LIVRE IX
Duguesclin, nommé connétable, sauve le royaume d'une inyasion.
Henri de Transtamarre redoutait le départ de Puguesclin ; il le supplia de rester encore en Çspagne, pour consolider son ouvrage : Bertrand y consentit. Tolède at plusieurs autres villes, qui tenaient encore pour le parti de don Pèdre, se soumirent; mais la conquête îç Soria ne fut pas aussi aisée. Le général français létacha dans la Rioca un corps de troupes aux orîres de son frère Guillaume et d'Alain de Beaumont : ces deux chefs occupèrent sans difficulté le plat pays , et bloquèrent Soria, capitale de cette province; la ville se défendit vigoureusement: Guillaume Duguesclîn, ayant voulu tenter Tescalade, fut tué sur les remparts. Informé de la mort de son frère , Bertrand
ë'àyala, parce qu'elle s'appuie, selon nous, sur des faits matériels : h bataille de Navarette se livra à la fin de iSôj; après sa défaite, Benri passa en France; il y resta deux mois, rentra en Espagne au commencement de mai i368, et entreprit le siège de Tolède le i5 juillet. l\ est certain, et Ayala l'assure, que cette place était assiégée depuis neuf mois lorsque le combat de Montiel eut lieu : ce ne pouvait donc être que dans le mois de mars de Tannée i36g, et non dans celui de i368, malgré ce qu'en disent les savants auteurs de l'Art de vérifier les dates, dont l'opinion est d'ailleurs combattue victorieusement par M. Buchon, dans son édition de Frois9ard.
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uccoiinit de Burgos, et prit des mesures qui annonraient la ferme résolution de ne se retirer que lorsque la place serait conquise. Les habitants, cfFrayés de ropiuiàlreté des assiégeants, contraignirent le gouverneur, Diego de lu Roncal, de capituler. Dugues* clin, pour reconnaître les services rendus dans celte circonstance par Alain de Beaumont, lui donna h seigneurie d'Anneville, ancien fief de Guillaume son frère, pour la posséder sa vie durant : les lettres de donation sont du lo avril i36f) (fin de Tannée).
Bertrand séjourna deux mois à Sorîa, capitale dn comté dont Henri Tavait doté Tannée précédente. Calàhorra et Osma tenaient encore : la première ouvrit ses portes au bout (Tun mois; la seconde, située dans le même canton qtie Navarette, nécessita plusieurs assauts. Tandis que le héros rangeait toute la Castille sous la domination de don Henri, ce prince s'occupait de son côté à le récompenser dignement de ses services, sans oublier ses compagnons d armes. Le roi ratifia, le 4 n^ai 1369, la concession du duché de Molina, faite Tannée précédente en faveur de Doguesclin, que les événements politiques avaient enh péciié d'entrer en jouissance de ce riche apanage: il donna la seigneurie de Ribadeo à le Bègue de Vîllaines, qui épousa une femme de la maison de Gusman; Olivier de Mauny reçut la terre d'Agrida, Eustache de la Houssa} e celle (TAguilar del Campe, et Thibaut du Pont celle de Villalpan (i). Don Henri paya égalementia rançon deLopezAyala,Thistorien,
(i) Mariana et Ferreras.
BERTRAND DUGUESCLIN» l65
qii gémissait en Angleterre dans une dure captivité , et le nomma chancelier de la couronne.
Duguesclin vint joindre Henri dans Séville (mois de décembre 1370). Le surlendemain il reçut la visite du comte de Roqtiebertin , envoyé par le roi d'Aragon. Le monarque espagnol, regardant le vainqueur de Montiel comme l'arbitre des rois, le priait de l'aidera soumettre la Sardaigne, promettant de lui céder la moitié de cette conquête. Cette proposition aurait pu toucher un guerrier jaloux de se signaler à tout prix ; mais les prétentions de l'Aragonais ne reposaient qtie sur des considérations dépourvues d'équité. Il s'agissait de dépouiller de leur héritage deux jeunes orphelins : Duguesclin déclara énergiquement qu'il ne tremperait en aucune manière dans un complot aussi inique.
Voulant se venger de ces nobles refus, le roi d'Aragon investit la ville de Molina, située près de ses frontières : Garcîas de Vera, gouverneur de la place , capitula lâchement, et reçut garnison aragoriaise. Duguesclin , indigné de se voir enlever son duché , porta ses plaintes à don Henri, qui, partageant son ressentiment, envoya sommer Pierre HI de restituer Molina. Le roi répondit que ses droits sur cette principauté lui paraissaient plus légitimes que ceux du guerrier breton, mais qu'il l'abandonnerait volontiers si Bertrand consentait à le seconder dans son expédition de Sardaigne. Duguesclin repoussa cette nouvelle proposition, en annonçant qu'il allait faire un appel aux enfants de l'Armorique, et qu'aidé de ses compatriotes il saurait bien rentrer en possession de
a66 BERTRAND DUGUESGLIlf.
Molina. Henri, outré de la mauvaise foi de TAragOv nais, se préparait à soutenir Bertrand dans ses justfif' prétentions; de vastes préparatifs de guerre se faisaient déjà en Castille : on allait voir deux puissants soUv verain3 s'armer pour la querelle d'un simple chevi* lier. Des envoyés de Charles V arrivèrent sur ces eçf trefaites : ce prince réclamait instamment les servLcM de Duguesclin contre TAngleterre, qui menaçait "derechef la monarchie française. On conçoit que toutl' considération disparut devant l'obligation de secourir son roi : Bertrand abandoima la défense de ses pror près intérêts, et au bout de quelques jours il reprit^! le chemin des Pyrénées, suivi de mille cinq cenH^' vieux soldats. Avant de quitter Henri II , il eut soin df ■ contracter, au nom de Charles V, une ligue offensifs d'après laquelle le roi de Castille s'engageait à fournir au roi de France les secours d'hommes que Ton réclamerait de lui : nous verrons dans la suite quel zèle le monarque espagnol mit à tenir ses engagements. Ainsi Duguesclin (i) sut non-seulemeut ménager à son pays un fidèle allié, il emporta encore d'Espagne la gloire d'avoir placé sur le trône des Alphonse un prince qui devint le chef d'une des plus
(i) Ce ne fut qu'en 1874 que le roi d'Aragon, forcé de conclarak paix, rendit, le 10 mai, le duclié de Molina. Henri rentra en pOMMsion de cette seigneurie au nom de Bertrand, qui la vendit nu roi de Castille, en 1878, pour la somme de iao,ooo florins. Les Mémoires sur Duguesclin et les auteurs des différentes Vies du héros breton ne parlent aucunement des démêlés de Bertrand avec le roi d'Aragon pour le duché de Molina. Nous avons puisé ces détails dans les historiens espagnols Ortis, Zurita, et surtout Ferreras , tome V , îii-4** • liv. viix.
BERTBAAiD BUGUESOLIK. 167
Ibifttres dynasties de la chrétienté. Charles-Quint, né le la dernière héritière de Henri, se trouvait donc ledevable d'une partie de sa puissance à la valeur d'un paladin français.
: Bertrand repassa les monts vers le milieu de 1370, m moment où la fortune des Valois courait risque ieft'abimer devant celle desPlantagenets : Tépée seule de Duguesclin paraissait capable de rétablir Téquilibre. Déjà la patrie était redevable k ce grand capitaine de la disparition des compagnies blanches; aervice inappréciable, car le départ des malandrins |Miuit à Charles V de cicatriser bien des plaies. Ce |rÎDce, dont le corps débile renfermait une âme forte, |irofita de ces deux années de calme pour réparer les maux causés par le règne de son père; ses sages fliesures redonnèrent delà vie au commerce, dont les progrès furent arrêtés par les guerres d'Edouard III : il encouragea particulièrement la culture de la vigne, à laquelle aucun autre pays de l'Europe ne se livrait avec autant de succès. La France commençait à changer de face. Charles V parvint en peu de temps àse composer un trésor de plusieurs millions de livres. Beureux d'avoir inspiré à la nation une certaine confiance, d'avoir réveillé son ardeur martiale, amortie par des revers successifs, le monarque conçut le projet d'arrêter l'accroissement prodigieux de l'An- Slleterre : rempli de cette idée, il mit un empressement extrême à profiter d'une circonstance favorable jui se présentait, pour frapper des coups assurés.
