‹ Vies des grands capitaines francais du Moyen Age, pour servir de complément á l'histoireChapitre 13 sur 51 · LIVRE m · texte numérisé non relu

LIVRE m

Montmorency reçoit Tépée de connétable. — Il protège la minorité de Louis IX. — Il soumet le duc de Bretagne. — Sa mort.

Lb lendemain de la bataille de Bouvines , Mathieu de Montmorency, à la tête d'un corps de cavalerie , se mit sur la trace des Allemands , et les poussa dans la direction de la Meuse ; il fit halte non loin de cette rivière , rallia deux divisions , et revint joindre auprès de Beauvais Philippe - Apguste , dont la conduite après son triomphe fut encore plus digne d'éloge que le courage qu'il avait montré pendant l'action. Précédé par la terreur de ses armes , ce monarque pouvait franchir les frontières , pénétrer au cœur de l'Allemagne, et changer la face de l'empire. Philippe , rempli de modération dans le succès , préféra une paix solide à des conquêtes éventuelles ; dégoûté des expéditions lointaines , dont la gloire trompeuse l'avait séduit un moment , il conçut , à son retour de la Palestine , le projet beaucoup plus sage de former le royaume de France de tout le territoire

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que les Romains désignaient sous le nom de la Gaule, d'eu devenir l'unique souverain , comme l'avait tenté Clûvis, et comme y était parvenu Charlemagne. Guidé par des motifs aussi sages , le vainqueur, au lieu de poursuivre les alliés dans la Germanie , se hâta de conclure la paix; il tira de Jean-sans-Terre de fortes sommes , acquit des domaines considérables en Flandres , et consolida sa puissance dans le midi et dans l'ouest. Une conduite si habile inspira à tous les peuples une haute estime pour Philippe : Frédéric , successeur d'Othon, lui jura une amitié éternelle, et y demeura fidèle ; les Anglais appelèrent son fils au trône ; le pape même voulut l'investir du comté de Tou^ louse; et ces leudes, si impatients du joug , se soumirent sans murmurer. En définitive , la France y gagna une prépondérance incontestable , et il fut permis alors à Philippe de tourner ses vues vers la nécessité d'intervenir dans les désordres qui afiligeaient le Languedoc.

Dès que la ligue formée contre la France eut été anéantie, Mathieu II partit avec Louis, fils du roi, pour le pays des Albigeois. On pourrait témoigner de l'étonne-»ment en voyant Montmorency, à qui un caractère magnanime, autant que des exploits éclatants , valut le titre de Grand, prendre part à une guerre dont le souvenir est si pénible : des considérations de la plus haute politique, et non un aveugle fanatisme , l'y engagèrent ; son véritable but fut de servir les vastes projets de Philippe^ Auguste.

De tout temps les sectes dissidentes ont dà. leur nais<sance à des hommes turbulents , qui voulurent sortir de l'obscurité à laquelle le sort semblait les avoir condamnés : en conséquence ils attaquèrent violemment la religion, qui, 'dans cet âge , était l'objet de la vénération

publique. L'Eglise, toujours indulgente , nomma ces at-* laques des erreurs , les combattit en les déplorant , mais ne parla jamais de la cause perfide qui les engendra. Le Tulgaire, se guidant d'après la modération des conciles, ne vit dans ces agressions que de simples erreurs , de légères différences d'opinion et de discipline. La secte des Albigeois dut sa naissance à des causes bien autrement criminelles ; eh I que l'on ne croie pas que nous ayons Pintention de justifier les cruautés exercées contre elle : des cruautés ne nous paraissent pas justifiables , même quand elles sont des représailles.

