LIVRE V
Daguesdin va une troisième fois au secours du comte de Blois. — Bataille d'Aoray. «- Bertrand, de retour en France, délirre le n>y«une des ^ndes compagnies , et les entraîne en Ë^jpagne.
Un incident des plus majeurs ne permit point à Duguesclin de compléter la soumission de la Normandie. Le vicomte de Rohan vint le trouver devant Douvres pour l'engager à passer en Bretagne, où les deux partis se montraient plus que jamais décidés à terminer la fameuse querelle dans une bataille rangée. Attaché à la France par ses exploits , par les bienfidts dont le roi l'avait comblé, Bertrand ne savait jusqu'à quel point il pouvait disposer de sa personne; mais Charles V le tira d'embarras , en lui comman- [ dant de mener son armée au secours du comte de ^ Blois. Charmé de voir concilier son devoir avec ses K Infections particulières, il se hâta de suivre le sii^ ^ de Rohan , accompagné de sept mille hommes , la L plupart de cavalerie. D'autres chevaliers accoururent ^ur remplacer ceux que la guerre avait moissonnés : Philippe de Chàlons, Gérard de Frontigny, Henri
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de Pierreforty Heugues de Bâillon; Aimard de Poî^ tiers ; Charles de Dinan, Louis de Beaujeu, Badei , de Guébriant et le sire de Poix accrurent le nombre de ses lieutenants. lie comte d'Auxerre, etson frérv le comte de Châlons, Olivier de Mauny, le Bègue ; <le Yillaines , Guillaume de Bouestel, Eustache de Li' Houssaye et Thibaut de Pont ne le quittèrent ploft. Bertrand venait de dépasser les confins de la Normandie et revoyait déjà son pays natal , lorsqu'un écuyer accourut l'avertir que son père, Renaud Dq* guesclin, touchait à sa dernière heure , et demandait instamment de le voir encore une fois. Le général
laissa le commandement de Tarmée au comte
d'Auxerre, et courut au château de la Mothe-Broon. * Il y arriva au moment où Renaud recevait les der- j nières consolations de la religion ; la famille éplorée ; entourait le lit funèbre. Bertrand mêla ses larmes i celles de ses frères et de ses sœurs. Le moribond di^* tingua au milieu de ces gémissements les sanglots de son fils amé; il tendit une main glacée à Tobjet de sa première affection : a Mon cher fils, dit-il , je remercie la Providence du bonheur qu'elle me procure de te voir encore une fois. Tu as honoré cheveux blancs en suivant la ligne que je t'avais cée; sois toujours homme de bien : la gloire est périssable, mais la vertu ne l'est point. » L'effort qwB venait de faire le châtelain pour prononcer ces paroles anéantit ses forces; il ne tarda pas d'expi dans les bras de ses enfants.
Une invitation encore plus pressante du comte d( Blois empêcha Bertrand de demeurer au seim de fil
BERTRAND DUGUESCLIN. I ÏJ
famille; à peine lui laissa- t-on le loisir de rendre les derniers devoirs à son père. Il quitta don'c le paisible séjour où s'écoulèrent ses premières années pour aller encore affronter les hasards de la guerre. Le sire de Bohan vint le recevoir non loin de Guingamp, escorté par ses vassaux. Jeanne de Penthièvre et son époux lui firent le même honneur, accompagnés des sires de Léon, de Rieux, de Raitz, de Laval, de Malestroit, de Kergorlay, de Quintin, de Touruemîne,deTintiniac, deBeaumanoir, deLa Bel- Uère, de Montboucher, de Coè'tquen et de Kergouët. Le sire de Rohan, lié d'amitié avec Duguesclin, lui expliqua la position de la Bretagne. Le jeune Montfort se contentait de la moitié du duché (i) ; mais Jeanne de Penthièvre, ne croyant pas qu'elle pût dépouiller 5es enfants d'une portion de l'héritage de leurs an« cétres , persistait à ne vouloir faire aucune concession; de sorte que les deux partis, sans cesse en présence, vivaient dans un état perpétuel d'hostilité. Lo comte de Blois, toujours modèle de vertus, mais tou^^ jours d'une incapacité absolue , déplorait les calamités fjont il se voyait la cause innocente : son caractère timide , si opposé à celui de la nation entière , révoltait les fiers Bretons et diminuait le zèle des partisans
[ (i) Ceci ne doit point étonner, car Monlfort n*avaît aucun droit fUr le daché : son père et les princes de sa famille supprimèrent Fo'
L i%îiial de toutes les expéditions du contrat de mariage de Charles de Blois avec Jeanne de Bretagne ; on n'en a jamais trouvé une seule copie. Si l'on en croit Froissard, cet acte devait être préjudiciable à leor cause; car il établissait formellement la succession au duché en
b 'fiiveiir de Jeanne , et prouvait que le comte de Montfort y avait sous-
L crit moyenDant quelques légers dédommagements.
Il8 BERTRAND DUGUESCLIBT.
de la maison de Penthièvre. I^ comte de Montfort> , élevé à Fécole du malheur, déployait au contraire une énergie remarquable, une activité merveilleuse; la modération de ses prétentions , le ton avec lequel il les soutenait, lui gagnaient bien des cœurs. Tandis que les partisans de son rival se renfermaient dans une espèce de neutralité , les siens redoublaient d'ardeur. La comtesse de Penthièvre, effrayée de sa position , jugea qu'on ne pouvait en sortir que par un coup d'éclat; elle ramena ses amis en leur annonçant la résolution de tenter les chances d'une bataille rangée, dont le résultat serait le triomphe ou l'anéantissement de ses droits. Croirait-on que Charles de Blois, contraint d'adopter cette courageuse dé ter minât iou, montra quelques scrupules sur la légitimité des droits de sa femme? Il fallut qu'on déroulât de nouveau k' ses yeux les motifs d'une querelle qui durait depuis vingt-trois ans, que deux cent mille hommes avaient scellée de leur sang, et pour laquelle lui-même avait été criblé de blessures à la Roche-Derrien. Montfort, n'ayant pu rallier en sa faveur la majorité des Bre* tons, accepta les secours d'Edouard III, son beau-père^ Par compensation , la comtesse de Penthièvre imploral'assistance du roi de France, protecteur-oé de la Bretagne. De graves considérations engageaient Charles y à soutenir le comte de Blois : il lui importait que la maison de Montfort n'obtint pas la souve- ^ rainelé de la Bretagne par les bons offices des Plan- > tagenets, qui en profiteraient pour exercer .dans le -^ duché une influence préjudiciable aux intérêts ds la France. Charles V, entraîné par ces motifs, or- \
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doona à Duguesclin de voler au secours du comte de Blois, dès qu'il eut appris que les deux compétiiMirs se décidaient à vider d'une manière définitive lears différends dans une seule rencontre.
Le bruit de l'arrivée de Bertrand produisit un effet merveilleux ; il se répandit avec rapidité dans les di< verses contrées du pays : les partisans des Penthièvre, depuis longtemps refroidis, accoururent en foule, ne doutant pas qu'il n'y eût de la gloire à acquérir sur les traces du vainqueur de Cocherel. Jeanne quitta Guii^amp pour aller se montrer à l'armée rassemblée au milieu des landes de Josselin. La vue de vingt mille hommes armés pour sa défense ne put bannir le» terreurs de Charles de Blois : le souvenir d'un rêve sinistre le poursuivait sans cesse; il en fit part à ses principaux barons; et comme tous les rêves peu* vent s'expliquer de diverses manières , on interpréta lesien à son avantage : il parut satisfait , et ses frayeurs s'évanouirent.
