LIVRE V
Le comte de la Marche sort de captivité. — Il livre aux Tards-Tenus le combat de Briguais. — Sa mort.
Jacques de Bourbon arriva à Londres avec le roi le a5 mai 1 357; la ville reçut en triomphe le prince de Galles et ses prisonniers ; les bourgeois avaient tapissé les rues et suspendu aux portes toute leur ar« genterie; mais au milieu de la joie publique on eut la délicatesse d'épargner au roi de France tout ce qui pouvait rbumilier.
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. Edouard III lui-même ne put voir sans émotion le grand exemple des vicissitudes humaines que lui offrait Jean II dans les fers ; il ne lui parla point de ses prétentions au trône de France , et parut y avoir entièrement renoncé; les princes de sa famille s'empressèrent de venir visiter l'illustre captif. Après le monarque, Jacques de Bourbon fut celui qui fit naître le plus d'intérêt , non-seulement à cause de son nom et de sa réputation , mais encore parce qu'il se trouvait l'allié du prince Noir : la mère du héros anglais était nièce de la mère du comte de la Marche.
La capitale de l'Angleterre vit alors quatre rois dans son sein : Henri Picard , riche marchand , d'origine normande y maire de Londres, les reunit chez lui en un banquet : c'étaient Edouard III, Jean II, Robert Bruce d'Ecosse, et HeuguesIV,roi de Chypre, dont le fils avait épousé une sœur de Jacques de Bourbon; il cherchait auprès des potentats de l'Occident des secours contre les musulmans.
Pendant qu'on environnait d'égards le roi Jean, qu'on lui prodiguait des consolations, la prise de sa personne dans les champs de Maupertuis(i) donnait lieu à de très-vifs démêlés sur lesquels Edouard III lui-même dut prononcer. Le capitaine gascon Bernard de Truttes, excité sans doute par les barons aquitains, vint à Londres réclamer l'honneur et le profit de la capture du roi de France, contestant le mérite
(i) L'action du 19 septembre i356, que nous appeloos daos les temps modernes la bataille de Poitiers, est désignée sous le nom de Mriupertais par les chroniqueurs du moyen âge.
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de cette action à Denis de Morbec, lequel, dans cet intervalle, avait déjà reçu en gratification deux mille nobles d'or, de la part du roi d'Angleterre. Bernard de Truttes plaida si chaudement sa cause, qu'Edouard allait appointer en sa javeur^ lorsque l'on vit paraître Ënguerand de Beaulincourt, qui arrivait chargé des pleins pouvoirs de son parent Denis de Morbec, « lequel, fort défroissé de horions et coups qu'il avoit soustenu à ceste dite bataille , pourquoi il ne peult aller en Angleterre pour saisir le droit qu'il avoit en la diste prinse. » Enguerrand défendit aTec énergie les droits de son cousin , et présenta conniie preuve convaincante devant l'assemblée des barons d'Angleterre le gantelet ainsi que l'épée du roi de France, mutilés et souillés de sang : Jean II, consulté également, comme premier témoin dans un procès si malheureux pour lui , prononça en faveur de Dents deMorbec.Édouardeut égard à cette décision, et remit au chevalier de Beaulaincourt , pour son cousin, trois mille autres nobles d'or (i). Bernard de Truttes, quoique débouté de ses prétentions , reçut également une gratification considérable pour avoir contribué
(i) Les meilleurs historiens d'ADgleterre assurent qu'Edouard III fut le premier souverain de ce pays qui fit frapper des monnaies dW. Le noble n'existait que depuis quinze ans : il pesait deux gros et deux grains, un peu plus qu'un quart d'once; par conséquent sa valeur égalait notre ancien louis de vingt-quatre livres, sauf le titre, qui était fort bas dans les monnaies anglaises : ainsi Denis de Morbec i^nt en deux fois cinq mille louis, ou cent vingt mille francs. Cette somme en représentait une bien plus considérable , si Ton prend pour base d'évaluation la comparaison du prix des denrées : des économistes expérimentés pensent qu'on ne serait pas éloigné de la réalité en portant au décuple les valeurs métalliques du quartorzîème siècle.
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à cette belle capture. La chronique d'Arras finit son récit par cette réflexion : oc Or voist-on aucune fois advenir que l'infortune et adversité des ungs est caose de la fortune et prospérité des aultre8(i).»
Les moindres actions du guerrier dont nous écri* Yons la yie avaient décelé un vif attachement pour son pays, un attachement dégagé de toute espèce d'int^^ particulier, plus facile à concevoir qu'à caractériser. Combien son cœur devait-il être déchiré en songeant aux calamités qui pesaient alors sur son pays! La captivité de saint Louis n'avait occasionné en France que des regrets cuisants et point de désastKê intérieurs y grâce à la prudence de Blanche de Castille et des sages ministres qui gouvernaient l'Etat La captivité de Jean II devint la cause immédiate des plus affreux désordres. L'autorité suprême tombtit de plein droit aux mains du dauphin, que l'on ne omnaissait que sous des rapports très-défavorables : aaretraite précipitée du champ de bataille de Poitiers le montrait à tous les yeux comme un prince pusillanime.
Le royaume se trouvait partagé en deux zones bien distinctes : l'une en deçà de la Loire, appelée Langtte-d*OyI; l'autre, au delà du fleuve, portait le nom
(i) Deois de Morbec et Enguerand de Beaulaiocourt furent tous deux nommés par le prince de Galles officiers de son hôlel : le premier ne tarda de mourir des suites de ses blessures ; le second ieheta sa carrière en Angleterre; ses fils rentrèi^nt longtemps après en possession des domaines qu'on avait confisqués sur leur père : ces biens étaient situés du côté de Thérouenne. La famille de Beaukincourt, qui n'a cessé de suiyre la carrière militaire, porte toujours Ams ses armes la couronne royale d'Angleterre.
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de Tiangue-Hoc, Celle-ci avait pour gouverneur le comte d'Ârmagnac.Cefeudataire, jeune, habile, mais d'un caractère indépendant , ne pouvait se résoudre à se conformer aveuglément aux volontés d*un pouvoir faible, en butte à des attaques incessantes; cependant le comte d'Armagnac ne profita point de ces embarras comme on le craignait : la province du Languedoc fît preuve d'un dévouement sublime; la constante loyauté de ses états soutenait la France au bord du précipice, tandis que ceux de Langue-d'Oyl, qui s'érigeaient en états généraux du royaume, ne faisaient qu'aggraver le mal. Le dauphin les avait appelés auprès de lui, croyant trouver assistance dans leur coopération ; mais cette assemblée se montra animée d'un esprit très- pernicieux. Il se forma dans son sein un triumvirat composé de Marcel , prévôt des marchands, député du tiers état ; de Lecoq , évêque de Laon, député du clergé, etdePéquigny, gouverneur de l'Artois , député de la noblesse : le jeune roi de Navarre, toujours retenu captif dans le château du Louvre, encourageait leur audace du fond de sa prison, et leur prétait l'appui de son nom.