La victoire de Navarette, célébrée dans Londres ïvec tant de pompe , fut le terme des prospérités d'É-
368 BRRTRAirO DUGUESCtlK.
doiiard III. Nous avons vu que le prince Noir avait enrôle sous ses bannières la moitié de ces grandei compagnies dont Dugiiesclin venait de délivrer la France : ces troupes exigeaient une extrême exactitude dans le payement de lenr solde; aussi le prince de Galles fiit-il obligé d'emprunter de fortes sommes pour subvenir aux premiers frais, ne doutant |« pas que le roi de Castilie, rétabli sur le trône par ses bons offices, ne s'empressât de le rembourser de ses avances; mais Tindigne don Pèdre le trompa de la manière la plus lâche. Le jeune Edouard se vit forcé de recourir a des expédients fâcheux pour acquitter ses propres engagements : on mit un impôt extraordinaire sur les domaines seigneuriaux de la Guiennei de la Gascogne, sans se laisser arrêter par le souvenir des services que les nombreux vassaux de ces provinces avaient rendus aux Plantagenels* A la première : notification du décret relatif à l'impôt territorial , lei barons déclarèrent énergiquement qu'ils s'opposeraient à la perception de cette taxe.
Charles V, attentif au moindre événement, dépécha vers les seigneurs aquitains , réunis auprès de Blaye, des hommes dévoués, qui firent naître dans celle assemblée l'idée de secouer le joug de TAngleterre. Ces émissaires remplirent si efficacement les j vues de leur maître, que les barons prirent la réso- : lution hardie d'aller à Paris pour se plaindre au rot des vexations du prince Noir, en appelant au monarque français, seigneur stizerain de la Guienne. Cette députalion se composait des comtes d'Armagnac, de Cominges, de Périgord et d'Albret : ce dernier
BERTAAND DUGUESGLIN. 269
passait pour le plus puissant feudataire de TAquitaine. Charles V accueillit les barons de la manière la plus distinguée. Désirant gagner du temps, il ordonna que la cour des pairs examinât Taffaire. Dans cet intervalle, le monarque ne négligea rien pour s'attacher le comte d'Albret ; il lui fit épouser Isabelle de Bourbon, sœur de la reine : cette alliance flatta singidièrement Tamour-propre des habitau ts de la Gascogne ; elle prépara les esprits au changement de domination que Charles V méditait. D'un autre côté, l'union du comte d'Albret avec une fille de France causa un mortel déplaisir au jeune Edouard, qui mit encore moins de ménagements dans sa conduite envers les leudesaquitains. Ceux-ci, aigris au dernier degré, pressèrent la décision de Charles V. Le suzerain avait affecté de ne mettreaucune précipitation dans l'examen de cette question; il finit par citer le prince Noir devant la cour des pairs : une mesure aussi vigoureuse annonçait mieux que le gain d'une bataille la prépondérance qu'exerçait la maison de Valois. Jean de Chapponel et Renaud Pelaud, le premier chambellan, et le second greffier de la cour des pairs, allèrent signifier dans Bordeaux cette sommation au vice-roi. Le vainqueur de Poitiers ne put en entendre la lecr ture sans émotion : a Oui, j'irai à Paris, puisque j'y : suis mandé, dit-il en regardant les deux Français d'un ^ air sévère, mais ce sera le bassinet en tête, et accom- ^ pagné de soixante mille hommes. » Ces sortes de rae- Ç naces s'exécutent rarement; le prince de Galles con- . gédia les envoyés, en leur prodiguant les égards dus k à des gens revêtus d'un caractère public. Le lende-
H'JO BERTAAICD DUGUBSCLIIT.
main il eut la faiblesse de changer de manière d*&gir ! on courut, par ses ordres, après eux, sous prétexté qu'ils avaient volé un cheval au maître d'une hôtels lerie ; subterfuge pitoyable et dénué de vraisemblance. On renferma Chapponel et Belaud dans le château d'Agen. Celte violation du droit des gens parut aux yeux des barons aquitains une preuve de Timpossi^ bililé de se réconcilier avec le prince Noir; ils résô^ lurent dès ce moment de recourir k la force désarma' pour secouer un joug insupportable. A Tépoque dé^ signée, un soulèvement universel éclata en Guiennfe Aymeri de Rochechouart, sire de Mortemart, donna le signal en s'emparant du château de Lusignan;il arracha de la grosse tour la-bannière d'Angleterre^ et la remplaça par l'étendard de France (i).
Tandis que la Guienne, le Poitou, le Périgord et la Gascogne s'insurgeaient, le Pouthîeu, ainsi que la | portion de la Picardie cédée par le traité deBretigny', chassait les garnisons anglaises, et rentrait sous la do-" mination des Valois. Edouard III, accoutumé depuis vingt-cinq ans à commander d'une manière absolue dans la majeure partie de l'ancienne Gaule, regardait cette suprématie comme infaillible; aussi crut-ii pouvoir d'un seul mot arrêter l'insurrection , et réprimer l'audace des barons de l'Aquitaine. Il répondit aux réclamations des grands vassaux du Poitou et de la Guienne par une espèce de manifeste dont les termes décelaient son dépit. Plantagenet annonçait que le roi de France devait les obliger lui-même à se re*
(i) Histoire du Poitou, par Dumolard, tome II.
BËRTRÂKD DUÔtJESCLIN. " 171
mettre sous Tobéissance du prince de Galles : « Je saurai bien Ty contraindre,» disait-il dans ce factum. Edouard III se faisait étrangement illusion.
Charles V vit paraître sans étonnement ce singulier manifeste, et le regarda comme l'annonce d'une rupture prochaine. Dans cette persuasion, il voulut du moins se donner le plaisir de braver ses deux formidables ennemis. Dérogeant à Tusage d'envoyer la déclaration de guerre par un chevalier à bannière, il en chargea un valet de ses écuries. Cet homme arriva à Londres, et se présenta au palais du roi, s'anuonçant comme porteur d'un message de Charles V, Edouard, étonné d'abord de l'apparition d'un tel ambassadeur, sentit bientôt qu'on voulait lui faire insulte; il y opposa la majesté d'un puissant monarque, et reçut l'envoyé sur son trône, entouré des principaux dignitaires de la couronne. Le palefrenier se prosterna, et lui remit la déclaration de guerre, revêtue du grand sceau de France. Le roi d'Angle-» terre la prit de ses mains avec dignité : « Tu as bien rempli ta mission, dit-il au valet; tu peux te retirer librement et sans crainte (i). » Le malheureux se croyait destiné à payer de sa tête un pareil outrage; il remercia le ciel de pouvoir quitter Londres sain et sauf (2).
Edouard III, jugeant la France incapable de se relever des pertes successives qu'elle avait essuyées, ne s'était pas mis en mesure de repousser une attaque fortuite. Ses généraux ne purent empêcher la réduc-
(i) Tous les historiens d'Angleterre.
(2) Froissard , livre i^^pageaSi.
27» BERTRAND DUGUESCLIlf.
tion d'Abbevillc et de tout le Ponthteu; mais Téton-
neinentdxdoiiard augmenta bien (lavantagelorsqii'on lui apprit que le détroit de la Manche se couvrait de vaisseaux français. Cette flotte ennemie j venue comme par enchantement^ débarqua quinze mille hommes qtiise répandirent sur les cotes méridionales de TAnglcterre, dévastèrent le pays, surprirent Portsraoulh| et le iivèrent aux flammes : c'était la seconde fois, depuis cinquante ans, que les Français brûlaient cette ville , une des pi us opulentes du royaume ( i ). Le prince Noir, qui annonçait sa prochaine arrivée à Paris escorté par soixante mille hommes, ne pouvait tenir la campagne; la maladie de langueur, apportée d'Espagne, le consumait depuis deux ans. Les ducs d'Anjou et de Berri, unis aux seigneurs aquitains, volaient de succès en succès. Le vieux Edouard retrouva pour un moment cette activité qui l'avait rendu jadis si redoutable; il fit un appel à ses sujets, et la nation anglaise, de tout temps remarquable par son patriotismi% y répondit avec transport. Les classes féodales, le clergé, la bourgeoisie, rivalisèrent d'ardeur poiu* la défense de TÉtat. Le parlement vota les som* mes demandées; deux flottes considérables sortirent en peu de temps des chantiers : on les destinait i
(t) Nos rois avaient roiitume dVnvoyor chaque année aux prioci* paux ftoijveraîiis de riCurope un présent de vin , provenant de lenB domaines parliciilicrs. Charles V ne voulut pass*écarler de ceUe coutume, (|uoir|ue la guerre fût d(*(laréc : son érhanson arriva à Loodrcs prcsiiue en incine leiiips que la flotte française brûlait Portimoutli, et olTrit le présent de son mailre. Edouard le refusa scellement : « Je ne Taeccpte point, et pour certaines raisons. • (Rymmcfi Washingham.)
