ENGU£RA.»D DE COUCI
proclaraa roi de Naples , de Sicile et de Jérusalem , le 3o mai i383 : deux mois s'étaient à peine écoulés depuis qu'Urbain VI, pape de Rome, avait couronné Charles de Durazzo comme légitime successeur de Jeanne I^ (i)-
Louis d'Anjou, ayant franchi le Var à la tête d'une armée de trente mille hommes , entra dans le I^iémont, Il écrivit aux Florentins pour se les rendre favorables, I^a république répondit qu'elle désirait garder la neu* tralité dans cette querelle (2); mais, effrayés à rapproche de l'armée expéditionnaire, ses magistrats en<» voyèrent des ambassadeurs pour protester de leur attachement à la nation française. Louis d'Anjou , sa* tisfait de cette démarche, n'entra même pas dans Flo* rence; il traversa la Romagne,la Marche d'Ancônei les Abruzzes, et menaça les frontières du royaume de Naples. La nouvelle de son arrivée y jeta Tépouvante. Dans cette situation critique, Charles de Durazzo eut l'adresse de se ménager l'appui de la république de Florence, qui naguère s'était liée d'intérêt avec son rival ; il sut aussi gagner à sa cause les princes de Piom^ bino et ceux de la maison d'Est. Louis , ne pouvant
(i) Urbain VI eut à se repentir dans la suite de cet acte de complaisance : Durazso le paya d'ingratitude. Le pontife, courroucé» vint à Naples, et essaya de tenter l'opinion du peuple en faveur de son neveu Butillo, qu'il tonlait mettre sur le tr6ne*à la place de Duraszo; celui-ci, fort irrité, ne garda f^us de mesure; la rupture devint éclatante. Le. pape excommunia Chartes de Duraszo , et se retira à Notera; son ennemi vint l'y bloquer. Pendant le siège, Urbain VI se mettait trois ou quatre fois le jour à l'une des fenêtres du château, et excommuniait les assiégeants.
(a) Àretino, liv. IX, p. i83.
2t36 ENGU£RA.ND DE COUCI.
faire face lui seul à tant d'ennemis , envoya supplier Charles YI, son neveu, de diriger sur Tltalie un corps de troupes assez imposant pour occuper dans le nord les coalisés , tandis que lui-même irait attaquer Naples. L'honneur de la maison royale, autant que celui du pays, commandait de secourir un prince français : c'est alors que le sire de Couci reçut la mission de conduire en Italie de nouvelles forces, afin de seconder les opérations de Louis. L'amour de la gloire ^ le désir de courir de brillantes aventures, réunit promptement sous ses bannières une foule de nobles. Il rassembla dans le midi du royaume douze mille chevaux et quatre mille archers, et entra en Italie en suivant larouteque Louis d'Anjou avait tenue (i). Arrivé dans • le voisinage de Milan , il trouva les ambassadeurs du vieux Bernabo, qui, ayant déjà éprouvé sa valeur et craignant de s'attirer sa colère, lui envoyait des présents ainsi que des vivres.
Enguerand laissa reposer quelque temps ses troupes dans le Milanais ; sortant ensuite de la Lombardie, il se dirigea vers Plaisance, et envahit le territoire des Florentins, s'empara de quelques places fortes^ et établit ses quartiers à Sienne, en laissant derrière lui trois mille hommes pour conserver les communications. Le sire de Couci menaça la république de com*
(i) L'anno seguente (i384) un' altra compagnîa di FraïueiifP sando TAlpi per medesimo cammino cbe Taltra , venne in ItftUa i> supplemeDto e favor del duca d'Angio. Era capitano di qaest» fai UDO Enghierano (Enguerand) Franzese, signor potente a casa aaii< famoso neir arle militare, e passava questo eserdto il numéro àomd a mîla cavalli. (Aretino, Historta di Venetia, i56f » iii-4*i l>b- ^* s p. 184 bis.)