Ces rebelles états, au lieu de s'occuper des véritables intérêts du pays , au lieu de songer à la délivrance de Jean II, ne firent que signaler d'anciens abus, sans offrir les moyens de les corriger : c'était pour punir des fautes passées, que cette assemblée refusa les subsides dont les circonstances exigeaient l'emploi; toutes ses résolutions portaient le caractère de la félonie. Les mécontents de Paris poursuivaient k le projet de changer la forme du gouvernement, et de g
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mettre l'autorité entre les mains du tiers état, en ne laissant au roi qu'un vain simulacre de puissance ; mais quand ces factieux en firent la proposition aux principales cités , ils ne rencontrèrent qu'un refus méprisant, accompagné de malédictions. ( Histoire univers, angl., vol. XXX, p. 438, in-4°.)
Pendant que la capitale donnait l'exemple de la plus criminelle opposition, Philippe d'Évreux, frère du roi de Navarre, uni aux Anglais et aux d'Harcourt, dévastait la Normandie. Robert de Clermont, parent de celui qui venait dépérir à Poitiers, et gouverneur de cette province, cherchait à s'y soutenir; il s'en acquittait vaillammant. Ce général attaqua le vieux Geoffroi d'Harcourt, jadis si fatal à l'État et redevenu un artisan de troubles : il l'atteignit au fond du Coteotin, le battit et dispersa ses troupes. Geoffroi, resté seul, entouré d'assaillants, se défendit longtemps avec sa hache d'armes; l'âge n'avait point diminue sa force prodigieuse, elle ne servit qu'à retarder sa défaite de quelques instants; renversé parle choc de deux cavaliers qui s'acharnaient après lui, il fut égorgé sans pitié (décembre i356). Au moment où ce dangereux ennemi des Valois recevait la mort, un adversaire encore plus redoutable reparaissait sur la scène. Péquigny, gouverneur de l'Artois, avait surpris le château d'Ârlaux, dans lequel on avait transféré Charles le Mauvais, et brisa les fers du Navarraîs. Ce prince, aigri par une longue détention, mais nullement corrigé, revint à Paris , escorté de tous les malfaiteurs dont, par ses ordres, on rompit les chaînes dans les villes qu'il traversait : les prisons vomirent
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ainsi des milliers de bandits, qui devinrent à l'instant ses auxiliaires. Charles, irrésolu, dépourvu d'énergie, n'ayant aucun plan arrêté, ne voulait qu'assouvir sa fureur contre les hommes qui le méprisaient; le nombre en était grand. Marcel, devenu le ministre de ses vengeances, demanda la destitution du chancelier, le renvoi des principaux personnages de la magistrature et des plus fidèles sujets, afin d'isoler le dauphin; manœuvre pratiquée de tout temps par les chefs de faction. Le dauphin, tenu dans nuf^ sorte de captivité, se vit en butte aux agressions les plus sérieuses ; on massacra en sa présence Robert de Clermont,le vainqueur de Geoffroid'Harcourt, et Jean de Conflans, maréchal de Bourgogne; le sang de ces dévoués serviteurs rejaillit sur le prince et l'inonda r la rage des meurtriers allait s'étendre jusqu'à lui, lorsque Marcel l'en garantit en posant sur sa tête son chaperon rouge, signe de ralliement adopté par les rebelles.
Plusieurs villes importantes levèrent l'étendard de la révolte, à l'exemple de la capitale. Pour comble de maux, les compagnies soldées, ne recevant plus, de paye, ne pouvant obtenir de l'argent d'aucun parti, se mirent à piller les campagnes, dont ils appelaient les habitants Jaques bonhomme. Ces villages , jadis protégés par leurs seigneurs, se trouvèrent livrés sans défense à la merci des brigands. Arnoul de Cervolle prit le commandement de ces bandes, auxquelles se joignirent, au bout de quelques mois, leslroupesnavarraises. Elles ne respectaient pas plus les églises et les couvents que les châteaux et les chaumières ; les
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soldats, établis dans les abbayes, traitaient les religieuses comme des courtisanes. Le continuateur de Kangis assure qu'on voyait fuir de toutes parts moines et nonnes. Ces religieux cherchaient un refuge au sein des villes, dont auparavant ils fuyaient le séjour profene. Les paysans , expulsés de chez eux , se rassemblèrent dans les bois : la faim, le désespoir, leur donnèrent du courage. Résolus de périr, ils repoussèrent les brigands , les exterminèrent , et devinrent à leur tour dévastateurs. Ces gens, se rappelant les misères attachées à leur condition, se mirent à poursuivre tous ceux qu'ils savaient riches : les châteaux finrent livrés aux flammes; c'est ainsi que l'on détruisit celui de Montmorency, l'un des plus beaux du royaume, et dans lequel on voyait encore les aigles impériales conquises à Bouvines par le valeureux Mathieu IL
La fureur des Jaques s'augmentait avec leurs succès; les nobles, sans distinction d'âge ou de sexe, devinrent les objets de leur ressentiment; vieillards, femmes, enfants, furent massacrés avec un raffinement de barbarie dont les détails font reculer d'horreur. Ce terrible fléau d'un genre particulier, suscité par le mauvais génie de la France, s'étendit rapidement dans toutes les provinces. Les excès des paysans surpassèrent les calamités ordinaires. Un de leurs conducteurs, Jacques Gouge, des environs de Sens, se faisait appeler le chef suprême de la désolation. C'est à tort que plusieurs écrivains ont dit que cet homme donna son nom à l'association des campagnards armés : la Jaquerie portait ce nom avant l'ap-
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paritioii de Gonge. Tous les partis politiques firent trêve H leurs dissensions, pour se réunir contre des ennemis qui confondaient, dans leur aveugle rage, les nobles et les plébéiens, les laïques et les ecclésiastiques.
Le roi de Navarre, les généraux anglais eux-mêmes en furent si épouvantés, qu'ils se joignirent aux féodaux pour mettre un terme aux dévastations des paysans. On vit à la tête de cette étrange croisade le captai du Bnch, et Gaston de Foix, surnommé Phœ^ bus à cause de sa beauté, prince d'un caractère bizarre, qui promenait dans les diverses contrées de l'Europe son humeur inquiète. Le bruit des ravages commis par les Jaques lui parvint au fond de la Germanie; il accourut en France, seulement pour garantir de toute insulte les dames, à la défense desquelles son bras s'était voué exclusivement.
