‹ Vies des grand capitaines français du moyen âgeChapitre 2 sur 25 · LIVRE IL · texte numérisé non relu

LIVRE IL

Jacques de Bourbon chasse les Anglais des provinces du midi. Bataille de Crécy (i346).

Jacques de la Marche, voyant la paix conclue^ voulut reprendre l'exécution de son projet favori, la conquête de la Macédoine; il croyait que la France ne réclamerait de longtemps le secours de son bras : quelle était son erreur! la guerre a des trêves, mais les passions n'en ont point; elles rallument le flambeau delà discorde au moment où la politique croyait l'avoir éteint.

Lecomte de Salisbury , premier ministre d'Edouard, ayant acquis la preuve que son maître, pour prix des plus éminents services, ne craignait pas de flétrir son honneur, abandonna ses foyers, se retira auprès de Philippe, et lui remit une correspondance secrète de plusieurs barons français et bretons avec le monarque anglais : ces lettres provenaient principalement d'Olivier de Clisson et de Geoffroi d'Harcourt. Le premier, tombé au pouvoir d'Edouard en i34o, fut renvoyé sans rançon : charmé des avances de Plantagenet, ébloui par des promesses inensongères,01ivier se voua tout entier à la défense de ses intérêts. Le second , un des plus puissants bannerets de la Normandie , se prit de querelle avec le maréchal de Briquebec au sujet . d'une châtelaine dont il était épris, et que le fils du

maréchal voulait épouser. Le roi, pour couper court à ce différend , avait évoqué l'affaire au parlement; d'Harcourt fut condamné : la rage dans le cœur, il fit un traité secret par lequel il promit à Edouard de lui ménager des partisans en Normandie; nonobstant sa défection bien réelle, d'Harcourt feignait de rester attaché à la France. Les lettres que Philippe reçut de Salisbury lui donnèrent la certitude cruelle que des traîtres épiaient ses démarches : le monarque fit arrêter Olivier de Clisson, venu à Paris pour assister aux tournois publiés à l'occasion du mariage du second fils du roi avec la fille posthume de Charles IV. Philippe, las de la guerre, fatigué de se voir contester le titre de roi , voulut effrayer par un exemple terrible les hommes perfides dont il était environné. D'après ses ordres, Olivier eut la tête tranchée : on fit subir le même châtiment à quatorze chevaliers bretons impliqués dans la fatale correspondance. Geoffroi d'Harcourt parvint à passer en Angleterre, et reconnut Edouard pour roi de France : ce prince accueillit d'Harcourt comme il avait accueilli Robert d'Artois; il lui donna le comté deRichemont, en dédommagement de la perte de ses biens récemment confisqués.

Philippe avait hérité du caractère dur et intraitable qui suscita tant d'ennemis à son père : les faveurs dont la fortune se plut à le combler au début de son règne changèrent son naturel : il devint bon, juste et affable; mais lorsque ce prince eut acquis la preuve que lui et sa famille vivaient au milieu d'embûches et de trahisons y que ses bienfaits n'engendraient

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que de» ingrats, sa violence primitive reparut en entier. Sombre > méfiant, inquiet, il n'offrit plus à ses sujets qu'un front sévère : cette fâcheuse dispo*^ sition s'augnfientait encore par suite du mortel déplaisir que lui inspirait la conduite déloyale du roi d'Angleterre. En effet Edouard , sans aucune décla** ration préalable, ordonna au comte dé Derby, com* mandant en Guienne, de ravager les terres de France. Le raidi, dégarni de troupes, offrait un accès facile : d'ailleurs l'expédition de Bretagne, en se proloft* géant, avait épuisé toutes les ressources; les soldat» et l'aident manquaient absolument. Derby, l'homme le plus habite en guerre et en politique, menaçait lé Languedoc, le Limousin et la Gascogne. Pour écarter un péril si pressant, le roi jeta les yeuit sur lacques de la Marche et sur Pierre I**, son frère t Ces deut princes ne Cessaient de lui donner le» preuves les plus éclatantes de fidélité; Pierre, léger et frivole, ne s'était pas laissé gagner néanmoins ptf les offres attrayantes d'Edouard. Philippe le nomma gouverneur des provinces méridionales , en exigeant qu'il ne se séparerait jamais de son frère, dont le caractère brillant autant que généreux devait infail^ liblement rattacher encore plus les habitants dé céS contrées à la cause des Valois. Ces deux feudâtaifes partirent, ayant pour lieutenants les maréchauit de Montmorency et de Saint- Venant, le comte de Tan-^ carville et le dauphin viennois : le roî ne put léut donner qu'un millier d'archers. Les deux Clermont montrèrent ce dont est capable un dévouement sincère : ils Vendirent une partie de iéurs domaines.

JAGQTTES DE LA. MARCITSJ 39

prirent k leur service des compagnies soldées, et levèrent dans le Bourbonnais ou le Forez douze cents chevaliers. Arrivés dans le midi, ces généraux surent réchauffer le zèle de ses habitants : le Languedoc se distingua en cette occasion. La ville de Toulouse fournit à elle seule mille sergents. La Gascogne envoya de nombreuses compagnies de fantassins : les nobles de ce pays, fort sédentaires, accou'rurent cependant, désireux de combattre sous les ordres du guerrier qu'on surnommait la Fleur des chevaliers. Au bout de quelques mois, Jacques de Bourbon se Vit à la tête d'une armée formidable; il commença les hostilités dans TAgénois, pendant que son frère dirigeait les opérations dans le Quercy , et raffermissait l'autorité de son maître encore mal établie dans celte partie du royaume.

Le comte de Derby, qui dominait en conquérant dans toute l'Aquitaine , vit tous ses plans renversés par l'active vigilance du duc de Bourbon , et la valeur impétueuse du comte de la Marche. Lord Pembrok, ay^int voulu sortir de la Réole pour aller tenter un coup de main sur Blaye, fut complètement battu, et lie dut son salut qu'à l'obscurité de la nuit, qui mit fin à l'action. Derby et ses lieutenants Norfolk, Maiiny, Pembrok, n'osèrent plus tenir la campagne : les acquisitions faites par les Anglais dans le Languedoc, l'Angoumois, la Gascogne, leur furent enlevées rapidement.

