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Telle fut la bataille de Bouvines (i) : malgré l'obscurité des historiens du moyen âge , on trouve dans leurs relations des faits assez précis pour ne point laisser de doute sur les mouvements principaux des deux armées. Ainsi il est évident que Philippe dut son triomphe à des manœuvres savamment combinées , qui consistèrent à diriger de fausses attaques sur les flancs de l'ennemi pour le tenir en haleine , et à porter le poids de toutes ses forces sur le centre afin de l'enfoncer et d'isoler les deux ailes , manœuvre reproduite dans les siècles modernes par les généraux les plus expérimentés. Mont* morency put s'attribuer la plus large part du succès , puisqu'il atteignit le but principal , percer le centre de l'ennemi : le sort de la journée dépendait de Texécation de ce mouvement. Dans cette grande bataille de Bouvines , la fougue française eut à lutter contre le flegme germanique , et sa supériorité ne demeura pas un seul moment douteuse. Le courage et l'opiniâtreté de la chevalerie suppléèrent au nombre ; l'acharnement fut inexprimable : les hommes s'abordèrent plusieurs fois corps à corps. Les diverses chroniques assurent que des débris d'armes , de cuirasses brisées et de heaumes fendus, couvraient en entier le terrain l'espace de trois lieues : les chevaliers étaient tellement souillés par les taches de sang , qu'on ne distinguait plus sur leurs cottes de mailles les emblèmes féodaux. Les milices des provinces se battirent avec une intrépidité que l'on n'avait pas droit d'attendre de nouvelles levées , ce qui prouve que le g^nie martial distinguait particulièrement
(i) Nous aTons recueilli, au sujet de ce mémorable éfénement, les détails contenus dans plus de cinquante chroniques écrites pair des contemporains , et nous avons étudié pendant quelques jours le terrain sur lequel l'action fut litrée.
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la nation française. Du côté des alliés , les Anglais et les Flamands dé[)loyèrent beaucoup de bravoure ; les Allemands agirent sans aucune passioh, et ne secondèrent pas leurs auxiliaires.
Philippe tint une conduite au-dessus de tout éloge , payant de sa personne comtoe le plus simple écuyer ; il eut à défendre nori-seulement Thonneur de la couronne , mais encore sa vie contre laquelle tant de haines se montraient conjurées. En voyant fuir Othon , il dit gaiment aux siens t ce Amis , nous ne le reverrons plus aujourd'hui que par le dos. » Guérin , plus fidèle observateur des convetiances de l'état ecclésiastique que l*évéque de Beauvais , ne tira pas une seule fois l'épée, et ne porta pas un seul coup de sa propre main ^ mais il dirigea tous les mouvements avec une supériorité qui attestait une étude profonde de la science militaire.
Philippe -> Auguste ^ craignant que les Français ne tombassent dans quelques pièges en poursuivant trop chaudement les vaincus , ordonna aux trompettes de sonner le r&lliement ; il alla se placer auprès de la chapdle Saint- Pierre , et commanda que les prisonniers lui fussent amenés. Leur nombre s'élevait déjà à deux mille ) parmi lesquels on distinguait Ferrand , comte de Flandres ; Renaud , comte de Boulogne ; Guillaume, comte de Salisbury ; le comte de Hollande, et Gilles de Sainte-'Aldegoilde. « Vous méritez tous la mort , leur dit-il : vous Renaud , vous Ferrand , pour avoir levé Tétendard de la rébellion contre votre suzerain ; et vous , leudeâ étrangers , pour avoir fait le serment de m'immoler au milieu des miens sans m'accorder de quartier , serment homicide , défendu par les lois de la guerre et de la chevalerie. Je devrais vous en punir tous en vous envoyant au supplice , mais je veux bien vous laisser la vie : vous expierez votre crime au fond
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des cachots (i). » En elFet , il les fit charger de chaînes : on les distribua dans les prisons des différentes villes de l'Artois et de la Picardie.
