‹ Vies des grand capitaines français du moyen âgeChapitre 14 sur 25 · EN6UERAND DE COUCI · texte numérisé non relu

EN6UERAND DE COUCI

de l'Occident en manquaient absolument : il établit parmi ses troupes une discipline qui se ressentait de sa dureté naturelle et de son humeur farouche. Bajazet mit tous ses soins à donner beaucoup d'extension au système des Tirnars^ ou dotations en terres : il gratifiait un officier, un simple soldat même, d'un bénéfice militaire, à charge de fournir plusieurs hommes armés; c'était une imitation du régime féodal. Le sultan se réservait la facuhé de priver de sa dotation le titulaire , dans certains cas. Cette restriction devait enflammer constamment le zèle des Timariots.

Âmurath n'avait eu que des radeaux pour passer le détroit : Bajazet, son fils, séduisit par ses largesses les plus habiles constructeurs de l'Italie. Ces étrangers lui créèrent, au bout de dix ans, une flotte composée en totalité de bâtiments de transport. De vastes chantiers furent établis en face de Constantinople, entre la baie de la Propontide et les montagnes de Nicée, appelées en turc Izmid-d'Aglary : ces chantiers ne tardèrent pas de devenir une ville , que l'on appela Bogazgichud ; elle n'existe plus.

Bajazet tira un parti admirable des chameaux et des dromadaires. Ces animaux , que les Arabes classent sous le mot générique de Djamal, et les Turcs au moyen de celui de Jesdovesi^ sont appelés par les Orientaux les navires de terre. Les dromadaires, dont le pas est trop fatigant, portaient les bagages et les grosses armes, les chameaux les soldats. Les derniers se chargent facilement du poids de huit hommes; ils font jusqu'à quarante lieues d'une journée à l'autre, en se reposant deux fois : ainsi, trente

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mille hommes pouvaient être transportés aisément par quatre mille chameaux, et arriver ainsi du fond <le l'Arménie aux bords de l'Hellespont, c'est-à-dire • parcourir deux cent cinquante lieues en sept jours. Bajazet faisait passer ses soldats à trente lieues audessus de Constantinople, sans permettre néanmoins qu'on embarquât les chameaux, craignant vraisemblablement que Tair plus vif de l'autre continent ne leur nuisit trop. Dès qu'une expédition se trouvait achevée en Europe, et qu'un puissant intérêt le rappelait en Asie, le sultan distribuait ses soldats sur les bâtiments légers composant sa flotte; puis, au moyen des mêmes chameaux laissés le long du Pont-Euxin, il tombait comme la foudre au milieu de la Perse, pendant qu'on le croyait occupé sur le Danube. De8 officiers experts avaient établi pour lui des haras au |)iod du mont Taurus; la cavalerie qu'il en tirait lui servait pour ses guerres d'Orient. D'autres haras furent formés de très-bonne heure, soit en Bulgarie, soit dans la campagne d'Andrinople, pays fertiles en patinages , et qu'une infinité de petites rivières sillonnent en tous sens. Ainsi Bajazet avait sa cavalerie d'Asie et sa cavalerie d'Europe (i) : la dernière fut augmentée considérablement , car cet auxiliaire lui devenait indispensable pour être à même de résister aux princes delà chrétienté, dont la principale force

(i) Institutions de Tamerian. Clavijo, Fida delgran TameriûHf ] 55 1, in-4". Cet historien espagnol, envoyé d'Henri, roi de Catlille« accompagna le prince tartare dans son expédition contre Bajazet. Il donne des détails intéressants sur Tétat militaire des deux rivaux qui se disputaient la possession de TAsie.

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consistait alors en gens d'armes montés sur des chevaux bardés de fer ; c'est dans cette pensée que le fils d'Amurath institua les Spahis^ milice devenue par la suite si redoutable. Les historiens occidentaux, s'abandonnant h leur exagération accoutumée, assurent que Bajazet opérait sur les bords du Danube à la tête d'armées innombrables. Les Grecs , qui copient les chroniqueurs turcs, disent au contraire qu'il n'agit qu'avec des corps assez restreints; ce qui est d'autant plus croyable, que des obstacles de divers genres l'empêchaient constamment de transporter de fortes masses au-delà du dé- . tpoit.

Bajazet goûtait quelque repos à Pruse, l'ancienne capitale de la Bithynie, et y méditait sans doute quelque rude attaque contre la Hongrie, lorsqu'il apprit par l'entremise du duc de Milan qu'une ligue de princes chrétiens se formait dans le but de lui enlever les conquêtes faites par les armes ottomanes sur les empereurs de Constantinople. Galéas Visconti ne dissimulait pas à son allié secret la grandeur du danger, et lui fournissait de précieux renseignements au sujet des préparatifs de ses adversaires. Galéas Visconti n'était pas le seul prince catholique que Bajazet eût séduit par ses captieuses menées : Wladislas Jagello, hospodar de la Moldavie, et Stéphan Lazarich, despote de Servie, secondaient ses vues d'une manière détournée. Le premier espérait épouser une fille de Bajazet, et devenir, au moyen de cette alliance, le souverain exclusif des contrées que baigne le grand fleuve germanique.

Siga KNGUEJIAND DE GOUCI.

Le sultan eutl'adresse d'intéresser à sa querelle les Osmanlis de tous les pays, en leur montrant la honte qui rejaillirait sur l'islamisme si les chrétiens parve» naient à rejeter les phalanges musulmanes au delà du Bosphore. La ferveur des sectateurs de Mahomet ne s'est point affaiblie depuis douze siècles; ib sont toujours prêts à sacrifier pour leur culte et les biens et la vie. A la voi^ de Bajazet, les vieilles contestations cessèrent subitement. La Perse, l'Egypte, la Tartarie lui envoyèrent des soldats : déjà un million de croyants se mettaient en mouvement pour venir défendre la foi du Prophète. Le politique sultan, jugeant sans doute comme trop dangereux d'attacher, à ses pas cette multitude d'hommes, se contenta de choisir sur ce nombre deux cent mille combattants, qu'il concentra autour de Pruse. Afin de mieux '^ cacher aux yeux de la chrétienté ses opérations y préliminaires, Bajazet dissémina sur le littoral de la ^ mer Noire, et le long du détroit de Gallipoli, des ^^ troupes qui arrêtaient les voyageurs et les empé- L chaient d'aller en Europe; des ordres formels près- ï^ crivirent aux gouverneurs turcs de l'Albanie et de * la Moldavie de garder très-sévèrement la ligne du Danube 9 et de renvoyer au delà du fleuve tous ceux qui voudraient le franchir : cette mesure produisit l'effet qu'on en attendait. Sigismond avait envoyé des messagers sur différents points, et même au fond de l'Asie, afin d'être instruit d'une manière positive de la marche des Ottomans; mais aucun de ces émissaires ne revint. Le roi de Hongrie, dépourvu de renseignements, se trouvait dans d'étranges per-

