‹ Vies des grand capitaines français du moyen âgeChapitre 5 sur 25 · LIVRE IV · texte numérisé non relu

LIVRE IV

Jacques de Bourbon est nommé connétable. ~ Bataille de Poitiers*

La scène politique était alors occupée par quatre personnages dont chacun attirait les regards de la nation d'une manière différente, Jean II, Charles de la Cerda, le roi de Navarre et Jacques de Bourbon : le monarque , faible, irrésolu , passant de la détermination la plus énergique à la plus honteuse mollesse,

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voyait former autour de lui des orages qu'il ne savait pas conjurer; le favori, dépourvu d'expérience, accablé sous le poids de la plus haute dignité de la couronne; le rebelle roi de Navarre, s'agitant en tout sens , captivant la multitude par des dehors trompeurs, amoncelant contre la France des orages; le héros, Jacques de la Marche, calme au milieu des factions, marchant d'un pas égal dans la route de l'honneur, et se montrant, par son courage et ses vertus , l'espoir de la patrie alarmée.

Deux années se passèrent dans les intrigues les plus basses et les plus criminelles ; on se partagea d'opinions entre Charles de la Cerda et le roi de Navarre, r^e dernier, fatigué de cette rivalité , résolut d'y mettre im terme. Apprenant que le favori donnait un festin à un très-petit non)bre des ses amisf dans le château de l'Aigle, il fit entourer cette demeure par une bande de scélérats , ses stipendiés. Le prince s'arrêta dans une ferme voisine , en compagnie des trois d'Harcourt et de Jean de Malet, seigneur de Graville; les sicaires pénétrèrent dans le château, arrachèrent la vie à l'infortuné la Cerda, avec des circonstances dont le récit fit couler les pleurs de l'homme qui venait de commander le meurtre (6 janvier i354).

La nouvelle de cet attentat porta le trouble dans toute la France, et provoqua un mécontentement universel contre le roi, dont la coupable faiblesse engendrait tous ces désordres. Jean, accablé de sa propre douleur, ne put modérer son effroi , en voyant croître l'agitation publique d'une manière menaçante;

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il se hâta de donner Fépée de connétable à Jacques de Bourbon, ne doutant pas qu'un pareil choix, en ralliant les gens de bien autour de son autorité , ne prévînt l'orage prêt à éclater. I^ monarque convo»qua le clergé, les membres marquants de la féoda* lité, les bourgeois influents de la ville de Paris; et, au milieu de cette assemblée solennelle , il remit au comte de la Marche les insignes de la haute dignité à laquelle on Félevait.

Jacques de Bourbon, revêtu de la charge la plus considérable de l'Etat, fut le premier à demander qu'on sévît contre l'auteur de la mort de la Cerda. Le roi de Navarre, loin de se disculper de ce crime, avait eu l'audace de s'en faire un mérite. Jean I[, tout désireux de punir un pareil forfait , n'osait pas frapper le meurtrier, dont les partisans peuplaient la demeure du monarque : le connétable s'offrit pour exécuter cet acte vigoureux; il courut lui-même s'emparer de la personne de Charles le Mauvais, et le traîna aux pieds du roi. I^e comte de la Marche, qui venait de braver le courroux de la féodalité, eut FafiQiction de voir détruire son ouvrage. Jean ne put résister aux prières de trois reines, Jeanne d'Évreux, mère de Charles, Blanche, sa sœur, et Jeanne de France, sa femme : ainsi Baoul d'Eu avait eu la tête tranchée, sans forme de procès, pour un crime qui n'était pas avéré; et le Navarrais, s'avouant lui-même l'assassin de la Cerda, obtenait sa grâce , et même celle de ses partisans secrets , dont il remit la liste. Le roi y vit, non sans effroi, le nom de Pierre de Clermont, frère du connétable.

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Le Navarrais, ne se croyant point en sûreté, non* obstant un pardon si promptement obtenu, passa en Angleterre, et s'y lia étroitement avec Edouard : a'est dans l'intention de servir les intérêts de ce prince qu'il franchit le détroit et vint s'établir en Normandie (i354) Jean II, ne se faisant plus illusion sur les projets criminels de son gendre, ordonna au gouverneur de Rouen de l'arrêter et de le transférer à Paris, ce qui s'exécuta promptement : le prince fut mis dans une prison d'État. Philippe d'Évreux , frère de Charles, informé de cet événement^ prit les armes, et fit soulever une partie de la Normandie; Edouard lui promit une division de troupes : ce prince avait annoncé, depuis long-temps, que son intention n'était pas de prolonger la trêve qui venait d'expirer, Jean II , prévenu , s'empressa de convoquer les états généraux (i354)9 afin d obtenir des secours nécessaires pour repousser les attaques que lui pré* parait l'Angleterre. Lies trois ordres réunis offrirent leurs corps et leurs biens avec un abandon touchant Le savant Pasquier pense que cette assemblée créa l'impôt indirect; elle vota de nouvelles taxes, en abolit d'anciennes, nomma des commissaires pour lever, recevoir et distribuer les sommes volées, et empêcher qu'on n'en levât d'autres illégalement; le monarque ne mit aucune entrave ni à ses opérations^ ni à ses décisions; preuve incontestable, disent plusieurs historiens étrangers, de la liberté dont les Français jouissaient alors, et qui ne le cédait à celle d'aucune autre nation de l'Europe. (Histoire universelle anglaise, t. XXX, p. 436. )

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Le comte de la Marche avait vu consumer ses Joisirs dans les misérables querelles qui partageaient ■'^ cour de Jean II : quelle joie n'éprouva-t-il pas lorsqu'on lui donna la mission d'aller en Languedoc* arrêter les ravages du prince de Galles! Edouard ^vaît débarqué en Normandie, et son fils, ayant pénétré dans la Guienne, sut gagner les habitants de la Gascogne , qui , placés dans un état incertain par les chances de la guerre, embrassaient tour à tour le parti de la France ou de l'Angleterre.

Jean II, voulant marcher en personne contre Edouard III , envoya dans le midi le connétable, et lui adjoignit, comme lieutenants, les comtes de Foix et d'Armagnac, les plus puissants feudataires d'au delà de la Loire, mais tous deux ennemis irréconciliables. La population du Languedoc s'émut à la voix de Jacques de Bourbon, qu'elle avait vu déjà se signaler dans ces contrées par des exploits divers : le connétable ne put tirer aucun parti de ces bonnes dispositions; car le premier obstacle qu'il eut à surmonter fut la rivalité des deux barons aquitains, ses auxiliaires. Le prince de Galles , mieux obéi ^ sut profiler de cette désunion, et, laissant les comtes de Salîsbury et de Norfolk dans le haut Languedoc, il marcha contre les sires de Foix et d'Armagnac , qui occupaient l'Agénois et le QuercL Jacques de Bourbon, de son côté, atteignit Norfolk entre Carcassonne et Narbonne, attaqua son camp le 20 août i355 : tout céda à sa furie; les Anglais, poussés jusque sous les remparts de Narbonne, furent taillés en pièces. (Vaissette, t^ IV , Hist. du Languedoc. )

Norfolk profita de la nuit pour rassembler ses débris, et battit précipitamment en retraite : le vainqueur le poursuivait sur la rive gaucbe de l'Aude, lorsque Salisbury accourut au secours de son collègue ; mais ce dernier tomba dans une embuscade que le connétable lui avait tendue; il y fut tué ainsi que deux mille hommes des siens. Ces deux victoires délivrèrent le Languedoc. Jacques de Bourbon se mit en marche pour effectuer sa jonction avec les deux comtes deFoix et d'Armagnac, afin d'accabler le prince de Galles. Le connétable avait recommandé à ses lieutenants de ne point engager d'action , de se borner à tenir en haleine l'armée anglaise. Ces barons, trop fiers pour obéir à une volonté étrangère , trop passionnés pour oublier leurs vieilles inimitiés, ne voulurent jamais agir en commun contre le prince Noir. Leur habile adversaire les ruina en détail dans plusieurs rencontres : les troupes, découragées par des échecs consécutifs, se débandèrent. La double défaite de ces auxiliaires étant consommée , le comte de la Marche se vit obligé de contenir un ennemi quatre fois plus fort que lui ; il soutint la lutte sans trop de désavantage pendant quatre mois, et livra, sur les bords de la Dordogne, une sanglante action qui devait décider du sort de la campagne; mais , au fort de l'engagement, les troupes italiennes, au nombre de six mille hommes, l'abandonnèrent pour aller se ranger sous les bannières britanniques. Le connétable se regarda trop heureux de sauver son armée d'une entière destruction. Dès ce moment, renonçant à l'espoir de remporter des triomphes, il

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tie niaiioenvra que dans le but d'empêcher la jonction du jeune Edouard avec le duc de Lancastre, croramandant l'expédition de Normandie : ces deux généraux cherchaient à se réunir en s'étendant simultranément sur la ligne des grèves de l'ouest. Cette jonction effectuée, le midi, l'ouest et le nord de la France se seraient trouvés enveloppés par une ceinturé de troupes , qui eût facilement envahi Paris et tout le royaume. Le connétable, appréciant la gravité des circonstances , déploya une activité, un zèle et des talents qu'on ne saurait trop louer : il harcela sans cesse l'ennemi, lui disputant le terrain pied à pied, lui occasionnant des pertes journalières, qui l'affaiblissaient insensiblement. Son exemple enflammait d'ardeur les habitants; les Anglais rencontraient des obstacles qu'ils ne prévoyaient pas ; enfin, Jacques de Bourbon parvint au but tant désiré, empêcher la jonction des deux armées britanniques, et déjouer ainsi les plans formés par Edouard. Sa vigoureuse résistance donna Ae temps au roi d'accourir lui-même à la tête d'une armée assez considérable pour refouler les Anglais vers les côtes de l'Océan. Le service signalé qu'il venait de rendre à l'État ne consola point le comte de la Marche des revers que ses armes avaient essuyés en Languedoc. Il vint trouver Jean II à Tours , et en présence des grands réunis et sans se plaindre de personne , il lui remit l'épée de connétable, en déclarant ne pas se croire dispensé , nonobstant cette démission , de consacrer son bras à la défense de la patrie. Les ins*

tances réitérées du monarque ne purent changer sa détermination.