Quant à Montfort , il ne cherchait pas un appui dans Finterprétation de vaines chimères; ses émissaires ne cessaient de supplier Edouard de hâter le départ des secours promis depuis longtemps. Le monarque anglais, fidèle à sa promesse, envoya huit mille hommes d'excellentes troupes , commandées par Cbandos, un des guerriers les plus remarquables de ce siècle. Ce général, né dans le Cumberland, fat l'ami et le compagnon d'armes du prince Noir. Il avait contribué d'une manière particulière aux succès de ce héros, autant par ses conseils que par son intrépidité; aussi le combla-t-on de récompenses : le
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onzième collier de la Jarretière lui fut donné par ordre de réception (i). Il occupait dans le parti (le Montfort la place que Duguesclin tenait dans celui de Blois. Sa réputation jetait en ce moment plus d'éclat que celle du Breton : on lui accordait la même va* leur, une prudence aussi consommée, et peut-être plus de talents militaires; mais il ne brillait pas des mêmes vertus|; son âme était fermée à tout autre sentiment que celui de l'ambition. Cette passion étouffait en lui les qualités dont le ciel l'avait doué; et lorsque son cœur s'abandonnait à quelque mouvement de générosité, l'effet en semblait détruit par les formes dures qui accompagnaient le bienfait. Chandos ayant suivi Edouard III à la chasse , au début du règne de ce prince, fut frappé par un cerf, qui de son bois lui creva l'œil gauche (a).
Montfort, jeune, sans expérience, mais nullement
(i) Il est à remarquer que, lors de rinslitution de la Jarrelîèret k prince de Galles ne fut pas nommé Tuu des premiers; le prince Noii ne fut que le quatorzième, et eut avant lui Edouard III, Henri de Laucastre, comte de Derby, surnommé 7br//co/ (cou tortu) , coam germain du roi. Ce Torticol fut un des personnages les plut îllustm de r Angleterre; il gouverna longtemps la Guienne» et la défendit vigoureusement contre tous les eflbrts de la France; ses vertus k firent appeler parle peuple, îebon duc de Lancastre. Sa fille uniqw» Blanche, épousa Jean de Munh , troisième fils d*Édouard, qui prit» avec la permission de son beau-père , le titre de duo de Lancaatre : c'eA lui qui, à l'époque dont nous nous occupons, commandait let améei anglaises en Bretagne; Les autres premiers chevaliers furent Piem deOrailli, captai du Buch, de la maison de Foix , oncle da rival da Duguesclin ; lord Montaigu , lord AVilhougby , lord Beauchamp» lord Courlenay, lord Gray, lord Slaplcton, lord Wirthoslx, Chandoiy lord Holland et lord Ampredicourt.
(a) Biographia britannica. Kippis. |
BKATBAND BUGUESCLIir. lit
imptueux , ne fit aucune difficulté de se laisser ^rpar Chandos, pour lequel il montrait une déce marquée: ainsile général anglais commandait îrainement au nom du prince. Il voulut comler la campagne par le siège du château d'Auray, des principales forteresses du parti contraire, résolution hardie plut extrêmement à Jean de fort. L'armée partit d'Hennebon y et vint investir le y dans laquelle on pénétra sans difficulté, grâce lauvais état des fortifications ; mais le gouverneur làteau annonça l'intention de se défendre autant le permettraient ses moyens. Sur ces entrefaites, )prit que Duguesclin, escorté par les meilleures les de France, venait de rejoindre le comte de . Cette nouvelle diminua tellement la confiance )ntfort, que^ nonobstant les exhortations de Chan^ Idésira tenter la voie des négociations: en conséce, deux chevaliers furent députés vers le comte lois pour lui proposer une troisième fois le parlu duché , afin d'éviter l'effusion du sang breton, mx de Jeanne de Penthièvre aurait accepté si n'eût enchaîné ses volontés; il se vit obligé de r aux cris de la comtesse et à l'impatience de ses sans : ce prince repoussa donc la proposition ra son camp de Josselin pour marcher contre emi. Au moment du départ, Jeanne dePenthièvre *assa devant le front de l'armée quatre chevaliers, eur d'autant plus insigne pour eux, que la compassait pour unefemme des plus altières. Ces qualevaliers furent le comte d'Auxerre à cause de sa ance, les sires deRohan et de Rieux comme ba-^
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rons les plus considérables de la nation , et Bertrand Duguesclin pour son mérite personnel.
Cependant les écuyers envoyés par Jean de Mont« fort revinrent apporter à leur maître la notification du refus de Charles de Blois, accompagnée de l'oflre de vider le différend devant Auray par une action générale. Cette réponse excita la colère de Chandos, qui regardait la proposition de partage comme un acte de générosité; il s'empressa de reprendre le siège d'Auray que l'on avait interrompu durant les conférences. I^e général anglais espérait s'emparer de la place avant l'arrivée de l'ennemi. Les assiégés souf« fraient déjà de la famine, et suppliaient Charles de filois par des messages secrets de hâter sa marche. Le comte, campé à l'abbaye de Lanvaux, se trouvait hors d'état de les contenter : il désirait faire dire aux bourgeois de redoubler de zèle y promettant de les délivrer prochainement; mais les assiégeants gardaient si bien les approches de la ville que personne ne pouvait pénétrer jusqu'au château. Enfin un arbalétrier du parti de Penthièvre fut assez adroit pour envoyer dans la tourelle la plus élevée, son dard auquel pendait un billet destiné au gouverneur. L'avis que renfermait cette missive ne satisfit point les assiégés , qui entrèrent en pourparlers avec les Anglais : les magistrats proposèrent de rendre la place sien ne venait point à leur secours dans un espace de temps déterminé ; et, selon l'usage, ils demandèrent des vivres pour une semaine. Montfort, voulant gagner l'ailection des habitants d'Auray en se montrant généreux, souscrivit à ces conditions. Les attaques cessèrent; les
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Otages furent échangés , et on laissa passer dans la ville les subsistances dont elle manquait. Les assiégeants gardèrent leurs lignes , se bornant à empêcher que personne n'entrât dans le château. Le second jour de la trêve y ils virent avec étonnemént la garnison rassemblée sur les remparts poussant des cris de joie, et faisant retentir les airs du bruit de nombreux instruments. On signalait ainsi l'approche du secours si ardemment désiré.
Loin d'imiter son rival, qui laissait à Chandos la bculté de diriger les opérations, le comte de Blois, craignant de blesser Tamour-propre des hauts barons, avait partagé le commandement entre trois généraux; le comte d'Auxerre, le comte de Rieux et Duguesclin. Le dernier pouvait d'autant plus prétendre au droit de régler les opérations, qu'il venait d'amener un renfort sans l'appui duquel le comte de Blois n'aurait pu soutenir la lutte. Bertrand ne fit aucune réclamation, et s'aperçut clairement qu'on voulait le réduire à un rôle passif. Cette sorte d'injustice n'empêcha pas le héros de redoubler d'efforts pour contribuer au triomphe de la cause des Penthièvre, et il courut se placer à la tête du corps formé de ses vieux soldats bretons. Le comte d'Auxerre prit le commandement des Français envoyés par Charles V.
L'armée du comte de Blois quitta Lanvaux le 28 septembre i364; elle commit la faute de se diriger par Pluraargat, et se mit dans la nécessité de franchir le bras du Morbihan pour atteindre la ville d'Auray, tandis qu'en se dirigeant par Pluvigner elle serait arrivée sans obstacle sous ks murs de la place par
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une plaine unie. En apprenant l'approche de son rival, Montforty ou plutôt Cbandos, abandonna Au* ray, et vint occuper le quartier de landes que le comte de Blois devait infailliblement traverser. Ce dernier employa la journée entière à faire le dénoni* brement de ses forces; elles dépassaient vingt mille hommes : on y distinguait les chefs des plus illustres maison s du duché, car le comte de Blois comptait bien plus de partisans que son rival. D'abord le pays Bre* tonnant f à l'exception de Vannes , c'est-à-dire le promontoire, peuplé d'hommes énergiques , parlant tous le dialecte gallique, lui conservaient une foi invariable; sur les neuf hautes baronnies, six : Avaugour, Léon, Quintin, Derval,Cbâteaubriand et Malestroit, servaient sa cause; les trois autres, Vitré, Ancenis et la Roche-Bernard, défendaient les intérêts de Montfort. La famille Duchàtel, très-puissante dans le bas Léon , y balançait l'influence du vicomte de Léon, cousin de Jeanne de Penthièvre; mais cette princesse dominait dans le pays de Pontivyau moyen des Rohan ses parents , à Redon par les Rieux également ses alliés , à Dinan par les Beaumanoir, à Carhaix par les Kergorlay, àMorlaix parles Penkouët, à Lannion et à Tréguier par les Troguindi : elle ne put gagner à sa cause le pays de Nantes, où la famille de Clisson exerçait une influence exclusive. Rennes montrait quelque affection pour Charles de Blois; Quimper, Auray et Hennebon suivaient tour à tour les chances de la guerre.