Le duc de Normandie vint recueillir le fruit des travaux des deux Clermont, sans cependant leur en é&lever le mérite ; il arriva dans le Languedoc suivi

4o JACQUES DE LA MARCHE.

d'une nouvelle année, qui servit à consolider autant qu'à étendre les conquêtes commencées par le comte de la Marche; enfin, la Guienne elle-même, se voyant menacée, réclamait la présence d'Edouard. Ce prince résolut d'aller en personne rétablir ses affaires, jaloux de se mesurer avec deux hommes extraordinaires, qu'il n'avait pu ni battre ni corrompre. La conservation de la Guienne devenait d'autant plus urgente , que la fortune l'abandonnait sur d'autres points : son influence devenait presque nulle en Bretagne. Montfort, échappé de sa prison, était mort le 5 juin i345 : cet événement rallia la plupart des bannerets du duché sous les bannières de Charles de Blois. Dans la Flandre, un incident de la même nature détruisait les espérances du monarque anglais. Le redoutable Artevelle venait d'être massacré par cette populace dont naguère il se croyait l'idole; son audace ne lui avait servi qu'à prolonger de quelques instants une existence que des milliers d'ennemis attaquaient chaque jour, dans l'espoir de venger les victimes de sa grossière ambition. Ombrageux comme tous les tyrans, le vieux brasseur de bière cherchait à s'assurer l'impunité de ses premiers crimes par des atrocités capables d'intimider la multitude. Artevelle, voyant baisser son crédit, désespérant de se soutenir malgré tous ses soins et ses terribles exécutions, conçut l'idée de faire passer la Flandre sous la domination immédiate de la maison de Plantagenet, ne doutant pas de conserver une grande part du pouvoir au moyen de cette combinaison. En conséquence, il proposa à Edouard III

dé proclamer souverain de la Belgique le jeune prince de Galles. Edouard accepta d'autant plus volontiers l'offre du brasseur, que l'établissement de son fils dans ces provinces favoriserait singulièrement les projets que lui-même nourrissait à l'égard du royaume de France. Le monarque anglais courut en toute hâte au port de l'Écluse, et s'y aboucha avec Artevelle et les députés des principales villes : ces derniers ignoraient absolument le vrai motif de cette convocation. Lorsque Artevelle eut développé en présence d'Edouard tous ses desseins, les envoyés déclarèrent d'un ton ferme que leurs concitoyens n'accepteraient point pour maître un prince étranger; que le fils de leur comte, né parmi eux, était trop peu âgé pour qu'on lui imputât les fautes de son père , et que lui seul pouvait devenir souverain de la Flandre.

Artevelle, outré de cette déclaration, partit pour Gaad; sa venue mit en émoi toute la cité : il harangua ses compatriotes, espérant les émouvoir encore par cette faconde qui les entraîna si souvent sur ses pas; mais ce temps n'était plus : on se saisit de lui, on l'entraîna sur la place publique où jadis il avait donné le premier signal delà révolte; on le lapida, puis ses membres furent mis en pièces : un sellier, nommé Denis Thomas, lui coupa la tête et la cloua à un arbre (i). •

Le courroux de tout un peuple est si effrayant, que celui des Gantois glaça d'effroi Edouard, dont l'âme ne paraissait pas jusqu'alors accessible à la . (i) Meyer, Chronicon FlaDdri», lib. v.

4à JâCQUES DE LA MARCHC

crainte. Ce prince n'ayant pu empêcher la catastrophe d'Artevelle, se rembarqua précipitamment, et revint en Angleterre pour y terminer les préparatifs de son expédition de Guienne.

Jacques de la Marche, uni au duc de Normandie , poursuivait le cours de ses avantages ; il voulut les couronner par la prise d'Angouléme, la seconde place des possessions anglaises ; il l'emporta en dépit de la vigoureuse défense du gouverneur, le comte de Norwik. A la suite de ce succès éclatant, les généraux français décidèrent d'assiéger Bordeaux. Informé de leur résolution , Edouard , sans plus atten* drey s'embarqua à Southampton avec son fils, sur une flotte de mille voiles , portant quarante mille hommes. Les vents contraires l'arrêtèrent dans le canal de la Manche, et tous ses efforts pour atteindre les. côtes de la Guienne furent impuissants : c'est alors que Geoffroi d'Harcourt le pressa de débarquer en Normandie, lui disant que cette riche province, dégarnie de sa chevalerie, qui avait accompagné dans le midi le fils de Philippe, deviendrait une conquête facile, dont l'importance le dédommagerait amplement des pertes essuyées dans l'Aquitaine. Le vassal rebelle annonça même que son nom, ses anciennes relations, sa qualité du baron le plus riche de la Normandie, procureraient à la cause de l'Angleterre de nombreux partisans. Pour le malheur de la France, Harcourt fut trop éloquent; il détermina son nouveau maître à suivre ses avis. Le débarquement s'effectua vers le milieu de juillet de 1 346 » ^on à Valognes, comme on l'a dit, mais à la Hogue. Saint-

Vaast (i), Edouard tomba en mettant pied à terre : « Bon, dit^il, cette terre me désire (a). »

C'^t ici peut-être le cas de parler en particulier ^e cet Edouard, sur le compte duquel les écrivains se sont tant partagés : les uns en ont fait un héros loaagnanîme, les autres un barbare conquérant Li^ Jknglais doivent naturellement se rappeler avec enthou*siaMie Thistoire de son règne : cependant ce prifice M peut être mis sur la ligne des Alfred, des Ghai^ lemagne, des Othon^ des Philippe-Auguste; chez lui le caractère de supériorité tie se soutenait point ; il jetait des éclairs de grandeur, si Ton peut s'exprimer ainsi : on le vit accessible à toutes les idées erronées de son temps : généreux et magnanime par calcul , quand ses intérêts le commandaient, il Tétait dâM ces ocoasiotis avec faste. On ne peut lui contester des talents très-remarquables pour la guerre; mais, livré tout entier à l'emportement d'un caractère irritable , il y déploya souvent une férocité réfléchie * en lisant les relations de ses campagnes en France et en Ecosse, on croirait qu'il s^agit d'Attila ou de Oengiskan. Ce fut lui qui le premier mit eu usage cette politique astucieuse dont Machiavel fit pli:^ tard la théorie; il signait des trêves dans un pressant danger, et les rompait lorsqu'une circonstance favorable ae présentait pour reprendre les hostilités : niiltement administrateur, il absorba les immenses

(t) Dans le même lieu où trois siècles plus tard un autre roi d'An* glelerre, chassé de ses États, Jacques U,se plaça pour voir la bataille navale livrée pour sa querelle par la flotte que commandait Tourville.

ta) ItApiâ Thoiras , Homfe et tous les historiens anglais.

