‹ Vies des grand capitaines français du moyen âge (volume 5)Chapitre 8 sur 22 · LIVRE VI · texte numérisé non relu

LIVRE VI

Etat de la péninsule hispanique au milieu du quatonièiM tièdt. — Duguesdin conduit les gi-andeft compagnies au iêeoan de Hèâri ék Tranatamam. — Conquête de la Castille.

Tandis que Philippe-Auguste triomphait à Bouvititt d^une puissante coalition, tous les princes chrétien! de l'Espagne, réunis dans les plaines dé Murendal^ taillaient en pièces cent mille Arabes ou Africaine. At phonse le Nobles roi de Castille, Jean II, roi d'Anh gon , et Sanche le Fort y roi de Navarre, furent les hérot de cette journée. Sanche brisa les chaînes qui Fermaient l'entrée du camp du miramolin de Maroc, il décida delà victoire par cette heureuse diversion. Ife mémoire de son triom phe, il orna ses armes des chalnll du chef africain, telles qu'on les voit encore dans l*Mi de Navarre. Le roi de Castille, par la vaillance doiH il fit preuve à Murendal , rehaussa l'éclat dont brillait déjà sa famille : son petit-fils, Alphonse XI, mai^ cha sur ses traces, et remporta en i34o, contre k sultan Alboacen,la victoire de Tarifa, si célébré st Espagne; le Maure y perdit la moitié de son armée, itt femmes, ses fils et ses trésors. Alphonse eut un tkpà glorieux; mais ses passions désordonnées prépaie* rent de longs malheurs à sa famille. Ce prince avlft épousé, pour des raisons politiques, Marie de Porta* gai, à laquelle il préféra bientôt Éléonore de Gusnuuif

BERTRA.J!rD DUGUESGLIIT. l55

précédemment sa fiancée; rien ne put Ten détacher. Cette violente passion tenait à une noble origine : Alonzo deGusman , père d'Éléonore et duc de Médina, se trouvait gouverneur de Tarifa^ en 1294» lorsqu'une armée d'Arabes vint cerner la place. Sommé d'ouvrir ses portes, Gusman s'y refusa fièrement : alors les assiégeants le menacèrent d'égorger en sa présence son jeune fils, tombé entre leurs mains. La voix de la nature se tut devant l'intérêt de la patrie; Alonzo jeta hii-méme aux ennemis, du haut des murailles, Ufi poignard en prononçant ces paroles généreuses , qui sont devenues la devise de la maison de Gusman : Mas pesa el rey que La sangre; le roi V emporte sur te sang. Ce trait héroïque fit longtemps l'admiration des Espagnols, et trente ans après il charma tellement Alphonse XI> âgé de vingt ans, que ce prince voulut s'allier à la maison de Gusman, et se fiança avec Éléo- BOre, fille d' Alonzo; mais son conseil, ne goûtant point cette union , décida qu'il épouserait une infante de Portugal^ attendu que le salut de l'État réclamait en ce moment cette alliance. Le roi, obligé de sacri*» fier ses affections, s'unit à Marie, ayant le tort imr pardonnable de conserver auprès de lui celle qu'il avait cru pouvoir élever au trône* La reine, justement irritée , courut chercher un refuge dans un cha«* teau situé au milieu des montagnes de la Sierra-Morena : c'est là qu'elle mit au monde le farouche don Pèdre, dont le caractère parut tenir des âpres con* trées où il avait reçu le jour.

Marie de Portugal soigna elle-même son enfance, ^ lui communiqua dès le berceau la haine que son

lâ6 BERTRAND DUGUESCLlir.

cœur nourrissait contre sa rivale ; elle préparait ainsi les moyens de satisfaire sa jalouse rage. Alphonse^ éloigné de la reine et de son fils , s*accoutuma à regarder comme légitimes les six enfants que lui donna Éléonore; il les dota de riches apanages, et avantagea principalement le premier, Henri, né en i33i. Alphonse mourut de la peste , le lo août i35o, devant Gibraltar, la même année que Philippe de Valois, dont il ne cessa de cultiver Tamitié. Don Pèdre fut alors retiré de la Sierra-Morena pour se voir placer sur le trône; il y apporta un caractère intraitable. On forma un conseil de régence, car il atteignait à peine seize ans. Ceux qui composaient ce conseil, pour se réserver Texercice du pouvoir, n'occupèrent le jeune roi qu'à des plaisirs souvent criminels. Son gouverneur, Albuquerque, s'étudiant à nourrir ses inclinations vicieuses, lui apprit de bonne heure à mépriser ce que les peuples chérissent le plus dans un souverain, la religion, la morale et les bonnei mœurs : il ne lui fallut pas de longs efforts pour corrompre son cœur. Albuquerque ne remplit pas sed cette horrible tâche; Marie de Portugal le seconda, ne cessant d*entretenir son fils dans des idées de v» geance , de lui répéter que le rang suprême où le ciel venait de le placer, n'était digne d'envie qu'autant qu'il procurait la faculté de se baigner dans le sang de ses ennemis. Ne nous étonnons donc pas si don Pèdre devint un prince exécrable; les pièges odieux dont on environna son enfance contribuèrent piw samment à le rendre tel.

