‹ Vies des grand capitaines français du moyen âge (volume 5)Chapitre 6 sur 22 · UVRE IV · texte numérisé non relu

UVRE IV

DuguescUn signale les premiers jours du règne de Charles V par des succès éclatants.-»- Victoire de Cocherel. — Soumission de U Nor> raandie.

Charles V avait deviné un grand homme dans le capitaine breton , que l'on ne connaissait encore que par son audacieuse valeur. Le prince .s'empressa de l'appeler auprès de sa personne dès que l'absence de son père eut mis entre ses mains, pour la seconde fois , le gouvernail de l'État. Le roi Jean en quittant l'Angleterre dut laisser comme otage son fils le duc d'Anjou : le jeune prince impatient de cette chaîne, s'évada et franchit le canal de la Manche. Edouard III se plaignit amèrement de cette violation de la foi jurée : Jean alla sans balancer reprendre ses fers, guidé par le noble motif d'éviter à la France les malheurs d'une nouvelle guerre , dont l'évasion de son fils pouvait devenir le prétexte. Il mourut à Lon» dres le lo avril i364y emportant au tombeau l'admiration des Anglais, qui, témoins de ses vertus, ne furent point les victimes de ses fautes. Les Fran* çais, pleins d'amour pour leurs rois, donnèrent à la mémoire de ce prince des larmes d'autant plus sincères , qu'ils voyaient déjà dans son fils le réparateur de ses imprudences : c'était ce même dauphin Char* les, qui, doué d'une sagesse précoce, avait soutenu la monarchie sur le penchant de sa ruine.

Le régent , avons-nous dit , appela Duguesclin auprès de lui dès que son père se fut embarqué pour l'Angleterre. Il voulait concerter avec ce vaillant chevalier les moyens de comprimer le roi de Navarre qui élevait des prétentions, malheureusement trop bien fondées, sur la Champagne et sur la Bourgogne. Ce Charles le Mauvais, dont nous parlons ici, se montrait le plus lâche des hommes, comme il en était le plus pervers : retiré derrière les murailles de ses forteresses, il indiquait aux bandes navarraises les contrées vouées à la dévastation, et contemplait du haut des tours les incendies allumés par ses ordres. Au bout de deux mois Charles déclara solennellement la guerre à son beau-frère : ne se croyant pas capable de diriger lui-même la lutte , il en confia le soin à Jean de Graîlli, captai du Buch , capitaine basque, deTillustre maison de Foix, guerrier brave, présomptueux et surtout très-rusé. S'étant mis à la solde de TAngleterre ^ avec ses compagnies, formées de vagabonds de différents pays, Grailli assista à la bataille de Poitiers et s'y distingua d'une manière particulière. £n i3i64« ce chef de bandes entra momentanément au service du Navarrais, annonçant qu'il allait conquérir en entier le royaume de France , en dépit des efforts de Duguesclin, dont la haute réputation excitait fort sa jalousie. De son côté, Bertrand s'empressa de se rendre aux invitations du dauphin : ce prince le nomma gouverneur de la Normandie, que Charles le Mauvais s'efforçait d'envahir. Duguesclin prit des mesures propres à justifier la confiance que Ton mettait dans son zèle; et, dès ce moment, il se voua tout entier à la défense de la France.

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Il fallait en premier lieu songer à mettre tur pied une armée assez forte pour résister au roi de Navarre , dont les émissaires avaient ramassé les partisans gascons, italiens, espagnols, répandus dans les provinces. L'entreprise offrait des difficultés sérielusea : la féodalité, dégoûtée par les revers essuyés depuis que les Valois régnaient, paraissait engourdie, disent les chroniques; elle oubliait son antique renommée au sein de la mollesse ; et, par une fatalité inouïe , les héi ritiers de ces vieilles races militaires dont la belle mission avait toujours été de soutenir l'honneur du pays, les Montmorency, les Couci,les Bourbon, les Chevreuse , se trouvaient ou en bas âge ou retenus en Angleterre comme otages du roi Jean. Edouard III, qui redoutait leur courage , refusait de les mettre en liberté, et pourtant le monarque français venait de reprendre ses fers. Le héros breton ne désespérait cependant pas de la fortune publique; il se plaisait à braver les difficultés , et fit un appel aux féodaux : sa voi« les tira de la léthargie, et réveilla leur ardeur martiale; ils reprirent Tépée, dont quelques-uns ne connaissaient plus l'usage.

Les premiers qui accoururent se ranger auprès de Duguesclin furent le comte d'Auxerre et le comte de Châlons, princes du sang royal; Hennequin, grand inaître des arbalétriers; le vicomte de Beaumont, Léon de Cayeux, Thierri de Bournonville, Tranchant de Granville, les sires de Rambures, de Saimpi, Robert de Villequier, de Betancourt, Odoart d'Albon, Robert de La Treille, Pierre de Villaines, Robiliard de Fontebois, Renard de Renti, Petiton de Courton, de Beaujeu , Guillaume de Bouestel , Eustache de la

Houssaye, Thibaut Dupont, Roland Dubois, etc. : le, fameux Arnauld CervoUe vint se mettre sous |es ordres de Bertrand , amenant quinze cents soldats bourguignons et francs-comtois.

Le général français déploya une adresse surpre-a. nante dans les préparatifs de son expédition, se gardant bien de tirer l'ennemi de la sécurité que lui inspirait la situation de la T^ormandie, entièrement dé^ garnie de troupes. Profitant de la faute que le captai du Buch avait commise en s'enfoncant dans le Gotentin, Bertrand sortit inopinément de Paris, conduisant la petite armée organisée au sein même de la capitale; il se porta sur la rive gauche delà Seine, à l*effet d^investir Mantes, Mculan et Rouleboise, qui tenaient Paris dans une gêne continuelle en arrêtant les arrivages des vivres : Charles le Mauvais avait muni ces villes de nombreuses garnisons. Quant à Rouleboise , ce n'était qu'un fort qui incommodait de la manière la plus fâcheuse le chemin de Rouen. Les habitants de cette dernière ville, très-dévoués au dauphin, sortirent au nombre de dix mille, ayant à leup tête un bourgeois nommé Lelièvre : ils mani-» feslaient l'intention d'enlever la tour et de la raser. Le régent, prévenu de leur intention , applaudit à ee ziAe^ et envoya Duguesclin ainsi que l'élite de ses forces pour protéger leurs mouvements.

Rouleboise fut attaqué vigoureusement des deux eètés; mais les énergiques dispositions du commandant surent contenir les assaillants : il parut sensible à tiHis les yeux que cette conquête ne serait pas Touvrage d\m seul jour. Guillaume de Launay , up des

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principaux officiers, ouvrit Tavis d'abandonner le siège pour aller assaillir Mantes, dont la réduction moins difficile entraînerait celle du fort : Duguesdin ne goûta point ce conseil , regardant comme un dé^ honneur crabandonner une place sans Favoir soumise. Le capitaine de Launay, le voyant inébranlable, demanda la permission de tenter un coup de main sur Mantes : Bertrand la lui accorda, et établit un oordoo de cent hommes qui devaient l'avertir de tous les mouvements de Launay , afin de le soutenir à propos si le cas l'exigeait.