44 lÀCQDES DE LA MARCHE.

ressources de son pays, et, tout en ébranlant la monarchie française jusque clans ses fondements, le chef des Plantagenets ruina l'Angleterre. Tant qu'Edouard eut pour adversaires des princes aussi malheureux, aussi confiants que Philippe de Valois et Jean II , qu'une sorte de fatalité jeta hors de toutes les voies de la prudence , tant que ses fourberies purent attacher à sa fortune quantité de barons français , les succès les plus brillants couronnèrent ses efforts ; mais dès que ces sortes d'auxiliaires manquèrent , quand, réduit aux seules forces de son pays, Plantagenêt eut à lutter contre lesDuguesclin et les Clisson , il échoua complètement, et la sagesse de Charles Y lui fit perdre en peu de temps le fruit de trente ans d'intrigues, de corruption et de combats.

Le jour même de son débarquement, Edouard marcha surValognes; guidé ensuite par d'Harcourt, il se répandit dans la Normandie, tel qu'une lave brûlante : ce prince détruisit tout sur son passage, étalant ses armoiries écartelées des lis français, dévastant un pays qu'il disait lui appartenir, et poursuivant, la flamme et le fer à la main , des hommes qu'il appelait ses sujets : action aussi impolitique que cruelle. Les habitants des campagnes, épouvantés, se réfugièrent dans les villes; Caen voulut résister : le comte d'Eu, connétable de France, et le comte de Tancarville s'y étaient jetés, accompagnés de nombreux féodaux. La place fut prise; le vainqueur n'épargna que les bannerets, dont il espérait retirer une riche rançon; le reste fut massacré; ni l'âge ni le sexe ne trouvèrent grâce devant lui : le

fDillage dura trois jours. Cette horrible boucherie ^'exécuta en présence de deux cardinaux dépêchés par le pape pour négocier la paix : ces prélats essayèrent vainement d'arrêter la fureur des Anglais. lËdouard envoya au delà du détroit plusieurs vaisseaux chargés de meubles, de linge^ de vaisselle, enlevés à Caen ; trois navires portaient quarante mille aunes de drap et les trois cents bourgeois les plus notables. Bayeux, Saint-Lô, Carentan, Harfleur, éprouvèrent le même sort. Plantagenet fit une tentative inutile sur Rouen, où commandait Jean d'Harcourt, aussi loyal que son frère était perfide. Cependant Philippe accourait avec Jacques de la Marche, qui revenait de la Guienne; ce général ne mettait d'interruption à ses exploits que le temps nécessaire pour passer d'une contrée dans une autre. Le roi , ayant quitté les environs de Rouen, prit une partie de la garnison de cette ville et se rendit auprès de Paris pour réunir l'armée principale; alors Jacques de Bourbon fut chargé d'observer la marche d'Edouard et d'arrêter, autant que possible, ses irruptions. Le prince français coupa tous les ponts sur la Seine; de sorte que l'ennemi, forcé par cette manœuvre d'abandonner le projet d'attaquer Rouen, s'enfonça dans l'intérieur en se dirigeant vers Paris : il espérait qu'un mouvement insurrectionnel éclaterait en sa faveur dans cette capitale, de tout temps disposée à la révolte; mais pour cette fois personne ne bougea. Edouard s'en vengea en brûlant impitoyablement tous les bourgs et villages; il arriva de cette manière à Poissy, dont le pont était rompu : les Anglais se trouvèrent alors enfermés dans les nom-

46 JàCQUBS DS Là MAllCSl.

breuY replis de la Seine. Le comte de la Marche, en suivant tous leurs oiouvemeats sur la rive opposée, vint opérer sa jonction à Saint-Denis avec le corps d'armée du roi. Edouard ne se dissimulait pla$ le danger de sa position; il sentait enfin que fton entreprise était aussi téméraire que mal combinée : en «£fet, un miracle seul pouvait le tirer de ce mauvaii pas, et ce miracle s opéra d'une manière complètes il fut le résultat des imprudences de Philippe, et da cette fatalité qui depuis quelque temps s attachait à ses moindres actions. On doit convenir que si Edouard commit la faute de s'avancer inconsidérément au mi* Ueu de la France, il sut la réparer aussi habilement que possible : ce prince prépara sa retraite en mettant le comble à ses ravages, afin de répandre au loin la terreur; ses troupes brûlèrent Saint-Cloud et toua les villages voisins de la capitale : un vent violent poui«* sait jusque dans Paris les flammèches de l'incendie, La vue de ces ravages causait à Philippe une douleur mortelle; jamais monarque n'aima autant ses sujets : il partit de Saint-Denis , passa la Seine à Paris afin d'aller arrêter ces effroyables dévastations. Une foule nombreuse , craignant pour les jours de Philippe, se jeta au-devant de lui, essayant de l'empêcher de franchir les barrières : ce touchant empressement l'excita davantage à s'en rendre digne; il sortit plein de confiance, ne doutant pas que l'ennemi l'attendrait dans la plaine de Vaugirard ; car Edouard lui avait en# voyé un défi, en demandant que le sort des armes décidât, dans ce lieu, lequel des deux méritait mieux déporter la couronne de France.

L'Anglais, loin d'attendre Philippe , trompa toue

les calculs par uue manœuvre hardie, rétablit à la hâte le pont dePoissy en se coulant^ au milieu de la nuit, entre la Seine et le flanc droit de l'armée française, et passa le fleuve au-dessus de l'embouchure de TOise; de sorte que de ce point jusqu'au centre de la Picardie, par où il voulait effectuer sa retraite sur la Flandre, au** cune rivière considérable ne devait barrer son passage* ÉdouiMrd rencontra à trois Ueues de Poissy un corps da milices d'Amiens fort de sept mille hommes, il les attaqua (loaoùt, un dimanche), les défit après une vi« goureuse résistance, en tua douze cents et dispersa le reste. Il ne tarda pas d'apprendre de tous côtés que quatre-vingt mille hommes, commandés par Philippe deValoislepoursuivaientetallaientratteindre.Trompé dans ses espérances, voyant que les habitants de Paris et des provinces, loin de se déclarer en sa faveur, accouraient sous les bannières de son rival, Edouard ne songea plus qu'à se tirer du mauvais pas où sa témérité l'avait engagé. Nous avons dit que ce prince désirait traverser la Picardie, mais on avait deviné son intention : les ordres les plus sévères prescrivirent de rompre les ponts et de garder les gués. L'avant-garde française pressait déjà les Anglais dans leur mouvement rétrograde. Jacques de Bourbon , à la tète d'un corps de cavalerie, harcelait Edouard, lui tuait beaucoup de monde, et se flattait de le battre sans le secours de la grande armée. Ce général entra dans Beauvais, dont les habitants, excités par leur évéque Jean de Marigny, opposaient depuis quelques heures la résistance la plus opiniâtre ; ils allaient succomber, lorsque Jacques de Bourbon et sa division parurent.