Les Jaques cherchèrent à résister à de si vaillants redresseurs, mais ils ne purent tenir contre des soldats couverts de fer; une stupide lâcheté avait remplacé chez eux une fureur brutale; on les extermina facilement : le sire de Couci en tua sept mille dans un seul jour. Cependant les représailles , non moins cruelles que les méfaits, ne réparèrent pas les maux causés par tant de crimes. Durant ces temps de massacres la terre cessait d'être cultivée, elle n'ofirit bientôt plus que des ruines; les décombres des châ- j teaux se confondaient avec ceux des chaumières; le f royaume se trouvait dans un état pire que celui où il se vit réduit vers la fin de la seconde race , lorsque les Normands désolaient les campagnes : jamais la
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société ne fut plus près de sa dissolution. Jean II, abîmé sous le poids de la douleur au récit des malheurs qui pesaient sur son pays, s'imagina que sa seule présence eu arrêterait le cours. La députation des états du Languedoc, qui vint le visiter dans le mois de février i SSg, Tavait encore plus excité à obtenir sa liberté à quelque prix que ce fût ; ce prince la négocia aussitôt avec Edouard. Jacques de la Marche , partageant les mêmes rigueurs, était aussi le confident de ses plus secrètes pensées; il fut chargé de traiter en son nom. Edouard proposa des conditions qui tendaient à démembrer le royaume en le réduisant de moitié; cependant, quoique fort dures, le roi et le comte de la Marche les acceptèrent, ne doutant pas de reconquérir par les armes ce que la nécessité leur arrachait : la déplorable convention fut signée à Londres en août iSSg. Cet accord conclu entre un roi prisonnier et ses vainqueurs avait besoin de Fassentiment de la nation pour devenir valide : on l'envoya à Paris, où devaient l'examiner les différents corps de l'État. Dans les moments de troubles la face des affaires change avec promptitude; im seul jour vaut souvent une année de temps ordinaire. Tandis que Jacques de Bourbon se voyait obligé de traiter à Londres de la liberté de son maître à des conditions si onéreuses , la France ]3renait un aspect moins sombre, son gouvernement acquérait de la force et de la régularité. Le dauphin continuait de déployer un courage mâle, une merveilleuse habileté; ce prince avait trouvé de puissants auxiliaires clans le jeune duc de Bourbon , neveu du comte de la
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Marche y et dans Charles de Montmorency. Ces deux feudataires hii amenèrent trois centslances (mille cinq cents hommes), qui furent les premiers gardes que le dauphin eut auprès de sa personne. Les états de Champagne refusèrent de communiquer avec les rebelles parisiens , fournirent des subsides assez abondants, et conférèrent le titre de régent au dauphin retiré à Chartres. Le jeune Charles se vit en position de contenir les factieux. Le prévôt des marchands venait de recevoir le prix de ses crimes : quelques bons citoyens tuèrent cet audacieux au moment où il ouvrait lui-même une des portes de Paris , pour donner entrée aux troupes anglaises unies à celles du roi de Navarre. On devait, à la faveur de l'effroi causé par la présence de ces soldats étrangers , proclamer dans la journée Charles le Mauvais, roi de France.
La mort de Marcel rappela le dauphin à Paris, et lui servit autant que le gain de plusieurs batailles; les honnêtes gens , toujours timides lorsque le danger est pressant, accoururent en foule auprès du prince. Ce fut dans ce moment de triomphe et de joie que le sire de Tancarville arriva de TAngletérre, apportant le traité conclu à Londres entre les deux rois. Le dauphin et les états jugèrent que Ton avait profité de la position pénible de Jean II, pour obtenir de lui de semblables concessions; voyant que les affaires du royaume prenaient chaque jour un tour plus favorable, ils refusèrent hautement de ratifier la convention, et remirent au sire de Tancarville une réponse absolument négative. Edouard ^
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irrité de ce refus courageux, abjura cette magnani* mité simulée dont il s'était paré jusqu'alors, et fil enfermer dans la Tour de Londres Jean ainsi que les autres prisonniers (i). Cet étrange traitement aurait pà affecter Jacques de Bourbon s'il n'avait eu à de*pk>rer que cette rigueur; mais un chagrin plus vit vint fassailKr, lorsque Edouard prit la résolution d'obtenir par la force ce qu'on persistait à ne pas voidoir hii céder de bon gré : il put voir les immenses préparatifs que le monarque anglais faisait pour (xnrter la guerre en France, et la fortune cruelle l'empêchait de voler à la défense de son pays !
La réputation brillante d'Edouard et du prince de Galles, les succès éclatants de leurs premières expé^ ditions, l'espoir de piller impunément de riches provinces, attirèrent sous leurs bannières, non-seulement tout ce qui, en Angleterre, suivait le métier désarmes, mais encore les aventuriers des diverses contrées de l'Europe. Edouard entra dans le port de Calais le 2t8 octobre iSSg, accompagné de ses quatre fils, Edouard , Lionel , Jean et Edmond ; il réunit en peu de temps dans i'Artois quatre-vingt mille hommes, six mille chariots de vivres et un bagage immense. Le jour même du débarquement des Plan- I fagenets, le dauphin recevait une déclaration de guerre formelle de la part de Charles le Mauvais, que des échecs récents avaient transporté de fureur. Après la mort de Marcel , cette espèce de prestige qui la veille fascinait les yeux de la multitude s'était
(i) FroisMrt , lîv. I, ch. ccii. — • HUt. uoiv. an^;!.
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évanoui; Charles de Navarre parut tel qu'on le jugeait depuis quelques années, un vil scélérat, dépourvu du courage nécessaire pour soutenir son ambition démesurée : le perfide fut obligé de sortir de la capitale, pour échapper au courroux populaire; mais il rencontra un nouveau soutien dans Edouard. Ces deux princes, unissant leurs efforts^ ne doutaient point d'anéantir les Valois et d'asservir le royaume; cette ligue formidable vint échouer contre le génie tutélaire delà France. Le dauphin prit les mesures les plus énergiques pour opposer aux Anglais la résis» tance qu'on pouvait déployer dans des circonstances aussi délicates : les provinces parurent disposées à le seconder; le Languedoc, moins maltraité que les autres, régi par l'administration sévère du comte d'Ârmagnac, vota un don considérable.