Le capitaine partit suivi d'une troupe d'hommes choisis, dont il avait éprouvé plusieurs fois la résolu* tion, et employa pour surprendre la ville un stratar gème savamment calculé : il détacha d'abord trente soldats qui envahirent les cabarets du faubourg, et s'y montrèrent chauds partisans du roi de Navarre. Ces hommes remplirent si bien leur rôle, que les boui^ geois et les archers de la garnison ne firent aucune difficulté de les laisser entrer dans la ville à la fermeture des portes; et comme ils étaient disséminés sur plusieurs points , ces soldats arrivèrent séparément dans Mantes, se rencontrèrent au milieu des mes, mais ne s'abordèrent pas, afin qu'on les crut étrangers les uns aux autres. Le lendemain au point du jour, vingt archers déguisés en villageois , ayant leurs armes cachées sous d'amples blouses, se pirésentèrent à la porte principale au moment où l'on baissait les ponts-Ievis pour laisser sortir les bestiaux : ils se dirent des ouvriers qui venaient demander de Touvrage aux propiiétaires des métairies voisines de Mantes :

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on leur permit d'entrer. Ces vingt Français n'eurent pas plutôt franchi le pont-levis y qu'ils se jetèrent sur les hommes de garde et les garrottèrent : l'un d'eux sonna du cornet; à ce signalées trente soldats intro* duits la veille accoururent se réunir à ceux-ci en criant : Launayl Launayl Le capitaine , entendant ces clameurs, s'avança rapidement, et entra au galop. La garnison se défendait néanmoins sur divers points lorsque Duguesclin, averti du mouvement, vint luimême accompagné d'une partie de ses forces. Les Navarrais, entourés de toutes parts, gagnèrent une église. Le général les y bloqua et fit prévenir les habitants que s'ils tentaient de secourir les gens de Charles le Mauvais, la ville serait mise au pillage. Au même instant quatre cents hommes de cavalerie se présentaient devant Mantes pour renforcer la garnison ; mais ils furent arrêtés par le sire de Malestroit, que Duguesclin envoya contre eux avec un fort dé- ^ lâchement : ils furent culbutés , et la majeure partie d'entre eux tomba au pouvoir des Français. En apprenant cet échec, ceux de Mantes s'empressèrent de capituler.

Sans perdre un seul instant , Bertrand revint devant ilouleboise, dont le gouverneur lui reprocha en termes injurieux, à travers les créneaux, les expédients dont il s'était servi pour se rendre maître de Mantes. CI Quant à moi, cria-t-ii plusieurs fois, je me ferai tuer plutôt que de capituler. » En effet, ses actions répondirent à ses discours; il se défendit intrépidement, et repoussa plusieurs fois les Français qui montaient à l'escalade. Duguesclin n'était pas homme à se re^

go BRRTAAirn DUCUSiCLIV.

buter aisément; il fit venir de Melun toutes les machines rJe guerre et les disposa sur-le-champ devant les murs : en voyant ces terribles préparatifs lésas* sièges perdirent courage et se soumirent; on leur ac« corda des conditions honorables. Duguesclin prit possession du fort, et en ordonna la démolition im*« médiate, pour qu'il ne servit plus d'asile aux soldats de Grailii.

Regardant son expédition incomplète si Meulan restait entre les mains du roi de Navarre, Bertrand avisa aux moyens de réduire promptement cette place. Ayant reçu de Paris quelques troupes fraîches et rappelé celles qui battaient la campagne, Duguesclin eut à sa disposition six mille hommes : il concentra ees forces sur la rive droite de la Seine, et en partagea le commandement avec le comte d'Auxerre. On mit Tinv fanterie sur des bateaux, les gens d'armes càtoyèrent la rivière : les deux généraux s'avancèrent pour reconnaître Meulan. Une tour élevée, placée au sommet de la montagne qui domine la ville, servait de cita* délie; des portes ferrées, de hautes palissades et la moitié d'une division défendaient le pont; les murailles, reconstruites depuis quelques mois, n'offraient point d'accès à l'escalade; les fossés pleins d'eau rendaient les approches fort difficiles. Les ha* bitants , très-dévoués au roi de Navarre, se montraient décidés à seconder autant que possible la garnison, composée de soldats anglais , normands et navarrais.

Duguesclin résolut de diriger ses premiers efforts contre la citadelle : au moment où il distribuait les postes, un carreau de pierre, d'un volume considé-

BEItTRAirB BUGUBSCLIlf. Qf

rabte,fut lancé de la tour et vint rouler aux pied& de son cheval, q|ii se cabra de frayeur; si Bertrand eùf fait un pas de plus, il était infailtibleroent écra^é«

Les arbalétriers reçurent Tordre de commencer à tirer sur ceux qui défendaient les remparts. Voyant les Anglais occupés à riposter aux assiégeants «Duguea^ clin te mit à la tête de la gendarraerie, décrivit un long circuit, vint fondre sur les retrancheinents de« \ barrières extérieures, et les enleva san« rencontrer une sérieuse résistance : les Navarr^is se retirèrent confusément , en fermant les portes. Bertrand , qui les serrait de près, abattit lui-même à coups de hache les palissades, et se précipita suivi des siens par cette ouverture; les assiégés , épouvantés en le voyant pa-; nutre au cosur de la place , crièrent grâce ; ils capi^ tulèrent, et ûuguesclin arrêta les excès jutant qu'il fiit en son pouvoir.

La conquête de Mantes , de Meulan et de Roulehoàse s'effectua - d'une manière si prompte , que le captai du Buch , retenu du coté de Saint-Lô ^ n'eut pas le temps de venir au secours de ces trois villes. Maïs un événement majeur vint dédommager Char* les le Mauvais des pertes que Bertrand lui occasion<i nait : c'était le trépas de Jean II ; ce prince expirait à Londres le jour même où Duguesclin s'emparait die Mantes. A peine le monarque français eut-il fermé les yeux, qu'Edouard envpya sur le continent un ba^ronpour sommer le dauphin de payer les i^^o€hx^oqo qui restaient dus sur la rançon du roi. Charles Y refusa d'acquitter cette somme, se fondant sur oe que son père était mort dans les lers. Edouard s'attendait à

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cette réponse, mais il désirait se ménager un prétexte pour recommencer les hostilités et appuyer les pré tentions du roi de Navarre. Jean Jouel, commandant les troupes anglaises en Normandie, reçut Tordre d'unir ses forces à celles du captai du Buch, afin d'agir de concert contre la France. Ceci augmenta rarroganoe du sire de Grailli , qui jura de mener, pieds et poings liés, aux genoux du roi de Navarre, ce Duguesclin devenu la terreur de Charles le Mauvais.