Edouard 9 obligé de se retirer, brûla l'abbaye de Saint* Lucien, une des plus célèbres de la chrétienté; puis il prit la route de Milly, détruisit l'abbaye de Beaupré, traversa Marsei lies, Grand villiers, et envoya un de ses lieutenants, Olifartde Gisterne^ attaquer Argies, défendue par une faible garnison , qui se battit vailiam* ment et fut massacrée en entier. Le roi d'Angleterre arriva de grand matin à Ayraines, et s'y arrêta, car ses troupes, accablées de fatigue, demandaient du repos; ildétacha plusieurs de ses officiers pour tâter les points de passage à Saint-Rémi et à l'Étoile, mais toutes ces tentatives pour franchir la Somme échouèrent complètement. L'approche du comte de la Marche contraignit Edouard à sortir précipitamment d'Ayraines, à quitter même son repas (i). Le roi faillit deux fois^ durant ce trajet, tomber au pouvoir du comte de la Marche : ce dernier, en causant un mal incalculable à l'ennemi, essuyait pareillement de grandes pertes, puisqu'il attaquait sans cesse des forces supérieures. Jacques de Bourbon dut ralentir son allure, sans abandonner néanmoins la poursuite des Anglais. Il côtoya comme eux la Somme, et sut les empêcher de forcer le pont de Saint-Rémi. La population, exaspérée, gardait soigneusement tous les passages ; Edouard se voyait donc enfermé entre l'Océan, la Somme et l'armée française, dont une seule portion l'incommodait déjà d'une si rude manière. Ne sachant que résoudre,!! s'avança brusquementdansIeYimeux, monta sur une hauteur, dans un lieu nommé Caubert; de

(i) Froissart, liv. III,

cette éminence il découvrait la plaine et la position d*AbbeviHe : lui et ses lieutenants formèrent le fftrojet d'assaillir cette cité (i), de traverser la Somme dans l'intérieur de la ville; mais l'entreprise présentait des difHcultés insurmontables y en raison de l'importance des fortifications et des dispositions hostiles que montraient les habitants. Abbeville était gouvernée, au nom des comtes de Ponthieu, par des magistrats dits les mayew's (majors ), dont l'autorité ne durait qu'une année : celui de cette époque se nommait Colard de Ver y seigneur de Caux; il avait pris les mesures les plus énergiques pour déjouer les entreprises qu'Edouard formerait contre la ville; toute la popul^on. le seconda dignement. A l'issue de quelques escarmouches insignifiantes, le roi d'Angleterre, jugeant que ses efforts seraient superflus, quitta Caubert, exécuta un mouvement rétrograde dans la direction sud-ouest, s'établit à Oisemont, et fit comparaître devant lui les habitants que ses soldats purent ramasser; il les questionna tous, promettant une récompense à celui qui indiquerait un guè : l'un d'eux , appelé Gobin Agace, se proposa pour guide en répondant de le satisfaire suivant ses désirs. Cet homme grossier, calculant ses intérêts sans songera ceux de son pays, rendit un service éminent à Edouard, et attacha son nom d'une manière bien malheureuse à un des événements les plus fameux de la monarchie. Contre l'ordinaire des habitants des campagnes, Gobin Agace connaissait fort bien les localités; il partit à minuit d'Oisemont, et fit

(i) Hist. des Mayeurs d* Abbeville , pariguace. 16Ô6.

5o JA<tK»9^ I>^ I^ UA»fSW»

pireiidreauK Ânglaislias^uleroute qu'ils avaient à tenir pour éviter un dernier revers qui aurait indubitable*uient entraîné leur perte, Gobin Agaoe les fit passer au» dessus d'Abbeviile^ au travers d'un pays de tourbièresi fort malaisé , et arriva avec eux dans un lieu nommé le Petit r^avier ( i ) : là il atteignit une chaussée», ou pla•^ tôt une digue I qui se prolonge peodaiftt ti)ois lieuee^ entre la Somme et la grande coûte de Saint^Valery,} elle court parallèlement à toutes deux^ Edouard ap* puyait sa droite à la grève dans laquelle serpenta la Somme) et sa gauche à des marais impraticables,, les^ quels ne sonjt desséchés que depuis quatre-vingts aos: la cliaussée, aujourd'hui formée, en lame de couteau, était alors beaucoup plus aplatie, et servait aux gêna du pays pour aller d'une manière directe à Saint* Valéry ; elle s'élevait de douze pieds au-dessus du niveau des marais , six hommes pouvaient marcher de frout sur la dréte. Ce passage, difficile vu- les nombreuses coupures qui le barraient de loin en loin, offiraitdhin autre côté Favaqtage d'une parfaite sécurité, car les Anglais ne pouvaient étreincpiiétés ni par l'un ni par l'autre flanc. L'importance de cette chaussée n'ayaît point échappé au conseil du roi de France; aussi y avait-on placé , à moitié chemin de Saint- Valéry, un poste militaire établi dans un lieu appelé* Toupem (deux heues et demie ouest d'Abbeville). La chaussée s'abaissait à cet endroit; il s'y trouvait un petit do^ maine qui appartenait à la maison deSoycourt : le poste militaire de Touvent ne comportait pas deux cents

(i) Deux lieues ouest d*Abbeville; le Grand Lai'ier est en face » de Tautre côté de la Somme.