Le régent, loin de s'opposer de front au torrent qui allait inonder le territoire, abandonna les campagnes à la fureur de l'ennemi, renferma ses troupes dans les places fortes avec toutes les provisions qu*on put ramasser, détruisit les ponts sur les principales rivières, afin d'embarrasser la marche d'Edouard et rompre l'ensemble de ses opérations : ce système de défense, savant pour l'époque, fut inventé par un prince qui ne parut jamais à la tête des armées; c'est ainsi que le dauphin attendit les Anglais, résolu de s'enterrer sous les débris de la monarchie.
Edouard s'avança rapidement en France , et parcourut des contrées qui offraient encore les traces de ses anciens ravages; elles étaient sans culture et abandonnées des habitants; personne ne lui en dis-
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pula la triste possession. Il amena ses chiens et ses Êiucons pour se livrer au plaisir de la chasse, tout en suivant les opérations militaires, voulant sans doute prouver par là le peu de cas qu'il faisait des Français : les historiens anglais (Histoire universelle, vd. XXX, pag. 44 1 ) avouent qu'il faillit être pris dans une de ces parties de chasse, auprès de Sens. Plan* tigenet dévasta la Champagne, et se rapprocha de Keims, où il prétendait se faire sacrer en qualité de roi de France. Les habitants, animes tous du même esprit, résolurent de périr sur les remparts plutôt que de tomber au pouvoir d'un prince inhumain. Jean de Craon, archevêque de Reims, aussi bon Français que vertueux prélat, excitait leur zèle, autant par son exemple que par ses exhortations; les sires de Carenci, de Delort, de Porcien , les guidaient dans les sorties qu'ils faisaient toujours avec avantage. Pendant deux mois le monarque anglais livra d'inutiles assauts; la bi^he, défendue par les hommes de toutes les cx>nditions, ne présentait jamais aucun accès; les cadavres des généreux citoyens qui s'y faisaient tuer servaient de retranchements à leui^ compatriotes. Edouard, contraint de lever le siège, porta sa rage jusque sous les murs de Paris : il y i^n- Gontra la même résistance qu au pied des murailles de Reims; ses premières attaques échouèrent de la manière la moins équivoque. L'élite de ses tix)upes lut très-maltraitée : il perdit dans un seul engagement mille cinq cents archers gallois ; la nuit sépara les combattants. Au sortir de ce revers, Edouard fit une promotion de chevaliers, comme si un succès
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complet eût couronné ses efforts, et à la lueur des flambeaux il donna l'accolade aux écuyers qui avaient déployé le plus d'ardeur à l'assaut des palissades. Le roi désirait comprendre dans ce nombre son écuyer d'honneur, Colart d'Amberticourt; mais celui-ci refusa cette distinction, disant qu'il ne pouvait, au milieu de l'obscurité , retrouver son casque qu^ini soldat français avait abattu durant l'action : or Je casque, la pièce essentielle de l'armure, était jugé indispensable pour recevoir l'ordre (i).
Pendant qu'Edouard poursuivait impitoyablement le cours des hostilités, le dauphin ne cessait de lui offrir la paix , mais à des conditions moins dura que celles du traité de Londres : la France ainsi que le régent regrettait son roi, et faisait sans cesse des vœux pour sa délivrance. Edouard se montrait in-* flexible, et recevait de fréquents échecs qui raigris;saient davantage. Il ne fit trêve à ses dévastations qu'à l'occasion des fêtes de Pâques, écoutant la voix de la religion pendant trois jours, pour méconnaître celle de l'humanité durant le reste de l'année. A l'issue des fêtes , Edouard, voulant affamer la capitale, se porta dans la Beauce, dont les grains l'alimentaient : il assiégea Chartres ; les habitants le repoussèrent vigoureusement. Les envoyés du régent vin» rent le visiter une troisième fois dans son camp; le prince, inexorable, les renvoya avec dureté. Le sur* lendemain de cette entrevue, un orage terrible éclata sur son armée; la foudre, les éclairs, un vent impé-^
(i) Froissarty lîv.I, col. a49.
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tueux 6um de torrents de pluie, semblaient annoncer l'anéantissement de la nature entière : les hommes, les chevaux I terrassés par les bourrasques , roulaient pâeHQDéme; les tentes, déchirées, étaient jetées par TaquiloQ à des distances considérables ; en quelques heures les divisions anglaises furent rompues et abi- Biées. Que Ton se reporte à Tépoque où cet événement se passait, que Ton songe aux idées religieuses qui dominaient k société, et Ton ne taxera pas de rklicule l'assertion des écrivains de ce siècle. Us disent qu'Edouard, épouvanté, voyant dans cet orage ime pufiitiou du ciel, fit vœu d'accepter les proposi- Hons de paix présentées par le dauphin. Ajoutons aussi que peut-être il fut charmé de trouver un prétexte, plausible à tous les yeux, pour interrompre tine expédition qui pouvait, en définitive, tourner i sa honte et compromettre sa gloire. Edouard ftommades commissaires qui s'abouchèrent dans le village de Bretigny, à deux lieues de Chartres, avec Charles de Montmorency et le sire de Boucicaut, pour traiter de la paix , que le roi d'Angleterre appelait son vœu.
Après de longs pourparlers pendant lesquels Edouard se rapprocha de Calais, en continuant les hostilités, on conclut, le 8 mai i36o, le traité de Bretigny. Quelque désavantageuse que fût cette convention, elle devenait raisonnable en la comparant au traité de Londres. Edouard renonçait irrévocablement à ses prétentions sur la Couronne et sur les provinces de Normandie, du Maine, de la Touraine, de rAiijou, possédées par ses ancêtres : on lui cédait à
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titre de propriété Calais , le Poitou^ la Saintongei le PonthieUy le Limousin, le Querci^ le Périgord| le Rouergiie , l'Agénois ; on lui comptait de plus trois millions d'écus d'or (trente-huit millions) pour la rançon de Jean (i). Edouard y gagnait le tiers du royaume \ et une somme énorme; mais la France recouvrait son roi, dont l'absence seule engendrait des maux incalculables.
Jacques de Bourbon devait être un personnage bien important y car sa mise en liberté fut l'objet d'une ' clause particulière, d'après laquelle Edouard ne laissait rentrer en France le comte de la Marche que dans la ferme conviction que le traité serait rigoureusement exécuté : « Et parce que nous savons bien de ^ vérité que notre cousin messirc Jacques de Bourbon a toujours rendu peine que accord fûtfaitentre nous et notre frère de France nous le délivrons, mais que le traité soit tenu ainsi que nous espérons qu*il le sera. » (^Hist. du traité de Bretignj.)