Ces menaces, loin d'intimider le Breton, ne servirent qu'à doubler son ardeur. Bertrand courut à Paris afin de se concerter avec Charles V sur lei moyens qu'on pourrait adopter pour conjurer cet orage. Il trouva le prince tout étourdi de la brus^e déclaration de guerre d'Edouard III : le vaillant capi* taine sut relever le courage de son niaître par ses mâles discours et par la confiance que lui-même montrait en la protection de la Providence.

Duguesclin fit rassembler à Paris quantité de ba* teaux , y embarqua les féodaux et sa compagnie de cent lances, descendit la Seine jusqu'à Rouen^bien résolu de redoubler d'efforts pour soustraire la Noi^ mandie à la puissance du Navarrais. En quittant la capitale, il supplia le nouveau roi de se rendre i Reims dans le plus court délai et de s'y faire sacreff afin de prévenir le sire de Grailli, qui annonçait hautement l'intention de s'emparer de cette ville, et de mettre ainsi un obstacle invincible à la cérémonie. Le lieutenant de Charles V ayant visité Rouen, gagna Pontorson , où plusieurs officiers du parti de Penthièvre devaient venir le joindre. I^s Bretons, las de

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se déchirer entre eux, saisissaient l'occasion d'occu* per leur courage hors du duché : le nombre de ces Bretons s'élevait à trois mille; leur mouvement ne fut point remarqué des Navarrais, puisque cette ville toachait les frontières de la Bretagne, La jonction des troupes concentrées à Pontorson avec celles venues de Paris s'effectua auprès de Pont-de-l'Arche ; dles formèrent un total de dix mille hommes. Le captai du Buch ne put s'empêcher de témoigner de l'é-* tonnement en apprenant l'arrivée de Bertrand à Pontde4*Ârche; car il lé croyait encore retenu au Louvre auprès de Charles Y.

L'armée de Grailli, forte de douze mille combatlants, comptait dans ses rangs des Anglais, des Navarrais, des Gascons, et quelques IN ormands conduits par les sires Malet de Gra ville et Pierre de Saquainville. Ces deux barons, relevant du roi de France, pouvaient être taxés de félonie. Parmi les autres chefs supérieurs on distinguait le sire de Mareuii , ancien gouverneur de Melun, Jean Jouel, qui menait les divisions anglaises, et Jean de Beauvoir, sire de Chatellux. La cavalerie de Grailli, très-inférieure par sa composition, ne pouvait se mesurer contre celle de son adversaire.

Duguesclin commandait pour la première fois les nobles de France : il voyait sous ses ordres deux princes du sang, les comtes d'Auxerre et de Châlons, le grand maître des arbalétriers , l'un des dignitaires de la couronne, et Arnaukl Cervolle, dit l'Archiprêtre, le chef de partisans le plus redoutable de cette époque. On devait craindre que chacun de ces barons ne

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voulût se prévaloir de son rang pour décliner Tautorité du général ; prétention fatale qui avait causé les désastres de Crécy et de Poitiers. Bertrand ne se laissa point intimider : fier des trois mille Bretons qui sui*vaient ses enseignes , il déployait à l'égard des l)an* nerets français une fermeté quiles contraignit d'obéir sans murmurer. Quant aux soldats, ils se virent obligés d'observer une exacte discipline ; chose qai n'était pas ordinaire de leur part, mais que Bertrand sut obtenir d'eux.

Ayant concentré ses troupes sur un seul point^ Duguesclin les passa en revue et fit publier ce singulier dredu jour : « Que celui qui ne se sent pas le cœur de courir les dangers de la campagne quitte les rangs sans crainte , mais aussi que l'on sache que tout homme qui fuira devant l'ennemi, sera puni de mort impitoyablement. » Pas un soldat ne sortit des rangs. Las hauts barons se rassemblèrent devant les lignes , et mirent en délibération quel serait le cri de guerre; précaution fort essentielle , car le cri de guerre servait à rallier les soldats autour de leurs chefs respectifs : ceux-ci n'avaient pas d'autre moyen pour qu'on les reconnût au fort de la mêlée, les armures ayant entre elles une similitude trompeuse. Chaque leude se servait d'un cri particulier; mais en campagne on en adoptait un qui servait de signal à l'armée entièfe. Duguesclin proposa de prendre celui du comts d'Auxerre : ce prince refusa , par modestie. Des débats assez vifs s'élevaient déjà pour savoir à quel choix on s'arrêterait, quand les soldats poussèrent spontilné* ment le cri de Duguesclin ! Duguesclin ! Les chefs y

«■HTRAirB DUGUEIGLIir. ^&

répondirehl; par les mêmes acclamations : ce fut un oouTeali gage de Confiance qu'ils menaient de donner à leur général. Les échos répétaient encore le nom du héros de là Bretagne , lorsqu'on vit accourir un cheralier qui lançait rigoureusement son coursier en répétant de loin la même clameur : Teau découlait dé sa cuirasse et des flancs de son cheval. On re* connut bientôt Enguerand de Hesdin, le même qui^ au combat de Monttnuran, en i354t avait abattu et fiilt pHsonnier le capitaine anglais Galverley* Le ban* neret venait de lever dans ses domaines des hommes d'armes destinés k grossir la puissance de Charles Y; il frairersait avec eux la ville de Vernon, qu'habitait Blanche d'Évreux : cette princesse s'intéressait vive* ment au roi de Navarre; elle fit fermer les portes | dans le dessein d*empécher Rtiguerand de sortir^ et de priver ainsi les Fiançais d'un valeureux officier. Enguerand, feignant de se soumettre, revint sur ses pas) parvenu au milieu du pont de bois, fort peu élevé, il piqua vigoureusement son cheval, lui fit franchir le parapet, et sauta dans la Seine, fort encaissée en cet endroit. L'intrépide cavalier laissa le destrier sui* vre le fil du courant, jusqu'à ce que la rive fût asseï basse pour sortir de l'eau. Le capitaine se jeta alors dans la campagne, où le hasard lui fit rencontrer Duguesclin plus tôt qu'il ne l'espérait. L'armée regarda cette singulière aventure comme un favorable augure. (Froissard, liv. T.)

Au moment où Duguesclin se préparait à quitter Pont-de- l'Arche, il reçut un renfort de mille hommes envoyés par la ville de Rouen; on lui apporta en même

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temps quantité de haches confectionnées cTaprès ses ordres par les ouvriers de Paris, d'Orléans et deCaen. La hache était son arme favorite; il Tavait mise en honneur parmi ses compatriotes. Enfin Bertrand ayant levé son camp sans trop savoir quelle direction tenait l'ennemi , dirigea sa marche vers Cocherel, se propo* sant de passer l'Eure, de traverser la plaine, et d*al- 1er occuper les hauteurs qui dominent le bassin d'Evreux. Cette position redoutable par sa nature devait lui permettre d'observer les mouvements des Anglais. Il mit son projet à exécution en faisant ré* gner parmi ses troupes la plus sévère discipline ^ et en garantissant de toute espèce d'excès les habitants du pays qu'elles parcouraient; aussi chacun s'em* pressa-t-il de seconder ses opérations.