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plexités. Le conseil étant assemblé, plusieurs chefs mirent en délibération s'il fallait attendre Bajazet, qai avait annoncé son arrivée au printemps , ou s'il valait mieux aller à sa rencontre. Le sire de Couci ouvrit l'avis de passer le Danube, de porter la guerre jusqu'au milieu des possessions turques, d'étonner par une brusque attaque des ennemis trop disposés k mépriser les chrétiens , et de leur ôter, par cette vigoureuse démonstration , une partie de leur confiance (i). Cet avis favorisait trop les vues de la chevalerie, avide de renommée, pour qu'il trouvât de l'opposition. On poussa les préparatifs avec célérité, et un ordre suprême fixa le départ à l'octave de la Saint-Jean de Damas (2), c'est-à-dire au i3 mai. Sigisniond, qui suspectait la bonne foi deWladislas Jagelio , n'osa point s'engager au travers de la Transylvanie , quoique ce fût le chemin direct pour pénétrer en Bulgarie; d'ailleurs personne n'ignorait que les habitants de cette province détestaient les Hongrois : cette considération engagea le roi à faire prendre cette route au corps d'armée français, fort de vingt mille hommes en comptant les Italiens, les Anglais, les Belges et les chevaliers de Saint-Jean de Jérusalem. Sigismond , conduisant le reste des croisés, traversa le Bannat, franchit le défilé de la Porte-de- Fer, au-dessous de Temeswar, et atteignit la rive gauche du Danube, à la hauteur d'Orsova; il attendit quelques jours les Français, qui s'étaient arrêtés devant la ville de Croja, dont ils se rendirent mai-

(i) Manuscrit de M. Barrois, p. 4> chap. vi. — (a)Ibid,

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très (i). Dès que la jonction se fut opérée, on commença le siège d'Orsova. La place se défendit cinq jours, et aurait tenu plus longtemps si les habitantSi la plupart chrétiens, ne se fussent révoltés (a). Au^ sitôt après la soumission d'Orsova, toute l'armée des croisés fit ses dispositions pour franchir le Danube : l'opération dura huit jours entiers (3); car, les ponts d'Orsova ayant été rompus, il fallut ramasser des embarcations et construire des radeaux : aucune division ne s'enfonça dans le pays avant que le passage n'eût été effectué en entier (4); ainsi l'opération fut terminée les derniers jours de mai (5). Les croisés avaient donc mis |)rès de douze jours pour venir d'Ofen à Orsova : ces deux villes sont à quatre-vingts lieues Tune de l'autre. On laissa les gros bagages et un faible détachement sur la rive gauche du Danube.

Le passage du fleuve étant exécuté, les chefs des croisés voulurent s'assurer de la situation exacte de l'armée; ils la trouvèrent réduite à soixante-dix mille combattants (6), dont les deux tiers à cheval; elle avait perdu du monde dans le trajet, soit par les maladieS| soit par la désertion. On la divisa en quatre corps : le comte de Ne vers marcha sur Widdin, et contraignit cette place à capituler. Pendant que les Français suivaient la rive droite du Danube, Sigismond se ré-

(i) Voyez la Vie de Boucicaut.

(a) Engel, Histoire de Hongrie, LU, p. 198. — M. Hammery Histoire deTempire turc, p. a4o.

(3) Manuscrit de M. Barrois, p. 6, chap.ix.

(4) Tous les historiens allemands.

(5) Manuscrit de M. Barrois , p. 6, chap. ix.

(6) Childberger, témoin oculaire.

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pandit dans la Servie et la dévasta impitoyablement, afin de punir les habitants ainsi que le vay vode , qui venaient d'embrasser la cause des musulmans. Il gravit ensuite les montagnes de Nissa , et vint opérer sa jonction une seconde fois avec les Français dans la Bulgarie. Cette province, récemment conquise par Àmurath, se trouvait dans l'état le plus florissant : les Turcs y cultivaient la vigne d'une manière supérieure, et faisaient d'excellent vin qu'ils vendaient fort cher. On sait que la loi de Mahomet leur interdit cette boisson, sans leur défendre néanmoins de manger les raisins, et ils s'en montraient singulièrement friands. Les Turcs de la Bulgarie composaient aussi des liqueurs et des cordiaux, qu'ils répandaient dans tout l'Occident (i) : ce commerce procurait à beaucoup d'entre eux des sommes assez considérables. La chronique d'où nous avons extrait ces détails dit à cette occasion : « En cette contrée , toutes gens y sont de sobre vie, et se passent legierement de viandes, et usent en grande foison d'épices, par spécial de sucre, car ils en ont en abondance (oi). » L'armée se remit en marche , appuyant sa gauche au Danube; lesFrançais se tenaient con^ammentàravant-garde(3). Ils investirent Razo, qîii opposa une vigoureuse résistance : on se concentra sous les murs de cette ville. Les Français montèrent plusieurs fois à l'assaut, et eurent seuls l'honneur de cette conquête. La pe-

(i) Manuscrit de M. Barrois, p. 6.

(a) Idem, p. 3o. La chronique ne dit pas d'où les Turcs liraient ce sucre.

(3) Engel , et tous les historiens allemands.

ac)6 KîV(;i:i:uANi> dk coiT.r.

titc garnison turque fut remise à Sigismond , qui la fit passer au fil de Tépée. Ce prince voulut s'excuser de cette horrible violation des lois de la guerre, en disant que les Turcs n'avaient cessé d'agir ainsi à l'égard des soldats hongrois que le sort des armes faisait tomber entre leurs mains. Les croisés quittèrent Bazo le 1 5 septembre. La chaleur était excessive , et ils auraient tous péri sans les fruits que l'on se procura le long de la route (i),

L'armée continua à s'avancer de front, en se dirigeant sur Constantinople et en chassant les musulmans des pays conquis par eux sur l'empire grec. On suivit donc la rive droite du Danube pour entrer en Bulgarie, la plus riche province de la Turquie d'Europe. Les croisés, ayant à cœur de ne laisser derrière eux aucune place importante, résolurent de former le siège de Nicopolis^ la clef de la Bulgarie : maitres de ce point, rien ne pouvait s'opposera leurs progrès.

Nicopolis (en grec, ville de la victoire) fut fondée par Trajan, en mémoire d'un triomphe remporté sur les Daces dans ce même lieu. Elle était située au confluent du Danube et de l'Otzma, à cent quarante lieues de Bude, cinquante est de Silistrie, soixante sudd'Andrinople, et quatre-vingts de Constantinople. Nicopolis avait pour commandant Dogan- Beg, un des meilleurs officiers du sultan, et même un des plus actifs, quoique très-vieux. La régularité des fortifications toutes récentes de ce boulevard at«

(i) Mauuscrit de M. Barrois, p. 7.