Les deux partis campaient à une demi-lieue l'un de l'autre; mais ils étaient séparés par la rivière qui coule
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dans une grève marécageuse , resserrée entre deux montagnes assez élevées , et qui se rapprochent au pas de Trehorai en formant deux corniches parallèles ; de sorte que le plateau occupé par le comte de Mootfort s'élevait à plus de cinquante pieds au-dessus de la grève dans laquelle serpente la rivière. Il est indispensable de faire remarquer que Montfort pouvait descendre du plateau dans la plaine marécageuse par on chemin fort roide qui tournait la montagne, et rien ne l'empêchait, en suivant cette voie, de remonter sur le plateau par le coté opposé. Le bras du Morbihan^ quiydans sou état naturel, a soixante pieds de large devant Auray , dont il rase les remparts , se rétrécit aux deux tiers une lieue plus bas en tirant vers le détroit de Trehorai: mais il s'enfle prodigieusement à la marée montante.
Le point essentiel était de savoir laquelle des deux armées franchirait la première cet obstacle; elles s'arrêtèrent donc en s'observant. L'une et l'autre avaient des drapeaux semblables et le même cri de guerre : Bretagne^ au riche Duc! On distinguait néanmoins dans le parti de Blois une différence : les bannières flottaient mêlées aux lis français , dont l'alliance presque nationale devait enorgueillir les Bretons. Celles de Montfort flottaient seules, car Chandos n'avait pas voulu déployer l'étendard d'Angleterre, dont la vue aurait pu irriter les chevaliers des deux partis. En effet , au combat de la Roche-Derrien , quantité de Bretons attachés à la cause de Montfort abandonnèrent subitement les rangs lorsque Aigworth mit en évidence le drapeau britannique, chose qui n'arrivait souvent qu'au moment de l'action.
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Tous ces nobles réunis devant Auray apercevaient parmi les rangsopposés un parent, un ami; bien plu8| ceux des Bretons qui s'étaient battus ensemble pour la même cause au combat des trente, dix ans auparavant, se trouvaient maintenant eu Esice les uns des autres , prêts à s'entre-déchirer : tristes effets des discordes civiles! Ainsi Beaumanoir, Jean de Serent, Maurice du Parc, Amauri deFontenay , Geoffroi'de It Marche, Maurice et Geslin de Troguindi, Tristan de Pestiviers, suivaient la fortune de Charles de Blois; tandis que Geoffroi de la Roche , les deux KerenraiSi Louis Goyon , les deux Fontenay , Guillaume de la Lande, marchaient sous les étendards de Montfort, à côté de Calverley et de KenoUes, qu'ils avaient coni'battus au chêne (le mie voie. Depuis vingt ans, quanti té de familles se partageaient d affection au sujet de cette querelle : on voyait dans l'une et dans l'autre armée des Kergorlay, des Charruel, des Château* briant, desKersoson, desMontboucher, desMahé, des Champagne, etc. Les Anglais considéraient avec une sorte de satisfaction les apprêts de cette horrible lutte ; le sang breton allait couler, rien ne pouvait les réjouir davantage.
Les deux armées passèrent la journée du a8 rangées en bataille : l'une et l'autre désiraient ne pas fran« chir la rivière la première. Dans celle du comte de Blois, Duguesclin commandait l'aile gauche, environné d'une compagnie de Bretons , ses fidèles compagnons d'armes depuis plus de dix ans : on distinguait parmi eux Olivier son frère, Silvestre de Budes, devenu depuis si célèbre dans les guerres d'Italie , Henri de Pledran, Thibaud de la Rivière, Pierre du Boisael,
BBATRAJID DUGOESGLIN. Ift^
Jacques de Lorgeril, Saint-Pern, Ferron du Parc, Goyon , La Hunaudaie, Thomelin, La Houssaye, Coëtlogon, Brehanty Yisdelou, Robin de La Boissière, Gui d'Angauville, Sauvage de Pomereuii, Rus deKer- Souardet, Jean Appert, de Bethizi, Bertrand de Blois, Etienne Botterel, six écuyers de la famille Le Boutellier, Thibault deChâteaubriant, Guillaume de Cossé, cinq écuyers de la maison de La Cournillière, Raoul de TËspinay, Guyot d'iioudetot, Michel Jourdan^ Raoul de Kersaliou y Mathieu de Piédouë, Raoul de Piedevache, Rollin de Pontbriant, Raoul de Quelen,Gruyon de Rernas, Olivier de Vitré, I^urens de Valence*
Le comte d'Auxerre conduisait l'aile droite, le sire de Raitz la réserve; le comte de Blois se plaça au centre, ayant à ses côtés le vicomte de Rohan Jean F', l'un des hommes les plus supérieurs de son temps, descendant en ligne directe de Conan Mériadec , premier roi de l'Armorique. Il seconda dignement Penhouët dans sa défense de Rennes en 1 357 . ^^^ mariage avec Jeanned'Avaugour,héritière du comté de Léon, le rendait le plus riche baron (i) : son jeune fils Alain faisait ses premières armes dans cette solennelle circonstance.
Chandos partagea également en quatre corps les seize mille hommes composant Tarmée de Montfort; il plaça l'aile droite sous les ordres du sire Duchâtel et de Robert Kenolles : ce dernier, soldat d'extrac-
(i) Veuf de Jeanne d*Avaugour en 1367, le vicomte de Rohan épousa une princesse du sang de France, Jeanne de Navarre, tante de Charles le Mauvais.
laS BERTR.\5D DUGUESCLllT.
tion obscure, s'éleva par son audace à une brillante fortune militaire; ilvenaitdëtrenomméchevalierde la Jarretière, et se trouvaille soixante-quatorzième de cet ordre depuis sa création. Chandos con6a la gauche à Olivier de Clisson et à Mathieu Huet, Anglais d'origine normande; il prit le commandement du centre, retenant près de lui le prétendant au duché, et mit la réserve sous la conduite de Calveriey , chevalier du pays de Cornouailles, homme d'exécution, qui jouissait dans l'armée d'Edouard d'une réputation populaire. On voit, d'après ces dispositions, que Chandos, pour ne pas blesser les Bretons du parti de Montfort, leur partagea les commandements principaux; pourtant il composa en entier le corps de réserve de soldats anglais, les destinant à frapper le coup décisif. Calveriey, désigné pour marchera leur tête, s'indignait qu'on l'eût placé en dernière ligne; il fallut que Chandos usât d'autorité pour l'engager à demeurer k ce poste (i). Les Anglais étaient armés uniformément, tels que devaient l'être les soldats d'une puissance de premier ordre; quant aux Bretons, comme depuis vingt ans leur pays gémissait au milieu des horreurs d'une guerre civile, durant laquelle on avait à se défendre sans cesse contre des attaques subites, ilss'^ quipaient suivant leurs moyens, et même suivant leur goût : chacun adoptait l'arme la plus convenable i ses habitudes, à sa force corporelle. Ainsi l'un seservait de la longue épée pour frapper d'estoc et de taille,
(t) Biographia britannica. — Ogée, Dictionnaire historiqw H géographique de la Bretagne , in-4*^, tome V
rer
bbrtaaud dugubsclin. jag
Taulre de la la raccourcie, celui-là du maillet de fifir ou de la hache , celui-ci de la dague ou du fléau , fiMmé d^un bâton ferré auquel pendaient deux bou* les de fer supportées par des chaînettes. Ou voit d'à* fvès cet aperçu que, si Farinée de Charles de Blois comptait plus de soldats dans ses rangs, si elle se composait d^hommes individuellement très-braves, celle et Montfort suppléait à son infériorité numérique par un ensemble parfait et une organisation bien wtendue.