Jean II n'avait rien négligé pour mettre sur pied des forces capables de soutenir, avec un avantage décisif ^ la lutte que la maison Plantagenet se montrait m ardente à engager une seconde fois. I^ formation de ces nouveaux corps donna lieu à de notables innovations dans l'administration militaire : on augmenta de soixante-douze secrétaires la commission créée par Philippe de Valois, en i334* Les baillis royaux char^ gës de la levée des troupes communales , par un dé* cret de Philippe le fiel, devaient les conduire au lieu du rassemblement ; mais il advint que ces officiers civils, dominés par un amour-propre ridicule, prétendirent commander devant l'ennemi les soldats qu'eux-mêmes avaient amenés : il en était résulté de graves inconvénients dans les dernières expédi-* tions contre les Belges; voulant y remédier, Jean II créa, le a8 janvier i355,Ies commissaires de guerre^ au nombre de douze , qui furent chargés de recevoir des mains des baillis les soldats de la nouvelle levée, d« les conduire à l'armée, et de pourvoir à leur subsis* tance; on les appela d'abord conducteurs de gens de guerre. Le roi fit publier les capitulaires de Louis le Débonnaire sur le ban et Tàrrière-ban ; il remit en vigueur les ordonnances de Philippe-Auguste, qui dégradaient tout noble ne répondant pas à l'appel du souverain , et qui punissaient de mort la désertion. Les bandes étrangères, les milices, les troupes sei» gneuriales, furent classées avec plus de méthode; on

établit des magasins de vivres ^ on désigna même plusieurs maisons religieuses pour servir d'hôpital (i); on institua un conseil de guerre permanent qui s'occupa de tracer le plan régulier de la campagne qui allait s'ouvrir.

Jean II rassembla son armée à Compiègne^ et marcha contre le duc de Lancastre, qui s'étendait dans la Normandie et dans le Perche , essayant d'opérer sa jonction avec le prince de Galles, qui de son côté perçait dans le Poitou ; mais la marche de celuici ayant élé retardée par les manœuvres savantes de Jacques de Bourbon , les deux généraux anglais se trouvèrent engagés au milieu de la France sans pouvoir se réunir.

Le roi attaqua vigoureusement le duc de Lancastre, le rejeta au delà de la forêt de l'Aigle, prit le château de Tillière, place d'armes la plus importante des possessions britanniques. Déconcerté par cet échec, le duc hattit en retraite sur Calais ; alors le monarque français vint à Paris se concerter avec les grands du royaume pour aviser aux moyens d'acca* hier le prince de Galles, qui, plus entreprenant que son frère , inspirait des craintes plus réelles.

Le roi et ses généraux prirent la rive droite de la Loire pour base d'opération, et résolurent de diriger sur cette ligne les milices du centre et de l'est, pendant que les débris de l'armée du midi , renforcés des nobles du Languedoc et de la Guienne, s'avanceraient pour gagner la rive gauche; on devait en-

(i) Bouchet,Hist. d'Aquitaine, t. II.

velopper ainsi l'ennemi dans le contour que décrit ce fleuve. Le roi Jean quitta Paris le 24 août 1 356, et porta ses quartiers à Chartres ; il s'y arrêta plusieurs jours, et y promulgua quantité d'édits touchant les dispositions que réclamaient les circonstances (i). Les féodaux et les communales de la Champagne, ^e : la Normandie, accouraient de divers points; ils campèrent dans les plaines voisines de Chartres; les maréchaux de Clerraont et d'Ândrehan passaient en revue ces troupes au fur et à mesure de leur arrivécr Durant les opérations préparatoires du monarque français, le prince de Galles, conduisant à sa suite vingt mille hommes, parcourait les provinces du centre ; son but principal était de franchir la Loire, qui le séparait du duc de Lancastre, dont il ignorait : le mouvement rétrograde. Le jeune Edouard, venant de Bordeaux, remonta la Dordogne, entra en Au* vergue , traversa la Marche, le Bourbonnais, et pé^ nétra dans le Berri. Froissart fait une description : très-détaillée de la fertilité de ces provinces, dans les- ; quelles les Anglais remarquèrent une abondance qui ; les étonna; ces étrangers se gorgeaient de vivres, et détruisaient ceux qu'ils ne pouvaient emporter, s'appliquant surtout à défoncer les tonneaux de viu. Les Anglais investirent Bourges y cité opulente; maii leur coup de main échoua complètement : le sire de Causans, gouverneur de la place, les contraignit de se retirer. L'archevêque et le sire de Vermeil le se» coudèrent dignement. A la suite de cet échec, qui

(i) Recueil des Ordonnances , t. III.

lui coûta un millier d'hoinines, le prince de Galles appuya sur sa gauche, afin de se rapprocher de la Loire, et voulut entrer danslssoudun, qui lui opposa paiement une vigoureuse résistance ; il s'en vengea sur Vierzon , ville peu forte quoique très-peuplée : lesAnglaisy ramassèrent un butin immense: quelques centaines de nobles qui essayèrent à s'y défendre furent tués sans quartier. Persistant dans l'intention de joindre le duc de Lancastre en Normandie, le prince Noir tenta de franchir la Loire à Saumur, puis à Tours; sachant ces deux points gardés par les féodaux de la province, il prit la direction plein nord, sauta le Cher et se rapprocha d'Orléans, décidé à y forcer le passage du fleuve. Le général anglais acquit alors la certitude que le roi Jean s'avançait accompagné d'une armée tellement supérieure, que le succès ne pouvait demeurer incertain un seul instant, si la lutte s'engageait; il abandonna donc le plan primitif, et ne songea plus qu'à regagner Bordeaux par le Poitou et l'Ângoumois. Les informations que le prince recueillait renfermaient Texacte vérité. Le roi quitta Chartres vers les premiers jours de septembre i356, passa la Loire à Blois, puis le Cher, et vint camper sur les bords de l'Indre : le roi s'établit à Loches , dont il fit le centre de ses opérations, et y attendit que les autres corps eussent passé la Loire sur divers points, comme Saumur, Tours, Amboise, Orléans, Gien et Cosne.

Le monarque français se trouvait encore à Loches le i3 septembre (i), désirant connaître les rapports

(i) Voir le recueil des Ordonnances, t. III.

de plusieurs chevaliers envoyés pour suivre la marche des Anglais. Instruit , grâce à leurs soins , da mouvement rétrograde opéré par Fennemi , Jean ït résolut d*agir de manière à lui couper la retraite sur la Guienne et de l'enfermer dans un vaste réseau, afin que pas un soldat d'Edouard ne lui échappât Cette détermination remplit de joie tous les barons de France, qui paraissaient au comble de leurs vœiit en voyant approcher le moment de se mesurer contre ce fameux prince Noir; celui-ci au contraire, n'ayaiit en vue que d'éviter le choc , repassa la Sandre audessus de Romorantin. Une de ses divisions, aux or^ • dres des sires de Burghers, de Basset, de Spencer, de Mucidan et de Curton (ces deux derniers étaient Gascons), s'étant écartée sur sa droite, tomba dans une embuscade des Français, que commandaient ' les sires de Craon, de Chaumont et de Boucicaut; mais ces derniers, inférieurs en nombre, furent battus et ne regagnèrent Romorantin que très-difficile^ ment. Le prince de Galles, apprenant que ses gens en étaient aux mains avec l'ennemi , courut à leur secours, et alla investir Romorantin; d'après ses ordres Jean Chandos, son premier lieutenant, s'avança jusqu'aux fossés, et somma ceux qui défendaient la place de lui ouvrir les portes. Boucicaut lui répondit par les créneaux que les Français ne se remettaient point ainsi à discrétion sans essuyer au préalable plusieurs assauts. Le jeune Edouard, piqué de ce refus, s'établit devant ces remparts, quoique son intention ne fût pas d'abord de s'arrêter. Deux assauts consécutifs échouèrent complètement ;

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Edouard allait ordonner la retraite, lorsqu'une pierre lancée par les mangoneaux , étendit roide mort à ses cotés le jeune Bernadet, de la maison d'Albret, son écayer le plus affectionné; dans la douleur que lui causait cette perte, le prince Noir jura de ne point se retirer sans avoir emporté la place : il eut l'ecours aux moyens les moins usités, et même aux canons, si on en croit Proissart. Les assaillants parvinrent k mettre le feu à une partie du château couvert en duiume; l'incendie gagna le reste de la ville, et les bnnres défenseurs de Romorantin se virent obligés de capituler pour éviter de périr dans les flammes.