Le comte de la Marche, captif depuis quatre ans, vit enfin briser ses fers ; il arriva à Paris en même temps que le roi, ayant eu à traverser des contrées! incultes et ravagées. (Froissart, liv. IL) Jean II fut reçu avec enthousiasme dans sa capitale; mais, honteux de coûter si cher à ses sujets, il ne partageait pas la joie publique. Les Français, si grands dans leurs élans, oubliaient ses fautes pour ne songer qu'à ses '
(i) Un prisonnier devenait une propriété sacrée; on la vendait et la revendait : Edouard avait acheté le roi Jean à Denis de Morbec, pour un million deux cent mille francs; il le revendait à la France trente-huit millions.
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infortunes; ils le comblèrent des plus touchants témoignages d'amour : c'était un père qui rentrait au milieu de ses enfants après un long exil. La prospérité isole les hommes, les rend indifférents; mais les malheurs communs les réunissent. Les Français ne formaient plus alors qu'une seule et même famille; ils ne s^en tinrent pas à des acclamations bruyantes pour prouver au roi leur dévouement : la ville de Paris fit présent à Jean II d'une quantité considérable d'argenterie , qui fut transformée sur-le-champ en monnaie. Le Languedoc ^ qui avait déjà payé au dauphin de riches subsides , envoya quatre millions; la Bourgogne et la Champagne en fournirent chacune deux; les provinces mêmes cédées à l'Angleterre par le traité de Bretîgny envoyèrent leur quote-part : estil quelque chose de plus aimable? A tous ces dons généraux vinrent s'unir des offrandes particulières. Les guerres d'Edouard avaient appauvri Jacques de Bourbon, qui ne cessa d'entretenir sur pied et à ses frais de nombreuses compagnies soldées; une des clauses du dernier traité l'astreignait à remettre ses fiefs du Ponthieuet à compter une forte somme pour sa propre rançon; il sacrifia les domaines qui lui restaient encore , et donna au roi deux millions (i). Charles de Montmorency, désigné pour aller à Londres servir d'otage avec d'autres feudataires(a), vendit
(i) Jacques de Bourbon ne laissa point de biens; il consacra au service de TÉlat tout ce que ses ancêtres lui laissèrent; mais son iils Jean II épousa l'héritière de la riche maison de Vendôme : cette alliance releva sa famille.
(i) Ces otages étaient : Philippe d'Orléans, frère du roi; les duos de Berri , de Bourbon , et d'Alençon ; les princes du sang Jean d'K-
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son hôtel, ainsi que la majeure partie de son patrimoine, et fournit pour le rachat de Jean II deux millions cinq cent mille francs (i). Ces transports de joie, auxquels chacun s'abandonnait en se résignant i de si nobles sacrifices, devaient être empoisonnés par l'exécution même de ce malheureux traité de Bretîgny , et cette exécution offrait de graves difficultés.
Le peuple et la féodalité des provinces cédées à l'Angleterre regardaient ce changement de domination comme le malheur le plus notable, oc Sire, vons ne régnez plus sur nos biens, écrivaient les habitants de la Rochelle, mais vous régnez toujours sur nQ6 cœurs. » A Abbeville, un riche bourgeois nommé Ringois, fort considéré de ses compatriotes, refusa ' de faire servir son influence à consolider la domination anglaise; on le conduisit prisonnier à Douvres. Au bout de quelque temps ses geôliers le placèrent debout sur le parapet d'une tour qui dominait la mer. ' « Reconnaissez-vous pour maître Edouard III? » lui cria-t-on. Ringois, suspendu entre le ciel et l'océan, répondit : « Non, je ne reconnais pour maître que i Jean de Valois. » Il fut à l'instant précipité dans les flots. (Hist. des Mayeurs d'Abbeville.Rapin-Thoyras.)
La répugnance que les Français montraient pour
tainpes/ Gui de Blois; les sires de Saint-Paul, d'Harcourt, de Porcicn, de Brienne, le dauphin Viennois, Gbarics de Montmorency, . Knguerandde Couci, Bonaple deRougé, de Roye, de Prteux, d'Eslouteviile, de Latour-d'Auvergne. Outre ces barons, Jean donnait les deux plus notables bourgeois des villes de Paris , de Rouen , Lyon, Tours, Sens, Orléans, Troyes, Amiens, Beauvais, Arras, Tonloaae, Orléans, Tournay, Caen, Saînt-Omer, Lille el Douay. (i) L'Art de vérifier les dates. — Duchesne.
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It domination étrangère se manifestait de la ma-^ mère la plus énergique. On conseilla au roi d'en firofit^ pour se soustraire à l'entière exécution d'un traité arraché par la force des circonstances; Jean II refusa de suivre cet avis. « Si la bonne foi était bannie du reste de la terre, répondit-il, elle devrait toujùtm habiter le coeur des rois. » Il fallait donc, pour rendre possible l'exécution du traité de Bretigny, ridtervention d'un homme environné de l'estime publique , qui joignît à une fermeté inébranlable une réputation sans tache. Le roi choisit Jacques de Bourbotij qui le premier ayait donné l'exemple de la soumission en faisant l'abandon du Ponthîeu, qu'il tenait en dotation de Philippe de Valois pour prix de se* services. Le comte de la Marche se prépara à remplir son triste ministère; il lui fallut toute la force de caractère dont le ciel l'avait doué, pour surmonter les innombrables difficultés qu'offrait une pareille mission. Son extrême bonté, la douleur qu'il éprouvait lui-même, douleur qui paraissait empreinte sut • ses traits, augmentaient encore les regrets des peuples. Des milliers d'Anglais durent la vie à la magnanimité du comte de la Marche, qui les protégea <5ontre Fanimosité des habitants, que l'idée de changer de maître transportait de fureur.
Il était de la destinée de la France de ne point trouver d'interruption à ses maux, et il était de la destinée de Jacques de Bourbon de travailler sans cesse à y remédier. Dès que la paix fut conclue avec TAngletei^e, une nouvelle calamité vint assaillir le royaume : calamité d'autant plus singulière qu'elle devait
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sa naissance à la cessation cran autre fléau, la guerre.
