‹ Vies des grand capitaines français du moyen âgeChapitre 13 sur 25 · LIVRE IV · texte numérisé non relu

LIVRE IV

Le sire de Coaci accompagne le comte de Nevers dans son voyage de Hongrie. — Il taille en pièces un corps de vingt mille Turcs. — Bataille de Nicopolis. — Nouveaux détails sur cette fameuse journée (i). — Le sire de Couci est blessé et fait prisonnier. — • 11 meurt dans les fers. ..

Enguerand séjournait à peine depuis quinze jours à Savbneen qualité de gouverneur général, lorsqu'il se vit obligé de rentrer en France, où le roi le rappelait. On méditait une expédition contre les Ottomans^ et le conseil de Charles VI, appréciant son rare mérite autant que son expérience, désirait qu'il en di-

(i) Nous avons trouvé à Lille, chez M. Barrois, député du Nord, dans sa bibliothèque, Tune des plus précieuses du royaume, un nianascnt d'une haute importance, et que Ton a désigné par le titre de : Français en Tui^uie déconfits par Bnjazet en iSgô. (La plupart des manuscrits du moyen âge manquent de tilre. ) L'auteur, qui garde Tanonyme, dit qu'il était attaché à Gui de Blois , mort vers la fin de 1898 : ce prince, fils de Gui de Blois tué à Créci, et neveu de Charles de Blois, compétiteur de Montfort, avait épousé Marie de Namur, qui ne lui donna point d'enfants; il fut très-prodigue, et vendit de son vivant la majeure partie de ses domaines : nous ajouterons, à sa louange , qu'il savait protéger ce qui était utile et honorable. Ce fut lui, si l'on en croit cet anonyme', qui encouragea Froissart à publier ses chroniques, et qui lui fournit généreusement l'argent nécessaire pour, les faire copier ; c'était alors un objet fort cher. Voici comment l'anonyme s'exprime dans sa dernière page :

« Ce comte Guy de Blois mist grand entente en son temps à ce que messire Jehan Frossart voulsisse diter et ordonner ceste histoire, et moult lui coûta de ses deniers; car on ne puet faire si grand fait que

t^(> K.NGUERAND DK COUCI.

rigeât les préparatifs. L'Europe se voyait menacée (rune irruption semblable à celle que les barbaresliii firent subir au commencement du cinquième siècle : depuis cent ans Gengis-Khan avait commencé la lignée d'hommes supérieurs aux yeux desquels TAsie paraissait trop étroite. Amurath/ramerlan, Bajazet, remplissaient l'univers du bruit de leurs exploits. Les Turcs y marchant de conquête en conquête, avaient franchi le détroit du Pont-Euxin , réduit l'empire grec à la seule ville de Constautinople, envahi les provinces arrosées par le Danube, et poussé leurs courses jusqu'au sein de la Hongrie. Les princes chrétiens, trop occupés de leurs propres dissensions, ne songeaient ni à la sûreté générale, ni à cet ennemi qui les menaçait de les envelopper dans une ruine comnnuie. Edouard, par l'ardeur qu'il mit dans ses atta- (jiies contre la France, avait singulièrement favorisé les envahissements des Turcs; ce fut durant la longue guerre de l'Angleterre et de la France, dans le quatorzième et le quinzième siècle, que ces barbares s*é-

4;c no. soit à peine vi à grand» (rais. Dieu ait Tâmedc luy; ce fut seigneur et mon mallre, et un S4:igneur hounorable, etc. »

I/auteur, (]ui devait écrire dans les premières années dy quiaiiême siëele , raconte Texpédition du comte de Nevcrs d*après le récit que lui eti avaient fait des gens écliapfiés à ce désastre» ou i-eveons de captivité; il donne dt?s détails très-curieux sur la topographie de la Tur(|uie d'Kurope, sur les moeurs et les usages de ses habitanU. Il appelle Baja/et l'Jimourac/i Jia/iy.

C!e manuscrit, du format in-zi», est sur papier; l'écriture en est menue et diflicile à lire; il y a maintes ratures. Les majuscules sont pointées de rouge. On y < ompte trenie-sept feuillets entièrement pleins; ce qui ferait » imprimé, un volume in-S" de 3oo pages environ.