Edouard venait d employer à cette conquête deux jours bien précieux , durant lesquels le roi de France avait envoyé le tiers de son armée à Châtelleraul t pour couvrir Poitiers, et lui-même, menant le principal corps, se porta rapidement à la Haie , petite ville sur la frontière de la Touraiiie et du Poitou ; les chevaliers chargés de suivre les traces du prince de Galles vinrent lui annoncer que les Anglais manœuvraient tous sur Poitiers. Le roi Jean, nullement étonné de ce revirement , au lieu de passer la Vienne k nie de Bouchard, qui se présentait en face de lui, remonta la rive droite jusqu'à Chauvigny, y arriva le jeudi soir i5 septembre i356, et campa en ce lieu- Le lendemain ce prince franchit la Vienne sur le pont de Chauvigny pour gagner Poitiers , qui s'en trouve éloigné de cinq petites lieues (ouest), et se mit en route dès que les trois premières divisions eurent touché le bord opposé : il laissa la moitié de son armée sous les ordres des comtes d'Âuxerre, de

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Joigny et de Châtillon, en leur prescrivant de ne passer la Vienne que le lendemain^ et de venir le joindre sans délai.

Jean II parut le soir en vue de Poitiers , et campa en avant de la porte Saint-Cyprien sans entrer dans la ville; il croyait les Anglais devant lui^ mais son étonnement fut extrême lorsque tous les rapports apprirent que l'on avait perdu la trace de Tennemi, et qu'on ne voyait aucune troupe dans la direction de Châtellerault. En effet , le prince de Galles avait échappé à la vigilance de ceux qui l'observaient; ayant quitté Romorantin y il franchit le Cber^ l'Indre, et pui la Vienne au-dessous du confluent de la Creuse ^ et passa à la hauteur de Châtellerault; il allait ainsi tomber droit sur Poitiers , où se concentrait la totalité des forces du roi de France. Soigneux d'éviter leur rencontre, il inclina sur sa gauche, traversa le Clain, et se trouva dans l'angle aigu formé par cette rivière et par la Vienne, ayant ainsi ses deux ailes protégées. Après une marche fort pénible le prince fit halte dans un lieu que Froissart ne nomme pas , mais qu'il représente couvert de bois et de bruyères très-épaisses ; ce ne peut être que la forêt de Moulière, dont l'origine est de la plus haute antiquité ; il s'y établit le vendredi soir, en même tempsque le roi Jean prenait ses quartiers devant Poitiers. Les Anglais ne purent se procurer des vivres dans ce carrefour, dépourvu d'habitations: leur chef forma le lendemain un gros détachement pour courir la campagne; il mit ces hommes d'armes sous les ordres de deux chevaliers flamands, Eustache d'Auberti-

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court, et Jean de Guistall, descendant de celui, qui fut tué k la bataille de Bouvines. Ces officiers longèrent le bois qui mordait jusque sur la route de Poitiers à Chauvigny ; ils ne tardèrent pas d'apercevoir les dernières divisions françaises, qui, ayant passé la Vienne au point du jour, suivaient la chaussée pour aller joindre le roi. Les comtes de Joigny, d'Auxerre, et le sire Raoul de Couci, marchaient sur les flancs de la colonne; apercevant à leur tour les gens d armes anglais, ils se détachèrent accompagnés de deux cents cavaliers et se mirent à leur poursuite. Guistall et Aubreticourt battirent en retraite, en suivant la lisière du taillis pour se replier sur le prince de Galles. Les Français , avec leur imprévoyance accoutumée, s'engagèrent dans les bruyères, et allèrent se jeter au milieu de l'armée ennemie; accablés par le nombre , ils furent tous pris ou tués. Edouard traita convenablement ses prisonniers, et combla d'yards les comtes d'Auxerre, de Joigny, et Raoul de Couci; il obtint de ces barons des renseignements précieux. Sachant que le roi campait sous les murs de Poitiers en attendant que le mouvement de concentration fut achevé, il dépêcha un fort détachement, et le mit sous les ordres du captai du Buch, des sires d' Aubreticourt et de Burghers, qui devaient se borner à examiner la position de l'armée française. Ces trois officiers atteignirent la queue des divisions qui venaient de Chauvigny ; ils l'assaillirent, et y portèrent le désordre, s'avancèrent rapidement pour remplir leur mission , et rejoignirent au bout de quelques heures le généralissime. Jean II, apprenant que

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les Anglais attaquaient son arrière-garde pendant qu'il les croyait devant lui, leva le camp précipitamment , et courut après eux.

Edouard ne ralentit pas sa marche; mais, en apercevant les édaireurs de Tarmée , il sentit qu'infailliblement on Tatteindait dans sa retraite : le prince l'ésolut d'agir exactement comme son père l'avait fait à Cirécy dans une circonstance semblable, de présenter son front à l'ennemi. Le soin le plus important consistait à se ménager une position aussi redoutable : la fortune la lui offrit , mais il fallait son génie pour la comprendre et en tirer bon parti. Le prince Noir alla se poster dans un lieu nommé les Bordes; pour y parvenir il eut à traverser en ligne diagonale le quadrilatère dont les quatre points étaient le confluent du Clain et de la Vienne, les Bordes, Poitiers et Cliauvigny. Edouard coupa à angle droit le chemin qui conduit de l'une à l'autre de ces villes. On doit remarquer que le temps passé au siège de Romorantin, dont il avait regretté si fort l'emploi, devint pour lui un incident très-heureux; car sans ce retard les Anglais seraient venus tomber dans l'armée française quand elle cheminait de Ghauvigny à Poitiers. Le roi accourut en toute hâte devant les Bordes, mais il renvoya l'attaque au lendemain, vu qu'il faisait déjà nuit. Jean II étendit son armée de manière â envelopper l'ennemi par le front, et veiller ace qu'il ne put s'échapper à la faveur des ténèbres. De nombreux partis de cavalerie battaient la campagne, et empêchèrent les Anglais de se procurer des vivres.

Le roi de France venait de déployer une supério-

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rite incontestable dans ses dispositions préliminaires, sans cesser de faire régner dans ses mouvements généraux un ensemble qui décelait une étude approfondie de la statistique du pays ; enfin , Jean II avait résolu l'une des .plus grandes difficultés de la guerre, celle d'arriver devant l'ennemi avec la totalité de ses forces. Quoiqu'il dût être satisfait du zèle que la che» ▼alerie mettait à exécuter ses ordres et aie seconder dignement, Jean II concevait cependant des craintes sérieuses sur la fidélité des hauts barons : préoccupé de ces ^cheuses pensées, il ne savait pas assez dissimuler le mépris que lui inspirait la conduite déloyale de la plupart des feudataires. Un jour, pendant nne forte marche, les chevauchées féodales répétaient en chœur la chanson de Roland, fort en vogue parmi les troupes. Le roi , qui marchait sur le flanc des colonnes , dit à la fin d'une reprise : « Il y a longtemps qu'il n'existe plus de Roland parmi les Français. — On y en verrait encore, répondit un vieux capitaine, s'ils avaient à leur tête un Charlemagne. » Ce banneret était Jean Janvre, surnommé 5a^ott///î, ou le franc parleur^ sire de la Bouchetière (i), noble du Poitou : son apostrophe , extrêmement déplacée , manquait abscJnment de justesse; car si Charlemagne avait eu dans ses États des traîtres comme Geoffroi dTIarcourt et autres, il aurait eu certainement à déplorer des revers. Nonobstant ses inquiétudes secrètes, le roi ne doutait pas de venger d'un seul coup tous les maux que les deux Edouard avaient causés à la France;

(i) Il avait épousé, en iSaS, Marguerite de Larochefoucauld. Sa fiiiiitlle existe encore dans Iç Poitou. (Titres de la maison de Janvre.)

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regardant la ruine des Anglais comme inévitable , il se montrait décidé à ne leur accorder aucune condition : sa confiance n'eût pas été aussi entière s'il eut parfaitement connu la formidable position qu'avaient choisie ses habiles adversaires.

