‹ Vies des grand capitaines français du moyen âgeChapitre 7 sur 25 · LIVRE PREMIER · texte numérisé non relu

LIVRE PREMIER

Notice sur la maison de Couci. — Enguerand fail ses premières armes contre les paysans de la Jaquerie. — Il se rend à Londres comme otage du roi Jean. — Il y épouse la fille aînée d'Edouard III , et re* çoit le collier de la Jarretière. — Il rentre en France à la trêve de 1374. — Il se meta la tête de quarante mille hommes pour aller disputer l'héritage de sa mère à Léopold , duc d'Autriche. -^ Campagnes de 1375 en Alsace et en Suisse.

On voit encore à trois lieues de Laon, sur une montagne qui domine toute la Picardie, une haute tour que le temps semble avoir respectée afin de laisser debout un monument de l'ancienne puissance féodale; c'est de cette tour que les sires de Couci découvraient cent cinquante villes, bourgs, ou châteaux, > dépendant de leur baronnie; c'est de ce roc inexpugna- ( ble qu'ils bravaient le courroux de leurs voisins et quelquefois même la juste colère des rois de France. Ils ne voyaient dans le royaume aucune famille qui pût se croire plus illustre que la leur; quelques-unes l'égalaient en splendeur, mais aucune ne la surpassait. Cette maison ne commence à être historique que

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vers le dixième siècle. Les sires de Couci , jadis gouverneurs d'une partie de la Picardie, devinrent en peu de temps très-redoutables. Le plus célèbre fut Léon, ou plutôt Lion. I^es anciennes chroniques le représentent d'une taille si élevée , qu'au milieu des combats les panaches de son casque servaient d'enseigne à ses soldats; sa force était telle, que d'une main il arrachait les créneaux et de l'autre brisait les chaînes des pontslevis qu'on refusait de baisser devant lui : il fut tué d'un coup de francisque, par Réginaire , évêque de Liège, dans la bataille livrée en 1087, non loin de Bar, entre l'empereur Conrad II et Eudes II, son compétiteur. Après la mort de Lion , la sirerie de Coad revint à l'archevêque de Reims; les prélats de cette ville, qui tenaient ces domaines de la munificence de Charlemagne, en avaient été dépouillés à rétablissement du système féodal. Boniface, archevêque de Reims en loSy, les donna à son neveu Albéric (i), mais celui-ci ne les conserva pas longtemps ; Enguerand Y\ comte de Dreux , le déposséda en 1 070 , s'empara de ses terres, et prit le titre de sire de Couci, au mépris des foudres canoniques qu'on lançait contre lui. Enguerand I", fondateur d'une maison puissante, descendit au tombeau en 1 1 1 5 , chargé d'an» et de gloire. Suger, son contemporain, le qualifie d'horaine vénérable et rempU d'honneur, virvenerabilis etho^ uorifîcus egregie. Enguerand laissa pour successeur Thomas de Marie, son fils, homme extraordinaire cl d'un mérite éclatant. Enguerand III, fils aîné de Tbo-

(i) Duplessis, Histoire de la maison de Concî , p. IS7.

ElfrCtTËflAND DE COUCl. I^g

mas 9 fut un des héros de la bataille de Bouvines; placé itu Centre avec les milices du Vermandois, du âoissonndisy et deux mille hommes levés sur ses domaitfés^ il enfonça Faile galoche de Fentiemi : les divefsé§ relaticni^ ^'accordent à dire que Mathieu dé M6ûtiri€rt*êfld et lui eurelit la plus grande part au gtin âe la journée. Il accompagna ensuite le fils de Philippe 9 qui allait prendre possession de la couronné d'Angleterre. Ce fut cet Ënguerand III qui ëcvâ, en 1240, sur les anciennes fortifications de •ôû château y les bastions et la haute tour dont les voyageurs vont encore visiter les débris.

Apfèd la mort de Louis VIII les prindpaul feuda^ tâîres formèrent une ligue coiitre Blatiche de Gastille, ^clsrréé régente pendant la minorité de Louiâ IX, son fib, et reconnurent pour chef, dans une assemblée géûérâle, Ënguerand, le plus riche et le plus puissant possesseur de fiefs. Pépin et Hugues Capet avaient Commencé au même titre de nouvelles dynasties.

EngUéfand, aveuglé par la vanité, mit sur ses bannières une devise dont le sens était : Je monterai sur le trône. Il se revêtit même des ornements royaux pour les essayer dans ses appartements ; on le vit parcourant ses domaines la couronne en tête. La fermeté de Blanche , la loyale conduite de Mathieu de Monttaorenci, firent échouer ces projets ambitieux; Ënguerand , rendu à ses devoirs, abdiqua un trône qu'il tfarvait point occupé, devint le défenseur le plus fidèle du prince légitime, et fit oublier ses torts par des services non contestés : ce fut alors que le vassal prit cette devise devenue célèbre : Je ne suis roi, ni

r8o KNGUERAni) DE GOITCl.

prince y ni comte aussi , je suis sire de Couci (ï); devise qui respire k la fois la fierté et les regrets. Un accident déplorable termina la vie d'Ënguerand IH (1243) : il passait à gué une petite rivière auprès de Vervins, son cheval, effrayé, le jeta à terre ; la violence de la secousse fit sortir son épée du fourreau , Enguerand tomba sur la pointe , et expira au bout de quelques instants. Il ne laissa qu'un fils, qui mourut sans enfants : en lui s'éteignit la branche aînée. £nguerand Y , issu de la cadette , hérita de tous les biens de cette illustre maison; son fils ainé,£nguerand YI, père du héros dont nous écrivons la vie, avait combattu dans toutes les guerres entreprises par Philippe de Valois, soit enGuienne, soit en Bretagneou en Picardie ; il devint l'heureux époux de Catherine, fille de Léopold, duc d'Autriche, et mourut à la fleur de l'âge, ne laissant de son union avec cette princesse qu'un fils âgé de deux ans : sa veuve fut reconnue tutrice de cet enfant, sur la tête duquel, dans l'espace de quelques mois, vinrent se réunir des domaines considérables, notamment ceux de Marie , de Boissy et de la Fère. Ciatherine ne craignit pas d'abandonner le beau nom do Couci pour épouser un baron allemand d'une naissance médiocre : elle mourut peu de temps après de cette peste qui étendit dans le quatorzième siècle ses ravages sur tout le globe, et enleva en Europe le tiers de la population.