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tablirent sur notre continent et enlevèrent d'assaut l'antique Byzance : Tempire grec ne se serait ^eutétre pas écroulé sans la fatale rivalité des deux premières puissances de la chrétienté.

En i3gSj Bajazet, ayant passé le Danube , avait exercé les plus horribles ravages sur les frontières de la Hongrie. Ce terrible vainqueur renvoya plusieurs de ses prisonniers, en leur faisant promettre d'aller dire de sa part à Sigismond qu'il reviendrait au printemps de Tannée suivante , pour le chasser entièrement de ses États, et qu'ensuite il envahirait l'Allemagne et l'Italie: ajoutant <}ue sqn intention irrévocable était d'aller à Rome faire manger son cheval sur Tautel de Saint-Pierre. Les bravades de Bajazet, bien moins ridicules qu'elles ne le paraissent d'abord , effrayèrent les princes chrétiens, et en particulier le roi de Hongrie, le plus menacé de tous. Heureusement que, pour ces potentats , le sultan choisit mal le moment; car un concours de circonstances fort extraordinaires avait amené, en iSqS, un instant de paix générale. Une trêve de vingt-huit ans, signée entre la France et l'Angleterre, allait être consolidée par un mariage; l'Espagne, se reposant des maux que lui avait causés la longue querelle de don Pèdre et de Henri de Transtamare, goûtait enfin quelque tranquillité. L'Allemagne et l'Italie jouissaient d'un calme parfait. Boniface IX saisit l'instant propice : il envoya dans toutes les cours des clercs qui instruisirent les souverains de l'attitude effrayante que prenaient les Ottomans, et des progrès rapides qu'ils faisaient sur les terres de l'empire grec. Dans des circonstances

a-jS ENGUERAND DE COUCÏ.

aussi graves 9 la mission du pape devenait sublime: le pontife, animé de l'amour du bien public, faisait fléchir devant son intervention les caractères les plus altiers ; à sa voix , la paix succédait à la discorde ; il parlait au nom de la religion menacée, et tous les cœurs s'enflammaient d'ardeur.

Sigismond, roi de Hongrie, vint lui-même à Rome implorer l'assistance de Boniface IX, et le supplier d'intercéder en sa faveur auprès des princes chrétiens. Le pape, jaloux de témoigner le zèle qui l'animait, écrivit à tous les rois, et voulut que Sigismond s'adressât directement à Charles VI. C'était toujours vers notre France que l'on tournait les yeux lorsqu'il s'agissait d'entreprendre quelque chose de grand, de noble , de généreux.

Nicolas Canisa, conseiller de Sigismond, arriva k Paris accompagné de quatre palatins hongrois (fin de janvier i395) (i); on les admit au conseil , présidé par le roi, qui jouissait alors de quelque lucidité. Ils exposèrent l'objet de leur mission, et finirent par demander, au nom de leur souverain, la permission de mettre la Hongrie sous la protection spéciale de la France. Charles VI, rempli d'enthousiasme, accueillit la requête de Sigismond. L'assemblée partagea ses sentiments, et, avec toute la chaleur qui caractérise la nation française, il fut décidé; séance tenante, qu'on enverrait aux palatins hongrois un puissant secours, composé uniquement de troupes féodales, sans y adjoindre ni compagnies soldées, ni

(i) L'année commençant à Pâques, janvier se trouvait ordînairameiit le neuvième mois de Tannée.

EKGUSRAND DE COUa. 2^Q

milices communales. Le duc de Bourgogne proposa son fils aîné pour commander cette croisade.

Le comte de Nevers comptait à peine vingt-deux ans : il devint plus tard le fléau de la patrie , et fit asseoir l'étranger sur le trône de nos rois ; mais sa vie était encore exempte de blâme au moment dont il s'agit. Le jeune prince prit la croix avec l'ardeur naturelle à son âge, en suppliant qu'on lui conférât l'c^rdre. Son père s'y opposa , voulant qu'on ne l'armât chevalier qu'après le premier combat livré aux musulmans.