Les Anglais s'établirent sur un plateau autour duquel serpentait le Miausson , petite rivière qui va se décharger dans le Clain après avoir formé deux rentrants très-profonds et parallèles, de sorte que la langue de terre resserrée dans les contours du Miausson présentait la forme d'un parallélogramme brisé sur un de ses grands côtés. En suivant les premiers mouvements de ce courant, on aurait cru qu'il en^ veloppait la position de toutes parts, mais , tournant brusquement dans la direction de l'est, le Miausson laissait le flanc droit à découvert ; cette rivière coulait dans une grève marécageuse, ce qui compliqpiait les difficultés. De jeunes vignes couvraient le plateau, auquel on arrivait par un ravin, espèce de boyau bordé de buissons très-épais et de ceps entrelacés; ce chemin raboteux, fort étroit et dune pente rapide, prenait sa naissance dans la plaine, près de la route de Noaillé. Le général anglais posta des deux côtés ses meilleurs archers, qui, sans être aper* çus , pouvaient frapper à coup sûr tout ce qui s'enga* gérait dans cette espèce d'entonnoir. Deux hameauX| l'un appelé Caderousse, et l'autre les Bordes , fofr raaient l'avancé du prince de Galles, qui jeta du monde dans ces maisons; ainsi les Anglais, entière? ment clos, ne devaient pas craindre de se voir abordés par la cavalerie, la principale force de l'armée

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frauçaise. Ce plateau ^ qui présentait ua développement de quinze cents toises, se trouvait à deux petites lieues sud de Poitiers, à quatre ouest de Chauvigny , et à une lieue de Beauvoir. La position des Bordes offrait les moyens de braver impunément toutes les attaques de vive force , mais elle avait aussi de graves inconvénients. Aucun détachement ne pouvait en sortir pour faire des vivres sans courir risque d*étre écrasé, et les Anglais voyaient devant eux la perspective de mourir de faim si on se contentait de les y tenir bloqués; c'est à la difficulté de sortir de ce plateau , autant qu'à la fermeté de caractère du prince de Galles, qu'on doit attribuer l'inaction dans laquelle les Anglais restèrent pendant deux jours, sans chercher à gagner le chemin de Bordeaux à la faveur des ténèbres. Le roi , appréciant les obstacles invincibles que présentait la position où se tenait renfermé son rival , ne manœuvra que dans le but de fermer toutes les issues ; il étendit sou armée dans une ligne courbe qui embrassait une lieue de contour, sa gauche appuyée à la foret de Noaillé , et sa droite à d'autres bois vagues ; le terrain était plat , mais sillonné par des rigoles et de petites haies, obstacles fort incommodes pour la cavalerie. Le roi passa la nuit dans cette situation , ne cessant de lancer au travers de la campagne de forts détachements, afin de resserrer l'ennemi dans ses quartiers. L'armée française, arrivée tard devant le plateau, campa sans ordre : Jean II s'établit dans une tente faite de soie rouge; le lendemain dimanche , il entendit la messe de très-grand matin, et communia avec ses

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quatre fils; puis on tint un conseil de guerre, auquel furent appelés le duc d'Orléans , frère du roi, le cou» nétable Gauthier de Brienne, Jacques de la Marchai les deux maréchaux de Clermont et d'Ândrehan, les comtes de Tancarville, de Ventadour; le sire du Châtel, Geoffroi Charni,qui portait la bannière royale; Jean de Landas et Saint- Venant, gouverneurs des fils de France ; et £ustache de Kibeaumont. Ce dernier s'était battu corps à corps devant Calais contre Edouard : ce prince le fit prisonnier, mais, charmé de sa valeur, il lui donna la liberté, mettant à cebiea^ fait la seule condition de ne jamais quitter un riche collier de perles que Plantagenet lui passa au oout Cette aventure acquit une merveilleuse renommée à Ëustache de Ribeaumont , pour qui le roi Jean conçut une prédilection singuHère.

Outre les barons dont nous venons de citer les noms, il s'y trouvait plusieurs vassaux ecclésiastiques i parmi lesquels on distinguait Guillaume de Melun, évéque de Sens; et Jean Chauveau, évéque de Ghà« Ions. Les lois féodales obligeaient les ecclésiastiques tenant fiefs à servir personnellement à la guerre} mais ils pouvaient facilement se soustraire à cette obligation : ceux qui s'y soumettaient obéissaient aux impulsions de leur caractère particulier. Les canons de l'Église condamnaient la coutume à laquelle les possessions temporelles asservissaient le clergé: oettb contradiction subsista jusqu'au règne de François 1% qui, par tm édit de i54i , dispensa les gens d'église du service personnel.

Le conseil de guerre agita la question si on devait

se contenter de bloquer les Anglais , ou s'il fallait livrer bataille. Le dernier parti prévalut : en consé* quence , les clairons sonnèrent de toutes parts ; et , suivant l'usage , les princes, les comtes, les barons firent déployer devant eux leurs bannières, et les chevaliers leurs pennons, afin que chaque homme d'armes rejoignît sa chevauchée respective. En se» oonde ligne, les baillis et les commissaires firent déployer les immenses étendards des villes , qui servaient pour les milices de signes de ralliement; plu-» sieurs évéques qui les avaient conduites sur le terrain se retirèrent en voyant qu'on achevait les apprêts du combat, et allèrent se renfermer dans Poitiers. Après que chaque seigneur eut fait la montre de ses chevaUers, écuyers et bacheliers, lorsque les baillis eurent terminé les recensements des Communales, troupe plus embarrassante qu'utile, il fallut ranger tout ce monde en bataille, opération malaisée, car on devait assigner une place à chaque chevauchée, et l'on conçoit quelle devait être la difficulté de satis£adreces hauts barons , fiers de leur rang et jaloux de leurs privilèges. Froissarl: donne des détails trèsprécis sur la disposition de cette armée : selon lui, ou partagea ces nobles et ces milices eh trois corps de seise mille hommes chaque, ce qui présentait un effectif de quarante-huit mille combattants (i).

(i) Froissart dit, dans le chapitre suivant : « Avoit soixante raille hommes sur les champs ; » il voulait dire sans doute que ce prince avait sur pied ce nombre de soldats en y comprenant ceux qui étaient détachés àSaumur, à Ghâtellerault, à Chauvigny et à Poitiers. L'histolian anglais Knigihon dit que U roi n'avait que quarante mille hommes.

• Le roi Jean se plaça devant la division du centre, celle qui ordinairement prenait le plus de part à Faction; ce prince retint auprès de lui son quatrième tils, âgé de quatorze ans; les deux autres corps se composaient de milices. Suivant les règles posées par Louis le Gros et Philippe-Auguste , on mêlait à ces communales des nobles expérimentés, qui les contenaient et les dirigeaient : en vertu de cette coutume, le roi Jean mit à la tête du corps de droite, son frère le duc d'Orléans, auquel on adjoignit trente-six chevaliers à bannières et soixante-douze chevaliei*s à pennous. Chacun des premiers comptait sous ses ordres vingt ou trente nobles, et chacun des seconds dix ou douze ; de sorte que mille deux cents féodaux de divers degrés conduisaient quatorze mille communaux.

Le corps de gauche eut pour commandants le fils aine du roi, Charles, duc de Normandie (depuis Charles V); ses deux frères, Louis, duc d'Anjou, et Jean , duc de Berri ; les sires de Saint-Venant et de Landas, gouverneurs de ces jeunes princes, se placèrent dans cette division, ainsi qu'un certain nombre de bannerets, de chevaliers et d'écuyers.

Les trois corps formés en masse furent disposés en échiquier, de sorte que celui du centre dépassait les deux autres de toute sa profondeur ; on commit la faute de les tenir trop éloignés les uns des autres, et dans cette situation ils ne pouvaient se prêter un mutuel appui. Par une disposition dont le motif n'est point expliqué, on posta en avant du corps de gauche un fort détachement de cavalerie allemande, commandé parle connétable Gauthier de Brieune et

7AGQUES DE Lti MARCHE. 121

le comte de Sarbruck. Les dernières divisions du corps de gauche s'appuyaient à un petit hameau nommé Maupertuis.

Pendant que les barons rangeaient les chevauchées, le roi appela auprès de lui Guichard d'angle, Gui de Beaujeu, Jean de Landas, Ëustache de Ribeaumont, et les envoya vers le plateau , en les chargeant expressément d'examiner la manière dont les Anglais l'avaient occupé. Les chevaliers s'avancèrent de trèsprès, et s'acquittèrent mal de leur mission ; ils se contentèrent d'examiner la position de front, au lieu de la tourner par les flancs, et ne s'aperçurent donc pas qu'il existait sur la droite un large chemin conduisant au plateau, chemin que de graves accidents de terrain cachaient au premier coup d'œil. En mettant plus d'exactitude dans leur exploration , ces chevaliers se seraient également aperçus que le Miausson , changeant subitement de direction, laissait à découvert le flanc droit d'Edouard. Une exacte connaissance des lieux aurait engagé les chefs à modifier le plan d'attaque; mais ces moyens indirects étaient condamnés par les préjugés chevaleresques. Voyant l'ennemi devant eux , les Français ne songeaient qu'à parvenir jusqu'à lui par la voie la plus courte : c'est dans cet esprit que Ribeaumontfit son rapport au roi Jean. Ce prince, monté sur un coursier «blanc comme neige, » parcourait les rangs des barons et des chevaliers, dont il excitait l'impatience par ses imprudents discours. • Entre vous autres, leur disait-il , quand vous êtes à « Paris, à Chartres, à Orléans , vous menacez les Ance glais et désirez avoir le bacinet en tête devant eux :

I2a JÂCQUJSS DE LA MARCHE.

« or VOUS y êtes et vous les montre ^ sy leur veuilles <c remontrer leur mal talent. » Ces paroles ^ proaoDcées d'un ton d'aigreur, décelaient chez le prince ua vif mécontentement; elles inspirèrent aux nobles une fureur qu'on ne put modérer quand les circonstances l'exigèrent. Ribeaumont dit au roi que les Anglais étaient si bien enfermés, que pas un seul d'entre eux ne pouvait s'échapper : ceci réjouit Jean II el les barons, qui voulaient qu'on attaquât sur-le-champ, sans égard pour la solennité du dimanche. Cette seule particularité atteste que la foi avait perdu de sa vivacité depuis Philippe-Auguste : on sait qu'à Bouvines ce prince se faisait scrupule de combattre un dimanche.