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testait d'une manière irrécusable que les Asiatiques, clans le moyen âge, possédaient pour la défense des places une expérience qui manquait aux nations les plus belliqueuses de l'Europe. Les Français ouvrirent devant la ville des tranchées, dans lesquelles trois hommes pouvaient marcher de front; ils y posèrent des machines de guerre dont le jeu ne produisit aucun effet contre les fortes murailles de Nicopolis, et principalement contre les ouvrages avancés, établis d'après un système bien entendu. Les Hongrois assirent leur camp sur un plateau séparé; les Français s'adossèrent à une légère chaîne de montagnes : ce rideau, d'abord peu saillant, ne commençait à s'élever qu'en face de la ville, et s'abaissait une lieue plus loin pour s'unir à une plaine par un chemin rocailleux (i). Malgré le mauvais début de l'entreprise, on s'obstina à vouloir se rendre maître de la place par famine, puisqu'on ne pouvait l'enlever de vive force. Le siège fut donc converti en blocus. Dès ce moment les jeunes Français, voulant charmer leurs loisirs, reprirent le cours de la vie licencieuse dont ils avaient donné naguère le spectacle à toute l'Allemagne ; les navires qui suivaient l'armée en descendant le fleuve, leur apportaient les vins les plus exquis, les mets les plus recherchés. La tente de Jean de Nevers , formée de plusieurs élégants pavillons de soie verte, la couleur de la maison deBour-

(i) Voyez le cours du Danube exécuté par le comte de Marsigli, carte en i8 feuilles; sections 17 et 18. Dépôt des cartes au ministère de la guerre. 3

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gogne, devint le centre des plaisirs les plus extravagants; on y retrouvait tout le luxe dont brillait le palais de son père Philippe le Hardi, le prince le plus fastueux de son temps Des bateleurs, des musiciens, venus des rives de la Seine sur les bords du Danube, n'étaient occupés qu'à distraire ces guerriers plongés dans la mollesse : le camp retentissait de chants confus. Les bannerets, dégoûtés de leurs pesantes armures, les déposaient pour se revêtir d'habits de fêtes, comme s'il se fût agi d'assister à quelques ébats ^ à ({ue\ç\ae entremets y soit à l'hôld Saint-Paul, soit à Thôtel d'Artois. Tous cesimprudents vivaient dans la plus parfaite sécurité, au milieu d*un , pays conquis, en face d'une ville assiégée, pourvue abondamment d'ennemis aussi cruels que valeureux. Chaque baron, chaque chevalier, et même le plus simple écuyer, affectait d'étaler aux yeux des croisés " étrangers les ajustements les plus à la mode parmi les élégants de Paris. Ils n'avaient pas même oublié ces souliers nommés in>ulaines^ recourbés d'une manière si étrange que souvent la pointe montait à la hauteur du genou; les nobles s'en étaient réservé l'usage exclusif. Les Turcs faits prisonniers depuis l'ouverture des hostilités vivaient dans le camp, mêlés cl ces chevaliers français; ils les considéraient avec surprise, ne pouvant croire que des hommes aussi efféminés les eussent vaincus en rase campagne.

Le sire de Couci ne partageait pas des travers aussi condamnables; tout entier aux soins d'une expédition entreprise pour un si noble motif, il ne cessait de se concerter avec Sigismond afin d'en assurer le

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succès. On savait qu'une division de vingt mille Otto* maos, coramandés par le visir Ali-Bassa, gardait uu défilé à six lieues de Nicopolis , près la naissance du Balkan. Le général ennemi annonçait l'intention de

jeter des secours dans la place assiégée, ou de surt prendre le camp des chrétiens à la faveur des ombres de la puit. Enguerand se chargea d'aller débusquer le visir de sa redoutable position j et de le mettre kors d'état d'exécuter ses projets. Il partit accom»

■ pagne du sire de Beauvoir Chatellux, de Renaud de

' Roye , de Saimpi , de Leborgne de Coëtquen , de deux mille cinq cents hommes de troupes de noblesse ,

i; deux mille arbalétriers, et quinze cents Hongrois (i). Ges derniers devaient éclairer sa marche, et fouiller les Heux qu'ils connaissaient fort bien. Le sire de Couci se dirigea vers le détroit nommé le P(is de la Porte (en turc,Kapuli Derbend), qui ouvre le passage du

F BaljLan inférieur. Sigismond ne doutait pas que Bajaset ipe fut posté au delà : il était essentiel d'en avoir la certitude. Après six heures de marche, les coureurs hongrois poussés en avant vinrent dire à Couci que des obstacles insurmontables se présentaient en bced*eux,et que vingt milleTurcs occupaient la gorge dans son étendue. Sur ce rapport, le comte de Soissons fit exécuter un mouvement de flanc, et se jeta dans un bois dont l'épaisseur pouvait dérober ses soldats à tous les yeux : puis il détacha six cents chevaliers, sous le commandement de Saimpi, en intimant l'ordre à ce banneret de faire quelques démonstrations pour

{t) Maouseritde M. Barrois, p. la, chap. xx.

3oO EWGUlîRAND DE GOUCI.

forcer ie passage ^ et de reculer sur le corps principal au bout de quelques iiislants d'engagement. Saimpi s'acquitta de sa mission comme on devait l'attendre d'un guerrier aussi brave et aussi expérimenté que lui : assailli par des forces supérieures, il défendit le terrain un certain temps, et ne détermina son mouvement de retraite que fort à propos. Dès que les Turcs virent que les chrétiens suivaient une direction rétrograde, ils abandonnèrent leur position pour courir après eux, se répandant à travers la plaine sans ordre, suivant la coutume adoptée par les Tatars. A peine les deux divisions ottomanes eurentelles dépassé le bois , que Couci s'élança de l'embuscade, prit l'ennemi en queue et en fit un horrible carnage. Saimpi revint alors sur ses pas, fit volteface, et fondit sur la tête de la colonne ennemie avec une vigueur contre laquelle rien ne put tenir : les deux divisions d'Ali-Bassa furent anéanties en peu de temps. Les derniers escadrons, qui occupaient encore le défilé^ accoururent au secours du corps principal; ils n'arrivèrent que pour partager sa dé* faite. La majeure partie de ces soldats tomba sous le fer des vainqueurs, les autres furent rejetés au deli de la chaîne des montagnes quibornaient l'horizon. En» guerand, disposant de sept mille combattants au plus, venait de tailler en pièces ou de disperser vingt mille infidèles. Satisfait d'un avantage aussi brillant, il ne voulut pas franchir le détroit sans s'être concerté avec Sigismond et les principaux chefs de la croisade. Le sire de Couci regagna donc le camp, où la nouvelle de sa victoire l'avait précédé : il y fut reçu

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en triomphe (i). Les jeunes chevaliers français, enfles de ce succès obtenu sans la participation des autres croisés, eu conçurent une fierté déplacée , et surtout une confiance malheureuse : ils rêvaient déjà la conquête delà Turquie entière, et même de l'Asie, a Nous envahirons TÉgypte^la Perse , la Syrie , disaient-ils; nous irons déposer nos épées victorieuses sur le tombeau du Christ (a). » C'était toujours le même enthousiame, la même ignorance des choses et des difficultés , toujours le même goût pour les grandes entreprises, toujours ce courage aveugle qui ne s'informe de rien parce qu'il ne doute de rien.