BERTRAND DUGUESCLIW. ^'J^
balayer le détroit de la Manche, et à porter deux armées sur le continent, l'une en Guienne, l'autre à Calais. Dans le même instant Edouard III accordait la paix au roi d'Ecosse, et obtenait du duc deBretagne l'entrée de ses ports, en exécution d'un traité secret. Au bout de trois mois Edouard se mit en état de porter la guerre au sein des possessions de son agresseur. Sachant que Charles V venait de prononcer la confiscation de la Guienne, il reprit le vain titre de roi de France, abandonné depuis dix ans. Les dispositions rapides de l'Angleterre prouvèrent à Charles V qu'il s'était trompé sur le compte d'Edouard et de sa nation : il avait cru l'un trop affaibli par l'âge ou par la mollesse, l'autre trop mécontente de son souverain pour consentir à venger ses injures. Il s'agissait donc de dissiper un orage qu'on avait provoqué trop imprudemment : c'est alors que tous les vœux se tournèrent vers Duguesclin. La chrétienté retentissait du bruit de ses exploits; la renommée publiait la victoire de Montiel, en y mêlant le merveilleux. Charles V, ne voyant que Bertrand capable de le défendre dans un si pressant danger, lui dépécha à différentes reprises des chevaliers pour hâter son retour. L'infatigable guerrier se mit en mesure d'obéir aussi promptement que possible; mais tandis qu'il traver- Mit l'Espagne, les événements se pressaient en deçà des Pyrénées.
Le duc de Lancastre, sorti de Calais suivi d'une armée nombreuse, dévasta la Picardie : le duc de iBourgogne tenta inutilement de l'arrêter; à peine puton fermer aux Anglais le chemin de Paris. En Guienne ,
T. It. iS
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le prince de Galles, ayant essayé sans effet de ramener les esprits, trouvait moyen néanmoins de contenir les provinces soulevées. Le comte de Pembrok, Robert KenoUes et le brave Chandos le secondaient dignement. Maîtresses des citadelles du Poitou , de hl Saintonge, du Limousin, de l'Aunis, etc., les troUpd britanniques parvinrent, autant par la force que prf les menaces, à ramener les barons de la GuienneBOû* leurs bannières. Aymeri de Rochechouart , sire di Mortemart, grand tenancier du Poitou, resta fidèhl aux intérêts de la France, ainsi que le vieux Araonl d'Ëscars, le plus puissant vassal du Limousin, le médit que le pape Innocent VI, son compatriote (i), châf^ gea en iSSq de faire bâtir les murs de la ville d'Avi» gnon (2), tels qu'on les voit encore aujourd'hui.
Ces deux barons tenaient la campagne contre Chân^ J dos ; unis à deux mille Bretons commandés paf Cl^ '^ renlouët, ils contraignirent le sénéchal du Poitou I chercher un refuge dans la capitale de cette provinCii Celui-ci, ayant obtenu à son tour du prince de Galléâ deux divisions, chassa des positions les plus importai tes le sire de Mortemart; mais il échoua devant Saint' Savin, forteresse qui soutint victorieusement plusieufi assauts. Obligé de lever le siège, Chandos partages son armée en deux colonnes, afin d'aller enveloppe^ un gros de troupes qui menaçait la ville de Poitiers } il prit de sa personne le chemin de Lussac, accofti*' pagné des principaux tenanciers poitevins, Louis
(i) Innocent VI était né à Mont, près Pompadour, dans la terra de Souveraine de Ponipadour, fomme de cet Arnoul d'Ëscars. («) Nouguier, Histoire de l'Église d'Avigaon.
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[arcourt , Guichard de Langle , le* sires de Pons , Parthenay, Geoffroi d'Argenton, Bernard de Sure. Les miliciens des sires de Mortemart , de Perusse, Icà Bretons de Carenlouêt, occupaient le pont de sftac. Chandos se disposa à forcer le passage ; mais ieu n'étant pas favorable pour combattre à cheval, bandonnason coursier, et s'avança hardiment suivi (siens, quoique sa longue robe de sénéchal le gênât rêmement. Chandos se mit en devoir de gravir le Qt, dont la courbure était fortement prononcée, dii le mode adopté dans les constructions de Cette )que. Arrivé au sommet, il s'embarrassa dans I manteau, et ne put s'empêcher de tomber. Aus* Si les Français coururent sur lui et l'entourèrent dépit des arbalétriers gallois , que le défaut d'espace péchait de se déployer; toutefois, la tête de leur onne se battit avec acharnement pour reprendre andos. Durant cette lutte, le chevalier Jacques de nt-Martin fit au sénéchal une blessure mortelle, en rappant de son épée entre l'œil gauche et le nez. j Anglais , voyant leur général couvert de sang, fuit saisis d'effroi , et mirent bas les armes. Carenët fit placer Chandos sur un brancard formé de icliers et de lances , et se hâta de battre en retraite s Saint-Savin, emmenant ses prisonniers; mais à ne les Bretons eurent-ils quitté le pont pour déicher dans la plaine, qu'ils se trouvèrent en préce d'un corps de troupes ennemies trois fois plus nbreux, commandé par Richard Ponchardon : ce nier enveloppa les Français, au milieu desquels
perçut Chandos expirant. Ce spectacle fit pousser
^'jG BERTRAND DUGUESCLIlf.
à ses nrchors des cris de rage ; ils manifestèrent Tivement rintcnlioii de venger la mort de ce chef il- Jiistre. Carenlourt , étroitement cerné, n'espérant pas écfjapper k un adversaire aussi supérieur, usa d*un expédient singulier pour sauver la vie de ses compagnons d'armes : il se rendit avec tons les siens aux chevaliers et écuyers tomhés depuis quelques imitants en son pouvoir; d'après les lois delà guerre , ces nouveaux prisonniers passaient sous la protection des premiers. En effet, les gens du sénéchal qui avaient mis has les armes au pont de f^ussac les reprirent pour défendre leurs vainqueurs contre le courroux de Ponchardon. Mais cet officier, sourd à leurs exhortations, rompant la faihie harrière qu'on lui opposait, allait assouvir sa colère; sur les P'rançais, lorsque (Iliaridos, rouvrant la paupière, arrêta son brai Le héros ennohlit ses derniers moments par ce trait de grandeur d'àme : il expira le lendemain, a janvier j 370(1).
r^es lieutenants deChandos se montrèrent d'autant pins sensibles à sa perte, qu'ils apprirent au même instant l'arrivée de Duguesclin : le chevalier breton, ayant enfin quitté l'Kspagne, amenait deux raille vieux soldats; ce nonihre se grossissait à chaque pal de tous ceux qui avaient servi sous ses ordres. QuaiH tité de nobles, dont l'ardeur paraissait engourdie, oe
{1) Notre fii(*(:lf;a i'Ati liMiioiri criiii fait semblalile : on sait quedl inille Fri'iii^'aÎH, prison iiit^rs fJ;iriH l:i Vendée, iurifiit reilevables «k h vif? ;iii nia^naniine Hoiicliainp, fini oxpira pu donnant rordre de kl c]>ar;;n('r. LfH hoininf:> ^(MtériMix se retrouvent les mêmes dans taal tcinp.H «t flan» ton» p3>^«
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purent résister à rascendant qu*exerçait le nom de Bertrand : ils abandonnèrent leurs manoirs, et accoururent se ranger autour de lui. Les ducs d'Anjou et de Berri , contraints de reculer devant le prince Noir, qui venait de rentrer en campagne , reçurent Duguesclin comme un envoyé du ciel ; les hommes d'armes découragés reprirent de la confiance sous les bannières du vainqueur de Montiel : jamais révolution ne fut plus subite. En trois semaines les affaires changèrent de face dans la Guienne : les places fortes se soumettaient à la seule approche de Duguesclin; le prince de Galles lui-même ne put résister au torrent; son étoile pâlissait devant celle du Breton. Craignant de devenir prisonnier de celui dont naguère il tenait la destinée dans ses mains, Edouard sortit précipitamment d'Angoulême pour se réfugier derrière les remparts d'une place forte ; il vit enlever sous ses yeux Agen, Moissac, Aiguillon, sans pouvoir s'y opposer; le captai du Buch, n'osant pas non plus af- ' fronter un pareil adversaire, se renferma dans Bergerac. Duguesclin, voyant les armes du duc d'Anjou dominer exclusivement dans la Guienne, vola en Limousin , où le duc de Berri ne se maintenait que trèsdifficilement. Ce prince se consumait depuis deux mois devant Limoges; la place ne put tenir contre les savantes dispositions de Bertrand, qui dirigeait lui-même les assauts avec une ardeur surprenante. L'évêque de Limoges seconda ses efforts; le prélat sut bannir l'irrésolution des bourgeois, qui finirent par se déclarer ouvertement en faveur de la France.