L'hérésie fut préchée en premier lieu à Paris par Amauri de Chartres , tout au commencement du treizième siècle : Philippe* Auguste , indigné , chassa de ses états les sectaires, ainsi que les Juifs qui les soutenaient. Presque en même temps PAUemagne était infectée par les erreurs des BogomUéê^ l'Espagne par les Priseillianisies , l'Italie par les Patarins. Toutes ces sectes, dilTérant entre elles d'opinions , s'accordaient pour renverser Tautorité légitime ; elle» trouTèrent dana les souverains de la chrétienté la même rigueur. Les hérétiques de France et d^AUemagne , forcés de sortir des pays qu'ils voulaient bouleverser par des innovations subversives, se réfugièrent en Languedoc, déjà rempli de sectaires. Alphonse , eomte de Toulouse , avait vu ses états désolés par une peste ; il imagina , pour combler le vide de la population , d'appeler de l'Espagne ao,ooo Castillans , Aragonais et Maures , qui professaient les erreurs des Manichéens; les Juifs et les novateurs, chassés par Philippe , se réunirent à ces étrangers : cet amalgame forma la secte des Albigeois. Leur croyance fut un mélange de judaïsme , de matérialisme , et d'une superstition esti^avagante. Les sectaires affectaient eo

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public la plas grande austérité. « Ne croyez rien de bon, ditBossuet, de ceux qui outrent la vertu (i).» Ces dan-' gei*eux enthousiastes adoptèrent une vie errante , sans jamais vouloir se fixer dans aucun lieu; et comme ils marchaient par bandes , ces gens portaient la confusion^ dans les diverses contrées , et forçaient les habitants à embrasser leur croyance : la résistance devenait périlleuse ; souvent même ils se battaient entre eux. Dans tous les temps , la présence de pareils hommes occa-^ sionnerait des désordres très-graves ; quelles perturbations ne devaient -ils pas engendiyr dans un siècle où les lois manquaient de la vigueur nécessaire pour protéger la société l

Les évéques déployèrent pendant dix ans un zèle admirable, dans l'espoir d'arrêter le mal: animés par l'esprk de tolérance que TËglise leur commandait, ils allèrent jusqu'à permettre aux novateurs de défendre leurs doctrines au milieu des conciles, L'amour-prppre se mêla aux discussions religieuses , et les rendit interminables: la secte gagna des partisans, au lieu d'en perdre* Les a pâtres des vrais principes ne furent point écoutés , on les persécuta même , sans que Raymond VI , comte de Toulouse , voulût mettre un terme à ces excès. L'his-^ toire nous peint ce prince sous d'étranges couleurs: brave h la guerre , timide après le combat , il ne cessa de montrer dans sa conduite de l'irrésolution et de la pusillanimité ; Raymond protestait de son amour pour la religion, et protégeait en secret les hérétiques. Gasteinau, légat du pape , lui remontra d'un ton énergique , dans une assemblée générale, que son hésitation* et sa mau* vaise foi causaient seules tous les maux qui pesaient sur son pays : il finit par le menacer des foudres de l'Eglise..

(1) Hisloirc des variations, etc.

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Le comte de Toulouse , naturellement haineux , mais trop craintif pour braver ouvertement le légat , dévora son injure; il attaqua sourdement Castelnau : celui-ci, environné de dangers , abreuvé d*outrages , demanda vainement au pape la permission de se retirer dans son monastère ; poussé à bout, voyant tous ses soins infructueux , instruit que Raymond ne cessait de favoriser lès hérétiques , il l'excommunia et quitta ses états en T2o8. Il dirigea sa marche vers Lyon, en remontant le Rhône. Un soir plusieurs inconnus l'assaillirent , au moment oîi il descendait de ^ barque ; Tun d'eux le frappa par derrière d'un coup de poignard: Castelnau, gisant à terre , noyé dans le sang , releva la tête pour regarder son assassin : c( Je souhaite , lui dit-il , que Dieu vous pardonne comme je vous pardonne, » (Vaissette, Histoire du Languedoc»)