Chandos, en général consommé, évita de se rappradier de la rivière, afin de laisser un certain espace vide qui pût engager Tennemi à fairt'! le premier pas. On restait donc immobile de part et d'autn^i : chacun voulait attendre que son rival commençât Tagression. Lfs deux compétiteurs profitèrent de cette espèce de trêve pour exciter le zèle de leui^s partisans en les haranguant. Au morne instant le sire deBeaumanoir, le héros du combiitdos trente, transporté d'un mouvement patriotique, franchit le Morbihan , gravit le plateau, et alla droit au général anglais : « Noble Chandos, lui dit-il, ne pourniit-on pas trouver un expétlient pour empêcher que des honinios, nés et nourris sur la mémo terre, se massaoronl outre oux? I« deux rangs opposés ronformont dos frères, dos amis qui , après la bataille, doplororont leurs exploits <Hi plutôt loui^s fuixnu\s, — J applaudis à ces sentitiments honorables, ivpondit Chandos, mais il est trop tan\ pour outrer on pourparlor; toulo ospooo d'arîïiugoment ost devonuo iinpossiblo. - Au moins, répoiulit Beaumanoir, qu'il mo soit permis do prendre
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part à cette malheureuse lutte et de verser mon lang comme les autres. Vous savez que je suis prisonnier de Montfort sur parole; les lois de la guerre m» déi^. fendent de combattre sans sa permission : obtenes pour moi, je vous supplie, détre délié momentanét; ment de mon serment. » Chandos alla en son nom de* mander cette faveur. « Je la I ui accorde , répondit Montr fort, mais à condition qu'on ne lui donnera pQiQt di commandement particulier, que sa bannière ne seçft point déployée, et qu'il redeviendra mon prisonnicri quelle que soit d'ailleurs l'issue de l'action. » Be^umanoirrentra dans sa division, joyeux de pouvoir exercer son courage. A peine ce preux avait-il repassé le rui3sega qui séparait les deux armées, que Gauthier Huet» capitaine anglais, le franchit à son tour, et proposa auji- Bretons de rompre une lance. Hervé de Kergouët, p\m prompt que tous les autres, se précipite pour sour tenir l'honneur national; du premier choc le Breton renversa Huet et son cheval; puis il s arrêta, et dit à son ennemi : (c Relevez-vous, capitaine t vous êtes vaincu et mon prisonnier : vos armes et votre defrr trier m'appartiennent; je vousles rends ainsi que b liberté, pour vous en servir dans la bataille qu'on ve livrer.»
La nuit vint surprendre les deux armées dansleuri positions respectives; chacune d'elles avait persisté fort sagement à ne pas vouloir commencer le mour veulent. Le lendemain 29 septembre (1), un diman? che, jour de la Saint-Michel, on célébra les sainte
(i) Vély,le président Hénaull et Anquelil ont commis une erreur manifeste en mettant la bataille d*Auray le ai septembre.
BERtRAl!rD DUGUEHGLIir. t3l
mystères devant les lignes. A peine la cérémonie était-elle terminée , qtie le son bruyant des tronipëtteâ donna le signal du carnage. En ce moment le comte de Blois, ((ui s'était chargé à regret d'une )>esante armure 9 promenant sa vue sur cette plaine èù la mort allait bientôt exercer ses ravages, s'écria : c Que ne puis*je racheter au prix de tout mon sang eeluiqui va se verser pour moi! » Des larmes involon* taires accompagnèrent ces paroles. Ijecomted'Auxerre, impatient de se signaler, craignant que la marée ne Gouvrît prochainement le gué, se hâta de sauter le détroit à la tête des Français : ce général eqt ensuite à gravir des masses de rochers ; sa division arriva enfin sur le plateau, mais toute désunie et harassée de fatigue. Le comte d'Auxerre vint se placer en avant d'un petit irillage nommé Brech (i), situé à cinq quarts de lieue d'Auray,et sur lemémeplan.Chandos , voyant le mou* vement commencé, s'avança de son côté, les rangs ierrés : les deux lignes s'arrêtèrent alors ime seconde fois. Quelques historiens assurent qu'il se fit une espèce de trêve, durant laquelle Montfort envoya au comte de Blois un messager pour lui faire sentir l'in^ convenance de combattre le dimanche, et pour demander de remettre l'action au lendemain : l'époux de Jeanne de Penthièvre refusa de souscrire à cetarwngement. On doit croire que les autres chefs se chargèrent de la réponse, car le comte de Blois pas- Hit pour le prince le plus pieux de son temps. Au
(.0 Nous avons pu nous convaincre par nous-mcint; (|uc le souvenir wcei événement est toujours piésont à la mémoire des habitants de cflle petite paroisse de Hreeh.
1 32 BERTRAND . DUGUESGLIN.
reste, un incident assez singulier avait ouvert le charop avant le retour du héraut.
L'armée de Montfort et la division du comte d'Auxerre se mesuraient des yeux, prêtes à s'élancer; elles occupaient un terrain couvert de landes : tout-à-coup une grosse vipère ( ces reptiles sont fort communs dans ce pays ) sort de dessous un buisson , et se dresse au milieu des soldats du comte d'Auxerre. 'A cette vue, ceux-ci tirent leur épée pour tuer l'animal malfaisant; le reste de la division, ainsi que les troupes de Montfort , voyant agiter des armes, crurent que l'action commençait sur ce point. Alors les trompettes se mirent à sonner, et Tes deux corps s'abordèrent (i). Mathieu Huet attaqua vigoureusement le comte d'Auxerre ; celui-ci le contraignit k reculer en désordre : le commandant des Français poursuivait l'ennemi chaudement, lorsqu'un archer du pays de Galles lui perça l'œil droit d'un coup d'épée au travers de la visière du casque. Le sang qui sortait de cette blessure remplit également l'autre œil : le comte resta sans défense, et fut pris ainsi par Chandos. La perte de ce valeureux chef porta la consternation dans l'âme de ses compagnons. Sa division, composée de Bretons et de Français, étant seule engagée, fut écrasée en un instant : l'aile gauche, formant le tiers de l'armée du comte de Blois, était détruite sans retour avant que les autres corps eussent seulement effectué leur passage ; Duguesclin et le comte de Blois gravirent péniblement les rochers,.
(i) Tous les habitants de Brech parlent de ce fait singulier.
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et n'arrivèrent sur le plateau que pour recueillir des débris. Les lignes se formèrent avec assez de promptitude, et la lutte recommença plus vivement. A l'aspect de tant de combattants transportés de fureur, Cbarles de Blois se sentit entraîné ; ses vaines terreurs disparurent : il se prépara à recevoir courageuisement son rival , lequel, revêtu des insignes d'un duc de Bretagne, fendait la presse pour parvenir jusqu'à lui. Les deux compétiteurs se joignirent, se choquèrentviolerament,etfirentfrémirla terre sous les pieds de leurs coursiers. Le combat cessa autour d'eux : la lutte de ces illustres jouteurs occupa seule l'attention générale; elle se termina enfin par un rude coup de hacbe, déchargé sur la tête de Montfort par Charles de Blois. Le vainqueur s'écria : Bretagne , Montfort est mort iMsiis sa joie fut de courte durée; celui qui venait de succomber sous ses coups était un écuyer couvert de l'armure de son maître (i). Le véritable prétendant s'avançait suivi de la phalange anglaise ; Chandos et Bembro marchaient à ses côtés : il se précipita sur la division au milieu de laquelle combattait Charles de Blois. Persuadés que le gain de la bataille dépendait de la vie du comte, les Anglais s'acharnèrent après sa personne avec une opiniâtreté frénétique. Les barons bretons firent au prince un rempart de leur personne, et opposèrent longtemps une barrière insurmontable. Parmi les plus ardents on distinguait Jean III de Kergorlay , qui se tenait de-
(i) Cet exemple de faire prendre, un jour de bataille, les insignes du chef à un chevalier n'était pas nouveau. Charles d'Anjou avait agi ainsi en Italie, contre Mainfroî.
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vaht le duc; il se comportait vaillamment, et se voyant assailli de tous côtés , il ne cessait de crier : A môÉk aide^ preux (le Bretagne l Beaumanoir, placé près dà même Heu, lui répondit : Aide-toi, Rergorlay, et Dieu t'aidera (i). Enfin, cette ceinture de guerriers, qttl enveloppait Charles de Blois , fut rompue; Jean III de Kergorlay se fit tuer aux pieds du prince , après avoir fait des prodiges de valeur. Le trépas de ce fidèle vassal ne précéda que de quelques instants la rliilM dç son suzerain : trois fois le duc de Bretagne fui. enlevé aux siens ^ trois fois ils l'arrachèrent des mainft des Anglais. Cependant les coups multipliés qu'on lui portait faussèrent ses armes, la visière de soi casque fut brisée, il resta à visage découvert^ et uit soldat du pays de Cornouailles, profitant de cetti circonstance, lui plongea son épée dans la bouchu} le fer sortit deiTière le cou : le malheureux époux da Jeanne de Penthièvre tomba de cheval et fut longtemps foulé aux pieds de ceux qui se disputaient ses tristes dépouilles (a).