Satisfaitd'unsuccès aussi brillant, Duguesclinquitta
a'jS BERTRAJfD DUGUESCLIIT.
l'armée, et gagna Paris, accompagné de dii. che?a* liers : son départ montra bientôt de quelle valeur pouvait être la présence d'un homme tel que lui. Le prince de Galles, aigri par des revers consécutifs^ sui^ monta les douleurs de la maladie qui le minait; il réunit ses divisions éparses, et en forma une armée devant l<iquelle tout plia de nouveau. Le duc de Berri, privé de son habile auxiliaire, n'osa point afifronter un rival aussi terrible; il abandonna Limoges, en y laissant une garnison assez considérable, et se retin en Guienne. Edouard envahit à son tour le LîmouB sin, enleva les forteresses circon voisines, et vint mettre le siège devant la capitale de cette province, annonçant l'intention de traiter les habitants comme dei parjures. Ses soldats se montraient fort disposés à servir sa colère; ils pratiquèrent une large brèchei au travers de laquelle le prince Noir passa, traîné sur 1H1 chariot , car il ne pouvait se tenir à cheval. On frémit en lisant dans les chroniques du Limousin la horreurs commises au sac de cette ville : lesdouleun aiguës que ressentait le jeune Edouard le rendaient inhumain; on aurait cru qu'il espérait les calmera se baignant dans le sang. Il donna d'une voix éteinte le signal du carnage : les gémissements d'une popo* lation tout entière ne purent l'émouvoir; rien ne fat épargné : ni les femmes, ni les enfants ne trouverait grâce devant lui. Le sire de Yillemur, commandant la garnison française, détendit vigoureusement durant une heure entière l'eiitrée de la brèche : n'espérant aucun quartier d'un vainqueur impitoyable , il réimit cent chevaliers, s'adossa à un mur, déploya sa ban-
BERTRAND DUGUESGtISr. 979
nière^ et se battit jusqu'à la nuit. Villemuret les siens «e firent massacrer, ayant vengé leur ruine sur des milliers d'ennemis.
; La marche triomphale du prince Noir se poursuivit au travers de cadavres que l'incendie dévorait encore. Le modeste vainqueur de Maupertuis perdit en un seul jour l'éclat de ses vertus : les grande hommes vivent trop longtemps pour leur gloire.
Tandis qu'Edouard entrait dans Limoges le fer et la flamme à la main, DuguescHn arrivait à Paris au milieu des lamentations de tout un peuple. La capi^ taie se remplissait de gens de la campagne qui fuyaient la fureur des insulaires, débarqués sous le commandement de Kenolles ; ce général avait poussé son excur- 3ion jusque sous les murs de Paris (mai 1 370) ; l'effrgi l*égnait au sein de la ville. Ce fut dans ce moment 4'alarmes que l'on annonça la venue de Bertrand : ^ ce nom seul les craintes cessèrent; les habitants sortirent en foule pour contempler le héros, le sau^ yeur de l'État. On se pressait sur son passage; son {l$surance, sa physionomie rayonnante de joie, 1^ souvenir de ses hauts faits , inspiraient de la coqfi^nce smx plus timides; les cloches des églises se Ipire^t en branle; on cria même Noël! Noël ! usage pratiqué seulement en l'honneur des rois.
Puguesclin portait un justaucorps gris, et un ç^^que sans panaches; un seul écuyer composait sa suite : il n'avait adopté cette sorte de déguisement que pour mieux tromper la vigilance des Anglais, qui manifestaient l'intention de l'enlever sur la route. Cetajustement si simple contribuait à le rendre encore plus
tiSO BEATKAND OUGUKSCLIN.
extniordinnire aux yeux du peu|)le. Il parvint à Thôtel {é Saint-Paul au travers d'une foule qui semblait souIe» ver son cheval: Charles V se plara au perron, environné des princes de sa famille, pour recevoir le duc de Molina, le faiseur de rois. Rentré dans la salle du conseil, le monarque lui déclara qu'il le choisissait pour commander ses armées, et lui remit de ses propres mains Tépée de connétable (i octobre i37o)(i). Duguesclin, ne se croyant pasdigned*occuperun poste si élevé, se défendit longtemps de l'accepter. « Mcfr sire Bertrand, dit Charles V, je n'agrée point votre refus; je n'ai ni frère, ni neveu, ni comte, ni baroa dans mon royaume, qui ne se fasse un honneur de vous obéir; celui qui ne s'en croirait pas honoré, et qui le ferait connaître, eitcourrait ma colère : ain«| prenez sans crainte l'épée de connétable. — JeTagrée, répondit le modeste Bertrand : mais Votre Grâce doit savoir que mon élévation me suscitera des jalousies; aussi je la supplie de m'accorder une autre faveur, c'est la promesse de ne point ajouter foi, avant de m'avoir entendu, aux rapports désavantageux qu'on pourrait vous adresser sur mon compte. »
La situation des affaires imposait au nouveau connétable l'obligation d'user d'une célérité extrême, s'il voulait arrêter les progrès de l'invasion; néanmoins, Bertrand jugea convenable de ne rien précipiter : à ses yeux, le premier soin consistait à réunir
(i) Moreau de Fiennc éluit connétnblo, mais son âge avancé ne lui permettait pas (rexcrccr celle charge; il se sacrifia au bien public, se dùmit vulontairemeiit de cette haute dignité, désignant luî-inéaie Duguescliu comme seul capable de sauver l'État.
eSRTRAND DUGUESCLI]^. aSf
les éléments capables de composer une armée qui ne ressemblât point à une multihule d'hommes levés à la bâte. Il fallait donc en premier lieu choisir ces élé* ments, et puis compléter l'organisation en rétablissant la discipline. Duguesclin s'empressa de remettre en honneur les préceptes des anciens preux, réservant des châtiments très-rigoureux aux délinquants. Les peines portées par le connétable contre les chevaliers déloyaux n'étaient ni corporelles ni pécuniaires, mais ignominieuses, parce que la perte de l'honneur et de la considération passait alors pour un dora mage irréparable. Unedes dispositions les plus singulières de ce code, que rapporte Alain Chartier, fut celle-ci : « Cetui Bertrand laissa de son temps telle remontrance, en mémoire de discipline et de chevalerie dont nous parlons, que quiconque homme noble se forfaisoit reprochablement en son état, on lui venoit au mangier trancher la nappe devant soi. >»
Bertrand organisa en lances^ en compagnies d'ar-
i meSj les écuyers et les gens de guerre rassemblés dans
j Paris; au bout de qitinze jours il mit sur pied une
masse de troupes, dont la majeure partie n'aurait pu
- certainement tenir en rase campagne devant les An-
- glais , mais qui pouvait fort bien se défendre derrière -5 des murs. Les principales dispositions du plan arrêté
- entre lui et le roi prescrivaient de ne point attaquer -^ l'ennemi de front , et de se borner à l'écarter de la
capitale en le harcelant sans cesse. Mais Robert Ke-
* nolies n'attendit pas la mise à exécution de ce projet :
' ae pouvant plus subsister autour de Paris, craignant
de compromettre sa réputation en se mesurant contre
aSa BERTRA.KD DUGUESCLIIT.
Dnguesclin, il se retira par le Maitiey la Beauce et rOrléanais : il établit son centre entre le Mans et Laval. De cette position l'armée expéditionnaire mena* çaît l'Anjou , la Normandie, et pouvait tirer soit de la Beauce ou du Blaisois les vivres nécessaires à sa subsistance pendant Thivor. KenoUes ne devait concevoir aucune crainte de la part du duc de Bretagne, car Montfort agissait comme un allié de l'Angleterre : dune autre part, rien ne l'empêchait d'effectuer SI jonction avec l'armée de Guienne^ si on le réduisait à passer la Loire.