Le jeune Enguerand VII, resté orphelin , passa sous l'autorité de son oncle Raoul de Couci, sire d'Havrain-

(i) Cette devise annule tous les raisonnements de Dubelloy.

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court D'après les droits de la couronne , le roi de France était protecteur-né de ses vassaux et tuteur de leurs enfants. Philippe de Valois adjoignit à Raoul de Couci, pour admini^rer les immenses biens de son pupille , le sire de Nesle et Mathieu de Roye. Le sire d*Havraincourt fut chargé spécialement de Féducation de son neveu : ce banneret avait plus de connaissances que la plupart des nobles de son temps ; il observait les lois de la chevalerie avec une ferveur toute particulière. Les fabUaux l'appellent Yoncle du grofid Ënguerand de Couci^ et lui attribuent un fait assez singulier : ayant aperçu dans une assemblée un jeune homme issu de haut lignage, mais que Ton auraitpris pour un jongleur à son ridicule accoutrement, il le contraignit de se retirer pour aller se vêtir d'une manière plus convenable à son rang et à l'état de chevalier auquel ce bachelier aspirait depuis longtemps. Le sire d'Havraincourt cultiva avec soin les germes des vertus qui se développaient chez son neveu. A seize ans, Ënguerand faisait déjà l'admiration générale par sa beauté mâle et par un mérite qui n'était pas ordinaire dans un vassal de son âge. Charles Y , régent pendant la captivité de son père, voulut lui conférer l'ordre de la chevalerie : cette cérémonie eut lieu à l'hôtel Saint-Paul, au mois de mars i36o. Ënguerand , de retour dans ses domaines , essaya son jeune courage contre les paysans du Beauvoisis, révoltés , et qui venaient de former la ligue redoutable connue sous le nom de la Jaquerie : il les tailla en pièces (i 358), et en délivra la contrée. (Froissart, livre r, chap. i83.)

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La paix de Bretigny (i ) ayant été conclue, Edouard exigea pour garants de l'exécution de ce traité la remise entre ses mains des chefs des lignées les p\u^ illustres du royaume; il désigna en particulier rhéfitier de la maison de Couci. Ënguerand ne ûi «ucuqe difficulté de se sacrifier au bien public ; accompagné d'une suite nombreuse et d'un train f^tstueux^ il ar» riva en Angleterre, où l'on s'empressa de le recevoir comme un naturel du pays, plutôt qu'en étranger; car il y possédait des biens immenses , dont sa famille avait hérité de Chrétienne de Baiileul, princesse d'ÉcoVM^ femme d'Enguerand V, chef de la seconde branoba des Couci. Edouard lui fit un accueil distingué. Nouiv rissant toujours l'espoir chimérique de devenir un jour roi de France, ce monarque ne songeait qu'à s'y faire des partisans : il avait caressé Clissou, il caressa de même Couci, et mit en usage auprès de lui tous las genres de séduction : les fêtes se succédaient au palais de Windsor; Ënguerand y était admis comme allié de la famille royale. Enfin Edouard III voulut en faire son gendre : Isabelle , sa fille aînée , passait pour une princesse accomplie (a); sa mère Philippe de Haïnaut lui avait inspiré de bonne heure le goût des lettres; elle les cultivait avec une ardeur peu ordinaira chez une personne de son sexe. L'historien Froiasart|

(i) Ce village est à deux petites lieues de Chartres; on y voiteocort la ferme où la paix fut signée. Elle appartient à la famille de GaniUs.

(a) Duchesne, le moine de Saint-Denis, et tous les historieDS fran* cals, disent qu'Isabelle était la fille cadette d'Edouard; Wasingham , Hume, Rapin Thoiras disent qu'elle était Tainée : l'autorité de ces derniers nous parait bien plus respectable.

£;srGU£RàirD oje gougi, i83

clerc de la chambre de la reine d'Angleterre, reçut l'aimable mission de diriger ses études. Un sentiment réciproque unit bientôt Enguerand et la fille d'Edouard : le monarque donna en dot la baronnie de Bedford, une partie du comté de Lancastre, et 4)Ooo liv. de rente. On ne trouve nulle part la date précise de ce mariage. Il était assez étrange de voir un baron français , prisonnier pour son roi , épouser la fille de celui qui le retenait dans les fers : disons-le, des motifs politiques avaient seuls dirigé le vieux Edouard, en formant cette union. Couci possédait une partie de la Picardie ; ses domaines bordaient les frontières de l'Ilede-France ; Edouard, de son côté, possédait le Ponthieu et le comté de Guines , enclavés dans les terres de Couci. Il lui importait d'augmenter ce territoire si voisin de Paris , et de le mettre dans une main qui lui fût dévouée; un motif semblable l'avait décidé à rendre la liberté à Gui de Blois, moyennant la cession du comté de Soissons. Edouard, devenu possesseur de ce fief, le donna aussitôt à Couci (i367) , en échange de 49000 liv. annuelles qu'il lui payait au terme du contrat de mariage. Dès ce moment Enguerand ne fut connu en Angleterre que sous le nom de comte de Soissons : c'est ainsi que Rapin Thoiras le qualifie (tom. III , pag. 256, liv. x).