Des soldats de la chevauchée de Montmorency traînèrent devant le roi le char sur lequel était plantée la bannière de l'empire germanique i Philippe- Auguste déchira lui-même la soie de la bannière , et en fit jeter les lambeaux dans le feu , ainsi que le dragon* L'aigle , brisé par mille coups , attestait qu il avait été attaqué et défendu avec le même courage : le prince en envoya les débris à Frédéric , compétiteur d'Othon. Déjà la nuit étendait ses ombres , lorsque Mathieu de Montmorency revint sur le premier champ de bataille , conduisant i,5oo prisonniers. Ce général ^ ayant poursuivi chaudement tout le centre des alliés , Pavait mis dans une entière déroute : il déposa aux pieds de Phi-»lippe les douze enseignes surmontées de l'aigle impériale, conquises par lui. Le roi voulut que Mathieu ajoutât dans ses armes douze aigles ou alarions ; elles eti con* tenaient déjà quati^ , attendu que sous le règne de Lothaire , dans une bataille gagnée en 978 sur un autre Othon , Bouchard de Montmorency ayant enlevé quatre aigles , Lothaire permit qu'il les fit graver sur son boii-^ clier ; distinction d'autant plus flatteuse qu'elle était nouvelle , car on ne connaissait point encore l'usage des armoiries. Depuis Bouvines ^ l'écusson de MontmQ->rency de la branche d'Ecôuen fut chargé de âeize alarions , tel qu'on le voit aujourd'hui.
Pour récompenser Philippe de Dreux des services rendus par le prélat dans cette circonstance j le roi lui octroya la licence de dire à l'avenir le messe en cuirasse et les éperons chaussés , privilège que lés évé^
(1) Guiilaume-le-BretoD, Philippidos , ch. yn.
ques de Beau vais conservèrent jusqu'au dix- septième siècle. Le sire de Mareuil , celui qui prit Ferrand , reçut en dotation le fief de Yillebois en Anjou»
Le lendemain , a8 juillet , des rapports successifs apprirent au monarque que la perte des allies s'élevait à 25,000 hommes , sans y comprendre 3,5oo prisonniers ; celle des Français ne dépassa point 2,000 hommes, dont 100 bannerets ou chevaliers , parmi lesquels on distinguait Etienne de Longchamps et le sire de Nesle. Les morts furent enterrés à Orchies , à Cysoing et à Gamphain. Pendant que le roi recueillait ces renseignements , il reçut un message de la part du duc de Brabant , qui le félicitait de sa victoire. Ce prince , toujours incertain dans sa conduite , avait abandonné le premier le champ de bataille et s'était retiré à Mortagne ; c'est de ce lieu qu'il fit parvenir à Philippe ses félicitations , ne doutant pas qu'on ne les reçût très-favorablement en raison de l'avis bienveillant transmis par lui dans la nuit du a6 juillet : mais il est dans la destinée des traîtres d*encourir le mépris de ceux mêmes dont ils on^ servi les intérêts. Le roi lui envoya un clerc de son palais, porteur de deux lettres revêtues du sceau royal et superposées l'une sur l'autre. Le duc de Brabant prit la première , l'ouvrit et la trouva toute blanche ; justement étonné , il brise le cachet de la seconde , qui ne renfermait que ces mots : La première lettre manquait d'ieriture et de $ene , comme le dtie de Bror bant manque de loyauté et de franchise (1).
Les chroniques contemporaines parlent dans le plus grand détail des fêtes données ii l'occasion de la victoire de Bouvines, et nous représentent la population de la France ivre de bonheur. Cette joie était d'autant plus
(1) Historia Leodiensium episcoporom ,
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légitime, que les succès remportés dans le nord ne furent pas les seuls dant on eut à remercier le Ciel : la veille du jour oh Philippe battit les Flamands et les Germains, son fils Louis mettait en déroute dans l'Anjou, non loin de la Roche-aux- Moines , l'armée anglaise forte de 3o,ooo hommes, et commandée parle roi Jean en personne. Plantagenet ne dut son salut qu'à la vitesse de son cheval. Les vainqueurs , le père et le fils, s'envoyèrent simultanément des messages pour s'informer de ce qu'ils avaient fait : les deux courriers se rencontrèrent auprès de Senlis. Cet incident singulier fit concevoir la pensée d'élever en ce lieu un monument commémoratif; on fonda une église en Thonneur de la Vierge , et on la nomma Notre-Dame de la Victoire: le roi voulutlaisser à Guérin l'honneur de poser la première pierre de cette église , ce qui n'eut lieu qu'en iai5 (i).