Les diverses circonstances de ce meurtre se réunissaient pour prouver que Raymond VI en était l'instigateur : Innocent III excommunia ce prince , et prêcha contre lui une croisade comme il l'aurait prêchée contre Saladin , chef des infidèles, et en promettant les mêmes indulgences. On vit accourir de tous les pays de la chrétienté une foule de croisés. Philippe craignit un débordement dans ses provinces ; il crut prudent de s'unir au Saint- Siège pour dompter les hérétiques. On put juger néanmoins que le roi envoyait une armée dans le Languedoc, autant pour se mettre en mesure de profiter des fautes de Raymond VI, que pour céder aux instances d'Innocent III. D'ailleurs les divisions françaises ne franchirent point les frontières du comté de Toulouse : tous les historiens certifient que ce fut contre la volonté du roi que Louis , son fils ^ emporté par un zèle religieux, courut joindre les croisés. Mathieu de Montmorency, qui connaissait mieux que l'héritier du trône les intentions

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du monarque , n'accompagna pas le prince et demeura , ainsi que l'armée , sur la lisière du Languedoc.

Raymond YI s'imagina qu'il n'aurait qu'à repousser des bandes désordonnées de croisés , qu'il appelait par dérision des Bourdonnais y à cause du bourdon, marque distinctive du pèlerin. Ne doutant pas de les expulser aisément, ce prince ne garda plus de ménagement et mit de rafiectalion à traiter les sectaires d'une manière amicale ; mais en apprenant que le roi de France se déclarait contre lui , que beaucoup de chevaliers prenaient la croix, il passa de la jactance À la faiblesse. Cet homme , si orgueilleux , se soumit à toutes les réparations que Ton exigeait de lui : il fit amende honorable entre les mains du légat , et fut battu de verges devant l'église de Saint - Gilles ; il supporta ce ti^aitement honteux plutôt par crainte que par repentir. Le comte finit par se joindre aux croisés pour combattre les sectaires, ses sujets, qu'il avait encouragés , et dont il avait embrassé publiquement les erreurs. Nonobstant sa soumission, la guerre n'en continua pas moins. Simon de Hontfortfut déclaré, en 1209, chef de la croisade, sur le refus des ducs de Bourgogne et de Nevers. Ce général conduisit à sa suite Raymond comme un prisonnier, l'associant à ses exploits et aux rigueurs qu'il déployait contre les habitants du Languedoc. On le fit assister au siège de Béziers , dont la relation fait horreur : les ri« bauds , ayant pris la ville d'assaut , massacrèrent un e partie de la population. Le comte de Toulouse put un instant rompre sa chaîne : il se rendit à Rome, en 1210; il y accusa Montfort d'une coupable ambition , et se soumit de nouveau à des pénitences aussi humiliantes que celle de Saint-Gilles ; enfin , sa profession de foi ne laissa rien à désirer. Innocent III le renvoya dans ses états , en lui promettant de mettre un ter^iq à I9 guerre

go MATHIEU If,

qui les désolait. Au lieu d'aller directement en Langue* doc , le comte courut à Aix-la-Chapelle , où se trouvaient réunis Othon , les comtes de Flandres et de Boulogne : ces princes se concertaient dans ce moment pour attaquer la France ; mais , redoutant le courage et l'activité de Philippe , ils hésitaient à former une entreprise aussi épineuse , lorsque Raymond vint les raffermir dans ces projets hostiles ^ en leur promettant d'opérer une paissante diversion dans le midi , au moyen du roi d'Aragon , son beau^frère» Au bout d'une semaine il quitta Aix-la-Chapelle , et regagna ses états très-dif&cilement. Au mépris de ses sennents j fort de l'alliance récemment conclue avec l'empereur, Raymond embrassa de nouveau la défense des sectaires : on l'excommunia une seconde fois* Alors il implora l'assistance de Pierre III , roi d'Aragon , qui franchit les Pyrénées et vint à son se* cours , tratnant après lui une armée innombrable. Ce roi d'Aragon ^ qui semblait protéger les sectaires , les avait chassés de ses provinces , en avait fait brûler un grand nombre, ne craignant pas de comprimer l'hérésie par une sévérité qui tenait de la cruauté; mais TAragonais espérait tirer un riche prix de ses services , ou s'approprier une partie des dépouilles du comte , et augmenter d'autant les domaines quMl possédait dans le midi de la France. (La vicomte de Montpellier lui appartenait déjà.) Raymond VI, aidé des troupes de Pierre III , enleva au comte de Montfort la plupart de ses conquêtes. Le général des croisés voulut tenter un dernier effort ; il s'adjoignit un puissant auxUiaire, Guy de Levis , appelé U maréchal de la foi. Simon se jeta dans Muret, en luiS, l'année qui précéda la bataille de Bouvines; il espérait échapper aux ennemis qui le harcelaient , et se ménager les moyens de réunir de nouvelles forces. Il fut assiégé dans cette