Don Pèdre se montrait d'autant plus disposé àserfir

BERTRAND DtJGVESCLIir. 15^

le ressentiment de sa mère, qu'Éléonore, fière de sa nombreuse famille, formait une ligue redoutable dans le but de placer son fils sur le trône, à l'exclusion de celui de la reine : l'ambitieuse favorite échoua complètement. Contrainte des' éloigner de la capitale, elle se réfugia, accompagnée des siens, dans les vallées de la Rioca, afin d'y attendre que la fortune lui offrît une occasion favorable. Du fond de sa retraite, la fille de Gusman continuait à susciter des embarras à don Pèdre. Qe prince, irrité de voir ses droits compromis par des machinations qui tendaient à lui arracher la couronne aussi bien que la vie , crut anéantir d'un seul coup tous ses ennemis, en frappant leur chef dans la personne d'Éléonore de Gusman. Celleci, avertie des projets du roi, quitta Osma, et alla se cacher en Andalousie; mais des sicaires l'y suivirent : Olmedo, l'un d'eux, la tua d'un coup de hache auprès de Cordoue. Marie de Portugal s'empara d'une partie des dépouilles de sa rivale : son fils lui donna la ville de Talavera, qui prit depuis lors le nom de Talavera de la Reyna (i).

En apprenant la mort d'Éléonore, ses enfants, saisis d'effroi, se hâtèrent d'échapper au glaive homicide suspendu sur leurs têtes. Henri et ses deux frères parvinrent à gagner Lisbonne : don Pèdre les vit avec l*egret se soustraire à sa furie; et, pour assouvir la «oif de sang qui le tourmentait , il se mit à chercher ailleurs d'autres victimes. Don Garcias de la Vega, dont les grâces et les succès excitaient son envie,

(i) Ferreras, livre ii.

l58 BERTRAND PUGITESCUV.

fut poignardé par ses ordres. Le caractère do Pèdre acquérait chaque jour plus de frmritr Tmli imj. mes qui l'entouraient, loin d'essayer de l'arrêter d«|^j ses écarts, semblaient au contraire prendre plaîsî le pousser au mal. L ambitieux Albuquerque* T^ilâ gouverneur du prince , offrit à ses regards Mairie dilla sa parente, avec l'intention d'exciter les passi de son élève, qui, selon lui, ne ferait aucune diffic d'épouser la jeune Castillanne : cette union d consolider le crédit d'Albiiquerque. Le roi tomba sèment dans le piège ; car Marie Padilla joignait k UHÊ beauté des plus rares l'amabilité la plus attrayaoi Don Pèdre s'abandonnait à sa passion sans aui ménagement : sa favorite devint l'arbitre de to les destinées. Les régents du royaume, amis de lei pays , effrayés de voir livrer le sort de l'État auK priées d'une femme sans pudeur, voulurent prév les inconvénients qui pouvaient en résulter; ils solurent de marier le jeune monarque, malgré même et malgré Albuquerque. Don Pèdre comp déjà dix-huit ans. Les rois ses prédécesseurs n'e çaient point un pouvoir aussi absolu qu'on le croit communément : qui ne connaît la fameuse formiilftdes états de Castille et d'Aragon? Nos que valeaiqf^^ tanto coma vos, y que podeinos mas que vos, hosA^ zernos nuestro rej , y senor con tal que guardeis nmçf^ trosfueroSj seno^ no.

En conséquence , don Pèdre se vit contraint 4t céder aux volontés des états assemblés à Valladolidit qui décidèrent, vers latin de i352, que le roi épou-i serait une princesse du sang royal de FraqcQ. On*

ir

députu quatre consaillers auprès de Jean II , qui ré^ serva à la famille du duc de Bourbon rbonneur de fk>nner une relue à la Castilie. Blanche fut choisie par le$ ambassadeurs espagnols comme la plus belle des B^% priocesses , filles de Pierre , duc de Bourbon ; on ehargea le vicomte de Narbonne de la conduire à son époux (i). Toutes les femmes du sang royal envièrent le sort de Blanche, en la voyant partir pour aller partager un trône; mais, hélas! combien ne durentelles pas remercier le ciel de les avoir privées de ce fiineste honneur! Blanche, vivant dans une profonde Mtraite, ignorait absolument lesdésordres de rhomme auquel on l'unissait } chacun le lui peignit sous les ittuleurs les plus favorables. Elle quitta donc sans Mgret sa famille , et se vit reçue en Espagne avec ac« Carnations. La Castilie la salua comme un astre bieor tMsaut , dont rinfluence devait ramener le calme et kl décence dans une cour livrée à tous les déborde^ ments. La beauté de Blanche étonna don Vèdr^. Le mariige fut célébré pompeusement k ValladoUd, 1^ 3 juin i353.