Le camp célébrait encore par des chants bruyants la victoire d'Enguerand, lorsque des avis certains apprirentàSigismond l'approche deBajazet. Le sultan, comme nous l'avons déjà dit, avait été instruit par le duc de Milan des préparatifs des chrétiens ; le perfide Viscontilui dépêcha un émissaire délié, porteur de la liste des chevaliers français qui allaient prendre part à l'expédition ; la note contenait même des remarques précieuses touchant leur caractère, leur fortune et la rançon à laquelle ils devaient être taxés si on les Élisait prisonniers : d'après le calcul de Visconti, le sultan pouvait retirer un million de florins des cent principaux feudataires.

Bajazet quitta Pruse, où le Soudan d'Egypte était venu le visiter, et se dirigea vers l'Europe; sa marche ressemblait à celle de l'aquilon : ses soldats, en-

(i) Tous les historien» allemands et italiens s*accordentà dire que le sire de Couci remporta sur les Turcs une victoire complète. (a) Les historiens allemands.

Son ENGUERAND DE C0I7GI.

flammés de fanatisme, et guidés par l'espoir de conquérir de grandes richesses, ne comptaient pour rien la fatigue et la faim; aucun obstacle ne ralentissait leur course; à peine consacraient-ils quelques instants au sommeil; le sultan les électrisait encore davantage en donnant le premier l'exemple de la pa* tience. Comme ses troupes traversaient un pays fertile en pâturages, dans lesquels on élevait des chevaux en quantité, il trouvait à chaque pas lei moyens de remonter les cavaliers que trop de célérité empêchait de suivre le gros de l'armée; une division de chameaux portait la moitié de Finfanterie : en* fin Bajazet parvint avec une diligence surprenante au détroit de Gallipoli , et le franchit rapidement, grâce à un nombre considérable de bâtiments de transport, rassemblés, à Finsu des chrétiens, sur la côte d'Asie aussi bien que sur la côte d'Europe. Bajazet arriva le P septembre iSqô sous les murs d'Andrinople, où il avait donné rendez-vous à ses troupes de la Thrace, de la Macédoine, de l'Albanie , de k Bulgarie et de la Servie; il j concentra ses forces : les relations les plus dignes de croyance les portent i cent trente mille combattants (i), dont les deux tiers venaient de l'Asie Mineure.

Dans le même instant où Bajazet organisait son ai^ niée et la partageait en sections, on lui amena un

(i) Froissart et les autres historiens français doublent ce nombn; leur autorité offre peu de garantie , vu Téloignement où ils éUiient du théâtre de la guerre : nous avons cru plus sage de suivre ropinion des écrivains allemands pour tout ce qui regarde la bataille de Nico-

polis.

ElfGUERAND DE COUGf. 3o3

écuyer déguisé que Sigismond envoyait à Constantinople vers Emmanuel II. Ce messager n'avait pu échapper à la vigilance des éclaireurs turcs, qui saisirent sur lui plusieurs lettres par lesquelles le roi de Hongrie instruisait l'empereur de la situation de rarmée rassemblée sur la frontière de la Bulgarie. Selon Sigismond , Nicopolis privée de vivres ne pou- Tait tenir que quelques jours de plus , et la conquête de cette place devait clore la campagne; il terminait sa missive en disant que y grâce à l'arrivée de renforts considérables annoncés de toutes les parties de l'Europe, les chrétiens se verraient en état l'année suivante d'écraser les Osmanlis sur les différents points, de les rejeter au delà du Bosphore, et de délivrer ainsi de leur joug les belles provinces de l'empire grec(i). Combien le sultan ne dut-il pas apprécier un document aussi positif! Doué d'une volonté forte, le fils d'Âmurath savait commander aux circonstances , et marcher à son but sans dévier. Il s'arrêta au projet d'assaillir les chrétiens dans le plus court délai, ne doutant pas que si l'on parvenait à détruire complètement l'armée commandée par Sigismond, le reste des croisés qui se proposaient de la rejoindre renonceraient au dessein de venir en Hongrie, de peur d'essuyer le même sort. Le sultan se mit donc en route le ao septembre 1396, à la tête de son armée, qui couvrait sept lieues de terrain (a) : ce qui n'est point surprenant, car la nombreuse cavalerie turque tenait à elle seule beaucoup d'espace; d'im-

(i) Rewa, Hisl. de la couronne de Hongrie.

(a) Le prince Gantémir, Hist. de l'empire ottoman.

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inenses bagages suivaient péniblement le gros des troupes. Bajazet^ ayant parcouru une partie de l'ancienne Tbrace^ passa par Phillopoli en remontant la rivière de la Maritza (l'ancien Hébrus), atteignit le vaste rideau du Balkan^ et fit halte au pied de ces monts, afin de donner à ses colonnes le temps de se resserrer; enfin ^ il franchit la chaîne des montagnes sur trois points, et déboucha dans le bassin de Nicopolis en suivant les lits de l'Ester, de rOtzma, du Lujd et de la Zitrits, quatre petites rivières qui viennent mêler leurs eaux à celles du Danube. Bajaze^ s'arrêta à deux journées de Nicopolis. Les historiens allemands, surtout Engel, assurent que les paysans de la Servie et de la Bulgarie, mécontents delà conduite des croisés, quoique eux-mêmes chrétiens, ne mirent aucun zèle à les instruire de l'approche des Ottomans : d'ailleurs, selon sa coutume, le sultan redoubla d'efforts pour cacher sa marche en jetant devant lui des nuées d'éclaireurs qui s'emparèrent des habitants de tout âge et de tout sexe, et les amené* rent en arrière; mais les coureurs hongrois, aussi agiles que les tartares, échappèrent à leur poursuite et vinrent annoncer à Sigismond l'arrivée de l'ennemi. L'armée des alliés prit aussitôt ses mesures pour résister aux efforts des infidèles ; on laissa une division sous les murs de Nicopolis afin de conti* nuer le blocus, et l'on porta le camp à une lieue en avant, vers l'entrée d'une plaine qui se développait sur quatre lieues de long et sur deux de large (i).