Déjà on s'ébranlait, lorsqu'un incident vint retenir l'ardeur de tous ces preux. Le cardinal Élie Talleyrand- Périgord, évéque d'àuxerre, accourut à toute bride accompagné de Robert de Duras , son neveu , et d'une brillante chevauchée : ce prélat, ainsi que le cardinal d'Urgel , avait reçu du pape Innocent VI la mission de n'épargner aucun soin pour mettre un terme à la guerre acharnée que se faisaient les rois de iPrance et d'Angleterre. L'un et l'autre suivirent Jean II , dans l'espoir de le décider à conclure la paix lorsque les armées seraient en présence; ils restèrent à Poitiers le samedi , parce que le roi Jean n'était arrivé que fort tard dans ses quartiers de Maupertuis. Le cardinal de Périgord, âgé de cinquante-quatre ans , brillait autant par ses talents que par ses vertus; sachant le matin du dimanche que les Français s'occupaient des dispositions préliminaires de la bataille, il partit

delà ville, et vint en toute hâte au câmp, bien décidé à user de toute son influence pour ménager un arrangement, comme les cardinaux de Clermont et de Palestine y étaient parvenus en i34o dans une circonstance semblable. Le prélat représenta au roi que l'armée du prince de Galles , quoique très-inférieure en nombre j opposerait certainement la résistance la plus opiniâtre, et que sa défaite coûterait bien du sang; que l'élite de cette chevalerie réunie sous les bannières royales y périrait en entier; il termina son exhortation en suppliant le monarque de lui permettre d'aller conférer dans ce but avec ie général anglais, ne doutant pas que ce dernier ne fît ^ vu le danger .de sa position, des concessions très-favorables à la France. Jean II, cédant aux instances de ce ministre de paix, consentit à retarder le moment de l'attaque. Elie de Périgord, revêtu des insignes de sa dignité ecclésiastique, traversa les champs et gagna le plateau; il trouva le prince de Galles à pied au milieu des vignes, entouré de ses lieutenants.

Le jeune Edouard reçut avec respect le prélat, qui lui représenta la situation périlleuse des Anglais eu présence de phalanges aussi braves et aussi nombreuses que celles du roi Jean. « Songez, lui dit-il, à tout le sang qui va couler des deux côtés ^ soit pour vaincre, soit pour être vaincu.» L'évêque d'Auxeire finit en lui demandant s'il n'accéderait point à quelque accommodement. Le prince répondit froidement qu'il n'en était pas éloigné « pourvu toutefois que les conditions fussent de nature à ne porter atteinte ni à l'honneur de l'armée ni à la dignité de son chef.

I'i4 JACQUES DE LAl MARCHE.

Le médiateur, fort satisfait, revint auprès du roi, et l'invita à signer une trêve de vingt-quatre heures pour qu'on pût débattre les conditions du traité. Tous les nobles de France se récrièrent ; Jean II, aussi ardent que les barons, voulait marcher sans retard à l'ennemi. Le prélat, effrayé, redoubla ses sollicitations, alléguant la solennité du jour consacré à la prière : le roi se laissa fléchir, et consentit au répit Elie de Périgord courut l'annoncer au prince de Galles, qui ne témoigna ni du contentement ni du déplaisir, et cependant il présenta de lui-même des conditions dont les avantages extraordinaires mon« traient à quel point son propre danger l'occupait; il offrit, si on lui laissait la faculté de regagner Bordeaux, de remettre Calais ainsi que les diverses places gardées par les Anglais, et s'engageait à ne porter de sept années les armes contre la France. Le cardinal , ayant rejoint le roi , lui fit part des propositions du prince Noir; le monarque répondit qu'îldésirait consulter ses barons. Sur ce, Élie de Périgord alla s'établir en arrière des trois divisions de l'armée française, dans le petit hameau de Maupertuis (i), auquel s^appuyait l'aile gauche. Au bout d'une longue délibération , Jean II rappela le pieux négociateur, et le chargea de porter ses dernières conditions; elles étaient conçues en ces termes : « Le prince de Galles se rendra prisonnier à discrétion avec les cent principaux de ses officiers; le reste de l'armée sera libre de regagner Bordeaux sans être inquiété. »

(i) Ce hameau a perdu son ancien nom , et s'appelle maintenant la Cardinerie, sans doute à cause du séjour qu'y fit le cardinal.

En vain le cardinal se récria-t-il sur la dureté de pareilles clauses, on ne voulut rien en retrancher. On a beaucoup blâmé Jean II de n'avoir pas accepté les propositions du prince de Galles; le roi réfléchissait sans doute qu'Edouard III, accoutumé à violer la foi des traités, ne se ferait aucun scrupule de ne point reconn«'iître la convention conclue par son fils. Tenant enfermé dans une position difficile celui dont la prise seule valait le gain de dix batailles, il ne craignait point de lui imposer de semblables conditions; car on savait que l'Angleterre ne reculerait devant aucun sacrifice pour briser les fers du jeune héros dont elle se montrait idolâtre.

Le cardinal revint une troisième fois auprès du prince de Galles qui, recevant fort mal son message, lui répondit : « La ville de Londres n'aura jamais à payer ma rançon; je me tiendrai prêt à combattre demain matin. » Élie de Talleyrand fit d'héroïques efforts pour rapprocher les deux partis , et ne put y réussir. I^a journée du dimanche se passa en pourparlers superflus, et à la faveur de la trêve, que l'on observa religieusement, quelques Anglais descendirent du plateau pour courir dans la campagne. Jean Chandos fut de ce nombre ; il trouva sur son passage Jean de Clermont, maréchal de France, qui, accompagné de quelques écuyers, essayait un cheval dans la plaine. Voici comment Froissart fait le récit de cette rencontre (i) , qui peut donner une idée exacte des moeurs chevaleresques de cette époque : « Tant chevauchèrent ces deux chevaliers , qu'ils se trouvè-

(i) Livre I,ch. 353, édit.de M.Buchon, i8î4.

ia6 JACQUES DE LAl MARCHE.

reut et rencontrèrent d'aventure; et là eut grosses paroles et reproches moult félonnesses (dures) entre eux. Je vous dirai pourquoi : ces deux chevaliers, qui étoient jeunes et amoureux, on le peut et doit-on ainsi entendre, portoient chacun une même devise d'une bleue dame ouvrée de brodure au ray (rayon) d'un soleil sur le senestre bras; et toujours étoit dessus leurs plus hauts vête* ments, en quelque état qu'ils fussent. Si ne plut mie adonc à messire Jean de Clermont ce qu'il vit porter sa devise à messire Jean Ghandos ; et s^arréta tout coi devant lui et lui dit : « Ghandos , aussi vous désirois-je à voir et à encontrer; depuis quand avea^ vous empris à porter ma devise? — Et vous la mienne? ce répondit messire Jean Ghandos; car autant bien est-elle mienne comme vôtre. — Je vous le nie, dit messire Jean de Glermont; et si la souffrance (trêve) ne fût entre les nôtres et les vôtres, je le vous montrasse tantôt que vous n'avez nulle cause de la porter. — TIa! ce répondit messire Jean Ghandos , demain au matin vous me trouverez tout appareillé de défendre et de prouver par fait d'armes que aussi bien est-elle mienne comme vôtre. » A ces paroles ils passèrent outre ; et dit encore messire Jean de Glermont, en ramponnant (raillant) plus avant messire Jean Ghandos : <c Ghandos , Ghandos , ce sont bien des pompes de vous Anglois qui ne savent aviser rien de nouvel , mais quant (tout ce) qu'ils voient leur est bel. » « Il n'y eut adoncques plus dit ni plus fait : chacun s'en retourna devers ses gens; et demeura la chose en cet état. »

ykÛQVES DE LA MARORE. l^J

I^ lendemain lundi, 19 septembre 1 3 56, le cardinal tenta de renouveler les négociations : il y mît toiif le zèle qu'on pouvait attendre d'un ministre de paix et d'un bon Français; mais les barons de l'armée du roi Jean le repoussèrent durement , l'accusant de vouloir ménager le prince de Galles , en raison de ce que plusieurs bannerets de sa famille servaient dans km rangs ennemis. L'évêque d'Auxerre se retira en déplorant Taveugle fureur des hommes ; il reprit le chemin de Poitiers , escorté de son neveu Robert de Duras (1), du sire d'Amposte et d'une centaine de chevaliers ou ëcuy ers composant sa suite. A peine eutil dépassé les barrières pour entrer dans la ville, que Robert de Duras et les autres féodaux , frémissant à ridée de rester inactifs derrière les murailles de Poitiers pendant qu'on allait se battre à Maupertuis , laissèrent le cardinal s'avancer dans les rues avec ses Talets, et le quittant brusquement, ils rejoignirent en toute hâte l'armée, sans que le prélat s'aperçût de leur disparition. Mais tout en voulant empêcher l'effusion du sang, Élie de Pérîgord (2) avait causé aux Français un mal incalculable; car, grâce à son intervention passagère, les Anglais gagnèrent un jour et une nuit. Leur habile chef employa ce délai à modifier son ordre de bataille; il mit à pied sa cavalerie et la rangea sur trois lignes : la gauche et la droite

(i) La sœur du cardinal avait épousé Guillaume de Castilloii, sice de Duras; elle en eut ce Robert dont il est ici question.

(a) Ce prélat fut un des personnages les plus distingués de son siècle; il fit un voyage en Angleterre pour aller porter des consolations au roi Jean et déterminer Edouard à conclure la paix ; il mourqt en i365; il avait été évêque de Limoges et d'Auxerre.