Les Valois, jaloux crétayer leur autorité mai affermie, prirent à leur service de nombreuses bandes étrangères; et ce nouveau système, établi sur des bases fixes, fut une des principales causes des désas- ' très que la France essuya dans les quatorzième et ; quinzième siècles. Ces soldats mercenaires ne se fai- | saient point scrupule de trahir, au fort d'une action, le prince qui les payait fort cher ; il fallait saisir une occasion toute prête pour les employer lorsque les hostilités cessaient sur un point. Souvent la convention passée entre eux et le roi ne se combinait pas i très-bien avec la durée de la guerre; il en résultait de violentes contestations. Quelquefois même TÉtat < se voyait dans l'impossibilité de remplir à leur égard ses engagements ; ces étrangers cherchaient alors un dédommagement dans le pillage des campagnes : c'est cequel'onavaitvusousle règne de Philippe- Auguste, et c'est ce que l'on vit encore après le traité de Bretigny. Les bandes s'agglomérèrent avec les soldats français salariés, et se grossirent de plusieurs compa- j gnies anglaises ; car Edouard paraissait également embarrassé des siennes. Cette réunion forma au milieu du royaume une puissance d'autant plus redoutable, que la noblesse , la seule barrière qu'on aurait pu lui opposer, n'existait plus en quelque sorte: le fer l'avait moissonnée sur les champs de bataille. La France, déjà si maltraitée, fut livrée à la fureur de ces barbares , qui se renforcèrent des débris de la Jaquerie.
Charles le Mauvais, que la paix récemment conclue désespérait, se fit l'allié intime de ces dévastateurs , et
s'unit étroitement au chef principal des bandes, le Êimeux Arnaud Cervolle, sire de Châteauvillain, un des personnages les plus singuliers du quatorzième siècle. Il sortait de la Gascogne (Mézeray le fait mal à propos Bourguignon ) ; on le surnommait XArchiprêtrcj parce qu'il possédait plusieurs bénéfices ecclésiastiques, quoique marié et chevalier. Cervolle fut pendant vingt ans l'effroi des papes, qu'il rançonnait fréquemment dans la ville d'Avignon, sous prétexte de les visiter et de leur offrir ses respects en qualité £archiprêtre^ de fils tres-soumis. Cervolle fut quelque temps l'arbitre des princes de la chrétienté, auxquels il vendait les services de ses compagnies. £n i356, ce chef de bandes se mit à la solde du roi de France, et combattit vaillamment à coté de Jean II dans les champs de Poitiers. Dix ans plus tard il prêta des sommes considérables au duc de Bourgogne, qui dans ses actes lui donnait le titre de son conseiller et de son compère.
L'agression de Charles le Mauvais et la rébellion des bandes mirent Jean II dans une position si critique , que ce prince fut réduit à implorer l'assistance d'Edouard III. Ce dernier refusa sèchement de lui tendre unemaiu secourable; Plantagenet se contenta de prendre des mesures pour garantir de toute insulte les provinces qu'on venait de lui céder. Dans ce pressant danger, le roi ne vit que Jacques de Bourbon capable de sauver l'État; il lui manda ses intentions à Montpellier, où le comte de la Marche résidait alors, exécutantavecChandoSyl'un des commissaires anglais, quelques articles de la dernière paix. Jean II
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mettait entre ses luaius les destinées du pays; mais il ne lui envoyait ni troupes ni argent, laissant à son crédit particulier le soin de créer des ressources. Le roi se rappelait la promptitude magique que Jacques de Bourbon mit à lever une armée en li^Sj danales provinces méridionales que le prince Noir menaçait d'une irruption.
Le comte de la Marche ne négligea rien pour juatiiier la confiance du monarque : il fît un appel aux féodaux. Quoique la France fut épuisée par tFenIc années de guerres consécutives, la voix de l'ancien connétable sut encore réchauffer les coeurs; elle ar* à radia de leurs manoirs quantité de chevaliers et d'é** cuyers qui, dégoûtés par les revers ^ seraient reatés sourds à Tappcl de tout autre général. Froissart dit k cette occasion (liv. I; ch. ai 4) : « Messire Jacquet a de Bourbon étoit moult bien aimé du royaume de tf France, et chacun obéissoit à lui très^voionlien. » L'Agénois fut désigné comme rendez-vous des trou» pes; le comte y vint accompagné de quatre cents chevaliers levés en Tianguedoc. Il passa dans le Forez; cette province appartenait à une de ses «œurs; ses exhortations entraînèrent plusieurs centaines de nobles, qui grossirent encore le nombre des bannerets : enfin, au bout de deux mois d*efforta et de peines, il réunit plus de dix mille homqieai résultat prodigieux dans des circonstances si difficiles. Cette petite armée se croyait invincible, en se voyant guiilée par un tel chef. L'approche dea con>* bats réveilla chez Jacques de la Marche une ardeur martiale que Ton aurait pu croire amortie pour UHh
JÀCQUCS D£ LA. MAJICHS. 167
jours 9 par saite de sa loDgue détention dans la Tour de Londres. I^e comte partit d'Agen aux acclamations des habitants, qui le regardaient déjà comme leur libérateur.
Los tard- venus y les grandes compagnies ( ainsi se &isaîeDt appeler les bandes d'aventuriers ) y sachant que Ton prenait les mesures les plus énergiques pour les disperser, concentrèrent toutes leurs forces afin de lutter avec avantage contre l'armée royale; ils s'assemblèrent à Tournus , après avoir pillé la Bourgogne. Le mouvement de concentration étant achevé, y l€ur puissance y selon l'expression de l'époque, préscttta un effectif de dix-huit mille homines, tous vieux soldats, aussi braves qu'aguerris : on citait parmi les principaux capitaines , Batafol, routier gascon , qui se feiisait appeler Vami de Dieu et t ennemi de tout le monde; Gui Dupui, André Mécbin, Hennequin, TEsparre, Baugerand, Breteuil, Lescot, et Robert de la Salle. Ils arrêtèrent, dans leur plan de campagne, de manœuvrer de manière à éviter le choc des phalanges conduites par le comte de la Mardie, puis de descendre le Rhône, de pénétrer dans le CkHntat v^aaissin, pour aller dans Avignon présenter leurs devoirs au pape et aux cardinaux , comme ils le disaient eux-n>émes, et obtenir l'absolution de leurs péchés; ce qu'ils finirent par exécuter et par obtoair.