(i) Engel, Hist. de Hongrie, t. II, p. 198. Ceci s'accorde parfaitement avec tous les plans topographiques.

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L*araiée des croisés , ayant commis la double faute de quitter sa position et de s'affaiblir en faisant un gros détachement la veille d'une bataille, ce qui est contre toutes les règles, se trouvait réduite à soixante mille hommes, la moitié environ des forces contre lesquelles les chrétiens allaient avoir à lutter. Ceuxci avaient donc derrière eux la ville de Nicopolis, à leur droite la rivière d'Otzma , à leur gauche le Danube , large à cet endroit de huit cents toises. Une flottille d'embarcations légères y stationnait , et servait de communication avec la flotte combinée de Gènes et de Venise aux ordres du doge Mocénigo, qui, depuis le commencement du siège, croisait dans la mer Noire devant l'embouchure du Danube , depuis Varna jusqu'à Martaza. Les pays voisins des rives du Danube étaient parsemés de fondrières et traversés par une multitude de petits courants ; le seul terrain solide qui se présentât propre aux manœuvres de la cavalerie était cette plaine dont l'extrémité touchait les remparts de Nicopolis; de légers rideaux de collines la coupaient de manière à intercepter la vue. Les précautions prises par Bajazet n'empêchèrent pas que sa venue ne jetât la terreur dans les contrées que parcouraient ses terribles phalanges : les paysans, épouvantés , fuyant de toutes parts , refluèrent vers le camp de Sigismond, en annonçant l'approche des infidèles; mais comme plusieurs jours s'écoulèrent sans que d'autres circonstances confirmassent le rapport des paysans de la Servie, les confédérés finirent par ne plus vouloir croire ce qu'on leur disait à cet égard, et Ton reçut même fort mal ceux qui vin-

3o6 £1ICUERAND DE COUGI.

rent les derniers, quoique chacun d'eux assurât avoir vu l'armée turque. Le maréchal Boucicaut, aveuglé ainsi que la plupart des chefs, les traitait d'alarmistes, et voulait qu'on leur coupât les oreilles; mais bientôt l'arrivée d'officiers hongrois envoyés à cet effet par Sigismond dessilla tous les yeux. Alors un conseil de guerre se rassembla dans la tente du comte de Nevers. L'éclat que jetait la nation française lui donnait en tous lieux une supériorité marquée; aussi ne doit-on pas être étonné de la déférence que Sigismond montrait à l'égard des compagnons d'armes du sire de Couci, dont le nombre ne formait néanmoins que le huitième de l'armée combinée. Le roi avait même confié à l'amiral Jean de Vienne la garde de l'étendard de Hongrie.

Le conseil se tint le ^4 septembre au matin. Sigismond y proposa de ranger l'armée en bataille sans plus attendre, comme si l'ennemi fût au moment de paraître^ et de placer en première ligne lesYalaques, habitués plus que tous les autres à se mesurer avec les troupes légères des Turcs, et de les faire appuyer par de l'infanterie hongroise, accoutumée à combattre au milieu des chevaux : selon lui, les Français opéreraient d'une manière très-profitable en se mettant au centre du corps de bataille, le point le plus périlleux. Les légions moldaves et les germaniques devaient occuper les ailes. Sigismond, ayant déployé son plan avec autant de sagesse que de lucidité , se mit à recueillir les avis : il commença par demander l'opinion du sire de Couci, dont la renommée venait d'être augmentée par la victoire remportée naguère sur le

BITGUCRAND DE COUCI. 807

▼îsîr. Enguerand répondit que la prudence commandait d'adopter sans restriction le plan de Sigîsmond ; Tamiral Jean de Vienne exprima le même vœu; mais Philippe d'Artois, piqué de ce qu'on eût demandé Tavis de Couci avant le sien , au mépris des privilèges de sa charge de connétable , prit vivement la parole : « Pour moi, je pense que les Français doivent passer les premiers partout où ils se trouvent, et ne doivent jamais permettre qu'on les devance. Nous ne sommes pas venus de si loin pour être les tranquilles spectateurs des exploits des Hongrois. » Un pareil discours flattait trop bien les goûts des jeunes exaltés qui l'entendaient, pour qu'on ne l'approuvât pas sans examen. Un murmure flatteur couvrit la voix du connétable. Enguerand voulut lui répondre en développant ses motifs : il fut brusquement interrompu par Gui de la Trémouiile, chaud partisan de Philippe d* Artois : « C'est plutôt la crainte, lui dit-il, que la prudence qui vous inspire de pareils sentiments. — La crainte! répondit avec calme le comte deSoîssons, j'ai prouvé de tout temps que mon âme y était inaccessible; et aujourd'hui, sire de la Trémouiile, j'irai mettre la croupe de mon cheval là où la tête du vôtre n'ira peut-être pas(i). »

Une conférence commencée sous de tels auspices devait se terminer d'une manière tragique : en effet , de violentes altercations s'élevèrent entre les nobles de France et ceux de Hongrie, à la suite desquelles les malheureux prisonniers turcs gardés dans le camp

(i) Juvénal des Ursins.

3o8 EETGUERANO DE COUCf.

du comte de Nevers furent impitoyablement massa* crés. Les historiens allemands rapportent le (ait sans l'accompagner de détails : il paraîtrait que la possession de ces captifs fut disputée avec fureur, et que cette querelle amena cet horrible événement.

La journée du ^4 septembre et les trois suivantes s'étant passées sans que Ton vît paraître les musulmans, les Français ne doutèrent plus que le bruit de l'arrivée de Fennemi ne fût le résultat ou de fausses informations j ou de la panique des habitants du pays. Néanmoins, ne voulant pas être prévenus par d'autres croisés, ni céder à aucun d'eux l'honneur de porter les premiers coups en cas d'engagement, ils firent wïï brusque mouvement et allèrent se placer en échiquier bien en avant du reste de l'armée (i). L'ennui et l'impatience les gagnèrent en peu de temps; ils reprirent, malgré les plus sages exhortations, leur vie dissipée ; déposèrent une seconde fois les armures pour s'habiller en citadins, sans oublier surtout les chaussures recourbées, aussi embarrassantes que ridicules. Le camp des Français retentit de nouveaux chants. A l'exemple de leurs chefs , les soldats , pourvus abondamment de vin, charmaient l'ennui par de copieuses libations : ni le connétable, ni aucun de ses lieutenants , ne songeaient à pousser quelquô reconnaissance , ni même à se garder militairement. Tout à coup , sur les dix heures du matin , un lundi u8 septembre iSqô, la veille de la Saint-Michel (a), des

(i) Engel.