ENGUERÂND DE COUGI. ^37
mencer une guerre en règle, si elle n'abandonnait pas incontinent la cause de Charles de Durazzo, et si elle ne payait pas deux cent mille florins en punition d'avoir violé les promesses faites naguère au duc d'Anjou. Les Florentins ayant repoussé ces conditions, Enguerand se mit en devoir d'exécuter ses menaces. Il investit la ville d'Arezzo, la plus importante de la république après Florence, et parvint à se ménager des intelligences dans la place : le quatrième jour de siège le général français feignit de vouloir lever ses quartiers, et prit le chemin de Pérouse; mais dès que la nuit futvenue, il fît faire contre-marche à ses divisions, revint reprendre ses anciennes positions sous Arezzo, et attaqua les murailles sur trois points. Le sire de Couci , qui dirigeait une des colonnes , força la porte principale, pénétra dans la ville à la lueur des flambeaux, et combattit longtemps au milieu des rues ; enfin , avant le lever du soleil il se vit maître de la] place , à l'exception néanmoins de la citadelle, où la majeure partie des habitants s'était réfugiée. La nouvelle de la prise d' Arezzo porta la consternation dans Florence : les magistrats avisaient aux moyens de calmer le ressentiment des Français, lorsque ce jour-là même on apprit la mort de Louis d'Anjou. Ce prince avait débuté par remporter des avantages signalés : la ville d'Aquila lui avait été livrée par Romandicio Caldero ; il avait pris d'assaut Nola et Maddalone; d'autres places se soumirent à la première sommation. Il trouva des amis dévoués parmi les anciennes familles françaises venues à Naples avec Charles d'Anjou, et restées en Italie depuis
238 ENGUERAHD DE COUCI.
cette époque. Les chefs de ces maisons étaient akm Mainfroi , Chiaramonte (Clermont-Tonnerre), Cdb Brancazzio(Brancas)9 Jean Alneto (d'Aulnai), Jacques de Caldoma ( Candolle) ; François Caetano ( Gaétan )| comte de Fondi; Paul de Canseiroo (Cantelme), Baltazar Cossa (de Cossé), Jean Galgoto (Galîot), Jeafl Janvero (Jean Janvre, sire de la Bouchetière); Je» de Lautrico ( Lautrec ), comte de Mirabellt; Vient Lhospitaleto (l'Hospital), comte de Galluci(i).T6Q« tefols les deux familles françaises de Pagan et Saint* Seyrain se déclarèrent en faveur de Duraszo. Les aii^ ciens clients de la reine accouraient dans le camp de Louis d'Anjou. On distinguait parmi eux GilbertFBi» rini, André Carraffa, Serge Can*acioliy sdgneur dé Capoue, François Ratta, etc. Les uns et les antres dir saient au prétendant que s'il pouvait jeter dans N>« pies quelque argent parmi le bas peuple, cette grande ville serait obligée de se rendre. Louis d'Anjou, à qui l'arrivée de sommes considérables était annoncée, fit de magnifiques promesses : on lui prêta sur sa parole dix mille florins, mais pour peu de jours seulement. Cependant le temps se passait , l'armée expédia tionnaire se fondait insensiblement, et plus le combat devenait nécessaire, plus Charles de Durazzo appor»' tait de soin à l'éviter. Leduc d'Anjou , désespéré, envoya un nouveau cartel à son compétiteur; c'était fe huitième qu'il lui adressait : l'Italien accepta cette fois. On convint du jour, du lieu, et on prépara la liccj les juges du camp furent désignés. Enfin, le moment si
(i) L*hermile de Soliers , Hisl. des grandes familles de Provenee.