étaient tenues par les Gascons , disposés dans la figure de deux coins renversés attaquant par la base: on en usait ainsi lorsqu'on se préparait à repousser une attaque de front. Les Gascons , soldats braves mais indisciplinés , avaient pour chefs les sires de Lesparre, de Pomenards, de Langoiran, de Montferrand, de Landulasy de Monzac, de Lestrade-Preissac et Pierre de Foix, captai du Buch : celui-ci passait pour un des barons les plus considérables de TAquitaine (r).

Le prince Noir occupa durant la nuit entière une partie de ses troupes , soit à briser le terrain, soit à creuser de larges fossés; il ferma , au moyen de palissades faites en bois et en sarments entrelacés (a), Tembouchure du chemin qui menait au plateau.

Douze cents cavaliers, commandés par le comte de Warwick, furent placés en embuscade sur le revers de la position; cette cavalerie cachée à tous les yeux, débouchant par ce chemin creux , que les Français avaient négligé de reconnaître, devait tenter un coup de désespoir en prenant par le flanc l'armée du roi Jean au moment où ses premières divisions monteraient à l'assaut du. camp retranché.

Edouard ne négligea rien pour ranimer l'ardeur de ses soldats, qu'une longue disette avait déjà abattus : pendant deux jours ils ne mangèrent que des raisins;

(i) Buch était un petit pays au fond des Landes de Bordeaax , portant le titre de captalat ou comté. La ville de ce nom se trouvait située à Tentrée du golfe qui s'avance à deux lieues dans les terrei : la rivière de Leyre a son embouchure dans cette espèce de golfe.

(2) Les miniatures qui ornent le Froissart de la Bibliothèque de TAi'senal représentent ces palissades, faites comme nous venons de le dire.

MGQUES D£ LA MA.RGHC. laQ

il leur démontra qu'on n'avait rien à espérer d'un ennemi irrité, el leur déclara que le roi de France avait ordonné de fustiger les Anglais et les Gascons qui seraient pris, et de leur couper les pouces. Les soldats sont faciles à tromper; ceux du prince Noir s'écrièrent qu'ils mourraient tous plutôt que de subir un pareil traitement. (Knigton.)

Edouard atteignait à peine sa vingt-cinquième année; mais à cet âge on le regardait déjà comme un vieux guerrier, car il se battait depuis dix ans. Les talents déployés par lui dans toutes les rencontres l'avaient mis au rang des meilleurs généraux de son siècle; de nouveaux exploits lui acquirent ensuite la réputation du plus grand capitaine que l'Angleterre ait jamais produit. Il s'attacha uia certain nombre d'officiers expérimentés, qui ne le quittèrent point dans toutes ses campagnes : tels que le comte de Warwick , le comte de Suffolk , le comte de Salisbury , Jean Chandos , Richard Stamford , Renaud Cobham , Edouard Spencer, Maurice Berkerley , le sire de Basset, d'origine normande, Fitz Warren, le sire de Willoughby, Barlhélemi Burghersh, le sire de Felton, Etienne de Codrington (i); plusieurs de ces barons portaient l'ordre de la Jarretière, qu'Edouard III leur avait donné en récompense de leur belle conduite à la bataille de Crécy. En seconde ligne on distinguait Eustache d'Aubreticourt et Jean de Gislelles , bannerets du Hainaut; plusieurs chevaliers de l'Artois,

(i) Un des ancêtres de l'amiral anglais commandant à la bataille de Navarin, en 18281 les flottes combinées de France, d'Angleterre et de Russie.

l30 1ACQUE8 DE Là MARCHE.

Daniel Pasèle et Denis de Morbec-Robec. Ce dernier se vit obligé de quitter la France , afin d'échapper à un jugement qui le condamnait h mort. Jouant à la paume deux ans auparavant, il se prit de querdie avec un jeune bachelier fort aimé de Jean II , et loi cassa la tête d'un coup de sa raquette de fer. Le rm, justement irrité , donna Tordre de Tarréter; intii Denis de Morbec, s'échappa et courut se jeter dans les bras des Anglais (i), accompagné de plusieurs de ses vassaux et de son cousin germain Engoerand de Beaulaincourty chevalier artésien : ils étaient fils de deux sœurs. On remarquait encore parmi ces precut Jacques d'Andley, qui jouissait d'une haute réputa» tion de bravoure; il avait fait le vœu périlleux d'ouvrir Faction dans toutes les batailles auxquelles assis* terait le roi d'Angleterre ou l'un de ses fils; îl se plaça donc y entouré de quatre de ses écuyers, en avant de la ligne, séparé du gros de l'armée et asses près de la palissade pour recevoir ceux qui la fitin* chiraient les premiers.

Le jeune Edouard comptait sous ses ordres six mille nobles , six mille archers^ deux mille soudoyés ou brigands, comme les appelle Froissart, et quelques valets, en tout quinze mille hommes, sur les^ quels le tiers seulement sortait des îles Britanniques : le reste se composait de nobles de l'Aquitaine et de soldats gascons. Dans le camp anglais , les chefs s*ap» pliquaient à maintenir parmi leurs gens un calfUe

(i) La sei^eurie de Robec passa, vers le commenceiiMnt da quinzième siècle , dans la maison de Montmorency , dont un des i bres prit même le titre de prince de Robec. ,

JACQUES D£ LA MARCHE. l3l

partit et un silence profond. Les quartiers des Français offraient un aspect bien différent; le tumulte et l'agitation y régnaient sur tous points : on n'y entendait que des cris désordonnés.

Jacques de la Marche, vers lequel tous les gens sages tournaient leurs regards, le seul, entre ces fendataires, qui par son expérience militaire fût en état de conduire les opérations, insistait pour qu'on ne livrât pas combat, et que Ton se contentât de Élire un mouvement en avant vers les Bordes en étendant les ailes , afin d'envelopper encore mieux la position. Jean II , poussé à sa perte par un esprit de vertige , méprisa ces sages avis , ne voulant prendre conseil que de Bibeaumont , dont la réputation brillante l'avait ébloui. Le paladin lui dit franchement son opinion^ et fournit une nouvelle preuve d'une vérité déjà reconnue , qu'un intrépide guerrier est fort souvent un très-mauvais général. Son sentiment fut de combattre au plus tôt, de faire mettre pied à terre à la noblesse, en ne réservant que mille hommes montés qui se chargeraient de frayer le chemin : il demanda que l'on dirigeât tous les efforts vers la seule ouverture qu'offrait la position des Anglais , c'est -à-dire vers le défilé qui partageait le front du plateau.

Le roi adopta sans difficulté les imprudents avis de Ribeaumont, au grand désespoir du comte de la Marche ; on forma une division de cavalerie de mille hommes pris dans les trois corps d'armée. Ce gros de cavaliers était évidemment destiné à porter les premiers coups; chacun prétendit donc à l'honneur

(l'y prendre rang. Il s'éleva des contestations parmi les chevaliers; les uns et les autres rappelaient leuni services, leurs exploits; enfin cette opération si dit ficile s'acheva au milieu des plus violents murmureSi, Jean II, devant rester en ligne, renvoya son destrier, et voulut que tous les nobles l'imitassent. Ceci se pratiquait dans quelques circonstances périlleuses, lorsqu'il s'agissait de suppléer à l'infanterie , ordinairement fort médiocre : mais l'embarras seul de faire tenir les chevaux devenait un inconvénient très-grave., j Comme la position des Anglais avait été mal recon* 1 ime, personne ne découvrit l'embuscade dans laquelle se tenait caché Warwick : on dédaigna même d'eii'^ gager des escarmouches sur les flancs du plateau, pour protéger l'attaque principale. Les mille hommes de cavalerie commandés par les maréchaux de Clermont et d'Andrehan se précipitèrent tête baissée dans le défilé, suivis d'une division d'infanterie. Dès que le prince de Galles s'aperçut qu'on allait Tatta* quer, il fit couvrir le front de sa ligne d'une troupe d archers , les destinant à recevoir les Français au moment où ils déboucheraient. Les arbalétriers an* glais, cachés derrière les épais buissons qui formaient ^; la haie du défilé, firent pleuvoir une quantité prodî* ' gieuse de traits sur tout ce qui s'engagea dans ce^. boyau; en peu d'instants le chemin fut comblé de morts; les chevaux, piqués par les longues flèches '. dentelées, se renversaient sur leurs cavaliers. Les ma« réchaux Jean de Clermont et Raoul d'Andrehan, accompagnés d'une faible partie des leurs, rompirent i les palissades, parvinrent jusqu'au plateau, et cul-

butèrent les archers qiii se présentaient : cette charge, quoique très-vigoureuse, lie produisit aucun effet, car les vignes qui couvraient le terrain entravèrent la marche des cavaliers. Le jeune Edouard, voyant ses premiers archers dispersés, s'avança rapidement avec sa meilleure division et entoura les deux généraux; le sire d'Andley, qui le premier avait accueiUi les Français, fit prisonnier le maréchal Andrehan(i); quant au maréchal de Clermont, on le tua, quoiqu'il demandât quartier. Froissart attribue son trépas k Fanimosité de Chandos, qui voulut se venger de la hauteur avec laquelle Jean de Clermont l'avait traite Ja veille.