(a) Pour les Turcs Tan 798 de Thégire, le 34 du mois de dxouledge.

EMGUERAND DE COUCf. SoQ

éclaireurs hongrois arrivèrent à toute bride, et annoncèrent que les Turcs allaient envahir la plaine. Bajazet ayant franchi, en un jour et une nuit, lespace qui le séparait delà chaîne de montagnes , s'était établi à leur pied. Dès que l'obscurité fut venue, il envoya son fils Timurthas reconnaître la position des croisés; peu satisfait de son rapport, il traversa luimême le défilé, accompagné d'un seul spahis, et s'approcha à deux cents pas du camp sans rencontrer le moindre obstacle (i). Ses observations étant terminées, le sultan employa le reste de la nuit à tout disposer pour joindre les chrétiens dans la matinée du lendemain, et les étonner par son apparition.

Lorsque les éclaireurs hongrois parurent en annonçant que les Osmanlis allaient en quelques instants atteindre le plateau , ils trouvèrent les nobles de France assis à des banquets somptueux : l'approche du péril rappela leur raison égarée; ils coururent aux armes, stimulés moins par le sentiment du danger que par le désir extrême de vaincre seuls sans la participation des autres croisés. Leur empressement fut tel que la plupart d'entre eux négligèrent de prendre les cuissards, les chaussures de fer; un grand nombre coupèrent à coups de sabre les bouts des souliers à long bec qui les embarrassaient trop pour monter à cheval (2).

(i) Schef-eddin. — Le prince Gantémir.

(s) JuvéDal des Ursins. Cet ÎDcident fit abandonDer la mode des souliers a long bec , que Ton portait en France depuis cinquante ans ; le pape n*avait pu y parvenir, quoiqu'il les eût proscrits dans les églises.

3lO EMGUERAND D£ GOUCI.

Eti moins de quelques instans, on vit tous ces bannerets et écuyers rangés en ordre de bataille et disposés à affronter mille morts. A peine venait-on de terminer les apprêts les plus indispensables, que deux divisions de cavalerie asiatique envahirent le plateau, en étendant progressivement leur front afin d'envelopper le camp des confédérés : tout à coup elles s'arrêtèrent comme par enchantement, et demeurèrent immobiles à quinze cents pas devant les Français. Ceux-ci prenaient déjà leurs mesures pour fondre sur les infidèles, lorsque le maréchal de Hongrie, Henri de Ostein, arriva précipitamment. Sigismond, qui rangeait en bataille la seconde ligne, effrayé des démonstrations que les Français faisaient pour se porter en avant , venait de dépêcher cet officier vers le comte de Nevers pour le supplier une seconde fois de laisser commencer l'action par les Hongrois, dont les chevaux lestes et souples pouvaient rivaliser avec ceux des Turcs. Le sire de Couci essaya de faire prévaloir cet avis, et déjà il avait ramené la majeure partie des nobles, lorsque le connétable, plus irrité que jamais, dit aux chevaliers de son hôtel : (( Hissez ma bannière, et qui veut faire des mains la suive! )) Le comte de Nevers, aussi impétueux que son parent, s'écria à son tour : <r La chose est décidée, il faut commencer Faction; et, de par saint Denis! je prouverai aujourd'hui que je suis preux chevalier (i). »Le comte deSoissons, prévoyant les conséquences de cette fatale détermination, allait

(i) Froissart, liv. IV.

EN6UERAND DE GOUGl. 3ri

supplier le prince bourguignon d'écouter la voix de k sagesse y lorsqu'il en fut détourné par l'amiral Jean de Vienne : « Chiersire, lui dit ce guerrier, là où la vérité et la raison ne peuvent être ouïes, il faut qu'outrecuidance règne; et puisque le comte de Ne« vers se veut combattre, il faut que nous le sui-» viens (i). »

La funeste résolution s'accomplit donc suivant les désirs insensés de Philippe d'Artois. Les Français s'ébranlèrent, partagés en trois corps : le connétable commandait la droite, le comte de la Marche la gau« che, le comte de Nevers le centre, ayant auprès de lui le sire de Couci et l'amiral de Vienne; ce dernier portait la bannière de Hongrie. On se précipita sur les infidèles aussi courageusement que pouvaient s'en acquitter des guerriers dont la bravoure égalait l'imprudence. L'avant-garde turque n'avait été jetée daâs la plaine que pour causer quelque désordre et masquer les dispositions du sultan; elle devait se retirer ensuite sur le gros de son armée. On ne lui laissa point la faculté d'exécuter la dernière partie de ce commandement; abordée avec une extrême vigueur, cette troupe opposa une résistance aussi énergique que l'attaque, mais sa belle défense ne servit qu'à la faire écraser : à peine quelques centaines de cavaliers asiatiques purent-ils échapper à ce premier choc. En cette circonstance, le comte de Nevers fut à même de prendre des leçons de vaillance de ce même Couci dont il venait de mépriser les avis. Cet engagement

(i) Froissart, liv. IV.

3lJI TNCI KRAEII) l)K COliCr.

partiel dura iiiu; heure entière; Rajazct en profila pour donner à son plan tont le développement dont il pouvait être susceptible. D'après les ordres du sultan 9 ses fiDrmidables colonnes débouchèrent dans la plaine. La cavalerie se mit au galop et l'infanterie au pas de course y de sorte que le terrain naguère vide se couvrit do combattants; ce mouvement précipité était accompagné du roulement d'un nombre infini de tambours, instrument de guerre inventé par les Orientaux, et depuis longtemps mis en usage parmi les Turcs (i).

[jC croissant, ordre de bataille habituel chez les niahométans, se forma graduellement : les deux ailes embrassaient un espace de deux lieues; elles descendaient avec rapidité et parallèlement aux deux flancs d(\s français : la tête de ces colonnes enfonçait déjà les deux ailes de la ligne hongroise, que la divisioo du comte de Nevers s'entre-choquait encore avecles infidèles au milieu du plateau.

De son coté Hajazet s'avançait lentement conduisant le centre formé de Télite de ses troupes : deux lignes de quinze mille hommes chacune partageaient cette réserve. La dernière , commandée par

(i) A (x'ttK é|)0(|iir los Turcs ne se serviiient pas du lambourde la iiiriiic iiiaiiirn' ({iio !(>» trouprs IVaiiraisfU) ou étrangères t'en servent de ni)s joui*» : IcH hagiK'tU's ne frappaient pas toutes deux sur le méine calé ; l'un clrs bouts était bfaucoup plus lorl i\uv Faulrc; on portait le tain« bour ronimcnoln'^roAsc caisse: du tcm|ui même de M. Marsigliiquî a si liirn écrit sur les usaf^cs niilitaircs des Turcs (i^7(0t >l^ n'aTaient pdiiit abandonné celle coulumc. Depuis les réformes opéréea par le ban>n de Toit , les Ottomans se servent du tambour comme les autret nations de TEurope.