INGUERAND DC GOUGI. 2^
ardemment désiré arriva : Louis se rendit, accompagné de cent chevaliers, auprès deBari, où la rencontre devait avoir lieu; mais les hérauts du camp appelèrent en vain Charles de Durazzo (i). Alors Louis d'Anjou le fit déclarer solennellement déloyal et discourtois; son rival riait de cette sentence : il n'avait accepté le défi que pour exaspérer le prince français et gagner du temps^. Au même instant où l'oncle de Charles YI apprenait qu'on s'était joué de sa bonne fbî^ un mes-> sager arrivant de Venise l'instruisit que son chambdlan, Pierre de Craon (a), avait dissipé en folles dépenses, dans cette ville ^ les soiftmes qu'il apportait à son maître. Louis se voyait enlever sa dernière espérance; l'argent sur lequel il comptait pour satisfainâ aux emprunts contractés lui manquait absolument. Les sondoyés espagnols, génois, italiens ^ voyant l'enl* barras dans lequel l'infidélité de Craon jetait le prétendant, passèrent subitement dans le camp ennemi. Le découragement s'empara du duc d'Anjou ; il donna, afin d'apaiser d'avides créanciers, ses pierreries, le
(i) n semblait qu'il fût de la destinée du royaume de Naples d*être le prix d'un combat singulier. Cent ans auparavant (i 383), Gharlw, chef de la première maison d'Anjou , et frère de saint LiOtlis, proposa au roi d'Aragon, son compétiteur, de décider la querelle par un combat à outrance. Les circonstances furent semblables à celles de i3S4. Bordeaux avait été indiqué pour le lieu de la rencontre; Charles d'Anjou y arriva aTec cent chevaliers provençaux, parmi lesquels on distinguait Raimond d'Agoult, Jean de Barras, le sire de Vintimîlle, Fouquet de Pontèves, RosUin de Pontèves, Guillaume de Villeneuve, Jean de Glandevez, Pierre de Blacas , Puget de Fos , Boniface de Castelanne , etc. : Charles d'Anjou et ses chevaliers attendirent vainement ; le roi d'Aragon ne parut point.
(3) Le même qui depuis assassina le connétable de Clisson.
!l4o ENGUERÂND 0£ CODCI.
diadème apporté de Paris pour son couronnement, et même sa cuirasse. On vit ce prince, jadis si magnifique, couvert d'une cotte d'armes de toile sur laqudle on avait grossièrement peint les insignes de la royauté; il ne lui restait pour toute richesse qu'une tasse d'ar^ genty présent d'Edouard III , et pour nourriture du pain d'orge. Son âme ne put supporter un revers aussi poignant; la vue de ses compagnons d'armes mou*, rants de misère le réduisit au désespoir ; il appelait la mort à son aide, elle exauça ses vœux : Louis d'Anjou expira à Bisceglia, non loin de Bari, le ai septembre i384 (i), ayant porté treize mois le vain titre de roi de Naples, léguant à la maison de Valois ses prétentions à un trône qu'il n'avait point occupé! héritage fatal, qui fut la cause des guerres désastreuses entreprises par Charles YIII et Louis XII (a). Charles de Durazzo, généreux par calcul , prit le
(i) Mézerai fait mourir ce prince le lo octobre x383» FlroiflUt en décembre i384, les Annales d'Anjou le 19 septembre iSSS, FAft de vérifier les dates le ai septembre i384* Nous avons adopté oetli dernière époque, parce qu'elle s'accorde avec celle des historiens iUh liens Summunte, Âretino , Muratori.
(a) Il est à remarquer que toutes les querelles élevées en Europe | dans le quatorzième siècle eurent pour origine les droits légués pir des femmes. Edouard III réclamait la couronne de France par n mère , Charles le Mauvais la réclama quelque temps au même titre; le duc de Bourgogne revendiquait l'héritage de Louis de Mâle par si femme; le duc d'Anjou la couronne de Naples par sa mère adoptirc; Enguerand de Couci porta la guerre en Autriche pour reconnv rhéritage de sa mère; le duc de Lancastre s'intitulait roi de Castifle, comme héritier de Pierre le Cruel par sa femme , fille de œ princB. : m Lancastre avait vu la catastrophe de Louis d'Anjou; il ne s'en pas moins dans une entreprise semblable : les malheurs d'aotmi désabusent pas plus les rois que les autres hommes.
is
ENGUERÀVD DE COUCI. ^^l
deuil de son rival ^ et voulut que les gens de son hôtel et son armée le prissent également; il lui fît faire des obsèques magnifiques, et envoya son corps à la duchesse d'Anjou dans un coffre de plomb.