Le général français détermina un mouvement rétrograde, pour détruire une bande qui désolait le bas Languedoc sous le commandement de Cervelle; il l'atteignit au Pont-Saint-£sprit, et l'attaqua avec
son impétuosité ordinaire. Au bout de quatre heures de combat, il la mit en pleine déroute : Jacques rencontra dans la mêlée rarchiprêtre, le combattit corps à corps, et l'abattit d'un coup de lance; mais trop généreux pour donner la mort a un ennemi désarmé, il lui laissa la vie. Pénétré de reconnaissance, Cervelle se voua au service de son magnanime vainqueur, et s'oifrit a l'aider de tous ses moyens dans l'expédition entreprise contre ses anciens compagnons. I^e comtede la Marche, sentant le prix de cette conquête, agréa ses propositions : il lui confia même un commandement important dans son armée. Après le combat du Pont- i Saint-Espnt, Jacques de Bourbon remonta le Rhône, et arriva à Lyon au moment où les grandes compagnies se préparaient à pénétrer dans cette ville : elles se retirèrent en apprenant sa venue, et allèrent se saisir du château de Briguais, situé à trois Ueues plus loin sur le côté de la route de Saint-Étienne : jugeant cette position très-redoutable, ils résolurent de s'y concentrer. Le général français ne regardait pas l(»s tard-venus comme des adversaires faciles à vaincre; en conséquence, il résolut de réunir contre eux toutes ses ressources. Le comte de la Marche attendit à Lyon des renforts qu'on lui annonçait , puis il partit de cette ville à la tête de dix mille hommes, ayant pour lieutenants son fils aîné Pierre, les comtes de forez et de Beaujeu, ses neveux, l'archevêque de Sens, les comtes de Melun, d'Uzès, de Crussol, les sires de Vienne, d'Albon, deTournon, de Grolée.
La terreur qu'inspiraient les grandes compagnies empêchait les peuples d'apprécier leur véritable si-
tuation : les paysans, épouvantés', exagéraient d'une manière ridicule les forces des aventuriers; larchevéque de Sens assura qu'ils dépassaient dix-huit mille; il disait vrai, mais Jacques de Bourbon s'imagina que le prélat, effrayé comme les autres, se méprenait lui-même; il partit bien convaincu que les tard-venus ne comptaient pas dans leurs rangs la moitié de ce nombre. Ceux-ci occupèrent le petit rideau de montagnes qui s'élevait en face du bourg de Briguais ; ils eurent soin de placer un détachement . considérable sur la ligne d'éminences qui courait pa- 1 radlèlement à ce léger rideau. Entre ces deux chaînes de collines, se développait une plaine triangulaire de médiocre étendue; la chaussée de Lyon en longeait un des côtés. Les tard-venus groupèrent leurs formidables bataillons sur la crête de la plus haute montagne, et autour du château bâti dans son flanc; ce château était séparé du bourg de Brignais par toute la largeur de la plaine , six cents toises environ : ils en palissadèrent les approches, de telle sorte que la position devint inexpugnable. Leurs commandants, hommes consommés dans l'art de la guerre, sentirent la nécessité de ne rien négliger, d'employer même la ruse pour résistera l'armée qu'on envoyait contre eux, armée redoutable par sa composition, et marchant sous les ordres d'un général célèbre; ils firent les dispositions les plus savantes, et ramassèrent sur le haut de la côte et sur les points culminants de la ligne, des tas de cailloux, de l'espèce dite la grosse famille y qui avaient leur gisement dans la montagne. Afin de mieux tromper les Français sur le véritable
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état de leurs forces, Batafol et ses collègues ne rangèrent ostensiblement en batailleque six mille des leurs, cachant le reste dans les vastes bâtiments du château, dans les ravins ou dans les excavations que l'on rencontrait sur les deux côtés de la colline.
Jacques de Bourbon se mit en marche, suivi de ses quatre divisions de deux mille cinq cents hommes chacune; il envoya plusieurs chevaliers reconnaître Tennemi : ces officiers s'acquittèrent mal de leur mission. Ils se contentèrent d'explorer la position par le centre, sans fouiller les lieux circonvoisins; ils vinrent dire au général que le nombi*e des tard-venus ne s^élevait pas ' au-dessus de six mille hommes. Après une course de trois heures, le prince français arriva dans la pe» tite plaine, et jugea le rapport des chevaliers exact. Le comte de la Marche prit incontinent les mesures nécessaires pour forcer ses adversaires dans leur poste ; l'ardeur martiale poussait les guerriers de cette époque à attaquer de front leur ennemi, sans égard & aucune considération : le chef qui aurait voulu s*écarter de la route commune et braver les préjugés chevaleresques, aurait perdu la confiance de ses soldats.
C'est dans cet esprit de présomption que Jacques de Bourbon se prépara à livrer un assaut à la montagne ; les difficultés locales ne paraissaient pas un obstacle suffisant pour arrêter la fougue des barons. Voyant que le terrain offrait quelque accès par le centre, il poussa son attaque principale de ce côté, en détachant une division pour tourner le flanc droit, dans la direction du village de Vourles : ses troupes
JACQC^ DE LA MABCHC. t'Ji
présentaient abrs le dos au bourg de Brignais. Les tard^venus jouissaient de l'avantage de voir les dispo* sitions que Ton faisait pour emporter leurs retranchements : rien ne les empêchait de suivre les moindres mouvements de Tarmée royale. Les archers commencèrent à gravir par le centre, tandis que 1m nobles s'étendaient sur l'aile droite, soit pour protéger l'avant-garde, soit pour battre à revers le château de Brignais. Les archers montèrent subitetment, accompagnés d'une foule de chevaliers qui, malgré leur pesante armure, suivaient l' avant-garde dans l'espoir de partager l'honneur d'engager l'action; les palissades avancées furent enlevées , tout ce qui les défendait tomba sous le fer des vainqueurs ; on menaçait déjà la sommité, lorsque les tard-venus firent rouler , des points culminants , une prodigieuse quantité de cailloux. Aucun genre de culture n'embarrassait ni la surface de la montagne, ni ses ver-^ sants; le terrain, tapissé de gazon, offrait une pente très-rapide : ces énormes galets , entraînés par leur propre poids, descendaient avec une vélocité sana pareille. En peu d'instants, la colline fut balayée. Les assaillants , entraînés par la chute de ces pierres , viof* rent s'abîmer au milieu des dernières compagnies^ demeurées en observation au bas de la côte : ces chevauchées avaient elles-mêmes soufïert de cette pluie de caiikmx; car les casques, les cuirasses, les gambessons, ne garantissaient point les hommes de pareilles atteintes. Le comte de la Marche ne s'atten* dait nullement à ce genre de combat : sa valeur et sa prudence ne pouvaient parer de semblables coups.