La nouvelle se répandit, en peu d'instants, que le fils du duc de Bourgogne allait en Hongrie combattre les ennemis de la foi : quantité de nobles accoururent demander, comme une grâce, la permission de l'accompagner; de vieux bannerets, qui avaient vu Poitiers et Rosebec , vinrent offrir le reste de leur sang : le malheur voulut qu'on repoussât les guerriers mûris par l'âge, pour donner la préférence à une jeunesse bouillante et inconsidérée. L'empressement fut tel, à l'occasion de cette croisade , que l'on vit des dames châtelaines veuves demander aux chevaliers d'accepter, en qualité de sentants d'armes, leurs fils âgés de quinze ans au plus. Les barons les plus considérables qui prirent part à cette expédition furent Enguerand de Couci, le connétable Philippe d'Artois, l'amiral Jean de Vienne, le maréchal de Boucicaut, Henri et Philippe de Bar, le comte de la Marche, prince 4u sang de la maison de Bourbon , Louis de Brézé , le sire de Saimpi, Thomas de Baqueville, Renaud de Roye, Geoffroi de la Trémouille : ce dernier amena

aSo ENGITERAND DE COUCf.

son fils, enfant de onze fins. Parmi les chevaliers bourguignons chargés spécialement d'accompagner le comtedeNevers,on distinguait Gui de laTrémouilley Etienne de Germini , Robert de la Cressonnière , Jean Ternant, Joceran de Damas, Pierre de l'Aubepin , Jean de Beauvoir, Coppin Prillard, Guillaume de Préaux, Oudart de Chasseron, Simon Bretau, Jean Moreau, Régnier Pot, Jean de Neuville, Jean de Hangest, Jacquesde Vienne, frèrede l'amiral, Jean Vaulchier, Phi* lippe de Chartres, Jean d'Auxonne, Bertaukl de Chartres. Philippe de Mussy portait la bannière du prince, constamment assisté des sires de Courtiables, de Blaisey, de Busseuil, chargés de la tenir Fun après l'autre, si Philippe de Mussy succombait au milieu des combats. Jean de Gruthuse tenait le pennon. Le valet de corps , inséparable compagnon de son noble maître, était le vieux Jacquot Eschelotte, dont la femme avait allaité le comte de Nevers.

Presque tous les historiens modernes, dominés par d'étranges préjugés , traitent de folle entreprise cette expédition : nous sommes loin de partager leur opinion. La prise d'armes de iSgS ne ressemble à aucune des croisades qui la précédèrent; on ne peut la comparer ni à celle de Philippe-Auguste, ni k celle de Louis IX : ces deux princes passèrent les mers, affrontèrent les dangers d'une traversée périlleuse, pour aller attaquer dans des pays lointains, et sous un ciel dévorant, des peuples dont ils connaissaient à peine le nom ; lamour de la religion peut seul les justifier. Mais en iSgS il s'agissait de combattre, sans sortir de notre continent, des bar^

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bai*es fort redoutables, de leur fermer l'entrée d'un royaume dont les frontières n'étaient qu'à cent cinquante lieues de la France. Le même motif dirigea, deux siècles plus tard , Henri IV, dont la politique ne peut être taxée de folie. Ce grand homme voulait, à Fexeraple des preux de Charles VI, réunir les princes chrétiens et se mettre à leur tête, a6u de rejeter au delà de l'Hellespont les farouches sectateurs de Mahomet.

Le comte de Nevers , ne pouvant modérer son impatience, demandait à partir sur-le-champ; mais le duc de Bourgogne désirait placer son fils sous la conduite d'un capitaine dont il pût recevoir des leçons de sagesse aussi bien que de vaillance. Philippe le Hardi avait choisi le sire de Couci pour remplir ce noble emploi ; il dépêcha en Italie un officier de son hôtel 9 afin de presser la marche d'Enguerand. « Sire de Couci, lui dirent le duc et la duchesse de Bourgogne en l'apercevant, nous nous confions grandement en vous et en votre sens. Nous faisons Jean notre fils et héritier entreprendre un voyage en l'honneur de Dieu et de toute la chrétienté. Nous savons bien que , sur tous les chevaliers de France , vous êtes le plus usité en toutes choses : si vous prions qu'en ce voyage vous veuilliez être compagnon et conseilleur de notre fils. » « Adonc , répondit le sire de Couci , Monseigneur, votre parole me doit être ordre : en ce voyage j'irai ; vous me voulez charger que j'entende Jean Monseigneur votre fils, je m'en acquitterai en toutes choses; mais, cher sire, de ce faiz me pourriez bien excuser et en charger spéciallement son cou-

aSa EN6UERAND DE COUCI.