L'infanterie, auxiliaire des gens d'armes, épou* vantée de la perte de ces deux chefs , et surtout de la mort des cavaliers qu'elle voyait tomber sans aper^ cevoir ceux qui les frappaient, recula en désordre, et vint se jeter dans les lignes qui venaient la soutenir; les barons, se rappelant les paroles indiscrètes de Jean II , s'élancèrent en foule dans le défilé , impatients d'arriver jusqu'à l'ennemi; ils s'y firent mas? sacrer. Cet échec se serait borné à la perte de quelques milliers d'hommes, si le prince de Galles n'eût pas suivi les événements avec l'attention soutenue d'un général consommé. En voyant le corps du dauphin s'ébranler pour appuyer la division du cen* tre, Edouard envoya l'ordre au comte de Warwick, caché dans les revers de la montagne, de sortir

(i) Le sire d'Andley reçut en récompense le collier de la Jarretière, et de plus une pension de cinq cents marcs , qu'il abandonna aux quatre écuyers qui s'étaient tenus auprès de lui.

l34 JACQUES DE LA. MAHGHE.

(le son embuscade et de lancer ses mille deuK cents cavaliers sur l'aile gauche ennemie. Warwick exécuta cet ordre avec autant de courage que d'intelligence, et vint prendre les Français en flanc. Le connétable Gauthier de Brienne protégeait Textrémité de cette gauche au moyen d'un faible corps de cavalerie allemande , qu'avait amené le comte de Sarbruk; il se porta bravement à la rencontre de Warwick, mais le choc des Anglais fut si rude, que les gens d'armes tudesques ne purent le soutenir et se firent écraser : le connétable reçut la mort au bout de quelques instants d'engagement. Cette prompte défaite laissa entièrement à découvert les Français de la gauche ; ils étaient tous à pied , et rinfanterie de cette époque n'était ni assez ferme ni asses aguerrie pour affronter des charges de cavalerie* Warwick rompit facilement les rangs, et menaça ie point où se tenait le dauphin ainsi que ses deux frè* res : Saint-Venant et Landas, leurs fidèles gardiens 9 craignant de les laisser tomber entre les mains de l'ennemi, les firent retirer de la mêlée, en les conduisant vers Poitiers (i). Les communaux, fort époovantés déjà par la déroute des gens d'armes Allemands, perdirent courage en voyant qu'on emmenait les princes; l'espèce de résistance qu'ils opposaient aux Anglais cessa; tous plièrent en désordre; le dauphin et ses frères, qui attendaient le résultat du

(i) Saint-Venant et Landas, qui avaient commis par excès de sele une grande imprudence, voyant les princes en sûreté, revinrent sur le champ de bataille, et se firent tuer auprès du roi. (Bouchet, Anna*

les d'Aquitaine.)

JACQUES DM Là lfAaC^£. l35

ccNtnbat sur la chaussée de Poitiers ^ furent renversés par le torrent des fuyards.

Le duc d'Orléans commandait un corps de seize mille hommes, des communaux il est vrai; cependant leur masse compacte pouvait contenir aisément les efforts d'une faible partie de l'armée anglaise. Lejeune prince ne sut pas maîtriser son effroià l'aspect de l'aile gauche qui reculait devant Warwick : il s'enfuit sans avoir tiré l'épéci et entraîna à sa suite toute la droite; de sorte que la plaine était couverte d'une multitude d'hommes se dispersant devant mille cavaliers. Chandos, appréciant les avantages immenses que Ton pouvait retirer de l'attaque du comte de Warwick 9 dit au prince Noir : « Allons, seigneur , la journée est à nous, descendons avec la totalité de nos forces f marchons contre le roi de France ; il est brave , il ne fuira pas, nous le prendrons ou nous le tuerons. » Aussitôt Edouard fit monter à cheval toute la gendarmerie, descendit par le revers de la montagne, et vint attaquer en queue Jean II, qui, placé devant le chemÎD, sdoQ lui la seule issue , s'efforçait de passer pardessus les cadavres dont cette route était obstruée; ce fut daos ce moment que l'on se battit tout de bon, dit; FVoissart, car jusque-là le combat n'avait été qu'une déroute inconnue dans les annales de notre pays.

La division que commandait le roi se trouvait aussi nombreuse que toute l'armée anglaise; mais un succès aussi inattendu remplissait celle-ci d'enthousiasme, tandis que les Français sentaient diminuer leur résolution, et pour comble de malheur ils étaient

|36 JACQUES DE LA Bf ARCHE.

réduits à combattre à pied, car leurs chevaux avaient été entraînés dans la fuite des deux autres corps. Des bannerets, des écuyers coururent après leurft destriers sans pouvoir les atteindre; ils revinrent en toute hâte se ranger autour du roi, privé comme eux de son cheval.

Jean II , voyant venir les Anglais par sa gauche, ; abandonna le chemin du plateau, et chercha à regagner \ sa première ligne de bataille; il y arriva en désordre, i et sa division était encore éparse que déjà l'ennemi \ l'abordait résolument. A la vue du danger immi« ' nent qu'il courait, le roi se prépara à opposer une vi- j goureuse résistance; ses exhortations animèrent les ] bannerets d'une ardeur indicible : ils ne désespèrent ^ point de sortir victorieux de cette lutte, quelque dé* ; savantage qu'on éprouvât de combattre à pied , char» j gés d'armes pesantes, contre une excellente cavalerie. Cependant ce furent eux qui commencèrent à attaquer les Anglais^ que leur fière contenance étonnait. Jamais le sort des combats n'avait mis en présence de m vaillants rivaux. Chandos descendit de cheval, le remit à son écuyer, ne voulant pas s'en servir contre les ba- \ rons français, qu'il voyait privés de leurs destriers (i). Le choc fut terrible ; Jean déployait la plus brillante valeur : entouré de tous côtés, il arrêta quelques instants la fortune, qui semblait se déclarera regret contre lui. Son casque surmonté de riches panaches, sa cotte d'armes couverte de (leurs de lis, le faisant distinguer au milieu de la mêlée , attiraient sur lui les

(i) James Clifton, Hist. de Cbandott.

plus rudes coups. Jacques de la Marche el soti frère Pierre se serrèrent autour du monarque ; mais cette noblesse qui se jetait devant le prince pour lui faire un rempart, s' éclaircit insensiblement par l'effet des charges fréquentes de la gendarmerie anglaise. Le valeureux Charni, portant la bannière royale, l'agitait afin de rallier les Français; on le pourfendit jusqu'à la ceinture : la paladin en expirant couvrit de son corps le glorieux étendard (i).

Dès que la bannière fut abattue, les pelotons dispersés qui combattaient çà est là , croyant le roi pris, mirent bas les armes. Jean II , n'ayant avec lui que quarante barons, se défendait toujours en essayant de regagner la chaussée de Poitiers, où il espérait trouver quelques gros de ses troupes et les rallier près de sa personne. Philippe , son quatrième fils , âgé de quatorze ans, reçut plusiei^rs blessures en parant les coups que l'on portait à son père. Enfin le casque du roi tomba (2), brisé en différentes pièces; le prince, resté tête nue, courait un danger évident : plusieurs assaillants le frappèrent au visage du revers de leur épée; Pierre de Clermont, cherchant à le

(i) Dans une chronique du quinzième siècle, traitant des devoirs de la chevalerie , on trouve : «Le malheur advenant d'un désavantage, le taffetas de Foriflamme doit servir à celui qui la tient, de linceul pour renlerrer. • Au reste, c'est à tort que Ton a dit que Cbarni portait Toriflamme, que les historiens confondent avec la bannière royale : l'oriflamme ne reparait plus dans les combats depuis Rose* bec; elle se perdit on ne sait comment, au milieu des malheurs du r^oe de Charles^ VI.

(1) Un écuyer anglais s'empara de ce casque, après une lutte très- %ive, et, s'arrachant de la mêlée, il courut le porter au prince de Galles, qui lui donna en échange une très-forte somme ^l'argent.

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garantir de ce choc, fut renversé sans vie aux pieds de son maître. Jacques de la Marche abattait de sa hache terrible tout ce qui osait approcher ; mais, blessé à trois reprises, il ne se tenait plus que sur ses ge» noux; dans cette position son bras affaibli défendait encore le monarque. La lutte durait depuis une heure; les Anglais, étonnés de la résistance du roi, bien résolus à ne pas le tuer, ne cessaient de lui crier : « Rendez-vous, rendez-vous. » Jean alliait à la &t* blesse de caractère le mépris de la vie, il n'aurait pas hésité à rehausser sa défaite par un trépas glorieux } mais la vue de son jeune fiis, se pressant contre le sein paternel afin d'y trouver un refuge, l'attendrit: tremblant pour un objet si cher, il consentit à subir le joug du vainqueur. Dominé néanmoins dans os moment redoutable par l'esprit de chevalerie, Valois ne voulait remettre ses armes qu'à un banneret revêtu de l'ordre. « Où est mon cousin , le prince de Galles? criait-il; je ne me rendrai qu'à lui seul. » En même temps il continuait à reculer, sans cesser dé repousser avec son glaive, déjà brisé, ceux qui le serraient de trop près. Cependant une résistance si prolongée irritait cette foule d'ennemis qui l'entouraient, et il en serait advenu une affreuse catastrophe, sans l'arrivée de Denis de Morbec : ce baron accourut accompagné d'une portion de sa chevauchée, et de son cousin Enguerand de Beaulaincoort; écartant les assaillants avec son haut destrier, il se nomma comme chevalier banneret; Le prince se rendit à lui en tendant le gantelet ensanglanté et le tronçon de l'épée parsemée de fleurs de lisi mais le