Le la mai, le général français logea à Pacy-sur<- Eure, en partit le lendemain matin, et arriva à Cocherel en suivant l'espace très-rétréci qui se trouve frayé entre TEure et une chaîne de rochers : Pacy est à deux lieues de Cocherel. Bertrand avait, déjà franchi les trois bras de la rivière; déjà il traversait la plaine pour gagner la montagne dite delà Ronce qm se montrait devant lui, lorsque les étend^irds d'Angleterre et de Navarre apparurent sur le sommet de la colline: le captai, qui accourait de Vernon, l'avait prévenu. Du Buch, instruit du départ des troupes françaises de Rouen, jugea prudent de s'emparerde la position de Cocherel dont il connaissait la valeur. La même pensée agitait simultanément les deux généraux. Grailli ne croyait les Français ni aussi nom* breux, ni aussi près de lui : son étonnement fut

BKRTHANJD DUGUflSGLlN. M

e&trèiue q.^..^ il vit leurs bataillons couvrir la plaine et se diriger vers les hauteurs , où ses propres divi* iioiis ne les avaient devancés que de quelques ins» tiDts. En les apercevant, il ordonna de brandir les bannières en signe de défi : ses coureurs , revenant sur leurs pas, lui annoncèrent que l'ennemi comptait dans ses rangs plus de quatre mille Gascons : « Cap San Antonin ! dit*il en son patois de Guienne, Gascons OHitre Gascons se frotteront. »

Duguesclin sut dévorer le déplaisir que lui causait Fapparition inattendue de Tennemi : il s'arrêta sur place, appuyant sa droite à TEure et sa gauche aux boisdeHardencourt, dont il fil couper beaucoup d'ai^ bres afin d'élever des abattis capables de protéger ses flancs. Le général français vit le moment où , par leur impétuosité, les féodaux allaient compromettre le salut de l'armée en attaquant de front ces hauteurs; il sut les retenir, résolu de laisser prendre l'initiative lux Navarrais. Comprenant combien il importait que les premiers jours du règne de Charles V ne fussent point marqués par une défaite, pei^uadé que luimême tenait dans ses mains les destinées de la monarchie, Duguesclin se montrait décidé à ne risquer Taclion que loi*sque le succès lui paraîtrait évident. La prudence devenait d autant plus de saison, que le captai, sachant allier la sagesse à la forfanterie, demeurait immobile sur le penchant de la colline : son armée en couronnait la sommité. L'aile droite touchait un village nommé Jouy, bâti au pied de la Ronce; Vautre aile se trouvait garantie par TEure. La rivière

t. Il, 7

98 miTRAII]> »U<&VK9GL1ir.

s'échap|>e en cet endroit entre deux montagnes (r) qui forment rideau. La vallée , occupée par les tfot^ pes de Doguesclin, se développait sur niie Kentr de long; elle s'élargissait dans la direction de la Rohm s le sol en était alors très-uni; maintenant il est siAMMé paf des haies et des allées d'arbres qui marquent te mûrcellement des terres. Cette petite plaine, harâfSé au moyen d'obstacles naturels, semblait être destinée pour servir de théâtre à un engagement sér)e«9l^

GrailK couvrait le sommet de la colline arvec là division du centre : la ville d'Évréux hri envoyait des vivres en profusion ^ il pouvait; donc y pour srttaqMaf, attendre le moment où t'ennemi , forcé par là fifmkM de quitter ses lignes, déterminerait on moorrsnMni de retraite. Le village de Gocherd, composé de vklgl maisons, et le bourg de Pacy situé à deu^ lienrfM de l'autre côté de l'Eure, n'offraient aucune reseotifte aux Français.

I^s deux armées s'observèrent plusieurs jonfs en silence. Quelques escadrons navarrais, ayant vouh» assaillir les fourrageurs, furent repoussés et taillés ew pièces. Le lendemain un chevalier anglais descendît de la colline, vint planter son pennon devant le front de l'armée en défiant le plus brave au combat; k0 bannerets se disputèrent l'honneur de le vainore»

(i) L'une est la ronce et Tautrela Cote aux Anglais^ ce qui m îtik croire dans le pays que la bataille se livra sur cette hauteur; ce qui aurait été impraticable. D*ailleurs les Mémoires sur DuguescUiiy et même le récit de Froissard, indiquent trop bien' le» Keiiz poorqU'oé' pttfsMFs'y méprendre.

nagéieiditf te réserva à Rolàïid Dob^is^écir^er bre- Mf 9 dont la force athlétique Itd garantissait dPavance noioceès^ complet. Roland sortit dés ^angs^ êe mit à toifrner autour dé l'Anglais pour fatiguer son ardeur, pCRS'raborda, et du premier choc le renversa sur la pous^ère. Ayant saisi par la bride le cheval du pour- ' sdtvSLVtty il remmenait comme trophée de sa victoire, knrsique six Anglais , qui s'étaient avanèés en qualité àe téAioins, se précipitèrent pour lui barrer le chemin : six Bourguignons s'élancèrent à leur rencontre, les culbutèrent et en firent quatre prisonniers.

Duguesclin crut d'abord que cette petite escarmoQche serait le prélude d'une furieuse mêlée; il s'en réjouissait d'autant plus, que ses troupes paraissiient enflammées d'enthousiasme. Il voulut les haranguer^ suivant son habitude, mettant en pratique les exemples fameux dont son père lavait souvent entretenu. Bertrand possédait l'art de remuer les âmes par de belles images, n'oubliant jamais de citer quelque trait saillant de l'histoire romaine; dans cette circonstance, il fit retentir aux oreilles de ses soldats le mot de gloire, toujours d'un effet magique sur le eÔBUi^ des Français: un murmure flatteur lui prouva que ses paroles avaient été bien comprises. Déjà les chevaux frémissaient dans les jambes des chevaliers, déjà les fantassins brandissaient les armes et n'attendaient qu'un mot pour fondre sur l'ennemi qui les bravait; mais le général dut contenir l'ardeur dont il venait d'embraser tous les siens. Grailli avait vu sans émotion la défaite des six Anglais, et rien n'annOnçait de sa part l'intention de descendre de la mon-

lOO BERTRAND DUGOESCLIN.

tagne : Bertrand refusa de se porter en avant, espérant que la fortune ne tarderait pas à lui offrir quelque chance favorable. Dans ce moment Arnauld CervoUe, le fameux partisan , Tun de ses lieutenants, proposa de recourir aux négociations pour sortir de ce mau* vais pas; les autres chefs goûtèrent ce conseil; on envoya un héraut vers Grailii pour demander qu'il fût permis à TArchiprétre de venir conférer. Les généraux navarrais y consentirent , et on allait délivrer le sauf-conduit, lorsque le captai s'y opposa en di* sant : « CervoUe est si mauvais barateur, que s'il vcnoit jusqu'à nous contant jongles et bourdes, il adviseroit notre force et nos gens : ce nous pourroit tourner à grand domaige. » (Froissard.)