Cependant Couci ne justifia point les fatales espérances que l'on avait fondées sur lui. Flatté des prévenances d'un grand roi, uni à une femme jeune et belle, ce baron avait pu oublier un moment qu'il était né Français ; mais les malheurs qui vinrent assaillir son pays l'émurent profondément, et les sen*-

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tiinents patriotiques se réveillèrent en lui dans toute leur vivacité.

Jjiï guerre allait éclater après la mort du roi Jean : Enguerand, pour échapper aux pressantes sollicitations d'Edouard III, qui voulait le charger de la conduite d'un corps de troupes, demanda la permission de visiter ses domaines, qui réclamaient son retour après six ans d'absence : il signala sa venue par des bienfaits y en affranchissant du droit de main morte les habitants des fiefs de Couci, de Landricourt, de Verneuil, de Kienville , de Créci , de Monceaux. (Duchesne, Preuves, p. 4 1 5.)

Il reçut avec beaucoup de pompe, dans son hôtel à Paris, son beau-frère le duc de Clarencei durant la trêve de i368. Le duc de Clarence était ce beau Lionel, second fils d'Edouard, l'objet de la prédilection du monarque , le seul de la nombreuse famille royale qui se montrât digne par ses brillantes qualités d*étre le frère du prince Noir. Lionel, veuf alors d'Elisabeth de Burg, allait en Italie épouser Violente, fille de Galéas, seigneur de Milan , qui lui apportait eu dot deux cent mille florins , la ville d'Alba et plusieurs domaines considérables. T^e prince anglais ne revit plus sa patrie; il mourut six mois après son nouvel liy menée, que le poète Pétrarque avait célébré dans ses chants. Enguerand assista, l'année suivante ^ à un mariage bien plus remarquable, et qui mit l'héritage de Flandre dans la maison de Valois : nous voulons parler de l'union de Philippe le Hardi, duc de Bou^ gogne,avec Marguerite, tille de Louis de Mâle. Cette affaire importante fut conclue grâce à l'habileté de

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Philippe (l'Orgemont, chancelier du Daiipbiné. Philippe 9 fastueux comme la plupart des princes français , acheta dans tous les pays des joyaux en quantité; Enguerand lui vendit pour l'j^ooo écus de perles, qui furent remises entre les mains de Jean Hue, garde-joyaux du duc : Tacle de vente fut dressé par maître Jacques Duval , secrétaire, et cacheté par Jean Juppin, chaufie-cire du prince. (Labarre, i" partie.) Peu de temps après, les seigneurs delà Quintanie, les comtesde Comminges , d'Armagnac, de Périgord , de Rochechouart , ayant brisé les liens dont le prince Noir les avait enlacés , donnèrent matière par leur résistance à une nouvelle guerre ; elle éclata spontanément. Enguerand se trouvait dans la nécessité d'opter entre les deux partis; sa position devint fort délicate, étant gendre du roi d'Angleterre, et feudataire de celui de France. Devait-il s'armer contre le prince dont il venait d'épouser la fille, ou concourir à l'abaissement de sa première patrie en combattant les Valois, que son père avait servis glorieusement? Dans cet embarras, le sire de Couci prit un terme moyen qui mit à couvert sa conscience et son honneur : il courut chercher la gloire et les dangers sur un théâtre plus éloigné. Charles V, sentant l'impossibilité de compter Enguerand parmi ses défenseurs, se trouva fort heureux de tïe pas le voir au nombre de ses ennemis.

Les Visconti régnaient à Milan, dont ils avaient dépouillé la famille de Napoléon délia Tore; l'histoire de leur règne n'est qu'une série d'actions odieuses. Bernabo Visconti devint le prince le plus puissant de

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la péninsule italique, et poussa ses empiétements jusqu'aux portes de Rome, menaçant d'envahir la Métropole du monde chrétien. Urbain Y, épouvanté, quitta le comtat Yenaissin , passa les monts, et se vit obligé de traverser le camp des soldats milanais pour entrer dans Rome, où il arriva le i6 octobre 1367. Urbain Y, le même pontife que les Malandrins rançonnèrent dans Avignon , s'était imaginé que sa présence en Italie suffirait pour arrêter les entreprises de Bernabo : vaine espérance ! Urbain fut trop heureux de pouvoir regagner Avignon , où il mourut vers la fin de 1370; il eut pour successeur Grégoire XL Ce pontife commença par excommunier Bernabo, et ne cessa de déployer constamment une vigueur qui étonna les Milanais. Il forma contre eux Une ligue, et en nomma chef suprême le comte de Savoie. Depuis un siècle les comtes de Savoie étaient des hommes véritablement supérieurs : ils augmentèrent leurs États de telle manière, que chaque jour le poids en devenait sensible dans la balance de l'Europe. Celui dont Grégoire XI arma le bras contre les Yisconti portait le nom d'Amédée YI ; on le surnommait le Comte' Fertj à cause de la couleur de ses armes : il venait de remplir l'Orient du bruit de ses exploits. Yainqueur d'Amurat P, il lui avait enlevé l'importante forteresse de Gallipoli. A peine rentré dans son comté avec un butin prodigieux , le paladin fut jugé digne d'être le défenseur de l'Église. Ëngucrand, ne pouvant se mêler de la querelle de la France et de l'Angleterre , voulut se dédommager de cette contrainte en allant prendre les premières leçons de la guerre du héros de la

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Savoie, dont il ^n,^.t proche parent parles femmes. I/$s préparatifs contre les Visconti furent immenses* Le roi de Hongrie voulut servir sous Amédée, comme volontaire; l'empereur Charles IV, la reine de Naples, envoyèrent des troupes : la France se trouva repré^ sentée dans cette ligue sainte par le jeune Couci, qui conduisait cinq cents lances. Charles Y, quoique fort occupé avec les Anglais, lui avait donné trois cents chevaliers.