Ainsi périt, les armes à la main , le prince le moidt belliqueux de son temps. La nouvelle de cette cataitrophe répandit parmi les chevaliers la consternation et le découragement. Duguesclin , qui avait su cqi^
(i) Ces paroles sont devenues la devise de la maison de KergorlâTi ((uî Ta conservée jusqu'à nos- jours.
(s) GeoiTroi Robbin, cordelier, confesseur du comte de Blois, m» ({uittait jamais ce prince; il le suivit à Auray jusqu'au fort de la mi^ lée : il le vit frapper, fut renversé lui-même, se releva, et put exhoiw ter le comte à se souvenir de Dieu avant d*expirer. Charles exhala le dernier soupir en se frappant la poitrine, comme un pénitent. (Liobi— neau, tome l*"", page 374.)
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^rv» un avantage notable sur le point où sa divi- 9100 combattait^ en devint au contraire plus furieu3i; il voulait vçnger ie prince qu'on venait d'immoler. Depuis le commencement delaction^ Bertrand, aidé ée ses vieux Bretons ^ tenait en écbec ie corps qui Ini était opposé; artné d'un énorme maillet de fer, cet impétueut guerrier promenait la mort dans les rangs eiuieoaîs. Les sires de Roban , de Laval , de Beauinanoir, Charles de Dinan^ Ëustache de la Houssaye, le SM3ndaient dignement : Huet, et tout ce que les Anglais comptaient de plus brave, venaient de mordre li poussière. Mais Cbandos , devant qui l'aile droite si le centrée avaient plié'après la mort de Charles de BloiSy réunit ses forces contre Bertrand; il ne pouvait se croire certain de la victoire, tant que ce redoutable capitaine agirait à la tête des siens : l'ayant abordé il culbuta la majeure partie de sa division pardessus le plateau; et comme la marée montait en ce Oioment, quantité de soldats se noyaient en roulant sur le revers du talus. Les chevaliers finirent par s'èckircirautourdeDuguesclin; insensiblement le cercle le rétrécit , les Bretons se serraient près de leur chef et tombaient à ses pieds : lui-même se tenait retranché derrière un monceau de cadavres : quoique sa hache et son épée fussent rompues, quoique sa main btiguée pût à peine soulever le maillet de fer, il conlibuait à se défendre. Les assaillants, étonnés de cette 1^1 résistance, n'osaient plus Tapprocher; ils dirigeaient âe loin leurs traits contre ce seul homme qui allait en être accablé, lorsque Chandos l'aperçut dans ce pressant danger; ce général accourut , en criant à ses
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Anglais de ne plus frapper sur le Breton : « Messire fiertrand, lui dit-il en s'approchant, soumettez-vous , la journée n'est pas vôtre. » Duguesclin , accablé de lassitude, blessé à deux endroits, se rendit avec Jean deRohan et Jean de Serent(i)y demeurés constamment à ses côtés. Les sires de Rieux j de Kergouët , de Dinan^ n'existaient plus; on les avait tués sous les pas de Charles de Blois. Beaumanoir combattait sans ban* nière, la tête couverte d'un casque dépouillé de panaches, armé comme un simple écuyer, mais ses terribles coups le faisaient reconnaître : il se trouvait auprès de Charles de Blois lorsque ce prince reçut l'atteinte mortelle. Ayant essayé de garantir les jours de ce prince contre une foule d'ennemis acharnés, lui-même fut percé de mille traits , et son sang alla se confondre avec celui du duc de Bretagne.
Après l'entière défaite de l'armée de Penthièvre, Montfort chercha lui-même le corps de Charles : il le découvrit, horriblement mutilé et souillé de boue. A la vue de ce triste spectacle, Jean ne put retenir ses larmes : Chandos l'arracha brusquement à ces pénibles réflexions, en lui faisant observer que la mort de son parent était le seul événement qui pût assurer à sa maison la possession du plus beau duché de la chrétienté. « Allons, dit-il, remerciez Dieu et vos amis ; vous ne pouvez avoir ensemble la Bretagne et votre cousin (2). » Les anciennes chroniques di-
(i) La famille de Jean de Serent, Tune des plus ancieDoes deBre» tagne , s'est éteinte dans la personne du duc de Serent, mort en i8aS chevalier des ordres.
(a) Au milieu du désordre de la journée, la soldatesque dépouilla
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sent que la victoire avait été annoncée à ce prince par un lévrier appartenant au comte de Blois. Cet animal , remarquable par sa beauté j qu'on citait pour son attachement à son maître , sauta le ruisseau au moment de l'action et courut droit au comte de Ifontforty qui arrivait alors devant une fontaine jaillissante : comme le prince était à cheval , le chien se leva sur les pieds pour mieux le caresser; on reconnut le lévrier de Charles de Blois : les spectateurs étonnés s'écrièrent que ce chien venait saluer Montfort duc de Bretagne.
Ce prince , passant d'un état précaire à une situation brillante, fit éclater sa reconnaissance envers tous ceux qui avaient contribué à fonder sa fortune, c Après Dieu , dit-il à Chandos , c'est vous qu'il faut remercier de la victoire, car je la dois autant à vos talents qu'à votre bravoure. » En prononçant ces mots, il remplit de vin son hanap ( sa coupe d'or) et le partagea avec le général anglais : cette distinction , accordée sur le champ de bataille encore fumant, était regardée comme la plus noble récompense qu'un souverain pût imaginer (j).
Montfortfit bâtir une chapelle en l'honneur de saint Michel , sur le lieu où l'on avait découvert le corps de Charles de Blois ; il institua également un ordre de chevalerie , (^C Hermine) en mémoire de cette victoire.
le corps de Charles de Blois : on lui trouva sur la peau un cilice de crin blanc, que Ton jeta avec mépris ; mais le cordelier Robbin le ra- OMssa soigneusement, le regardant comme une précieuse relique. (Ogée^page io8.) (i) Voyez , à propos de la cérémonie du hanap, la note du t. IV.
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Jeanne de Penthièvre perdit dans la seule journée d'Àuray l'héritage de ses pères, son épout, etl'c^ poir de revoir ses enfants y retenus prisonniers à Londres. Elle s'exhala en plaintes amères contre le sort qui la poursuivait , et tenta d'intéresser le peuple! ses malheurs; mais la Bretagne, affaiblie par yingt^ quatre ans de guerre , avait à déplorer ses propre! infortunes : il ne se fît en sa faveur aucune mauifc»» tation sérieuse.
Les partisans de Charles de Blois, quoique nom-' breux encore, paraissaient peu redoutables, ayavl perdu leurs principaux chefs , les uns tués, les autres prisonniers de Chandos. Montfort insista pour que ces derniers ne fussent point mis à rançon : en tête de ces prisonniers figurait Duguesclin. Ce guerritrf dont la fatalité venait de trahir le courage, avait kk% triompher, sans le concours d' autrui, cinq moisaiirf paravaut, les armes de la France; maintenant, il le voyait chargé de fers j obligé d'expier les fautes ^ue d'autres avaient commises, sans qu'on put lui eb imputer une seule. Les Anglais le conduisirent es Poitou, dont Chandos était sénéchal; on ne roogîl pas d'user à son égard d'une extrême dureté.