Duguesclin , voyant le refus que faisait Grailii de recevoir rArchiprêtre, résolut d'épuiser les ressources de son génie inventif pour amener l'ennemi dans la plaine, où il pourrait tirer avantage de sa cavalerie, plus nombreuse que celle du captai. Il prit le parti (le simuler une retraite : ruse d'autant plus ingénieuse qu'elle pouvait ne pas être un stratagème, vu la situation de l'armée française, déjà pressée par la disette. On dut instruire les soldats du dessein projeté, de peur qu'une pareille détermination ne les découra* geât , et que, frappés par cette idée , ils n'exécutasent en désordre cette manœuvre.

Bertrand fit plier les tentes avec fracas, rappelales postes avancés, et commença sa retraite (17 mai i364) en traversant les ponts de l'Eure dans le des* sein d'aller gagner le vallon de Pacy, ou de faire volteface rapidement pour se former en ligne une seconde

BERTRAND DUGUESCLIN. fOf

fois sur le même terrain, si on lui en laissait la faculté. Dès que le captai vit commencer le mouvement rétrograde, il tomba dans une perplexité extraordinaire. Les Anglais demandaient à grandscris de fondre sur les fuyards; les Navarrais, regardant au contraire comme un piège la marche inverse de Bertrand, persistaient à conserver leur position : mais Jean Jouel, qui comniandait spécialement les troupes d'Edouard III, dit que son maître ne lui pardonnerait jamais d'avoir laissé échapper un homme qui avaitcausé tant de mal à l'Angleterre. Aussitôt, sans vouloir écouter aucune observation , il descendît rapidement suivi de sa division , et se précipita sur l'arrière-garde des Français^ dont les deux premiers corps avaient déjà sauté la rivière. Duguesclin était resté en deçà de l'Eure, pour mieux observer la contenance du captai. Voyant que la totalité de l'armée ennemie hésitait à s'ébranler, il jugea qu'on lui laisserait le loisir de reprendre sa position ; il envoya donc contre les Anglais les troupes qui n'avaient point encore passé, et s'empressa en même temps de ramener dans la plaine les deux autres divisions : ses ordres s'exécutèrent avec une céléritéjusque-là sans exemple. Le deuxième corps, conduit par le comte d'Auxerre, franchit les ponts de Cocherel, et vint se ranger à la gauche de Tarrière-garde , qui avait été assez heureuse pour obliger les Anglaisa reculer sur le corps de bataille. Les soldats de la droite, marchant sous les ordres du grand maître des arbalétriers, ne voulant pas attendre que le pont fût évacué par ceux qui les précédaienty se jetèrent d'eux-mêmes dans l'eau, traver-

lOa BERTRAND DUGUESCLIV.

sèrent les divers bras de la rivière, et arrivèrent sur le terrain aussi promptement que les troupes de Tau* tre aile 9 de sorte que Tarmée se trouva de nouveau en ligne comme par enchantement. Au reste, les fautes commises par le captai en cette occasion ffe* vorisèrent les Français outre mesure : ce général ne sut ni appuyer les Anglais, ni rester sur )a mont^ gne, et la quitta quand Jean Jouel ne pouvait être ft^ couru. Grailli ne descendit dans la plaine que pour recueillir les fuyards anglais , que la cavalerie française poursuivait chaudement. S'apercevant alors que le mouvement de Duguesclin était un piège médité d'avance, il voulut opposer ruse contre ruse. On lui avait annoncé un renfort de mille deux cents chevaux, qui pouvaient apparaître d'un moment à l'autre ; U désirait les attendre en gagnant du temps , sans .ce? pendant déceler son embarras : dans cette vue, il de* manda une trêve de quelques heures, con^me cela se pratiquait souvent au moment d'une bataille. Voyaii^ Bertrand s'arrêter après son premier succès, il envoya dire par un héraut que sa coutume était de ne jamaif profiter des chances offertes par le hasard, et qiie lui et ses lieutenants ne voulaient pas en ce jour tî* rer avantage de l'état pitoyable où de longues privations avaient mis les troupes de France. L'éniis^^j^ employa les moyens les plus adroits ppu^r djégpi^r la vérité, a Gentil héraut, Im répondit Pngue3$ii{l> vous savez moult bien prêcher; suis content ^^ VQUS» et je vous baille cent florins ei^ régal; et vpu§ djret^ k votre retour que, si Dieu plait, je mangerai auJQUfd'hui du captai \\\\ quartier, et qe ppuse çç spir %

BSATJlàlffD DUCBfiSGUir. Io3

BMMdger d'autre cl ir. » Il Élisait allusion au nom de Budi , qui se prononçait en français comme bœuf ( i ). Se tournant ensuite vers ses officiers : « Ck>mpagnons, leur diif-il, nous venons de tendre nos filets, les oi- 9/tmm ^f sont fait prendre, d Au même instant il fit sopper les trompettes, et s'avança rapidement vers hê VêMf^rièisj en poussant devant lui les goujats et les y^lets lie l'armé^ , afin de produire du désordre ptroii Ijss rangs ennemis. Ces valets surpassèrent son âtHNIte, culbutèrent les ardiers g^cous, se jetètm ensuite SMr les ailes en se partageant , et déœas- <piàrept ainsi le front de la ligne. Alors les «leux papr tî| s'abordèrent rudement. Les Bretons , qui tenaient 1^ qeQtre, se faisaient distinguer par leur opiniâtreté: im de leurs chefe , Thibaut de Pont, armé d'une épée de fi|[ pieds, dominait les autres coçabattants par sa tiîlle gigantesque; mais ayant brisé son* arme sur le c^^qqe de Bembro, le paladin saisit sa hache, et de chaque coup il faisait voler une tète ou un bras. De son côté, Bertrand parcourait les lignes , animant les sifBUS delà voix : a Amis , disait-il^ souvenez- vous que nqu3 avons un nouveau roi de Frafice, et qu'il faut étrenner spn règne par une victoire ; ii» accompagnant, Qoivine à son ordinaire, ces paroles de saillies qui' transportaient les soldats: remplis d'enthousiasme ils répondirent parleur cri habituel : Çiiguesclin! Dugueselinl que les échos répétèrent au loin. Bertrand , voulant alors donner lui-même l'exemple, s'élance au fort de la mêlée, et y porte la terreur. Déjà il fai-