Les grâces naïves de la reine, son extrême innocenoe, auraient du bannir totalement le souvenir de 9adilla; mais , le croirait-on? au bout de quelques )uurs, U dégoût le plus prquonçé remplaça Timpressioa qu'avait produite sa première vue {à). iA reine

(l) J^e roi Je^P donn^ k Blanche, ^q présent de noces, vÎQgit-cîipq mîllç. Qprins à prçnçirç sur Iç^ droits prèle es par le fisc lors de la Içirç dç jg^iaucaire. (liist. du Mnçuedpç , notes du a" vQl^ine.)

(>) FerrerîlSjpislpire d'Ç^pçi|i^ içm^ Y, in-40.

Ortis , autre historien espagnol , aj^sure q[ue Padiljja eut rçcçiurs ai|x

l6o BERTRAND DUGUESCLIK.

fut chassée non-seulement de la couche nuptialeyj mais encore du palais ; on la relégua dans le chàtesft I de Médina Sidonia. Cet exil ne devait être que Iév moindre de ses infortunes; son indigne époux ^i ] prendre à Montalban sa favorite, la ramena à Burgoi^et la fit jouir des honneurs réservés à la royauté. Unt; f conduite aussi répréhensible devint le sujet des r9¥ i montrances les plus sévères : on vit s'élever coatféiB Padilla une opposition formidable, qui se grossit VÊK(ii turellement des partisans du comte de Transtamarmi Ce prince , jetant depuis longtemps des yeux d'eavu sur le trône , suivait ses projets en silence, et se réi^i jouissait des fautes que le roi commettait. Don Pèdr9.4 demeura sourd aux exhortations de ses amis, aiiuil qu'aux prières de sa mère ; il persista dans son genre dtl vie , mélange de crauté et de débauche. Voyant que In mécontentement augmentait de jour en jour, quesiÉi ennemis devenaient plus redoutables, il eut recouii>i| aux juifs, fort nombreux en Espagne : il s'en déclaflà] le protecteur, les attira auprès de lui et en peupla Ift | ville de Burgos. Un d'eux, nommé Jacob, devint soife \ conseiller intime etle ministre secret de ses vengeances. \ Ce fourbe entraîna son maître dans des voies si aborai^ ' nables , lui fit commettre tant de crimes , tant d'impil^ i tés , que l'indignation publique fut portée à son eoiÊ^^ ble. Il se forma contre don Pèdre , au sein de ses États y *

maléfices pour conserver le cœur du roi , et pour dégoûter don Pèdra de la belle princesse de Bourbon. Suivant lui , Blanche avait brodé tb ses mains une écharpe couleur de feu, elle la donna à son époux; mais aussitôt que celui-ci Teut mise, il crut avoir un serpent autour du corps. Don Pèdre prit tellement sa femme en horrear, qu'il ne pouvait la regarder sans tressaillir.

ISRTRAND DUGUBSCUN. l6f

dans sa famille même, non pas une simple opposition, mais une ligue des plus redoutables. Sa mère , jalouse de Padilla, et Albuquerque, dont la faveur était passée, se rangèrent du côté des mécontents. Le roi brava Forage avec audace , et sut inspirer beaucoup d'effroi à ses ennemis : la terreur le précéda en tous lieux, il ne voulut régner que par elle, et se procura des ressources immenses chez les juifs, qui, pour prix de sa protection, lui livrèrent leurs ti*ésors. Il marcha contre les révoltés, les mit en déroute, .' prit Tolède et fit massacrer les gens désignés pour ' ne pas désirer le triomphe de sa cause. On signala à ta colère un orfèvre âgé de quatre-vingts ans , comme ; qrant fourni de l'argent aux confédérés , et il prononça oonlre lui la peine de mort : le fils de ce malheureux ; vint, à Tinsu de son père, racheter la vie du vieillard f au prix de la sienne. Loin d'admirer un acte aussi touchant, le roi accepta froidement l'échange, et envoya le jeune Espagnol au supplice. La comtesse Osorio habitait Tolède ; son fils suivait le parti d'Henri de Transtamarre : don Pèdre la fit saisir, en l'accusant d'entretenir des relations avec les rebelles, et la condamna à périr par le feu. Une des femmes de la comtesse voulut l'accompagner jusqu'au lieu du supplice; dès que les flammes du bûcher s'allumèrent, elle se jeta sur sa maîtresse, la tint embrassée, et fut consumée avec la comtesse. Les chroniques espagnoles ont conservé le nom de cette héroïne du dévouement : elle se nommait Isabelle d'Avallos (i).

(i) Ferreras, liv. viii.

Page 1