Le sire de Couci regarda d'abord la nouvelle de la mort de Louis comme une ruse employée pour l'engager à lever le siège de la citadelle d'Arezzo; il n'en poussa pas moins les opérations avec une ardeur incroyable , œn incredibile ardirsi combatava (Aretino). Il acquit bientôt la triste certitude du trépas du prince : un pareil événement compliquait les embarras de sa position , quelque brillants que fussent les avantages remportés par ses troupes. Les Florentins lui représentaient que la mort de Louis d'Anjou terminant pour le moment la querelle « sa présence n'était plus nécessaire en Italie ; ils demandaient de rentrer en possession d'Arezzo ^ offrant de payer une partie des frais de la guerre , de signer un traité d'alliance , d'après lequel ils s'engageaient à défendre de tous leurs moyens , et lorsqu'ils en seraient requis , les intérêts des enfants de Louis d'Anjou. Le sire de Couci accepta ces propositions, exigeant néanmoins qu'au préalable la citadelle se soumît , jurant sur l'honneur de la rendre lorsqu'il y aurait planté ses étendards. Le château lui fut remis, et, suivant sa promesse, il l'abandonna après avoir laissé flotter un jour entier la bannière de France sur les remparts de la forteresse. Les Florentins , pénétrés de reconnaissance pour sa loyauté, exécutèrent rigoureusement les clauses du traité; ils payèrent les frais de l'entreprise, et fournirent aux Français les vivres nécessaires à leur subsis-
a4a EVGUBRAITD DE COUCI.
tance. Au bout de quinze jours de repos, le sire de Couci forma de nouveau ses divisions, et se diriges vers Bariy ayant à cœur de recueillir les tristes débris de l'armée de Louis d'Anjou; mais il trouva le passage gardé par Ancut, cet ancien partisan anghds avec lequel il avait fait la guerre douze ans auparavant dans les mêmes lieux, sous les bannières d'Amédée de Savoie. Ce chef de bandes s'était mis au servies de Durazzo, qui lui donna en payement de la solde de ses troupes la rançon des chevaliers français et provençaux venus en Italie avec son rival , et qui cherchaient péniblement à regagner leur patrie. Redon^ tant la valeur désespérée de ces preux, Ancut n'osa pas les attaquer de front ; il se contenta de les suivre dans leur retraite en les harcelant. Le sire de Coud l'aborda impétueusement , le battit et arracha de ses mains plusieurs milliers de prisonniers. Dès ce fno* ment il redoubla d'efforts pour rassembler les che* valiers et écuyers échappés au désastre de Bari; mais son cœur ne put goûter la satisfaction de les rallier tous, quelques détachements assez nombreux employés dans les Abruzzes n'ayant pu le rejoindre. On vit longtemps par les chemins de l'Italie des ^uyen français presque nus, qui tâchaient en mendiant d'atteindre les frontières de leur pays. Cette fatale expédition de Louis d'Anjou coûta trente mille hommes et des sommes considérables.
Enguerand traversa en dominateur la moitié àt l'Italie, et arriva à Milan au moment où le vieux Ber* nabo voulait frustrer son neveu de l'héritage -de son père Galéas Visconti. Couci embrassa la défense dé
BNGUBRAffO OK COUCIi " â43
l\>(>priiiié,et devint Tarbitre de cette puissante famille. Enguerand fit promettre à Mathieu II Visconti , que , pour prix du service qu'on venait de lui rendre, il se montrerait dans toutes les circonstances l'allié fidèle delaTrance. Un an après ledépart de Couci (i 385)^ BOTDâbo, ayant voulu empoisonner Visconti dans un repaS) s'empoisonna lui-même ainsi que ses deux fils; illaissahutt cent milleécusd'or et la charge desept chariots de vaisselle 9 fruit de ses rapines. Visconti, paisible possesseur d'États florissants, songea à s'acquitter de la dette contractée par lui envers la France : il donna au duc d'Orléans, frère de Charles VI, sa fille Yaientiue, réputée la femme la plus accomplie de l'Italie. Trois cent mille ducats, la ville d'Âsti et toutes ses dépendances composaient la dot de Valentine.
I^ comte de Soissons ramena son armée en Provence (i), jaloux d'y soutenir les droits du fils de Louis d'Âujou. Sa prudence et son énergie, secondées puissamment par les maisons de Castefanne et de Forbin, dissipèrent la ligue formée dans l'intention de faire passer la Provence sous la domination étrangère. Ainsi, grâce à ses soins et à sa persévérance , la possession de ces belles contrées ne tomba point en des mains ennemies. Après quelque séjour à Aix, il prit le chemin de Paris, ramenant les clie-
(i) Froisstrt, Mézerai et les historiens modernes qui les ont copiés assurent que le sire de Couci s*arréla dans Avignon » et qu'il n'entra |Mis eti Italie. Les détails qae nous venons de donner sur son cxpédition contre k république de Florence sont la traduction littérale du IX* livre de TAretino, écrivain fort exact et très-au courant des alTairet de son pays. Summonte et Muratori confirment, de leur côté, dans t*Histoire deNapIcs, ce que nous avons emprunté à TArelino.