sin Philippe d' Artois , connétable de France. » (Froissart. )

Le connétable Philippe d'Artois ne sut aucun gré au sire de Couci de sa modestie ; il se montra au contraire très-envieux de la marque de confiance que le duc de Bourgogne avait donnée à ce guerrier. Au reste , Enguerand ne put accompagner le comte de Nevers au moment du départ, le roi l'ayant envoyé remplir une mission à Milan ^ où sa présence devenait indispensable. Galéas Visconti alarmait le conseil de Charles YI, par sa conduite extraordinaire: ses sourdes manœuvres ne tendaient qu'à s'em-* parer de Gènes. Couci le menaça du courroux du roi de France, s'il ne renonçait à ses projets : l'Italien, fourbe et timide, se confondit en protestations et fut obligé de donner les garanties que l'on exigeait de lui. Libre de tout soin, le général français quitta la Lombardie le i*"^ avril, prit le chemin de l'Allemagne, traversa la Bavière et l'Autriche avec le comte de Bar, son gendre. L'ordre sévère qu'il faisait régner parmi ses troupes toucha les habitants , et lui procura en tous lieux un accueil amical que n'avait pu obtenir le premier corps, mené par le comte de Nevers. Ce prince était parti de Paris les derniers jours de mars, par conséquent à la fin de l'année iSgS. Nous venons de dire que de jeunes écuyers et bacheliers de bon lignage composaient en majeure partie son armée : joyeux de se voir affranchis de toute espèce de tutelle, ils se livraient sans contrainte à la licence la plus effrénée, aux écarts les plus condamnables. Leurs excès n'étaient point du genre de ceux

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qui avaient jadis signalé le passage de bandes dévasta trices, nous voulons dire le meurtre et le pillage : ces éventés ne commettaient point des assassinats, mais ils affichaient le libertinage le plus criminel, le mépris des droits les plus saints; ils enlevaient violemment les femmes, les filles, des demeures où les habitants leur avaient donné l'hospitalité, maltraitant les hommes qui se plaignaient de ces outrages : on les voyait traîner à leur suite des courtisanes éhontées, et donner publiquement le spectacle de la dissolution la plus vile. Juvénal des Ursins dit : a I^es François avoient des manières très-lubriques, d'excès en mangerieSy buveries, jeux de dez et ribauderies. » Les jeunes nobles, sortis pour \a plupart de la Bourgogne, de la Normandie, de la Flandre, de la Picardie, de rile-de-France , arrivèrent à Ofen les premiers. Us mirent une sorte d'empressement à faire peindre les armoiries de chacun d'eux sur les murs de l'église de Saint-Nicolas, afin de perpétuer le souvenir de leur venue dans ces lieux (i).

La vaste cité d'Ofeu ou Bude vit réunir autour de ses remparts toute l'armée chrétienne. On y distinguait des Italiens, des Anglais, des Espagnols, des Flamands : les nobles de ces quatre nations se ré-* unirent intimement aux Français, dont les mœurs, le langage et les coutumes se trouvaient plus en harmonie avec les leurs. C'est ce qui explique comment plusieurs historiens ont pu dire que les Français composaient une forte division de quinze mille com-

(i) ('hronica Hungariorum , Thwrocz, chap. vi. — Ktigd, Hisl. de Hongrie.