Nous avons déjà dit que Robert Kenolles , le plqs célèbre général de l'Angleterre après le prince Noir et Chandosy se glorifiait en quelque sorte de soi| obscure extraction (r) : sa rapide fortune excitait l'envie. On lui adjoignit, dans cette circonstance, Grandson, Hue do Calverley,Uennequiny Tbometini Follisset et Alain Boucliain, chefs d aventuriers bre« tons et gascons. Ces six capitaines conduisaient des troupes d'une valcuréprouvée. Kenolles, voyantla saison trop avancée pour continuer la campagne, prit SCS quartiers d'hiver en étendant dans le Maine, d'une manière inconsidérée, sa ligne primitive : ses prinâv pales dispositions étant arrêtées, il abandonna Taiv mée, laissant le commandement à Grandson, et atti dans la Guienne trouver le prince de Galles, voulant régler en commun les opérations ultérieures.
Duguesctin , ne regardant pas comme suffisant pour sa gloire d'avoir mis Paris sur un pied respectablede défense, annonça l'intention de chasser duroyaumei
(i) Kippis, Hist. du prince Noir.
HJERTRAIfD aUGUCSCLin. «t3
avant même la fin de l'année, les phalanges débarquées 30US la conduite de Robert Kenolles : les circonstan-f ce» rendent quelquefois la présomption ntàcessaire. Charles, tout en applaudissant à son zèle, refusa néanmoins de seconder ses hardis projets : il ne vou-r lut pas dégarnir de troupes la capitale , ni se séparer des quatre divisions organisées récemment par Bertrand dans rile-de-France. Le connétable ne put obtenir que trois mille hommes, la plupart, il est vrai , chevaliers, écuyers et varlets; on distinguait parmi les principaux trois maréchaux , le sire d'Andrehan , Louis de Sancerre, Jean de Blainville; puis Olivier de Clisson, les deux Mauny, l'amiral Jean de Vienne, Ie6 sire de Renneval, Oudart de Renti, Henri d'Es* tourmel, Ëughes de Chastellux.
Bertrand, arrivé àPontorson, n'épargna aucun soin pour grossir son armée. La Bretagne, ainsi que la Normandie , fourmillait d'aventuriers qui dévoraient ces contrées : les émissaires d'Edouard traitaient avec leurs chefs pour les prendre à la solde de l'Angleterre, au moment où Duguesclin parut à Pontorson. Aucun d'eux ne fit difficulté de donner la préférence au connétable, et de s'enrôler sous les bannières de France; mais tous exigèrent des avances, et de plus l'assurance positive qu'on les payerait exactement durant l'expédition. Duguesclin n'avait point reçu d'argent des mains du roi, dont les ressources se trouvaient épuisées; il donna en premier lieu les lingots apportés par lui de Castille, vendit ses joyaux, la moitié de ses domaines, et mêmeles perles de sa femme, pour compléter la somme nécessaire. Les capitaines , satis-
!l84 BERTRAND DUGUKSGLIBT.
faits au moyen de ces sacrifices, convinrent de
réunir le mois suivant sous les murs de Caen. L
bnnnerets, que Fîntérét seul ne guidait point, accoi
Furent à Pontorson clans l'espoir d'acquérir delagloii
en marchant sous les ordres de leur illustre conipi
triote : les sires de Rohan, de Raitz, de Laval^d
Chateaubriand, dePorrohet, de Rochefort, dePei
houëty de Lan vaux, se montrèrent les plus ardent
La veille de quitter ses quartiers de NorroandM
Duguesclin , fort scrupuleux sur les usages de ladi
Valérie, renouvela celui de la confraternité d'arme
que les anciens preux contractaient en commença
quelque entreprise périlleuse: une estime récipr
que formait la base de ces sortes d'associations;
y préludait par une cérémonie à la fois touchante
guerrière. Duguesclin choisit pour frère d'armesC
vier de Clisson, entré récemment au service de Ch;
les V. Ce feudataire, d'une humeur altière et de n
nières rudes, rachetait ces défauts par une brillai
valeur : il passait pour le plus ^liissant tenancier dt
Bretagne. Les deux frères d'armes promirent de «
fendre réciproquement leur honneur, leur vie etle
biens, de se prêter une assistance mutuelle con
tous , excepté contre le roi de France et le sire
Rohan (i). Ce pacte d'honneur étant conclu, le c
nétable réunit auprès d'Argentan les divisions
compagnies soldées et de nobles volontaires : Tefl
tif (le cette armée ne présentait que douze mille hc
mes; mais ces soldats, vieillis dans le métier des
(i) Voyez dans la vie Clisson les détails de ceUe cérémonie*
BERTRAND DCGUESCLIlf. a85
mes, se montraient animés de cet esprit aventureux si approprié aux circonstances difficiles où l'on se trouvait. La saison pluvieuse, qui s'annonçait déjà« paraissait, aux yeux du vulgaire, un obstacle insurmontable pour recommencer les opérations : personne ne doutait que Duguesclin n'attendît le retour du printemps. Le connétable agit de manière à confirmer cette opinion , et ses dispositions dénotaient l'intention de demeurer dans ses quartiers, lesquels s'étendaient jusqu'à Domfront. Les Anglais, d'abord alarmés par Jes mouvements qu'ils voyaient en Bretagne et en Normandie, reprirent alors confiance; Grandson, homme rempli d'ambition , aurait désiré au contraire yoir continuer les hostilités : il brûlait du désir de se signaler pendant que l'absence de Robert KenoUes le mettait à même d'exercer les fonctions de général <en chef.
• De son côté, Duguesclin continuait à s'avancer de proche en proche de la province du Maine, occupée par les Anglais; après plusieurs stations il finit par aller établir ses quartiers au beau milieu du Maine, dans une riche plaine touchant Brulon, entre Laval et le Mans : son front était protégé parla Vègre; il se logea de sa personne au château de Viré. ( i ) Une démonstration aussi menaçante n'effraya nullement Grandson : ce capitaine, de plus en plus aveuglé sur les inten-
(i) Froissard et les anciens mémoires sur Duguesclin ont dit Virt^ ville de la Normandie ; nous croyons qu*il fallait dire Firè : Ik)mi8tion de cet accent grave a fait commettre à ces historiens, à Guyart de Berville et à tous ceux qui les ont copiés , une erreur topographi* i|ae des plus grossières; nous allons le démontrer de la manière la ||lus claire dans le feuillet suivant.
a86 BERTRAND DUGUESCLIK.
tionsdeson ennemi, demeura convaincu que le côl nétable chercherait constamment à éviter un en| gemeiit sérieux. Ti voulut au moins se donner gloire de le défier au combat; en conséquencCi chant Duguesclin à dix lieues de lui, Grandsoft II dépécha un écuyer, chargé de présenter la bâtai en offrant de vider la querelle à une époque assCÉj rapprochée, dans une vaste lande voisine de la tite ville de Pontvallain et du bourg de Mayet à lieues sud du Mans. Mais cette provocation étant uilÉj pure bravade, Grandson ne fit pas les moindres pffc] para tifs pour paraître en temps utile au lieu désignée Ce message piqua singulièrement Duguesclin : «Ftf 1 Dieu! dit-il, ils me verront plus tôt qu'ils ne voil^draient. »
Selon son habitude, le connétable fit un présent à l'envoyé, en disant qu'on épargnerait aux Anglâil la moitié du chemin. Ses écuyers, renchérissant sur leur maître , fêtèrent le héraut et le firent boire toute la nuit, de telle sorte qu'il ne put repartir le lende* main : cet homme passa la journée à cuver le vin de la veille. Si c'était un stratagème de la part de Du* guesclin , comme l'assure Froissard , au moins ne puton pas le taxer de déloyauté, puisque la violence ne s'en mêla point : quoi qu'il en soit, le général français en sut profiter merveilleusement. Tandis que ses écuyers occupaient le messager anglais , il rassembla ses compagnies avec sa promptitude accoutumée, annonçant aux officiers la ferme résolution d'aller surprendre l'ennemi disséminé sur une ligne trop étendue , et de disperser ses divisions en les attaquant par»
■ tb
BÉtlTRANl) l^UÔUESGLIJir. «87
tiellement* Le ton d'assurance que Bertrand mit à développer son plan devant rasseittblée , la chaleur avec laquelle il en démontra les résultats certains , enflammèrent d'enthousiasme les bann^rets. Sans plus attendre, on abandonna les tentes, les bagages^ les attirails de guerre , et l'on se mit en route malgré une grosse pluie à laquelle succédait par intervalle un vent impétueux. Les guerriers de ce siècle , avoiis- Bous déjà dit, bravaient sans reculer la mort dans le8 eotnbats, mais ils redoutaient l'intempérie des saisons : Duguesclin avait besoin de tout son ascen^^ dant pour les engager dans une pareille tentative.