Le retour de Philippe-Auguste dans ses états ne fut qu'une marche triomphale depuis Lille jusqu'à Paris; les habitants des campagnes quittaient leurs moissons et formaient la haie sur les routes, saluant de leurs acclamations le fortuné monarque; les Parisiens et les étu- > diants vinrent au-devant du roi , et lui servirent d'escorte jusqu'à Saint -Denis: pendant huit jours ce ne fut que réjouissances, et l'on abandonna toute espèce d'occupation pour ne songer qu'au plaisir. Ces transports d'allégresse sufiiraient pour prouver qu'il existait alors un
(i) Guérin se démit de son éyéché après la mort de Philippe, et se retira dans l'abbaye de Ghaulieu pour y goûter le repos; il y écrivit des mémoires sur l'histoire des règnes de Philippe-Auguste et de Louis yill : ces précieux documents furent brî!dés ayec les Mémoires de Suger pendant les guerres civiles de Charles YI , dans le château de Wincester (Bicétre), appartenant au duc de Berri, frère de Charles V. (Histoire des Chanceliers, par Duchesne, in-folio, page SI17. — Histoire des ministres d'Etat, par d'Âuteuil, page 382 , in-folio, ann. 1642.}
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esprit public très -prononcé, si d'autres circonstance^ plus sérieuses n'attestaient encore mieux, que le gros de la nation ne vivait pas isolé, et ne voyait pas avec indift férence les incidents majeurs , comme on Ta si souvent répété* Aucun événement ne paraissait plus propre à frapper Timagination des peuples, que les succès obtenus dans les plaines de Flandres. La coalition d'Olbon, de Jean-sans*Terre, deFerrand et de Renaud, avait ébranlé la monarchie française jusque dans ses fondements ; la victoire de Bouvines la raffermit sur sa base , et sauva la nation d'une invasion imminente. Le merveilleux qui s'attachait alors aux circonstances extraordinaires, ne manqua pas de se mêler à ce triomphe x chacun racontait des prodiges arrivés à son occasion. On assurait que saint Lambert, patron de la ville de Liège, et dont les châsses furent brisées par l'empereur Othon, étant sorti de sa tombe tout armé le 27 juillet, annonça aux fidèles prosternés la défaite des alliés; d'autres disaient qu'on avait entendu , pendant la nuit du 27 au 28, des chants é<!latant$ de victoire dans l'église de Saint-Denis. Bien des gens attestaient que les blés foulés par la cavalerie française dans la plaine de Bouvines, loin de périr sur pied, avaient produit une récolte quintuple; et ce bruit s'accrédita au point que, pendant nombre d'années, on fut persuadé que ces terrains rapportaient dix fois plus que les autres. Le temps, loin de détruire ces impressions, ne servit qu*à les fortifier; car chaque jour des événements singuliers venaient étonner le vulgaire, et donner plus de poids à ces prétendus prodiges : en effet , il semblait qu'un Dieu vengeur poursuivait les ennemis de la France. Le jour de la bataille de Bouvines , des orages épouvantables éclatèrent dans toute l'Europe; plusieurs villes d'Allemagne et d'Angleterre furent anéanties par des torrents de pluie. Enfin on fit la remarque que tous
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les cbefe de. la coalition formée contra Philippe, périrent misérablement. Jean-sana-Terre, dépossédé du trône, proscrit par ses sujets , abandonné de sa fi^mille, mourut de chagrin quinze mois après^ Othon , échappé des mains des barons français, avait quitté, en fuyant, le champ de bataille ; il coucha à Tabbaye de Saint-Sauveur près Valenciennes , et en sortit de gr^nd matin pour gagner Bruxelles. En arrivant, il apprit que Mathieu de Montmorency courait à sa poursuite avec un corps de cavalerie: Othon quitta précipitamment cette ville, trop heureux que les magistrats voulussent bien lui prêter six cents marcs d argent; il se sauva accompagné de l'impératrice sa femme, qui s'était déguisée en homme afin de pouvoir mieux suivre à cheval son époux* Le monarque épouvante rentra en Allemagne , où la nouvelle de sa défaite l'avait précédé. U y trouva les esprits fort mal disposés en sa faveur ; les électeurs , ses anciens partisans, l'abandonnèrent , et embrassèrent la cause de Frédéric ; il ne resta plus à Othon qu'à chercher un asile daqs ses états héréditaires* Il se retira dans le château de Hartfibrt, près de Brunswick, et ne tarda pas d'y apprendre que le» éleçt^Mrst v^aient de le déclarer déchu de l'empire ; le même jour un autre courrier lui apporta la nouvelle que le d^Q de Brabant, son beaupère, ayant conclu la paix .avec Philippe^Augujste, avait reconnu Frédéric pour empereN.r. I^e sachant point contenir la violence de soa caraçtèr€|, Qthon accabla de reproches Marie de Brabant sa femmi^ ^ et la répudia surle-champ. L'impératrice épousa , jie mois suivant , Guillaume de Hollande, qui venait d^ racheter sa liberté en payant une rançon ccmsidérable ai:^ rçji de France. Othon se voyant abandonné de tout le monde , tom^a dans le tMarasme : ce prince chercha des consolations dans les