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ville par une armée de x 00,000 hommes, suivant tous les historiens : pn doit se tenir en garde contre de pareils récits ) Pierre III la commandait en personne. Dans une sortie 9 Montfort porta une telle épouvante dans le camp ennemi » .que les Aragonais furent défaits entièrement. Cet exploit a paru, aux yeux de certains critiques , dépourvu de vraisemblance : on n*a point considéré que Pierre III conduisait à sa suite un ramas tumultueux de fantassins, mal équipés, exténués de fatigue et presque nus ; qu'il manquait totalement de cavalerie , arme qui décidait alors de toutes les actions, par sa supériorité. En sortant de Itluret 9 le général des croisés ne s'était point flatté de battre complètement les Aragonais .: Montfort se proposait seulement de percer leurs masses énormes , à la tête de 49O00 cava-^ liers , qu'il divisa en trois corps , pour s'élancer à la fois par trois portes différentes. Pierre fut tué dès le premier choc : la n^ort du chef déconcerte ordinai*rement les soldats . les plus aguerris ; quelle sensation un pareil évéïiement ne devait-il pas produire sur des gens comme les Aragonais ! En effet, saisis d'une ter-*rear panique , ils se précipitèrent dans la Garonne, qui en engloutit dans ses opdes un nombre considérable,; le reste fut exterminé par les halntan^ des campagnes, qui voyaient d'un très-qaaovais œil leur contrée cou'verte d'étrangers féroces autant qu'avides A l'issue d'un succès aussi inespéré , le vainqueur ne trouva plus de résistance : la rapidité de ses progrès inquiéta même Philippe- Auguste. Le monarque , redoutant l'ambition de Montfort , songeait à y mettre des obstacles , quand TagreasioD de l'empereur Othon appela toute son atten-> tion vers le nord. La victoire de Bouvines lui permit de reporter ses vues du coté du Languedoc. Maître de la majeure partie de l'ancienne Gaule , ce prince convoi-

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tait les belles provinces du midi ; il craignait de les voir passer dans les mains du roi d'Aragon , ou qu'elles ne tombassent au pouvoir de Montfort , qui , impatient du joug de la France , se serait déclaré souverain sous la protection du Saint-Siège , protection très*puissante , et que les papes accordaient volontiers , moyennant des dîmes et de vaines démonstrations de respect. A de si puissantes considérations venait se joindre le désir de venger des injures personnelles sur le comte de Toulouse: ce prince avait répudié avec éclat Constance* sœur de Louis -le -Jeune, et tante de Philippe; ses promesses avaient déterminé les alliés à fondre sur la France, dont il était vassal. Ainsi , en considérant froidement les diverses circonstances de cet épisode , on se convaincra que la religion ne fut que le prétexte et non la cause de cette malheureuse querelle.

En iai5, Philippe-Auguste envoya son fils dans le Languedoc à la tête d'une puissante armée ; il mit auprès de lui Mathieu de Montmorency, pour l'aider autant de ses conseils que de sa valeur. Montfort vit d'un mau<^ vais œil l'arrivée du prince français. Raymond , et le jeune roi d'Aragon son allié , firent de nouveaux efforts pour résister à leurs ennemis ; la lutte devint terrible. Les habitants de ces contrées ne cessaient de reprocher aux hérétiques d^ avoir provoqué U meurtre et le pillage par le meurtre et le pillage. Montmorency essaya vainement d'adoucir les maux que souffrait un pays victime de la fourberie des uns et de l'ambition des autres : en racontant les atrocités qui remplirent cette aflfreuse guerre, les historiens nous représentent ce grand homme ne cessant de se signaler par son humanité encore plus que par sa bravoure.