L'armée, formée en colonne de marche, se composait de l'avant-garde, du corps de bataille, et de la réserve : celle-ci , commandée par le maréchal Andrehan, devait ramasser les soldats qui n'auraient pu suivre la course rapide de l'avant-garde, dont le con-* nétable se réserva la direction : il eut soin de mettre, en croupe des cavaliers , des archers et des arbalétriers. Ayant quitté Vire à la chute du jour, il franchit successivement la Vègre, la Sarthe, et arriva en face de l'ennemi le lendemain matin (fin de novembre 1370). Duguesclin employa donc toute la nuit (i) pour faire
(i) Tous les historiens, sont unanimes sur ce point que Duguesclin franchit en une seule nuit la distance qui sépare Vire (Calvados) de pPontvallain (Sarthe), c'est-à-dire, trente lieues à vol d'oiseau et \ plus de quarante en comptant les détours occasionnés par la sinuoi.rflé des vallées et des collines : ce fait matériel démontre à lui seul ^Perreur dans laquelle la similitu4e des noms avait jeté ces écrivains : |le château de Vire existe encore; le souvenir du passage de Dugues- . ctin s'est conservé par tradition dans le pays. Ce château est situé non rloîn de Brulon sur la lisière du département de la Sarthe et du département de la Mayenne.
a88 BERTRAND DUGUESCLIIT.
ce trajet de dix lieues, durant lequel il fallut sur^ monter des obstacles de divers genres. Les routesj dégradées par les trombes d'eau, étaient impratica* blés; d'épaisses ténèbres empêchaient d'apercevoii les accidents de terrain : quantité de soldats égal tombaient au, fond des ravins; d'autres, cherchai un chemin plus commode, perdaient la trace de colonne, les petites rivières qui viennent se jeter dai la Sarthe augmentaient les difficultés par leurdéboi dément; aux torrents de pluie se mêlait une bisegl ciale. Les chevaux se laissaient choir de lassitude; les hommes se relevaient et marchaient très-pénible«j ment. Duguesclin soutenait leur courage en promettant à tous de la gloire et de riches dépouilles , mais sa voix devenait impuissante : les chevaliers, harassés, succombant sous le poids de leurs armures, ne pouvaient plus le suivre. Il comptait moins de cinq cents hommes réunis autour delui, en atteignant Pontvallain. Une lisière de bois le cachaitaux yeux des Anglais: il en profita pour procurer quelques heures de repos à sa troupe, laquelle se grossissait de minute en rai* nute par l'arrivée successive des soldats restés en arrière. Le soleil brillait sur l'horizon : la présence de cet astre bienfaisant infiue autant sur les dispositions morales de l'homme que sur le reste de la nature; chacun oublia insensiblement ses fatigues. L'inaltérable sérénité dcDuguesclin fit renaître la confiance: il montrait à ses soldats les Anglais dispersés dans la plaine, les uns endormis sous des cabanes éj>arses, les autres courant çà et là pour chercher des vivres, pas un seul ne se doutant du danger qui les menaçait
BERTRAND DUGUESCLIIT. ^89
tous; cVst ainsi qu'il avait surpris les Maures au milieu
des champs de Montiel : le souvenir de ce triomphe
remplissait d'ardeur les compagnons de Bertrand ,
dont la plupart avaient partagé les lauriers de cette
mémorable journée. Au bout d'un court espace de
temps, les bannerets et les chevaliers demandèrent
à combattre; les simples soldats exprimèrent le même
TOBU : le connétable , profitant de cet élan , fit plier
ies bannières, ordonna de couvrir les cuirasses, dont
■ le luisant pouvait le faire apercevoir trop tôt. 11 laissa
^les chevaux dans le bois, sous une garde nombreuse,
^et sortit de la foret à la tête de quatre mille hommes,
! tous à pied comme lui.
Grandson, n'ayant point vu revenir son écuyer, en conçut une plus grande sécurité : sa tente, établie sur le revers du coteau , dominait les quartiers; son ''pennon et ceux des principaux chefs flottaient devant ^Tentrée du camp; ils servirent de point de direction tu connétable. Déjà il avait franchi la moitié de la !j>laine sans rencontrer aucun obstacle, sans qu'on 'Peut même signalé, car les Anglais ne le soupçonnaient pas si près d'eux : enfin quelques postes avancés 'répandirent l'alarme; mais Duguesclin, plus prompt f que réclair, fondit sur les soldats épars, culbuta celles "des. divisions qui voulaient se former, et envahit le camp de Grandson. Celui-ci, homme de cœur, s'était mis proraptement sur la défensive; quoique pris au dépourvu, il sut réunir assez de monde pour résister Qiu premier choc. 11 fit planter sur un tertre Tétendard d'Angleterre, écartelé des lis français; puis de ce point ses trompettes sonnèrent le ralliement. Les
agO BERTRAND DUCUESCLIIT.
{^ens (le Grandsou, la plupart vieux guerriers, nc^ se laissèrent point intimider par cette surprise : ils crurent d'abord qu'une poignée d'audacieuxpartisans produisaient cette alerte; mais les cris répétés de Du^, f(uesclin et de Clisson ne tardèrent pas de leur appren*. dre que TéUte des troupes de France s'approchait pour les écraser. Les Anglais accoururent afin de se ranger autour de la bannière royale : le connétable ne leur laissa pas le loisir de l'atteindre ; ayant dispersé de nombreux peletons, il joignit enfin la tente de Grandson, et enleva lui-même du tertre l'étendard d'Angleterre : les vaillants soldats d'Edouard III se firent hacher pour le défendre. Rien ne pouvait résister à la furie de Bertrand; ilétonnaitl'ennemiyaussi bien que les siens, par la rapidité de ses coups ; néanmoins un si brillant début ne lui assurait pas encore le triomphe de la journée.
Grandson venait de s'arracher de la mêlée, afin d'accélérer la marche des divisions les plus éloignées; il revint à leur tête en bataille serrée, tandis que David IloUograve, Cressonval et Ilennequin arrivaient par une direction opposée. Environné d'une multitude d'assaillants, le connétable ne vit que lu gloire de vaincre un plus grand nombre d'adversaires; il resserra le front de sa ligne, se plaça au centre, et livra au milieu du camp ini combat des plus terribles. Les deux Maïuiy , le sire de ttenneval, Alain de Ueaumont, Penhouët, le secondèrent dignement; tous se battirent en désespérés , des monceaux de cadavres s'élevaient devant eux; mais cette bravoure héroïque se lassait enfin de lutter contre des flots d'à*
BERTRAND DUGUÉSCLIU. agi
gresseu rs qui se renouvelaient sans interruption . Le feu venait d'être mis aux tentes ; l'incendie , dont la flamme s'élevait au-dessus de la tête des combattants , rendait la position des Français plus critique. Duguesclin parcourait comme un lion cette scène de carnage, ne eessant de crier aux siens : « Courage, mes enfants! ces gars vont être déconfits. »
Sur ces entrefaites, le maréchal Andrehan, coBduiaantl'arrière-garde, grossie par une foule de traînards, entra dans le bois, et fit halte à son tour afin que ses gens pussent goûter quelque repos. Ayant la faculté de juger de loin tous les mouvements , le maréchal vit accourir les peletons épars des Anglais ; craignant que le connétable et les siens ne fussent massacrés si Ton différait d'aller à son secours, il résolut de prendre part à l'action sans plus attendre. Ses soldats, animés du même esprit, semblèrent retrouver de nouvelles forces ; ils se précipitèrent hors de la forêt , et cul- Imtèrent HoUograve ainsi que les deux mille hommes qui voulaient les arrêter dans leur course. L'ennemi, déconcerté par cette diversion inattendue, ralentit son attaque contre Duguesclin : ce dernier profita de cet instant de relâche pour resserrer ses rangs , que la mort de quantité de braves avait fort éclaircis. Cependant, ne voulant pas laisser refroidir l'ardeur de ses gars , Bertrand ne tarda pas de reprendre l'ofiensiveau cride Mont-Joie saint Denis ! et se précipita Sur la division que Grandson avait laissée devant le Carap afin de bloquer les Français pendant qu'il allait de sa personne recevoir le maréchal Andrehan. La ligne anglaise fut rompue, et Grandson lui*méme,
^gi BERTRA.ND DI}G€ESGLllSr.
pris en queue par Bertrand , se vit entouré de toutes parts.