JJkCQU£S D]& LA. MARCHE. 5r

hommes; car cm présumait biea que quelque détachemeasit ennemi pourrait s'engager dans ce défilé, mais non pas toute une armée. Les soldats français essayèrent cependant d'arcéter la tête de la colonne, ils se firent massacrei?; Touvent fut saccagé et brûlé. La tradition du passage des Anglaiss'est conservée dans ce lieu, de génération en génération , comme si l'évé* nement ne se fut passé que depuis vingt ans«

L'airmée chemina sur la chaussée une demi*lieue plus. loin que Touvent; là, elle dut descendre par la droite dans la grève qui offre à cet endroit l'espace suffisant pour déployer des actions de cent hommes de front; elle s'agrandit ensuite progressivementjus-. qu*à Saint- Valéry, de manière à présenter une voie de deux mille pas de large : le terrain est solide, et sert de route lorsque la mer est retirée. Au bout d'une heure de marche sur la grève , Edouard se trouva devan t le gué de Blanquetaque (Blanche tache), qui tirait son nom d'un mamebn(i) de pierre de craie, formé en cône et placé au delà de la rive droite sur un plateau exhaussé de dix pieds au-dessus de la grève; ce mamelon en avait trente de hauteur : le

(i) Ce mameTon a été rasé il y a vîngt-cînq ang, on ne sait pas pourquoi; il n*en reste qu*une calotte de terre assez adhérente, mais qae Ton ne voit que de très-près : nous y sommes monté , et nous nous sommes assuré que de ce point on pouvait découvrir une grande partie du cours de la Somme. Cassini a commis une erreur inconcevable en plaçant le Blanquetaque à l'entrée de Tembouchure de la Somme au-dessus du Grotoy , c'est-à-dire à trois lieues plus loin du lieu où il cuit réellement. Froissart a été mal instruit quand il a dit que le sol blanc et ferme du gué lui avait donné le nom de Blanche- Tache; le fond de la rivière a toujours été» à cet endroit^ sablonneux et brun.

Sa JACQUES D£ LA. MARCHE.

cône se dessinait dans Thorizon comme une tache blanche; on ne l'avait élevé en ce lieu que pour indiquer aux habitants des campagnes un gué par où les bestiaux pouvaient passer en toute sûreté, précaution d'autant phis nécessaire que la Somme est remplie de trous fort dangereux, et qu'en s'écartant seulement de dix pieds à droite ou à gauche de la ligne, on pouvait tomber dans des excavations très-profondes.

Gobin Agace venait de guider l'armée anglaise d'une manière admirable ; mais le trajet exigea plus de temps que cet homme ne l'avait calculé, et déjà le flux dominait lorsque Edouard atteignit la Somme : légué, qui ordinairement n'a que trois pieds d'eau(i), était couvert de quinze pieds; la rivière s'étendait alors sur la presque totalité de la grève. Le roi se vît doue arrêté par un obstacle invincible , que le ciel ne semblait opposer à ses efforts que pour lui en faire mieux sentir l'impuissance.

Edouard attendit six heures, pendant lesquelles toute son armée eut le temps de franchir la chaussée et de se former en masse à l'entrée de la grève : voyant ses soldats abattus, le roi les exhorta à prendre courage, sans leur cacher les nouveaux obstacles qu'ils auraient à surmonter. En effet, Philippe de Valois avait placé au gué de Blanquetaque deux divisions composées de féodaux picards et des milices d'Abbeville, de Saint-Riquier, de Rue et du Crotoy : ces douze mille combattants se trouvaient sous le commandement de Godemar du Fay, baron normand, qui

(i) Nous l'avons passé au mois de septembre, avant de Feau jusqu'à la ceinture.

les avait groupés SOUS les murs du château de Noyelle^ petite ville bâtie à huit cents pas du rivage, sur le plateau, à cinq cents pas du mamelon de Blanqueta- . que et dans le même alignement.

Le château de Noyelle appartenait à Catherine d'Artois, parente du fameux Robert/ comtesse douairière d'Aumale, et dont la fille aînée avait épousé le neveu de Geoffroy d'Harcourt : cette dame, fort peu attachée aux intérêts de Philippe de Valois, n'avait pu empêcher que son château ne fût occupé par les troupes françaises; elle résidait en ce moment à Noyelle. Un nombreux détachement de cavalerie couvrait le rivage devant le gué, et se liait à la division principale. Edouard se voyait dans la nécessité de traverser la ville de Noyelle, attendu que les terres, formant une haute corniche e^ face de l'embouchure du gué, ne permettaient pas de marcher droit en sortant de la rivière : il fallait suivre le sentier parallèle à la Somme; ce sentier conduisait à Noyelle par un encaissement très-prononcé; les habitants du pays appelaient dans le siècle dernier cette route, le chemin des Va^ lois.

Edouard, harcelé par le comte de la Marche, sachant toute l'armée de Philippe sur ses pas, comprit qu'il ne lui restait qu'un seul parti à prendre, passer sur le ventre de la division de Noyelle : l'événement prouva que ce prince s'était ménagé, pour réussir dans son invasion en France, d'autres moyens que la force des armes.

La tête de la colonne anglaise, étant partie à minuit d'Oisemont, se présenta au gué de Blanquetaque

54 SkCqVtê DE Lk XAHCH&

-n^ers cinq heures da matin. Edouard attendit environ six heures pour que Tean de la mer s'écouïàt et qw le gué revînt à son état naturel , c'est-à-dire à trois pieds de profondeur, à deux cent cinquante de long et à quinze de large , espace nécessaire pour tenir dix hommes de front. Le roi désigna un cavalier pour sonder la rivière , et lui-même le suivit jusqu'au •cou» rant ; puis il ordonna au maréchal d'Angleterre die s'élancer dans l'eau accompagné de deux divisions, afitt de débusquer les avant-postes français; les tronpes avancèrent avec transport, mais elles furent obligées de s'arrêter au milieu de la rivière. On conçoit que l'apparition des bataillons anglais à cinq heures duma^ tin sur les bords de la Somme avait donné l'éveil am gens de Noyelle : les Français s'empressèrent de faire les dispositions nécessaires pour défendre le passage. Godemar partagea sa division en deux détachements^ en laissa un devant le château, et vint suivi de TanUre sur le rivage. Lorsque les nobles de France virMil les Anglais se jeter dans l'eau, ils s'élancèrent également dans les flots pour aller au-devant d'eux au lieu de les attendre sur l'autre bord; ces féodaux assailli«rent vigoureusement le maréchal, quiiaillit être pris: forcés cependant de céder au nombre, les Français reculèrent confusément; beaucoup d'entre eux se noyèrent dans les excavations qui bordent le goé. "Godemar, loin de les* soutenir, battit précipitamment en retraite vers Noyelle; Edouard le fit suivre l'épée dans les reins : le baron normand , au bout d'une demi-heure de course, abandonna ses gens et se perdit dans, les bois qui touchaient le vallon. Froissart

yiiOqrcjES bx la mabchb. jTS

assure qu'il se battit assez Yaillamment; mais toutes les autres chroniques, soit françaises, soit é^^angères, signalent sa lâcheté. On ne doit pas attribuer la conduitede Oodetnar au manque de courage, caY* les chevaliers de cette époque étaient rarement dépourvus de ccenr; on est fondé à croire qu'il Ait gagné par Geoffrc^'d'Harcourt, son compatriote, son parent, lequd marohaift avec le maréchal d'Angleteire en tête de la colonne. Au reste, les soldats de Godema^ n'imi* tèfrent point sa déloyauté; ils défendirent Moyelle «vec bravoure ; refoulés dans le château, ils s'y maintinrent longtemps : enfin Edouard, recevant à chaque kistant dés renforts par l'arrivée successive des «détacheiberits qui passaient la rivfère, enleva la ville et la livra aux flammes (-i). (Le ^roi ordonnai! de feire sobir le 'même sort au château , lorsque la dame, dé- 8olée,implora l'assistance de Geoffroy dllarcourt, son i^ié : grâce aux bons offices de ce dernier, le château fut respecté. Edouard s'y établît, et c'est là qû'ildonna à Gobin Agace la récompense promise. « Il le quitta de sa rançon, dit Froissart (ch. gxxvii), lui fit bailler oeat nobles d'or «t un bon roussin. )>