Innocent III, dans le quatrième concile de Latran tenu vers la fin de 12 15 , dépouilla Raymond de ses domaines,

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et les donna au comte Simon de Montfort. Philippe, hors d'ëtat de s'opposer à la décision suprême du Saint-Siège, flatta le caractère ambitieux de Simon , et sut lui persuader qu'il ne devait sa haute fortune qu'à ses pressantes sollicitations. Il est vi^ai que le pape avait chargé Philippe de l'exécution de ses volontés. Le monarque, par un acte passé à Melun en avril 121 6, investit le général des croisés du comté de Toulouse: celui-ci se reconnut solennellement vassal du roi de France, et de plus déclara tenir de lui ses nouveaux états.

Les Anglais, toujours courroucés contre leur roi Jean , appelèrent au trône le fils de Philippe. Louis quilta le midi, emmenant la moitié des croisés français. Montmorency resta dans le Languedoc par ordre du roi , afin d'aider Hontfort à conserver ses conquêtes ou à les augmenter. Ces deux hommes firent des choses surprenantes, quoique le nombre de leurs troupes eût singulièrement diminué. La conduite modérée que Mathieu fit adopter à Simon adoucit les maux de la guerre, et parut légitimer aux yeux d'une partie de la population la cause de Montfort. Quelque avantage que celui-ci retirât des conseils et de la valeur de Montmorency, il supportait impatiemment sa présence en Languedoc ; il ne se dissimulait plus que ce guerrier n'était resté auprès de lui par ordre du roi que pour veiller sur ses démarches, et le tenir dans une espèce de tutelle. Le caractère sévère de Montmorency avait pris un tel ascendant sur l'esprit de l'impétueux Montfort, que celui-ci s'en indignait; et, malgré la prudence de l'un, le mécontentement de l'autre augmentait tous les jours. Une rupture paraissait inévitable , et Raymond se promettait d'en profiter, lorsqu'en 1218 Mathieu H fut rappelé pour exercer la charge de connétable après la mort de Dreux de Hello. Ici les historiens sont tombés dans une erreur manifeste : ils disent que

Mathieu II reçut l'épée de connétable pour ses exploits dans la croisade des Albigeois. Philippe-Auguste l'accorda à Montmorency, en récompensé des services rendus précédemment dans la guerre de Flandres : d'ailleurs cette charge , purement civile , ne commença à devenir militaire que depuis Mathieu II , et c'est de ce héros qu'elle tira son premier éclat.

En I a 19, Montmorency partit une seconde fois avec le fils du roi pour le Languedoc : les choses y avaient bien changé de face après la mort de Montfort. Ce prince , s'étant fait un parti très-puissant dans le pays des Albigeois, voulut porter le dernier coup à Raymond YI en lui enlevant sa ville capitale; il vint mettre le siège devant Toulouse, et cerna si bien la place qu'elle allait succomber, lorsque les assiégés, poussés par le désespoir, firent une dernière sortie au lever du soleil : ib envahirent le camp en brisant tous les obstacles. On vint avertir Simon, qui entendait la messe dans sa tente; mais quelque pressant que f&t le péril, on ne putTarracher du pied de l'autel avant que le saint sacrifice ne fôt achevé. Sa présence valait seule une armée s dès qu'il parut , les Toulous ains prirent la fuite; Montfort les tailla en pièces, les poursuivit jusqu'au bord des fossés, et sans s'arrêter il voulut donner un assaut ; s'étant trop approché des murailles, cet intrépide capitaine fut renversé d'un coup de pierre lancée par une machine appelée mangonneau. Les assiégés, le voyant étendu , firent pleuvoir sur lui une grêle de traits; il mourut percé de cinq flèches, le a5 juin 1218. Les écrivains albigeois, animés par la passion , assurent que cet adversaire formidable reçut le coup mortel de la main d'une femme, d'un nain, etc.