Le maréchal de Blainville et Tamiral de Vienne, restés dans la foret avec le corps de troupes préposé à la garde des chevaux des bannerets ^ ne pouvant retenir leurs gens, s'étaient vus obligés de les conduire au combat y suivis par les valets eux-mêmes, qui abandonnèrent les bagages pour courir à l'ennemi. Cette troisième colonne vint assaillir les Anglais par le flanc droit : dès ce moment l'affaire parut décidée. Grandson y voyant clairement que ce désastre ne peut être attribué qu'à sa seule imprévoyance, se jeta au fort de la mêlée pour y trouver une mort glorieuse: armé d'une hache d'acier, il abattit sur sou passage quantité de soldats, et perça jusqu'à Duguesclin. Prenant alors s on arme à deux mains , il s'élance pour en frapper le Breton : celui-ci se baisse de côté, et le coup tombe à terre. Entraîné parla violencedu mouvement, Grandson chancelle; Bertrand le saisit au corps 9 le renverse, et lui appuie sa dague sur la gorge pour le forcer à demander quartier. Mais Clisson s'est aperçu du danger qui menace son frère d'armes : il se précipite vers les deux champions ; sa terrible hache va trancher la tête de Grandson à demi couché, lorsque Duguesclin pare l'atteinte du bout de son gantelet, en criant : « Respectez-le , il est mon prisonnier. » Ainsi deux fois, dans l'espace d'un instant, le capitaine anglais dut la vie à la générosité de son vainqueur.
La prise de Grandson ne fit point cesser le combat sur tous les points. Hennequin , Guiffart et Thomelin survinn^nt, suivis de troupes fraîches. Ayant rallié
BERTRAND DUGUESCLIN. 2g3-
une partie des fuyards, ils exécutèrent leur retraite en bon ordre , afin de sauver ces débris. Le connétable ne leur laissa pas la faculté de réaliser ce projet : il marcha contre eux de front, tandis que le maréchal de Blainville et le sire de Rohan s'étendaient sur les deux ailes pour les tourner. L'engagement recommença de la manière la plus vive; on opposa à Bertrand une résistance opiniâtre rHennequin, Guiffart et Thomelin retardaient par leur bravoure personnelle la défaite totale de leurs gens , et prolongèrentl'action pendant la journée entière ; onles mitenfin hors de combat. Ce succès prodigieux et un butin immense firent oublier aux Français les pertes qu'euxmêmes avaient éprouvées.
* La victoire de Pontvallain n'était que le prélude = de résultats plus importants; on venait de battre
• dix mille Anglais, il en restait vingt mille autres, ^ mais disséminés sur une vaste étendue, occupant i la ligne du Loir et de la Loire. Ils manquaient d'ailleurs de direction, puisque Kenolles, leur commandant en chef, se trouvait éloigné du théâtre de la guerre, et que Grandson déplorait dans la capti-
I vite sa funeste incurie. Le connétable, connaissant trop i bien le prix du temps, résolut de ne pas laisser à ses adversaires le loisir de se reconnaître. Il passa un jour entier au milieu des tentes embrasées; le lendemain, î| ayant rassemblé son armée, il lui annonça qu'elle j^ allait essuyer de nouvelles fatigues, mais s'illustrer :* aussi par de nouveaux exploits. Les Français ne fai- 4 saient point ordinairement la guerre d'une manière ■jt aussi pénible; électrisés néanmoins par un chef qui
194 RERTRAirn DUGUESGLfir.
possédait leur confiance, ils consentirent sans difficulté à continuer la campagne. Les blessés furent laissés dans Pontvallain, et l'on se mit sur les traces dt Tennemi.
Le petit nombre d'Anglais échappés au dernier combat avaient répandu l'alarme au milieu des quar* tiers établis auprès du Mans ; le connétable arriva It même jour que ces fuyards, dispersa deux faibles di* visions de KenoUes , et entra en triomphe dans la ca» pitale du Maine , où ses troupes se reposèrent une semaine entière : il employa ce court espace de temps à préparer les moyens de terminer l'expédition par un coup d'éclat.
Les détails renfermés dans les historiens contem- i porains sont très-confus , mais ils prou vent que Tinten- ; tion première deKenoUes fut de menacer d'un côté Ffri. ris et en même temps de s'unir au prince Noir sur les frontières de la Guienne. Le j eune Edouard se serait a^ sûrement opposé à ce qu'on laissât les troupes britanniques disséminées dans un rayon aussi vaste , s'il eàt imaginé qu'on pût l'attaquer au milieu de l'hiver. Duguesclin trompa les calculs du vainqueur de Iïa« varette et des généraux les plus expérimentés de l'époque, en commençant Une campagne dont les annales de la guerre n'offraient point d'exemple.
Les débris des troupes battues à Pontvallain et sous les murs du Mans se retirèrent sur la Loire; elles se réunirent aux divisions de Cressonval , second lieutenant de Robert Kenollcs. Ce capitaine venait d'établir son quartier dans Sainte-Maure, forteresse qui défondait le passage du fleuve. Le connétable, résolu
BERTRAITD DUGUESCLIlT. agS
d'enlever ce boulevard renommé, quitta le J Mans, traversa la partie méridionale de la province, et, au bout de trois jours de marche au milieu des neiges, il apparut dans le voisinage de Sainte-Maure. Selon son habitude, Duguesclin tenta la voie des négociations pour se rendre maître de la place. Il envoya un sauf-conduit et un trompette à Cressonval, en le priant de venir s'aboucher avec lui. Le gouverneur, ancien chef de malandrins , ne fit aucune difficulté d'accepter l'invitation de Bertrand. « Capitaine , lui dit le connétable en montrant les compagnies rangées autour de ses bannières, je pense que vous n'aurez pas la prétention de défendre longtemps Sainte-Maure contre tant de braves gens; je vous accorde des conditions honorables, si vous capitulez à l'instant même. » Cressonval répondit d'un ton de hauteur : « On m'a confié la garde de cette forteresse, je la défendrai tant que je vivrai , ou je m'enterrerai sous ses ruines. >: Duguesclin, voyant ses exhortations inutiles, changea de langage : « Par saint Yves ! s'écria-t-il en fronçant ses gros sourcils, je vous rends responsable du sang qui va couler; je jure de vous faire pendre aux créneaux de Sainte-Maure si vous soutenez le siège deux jours entiers. » Cette menace produisit une certaine sensation sur Cressonval ; il objecta que la reddition de la place ne dépendait pas de lui seul ; que ses officiers , et les habitants eux-mêmes , s'y opposeraient. Le gouverneur finit par demander une semaine, afin de préparer les termes de sa capitulation : Bertrand y consentit, sans bouger néanmoins de ses lignes.
Le capitaine , rentré dans Sainte-Maure , ne perdit
1^& BERTRAND OUGUESCLlIf.
pas un seul instant pour sauver sa garnison. Ses dis- . positions terminées , il mit le feu à la forteresse , et se retira par la route de Bressuire , cinq heures après son entretien avec le connétable. Duguesclin , averti de ce qui se passait , leva ses quartiers en écumant de colère; il courut sur les traces de Tarrière-garde^ des Anglais, lajoignit auprès deMoncontour,etlataiUi en pièces. La tête de la colonne de Cressonval atte^ gnait en même temps Bressuire, ville cédée à Edouard par le traité de Bretigny : cène fut pas sans difficulté que les habitants leur en ouvrirent les portes. A peine les premiers détachements avaient-ils franchi les barrières, que le beffroi signala l'approche des Français, dont les étendards couleur de feu se détachaient d'une manière éclatante au milieu d'une plaine couverte de neige . Les magistrats , saisis d'épouvante, craignant de voir entrer dans la ville les soldats de Duguesclin pêle-mêle avec les Anglais, ordonnèrent de lever les ponts-levis : Cressonval demeura hors des murs, ainsi que la majeure partie de sa division. Son courage ne l'abandonna cependant pas; ses gens jetèrent le butin dont ils étaient chaînés et se rangèrent devant les fossés , attendant de pied ferme qu'on vînt les attaquer. Cette valeureuse résolution n'empêcha pas leur défaite : les uns furent culbutés dans les fossés , les autres demandèrent quartier et l'obtinrent. Il s'éleva en cette circonstance, entre les capitaines des compagnies soldées et les troupes seigneuriales, une altercation sérieuse relativement au partage des prisonniers : les bannerets disaient que les bandes, faisant payer très-cher leurs
services, ne devaient point participer au gain des rançons; les capitaines soutenaient le contraire : les derniers, voulant trancher la question, se jetèrent sur les prisonniers et les massacrèrent. Duguesclin fit un rempart de son corps à ces malheureux , mais il eut la douleur de n'en sauver qu'un petit nombre. Envoyant cet horrible spectacle du haut de leurs remparts, les habitants deBressuire poussèrent des cris de terreur : ils voulaient capituler sans délai, pour éviter un pareil sort ; mais le gouverneur, indigné de la tuerie de ses compatriotes, déclara qu'il périrait plutôt que de subir les lois de vainqueurs aussi féroces. Sommé par Duguesclin, le capitaine annonça que si on lui envoyait un second héraut, il le ferait accrocher aux créneaux. Le connétable n'était pas accoutumé à ces sortes de réponses : il fit le serment de ne pas manger gras avant d'avoir pris la place d'assaut. Un jeune ^ écuyer, nommé Jean Dubois, fit un autre serment, celui de planter le soir même l'étendaKl de Duguesclin sur la tour deBressuire, et, n'écoutant que l'ardeur de son âge, il courut se placer seul avec son gonfanon au bord du fossé, bravant ainsi les Anglais, qui faisaient pleuvoir sur lui une grêle de traits.