(i) Quatre tètes de bœuf formaient les armes parlantes de cette*

lo4 BERXKAND DUGUESCUN.

sait plier le centre de l'ennemi sous ses efforts , lara« que son aile gauche se mit à reculer devant les gens d'armes navarrais que commandait le baron de Mareuil, l'ancien gouverneur de Melun. Ce guerrier chiMrchait Duguesclin j pour se mesurer avec lui : Renaud de Bournonville, Jean de Sénarpont, Pierre de Lépine y avaient succombé sous ses coups en essayant d'arrêter sa furie. « Où êtes- vous, messire Bertrand? criait-il; je vous appelle au combat, n Duguesclin accourait pour réparer le désordre; il entendit cette présomptueuse provocation , et s'élança sur Mareuil qui le croyait éloigné : d'un choc il l'abattit de son cheval; mais des flots de combattants séparèrent ces terribles rivaux, lorsque Bertrand allait achever à coups de lance son adversaire. La lutte devint bpi* niâtre auprès de ces deux chefs : la bannière de Duguesclin, portée par le sire de Matignon, renversée plusieurs fois fut relevée par Olivier de Mauny, ThU baud de La Rivière , Yves de CharoUes , Jean de La Chesnaie et Geoffroi deKerimel. Cependant le sire de Mareuil, échappé des mains de Bertrand, avait repris l'offensive et vengeait son affront sur ceux qui l'approchaient. Il tua de sa main Hennequin, grand mal* tre des arbalétriers; mais, au moment où le guerrier cherchait quelque autre ennemi digne de sa il se vit arrêté par le comte d'Auxerre et son jumeau le comte de Châlons, combattant toujours à coté l'un de l'aotre. Ils s'attachèrent à ses pas : le premier lui enleva son casque d'un revers de son épée, et le second lui fendit la tête d'un coup de hache. Les Navarrais, privés de leur intrépide comman<»

BERTRAND DUGTJESCLIW. Io5

dant, reculèrent devant les Normands et les Picards réunis. L'aile gauche des Français regagna le terrain qu'elle avait perdu , et vint s'appuyer au centre où combattait Duguesclin. L'infatigable général survint à l'instant même où les Anglais, après avoir tué le vicomte de Beaumont, se précipitaient comme des furieux au milieu des Bretons. Ceux-ci , attaqués par des forces supérieures , commençaient à plier, lorsque la seule voix de Bertrand ranima leur résolution ; ils se pressèrent autour de lui, et rétablirent leurs lignes. L'ennemi venait d'essuyer des pertes considérables , el cependant il opposait encore une vigoureuse ré« nstance : le centre , commandé par le captai en personne, soutenait efficacement les deux ailes. C'est alors qne Duguesclin, jugeant d'un coup d'œil la situation des affaires, conçut im de ces mouvements décisifs qui fixent la fortune; il ordonna à Thomas de La Houssaye de prendre six cents cavaliers de l'aile droite, celle qui avait souffert le moins, de se couler derrière les haies qui bordaient l'Eure, et de décrire un demi-cercle pour se jeter sur les derrières du centre de l'ennemi, en passant entre la gauche des Navarrais et la montagne de la Ronce. La Houssaye exécuta cet ordre avec une rare intelligence : il fondit à l'improviste sur les Anglais ; ceux-ci , déconcertés par cette attaque imprévue , furent obligés de diminuer les efforts qu'ils faisaient sur le front de la division : ils subirent ce désavantage sans cesser de disputer le terrain. Dans ce moment solennel deux coureurs, ayant percé la foule des combattants bourguignons, annoncèrent à Duguesclin l'appro-

lo6 BERTAi.ND OUGUESCLIIT.

che d'une division de mille deux cents chevaui: :. méprise heureuse! car ces cavaliers venaient en qiiâlité d'auxiliaires au secours des Anglais. Bertrand i trompé comme les antres , crut que le roi lui envoyait ce renfort de Paris. Cette nouvelle, pochant de bouche en bouche , parvint dans les rang» anne? mis, et y sema l'épouvante. Jjes Français, aninéa par le succès 9 renversèrent enfin les deiix aîie$ à$ leurs adversaires; toutefois le centre, compo^ en entier de cavalerie, ne se laissait point entamer: Di|7 guesclin forma ses escadrons en colopne serrée, et, se mettant à leur tête , il perça la première ligne enpfp mie. Bertrand parvint ainsi sur le point où combatf tait le sire de GrailU, qui étonnait les plus hardi^ pgf sa bravoure héroïque. Roland Bodin , f&cuyer breton 1 d'une taille extraordinaire, se précipita sur lui, 4t voler sa lance en éclats, le joignit corps à cprps, et, le saisissant à deux mains par le casque, le tipt si% pendu sur son cheval. Duguesclin arriva quand |f( captai, en se débattant, allait percer de sa dag|i^ Roland Bodin au défaut delà cuirasse; voyant )e daur ger que courait son écuyer, il courut vers le capt^, et, lui appuyant son épée sur la gorge, s'éçrâ î a Rendez-vous à l'instant, ou vous êtes mort. » Gr^^j présenta ^on gantelet à Duguesclin, qui lais^ ^ ^ land l'honneur entier de cette belle capture. Saqmûaville mit également bas les armes; Jean Jouel, opqimandant les Anglais, blessé à mort, fut pris pfx Olivier de I^a Chapelle. La perte de ces diff^eiitl chefs paralysa les efforts des Nav^irrais , et déc^clfi 4m gain de la bataille ; le centre de l'eni^emi 9 onMW^

par les deux ailes des Français et p^ les cavaliers de L41 fioussaye, se fit écraser : les Navarrais , les Âfigl^s ^ les GascoDS combattant sur ce point, furent tous tués, pas un seul n'échappa.

Qéjàles vainqueurs célébraient leurs glorieux avantViges, lorsque des trompettes vinrent ani^ucer à Bertrand que mille deux cents cavaliers normands Danavarrais, accourant en toute hâte , allaient déboucher dans la plaine par Jouy : c'étaient les mêmes que les hérauts avaient signalés depuis deux heures. Duguesdin rétablit ses lignes, et fit passer aux piiiooniers les ponts de Cocherel , afin de leur ôter la hculté de s'échapper si l'action recommençait. Les nouveaux escadrons ennemis ne tardèrent pas de paraître sur le champ de bataille, s'y enfoncèrent sans précwtion, ef; se virent enveloppés en un clin d'oeil. C^ troupes firent d'abord les démonstrations prplir Biwaires pour exécuter quelques charges; mais, frap* ^lées du spectacle qu'offrait la terre jonchée de cadavfe39 elles n'opposèrent qu'une faible résistance. Les Ipfdats furent pris en totaUté; leur commandant 3u<parieur, Pierre de Sailly, s'iéchappa seul, grâce à la vitesse de $on cheval , et si trpul^lé par la frayeur, que le banneret ^rriv^ tout d'une traite à Nonancourt , couvert d'im s^c à farine ; il l'oyait pris dans un moulipy afin de ficher l'éclat de ses ^rmes. Le gouver* neur de Nonancourt , appartenant au parti de Charles le Mauvais, ne le reconnaissant pas sous ce déguisement, ne voulut jamais ordonner de baisser le ppnt-levis pour lui donner açile. Une autre singularité qui §# p^p§a dwrgQt ractipn pépite (i§ ^m ici