Les succès toujours croissants de Bernabo et de Galéaa son frère augmentèrent rapidement le nombre de leurs partisans. Les deux Visconti se tnénagèrent des intelligences au sein des divers États de Tltalie, et jusque dans ceux du redoutable comte de Savoie. Le

f marquis de Saluées, au mépris des devoirs de vassal, se déclara contre Amédée VI; celui-ci n'attendit pas qae le rebelle prît l'offensive, l'attaqua rudement et lui enleva Coni (i). Ce fut sous les murs de cette place (137a) qu'Enguerand fit ses premières armes. Le comte de Savoie, charmé de la valeur du banueret français, lui donna en présence de toute l'armée son gantelet, comme un gage de son estime et de son ami* tié; peu de temps après, il l'iuvestit du commandement de trois divisions. La dispersion totale des troupes du marquis de Saluées permit au comte Amédée de marcher sur Asti, resserré par Bernabo, dont l'armée venait d'être renforcée des bandes que conduisait Ancut, aventurier gallois, la terreur de l'Italie. Enguerand espéra qu'en qualité de gendre du roi

(f) Gaichenon» Histoire de Savoie, p. 4><*

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d'Angleterre il pourrait obtenir quelque chose de ce sauvage guerrier ; il courut le trouver dans son campi et l'exhorta, au nom d'Edouard III , à abandonner les intérêts des Yisconti. La négociation fut conduite si heureusement, que le partisan Ancut passa subitement ainsi que ses bandes sous les ordres de G>uci, et opéra une diversion puissante en perçant par le Parmesan jusque dans les États de Bernabo; il franchit tous les obstacles qui s'opposaient à sa marche , et arriva aux portes de Milan. Les Yisconti, épouvantés, rappelèrent Bernabo, qui se vit contraint de lever le j siège d'Asti (i).

Après la retraite du général italien, Amédée 8*avança dans le Milanais par la vallée de Saint-Martin, et balaya le pays l'espace de vingt lieues. Couci marchait en même temps sur Ferrare avec Ancut, et menaçait ainsi les plus riches domaines des Yisconti. Le fils aîné de Galéas accourut à la tête de douze mille hommes (Gorio, p. 246). Rnguerand, ayant passé la Chiesa à gué , se retrancha derrière une position très* redoutable. L'Italien, se fiant à sa supériorité numérique , vint l'attaquer ; mais il fut repoussé, battu complètement , et fait prisonnier ainsi que deux mille des siens. Cette victoire, remportée le i5 mai 1873, jeta un tel éclat, que le pape écrivit des lettres de féli- , citation au comte de Savoie et au sire de Couci, dont le sang-froid et les sages dispositions avaient assuré ce beau triomphe.

Le lendemain les vainqueurs s'emparèrent de la

(i) Gorio, Historia cli Milauoi p, 346. — Guichenou, p. 431.

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ville de Bologne, qui devint le point central des opérations. Le comte de Savoie passa l'Adda, ayant sous ses ordres le principal corps , traversa le pays de Bergame, de Brescia, et vint opérer sa jonction avec Enguerand dans les plaines de Bologne. Les alliés, se trouvant réunis, résolurent de commencer le siège de Plaisance (octobre i373). Les préparatifs furent poussés rapidement; on s'empara, dans une attaque de nuit, des fortifications avancées. De leur côté , les Visconti opposaient la résistance la plus opiniâtre; mais leurs partisans commençaient à les abandonner. Les avantages nouvellement remportés en faisaient présager d'autres; déjà les habitants de Plaisance murmuraient hautement, lorsque tout-à-coup le comte de Savoie tomba malade. Il se fit transporter à Modène , laissant la conduite du siège au sire de Couci. Ce dernier poussa les opérations d'une manière si vive, que les Visconti, effrayés, envoyèrent parlementer : on conclut une trêve sous la médiation de la république de Venise. Sur ces entrefaites, le sire de Couci reçut un message du roi de France. Charles V venait d'éprouver de quel prix peut être un grand général. Duguesclin avait fait succéder des triomphes à des revers : l'intérêt de l'État exigeait de rassembler autour du héros breton des émules capables d'enchaîner comme lui la victoire, et de le remplacer enfin si jamais la mort le frappait au milieu des combats. La renommée ne cessait de publier les exploits d'£nguerand;le roi le regarda comme une précieuse conquête , et , pour le déterminer à revenir en France, il dépêcha vers lui un chevalier à bannière, porteur

igo EAGUERARD DE GOUGI.

du bâton de maréchal. Depuis cinquante ans cette dignité avait été illustrée par plusieurs guerrier» célèbres, et suivait immédiatement celle de connétable^ mais Enguerand de Couci la refusa : il se croiyait toujours lié par ses serments à la fortune de FAdi^ terre, et avec d'autant plus de raison que^ Jyettdfltit le cours de ta dernière guerre , Robert Kendted al les autres lieutenants du duc de Lancastré avaient mis un soin extrême à ménager les domaine» àé \â maison de Couci. « La terre du seigneur de Gottd^ dit Froissart (livre II) , demeura toute en ptât; oûû^ queslesÂngloisforfirentniàhomme Aiàfemttie d^là Valeur d'un denier , qui dist je suis à môdseigtiêuf dé; Couci. » Une trêve que Ton signa eh 1374 permit ft Enguerand de rentrer dans le royaume sans violer la foi jurée; mais il ne put y goûter un long repos.