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sire de Morbec, blessé grièvement dès le commencement de l'action, portait en écbarpe le bras droit : il ne pouvait donc saisir de sa propre main les armes de Faugustè vaincu : s'adressant à Beaulincourt , son parent, il lui dit : «c Tiens, toi, prends l'épée de toa roi. » Ënguerand, saisi d'un saint respect, se rap» procha du monarque, et reçut le fer en fléchissant le genou (i). Jacques de Bourbon ^ Eustache de Malet, Tancarvillet le sire Bonaple de Rougé, les comtes d'Artois , de Parthenay et de Dampmartin , furent faits prisonniers avec Jean (%). A peine Morbec se mettait^l en route pour conduire son illustre captif au prince de Galles, que Bernard de Truttes,capi« taine gascon, et une vingtaine d'Anglais, l'arrache* reni du milieu de l'ost du chevalier artésien. Une furieuse altercation s'éleva entre les Anglais et les Gascons : les uns et les autres , s'attribuant l'honneur de la prise du roi , convoitaient déjà le prix d'une telle rançon; celui-ci le tirait par son collier, celui-là par la jaque. « C'est moi qui l'ai pris, disait l'un , c'est mon bien. — Non, disait un second, j'ai brisé sa hache, je l'ai désarmé, il est à moi. » Jean , tenant fortement son fils par la main, marchait péniblement au travers d'une haie d'épées et de lances qui se croisaient sur sa tête. Enfin cette brutale solda* tesque, encore tout animée de l'ardeur du combat^ mettait en délibération de tuer le prince pour se

(i) Titres de la maison de Beaulaincourt. Manuscrit du quatoi^zième siècle, conseryé à la bibliothèque de Saint-Waast d'Arras.

(3) Voyez, à la fin du volume, ia liste des principaux barons tués o« faits prisonniers.

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mettre craccord. Jean ne cessait de crier: « Mes amis, je suis votre prisonnier à tons, et je puis vous rendre tous riches. » Malgré ses prières , il allait devenir la victime de ces furieux, lorsque le comte de Warwick et Georges Gobeghen , qui couraient la plaine pour savoir ce qu'était devenu le roi , se jetèrent au milieu de ce groupe, arrachèrent Jean II des mains des archers et le remirent à Morbec; car un prisonnier était une propriété sacrée. Ils l'amenèrent au prince de Galles , qui alla passer la nuit au château de Sa* vigni. Edouard , étonné de sa propre fortune , en usa avec une magnanime modération ; il combla son captif des marques du plus profond respect, ne voulut jamais s'asseoir à table auprès de lui, et le servit même selon les règles de la chevalerie, qui prescrivaient cette déférence envers un souverain; mais ces démonstrations de respect, ces vains honneurs ue pouvaient qu'importuner Jean II, et accroître d'autant plus son malheur, que quelques heures aupa* ravant lui-même avait repoussé durement les propositions de paix que lui faisait un ennemi si courtois après la victoire.

I^ prince Noir, ayant accompli, à l'égard de son royal captif, tous les devoirs que lui imposait la générosité, s'enquit auprès de ses officiers pour connaître les détails circonstanciés qui se rattachaient i la prise de Jean II ; il voulut questionner principalement Morbec et Beaulaincourt : le premier ne pat comparaître , retenu sans doute dans son gîte par la gravité de ses blessures; le second parut devant Edouard : voici comment la chronique d'Arras ra^

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conte cette s;cène : « Messire Enguerand, dit le prince y la journée a été belle pour vous; car il est. advenu par fortune que vous avez reçu l'espée de votre roy. » Puis le prince demanda oyans tous, quelles armes il portoit : sy lui respondit ledit Enguerand : « Très chier sir, puisqu'il vous plaît savoir, je vous diray : mes armes sont d'azur à deux lyons d'or, assis dos à dos , à teste de léopards , leurs deux queues croisées ensemble. — Quoi! dit Edouard, des léopards, qui sont les armes d'Angleterre; eh bien ! pour l'honneur des léopards et en souvenir que vous avez été en la conqueste du roi, je veux que vous augmentiez et eniichissiez lesdites armes d'une couronne d'or prinse des armes d'Angleterre, w

Les deux corps de gauche et de droite , ayant pris la fuite sans combattre, laissèrent aux divisions du centre le soin de soutenir seules les efforts des Anglais; il n'y eut donc que seize mille Français d'engagés, ce qui explique comment la perte totale ne s'éleva pas à six mille hommes sur une armée aussi considérable; mais on comptait parmi les morts les l>arons les plus illustres, la fleur du féodal lignage et l'espoir de la patrie. L'inutile défense du monarque avait coûté la vie à tous ces généreux chevaliers parmi lesquels on distinguait : Gauthier de Brienne, connétable; Jean de Clermont, maréchal de France; Geoffroi Charni, Eustache de Ribaumont, Renaud Chauveau , évêque de Châlons ; Aimard de la Rochefoucaut, Jean de Sancerre, Thibaut de Laval-Montraorency, Chauvigny, Jean 1^' de Rochechouart, sire de Mortemart; Guy de Chatellux, Robert de Duras,

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neveu du cardinal du Périgord : le prince de Galles .envoya son corps au prélat sur un bpuciier. Jean Janvre, sire de la Bouchetière, surnommé le Bagou^ lin y celui qui répondit si énergiquement au monarque à propos de la chanson de Roland , se fit hacher en couvrant de son corps le roi Jean, qu'il n*aimait pas. Les barons prisonniers étaient Jacques de la Marche y criblé de blessures; Jean d'Artois et son frère, tous deux fils de Robert d'Artois , si femenx sous le règne précédent; le comte de Tancanrille; Guillaume^ évéque de Seez; les sires de Dampmar* tin; Bonaple de Rougé, Pierre de Joinville, petit-fiJa de rhistorien de Louis IX; les sires de Vendôme, de Parthenay, Malet de Graville, de Sancerre, de Buffières, Louis de Melval, Jean de Cintré, de Pompadour, etc. (i). Outre ces barons, les Anglais prirent encore cinq mille hommes, dont mille chevaliers ou écuyers : une partie fut amenée en Angleterre ; l'autre, qui embarrassait le vainqueur, fut renvoyée à condition que les chevaliers enverraient leur rançon à Bordeaux à une époque désignée , ou qu'ils viendraient reprendre leurs fers ; les documents conservés à la tour de Londres prouvent que celte convention fut religieusement observée. (Hist. universelle anglaise, vol. XXX, p. 437-)

Jacques de la Marche , blessé grièvement, pouvait, d'après les lois de la guerre, demeurer dans ses domaines en fournissant une caution équivalente ; mais lé prince de Galles, le jugeant capable de rendre à son

(i) Voyez, à la fia du volume, la liste des morts et des prisonniers.

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pays de signalés services dans la position critique où la captivité du roi allait jeter FÉtat, le fit transporter à Bordeaux : là de violentes contestations s'élevèrent entre le jeune Edouard et la féodalité de la Guienne, unie à celle de Gascogne. Ces deux provinces avaient fait longtemps partie du royaume de France ; des circonstances extraordinaires les enchaînaient maintenant à la fortune de l'Angleterre; les seigneurs aquitains et gascons revendiquaient à bon droit la plus large part de ce triomphe; les Anglais ne le nièrent points car Edouard III, pour reconnaître tout le mérite de leur puissante coopération, les combla de bienfaits, et donna à Pierre deFoix , captât du Buch, commandant en àhef les archers gascons , le collier de la Jarretière, faveur dont il se montrait avare. Nonobstant leur liaison avec la maison de Plantagenet, les barons aquitains ne purent s'empêcher d'éprouver un mortel regret lorsqu'ils virent le roi Jean au pouvoir de son plus cruel ennemi : tous annoncèrent hautement qu'on ne permettrait point que le monarque français fût transféré en Angleterre, demandant qu'il restât prisonnier à Bordeaux. Le prince de Galles attendit huit mois avant de pouvoh* faire embarquer son captif. Cette opposition , aussi vive que soutenue, de la part des feudataires delaGuienne et de la Gascogne contraignit Edouard à signer une trêve de deux ans : on sait qu'elle sauva la France ; le roi d'Angleterre craignit en la refusant de soulever contre son autorité la population entière de ces deux provinces. L'armistice étant conclu , le prince Noir résolut d'emmener ses prisonniers auprès de

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son père. Un nombre infini de petits bâtiments ^ accourus des côtes maritimes depuis Dunkerque jusqu'à l'extrémité de la Gascogne, croisaient devant l'em* bouchure de la Gironde et dans la Manche , décidés à tenter d'enlever le roi au passage. Ou ne peut v<Mr sans attendrissement ces marques d'affection prodi* guées par tout un peuple à un prince malheureux; mais l'espoir de ces bons Français fut trompé : le jeune Edouard fit embarquer Jean II pendant la nuit, au moment où l'on s'y attendait le moins. L'escadre portait deux cents hommes d'armes et deux mille archers; la traversée dura onze jours, pendant lesquels le prince Noir fut obligé de livrer plusieurs combats pour disperser la multitude de navires qui l'entouraient; enfin il débarqua le 5 mai i357 au port de Southwart.

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