Jo8 BRHTR\ND DUGUESCLIIC.

sa place, en ce qu'elle peint les mœurs féodales de l'époque. Le fameux Arnaulci Cervolle voyant s'avan* cer droit à sa chevauchée la bannière du captai du Buch, de qui sa maison tenait une terre en fief , crut de son devoir de ne pas combattre personnellement celui auquel il devait soumission comme vassal; en conséquence, Ârnauld sortit des rangs furtivement sans emmener un seul de ses gens, et en, ordonnant à l'écuyer qui portait son pennon de l'élever bien haut, afin que l'on ne doutât point de sa présence. Cervolle avait donné des preuves trop éclatantc^s de sa bravoure pour qu'on pût le soupçonner de lâcheté ; néanmoins (Charles V se montra très-irrité de sa conduite , et « les chevaliers , assure Froissard , parloient moult vilainement de lui. »

Certain de la victoire, Duguesclin dépécha à Reims Enguerand de Hesdin pour en porter au roi l'heureuse nouvelle (i). Ce paladin, quoique blessé, avait demandé à remplir cette mission : il entra tout armé dans la cathédrale de Reims, au moment où l'archevêque allait commencer la cérémonie du sacre (19 mai i364). I^es mains qui versèrent l'huile sainte sur la tête du monarque, s'élevèrent vers le ciel pour remercier le Dieu des batailles du triomphe accordé par sa miséricorde aux armes de la France; triom* phe d'autant plus précieux , qu'il justifiait les espë-

(x) Le château actuel de Coclierel n'existait point alors; il Apptr* tient aujourd'hui à M. de Lacroix, dont Thabîtation n'est séparée «la champ de bataille que par TEure. M. de Lacroix fait élever en Ci moment-ci un obélisque à Tentrée de la plaine , aGn de perpétuer It souvenir de cette victoire, et montrer le lieu où se livra l'action.

BERTRAND DUGUESCLIN. lOC)

rances de bonheur que la nation avait conçues à l'avénemeut du jeune roi. Aussi Charles V ne mit-il pas de bornes à sa reconnaissance ; il combla de grâces* le général dont les talents et le courage venaient d'assurer un si beau succès : il le nomma maréchal ou gouverneur de la Normandie j et lui donna en propriété le comté de Longueville , confisqué sur le roi de Navarre. Après avoir distribué aux compagnons d*armes de Duguesclin les récompenses qu'ils méritaient à si juste titre, le monarque sévit contre tous les Normands pris les armes à la main. Saquainville eut la tête tranchée; on préparait le même sort à Guillaume de Malet, lorsque le fils de ce baron menaça d*user de représailles sur la personne de Bremor de I^aval, fidèle serviteur du roi, tombé en son pouvoir, un mois auparavant. Cette menace produisit son effet; un cartel autorisa rechange des deux bannerets.

Duguesclin se rendit k Rouen , la capitale de son gouvernement; Charles V y vint également le surlendemain : il voulait se concerter avec lui, afin de tirer delà victoire de Cocherel le parti le plus avantageux. On ar-éta, dans cette conférence, de ne travailler qu'à soumettre les places de la Normandie occupées par les troupes de Charles le Mauvais. En vertu de ce plan , le nouveau maréchal se mit en mesure de continuer la campagne : il vit accourir, de divers côtés, des chevaliers qui aspiraient à l'honneur de servir sous ses ordres. L'armée, forte de douze mille combattants, se composait des vainqueurs de Cocherel et de féodaux, envoyés récemment par les pro-

IIO KEHTRAND nUGUESCLIlT.

vincés méridionales. Parmi ses Keiitenânts on distinguait le comte d'Auxerre, le comte de Cbàibntfv Olï- •vier de Mauny , Eiistache de Saint-Pierfe, le VAttiBlif Thibaut de Pont, Ënstache de La Houssaye, ef Â^taiAf de Beaumont, qui brûlait de venger la mort dé 9oà frère le vicomte, immolé de sang-froid pat les* ÀÉfglais.

Ces généraux commencèrent FexpéditioW pVr e#trer dans te Cotentin, dont les habitante, fort âë^ Voués à Edouard III, lui avaient livré tes forteresiMijp de Valognes, de Carentan et de Douvres. L'ertwénrf,-. maître de ces places, protégeait le débarquement des convois sortis des ports d'Angleterre : le cfaasW de ces positions devenait donc le point esserftM. L'avatit- garde de Bertrand , commandée par tiouè^ tel y culbuta les bandes navarraises qui voulaient défendre le passage de la Céline. On s'enfonça ensuite au travers du Cotentin, et, l'ayant balayé dansr SÉ largeur, les Français parurent devant Valognes* : de nombreux pelotons de soldats anglais couvraient les approches de la place; ils furent taillés en pièces, ef les fuyards allèrent porter la terreur dans la viUe^ en criant que le diable de Bertrand les poursuivait. La plupart des habitants avaient manifesté unefaainè violente contre la maison de Valois; ils s- empressèrent d'abandonner leurs foyers ; le reste se réfugity ainsi que la garnison, dans la citadelle. Duguesdiity arrivant comme un torrent, enleva les fortificatioMr extérieures, et puis le corps de la place. Il parais^ sait probable que la citadelle ne pourrait pas résister aux assaillants ; mais Bertrand , avare du sang dte se;.

Èo\ââîSj f ôùkit téfitêr laf iôier de$ fiégôciaftiorfs; àvàrif rfé f ecôtrrîr à la forée. H fit irtâpàÈeit au goÙve^fifelrt• éfes «ô^diWôtos très-honorabies ; oh répondit pâW' de§ prèrpo^ diîffageants : le sigtof de i'as^aiït rrè se fif pa^ lém^èttrf)^ attendre. Cette première tentative ayant échoué, le rtiaféchal ordonna de dresser les ftiaféhrhes êè ffiîfèrre qtri lânçârent de^ qifai^tiers^ de j^erre. Lè^ àsfSiégé^ essayèrent d'amer tîr k viofenfce de^ cônps , etÈt preifàtaft soin de tendre des bâlFes de cofonf et éé^ peavis^ de boftuf fraîches : cet expTédfeiit tetfr réù^sif parfaî*ei»fertfi. Voyant dimmtfer Feffèt des niachmes, ils €Pt firent un sujêl de râîHerie, et enlevèrent rtféhWf ks balles de coton aifnsi que les peaux dé boeuf, lesf jogestnt mutiles : tm de leurs soldats , placé sur ht (onrelle la plus élevée, frappait stir un^ cloche chaque^ fois qtt'il voyait la machine lancef tm prôjeéKie , et pkisiears de ses cornpagnon* essuyaient a^ec un tingéy par moquerie, l'endroit où le coup avait porté, êtt criant : « Vous avez bien tott de salir ainsi* nos biilies pierreà blanches. » Les archers du dehors, irrités' de la plaisanterie , leur crièrent qu'ils les feraiéi^t repentir de cette insolence.