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valicrs bourguignons, normands et picards. Charles YI, désirant témoigner au sire de Couci sa reconnaissance d'avoir si bien défendu au delà des monts Thonneur du royaume, et dans la Provence les intérêts de sa famille, lui conféra la charge de grand boutillier, vacante par la mort du comte de Saarbruk : c'était une des cinq principales charges de la couronne. Le grand boutillier pouvait disputer le pas au connétable , et présidait de droit la chambre des comptes. Les rois ne la conféraient ordinairement qu'à ceux dont les talents administratifs, les connaissances dans les lois et dans les coutume , étaient généralement reconnus. Les archives de la cour des comptes font voir que le sire de Couci exerça mainte fois les droits extraordinaires de sa charge, principalement durant les annéa 1387 et i388.
UVRE m.
Ënguerand de Couci accompagne Famiral Jean de Vienne en Èooam.^ II pénètre dans le nord de TAngleterre , et y porte la terrenr. —
•^ Campagne de Gueldre. — Ënguerand de Couci refuse l'épée de OOBnétable après la disgrâce de Clisson.
Nous avons vu dans la vie d'Olivier de Clisson comment la descente en Angleterre échoua par les retards calculés du duc de Berri ; il ne dépendit pas du sire de Couci qu'elle ne fût couronnée de succès. Le conseil de régence avait décidé que Ton ferait passer en
SriGUEBAND DE COUCl. . OiJ^S
Ecosse un des grands officiers de la couronne avec six mille hommes, pour aller tenter une attaque par le Northumberland, et attirer sur ce point les forces de Richard , pendant que le connétable, dirigeant Tarmée principale , aborderait sur les côtes méridionales. Le sire de Couci, n'ayant en vue que le bien de l'État, fit abnégation de tout amour-propre pour ne consulter que l'intérêt général ; il consentit à faire cette campagne comme lieutenant de l'amiral Jean de Vienne, quoiqu'il eût récemment commandé en chef une armée de vingt mille combattants.
Jean de Vienne passait pour un guerrier avantageux, entreprenant et avide[de renommée : sa charge d'amiral lui donnait le droit de réclamer la conduite de toutes les expéditions d'outre-mer. On ne le lui contesta point dans la circonstance présente; mais le conseil, redoutant son caractère léger, voulut qu'il eût pour collègue le sage de Couci, fort capable de modérer sa fougue et d'arrêter ses écarts. Dès le mois d'avril i385, la flotte se trouva réunie sur les côtes de Boulogne. L'amiral se rendit au port de l'Écluse, amenant une division composée de quinze cents chevaliers, trois mille arbalétriers et quinze cents gros varlets. Parmi lesbannerets on distinguait, après £nguerand de Couci, Geoffroi Charni, qui avait déjà fait le voyage d'Ecosse , les sires de Grandpré , de Verdenay, de Sainte-Croix, de Montberay, d'Espagny, Gérard de Bourbonne, Gui d'Hetz, Florimond de Quissy, de Martel, Veleran de Renneval , de Beausang, d'Yvri, de Ferrières, de Perceval, Bracquemont, de Croy , de Grancourt.
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a Aucuns chevaliers ni autres n'amenèrent de ebe» vaux, dit Froissart» : était-ce à cause de la dilfieuké de les embarquer, ou bien espéraient- ils en trouver en Ecosse de meilleurs et de mieux acclimatés? Vth mirai se munit d'une grosse somme d'argent , destinée à faire subsister son armée sans être à charge aa pays; il emporta aussi des armures complètes pour six mille hommes, et des harnachements pour deux mille chevaux. Ces derniers objets venaient de Flandre: ce les y confectionnait mieux que partout ailleurs; quant aux armes , on les avait prises en France : nos manu» factures, surtout celles de Toulouse et de Bordeaux, passaient pour les meilleures de l'Europe. Les Parisiens avaient été forcés de rendre leurs équipements militaires après la rébellion de i382 ; six mille de leurs armures , gardées en dépôt au château de Beauté, hi* rent données à l'amiral.