Notis avons dit ailleurs qu'un vice radical désolait, au moyen âge , la société tout entière : à peine le fléati de la guerre interrompait-il ses ravages, qu*un autre apparaissait plus terrible encore que le premier ; c^était rgisiveté des soldats , dont on venait de licencier les de.^x tiers. Accoutumés à vivre sans contrainlte^ à conquérir sur l'ennemi un butin journalier, ils ne pouvaient se résoudre à subsister du produit de leur travail. Dès que la trêve de 1374 fut conclue, dofi2^ mille de ces soldats se trouvèrent subitement réunis. Ils avaient à leur tête vingt-cinq capitaines subordonnés à un seul, dont l'histoire ne dit pas le nom. Lei fameux partisan Arnaud CervoUe était mort depdil l i366 (i).

(i) Duplessis et même les auteurs de TArt de vérifier les dates

KNGÛBRAIfD DE COUCI. l'gi

Le sire de Couci ne crut pas manquer au serment qui le liait à Edouard III en offrant k Charles V de délivt^r le royaume de cette calamité, en employatit l'expédient dont s'était servi Duguesclin quelques anûêe^ attparavanf ^ c'est-à-dire en conduisant dans une terre étrangère ces bandes désordonnées; d'ailleurs lafôitune lui présentait , en ce moment, une occasion toofe naturelle de les mener sur les bords du Rhin.

L'empereur Albert I** avait laissé vingt-un enfants. L\in d'eut, LécFpold, dit le Glorieu:ty reçut en apanage l'Autriche, l'Alsace et le Brisgav^; une de ses filles épousa Enguerand VI , sire de Couci, père d'£njuerand VII. Léopold étant mort sans héritier mâle, Couci devint son héritier du chef de sa mère Cathetarine,fiUeunique du duc d'Autriche; mais les autres Bis de l'empereur Albert , oncles de Catherine, s'opposèrent à ce qu'un si bel héritage passât dans les mains d'un étranger, et surtout d'un Français; ils se partagèrent la succession de leur frère et la retinrent tout entière, malgré les vives réclamations du sire fHavraincourt, tuteur d'Enguerand VII. Celui*ci , en âge de gouverner par lui-même ses domaines; rede^ manda, mais vainement, l'héritage de sa mère; il pforta ses plaintes à l'empereur Charles IV. Le monartjue allemand s'excusa surcequ'onlui contestait l'Empire, et que, dans cette position critique, il se voyait

ont commis une erreur manifeste en mettant Arnaud Cervelle dans l'expédition de iSyS. Ce chef de bandes n'existait plus depuis i366. Cette vérité est démontrée d'une manière incontestable dans l'ouvrage de M. Zur Tiauben; par Duchesne, Histoire des seigneurs de Cbâteauvillain ; et surtout par la savante dissertation consignée dans les Bfémoires de l'Académie des Inscriptions ^ t. XXV, p. i68.

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hors d état de faire rendre justice aux autres. Cependant, délivré de son compétiteur, non-seulement Charles IV n'écouta pas les réclamations de Couci, mais encore il contracta une alliance intime avec la maison d'Autriche, maria une de ses nièces au second fils d'Albert^ et lui assura la possession d'une portion des biens de Catherine. Les guerriers de cette époque ne voyaient rien au-dessus de leurs résolutions : Enguerand conçut le projet d'aller disputer, les armes à la main, l'héritage de sa mère au duc d'Autriche et à l'empereur lui-même; le roi l'y encouragea.

La succession réclamée par le sire de Couci se trouvait entre les mains de Léopold le Courtois^ auquel étaient échus en partage l'A Isace , le Brisgaw et les terres enclavées dans les cantons suisses. Enguerand n'avait aucun droit sur l'Autriche, possédée par Albert IWle Tracassier.h^ plupart des historiens se sont mépris à cet égard. D'après les lois féodales qui régissaient alors l'Europe entière, le sire de Couci, héritant par sa mère, ne pouvait revendiquer TAutriche, fief masculin, mais seulement l'Alsace et le pays enclavé dans la Suisse, biens allodiaux apportés par son aïeule dans la maison d'Albert I*'.

Voulant épuiser toutes les formes de la justice, Enguerand écrivit une seconde fois au duc de Brabant, vicaire de l'Empire, pour le prier de soumettre sa réclamation au monarque germanique, et l'informer qu'il aurait recours à la force des armes si on lui refusait satisfaction. Le duc de Brabant répondit que l'empereur ne pouvait pas se mêler de ce grand différend , et qu'il resterait neutre dans la querelle. Sur

ENGUERAND DE COUCf. IqS

cette réponse, Enguerand demanda à Charles V la permission de réunir les bandes éparses dans les provinces voisines de Paris. Le roi lui délégua à cet effet une partie de son autorité, et fournit même 60,000 livres afin de contribuer aux frais de l'expédition . Des hérauts d'armes se mirent à parcourir la Picardie, la Champagne, l'Ile-de-France, la Normandie, et annoncèrent aux soldats licenciés qu'ils eussent à se réunir, attendu qu'un ordre suprême les faisait passer à la solde du sire de Couci, lieutenant du roi. Ces hommes , qui naguère méprisaient la voix des magistrats elles exhortations du clergé, obéirent à ce commandement avec une docilité qu'on n'attendait pas d'eux. Les vingt-cinq capitaines se concentrèrent sur un seul point, pour y attendre des ordres ultérieurs. Enguerand , de son côté , fit des levées dans ses terres de France et d'Angleterre; deux mille Bretons vinrent se ranger sous ses bannières, ainsi que raille cinq cents nobles de différentes provinces. Le vieux Raoul d'Havraincourt, oncle d'Enguerand^ amena deux cents chevaliers. Edouard III, jaloux de servir les intérêts de son gendre, auquel, d'ailleurs, il portait une véritable amitié, lui envoya mille chevaliers commandés par le comte de Kent. Ces troupes réunies formaient ^ disent les historiens allemands, soixante mille combattants, dont seize mille achevai ; des données plus certaines diminuent ce nombre d'un bon tiers. Il doit nous paraître aujourd'hui fort étonnant de voir un simple banneret aller réclamer l'héritage de sa mère, à la tête de quarante mille hommes. Avant d'entrer en campagne, le sire de Couci, voulant se rendre fa-

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Yorables les villes de Strasbourg et de Colmar, leur adressa un manifeste daté de Mazevaux, le a4 septembre 1875 (i). Cette démarche ne produisit rien. Ënguerand n'en fut point découragé, et n'en jura pas moins de faire baigner son cheval dans les eaux du Danube (2).