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Il changea de formation avec une promptitude incroyable 9 mit ses gens en colonne serrée, et dirigea sa marche vers le flanc droit du plateau , en rasant autant que possible le pied de la colline pour que les pierres, qui ne cessaient de rouler, passassent par*dessus la tête de ses soldats. L'armée, animée de l'esprit de son chef, ne vit dans l'échec qu'elle venait d'éprouver, qu'un motif de plus pour redoubler d'ardeur afin de venger d'une manière éclatante ce premier affront. Elle s'engagea dans un chemin pierreux, entremêlé de bouquets d'arbres, qui semblait aboutir au château. Les Français avaient marché une demiheure à travers des obstacles qui devenaient de plus en plus difficiles, lorsqu'ils se virent entourés par les tard-venus, cachés dans les ravins : les aventuriers se levèrent tous ensemble, en poussant des cris affreux. Jacques de Bourbon ne songea plus qu'à se retirer de ce piège : rappelant tout son saugfroid, contenant la fureur qui l'animait, il parvint à inspirer aux siens la résolution indispensable pour sortir de ce mauvais pas. Ce général exécuta un mouvement oblique sur sa droite, en rebroussant chemin , décidé à gagner la plaine de Rrignais, dans laquelle ses escadrons pourraient se former et se déployer au besoin. Il y parvint après des efforts inouïs, non sans avoir essuyé une perte considérable. Les routiers qui le harcelaient en queue et par son flanc droit arrivèrent dans le vallon en même temps que lui : ils étaient tous à pied, mais leur supériorité numérique y suppléait. Le comte de la Marche put enfin ranger en ligne sa cavalerie, maintes fois rompue. Le
choc devint alors plus terrible : racharnement, égal dans les deux partis ^ rendait la lutte effroyable. Jac* ques de Bourbon contenait lui seul des flots de fantassins; mais son cheval fut tué dans ce moment: ses armes étaient brisées; il se défendait péniblement contre une foule de soldats qui se disputaient sa personne. Le prince se dégagea de leurs mains , remonta sur un autre destrier, que lui fournit un de ses écuyers, et rétablit le combat. Cependant, la portion des tard-venus engagée dans la plaine , effrayée de la perte immense qu'on lui avait fait éprouver , commençait à fléchir; elle se disposait à rentrer dans les premiers quartiers , lorsque la division demeurée immobile sur la crête de la montagne , et le détachement posté sur les coteaux parallèles, se précipitèrent comme des torrents dans le vallon. Les chevaliers se trouvèrent en présence de nouveaux assaillants, qui relevèrent le courage de leurs compagnons : Faction devint plus opiniâtre et la retraite impraticable. Le comte de la Marche semblait se multiplier, son courage étonnait même ses adversaires, les plus audacieux des hommes; son exemple soutint longtemps ses soldats exténués de fatigue; tous se serrèrent autour de ce vaillant chef : son fils et ses deux neveux, âgés de vingt ans, prenaient de lui les premières leçons de valeur : ils mordirent tous trois la poussière, percés de mille coups. Jacques de Bourbon lui-même^ privé de son épée et de sa hache , qui s'était brisée sur les casques des tard-venus, ne se défendait plus qu'avec son gantelet de fer; il fut atteint de toute
part, reçut de larges blessures y et tomba au milieu dw chevaux; les routiers se précipitèrent sur sou corps expirant, le regardant comme le trophée le plus glo>rieux de leur victoire. Les bannerets le disputèreirt avec fureur, se rallièrent autour de leur géaéral imnimé, et contraignirent les tard-venus à renoncer à cette précieuse conquête; ceux-ci , fatigués d'une lutte dans laquelle la moitié des leurs avait succombé, s^ décidèrent à laisser les Français continuer la retreite, et regagnèrent le château de Briguais (i), satisfait» de s'être débarrassés du seul homme qui pouvait les anéantir.
A l'issue de ce rude combat, dans lequel le« Fran*çais avaient été accablés et non vaincus, les bannerets firent halte au-delà du bourg deSaint-Genis;puis ils ramenèrent les débris de l'armée dans un tel ordre, qu'on n osa pas inquiéter leur marche. Des écuyers portaient sur des boucliers Jacques de Bourbon et son fils, tous deux horriblement mutilés, mais respirant encore; ce funèbre cortège parvint aux barrières de Lyon; les habitants de cette grande ville poussèrent des cris de désespoir en voyant le corps défiguré du
(i) Le château de Brignais appartenait alors au chapitre de Saint- Just, qui l'échangea le siècle suivant contre des biens plus rapprochés de Lyon : les tours ont été rasées; mais il reste encore parmi la maue des bâtiments des constructions intérieures de style gigantesque en usage dans le quatorzième : ce vaste domaine, qui embrasse le revefs occidental de la montagne, se nomme actuellement La Hoche, et appartient à M. de la Chapelle, un des agronomes les plus éclairés des contrées qu*arrosent la Saône et le Rhône.
4àSÙ(jmtM DB LA MAKCttB. t^6
conte 4e la Marche : ik lui ptodiguérent des soins imitiles; son fils expira quelqttes heures apnes son arrivée. Le lendemain, 2 avril iSôa (i)^ Jacques de Bourbon termina^ à quarante-huit ans, une vie glorieuse > ck^t tous les instants furent employés à la défense des intérêts les plus sacrés ; le héros avait arrosé de son sang les champs de Crécy et de Poitiers ; il reçut le coup mortel dans ceux deBrignais, en combattant vaillamment les ennemis de l'État : sa terrible épée ne fut jamais tirée que pour cette noble cause.
La ville de Lyon lui fit de magnifiques funérailles; des pleurs et des gémissements composèrent son oraison funèbre; un même tombeau réunit le père et le fils dans TégUse des Jacobins (2).
Il semblait que le malheur poursuivît alors tout ce qui portait le nom de Bourbon: pendant que le comte de la Marche périssait avec son fils, en voulant arrêter les ravages des grandes compagnies, son neveu LouisII, fils de Pierre ^^ gémissait en Angleterre dans la plus injuste captivité; sa sœur, reine de Chypre, périssait dans les flammes au siège de Famagouste, et sa
(i) Les auteurs de l'Art de vérifier les dates disent i36i : c'est une erreur évidente, car il existe des actes, des donations consenties et signées de Jacques de Bourbon, aux mois de juillet et de septembre i36i : cette erreur provient de ce que, Pâques tombant au 28 mars. Tannée 1862 n'était commencée que depuis six jours; au reste, Froissart et d'autres annalistes adoptent la dernière version.
(2) Cette église, d'un style gothique très-pur, fut à moitié détruite en 1798; on acheva de la démolir en 1820 : son emplacement est occupé maintenant par l'hôtel de la Préfecture,
nièce Blanche de Bourbon, reine de Castille, recevait à Xérès le poison préparé par les mains de son indigne époux , Pierre le Cruel.
Jean , second fils du comte de la Marche, épousa l'héritière de la maison de Vendôme, et fonda cette branche qui donna à la France Henri IV, dont Jac* ques de Bourbon fut le huitième aïeul.
ENGUERAND VII,