Un pareil rassemblement d'hommes et de vaisseau devait nécessairement alarmer le conseil d'Angleterre. Richard fit garder le détroit par des forces navales* Sa flotte traînait après elle des navires construits^ en bois très-sec, et chargés de mixtions de charbon et de poix-résine. On les destinait à incendier les vaisseaux français (i) : c'étaient les brûlots de cette époque. Enfin l'armée résolut de mettre à la voile le ao mai, époque où la trêve expirait. Au moment de lever l'ancre les vents les plus impétueux se firent sentir, dei tempêtes vinrent assaillir les embarcations jusque dans le port de l'Écluse. L'intrépide Jean de Vienne, pressé d'arriver en Ecosse, voulait braver la fureur
(i) Froissart, liv. IL — L'anonyme de Saint-Denis.
SaomRAHD Bl 60I10I. k47
dM flots; mais la mer en courroux était un spectacle ai effrayani pour ses soldats et même pour la plupart des chevaliers, qu'ils refusèrent d'abandonner le ri* yrmgt « disant que le ciel se prononçait contre cette entreprise. Rien ne put dissiper ces terreurs. Enfin FOoëan parut se calmer, et Jean de Vienne profita de ce moment CaiYorable : il fit célébrer la messe et bénir ka i^saeaux en présence de Tarmée rangée en bataille; se portant au front de la ligne, il adressa aux bannerets et chevaliers une harangue courte et énergique; puis s'élançant dans la grève, parvint au vaisseaa amiral, monta rapidement sur le pont, et du haut du tillac appela ses compagnons d'armes, en invoquant le Dieu des armées et le génie tutélaire de la Cnuice.Ge mouvement dramatique produisit son effet : diefe et soldats se précipitèrent à l'en vi vers la flotte; r^nbarquemeot s'opéra sans encombre, on leva Cancre, et l'escadre vogua majestueusement au large. i^près dix jours de navigation, elle parut en vue des o6tes d'Ecosse. La satis&ction de l'armée était inexprimaUe. On craignait que le maître pilote ne se fût trompé en signalant la terre de l'antique Calédonie : un cavalier d'Anjou, nommé Aubert, qui, l'année précédente, était venu dans ce pays , s'offrit à vérifier si le pilote ne se feisait pas illusion, et, pour mieux juger de la configuration du continent que Ton apercevait , il monta tout armé jusqu'à l'extré* mité du grand mât. Ecosse ! Ecosse ! s'écria-t*il ; mais , en battant des mains pour témoigner sa joie, Aubert abandonna le mât, perdit l'équilibre et tomba dans la mer : aiicun secours ne put le sauver.
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Les Français abordèrent à Dundee, et sans perdre un seul instant l'amiral renvoya la flotte, afin d'ôter à ses soldats Tespoir et la possibilité de revenir en France, avant d'avoir rempli la mission dont ils s'étaient chargés : César avait agi de même. L'amiral et le sire de Couci quittèrent le jour même Dundee : ils arrivèrent le surlendemain , sur deux colonnes^ à Edimbourg, où ils furent reçus par les comtes de Douglas et de Murray. Le roi, Robert II, habitait alors Wick, un des points les plus septentrionaux du royaume. '
L'Ecosse était alors le pays le plus pauvre et le plus sauvage de l'Europe. Les habitants vivaient la plupart, ainsi que leurs troupeaux, au milieu des forêts ou sur les montagnes; les plus simples commodités de la vie leur étaient inconnues, et ce fut avec beaucoup de peine que les Français purent se procurer des gîtes. Ils reçurent des Écossais un accueil très-froid , ce qui les surprit infiniment. Robert II, en appelant des étrangers à son secours, avait consulté sa politique plutôt que ses sujets ; l'arrivée des Français mécontenta toutes les classes : ces six mille hommes se trouvèrent fort en danger au milieu d'une population farouche; ib eurent besoin de se garder contre les embûches de ces insulaires ; en peu de jours l'armée perdit une centaine de soldats massacrés dans les marais. Jean de Vienne voulait user de la force pour venger de kds outrages, mais Ënguerand modéra son ressentiment <c Vous recueillerez plus tard, disait Couci, les fruits de votre patience, et, à l'aide de ces sauvages alliés, nous porterons l'effroi jusqu'au sein de l'Angleterre. »