Les aventuriers, formant deux divisions d'avantgarde sous le commandement de vingt-cinq capitaines, partirent aux premiers jours d'octobre 1375. Comme ils allaient faire la guerre dans un pays froid et à l'approche de l'hiver ( ce qui n'était pas ordinaire), ils endossèrent par-dessus leurs cuirasses de longs manteaux, dont l'usage se conserva depuis parmi les soldats de différents pays. Suivant leur coupable habitude , les Malandrins se livrèrent aux excès les plus épouvantables, répandant l'effroi en tous lieux; ils désolèrent la Lorraine , déjà ravagée par eux dix ans auparavant, lorsque Arnaud Cervolle les commandait. Les habitants ne trouvaient point de retraite asse* obscure pour échapper à leurs fureurs. Ces bandes entrèrent de vive force dans Metz, et allaient livrer cette ville aux flammes, lorsque le sire deCouci arriva conduisant l'arrière-garde et le corps de bataille, formant ensemble vingt-cinq mille soldats très-bien disciplinés. Indigné de la conduite des aventuriers, dont on payait la solde régulièrement, il ne craignit pas de déployer contre eux une courageuse sévérité. 11 fit décapiter au milieu de son camp, et devant l'armée réunie, deux anciens lieutenants d'Arnaud Cervolle,

(i) Preuves de THistoire d'Alsace , par Lag;uil le. (a) Chronique de Soleure, t. II; p. i35.

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instigateurs de ces désordres. Un exemple aussi terrible ne parut pas suffisant pour arrêter ces débordements : le sire de Couci résolut d'occuper sans délai leur humeur dévastatrice, en l'employant contre son compétiteur. Il s'avança en Alsace dont les habitants^ de touttemps très-belliqueux, essayèrent d'arrêter l'avantgarde, formée des compagnies de tard*venus. Réunis àPsaffenhoven , ils remportèrent quelques avantagea; mais ce fut un malheur pour l'Alsace : les aventuriers en prirent le prétexte de se livrer aux cruautés les plus inouïes ; ils atteignirent les paysans^ les taillé^ renten pièces, et ne laissèrent dans cette contrée que des ruines, sans que le sire de Couci et les autres chefii pussent s'opposer à leurs dévastations. Enfin l'armée arriva aux portes de Strasbourg ; le général demanda le passage par la ville pour franchir le Rhin : on le lui refusa d'abord ; mais à la vue des préparatifs que l'on faisait afin de l'obtenir par la force, les habitants, effrayés, livrèrent passage, en payant 3o,ooo florins pour se racheter du pillage.

Enguerand franchit le fleuve, suivi des bandes noires seulement, et les étendit sur la rive droite; il repassa de sa personne le Rhin au bout de quelques jours, établit ses opérations en Alsace, et les poussa jusqu'au milieu des cantons suisses, menaçant ainsi d'un coté avec ses bandes les États d'Albert III, et de l'autre ceux de Léopold au moyen des troupes régulières. Il franchit le Rhin une troisième fois, le 20 octobre, pour aller se mettre à la tête des grandes compagnies : il s'enfonça dans le pays, montrant une audace digne des affreux soldats qui marchaient sous

îçfi ENGDERAND DE GOUCI.

ses ordres. Les historiens Jean de Grus et Gérard dé Boo disent que rAllemagne fut saisie d'épouvante à l'arrivée de Couci, qu'ils appellent Cussin. Rien né pouvait tenir devant sa furie; les troupes d'Albert furent culbutées et battues sur tous les points : les talents y l'intrépidité qu'Enguerand déployait, lui gagnèrent le respect des hommes farouches qu'il traînait à sa suite. Albert, effrayé à la vue des succès toujours croissants de l'ennemi, dont le Danube même ne pouvait arrêter la marche, adopta dans son dé-* sespoir un genre de guerre nouveau. Il briilà luimême trente lieues de pays le long du Danube, ne laissant ni bestiaux ni subsistance d'aucune espèce. L'hiver devint pour ce prince un puissant auxiliaire : les soldats de Couci, que nulle force humaine n'avait pu faire reculer, trouvèrent dans les horreurs de la faim et dans les rigueurs de la saison le châtiment de leurs excès ; les deux tiers périrent de misère. Engucrand battit en retraite avec le comte de Kent et quatre mille hommes, reste de cette division de quinze mille combattants, qui, à elle seule, avait porté l'effroi au sein de la Germanie. Il repassa le Rhin sans regret, ne regardant pas cette tentative comme infructueuse ; car elle avait servi d'une part à donner aux deux compétiteurs, Albert etLéopold, une idée de sa puissance, et de l'autre elle avait usé dans une entreprise aussi glorieuse que gigantesque des hommes tels qu'on n'en pouvait déplorer la perte. Le sire de Couci se consola de cette espèce de revers, en retrouvant dans l'état le plus prospère l'armée laissée en deçà du fleuve : le vieux Raoul, son oncle, y aval if

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maintenu une discipline admirable. Enguerand ayant repris le commandement en chef, recommença ses opérations contre Léopold , qui défendait en personne ses domaines d'Alsace. Les deux armées se rencontrèrent auprès de Brisach. Léopold avait pour lui les habitants, depuis longtemps accoutumés à la domination des princes tudesques. Le général français fit de si savantes dispositions, que l'ennemi se vit obligé d'accepter le combat après l'avoir refusé longtemps. Léopold, vaincu, se sauva, grâce à la vitesse de son cheval, et courut se renfermer dans Brisach. Couci, l'ayant cherché au fort de la mêlée durant plusieurs heures, le poursuivit chaudement ; mais il arriva lorsque les ponts-levis se levaient. Revenu sur le champ de bataille, le paladin tua de sa main le margrave de Hesse, qui cherchait à rétablir l'action (i).