ENGUERAHD DE CODCf. 3l3

Persilas*Ali, son beau-frère, se composait de cavaliers yéltis de noir, dont de larges bandes de fer couvraient la poitrine. Cette couleur lugubre distinguait spécialement ces soldats, et les avait rendus la terreur de l'Asie (i). Us se servaient de la grosse arbalète, aussi bien que les peuples de l'Occident (^). L'étendard de Mahomet flottait au-dessus de la tête du suU tan. Cette formation de bataille, disent les historiens hongrois, s'exécuta comme un coup de théâtre, avec cette promptitude unique qui accompagnait alors tous les mouvements des Turcs; de sorte que les Français se trouvèrent entourés des divers côtés, comme les Flamands à Rosebec. Ils auraient pu , en voyant déployer devant eux des forces si supérieures, déterminer un mouvement rétrograde, venir se rallier aux Hongrois, et engager en commun une action générale; mais ils n'écoutèrent que leur audacieuse présomption. Fiers de l'avantage remporté par eux au début de la journée, les Français s'élancèrent contre le centre des infidèles en se dirigeant vers le point où ils voyaient voltiger le drapeau du croissant. lie tiers de la cavalerie mit pied à terre selon la vicieuse pratique du temps, et se forma en colonne derrière

(i) Ces détails sont tirés de Schef-eddin , historien arabe , et de Clavijo, commentateur espagnol réputé fort exact; il mourut en i4o3. (Vida del gran Tamerlan , p. 553.)

(a) On ne pouvait bander cette arbalète sans le secours des deux pieds. En parlant de cette arme , en usage chez les Turcs avant que le^ Grecs la connussent , Anne Comnène dit : « Lorsqu'on lâche la corde, le trait part avec une impétuosité à laquelle rien ne résiste : il perce à la fois le bouclier, la cuirasse et l'homme; on dit même qu'il rompt des statues de bronze , et lorsque les murailles des villes sont épaisses, le trait entre si avant qu'on ne l'y voit plus. •

3l4 KNGUEAAND DE GOUGI.

les hommes restés à cheval. Les croisés attaquèreut sans hésiter la première ligne, composée de fantassins choisis qui s'avançaient à pas comptés en plantant devant eux des piquets ferrés , en guise de chevaux de frise (i). Cet obstacle n'arrêta point les Français : arrachant les piquets avec intrépidité (a), ils se plongèrent en quelque sorte dans les masses des Otto« mans , y portant le ravage et la mort : le cimeterre des Sarrasins venait se briser sur les cuirasses et sur les casques des chrétiens, tandis que Tépée droite et mince de ceux-ci perçait facilement leurs adversaires, revêtus d'une simple tunique de mailles de fer.

Le sire de Couci, d'une taille très-élevée, et d'une force prodigieuse (grand et corsu, dit la chronique de Boucicaut), dominait les combattants, et abattait du revers de son sabre les bras des Turcs , armés de massues; rien ne lui résistait : le héros parcourait cette scène de carnage sans rencontrer d'autre obs« tacle que les corps des ennemis qu'il étendait autour de lui. Bajazet , en personne , se vit assailli au milieu de sa garde de janissaires récemment instituée. Ben* versé de son cheval , foulé aux pieds des combattants , il demeura quelques instants au pouvoir des Français (3). L'histoire n'a point conservé le nom des preux qui portèrent de si terribles coups au maître de l'Asie. Les soldats de Bajazet s'élancèrent de toutes parts pour le délivrer ; des milliers périrent avant

(i) Engel, Hist. de Hongrie, t. II, p. ao3. Les Anglais employèrent ceUe manœuvre, vingt ans plus tard, à la bataille d*Axincourt. (a) Engel , Hist. de Hongrie.

(3) Schef-eddin. — Le prince Gantémir, 1. 1.

E5GUERA.ND DE GOUCI. 3l5

d'y parvenir; le sultan sériait resté entre les mains des Picards ou des Bourguignons j sans l'arrivée des spa-» his qui appuyaient les janissaires : cette cavalerie redoutable, formant un corps d'élite de six mille hommes j n'avait jamais manqué de produire un effet décisif. Qui le croirait? les nobles de France, quoique exténués de fatigue, l'abordèrent franchement en étendant leur ligne afin de ne pas être débordés. Les spahis ne purent résister à la vivacité de cette attaque, ils furent culbutés et obligés de se rejeter sur les ailes (i). La victoire semblait être assurée au comte de Nevers , lorsque les spahis , en démasquant les dernières lignes, laissèrent voir les janissaires, qui, ayant été contraints de céder à la furie des nobles, avaient pu néanmoins se rallier : ces nouveaux adversaires marchaient en phalanges serrées, ayant à leu? tête Bajazet en personne. Cette apparition intimida les Français, faciles à émouvoir même au milieu du succès. Dans ce moment des cris perçants leur apprirent que les Hongrois en étaient venus aux mains avec un ennemi bien supérieur en nombre : en effet, Sigismond avait été attaqué sur deux points avant qu'il eut achevé de ranger son armée en bataille. Le comte de Nevers, le connétable et tous leurs compagnons d'armes, songeant malheureusement trop tard à la faute qu'ils avaient commise, eurent la pensée de voler au secours de leurs alliés, et se disposèrent à bat^ tre en retraite pour regagner le camp. Ils exécutèrent ce mouvement rétrograde dans un ordre admirable, et en soutenant un combat opiniâtre : ces chevaliers

(i) Engel, t. II, p. ao5. .— Hammer.

3l6 ENGtJERAND DK COUCf.

rachetèrent par des iraits d'héroïsme leur inconcevable imprudence. L'amiral Jean de Vienne, après s'être signalé par des prodiges de valeur, tomba percé de coups, sans abandonner l'étendard de Hongrie confié à sa garde : six fois il avait relevé celte bannière renversée par la multitude. Ainsi périt dans un âge avancé ce guerrier^ qui, depuis quarante ans, n'avait cessé de prendre part à toutes les grandes entreprises militaires. Guillaume de la Trémouille fut tué avec son fils, au moment où tous les deux étendaient le bras pour percer Bajazet. Guillaume d'Eu etLeborgne de Coëtquen (le premier, chevalier picard j et l'autre breton) traversèrent à plusieurs reprises l'épaisse ligne des Turcs, et succombèrent en immolant un nombre considérable de Sarrasins (i). Un banneret de l'Artois , Robert de Montcavrel , avait auprès de lui son fils, âgé de treize ans , qui combattait sous ses yeux depuis le commencement de l'action. Jugeant la bataille perdue, Robert ordonnai ses écuyers d'emmener son fils, de l'enlever à une mort certaine en gagnant un chemin qui aboutissait au Danube, où la flotte vénitienne pourrait le recueillir. Le jeune enfant résista longtemps, ne voulant pas quitter son père; enfin ils s'arrachèrent Tun à l'autre; mais leur séparation ne fut pas de longue durée, ils se rejoignirent bientôt après dans un monde meilleur : le père fut tué en regagnant le lieu où combattait sa chevauchée, et le fils se noya en es* sayant de monter sur une barque (a).