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lirai se rendit à ces sages avis. Le roi d'Ecosse ; attendre trois semaines ; enfin Robert II arriva imbourg, accompagné de ses fils : l'équipage qae de ce roi pasteur contrastait avec la somp« lié militaire des nobles de France. L'amiral et le ie Gouci déclarèrent à ce prince que si l'on vouetirer quelque profit de l'armement du roi Charly le fidèle allié de l'Ecosse^ il fallait que les troupes teux couronnes se missent en mesure d'attaquer e<AïSLmp Richard II , sans lui laisser le temps de ^connaître. Robert II goûta fort cet avis ; mais t d'ordonner un seul mouvement à ses guerriers , liât qu'on remit entre ses mains un subside assez id^^le. Jean de Vienne ne prévoyait pas une iUe exigence ; il paya néanmoins une partie de nnme incontinent, avec promesse d'acquitter stant dans un court délai. Robert II ordonna la ^ Les che& de clan allèrent rassembler leurs patriotes au son du cornet, et en moins d'une ine vingt mille hommes sortirent des forets, des tagnes, des marais, et arrivèrent dans les ^environs imbourg, où se trouvaient déjà réunis dix mille i soldats aguerris ; ces derniers composaient les s militaires permanentes du royaume : le comte kmglas les commandait. Ce feudataire possédait ngleterre et en Flandre des terres dont les re* is surpassaient de beaucoup ceux de Robert II. lirai livra les six mille armures complètes , apses de Paris; ceux des Écossais que l'on couvrit de fer furent destinés à marcher les^^ premiers les Français pour pénétrer en Angleterre. Trois
aSo flfGUERAHD BK GOUGl.
fils du roi , les comtes de Douglas et Murray se mirait à leur tête; le reste de l'armée devait demeurer sur les frontières du royaume, et n'avancer dans le pays ennemi que lorsque le corps d'avant-garde se serait frayé un passage en obtenant des avantages non coi^ testés. L'amiral Jean de Vienne s'ébranla le premier, suivi de six mille combattants : le sire de Goum devait l'appuyer avec une division de la même force, lin espace de vingt lieues j rempli de landes et de terres incultes, séparait les deux royaumes d'Ecosse et d'Angleterre. Les Français traversèrent cette solitude en quatre jours, sans s'arrêter devant Berwick, place très-importante : on s'attacha seulement à se rendre maître de la forteresse de Alwick; elle passait pour inexpugnable. On commença un siège en règle; le sire de Gouci, extrêmement habile dans cett« partis de l'art de la guerre, en prit la direction : l'armé» avait à sa disposition des engins et des catapultes ik différents calibres. Avant délivrer le premier assaut, Ënguerand fit sommer le gouverneur, nommé Lusserborn ; le message était accompagné d'un présent de vin , liqueur fort rare dans le pays. Lusserbom répondit, sans bravades, que son devoir lui faisait une loi de mourir plutôt que de rendre le poste confié à sa garde, a J'estime les Français , dit-il, et en raison de Fintérêt qu'ils m'inspirent, je les adjure de regagner au plus vite leur patrie, trop heureux si les perfides Écossais vous en laissent la faculté. » Le sire de Coud et Jean de Vienne menèrent les soldats à l'assaut L'idée qu'ils combattaient sur le sol anglais les animait encore plus; tous montèrent à l'escalade avec
BMOIIERàlID IMS GODCI. tHi
I audace q et Écossais. Arrivés aux cré-
naauxL, ces hommes valeureux se virent obligés d'en venir aux coups de dague, et, malgré une défense |iér(Hque, ils enlevèrent la place , à la vue de leurs idliéa, « qui restèrent comme des statues de pierre , mImus de la grande vaillan François ( i ). » Gouci
ettt le bonheur de sauver la fureur de sea soldats LuBserborn et sa fomille«
Auasilèt après cette conquête les vainqueurs pous» gèrent jusqu'à lextrémité du Cumberland y et corn* flairent des ravages tels que plusieurs générations en gatdèrent le souvenir (a), tri es représailles de ceux qneKenoUes, Laocastre et ckingham avaient exercés aur les terres de Fran $.