Edouard, entré dans Noyelle le ^^4 ^out à midi, y éemeura le reste de la journée; il envoya sur la gauche ^des détachements qui brûlèrertt Rue et même le Crotoy : ces troupes s'emparèrent êe beaucoup de bâtiments chargés de vins; cette cargaison de liquides

(ï) Noyelle-en-Chaussée, petite ville forte , affectionnée des comtes de PoDthieu, ne se releva jamais depuis le sac que lui fit éprouver Edouard : c'est aujourd'hui un fort petit village; on y voit encore quelques vestiges du cIrâteBu app)ntenant jadis aux comtes d'Aumale.

56 JACQUK8 DE Là HàRGHK.

généreux ayant été transportée à Noyelle^ fut d'un grand secours pour les Anglais. Les débris de la divi<sion de Godemar se battirent encore vigoureusement à Bray. D'après le récit de Froissart , et selon toutes les autres chroniqu'es , on croirait qu'Edouard partit le a5 d'Oisemont, passa légué, tourna la foret de Crécy, et atteignit la ville de ce nom vers la fin de la même jour* née : cela est physiquement impossible, car une distance de vingt lieues sépare Oisemont de Crécy, en suivant le chemin tenu par Edouard; et trente mille hommes ne peuvent point parcourir cet intervalle dans un jour, surtout lorsqu'un obstacle seul les arrête pendant six heures, et qu'ils sont obligés de combattre pour le forcer. Froissart et ceux qui l'ont copié sont tombés dans une contradiction manifeste, en disant qu'Edouard attendit les Français près de deux jours dans la position de Crécy, ce qui est vrai : il faut donc croire qu'Edouard partit d'Ay raines le au août, d'Oisemont le ^3 dans la nuit, de INoyelle dans la soirée du a4, qu'il arriva à Crécy le a5 au matin, et s'y reposa trente heures avant de livrer combat.

Après avoir surmonté la difficulté la plus capitale, le passage de la Somme, le roi d'Angleterre tint conseil de guerre dans le château de Noyelle : il sent à ne pas en douter que sur sa gauche des digues et des marais rendaient le pays impraticable, et que sur sa droite les bois de Crécy étaient difficiles à traverser, même pour les habitants du pays; il ne lui restait donc qu'à longer cette forêt par un long détour. Ou lui dit également que des masses considérables de milices accouraient de tous les points pour le cerner; dans ce moment cri**

SACQVtS DE LA. MARCHE. S'J

tique ce prince agit avec cette audace que la fortune prend plaisir à favoriser : renonçant au projet de s'ouvrir un passage vers la Flandre ^ craignant d'ailleurs de perdre son armée en détail dans une course pénible, il résolut de remployer à tenter le sort d'une bataille rangée : peut-être voulait-il se ménager l'opinion publique y en montrant, par un succès éclatant, sa supériorité sur un rival malhabile. U s'arrêta donc au projet de ne point quitter ces contrées, d'y chercher une forte position militaire, et d'attendre qu'on vînt l'y attaquer; c'est ce qu'il fit en coupant la chaussée de Montreuil pour aller se placer sur la hauteur de Crécy. La petite ville qui porte ce nom passait pour le point central du Ponthieu, province qui appartenait à Edouard du chef de sa mère : Philippe de Valois l'avait confisquée et donnée à Jacques delà Marche, dont nous écrivons la vie; mais le roi d'Angleterre, ayant protesté contre cette disposition, se regardait toujours comme souverain légitime du Ponthieu; aussi disait-il slux siens : « Allons, nous combattrons sur nos terres, et nous y serons les maîtres. »

Voici quelle avait été la manœuvre des Français : Jacques de Bourbon , obligé de ralentir sa course à cause des pertes qu'il éprouvait en se battant constamment, partit d'Ay raines dès que quelques troupes fraîches l'eurent rejoint, et se mit à la poursuite des Anglais, dont le mouvement sur Oisemont l'avait trompé pendant quelque temps; enfin, sachant qu'ils s'étaient engagés dans la chaussée de Saint- Valéry, le comte de la Marche suivit cette route sans cesser de

harceler la queue de l'ennemi : il arriva sur la grève lorsque Tarrière-garde s'apprêtait à passer la rivière; il Tassaillit avec impétuosité, la tailla en pièces et -s'empara de tous les bagages. Désespéré de voir te monarque anglais lui échapper, le preux s'élança dans les flots suivis du sire d'Aubigny;ilipoursuivit les An* glais jusque dans le milieu de la Somme : le<fluic, qui revient chaque six heures, commençait à se fieûre sentir et prenait déjà du poignant y comme disent les «la* riniers, ce qui le conta'aignit iimnCfblement.À s'itr* réter.

Il est évident que siGodemar du Fay eut etofflo]^ ses douze mille hommes à contenir la tête de l'armée^ pendant que Jacques de la Marche attaquait si vigoa* sèment l'arrière-garde, l'ennemi ne ppuvait éviter ooe ruine complète.