Le connétable disposa trois attaques; il se réserva la phis périlleuse, confia la seconde à Clisson, et la troisième au maréchal d'Andrehan. Ces tentatives \ échouèrent simultanément; on manquait d'échelles i pour atteindre le sommet des murailles, et l'ennemi, j certain de ne pas obtenir de quartier, se défendait , en désespéré. Le maréchal Andrehan monta lui*méme ;' aux bastions, et fut culbuté dans les fossés ; il s'élança
298 BERTRAND DUGUESCLIJf;
une seconde fois à Tescalade, resta maître de la mu* raille, et s'y maintint , quoique criblé de blessure^. Le connétable y non moins maltraité, eut son casque brisé, et reçut suc le crâne plusieurs atteintes graves^ qui le forcèrent à se retirer du combat; il ne tarda pas de revenir couvert d'une armure plus solide et emflammé d'une ardeur d'autant plus terrible qu'il voyait sa réputation compromise si l'on échouait de» vant ces remparts : « Allons, mes enfants, il faut aUer souper dans Bressuire, s'écria-t-il ; ces gars tiennent votre pitance. »
Le sire de Carenlouët dirigeait une troupe d'archers armés de crocs , à l'aide desquels ils arrachaient les créneaux : l'habileté consistait à mettre dans ce mouvement un ensemble parfait; on conçoit que la réunion de cent hommes tirant tous ensemble, de- l> vait produire une forte secousse. Carenlouët employa ^ à cette opération une foule de bras , et occasionna un ébranlement tel , qu'un pan tout entier de mursûUe fut entraîné par les crampons : les sires de Beaumont de Ventadour, et l'amiral de Vienne , se précipitèrent fi vers cette brèche et s'y logèrent. Les Français pénétrèrent dans la ville comme un torrent; la nuit allait paraître, mais les derniers rayons du jour virent encore flotter sur les murailles l'étendard de DuguescUn. Le jeune Dubois n'eut pas l'honneur de le planter, ainsi qu'il en avait fait le serment ; la mort arrêta ses pas en avant de la première enceinte.
Cinq mille Anglais périrent à l'assaut de Bressuire; le combat de Pontvallain et l'escarmouche de Sainte- Maure leur en avaient coûté neuf mille, tant morts
BERTRAND DUetTESCLIN. 1^9
que prisonniers, ou mis hors d'état de servir. Ces deux échecs consécutifs , essuyés sur le point central de la ligne établie par Kenolles , laissaient les autres points isolés et sans appui. Ce général accourut de Bordeaux en apprenant ces désastres ; ayant recueilli les faibles débris de la division de Cressonval , il forma un camp sous Parthenay, dans l'espoir de rallier les détachements laissés près d'Orléans et de Blois. De son côté, Duguesclin , craignant de voir les forces du prince de Galles se réunir contre lui, battit en retraite ▼ers Saumur, place très-peuplée et capable d'tine bonne défense ; il y fit proc éder aux funérailles du maréchal Andrehan, son vieux compagnon d'armes, mort de ses blessures (i). Le lendemain de cette cérémonie, le connétable publia un ordre du jour pour annoncer aux troupes qu'elles n'avaient point encore atteint le terme de leurs travaux. En effet, d'après son commandement, le maréchal de Blainville alla dans le Berri , afin d'empêcher la jonction que Robert Kenolles tentait d'opérer avec les Anglais de cette province; Olivier de Clisson marcha sur Bressuire> pour observer les mouvements que l'ennemi ferait en Poitou ; Bertrand resta dans Saumur, se tenant prêt à voler au secours de celui de ses deux lieutenants qui serait le plus menacé.
Le plan conçu par Bertrand reçut son entière exécution. Le maréchal de Blainville battit en détail les Anglais répandus dans l'Orléanais et dans laTouraine;
I (i) La famille Andrehan tirait son nom d'un fief situé dans le Bou- { tonnais : le maréchal mourut octogénaire, sans laisser de postérité
■ mâle.
3oO BEllTRAND DdGUKSCLlIC.
la fatigue y la misère et les embûches des paysans, consommèrent la perte de ceux qui échappèrent au fer du soldat. Robert Kenolles, désespéré de tous ces revers, voyant que les cinq mille Anglais réunis sous ses ordres ne montraient aucune énergie, voulut an moins les rendre à sa patrie. En conséquence, il prit les mesures nécessaires pour les embarquer sur la flotte qui croisait devant les côtes du Poitou et de laj Bretagne; il les devança aux Sables-d'Olonne : mail Glisson, posté pour déjouer les démarches des Anglais, courut sur leurs traces à travers les marais du Poitou, et détruisit la division des cinq milles archers, avant qu'ils eussent rejoint leur général. Au premier bruit de cette défaite, qui anéantissait son dernier espoir, Robert KcnoUes ne chercha plus qu'à échapper lui-même aux poursuites de Clisson ; ce terrible guerrier voulait couronner ses succès par une si belle r capture. KenoUes sortit à la hâte du Poitou, et alla cacher son désespoir au fond du château de Derval, situé au milieu des possessions particulières du duc de Bretagne.
L'année 1370 (i) durait encore, et la campagne était achevée : cette armée anglaise , qui avait fait trembler la capitale de la France, brûlé ses faubourgs, envahi cinq provinces , disparut au bout de trois mois sans qu'il en restât vestige. On dut ces immenses ré sultats uniquement au courage, aux talents, à la | volonté ferme de Duguesclin. Le connétable allait | quitter Saumur pour gagner Paris, lorsque don Lopez '
(i) L'année commençant à Pâques. '
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Ayala, le même qui assista à la bataille de Navarette, vint le visiter, et lui remit de la part du roi de Castille , son maître, une somme considérable en espèces : elle formait le prix de la renonciation de Bertrand au titre de duc de Molina. Duguesclin fit distribuer cet argent à son armée, afin de la dédommager des fatigues éprouvées dans une guerre d'un genre si nouveau pour elle. La semaine suivante il licencia les compagnies soldées, et se rendit auprès du roi, accompagné des barons et chevaliers qui venaient de vaincre sous ses ordres. Paris lui fit une réception magnifique ; Charles V , fier d'avoir deviné un grand homme dans un simple châtelain , le combla de caresses. Le monarque saisit une heureuse occasion, qui ne tarda pas de se présenter, pour donner au guerrier une preuve éclatante de son estime.
La reine Jeanne de Bourbon mit au monde, le 3 mars 1371 , un second fils, qui fut le duc d'Orléans, époux de la belle Valentine de Milan, assassiné en , 1407. Suivant l'usage, le prince nouveau-né eut deux parrains : Louis, comte d'Étampes, cousin du roi, fut désigné le premier; on choisit Duguesclin en qualité de second. A la fin de la cérémonie, le héros bre- I ton mit l'épée de connétable dans les mains de l'enfant, en lui disant : « Monseigneur, je mets cette épée j en votre main , et prie Dieu qu'il vous donne ou tel, I ou si bon cœur, que vous soyez encore aussi preux ' et aussi bon chevalier comme fut oncques roi de ■- France qui portât épée (i). »
(t) Mesnard, Mémoires sur Duguesclin.
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