Cependant l'expédition n'avan;çait pas ;• dé)à^ les- officiers parlaient de se replier Srur Carerttan, dont Yél conquête paraissait plus facile; mais le maréchad' t'é^ pôdssa cette proposition , regardant la levée dû siège comme un affront trop cruel pour les armes? fvatû" çaises. Bertrand fit dire à ceux de la ciladelHè, q\i^il était décidé à rester devant leurs murailles une atiiiée entière plutôt que d^abandotiner son entreprise. Lé ^ôi^erneur, ébranlé par cette réfeolmion, offrit? de'

lia BERTRAND DUGUESCLUST.

remettre la forteresse moyennant 'io,ooo livres qu'ofi lui compterait. Duguesclin répondit à l'envoyé : « Je n'achète les places qu'à la pointe de mon épée. I6 donne à votre maître trois jours pour se décider : ce délai écoulé, je n'écouterai aucune proposition , et je ferai pendre aux créneaux soldats et gouverneur. ■ Celui-ci y intimidé par cette réponse, se soumit, el obtint pour les Anglais des conditions avantageuses: la principale fut la faculté d'enlever ce qu'ils pour* raient transporter eux-mêmes. Le commandant sortit suivi des siens, tous chargés d'effets précieux. Les vainqueurs, se voyant privés d'un si riche butiu, voulaient les arrêter : Bertrand , religieux observateur de sa parole 9 interposa son autorité; les soldats obéirent respectueusement; ils ne purent néanmoins s'empêcher de couvrir les assiégés de huées, accompagnées de sanglants quolibets. Huit chevaliers, qui fermaient la marche de la colonne, sensibles aux outrages qu'on leur prodiguait , rentrèrent précipitamment dans le château, levèrent le pont-levis, et crièrent du haut des bastions : « Nous avons des vivres, et nous défendrons si bien le poste, que jamais Bertrand n'y entrera. — Certes, gars, dit celui-ci^ vous mentirez, car j'y souperai ce soir, et vous jeûnerez dehors. »

Il donna le signal de l'assaut; les archers coururent à l'escalade, transportés 'd'une sorte de frénésie: on enleva la place, non sans perdre du monde; car les Français, se disputant l'honneur de monter les premiers, chargèrent si fort les échelles qu'elles cassaient sous leurs poids, et les assaillants roulaient

BERTRAirJ) DUGUESGLm. I 1 3

"^Ds les fossés pleins d'eau . Duguescliu n'avait pas ^U sans admiration l'audace de ces huit chevaliers, dont la défense fut réellement héroïque; mais il ne put les sauver : au mépris de ses instances, les premiers soldats qui pénétrèrent dans le fort massacrèrent tout ce qu'ils y rencontrèrent.

Le général, ayant accordé quelques instants de repos à ses troupes, se hâta de marcher contre Carentan : cette ville capitula au bout de deux jours. Il n'en fut pas de même de Douvres, où commandait Calverley, capitaine d'une réputation méritée : on se nt contraint d'entreprendre un siège en règle. Ber trand, après avoir reconnu la position, resta conraincu qu'il aurait à surmonter des obstacles prodi* i^eux; il fit appeler auprès de lui plusieurs habitants iu pays , afin d'en tirer quelques lumières touchant la situation de Douvres, les chemins couverts et les ressources intérieures. Un de ces bourgeois, nommé Pierre Ledoux, voyant Bertrand inquiet sur le succès de l'entreprise, lui dit : « Quoi! seigneur, vous paraissez embarrassé? Il vous reste cependant un moyen infaillible, c'est de faire crier par toute l'armée : Duguesclinï Duguesclinl A ce nom seul , la ville se rendra au plus vite. » Bertrand sourit à cette idroite flatterie. « Je crois, répondit-il, que ce ne lerait pas un moyen bien redoutable pour vaincre le brave Calverley. » Dans le fait, outre la valeur personnelle des Anglais et l'habileté bien reconnue de leur chef, Bertrand avait à considérer que bon nombre de Normands opposés à Charles V s'étant réfu- 3;iés dans Douvres, leur dernier asile, on devait s'at-

Il4 BERTRAND DU«U£SCLIN.

tendre à une résistance très-opiniâtre. Dugiiesclîû' essaya un assaut; qui ne réussit pas : alors on eut recours à la mine, en continuant l'attaque des murait les, afin de retenir les assiégés sur les remparts; on poussa vigoureusement les travaux sans quMIs s'en aperçussent. Un fait singulier leur donna l'éveil le cinquième jour : un verre rempli d'eau, placé par hasard snr le parapet , fut renversé à plusieurs reprises sans cause apparente. Ceci surprit étrangement les soldats; l'un d'eux s'étant couché à terre, sentit un tressaillement; on se douta alors que les assiégeants minaient les bastions : on donna l'alarme. Calverlcj \ fit aussitôt contre-miner dans la direction de l'ouest^ \ et rencontra les gens de la sape : un combat terri* ble fut livré dans les entrailles de la terre ; les Ânglan finirent par être accablés, mais on ne put continuer les travaux sur ce point. Il devint nécessaire d*oil* vrir une seconde mine : celle-ci obtint plus de succèsy car elle perça sons le caveau de l'église vers la fin d% la journée. Bertrand, escorté d'une troupe d*élitC| passa la nuit dans le temple; et le matin, ouvrait les portes, il sortit en criant : Diiguesclùil Dugueê^ clin! Les habitants et la garnison, épouvantés à cet aspect, jetèrent leurs armes et demandèrent quartier* Le Breton reçut leur soumission, et fit arborer WM les tours l'étendard français, qui n'y flottait plus de* puis vingt ans. Bertrand traita fort honorablemêfit Galverley et les siens : il sentait bien qu'en se brt^ tant contre lui les Anglais accomplissaient un devoir^ et obéissaient aux ordres de leur roi. Les chevolieri , normands ne pouvaient invoquer un semblable motiil •

ISETAAND DUGUESCLUf, Il 5

fliusÉÎ JRirentHls punis comme des rebelles. Le gé* néral ne voulut pas que les mains victorieuses de ses soldats servissent à châtier des traîtres : le bourreau fit justice des plus coupables; on jeta les autres au fond des cachots.

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