Le roi de France , parti de Paris à 4a tête 'de foroes considérables , avait passé par Amiens en tarant sa droite à la rive gauche de la Seine : il manifestait Fintention d'acculer son concurrent à l'Océan; il suivait la direction que tenait Jacques de Bourbon; «ais celui-ci, menant un corps de troupes légères, et animé d'une ardeur que tout le monde ne partageait pas au même degré , marchait beaucoup plus rapidement que le gros de l'armée, et le précéda de six heures au gué de Blauquetaque. Philippe découvrait déjà le mamelon, lorsque des chevaliers détachés par le comte de la Marche lui apprirent que les Anglais avaient sauté la rivière, et que la crue d'eau commençait à se faire sentir; le roi calcula qu'il perdrait encore six heures à attendre le reflux, et autant pour que Tar*

JACQUIft BE Là XAlkCHE. Sq

mée eût touché l'autre bord; de manière que l'ennemi aurait toujours sur lui trente-six heures d'avance : afbamdonnant le projet de suivre les Anglais en queue, il résolut de les atteindre en se repliant sur Abbe* vitte, sachant bien que les soldats d'Edouard, trouvanft'à leur gauche des obstacles invincibles , seraient obUgés de se rabattre sur le côté opposé et de passer à la 4iauteur de cette ville. Ces détaib de localités, diffix^es à saisir même sur les lieux, ne pouvaient être précisés exactement par Froissart, qui écrivait ces ^chromques longtemps après l'événement, et n'ayant souvent pour guide que les récits de gens mal infor*» «es.

Philippe, parvenu, le 24 août à dix heures du roa^ tin , à la petite ville de Mons, une lieue en deçà de la chaussée de Saint-Valery, s'y arrêta la journée entière afin de donner quelque repos à ses soldats et d'attendre les dernières divisions; il en partit le ^5, ayant cinq lieues à faire pour arriver devant Abbeville. Cette marche rétrograde s'exécuta très-péniblement, parce que l'on se vit dans la nécessité de sauter quan«titéde ruisseaux qui viennent se jeter ^ans la Somme, et reûdent les approdies de la ville fort difâciles. En- 'fin le roi et son armée entrerait dans Abbeville par les poires d^Hoquet et de Saint-Gilles, franchirent la Somme, qui se divise en plusieurs bras dans l'intérieur; comme il n'eitistait alors que deux iponts, on fut obligé de se servir de 'bacs, ce qui demanda un temps précieux, et, pour comble d'embarras, les Français ne purent déboucher que par une seule porte, celle de Marcadé; car si l'armée fut sortie par celle

6o JACQUES DE LA. MAHCHE.

dite^e^ Rois^ ils eussent été contraints de passer trois autres gros ruisseaux pour gagner la chaussée d'Hes^ din, vers laquelle on devait les diriger : cette seule opération exigea plusieurs heures. Le gros des troupes logea en dehors de la ville^ à Manchecourt, à Milfort, à la Bouvaque et en d'auti'es lieux. Le roi ne voulut pas que les Génois, gens féroces et indiscipli* nés, traversassent la ville pendant la nuit, on les logea en arrière, quoiqu'ils fussent destinés à former l'avant-garde ; on les laissa à Rouvray, non loin des débris d'un ancien camp de César : ces différents corps, arrivés dans leur gîte au milieu de l'obscurité, ne purent commencer à prendre du repos que fort tard.

En atteignant Abbeville, Philippe apprit que les Anglais étaient arrêtés à Crécy depuis ihi jour; ce qu'on ne pouvait ignorer, car on va d'un lieu à l'autre dans trois heures : d'ailleurs, les habitants des campagnes, effrayés à l'approche de ces étrangers, venaient en foule chercher un refuge dans la capitale du Ponthieu. Le roi envoya Charles de Montmorency, pour s'assurer du véritable état des choses : ce baron partit à toute bride , revint au bout d'un certain temps, et lui déclara que les Anglais occupaient réellement Crécy. Alors Philippe prit ses dispositions pour s'ébranler de grand matin , et aller attaquer l'ennemi dans sa position ; il coucha à Abbeville, et réunit autour de lui les principaux feudataires, voulant les consulter : le lendemain, un samedi, il entendit la messe à Saint-Étienne, église qjui n'existe plus, sortit ensuite avec l'intention de dispa-

JÂCQtJES D£ LA MARCfiE. 6î

ser son armée en colonnes et de marcher au plus vite contre Edouard. Sa seule crainte était que son rival ne lui échappât. Mais Plan tagenet ne cherchait point à éviter le choc; une partie de ses généraux fut d'avis, en apprenant l'entrée des Français à Abbe ville, de passer la Hauthie et de s'établir sur le plateau de la Broyé, à deux lieues nord-est de Crécy : cette position paraissait encore plus redoutable que la première, en raison de la rivière qui l'enveloppe complètement. Edouard préféra attendre les Français, sans changer de camp.

Crécy, petite ville, lieu de plaisance des comtes de Pontfaieu (trois lieues nord d'Abbeville), s'élevait au fond d'une vallée entre deuxéminences; celle de gauche offrait l'aspect d'une simple colline très-unie, mais celle de droite se partageait en trois terrasses, dessinées comme des escaliers: la première terrasse, en partant du haut, présentait un développement de deux cents pieds de large; la seconde avait une extension double; enfin la troisième, beaucoup plus étendue dans toutes ses proportions, s'unissait à la plaine par son centre. Ces trois terrasses, couvertes de gazon , se fondaient entre elles quand on les voyait de loin; chacun aurait cru pouvoir monter, par une pente insensible, au sommet du plateau dont une tour isolée occupait le milieu : elle servait de belvédère aux comtes dePonthieu; de ce point on découvrait une vaste étendue de pays, et l'œil plongeait dans tous les replis de la vallée de Froyelle, qui serpentait autour de la position et conduisait par la droite dans la plaine de Wadicourt. Cette vallée, qui

6a JACQUBS DE LA MABCHS.

prend le nom des Clajrres en approchant de Créoy ^ £avorisait admirablement les Anglais, en ce qu'elle, rendait un de leurs côtés inabordable de £ront;.maiai cette espèce (fe gorge pouvait leur devenir fotale > en; ce qu'elle montrait la route qu'il fallait teoin pow tourner la position^ Afin d'obvier à cet inconvénienti» les Anglais placèrent au fond de cette vallée ^eldanl^ le but d'opposer un obstacle à la cavalerie, tous, le» chariots qu'ils purent réunir, ainsi que des quaDtâece de pierre et des arbres brisés. La petite rivière de 1% Maye, qui coule au bas du coteau, compliquait Im moyens de défense; en fece de Crécy, uu rideau de collines bornait la vue à deux mille toises. L'aspectt des lieuxn'a point changé (i), les trois terrasse» exi»^ tent encore, et les traditions attestent qu'elles ne sont point de nouvelle création; la tour est debout; touft