Le sire de Couci se trouvait hors d'état , par le manque de machines de guerre, d'entreprendre le siège d'une ville aussi bien fortifiée que Brisach; ayant laissé devant la place un corps de troupes pour la bloquer, il s'occupa à enlever successivement les châteaux forts dont l'Alsace paraissait hérissée; puis il résolut de pénétrer en Suisse , dont quelques cantons avaient contracté alliance avec Léopold. Les habitants de ces agrestes contrées, jaloux de leur indépendance, détestaient les étrangers, quels qu'ils fussent. En se décidant à les forcer dans leurs montagnes, Enguerand fais^t ce que personne n'avait osé tenter; il pénétra dans r Argaw à travers des chemins impraticables , et ar-

(i) Laguille^ Histoire d'Alsace , p. 3io.

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riva devant Wallembourg y où les Suisses rattendaient. Les trois mille aventuriers , reste des deux divisionHy formaient de nouveau l'avant^garde ; ils s'élancèrrait sur les remparts, rien ne put arrêter leur impétuosité ; la garnison se fit hacher au milieu des Cbrtifi» cations; la ville, prise d'assaut, fut livrée aux flam» mes et détruite de fond en comble au bout de quel* ques heures. Encouragé par ce brillant début, Couci forma le projet de se porter sur fiâle, qui ne faisait pas encore partie de la confédération. Cette ville n'Avait pas eu le temps de rétablir ses murailles, détruites en i356 par un tremblement de terre ; mais à la nouvelle de l'entrée de l'ennemi sur son territoire , elle demanda des secours aux cantons, qui s'empressèrent de lui envoyer quatre mille hommes. Couci , apprenant que Baie se mettait en défense, abandonna aon dessein , et résolut de pénétrer sans délai dans lecœur^ (le la Suisse. Il engagea son armée dans les montagnes d'Hawestein, où elle eut à surmonter des difficultés sans nombre, des torrents impétueux à franchir, des éboulements de terre à éviter. Le général français soutenait le courage de ses soldats par son sang-froid, sa patience et une ardeur infatigable ; enfin on parvint au delà de ce passage inexpugnable, en dépit des efforts des paysans levés en masse, qui faisaient roaler du haut des monts des quartiers de pierre et des troncs d'arbres. Pour la première fois , ces lieux sauvages r^ tentirent du glorieux cri de France, Enguerand vou» lait pousser jusqu a Soleure, et même jusqu'à^Beme, pour contraindre les cantons à rompre leur alliance avec r^éopold; mais, après avoir traversé les mon-

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lagnes d'Hawesteiu, il lui restait encore à forcer le pas de la Gus. Une division de troupes allemandes, coimnandées par le comte de Nidau, et soutenues par les Bernois, voulut le lui disputer ; il la culbuta, et déboucha fièrement dans la plaine avec quinze mille hommes. Sa périlleuse entreprise lui en avait déjà coûté dix mille. En apprenant que le passage de la Glus était forcé, la Suisse conçut de vives alarmes; Berne et Soleure se trouvaient à la fois menacées. Les hommes de tout âge, les femmes, les enfants, coururent aux armes. Les Bernois mirent en délibération si, pour oter à l'ennemi le moyen de subsistCTi ils brûleraient le plat pays et les granges, comme Léolpold avait agi en Alsace. Un bourgeois nommé Reider s'y opposa : « Quant à moi, dit-il, je ne veux rien changer à ma grange; j'attendrai J'ennemî de pied ferme, et je la défendrai s'il plait iDieu. » Son exemple encouragea tous les autres (i). Le sire de Couci, que rien n'étonnait, poursuivit sa marche. Il détacha le comte de Kent et quatre mille hommes, lui intimant l'ordre de pousser sur Berne le plus près possible, de choisir une bonne position, de s'y fortifier, et d'y attendre que le reste de l'armée vint opérer sa jonction avec lui : le général en chef espérait occuper par cette manœuvre ks Bernois, et les empêcher d'aller au secours de Soleure. Enguerand , dirigeant le corps principal , côtoya la rivière d'Aar, attaqua la ville de Wanghen, fH ht prit au bout de quatre heures d'une vive résis-

(1) StaUer» Chroniques d« la Soisse, liv. UI, p. 8S.

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tance. Le comte de Nidau, à la tête d'uu nouveau corps de six mille hommes, cherchait à retarder sa marche ; mais il essuya une défaite complète aux portes de Hawoghen , et se regarda trop heureux, de pouvoir gagner la forteresse de Buren : le vainqueur Ty suivit, décidé à former le siège de la place, quoique les catapultes , les balistes et les engins lui manquassent. De fortes murailles taillées dans le roc défendaient la ville : le général allemand, fier de cet avan* tage, bravait d'un air de jactance les efforts des Français; mais le quatrième jour du siège, un coup de flèche l'atteignit mortellement pendant qu'il regardait à travers la fente d'un créneau. Couci, ignorant cette mort, poussait les apprêts d'un assaut décisif; ses soldats , jaloux d'acquérir de la gloire sous un pareil chef, le secondaient à l'envi. On employa une semaine à combler les fossés , à élever des quartiers de roc lesuns sur les autres afin d'atteindre les remparts. Le signal fut donné le huitième jour; les Français montèrent à l'escalade sous une nuée de traits et de pierres : Ëuguerand guidait les assaillants ; porté en quelque façon par eux, il planta sa bannière sur la muraille. La vue de cet étendard électrisa l'armée, les efforts redoublèrent; le soleil brillait encore, lorsque des cris de victoire poussés sur tous les points annoncèrent la prise d'un des boulevards de la Suisse. Dans le même moment où Ënguerand s'illustrait par une si belle conquête , le comte de Kent échouait complètement auprès de Berne, n'ayant pas su se garantir (les pièges que les habitants lui avaient tendus : six cents braves du pays taillèrent en pièces, dans les