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battants; la vérité est que leur nombre ne dépassait pas huit mille (i). I.cs chrétiens slaves et les germaniques suivaient les bannières des Hongrois; les Autrichiens avaient pour chef Frédéric, comte de Hohenzollern, grand -prieur d'Allemagne; les Bavarois marchaient sous les ordres de l'électeur du Palatlnat et du margrave du Nuremberg; les Styriens, sous Ilermann comte de Cilley, beau-père de Sigismond; les Valaques , sous leur prince Jean Myrtsché, naguère tributaire de la Porte, et maintenant rallié à la sainte cause des chrétiens. Sigismond, issu de la maison de Luxembourg, se trouvait être le petit-fils de ce roi de Bohême, aveugle, qui se fit tuer à la bataille de Créci : son frère Wenceslas occupait le trône impérial d'Allemagne; quant à lui, il portait la couronne de Hongrie pour avoir épousé Marie, héritière de ce royaume. Devenu veuf en i Sgo , Sigismond s'unit à Barbe, fille d'IIcrmann, comte de Cilley; au moment de cette croisade, il entrait dans sa quarantième année; on le taxait de légèreté : en effet, par une imprévoyance peu commune, il confia le principal commandement dans les troupes hongroises à Stephan Latzkovicz, son ennemi personnel, qui ne cessait de comploter afin de lui ravir le trône (a). Le roi de Hongrie passa une revue générale le 3o avril 1896 (commencement de l'année). L'effectif de l'armée s'éleva à cent mille combattants; l'élite des chevaliers de la chrétienté en composait la majeure par«

(0 Tous les liistoriens allemands. Par opposition, Gibbon réduit infiniment le nombre des Français.

(3) £ngcl, t. II, p. 198, et tous les historiens bongroit. .

EfiGUERAND DE COUCI. a85

lie. Les Français se faisaient remarquer par la richesse des aripuresy par un air martial^ et plus encore par leur présomption accoutumée. A la vue de tant de guerriers réunis sous ses ordres et animés d'une ardeur impétueuse, Sigismond ne put contenir les élans de son enthousiasme ; il ne doutait pas qu'à son aspect les Ottomans ne cherchassent leur salut dans la fuite, sans oser seulement défier ses regards. « Avonsnous à craindre quelque chose des hommes? s'écriat-ii en latin (langue usitée parmi les Hongrois); si le ciel nous menaçait de sa chute, nous en soutiendrions ^ le poids sur le fer de nos lances. » ISoh metiiendus est ^ nobis homo; vastum si cœlorum super nos ruerety r ipsi illud nostris quos gerimus hastis ne lœderemur > sustenlare possemus ? {i).

Huit jours après cette revue on vit arriver Philibert

deNaillac, grand-maître des chevaliers de Saint-Jean de

Jérusalem, qui venait joindre l'armée des croisés, ac-

'. compagne des principaux dignitaires de l'ordre et de

; six cents chevaliers ou frères servants. Philibert de

f Naillac, gentilhomme du Berri, avait quitté de bonne

; heure la France, parce que son père s'était jeté dans le

parti des Anglais; il leur livra même son château fort

deBelabre. Philibert de Naillac avait succédé deux mois

auparavant à Ferdinand Éredia, trente-deuxième

1 grand-maitre : il avait alors quarante-un ans (2). Les

; dignitaires qui l'accompagnaient étaient Pierre de

(i) Ghrooica Hiuigariorum, Thwrocz, chap. yiii.

(1) Il mourut à Rhodes en 1411 , emportant au tombeau la réputation d*un des plus illustres grands maîtres de Tordre. (Bosio, Hist. de l'ordre de Saint-Jean de Jérusalem.) .

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Beaufremont, grand-hospitalier; Yincens deCausans, prieur d'Aquitaine ; Elle du Fossé , prieur de Sainte- Maxence ; Raymond de TEstours, prieur de Toulouse; Fluvian de la Rivière, prieur de Catalogne; Bertrand de Flotte, grand-commandeur; Louis d'Allemagne, commandeur de Naples; Jean de Biandra, prieur de Lombardie. Nous ignorons les noms des autres che* valiers, nous n'avons pu retrouver que ceux des plus importants de la langue de France : Jean de Co^ mis, Isoard de Freville, Robinet d'Estouteville , Guillaume Crepelaine, Colin deBriqueville, Jean de Trie, Colinet de Puysieux, Colart de Franqueville , Louis de Rouville, Robert le Ferrou , Henri Roussel , Matthieu de Ravenel , Gui de Proveroi, Jean Lebrun, Gît les de Cogiiies, Gauthier de Lameth, Joannes de-Giresme. Gui de Beauvilliers, Jean de Neuchesse, Jean de Kermenec, Charles de Sommerie (i).