Pendant que Bertrand allait en captif dans un pa|i qui plus tard devait être le théâtre de ses plus brilf lants succès, Charles Y travaillait à obtenir sa libertés Au premier bruit du désastre d'Auray, le roi envoya en Bretagne l'archevêque de Reims proposer en ses nom à Montfort un arrangement final avec là vfeuftf de Charles de Blois, annonçant que la France h%e^ bandonnerait pas ses enfants, et qu'elle défendrait
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leilr cause par tous les mo^ehs qui étaient en sa puisaatice. Ce langage étonna tellement Montfort, que de prince ne poursuivit pas ses avantages avec cette èélérité qui enchaîne la fortune. La Bretagne eut par conséquent le temps de se reconnaître t elle manifesta autant d'amour pour Jeanne de Penthièvre, que dfc haine pour l'Angleterre. L'arrivée de l'archevêqufe 4e Reims fortifia ces divers sentiments. Montfort Sè vit obligé de sacrifier ses affections particulières à là sécurité de ses propres intérêts; il n'eut en vUe que de s'assurer une paiic solide avec la France, en offrant des avantages raisonnables k la veuve et aux eclfan^s . ée son compétiteur. Edouard III satisfait de voir l'é- : poiix de sa fille souverain du duché, ne l'en. détourna i points convaincu d'être toujours à même d'exercel* I duns les États de Montfort une influence exclusive : I il ^ trompa; car la Bretagne ne cessa de le regarder Q^rti me l'artisan de tous ses maux, et ne montra de la reconnaissance que pour Charles Y , dont la politique savante mettait déjà en défaut la finesse du vieux Plantagenet.
Le 1 1 mars i3So on signa donc à Gueraiide une convention , en vertu de laquelle Montfort fut reconnu duc de Bretagne sous le nom de Jean lY ^ Jeanne cons^vait le titre de duchesse et le comté de Penthièvre : le dernier article déclarait ses enfants habiles à «liccéder au comte de Montfort, dans le cas où c^ prince mourrait sans postérité.
Charles V avait demandé que l'on mît à rançon les barons prisa Auray. Dugùesclin l'intéressait p\m que tooft les autres ensemble ; il insista pour qu'on brisât
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ses fers. Edouard , las de la guerre , y consentit. Les Anglais fixèrent la rançon à cent mille francs : cdles du roi Jean et de Charles de Blois exceptées , on n'en avait point vu de si élevée. Ce fait seul atteste le mérite de Duguesclin et l'importance dont il jouissait Charles Y paya la somme exigée, sans partager le mérite de cette action avec le pape, comme Font dit quelques écrivains; d'ailleurs la moitié de la somme fut hypothéquée sur le comté de Longueville, qui appartenait à Bertrand.
La bataille d'Auray venait de montrera Charles Y que les destinées des États dépendent ordinairement de la force des armes; aussi prit-il à son service de vaillants capitaines. Olivier de Clisson et Tanneguy Duchâtel, deux Bretons d'un courage éminent, Tiiirent en France occuper leur valeur. T^e captai du Buch , prisonnier depuis la bataille de Cocherel , obtint sa liberté sans rançon ; Grailli , reconn^iissant d*im aussi noble procédé , se voua au service de la France, et débuta par ménager un accommodement entre Charles le Mauvais et Charles Y.
I^ Navarrais privé de ses alliés se montrait encore redoutable ; car son génie infernal lui suggérait sans cesse quelque expédient pour embarrasser ses ennemis : cependant, déconcerté par l'abandon du captai, il prêta l'oreille aux propositions de Grailli. Une entrevue eut lieu entre les deux princes au miKea d'un des faubourgs de Paris : on s'y prodigua les plus vifs témoignages d'amitié. Le roi pouvait agir avec sincérité; pour Charles le Mauvais, il ne mettait aucune franchise dans sa conduite. L'événement prouva
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que le fourbe ne cédait qu'à la nécessité. Ce prince offrit à son beau-frère un cœur en or, en le priant . d'accepter ce riche joyau comme un gage de leurréconciliation. Duguesclin , Tun des témoins de cette entrevue , détestait le Navarrais : « Prince , lui dit-il fortement, je vous conjure d'être religieux observateur de votre promesse; sans cela , vous aurez certes le loisir de vous en repentir. » Bertrand ne tint pas le même langage au captai du Buch, qu'il voyait pour la première fois en ami. Ces deux guerriers se donnèrent , en présence de toutes les personnes appelées à la conférence , les marques d'une estime réciproque.
Enfin la France respirait, après trente années de guerre et de troubles ; l'esprit belliqueux de Philippe de Valois et de Jean II lui avait causé des maux incalculables; loin de s'indigner de l'humeur pacifique de Charles V, elle changea en admiration les préventions défavorables qu'on avait conçues à son égard après la bataille de Poitiers. Déjà la main habile du monarque rassemblait les débris du naufrage, lorsque l'aurore de ce bonheur fut subitement obscurcie par un nouveau fléau , d'autant plus effrayant que son existence tenait à un vice radical de nos institutions : nous voulons parler des grandes compagnies , qui reparurent à la paix générale comme elles avaient surgi après celle de i36o.
On conçoit l'embarras que devait causer une multitude d'hommes armés, la plupart sans profession, commandés par des chefs bien plus difficiles à satisfaire que les soldats, et que l'on licenciait, vu
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Fimpuissance de continuer leur solde. Le roi , secoAdé par Duguesclin, puisadanssa sagesse les moyens d'eb délivrer le royaume.
Lorsque Charles V , Edouard lïl et Charles le Mauvais eurent congédié les bandes qui les servaient, lé sol français se vit inondé de gens de guerre, livrés i eux-mêmes. Oubliant qu'ils venaient de combattre les uns contre les autres , ces hommes s'agglomérèrent pour former une association épouvantable, dent la règle unique fut le droit de la force. On comptait, dans ce rassemblement, des Français, des Bretons, déi Gascons, des Allemands, des Anglais, des Catalans et des Italiens, présentant un total de cinquante milte hommes, les deux tiers à cheval. On distinguait à leur tète Hue Calverley , Robert Scot, Mathieu (rouriiay , Gauthier Huet , Arnauld CervoUe , et même deux princes du sang royal de France , Jean d'Évreux et le comte de Chàlons. Ces divers chefs, disposant à leur gré de nombreuses compagnies, regrettaient infiniment de renoncer à l'exercice d'une influence redoutable pour rentrer dans une condition ordinaire : ils surent aisément communiquer cette humeur indépen* dante à des hommes nourris dans la licence des camps. Leurs ravages devinrent si effrayants , que Ton fit des prières publiques pour demander au ciel rexpuLsion de ces brigands. Les villes manquèrent d'espace pour recueillir les habitants des campagnes, ftiyant devant ces hordes dévastatrices , et les cités elles-mêmes ne tardèrent pas de tomber au pouvoir de ces nuiian' drins ou tard-venus. Cette association s'établit au milieu de la France ^ qu'elle appela sa chambre. Plusieurs
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forteresses devinrent les boulevards des grandes coin«pagnies, qui choisirent Châlons-sur-Saône pour le point central de leur domination. Elles prélevaient les impôts à leur profit , s'appropriaient le péage des FÎvières, objet fort important à une époque où les ponts étaient rares : des employés préposés par les chefs des tards-venus administraient les provinces. En un mot, ces hommes , réunis sous prétexte de la Bécefsité de subsister, envahissaient les biens de l'É* tat et ceux des particuliers. Les malandrins , loin de diminuer de nombre, augmentaient au contraire, Cclt ils ae recrutaient par les serfs que l'ordonnance de Louis Hutin avait affranchis soixante ans auparavâtlt. Ces esclaves ne voulurent plus travailler dès que la cédule royale eut prononcé leur libération : ils abandonnèrent la culture des terres, et tombèrent en peu de temps dans un dénûment complet. Ilss'of* frirent en auxiliaires aux capitaines , qui accueillirent eeux dont l'âge et la force leur convenaient. Charles V voyait renverser d'un seul coup les projets qu'il formait pour le bonheur de ses peuples.
Ce prince, n'ayant pas à sa disposition les forcés nécessaires pour exterminer ces ennemis du repos public, eut recours aux négociations, seul nioyért qui lui restait. Il députa auprès des chefs des compâ-* gnies plusieurs évéques, qui essayèrent de les fléchir es leur montrant com*me un théâtre plus propice l'Asie, qui implorait Tassistance des chrétiens contré les Turcs; ces prélats offrirent des sommes considérablesaux tards-venus, s'ils voulaient aller en Chypre défendre le dernier Lusignan. Les malandrins refusèrent , en objectant qu'ils avaient sous la main les
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mêmes avantages qu'on leur présentait dans des contrées éloignées. Le péril devint enfin si pressant , que le monarque ne fit pas difficulté de réclamer Tintervention d'Edouard III ; il le supplia d'interpoter son autorité pour que les Anglais, qui composaient la moitié des tard-venus , sortissent des terres de France. Ln cette circonstance Edouard agit avec fraiichiseï et ordonna aux chefs anglais des malandrins de rompre sur-le-champ leur association armée. Quelquesuns se montrèrent disposés à obéir, mais la majeure partie répondit ([uon n'avait pas d'ordre à recevoir de lui. Le roi d'Angleterre , irrité au dernier degré, annonça l'intention de franchir le détroit pour venir les châtier. Charles V rempli d'épouvante s'empressa d(; refuser une telle assistanct; : de son côté Edouard, très-piqué, jura do ne lui fournir ancim secours, dussent les malandrins l'expulser de Paris.
