressemblance avec don

Pendant qu'on l'emmenait, don Pèdre essaya inur ; tilement de corrompre le Bègue de Villaines , en lui t ofFrant une partie des trésors que sa prudence avait su dérober à toutes les recherches. « Si j'acceptais '"Vos offres, lui répondit le capitaine , je commettrais une lâcheté qui couvrirait de honte moi et les miens. Du moins, reprit le prince au désespoir, ne me livrez pas k mon frère : il me tuerait. — Bannissez toute riraîfiteàcet égard, Henri est trop généreux ; d'ailleurs, uguesclin, les bannerets, et moi le premier, avons oln de vous ménager un sort proportionné au rang ue vous occupiez. » Ces paroles ne rassurèrent point

(i) Froissard. — Arthur Collins, Life of the Blach Prince. (i) Mesnard, Mémoires sur Duguesclio.

260 BERTRAND DUGUESCLIK.

don Pèdre : cet homme si terrible se mit à fou larmes.

Au moment où le Bègue cherchait à calmer de son captif, le vicomte de Rouergiie parut , tendit s'emparer de la personne de don Pèdre ; valier breton, indiû[né, déclara qu'il ne le livrera don Henri ou à Duguesclin. L'altercation de violente, que les deux bannerets mirent i'ép main. I^ roi de Castille songeait déjà à profi cette querelle pour s'évader ; mais le Bègue nantson intention, le retint fortement par la j quelques autres officiers le joignirent alors , et r sèrent l'injuste comte de Rouergue. Tout ceci sait dans les quartiers de la division command le Bègue de Yillaines; mais la tente de ce ba était encore fort éloignée : on fit entrer le roi cinq autres personnes dans celle d'Alain de la saye (1). Chacun s'empressa de prodiguer au les égards que sa position réclamait.

Don Pèdre, assis dans un coin de la tente, s donnait aux plus amères réflexions; il en fut ti le mouvement qu'occasioimait l'arrivée de Tr marre. Ce prince, averti de la capture de son accourait plein de joie, suivi d'une foule de i lans. Don Henri entre, cherche des yeux son i ennemi; il l'aperçoit, et ne le reconnaît pas, c deux princes ne s'étaient pas vus depuis dix ai; Espagnol le lui montre du doigt, en disant :<c T le voilà le meurtrier de toute votre famille, même instant^ don Pèdre se lève, transportée

(i) Froissard, 11 v. i.

BSRTRAITD BUGUBSCLIir» :i6f

reur : « Oui, c'est moi, dit-il fortement (i); c'est moi. » Plus prompt que la foudre, et qvioique privé d'armes, il se précipite sur son frère : alors, à la lueur des flambeaux, s'engage une lutte si horrible, que les spectateurs en restent glacés d'effroi. Attachés l'un à l'autre, les deux rivaux chancellent, tombent, et font retentir la terre de leur chute. Henri, ayant pu tirer sa dague, allait en percer don Pèdre; ce dernier, plus vigoureux, la lui arrache, et parvient à se mettre sur son adversaire : il va l'immoler, lorsqu'un valet du comte de Transtamarre , nommé Ferez Andreda, s'élance au milieu des deux combattants, en prononçant ces paroles remarquables par leur naturel : « Je ne veux faire ni défaire un roi de Castille, mais je veux secourir mon maître (2); » et, prenant la jambe de don Pèdre , il le renverse fortement. Alors Henri , profitant de cette heureuse circonstance, ressaisit la dague, et la plonge tout entièrg dans le flanc de son frère.

Aucun Espagnol ne songeait, dans ce moment solennel, à prendre la défense de don Pèdre, le petitfils de tant de rois : deux étrangers, l'Anglais Raoul d'Elme et le Breton Rolland, mirent l'épée à la main pour remplir ce devoir; mais ils payèrent de la vie ce généreux dévouement.

Duguesclin (3) n'assistait point à cette affreuse scène,

(i) Yo so , yo so. (Ayala , page 556.)

(a) « Yo no pongo, ni quito rey in Castilla, mas ayudo à mi senor. (Cascales, Hisl. de Murcie, page lai.)

(3) Ayala raconte, ainsi que nous "venons de le rapporter, le fait matériel de la mort du roi ; mais il ne 8*accorde pas avec nous sur hi »nanière dont ce trépas fut amené. Selon lui, don Pcdre fit sortir de

a6a 9KRTR\ND DUGUESGLIir.

ses quartiers étant fort éloignés du lieu où elle passait; il n'arriva qu'au moment où (les Castillan^ de la suite de don Henri mutilaient sans pitié le corp$ de don Pèdre. Le tronc, renfermé dans un sac, fut suspendu aux créneaux de Montiel; on envoya la tête à Séville; mais les habitants la jetèrent dans le Guadalcpiivir, dont les flots avaient bien souvent roulé les têtes des victimes tombées sous les coups de d prince odieux. Ainsi finit, le a3 mars iSôg (i), k

MoDtîel Rodriguez Sanabria , en le chargeant de proposer à Dagmif clin des sommes considérables, pour rengager à favoriser sa fuitl.- Sanabria trahît son maître, et complota sa perte avec Duguesclinel Henri. Il rentra dans Montiel , annonça à don Pèdre que ie génértl français consentait à le servir. Sur cette assurance » le roi se rtndk dans la tente de Bertrand; le Breton le livra à Transtamarre , qui I19 donna la mort. Nous devons faire observer que Ayala, prisonnier à Londres depuis la bataille de Navarettc, n'était point sur les lieu. Mariana, plus passionné, renchérit sur ce récit, et assure, en mettadl néanmoins le mot on dit (dizcn), que Dugiiesclin prit la jambe de do| Pèdre. Nous n'essayerons pas de démontrer qu'une pareille condailç ne s'accordait point avec la générosité bien reconnue de DuguesdÎDf générosité qui ne se démentit dans aucune circonstance.

Nous ferons observer seulement que Ferreras et Mariana éeri« valent à une époque où la rivalité de la France et de l'Espagne était dans toute sa vivacité : certainement ils n'auront fait aucune difficulté de mettre sur le compte d'un Français une action odieuse. Aa reste, Cascales, écrivain très-exact, Luys Marmol , don Jayme d| Bleda, Garibay, racontent la catastrophe sans y mêler Diiguesclin; ils ne le nomment seulement pas. Froissard rapporte ce fait de ma* nicre à faire croire que Bertrand n'était point présent à cette scèae; et assurément, si la moindre circonstance défavorable à l'honneur du héro.? breton eut existé, Froissard se fut empressé de la mettre en évidence, car il ne laissait échapper aucune occasion de dénigrer les

Français.

(i) La date de la mort de don Pèdre a été le sujet d'une contro- \crse entre tous les chronologistes. ^Nons avons adopté la version

BERTRÀifo j^uctJESGUif; aS3

rage de trente-quatre aus^ ce tyran plus sanguinaire que Néron et Domitien.

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