Les Français avaient marché une lieue entière^

(i) Chronique de M. Barrois, p. a8. — (3}Ibid.

ENGUEBANO DB COUOI. Si 7

afin d^assaillir Bajazet jusqu'au milieu des siens; mais leurs* trois divisions ayant essuyé déjà des pertes considérables, se voyaient hors d*état d'embrasser en entier la largeur de la plaine et de contenir Tennemi aux deux extrémités : ils avaient commis la faute de laisser trop de distance entre leur ligne et celle des Hongrois. Les Turcs , les ayant débordés asses facilement, allèrent attaquer les deux ailes de Tarmée deSigismond. Le perfide Stéphan Latzkovicz^ Fennemi secret du roi, placé à la droite, s'enfuit honteusement le premier, entraînant avec lui la portion des Hongrois qui s'étaient voués à sa cause. Cet exemple fut imité sur le point opposé par Myrtsché, chef des Yalaques, que la crainte seule avait rallié à l'armée chrétienne. Le centre, commandé par Sigismond, ayant pour heu tenants Nicolas de Gara, Hermann de Cilley et Philibert de Naillac, tint ferme, et fit même éprouver à l'ennemi une perte notable : ce corps se composait de Hongrois et d'Allemands. Dans ce moment critique , une division de cinq mille Serviens, restés tranquilles spectateurs au bord de rOtzma, accourut, et se déclara subitement pour Bajazet : son chef, Lazarovictz, tributaire de la Porte, voulait se faire paixlonner une ancienne défection par une nouvelle perfidie ; il assaillit les Hongrois de la réserve. D'abord ceux-ci se défendirent vaillamment, mais la frayeur s'empara d'eux lorsqu'ils virent tomber la bannière de la maison de Luxembourg : ils crurent que Sigismond, devant qui on la portait, venait d'être fait prisonnier ; ce qui serait arrivé si Hermann de Cilley et le margrave de Nuremberg

3l8 ENGUERAIÏD DE COUCI.

n'eussent arraché ce prince de la mêlée pour le conduire vers le Danube, comme Jacques de Bourbon et Charles de Montmorenci avaient enlevé Philippe de Valois du champ de bataille de Créci. Philibert de Naillac protégea sa retraite à la tête des derniers escadrons des chevaliers de Saint- Jean de Jérusalem.

Après le départ de Sigismond , le centre ayant fié* chi sur les divers points, toute résistance combinée cessa, et Ton ne vit plus qu'une déroute générale. T.es Turcs, abandonnant alors la poursuite des Hongrois, vinrent prendre en queue le comte de Nevers, qui reculait à son tour devant les nouvelles hordes que de moment en moment Bajazet lançait au milieu du plateau. Déjà les Français avaient regagné leur camp, où naguère encore ils se livraient aux plus brillantes illusions ; mais Thimurtas venait de Tenvâhir, et les soldats asiatiques s'en disputaient les riches dépouilles. Tout espoir s'évanouit parmi les compagnons d'armes du prince bourguignon : Couci lui-même ne songea plus qu'à faire payer cher sa défaite à un ennemi impitoyable. Le désespoir rendit la lutte plus terrible : le banneret vivant prenait la place de celui qui venait de succomber; le carnage dura encore une heure. Ces douze mille Français, Italiens ou Espagnols qui avaient tenu longtemps la fortune en suspens, se trouvèrent réduits à huit cents; dans ce nombre on comptait le comte de Nevers, le comte de la Marche, Philippe d'Artois, le maréchal Boucicaut, Gui de la Trémouille et le sire de Couci , qui faisait au comte de Nevers un rempart

BNOOERiHfD DE COUCI. 3l9

de son corps : dans ce moment solennel Enguerand se rappelait encore la recommandation que le père et la mère de ce jeune prince lui avaient faite en partant. La richesse des armures signalait tous ces barons aux Ottomans comme les plus considérables d'entre les confédérés , et capables de racheter leur liberté par de fortes rançons : ils ne voulaient donc point les tuer, et leur faisaient signe de mettre bas les armes. Les chevaliers, animés d'une seule et même volonté, refusaient le quartier qu'on leur offrait : cette sorte de délire qui transporte l'homme au milieu des combats ne leur permettait pas de voir qu^en prolongeant cette résistance ils couraient à une mort assurée. Pressés les uns contre les autres, ils occupaient un espace très-rétréci ; nul ne pouvait les approcher sans être repoussé vigoureusement. Enfin une troupe de cavalerie d'élite s'élança au travers de leurs rangs, et les rompit en entier. Les Français, accablés de lassitude, pouvant à peine soulever leurs épées , furent tous pris, la plupart criblés de blessures, notamment le sire de Couci, Philippe d'Artois, Joceran de Damas (i) et son frère Huguenin. On les conduisit chargés de chaînes et presque nus devant le sultan. Pendant le trajet , la figure vénérable de

(i) Jocenui de Damas mourut dans sa captivité, en 1897 , des suites de. ses blessures : il était fort jeune, et ne fut point marié. Son frère Huguenin , sire de la Bazole , rentra en France. Son sixième descendant, Gabriel de Damas, vivant sous Henri IV, épousa JacqaelineBouvot, héritière du riche fief de Cormaillon, dont il prit les jurmes. l\ devint ainsi Fauteur de la branche de Damas-Cormaillon. (Titres de la maison de Damas. Lambert, généalogiste de la couronné sous Louis XV.)

32Ô EMGUERAND DE COUCI.

Couci, son âge, ses blessures, touchèrent un de ces mécréants y qui le couvrit de son manteau (i).

Bajazet s'était établi au fond de la tente du roi de Hongrie; il ne pouvait contenir les mouvements de sa joie. Sortant de sa réserve accoutumée^ le sultan dansait et sautait pesamment comme un tigre, « et fist venir ses principaux pour jongler et bourder, et il mesme les mettait en matière de rire , de jouer et desbattre, v (Chronique de M. Barrois, p. Se, chap.

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