En refusant l'appui du monarque anglais, Charles V venait d'éloigner un danger sans doute trèsgrave , mais il restait sans défense devant celui qui le pressait d'un autre coté. Les dévastations s'étendaient jusqu'aux portes de la capitale; rien ne trouvait grâce aux yeux de ces brigands : les églises furent transformées par eux en lieux de débauche. L'État semblait toucher à une ruine complète : Duguesclin le sauva. Les services ([u'îl rendit en cette occasion lui valurent les bénédictions du peuple et le nom de restaurateur de la monarchie^ que la France reconnaissante se plut à lui donner : ce beau nom, il ne l'a partagé dans la suite qu'avec deux autres guerriers, Dunois et Barba/an.
On se rappelle qu'à l'issue du combat de Brignais,
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OÙ succomba Jacques de Bourbon, le marquis de Montferrat s'étant érigé en chef des tard -venus, les avait entraînés en Italie, et qu'il s'en servit pour chasser les Sarrasins de l'extrémité de la péninsule : Duguesclin proposa un expédient semblable. ]^a moitié de l'Espagne subissait encore le joug des Maures : ces riches contrées devaient offrir aux compagnies un puissant attrait; mais comment les en convaincre, après le refus positif de passer en Asie ? Duguesclin crut pouvoir les y décider, en offrant de se mettre lui-même à leur tête. Cette proposition devait paraître d'autant plus généreuse de sa part , qu'il n'avait cessé de montrer autant de haine que de mépris pour les pillards de profession. Il fallait de plus s^arracher au repos , qui lui présentait tant de charmes; il fallait, sans y être obligé, quitter Pontorson, les objets de ses affections, et cela pour se transformer en chef débandes indisciplinées , devenues l'objet de l'exécration de la France entière : mais que ne peut l'amour du bien public!
Sans perdre un seul instant, Duguesclin partit pour Châlons, séjour des principaux malandrins : il se fit précéder d'un écuyer, qui devait annoncer sa venue. En traversant les nombreux détachements des tard-venus échelonnés sur sa route, Bertrand les engagea à regagner la Bourgogne , afin , leur dit-il , de l'aider dans une immense entreprise qu'on allait combiner de concert avec leurs généraux : les compagnies obéirent, et Paris ne craignit plus d'être insulté.
L'annonce de l'approche de Bertrand surprit et
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charma tout à la fois les chefs des malaoclriniy qui envoyèrent à sa rencontre une c]éputation. 11 arrîtft au bout (le quelques jours : des écuyers portaient i6t enseignes déployées; une suite tiombreuse et h^\U lante l'accompugnait : on lui rendit des honn^urara« çessifs. Le comte de Châlons, I^ Bègue de Viliaioetf naguère ses lieutenants, le con^blèreot de caressa ; Gauthier Huetet Calverley, jadis sesadversi^irea daw les champs d'Âuray, se montrèrent pareilleipent eqjk pressés à le bien recevoir. Le lendemain PqguesQlîv désira communiquer aux grandes compagnies Tobjul. de son voyage. L'armée se concentra au milieu d'uQfl ^ plaine voisine de Chàlons; Bertrand se plaça sur Qi ^ tertre, et demanda qu'on lui prêtât un moniQfit d'atr | tention. Nous avons vu que ce guerrier s^ complais i sait dans les harangues et qu'il les débitait trèsHli' > gnement. P'une voix forte, Duguesclin adressa aut f capitaines rangés autour de lui Tailocution suivarit^: !: ce Compagnons d'armes, nous avons fi|it, vousft ;! moi, assez pour damner nos âmes, et vous pouvei ^ vous vanter d'avoir fait pis que moi; faisons main- ; tenant honneur à Dieu, et le diable laissons* Pepviif i quelque temps vous êtes occupés à dos travaui| inr dignes de braves gens; je viens vous en proposer 4* pluî^ honorables, et que je partagerai avec vpua : ç est d'aller en Espagne combattre les enniemi^ d|f Ifi foi , (le leur arraclior la possession de contrées rich^ et Ooriàsaiites. ÂlUms nous emparer des trésors accilmules par les infidèles dans Grenade et dans Cpr* doue : le roi de Fratïce vous offre de payer les frujis de Texpédition, et le pape vo^s accorderjsi V^b^lution de toutes vos fautes ; nous sauverons nos âmes,
9CBTRANP DUGTJ£SCX.]ir. l^'J
et oous acquerrons de la gloire et des ricbessçs. » Ce discours ayant circulé promplço^ent dans Farinée, fît pousser mille cris en signe d'adhésion ; maig les commandants de ces phalanges ne se laissèrent pas enflammer aussi facilement : ils voulurent qu'on stipulât des conditions. Bertrand leur donna Tassu* rance que le roi compterait deux cent mille florins, et leur accorderait de plus un pardon irrévocable pour les désordres commis dans le royaun^e, offrant Pdéme de les conduire à Paris pour les présenter à Charles y y qui ratifierait le traité : il sut enfin adoucir ces honimes terribles, qui avaient méprisé les menaces des deux plus puissants monarques de la
chrétienté.
Calverley et vingt-cinq autres capitaines consentirent à se rendre çiuprès de Charles V, Des décrets foudroyants avaient été lancés contre eux par le prince et par TÉglise : il paraissait donc naturel pour f^ux de concevoir quelques craintes en se présentant devant le roi; mais la seule parole dé Bertrand suffit pour leur inspirer une entière confiance.
Le chevalier breton les devança à Paris, afin d'annoncer la convention récemment conclue : on le reçut comme un libérateur. Calverley et les siens arrivèrent au bout de la semaine : le roi ne voulut pas qu'ils entrassent de jour dans la capitale, craignant sans doute que leur présence n'excitât la fureur du peuple; en conséquence ils vinrent le soir au Temple. Charles Vies reçut avec bonté: un certain nombre (Je bannerets, du plus haut lignage, témoignèrent le désir de partager les dangers de l'expédition : cette
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déclaration bannit toutes les incertitudes des malandrins; ils restèrent convaincus que le projetde porter la guerre en Espagne avait été formé dans l'intentioii d'aller secourir les chrétiens, et non pour débarrasser la France de la présence des grandes compagnies. Le maréchal Andrehan, Olivier de Mauny, Guillaume Dubouestel, Jean d'Harcourt, Pierre de Montmo* rency, Yves de Rohan, ne balancèrent pas à se ranger sous les ban;îières de Duguesclin, qui fut investi du commandement suprême. Cet heureux négociateur obtint des malandrins la remise des places for-' tes dont ils s'étaient emparés. Cent mille florins devaient être comptés à Lyon, et les autres cent mille sur les frontières d'Espagne. Duguesclin, pour mieux • se lier avec les tard -venus, se fit le frère d'armes de j Calverley, l'homme le plus influent de l'association : , on voyait rarement deux guerriers, nés dans des pays j différents, s'unir par les liens de la fraternité d'ar- ^ mes ; mais ici la politique tenait lieu d'affection. A ^ l'issue delà cérémonie, qui se fit en présence de l'armée réunie dans les plaines de Châlons , cette multitude de bandits, dont le nombre augmentait chaque jour, leva le camp, et se dirigea vers le Languedoc, en suivant le cours du Rhône. Afin de se distinguer des croisés des autres époques, les tard-venus chaînèrent leur poitrine et les enseignes d'une croix d'argent : ils prirent dès-lors le nom de compagnies . blanches,
Duguesclin eut soin d'emmener de force tous les vagabonds accourus de l'Allemagne et de lltaliedans l'intention de ravager la France; mais son autorité
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n'était pas assez bien établie pour contraindre ces féroces guerriers à fléchir sous les règles de la discipline : il ne put les empêcher de se livrer à la rapine et à la violence : la terreur les précédait. Ils allaient passer le pont Saint-Esprit pour traverser le Languedoc et pénétrer en Espagne par les Pyrénées, lorsqu'un légat du pape Urbain V vint au-devant de cette armée, et lui ordonna de rétrograder sous peine d'excommunication : le légat croyait que ces gens s'avançaient avec la résolution d'envahir le comtat Venaissin. Mais, au lieu d'éloigner le péril, le légat ne fit que l'augmenter; car les tard-venus, irrités de cette I menace, changèrent d'idée, et, au mépris des sup- I plications de Diiguesclin, voulurent marcher sur I Avignon , afin d'obliger le pape à leur donner de fargent et l'absolution, (c II est juste, disaient-ils, que le chef de la chrétienté, dont les richesses sont immenses , contribue comme les autres à chasser de l'Espagne les mécréants. » Ils entrèrent aussitôt dans le comtat.