On devait s'attendre à voir régner de la désunion parmi cette foule de princes venus de tant de pays divers : nul n'égalait en présomption Charles d'Artois, comte d'Eu, connétable de France , arrièrepetit-fîls de ce Robert d'Artois dont l'ardeur inconsidérée avait fait perdre la bataille de Courtray. A défaut de talent , le comte d'Eu montrait une excessive ambition ; on l'avait vu accepter sans difficulté Tépée de connétable, après l'injuste disgrâce de Clisson et le magnanime refus du sire de Couci : cette dernière circonstance désunit irrévocablement ces deux feudataires. Le comte d'Eu , invoquant sans cesse les droits

^i) Vei tôt . Ilist. de l'urdre de ^lalle, 1. 1, preuves.

EUGUfRÂKD DE COUCI. ^S'J

attachés à la première charge militaire , annonça qu'il entendait diriger en maître les opérations de la campagne. Il comptait de nombreux partisans parmi la noblesse. Enguerand avait également les siens ; mais celui-ci, sacrifiant bien volontiers son amour-propre à Tintérêt général, déclara ne vouloir servir qu'en qualité de simple volontaire. Nonobstant cette déclaration , la majorité des chefs de la croisade persista à désigner le comte de Soissons pour être le premier lieutenant de Sigismond. Au grand regret du sire de Couci, et malgré ses prières, on se partagea d'affection , et la mésintelligence éclata parmi les Français avant même que les hostilités eussent commencé.

Telles n'étaient pas les dispositions de l'armée de Bajazet, composée cependant, comme celle des croisés, de différentes nations. La nature avait doué le fils d'Amurath de cette fermeté de caractère qui sait exercer sur les hommes un ascendant irrésistible. De même que Chandos, Clisson, Sancerre etTamerlan, ses contemporains, il étaitprivé d'un œil, et déplus il étaitbègue : ces deux infirmités ne lui ôtaient rien de son activité; sa tête vigoureuse embrassait les détails les plus minimes de l'administration de ses vastes États. Les historiens turcs, et même ceux de l'empire grec, manquent d'expressions pour peindre la promptitude avec laquelle il assemblait ses forces , exécutait ses desseins , écrasait ses ennemis. Les peuples, étonnés, l'avaient surnommé l'Éclair, lldirim. Bajazet paraissait en Europe au moment où chacun le croyait le plus occupé au fond de l'Asie j et , au moindre avis de

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quelqiiofl désordres, le sultan passait des bords du Danube aux rives de FKuphrate; il faisait mouvoir des armées immenses avec une célérité qui tenait de la magie : sa discrétion pouvait seule être comparée à sa promptitiule; sa famille, ses officiers jouissant de sa confiance, ne connaissaient jamais ses desseins; l'embarras qu'il éprouvait à s'exprimer le rendait encore plus réservé. Du fond de l'Egypte ou de la Perse, cet homme prodigieux savait parfaitement ce qui se passait en France, en Allemagne , en Angleterre; les juifs, eu possession du commerce entier, le servaient admirablement. Non content du concours de ces dangereux auxiliaires, Bajazet entretenait dans les diverses cours des agents secrets qui l'instruisaient de la politique de chaque conseil. II gagnait par des présents considérables l'amitié des petits princes, qui devenaient les instruments dociles de ses projets : c'est ainsi que C^aléas Visconti ne cessa d'être pour lui lui allié précieux. Au reste, le sultan méprisait profoiulément l(^s chrétiens, dont les misérables diss(M)sions avaient permis à des peuples venus du Caucase de s'établir au milieu de leurs possessions; il regardait en pitié cette Kurope disputée par une multitude de princes, spectacle bien différent de celui qu'offrait l'Asie , trois fois plus étendue, et partagée seulement entre ([uatre ou cinq potentats. Aux yeux du vidgaire étonné, les moyens employés par Bajazet pour faire mouvoir si rapidement ses armées, tenaient du merveilleux; mais, en réalité, ils n'étaient enfantés (|U(; par son génie. I^e sultan avait fondé d(*s institutions militaires, tandis que les princes

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