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gorges de Buttisholz, douze cents Anglais , dont la moitié périrent au milieu des flammes, dans une église où ils avaient voulu se défendre. On rapporte qu'après la victoire , un paysan qui avait combattu vaillamment endossa la cuirasse d'un banneret anglais tué dans le combat, et couvrit sa tête d'un casque magnifique ; il passa ainsi atourné sous les murs du château de Torbung. Le baron de ce lieu le railla de ce qu'il voulait faire le noble; le paysan lui répondit sans hésiter: «Monseigneur, aujourd'hui le sang des nobles et celui des chevaux sont telle* ment mêlés ensemble , qu'on ne peut plus les distin* guerFun de l'autre (i). »

Pour réparer l'échec de Buttisholz, le comte de Kent voulut aller surprendre Berne en passant par des chemins regardés jusqu'alors comme impraticables. Il arriva en vue de la capitale de la Suisse , tandis qu'on le croyait à quinze lieues. Les Bernois, quoique étonnés , ne s'en laissèrent point imposer par ce voisinage; ils se retranchèrent derrière leurs murailles, attendant l'eimemi de pied forme. Le comte de Kent, n ayant pas assez de troupes pour tenter une irruption de vive force, voulant d'ailleurs attendre le gros de l'armée, comme le portaient ses instructions, s'établit au monastère de Fawenbruun , situé au-dessus ile Burgdoff. Cette maison religieuse, une des plus riches de la Suisse , regorgeait de pix>visions en tout genre et principalement en vin ; les aventuriers s'y livrèrent à la débauche, et tombèrent en peu d'ins-

(0 DicUonoaira historique de la Suisse, i. V» p. ^69.

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taiits dans un état dlvresse complet. Les Bernois , instruits de cette circonstance par quelques paysans , sortirent de leur ville au milieu de la nuit ( fin de décembre iSyS ), assaillirent les Anglais dans le monastère, en tuèrent deux mille; de leur côté, ils ne perdirent que quatre hommes, du nombre desqueh fut rintrépide Reider, celui qui n'avait pas voulu brûler sa grange (i). lue comte de Kent, grièvement blessé, parvint à rassembler huit cents des siens , et battit en retraite vers la rivière de i'Âar, espérant y rencontrer les premières divisions du principal corps» Les Suisses le poursuivirent avec une telle fureur, qu'au bout de trois jours sa troupe se trouva réduite à cinquante hommes, que Tavant-garde recueîUit auprès de Buren. La défaite du comte de Kent mettait Couci dans l'impossibilité de conserver ses conquêtes, et , pour éviter une ruine totale , il se décida à rentrer en Alsace. I^es Suisses , quoique vainqueurs des aventuriers, n'osèrent pas inquiéter Enguerand dans sa retraite; le nom de Couci leur inspirait une juste crainte. Le général français rallia en Alsace sept mille hommes, laissés dans ce pays sous les ordres de son oncle Raoul. Enguerand reprit aussitôt ToflEen^ sive, fondit sur le duc de Wirtemberg, commandant les troupes de Léopold,le défit, le i*' janvier 1378 (a), auprès de la ville de Walteviller, et, après le coiùbat) enleva cette place d'assaut. Léopold, effrayé de To*

(i) Les Bernois firent sur ceUe victoire une chanson dont on t conservé quelques couplets en allemand. Us élevèrent auprès de Tabbaye une pyramide dont rinscriptiou , en latin et en allemand, con« tcnait la description du combat.

{2) L'année commençair alors à Pâques.

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piniàtreté que mettait Gouci à poursuivre son projet, craignant de perdre enfin ses possessions d'Alsace j proposa de terminer le démêlé par un arrangement. Depuis un mois Charles Y s'offrait comme médiateur. Le prince allemand conclut, le 1 3 janvier 1^7 5, avec Enguerand , un traité d*après lequel il donnait une somme assez forte pour payer la solde des troupes françaises y cédait à son compétiteur la seigneurie de Baron ainsi que celle de Nidau^et lui accordait enfin le droit de planter sa bannière durant un jour entier sur les remparts de Strasbourg et de Colmar, en signe de souveraineté. De son côté, Léopold voulut conserver jusqu'à sa mort le titre de protecteur des seigneuries de Buren et de Nidau : c'étaient des concessions mutuelles faites à l'amour-propre.

Froissart, portant une attention exclusive sur les événements dont la France et l'Angleterre étaient le théâtre, a raconté souvent avec inexactitude ceux qui se passaient loin de lui : il dit que le sire de Couci échoua complètement dans cette expédition. Le traité que nous venons de citer prouverait seul qu'elle eut au moins quelques résultats heureux pour ce guerrier (i), si les détails que nous avons rapportés n'attestaient d'ailleurs que ces deux campagnes, signalées par de beaux faits d'armes, acquirent au banneret français une gloire incontestable.

(i) Voyez, sur cette gaerre de Suisse et d*Àhace : Plantin , Histoire de la Suisse, Kv. IV, p. 173 ; Genève^ 1666. — Steller,.GbroaiqueB de la Suisse, eu allemand, t. I. — LagHille, Histoire d* Alsace » Uv. XXII, p. 309 et 3io. L'Art de vérifier les dates, t. II, p. 731 et 722. — Mémoires de l'Académie des Inscriptions, t. XXV, p. tSS ; cl surtout l'ouvrage spécial de M. le barod de Zur Laubeu.

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