Les habitants des campagnes , saisis d'épouvante à l'approche de ces étranges croisés, abandonnèrent leurs demeures pour chercher un refuge auprès du pontife. Urbain V se montra toutaussi effrayé, lorsque des tours de son palais il vit la plaine couverte d'hommes armés livrant aux flammes les moindres chaumières : il envoya au plus vite un second légat pour leur témoigner son indignation. Le cardinal sortit d'Avignon en habits pontificaux ; les premiers soldats qu'il rencontra lui crièren t : « Monsieur le légat, nous apportez-vous de l'argent? «Ce début ne le rassura
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guère; il poursuivit son chemin, et arriva dans la tente de Duguesclin. Le générai se plaignit au légat de ce que l'on eut par une imprudence provoqué la fureur des malandrins. « Allez, ajouta*t-il, dites au Saint Père que nous les conduisons en Espagne contre les Sarrasins; il est juste que le chef de l'Église fasse da son côté quelques sacrifices pour éloigner de la chré* tienté un fléau auquel lui-même n'auraitpu longtemps se soustraire. Les malandrins demandent de l'argent et l'absolution de leUrs péchés, je lui conseille de donner l'un et l'autre : deux cent mille florins suffi-' ront.» Le légat, étonné de ce langage, répondit qu'il pouvait assurer d'avance que le pape donnerait vo» lontiers l'absolution ) maisuon pas l'argent. L'évéquo de Capoue se vit obligé, pour regagner la ville y d$ passer entre deux haies de tard-venus , dont les avides regards , disent les anciennes chroniques, convoitaient les dorures de ses somptueux habits.
Urbain V, en apprenant la réponse de DuguescliQi voulut d'abord résister; mais le légat fit une telle peîn« ture de ces hommes redoutables , que l'effroi s'empara du pape. Il ordonna de lever à la hâte sur les principaux habitants de la ville et sur le peuple la moitié de la somme exigée : des messagers l'apportèrent au camp, ainsi que la bulle d'absolution signée delà main du pontife et scellée du grand sceau. Le prévôt d'Urbain V ayant achevé de compter l'argent, annonça aux généraux que le Saint Père les invitait à venir le» visiter avant de quitter le comtat : les principaux chefs se montrèrent fort empressés de se rendra aux désirs du père commun des fidèles. Bertrand, Çalver-
lèy , Le Bègue de Villaines et vingt autres Capitaines entrèrent dans Avignon : llsallèrent présenter leur respect au poniife, baisèrent sa mule, et se pi*oSlernèreilt pour recevoir sa bénédiction.
En traversant là ville , Duguesclin recueillit les témoignages de la reconnaissance des habitants. La conduite tenue par lui en celte circonstance et le suc- ^ ces qui là couronna rendirent plus puissante l'autorité de ce général; il parvint à ramener au devoir cette multitude de soldats de différentes nations : chose d'autant plus surprenante, que le fameux Arnauld Cervelle, ayant essayé de les réprimer, venait d'être massacré par eux.
Le Languedoc n'essuya point le triste sort du comtât Venaissin. Le jeune duc d'Anjou, frère du roi, gouverneur de cette province, accourut sur les frontières pour recevoir les malandrins , espérant tempérer par sa présence les maux que des hôtes aussi dangereux pourraient occasionner au pays. Duguesclin, ne s étant mis à la tète des tard-venus que dans l'intention de se sacrifier aux intérêts publics, n'épargna aucun soin pour seconder les efforts du duc d'Anjou. Les malandrins étrangers, anglais, allemands, espagnols, italiens, regardaient le lt>yaume comme une terre conquise par les armes; 6n devait craindre qu'ils ne communiquassent le même esprit aux Français. Dans une circonstance aussi difficile , Duguesclin montra toute la profondeur de son génie en mettant en pratique celte maxime des anciens : Diuide et impera. A force d'adresse le généralissime parvint à rompre la confraternité qui ,
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semblable au ciment , liait entre eux tous ces dévB/h tateurs et en formait une masse compacte. Il se ren- ï dit maître assez facilement des Bretons, des Normands i et des Gascons; il en composa un parti puissant, ao a moyen duquel on put contenir les étrangers. Enfin, Bertrand sut tellement gouverner ces hordes furies- | ses, qu'elles franchirent les Pyrénées sans avoir occa" s sionné dans le Languedoc plus de mal que n'en eât m causé le passage d'une armée ordinaire. >
Duguesclin, ayant séjourné une semaine à Toa- L louse , y avait vu Henri de Transtamarre , rival dois fameux don Pèdre le Cruel , roi de Castille. Henri| p forcé de laisser le champ libre à son compétiteur, | venait de se réfugier auprès du duc d'Anjou, lequel g ' nourrissait une haine très-légitime à l'égard dumeu^ L trier de Blanche de Bourbon, sa parente; aussi jr embrassa-t-il chaudement les intérêts de Henri de ^ Transtamarre. Ce dernier, uni au duc d'Anjou, sut en- ^ traîner dans la coalition le roi d'Aragon; mais don ^ Pèdre ne tarda point à triompher de cette triple al- ^ liance. Henri regarda l'arrivée des grandes compagnies ^ comme un bienfait du ciel : la rage dont on les voyait j animées lui paraissait devoir servir ses desseins. Db- j guesclin ne se montra point d'abord disposé à le se- , conder : don Pèdre, malgré ses horribles excès, n'en était pas moins à ses yeux un prince légitime. Il dé- . clara donc à Transtamarre que les compagnies Uao- , ches allaient en Espagne pour combattre les ennemis de la foi , et non pour subjuguer les États d*un prince chrétien. Henri essayait de bannir ses scrupules en lui peignant son rival sous les couleurs les plus dé-
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savantageuses , lorsqu'un conseiller de la couronne , venu en toute hâte de Paris, remit à Duguesclin un message, renfermant Tordre formel d'employer les malandrins à commencer, une guerre terrible contre le roi don Pèdre. Des considérations de la plus haute politique engageaient le monarque français à se prononcer contre le prince castillan : les liens du saug lui commandaient de venger la mort de Blanche de Bourbon, sa belle-sœur; d'ailleurs don Pèdre n'avait cessé de prêter son appui aux entreprises d'Edouard III et de Charles le Mauvais, et sous ce rapport il méritait l'ânimadversion de la France. Urbain V se joignit à Charles V : le Saint Père anathématisa le Castillan, qui se plaisait à protéger très-efficacement les juifs et les hérétiques.
i La déclaration du pape, jointe aux ordres du roi, t triompha de la répugnance de Duguesclin, qui se I rendit aux vœux du comte de Transtamarre, dont I il estimait en particulier les qualités personnelles. t Bertrand prit des mesures énergiques pour assurer l le succès de l'entreprise. Pour mieux suivre Duguesclin dans cette expédition qui fut un des épisodes les plus intéressants du moyen âge , il est nécessaire de jeter auparavant un coup d'œil sur la situation de l'Espagne à l'époque où Bertrand y apparut,et pais expliquer la cause de la fameuse querelle de don Pèdre et de Henri deTranstamarre : l'intérêt qu'inspire cette digression nous excusera sans doute de nous y
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