(i) En i635 , Crécy fut pris et brûlé par une division espagnole aux ordres du comte de Tressin ; les troupes françaises qai défen* daient ce poste étaient commandées par le comte de Mooteaux. U nfk resta de la ville que deux maisons et une tour de Téglise de Saiot-Sé« vérin; Crécy demeura inhabité jusqu'en 1641. A cette époque le gouverneur de la Picardie engagea les anciens habitants à revenir dans ce lieu, et les exempta d'impôts; alors la ville se repeupla : aujour* d'hui elle compte i,5oo habitants. On remarque sur la place un. obélisque d'une singulière structure , dont on a vu plusieurs modèles en Angleterre : cette similitude ferait croire que ce monument fbt b&ti par Éléonore , comtesse de Ponthieu et reine d'Angleterre , qui élev«) plusieurs ex-voto pour demander au ciel le retour de ses fils , parti» pour la Terre-Sainte. Il existait dans le siècle dernier, à Crécy, une centenaire issue des premiers habitants, qui possédait une chronique latine contenant le récit de la bataille de Crécy. L'auteur avait assktér au combat ; il donnait des détails précieux. La centenaire avait tou^ jours refusé de se dessaisir de ce manuscrit ; mais ayant passé dans l'Artois pour visiter une de ses sœurs, elle y mourut, et le roanus* crit ne s'est plus retrouvé.

J%CigOEii DE ItA MARCBX. 63-

y porte le cachet de la vétusté (i) : on Tappelle la. '^éf Edouard, parce que ce prince y monta pour • armrer les Français, et qu'il suspendit aux cré- Fétendard' d'Angleterre. Le monarque fit occuper la ville par une forte division , et embarrassa le chemin qui conduit à Créc^ par des abattis d-wr^ lireB.;-il mit également beaucoup de monde sur la col»' Ime de-gauche y et fit travailler toute la nuit ses soldats* à palifWttder c^te^ position, la plus accessible de toutea (9). Edouard rangea le gros de son armée sur les lerrasBea : dile se trouvait réduite à trente-deux mille combattants par suite des fatigue», des longues marches etdes vigoureuses escarmouches qu'elle se vit obligée de soutenir contre Jacques de Bourbon. IL est certain qu'à cette époque l'usage de l'infenterie était devenu plus général que celui de la cavalerie; la noblesse, appauvrie par des expéditions lointaines, sévit dans la nécessité de combattre à pied : les armées avaient donc subi à cet égard depuis la bataille deBouvines de grands changements ; celle d'Edouard

(i) Ceat aujourd'hui un moulin à vent ; mais la disposition de i'inteneur atteste que cette tour fut bâtie pour un tout autre usage. On y mnarque encore une fenêtre de la construction primitive: Edouard* dot t*y placfr pour découvrir de plus loin la marche de Tarmée fraoçaîse; plnsîeurs généraux célèbres du dernier siècle s*y placèrent é^iJement, afin d'étudier, sans doute, ce funeste champ de bataille : 00 cite dans le pays les maréchaux de Villars, de Saxe, de Brogiie, ntuDOifriez p Moreau , etc.

(») Lonqae les Espagnolt- attaquèrent Crécy sous Louis XUI , lea soldats français travaillant à élever des retranchements trouvèrent de ces palissades fort bien conservées : on en découvre de loin en bfD quelques vestiges.

ne comptait que fort peu de cavalerie; d'ailleurs dans la position de Crécy, purement défensive, cette arme lui devenait inutile. Le roi mit sur les hauts côtés des terrasses les archers , la troupe la plus redou* table de l'Europe ; c'était un amalgame de vieux soldats gallois, irlandais et gascons : ces archers formaient la moitié de l'armée; le reste se composait de hauts barons, de chevaliers et de petits nobles; les uns et les autres furent massés sur les trois escaliers , de sorte que ces trente-deux mille hommes se concentrèrent dans un espace très-rétréci. Ces préparatifs se firent de grand matin ; car le maréchal d'Angleterre, ayant battu la campagne au lever du soleil , avec un détachement de six cents archers, fouilla les bois de Marcheville, y surprit quatre chevaliers français, les fit prisonniers et les amena à Crécy : ces officiers , partis du camp daiïsla nuit , avaient été envoyés par Philippe de Valois pour examiner de près l'attitude des Anglais ; ils ne purent cacher à Edouard que leur prince était arrivé à Abbeville , et qu'il se proposait d'attaquer le a6 de très-bonne heure. Nanti de ces renseignements, Edouard fit sonner les trompettes et arrêta ses dernières dispositions ; il confia le commandement de la première division , celle qui allait se trouver la plus rapprochée de l'ennemi, à son fils aîné, le prince de Galles, âgé de quinze ans; il le fit revêtir d'une armure faite en fer bruni, dont le jeuneÉdouard garda le surnom depuis cette époque : ces sortes de cuirasses, fort riches quoique noires , se fabriquaient à Bordeaux. Quant au roi, il ne mit ni cuirasse ni casque; il portait un chaperon et un pourpoint en velours vert ,

tressé en or (i); il tenait un bâton blanc à la main. Geoffroy d'Harcourt fut désigné pour servir de lieutenant au prince de Galles , avec le comte de Warwick , Jean Chandos et Holland. La seconde division , chargée de soutenir la troisième, eut pour chef le comte d'Arundel (Jean de Beauchamp), un des barons les plus considérables et les plus expérimentés de TAngleterre; on lui adjoignit Mortimer , Miles Stappleton, Jean Grey, lord Vilhougby. Edouard se réserva le commandement delà dernière. Lesdeux premières terrasses étaient occupées en entier par les archers, qui tenaient leurs arcs renfermés dans un étui de bois très-léger. Edouard, ayant l'intention bien arrê- , tée de demeurer dans son camp sans chercher à engager Faction , défendit sous peine de la vie de quitter les rangs; il prescrivit à ses soldats, en cas de combat, de n'accorder de quartier à aucun chevalier : cet ordre barbare violait tous les usages de la guerre. Les Anglais s'assirent à terre , sur la place même qu'ils occupaient dans l'ordre de bataille, firent un copieux repas, et attendirent l'ennemi en toute sécurité. Edouard parcourait les rangs : maître de lui-même , il savait dissimuler l'inquiétude qui l'agitait intérieurement; sa figure rayonnante respirait la confiance; l'enthousiasme éclatait sur son passage : a Point de cris , point de tumulte , disait-il. » Les officiers reçurent l'injonction expresse de ne point laisser sortir leurs hommes des terrasses, quelles que fussent les provocations de l'ennemi. Plantagenet, ayant épuisé

(i) Chronique deTramecourt, p. 3i3. — Voyez, à la fin du volume, des éclaircissements touchant, cette chronique.

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