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secours de la religion ; il demanda au pape pardon de ses impiétés. Jaloux d'expier les fautes que lui avait fait commettre cette fierté de caractère, Tunique source de ses malheurs , l'ancien empereur se soumit à des actes d'une humilité dégradante ; il se faisait fustiger par ses domestiques, en exigeant même que ses gens le foulassent il leurs pieds. Enfin, au bout de plusieurs mois de langueur, il expira entre les bras de Jean Syphride, évéque d'Heidelherg, en Xdi8. Quelques instants avant d'expirer, Othon supplia son frère Henri, palatin du Rhin, de faire bouillir son corps et de porter ses os à Rome, pour que ces restes mortels pussent recevoir l'absolution du pape Honorîus : ses intentions furent exactement remplies (i). Ferrand orna le triomphe de Philippe à son entrée dans Paris. Cette solennité se fit à la manière des an* ciens : le prince vaincu était attaché sur un char tratné par quatre chevaux ; les autres prisonniers le suivaient à pied , chargés de chaînes; Philippe-Auguste , à cheval , couronné de lauriers, précédait le char; les grands vassaux formaient , en avant du cortège, une phalange nombreuse. Le comte de Flandres fut incarcéré au Louvre. Malgré les mauvais traitements que Jeanne avait éprouvés de la part de son époux , elle ne négligea rien pour calmer la colère du monarque, et obtenir la liberté de Ferrand. Le roi se laissa fléchir et consentit à briser les fers de son captif, moyennant une somme de 40,000 livres ; mais les états de Flandres refusèrent de payer une rançon aussi forte, pour un prince qu'ils n'estimaient point. Le Lusitanien languit treize ans dans sa prison , et n'en sortit que sous la régence de la reine Blanche : il mourut Tannée suivante, de la pierre, dans les douleurs les plus atroces.
( I ) Chroniqae de Ursperg , 1 569 , in - fol io .
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Philippe, dominé par un reste d'affection , voulut un moment accorder le pardon à Renaud, qu'on tenait renfermé dans Ba paume ; il manifesta même l'intention de lui rendre une partie de ses états : mais on apprit que , du fond de sa prison , le comte de Boulogne entretenait des relations avec plusieurs princes , anciens chefs de la coalition ; les magistrats de l'Artois surprirent des lettres par lesquelles Renaud engageait Othon , le duc de Saxe , le duc de Lorraine, à ressaisir les armes et à fondre une seconde fois sur Philippe. Le roi , irrité au dernier point , le fit transférer au château de Péronne , et par ses ordres on attacha Renaud à une énorme boule de fer^ Le comte de Boulogne mourut de désespoir dans sa captivité, âgé de cinquante - sept ans , en 1226; Ide, sa femme , ne lui survécut que de quelques mois.
Guillaume Longue^Epée , comte de Salisbury , obtint sa liberté en payant une forte rançon ; il mourut du mal de mer, en repassant la Manche. Heugues de Boves , fuyant de Bouvines , avait emporté les fortes sommes qu'on lui confia pour solder la division anglaise ; il se les appropria. Hais ayant quitté le continent , Heugues fut accueilli par une violente tempête ; son vaisseau se brisa contre les rochers de Sandwick ; lui et tout ïé^ quipage trouvèrent la mort dans ce naufrage, en 12 15.
Thibaut , duc de Lorraine, rentra dans ses domaines couvert de honte : l'empereur Frédéric , le regardant comme le plus chaud partisan de son rival Othon , lui déclara la guerre , le battit et le fit prisonnier 5 il ne lui donna la liberté qu'au prix de tout l'argent de son duché. Revenu dans ses états , Thibaut fut empoisonné par sa favorite Sodoria , en 1220.
Avant de terminer cet article nous croyons , dans l'in-