Le but de l'expédition étant de porter la terreur le plus loin possible y afin d'occuper les forces de l'Angletare) les Français s'enfoncèrent dans le cœur du royaume, plus dépourvu de troupes et bien plus riche ; mais ils ne furent pas longtemps sans apprendre que le duc de Lancastre arrivait, suivi de vingt mille hommes, parle Westmoreland , et Richard II en personne par York, en côtoyant la mer. Le monarque, ayant pour lieutenants son oncle, le comte de Gam« iMridge, Salisbury, Pembrok, Spencer, Arundel, conduisait quarante mille communaux. Depuis longtemps Richard s'attendait à être attaqué ; mais il ignorait wr quel point irait fondre lorage* Les Anglais dé« ployèrent un zèle admirable; l'approche du danger
(t) Juvéoal (Im Ursins.
^i) RupÎD Thoiras.
StSa ENGUERAND DE GOUGI.
les électrisait , loin de les abattre. On voulut traii8« porter au château de Douvres, retraite inaccessiblcf la chasse de saint Thomas de Cantorbéry, regardée par le peuple comme le palladium de l'Angleterre; mais les habitants de Cantorbéry s'y opposèrent, en disant qu'ils sauraient fort bien défendre eux*méme8 et leurs foyersetleurs saintes reliques. En quinze jours il se trouva deux cent mille individus sous les armeSi Richard laissa autour de Londres et sur les côtes méridionales la majeure partie de ses forces; lui-même ^ dirigeant les troupes les mieux aguerries, courut audevant de l'ennemi (i). A la nouvelle de son approche , Jean de Vienne et le sire de Couci battirent en retraite trente lieues pour aller prendre positico sur un plateau signalé pour être d'un accès fort difficile. Quelques jours après ils reçurent un envoyé de Richard, qui, en termes menaçants, leur offrait le combat dans une vaste plaine voisine. Le sire de Couci alla communiquer aux chefs écossais le contenu du message, en leur annonçant l'intention de livrer bataille aux Anglais. Ces étranges alliés déclarèrent en termes non équivoques , qu'ils ne voulaiect pas courir les chances d'une action générale, menaçant même de livrer passage aux divisions britanoi*
(i) On voit dans les manuscrits de la bibliothèque de la Tour é$ Londres, sous len» 1809, la teneur des dispositions que Riobanllf prescrivit à cette époque pour mettre le royaume en défense : les p«6* cautions recommandées dans cette circonstance prouvent que Foi regardait l'Angleterre comme menacée du danger le plus imminent Le tome III des Actes publics (Ryroer) renferme beaucoup de €00' mandements donnés en cette occasiou.
BVGUBKAND DE COVCU a&3
ques, pour peu qu*on les pressât. I^es Français se trouvaient dans une situation capable d'intimider tout autre que le sire de Gouci et l'amiral de Vienne. Ces deux che£s signifièrent aux Écossais que dès ce moment toute alliance cessait entre eux , et qu'ils allaient agir pour sortir de ce mauvais pas sans le secours d*autrui. Le soir même ils firent allumer une quantité de feux le long de leur camp, et, profitant des ombres de la nuit, ils abandonnèrent en silence la position sans en prévenir les Écossais. Le sire de Gouci, son collègue, et leurs gens marchèrent pendant huit heures avec une telle diligence, qu'ils se portèrent sur les frontières du Northumberland , décidés à pénétrer en Angleterre une seconde fois. Malgré la rapidité de leur marche , les Français auraient été atteints par leurs adversaires, qui connaissaient mieux les localités , si un incident fortuit n'eût jeté la confusion dans l'armée de Richard. Le comte de Hollande frère utérin du roi, se prit de querelle avec le jeune Staffort au sujet d'un ëcuyer bles^ par les gens de celui*ci, et l'étendit mort à ses pieds. Le père de la victime, feudataire puissant, commandait quatre mille hommes levés sur ses terres. £n apprenant le meurtre de son unique héritier, il fit retentir les airs de ses cris, et, suivi d'une foule de bannerets, il vint demander justice au roi. Richard la lui promit pleine et entière , renvoyant toutefois le jour du châtiment après l'entière expulsion des Français du territoire britannique. £n vertu de ses ordres, on arracha le comte de HoUand du monastère de Beverley, où le coupable s'était réfugié : on le