Shnon de Montfort fut un des hommes les plus saillants de son siècle. Une stature gigantesque , une voix ter-

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rible, le rendaient l'eflTroi des combattants; il iétait doué de cette beauté martiale si nécessaire alors dans un chef. De longs cheveux, qui s'échappaient de son casque à la manière des anciens rois chevelus , donnaient à toute sa personne un aspect extraordinaire, et le faisaient distinguer dans la mêlée. On remarquait en lui un mélange de cruauté et de bonté; féroce envers Tennemi, bienveillant pour le plus simple chevalier ) il passait alternativement delà rage à la douceur : sa piété était aussi simple que sincère* On le regardait comme le général le j^us expérimenté de la chrétienté : ses soldats , remplis d'une confiance aveugle en ses paroles» le croyaient un être surnaturel ; il inspirait une telle frayeur aux Albigeois, que ces sectaires le disaient sorcier. Montmorency devint son rival de gloire , et fut chargé d'enchaîner son ambition ; Tascendant qu'il sut prendre sur Montfort prouve que Mathieu, son égal en courage, lui était supérieur par l'élévation de son caractère.

Le comte de Toulouse voulut profiter du découragement dans lequel le trépas de Simon jeta les croisés : il trouva des ressources infinies dans le zèle des hérétiques. D'aillairs les longues infortunes, quelque méritées qu'elles soient, finissent par inspirer de l'intérêt, et la majeure partie des Languedociens prêtèrent leur appui au souverain, sans embrasser ses erreurs religieuses.

Louis de Franco et Montmorency essuyèrent quelques échecs durant la campagne de 12 19; ils quittèrent ces contrées pour aller attaquer les Anglais dans la Guienne. Le siège de Marmande signala cette expédition; le comte de Mewmann vint au secours de la place ; Louis resta devant la ville pour contenir les alliés , et Mathieu II s*é^ tant porté au-devant du général anglais, le battit et dispersa totalement cette nonvdle armée, dont les débris errèrent quelque temps sur les bords de l'Océan, pour

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chercher un refuge à bord de la flotte britannique. Lea habitants de Marmande, terrifiés en apprenant ce revers, ouvrirent leurs portes , et une trêve mit fin à la guerre pour le moment.

Montmorency revint dans ses domaines; il y épousa en 1221, Emme de Laval; et pour mieux s*allier à cette illustre maison, il fit épouser la sœur d'Emme à son fils aine Bouchard VI. Il eut de sa nouvelle femme, Guy de Laval , qui commença la branche des Laval , dont une des petites-filles, Jeanne, s'unit à Louis de Bourbon, comte de Vendôme, trisaïeul de Henri IV.

Philippe- Auguste mourut à Mantes, le 14 juillet 1223 : comme tous les grands rois, ce prince enfanta en quelque façon une foule de héros et d'hommes remarquables, qui vinrent se grouper autour de son trône. Lors des obsèques du monarque , Montmorency remplit les fonctions de sénéchal, charge abolie depuis le règne précédent; il régla toutes les cérémonies, honneur que les princes du sang auraient pu lui disputer. Il s'éleva à cette occasion un débat très-'sérieux entre le légat résidant à la cour de France et l'archevêque de Reims : chacun de ces pré^ lats prétendait officier le jour des funérailles; on usa, pour les mettre d'accord, d'un moyen qui les satisfit : il fut convenu qu'ils diraient une messe dans la même église, en même temps et sur le même ton.

Louis VIII, d'après les conseils de Montmorency, se hâta de terminer une affaire importante que son père avait ébauchée : il s'agissait de recevoir d'Amauri de Montfort, fils de Simon, la cession du comté de Toulouse; Philippe, l'ayant refusée plusieurs fois, s'était enfin décidé à l'accepter. Cette cession n'offrait, pour le moment, que des avantages illusoires. Le jeune comte de Toulouse, profitant des chances favorables que lui procura le trépas de Montfort, reconquit tous les états de

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son père : ce dernier vivait retiré auprès du roi d'Aragon. Il fallait en premier lieu régler les droits du prince de qui émanait la cession, pour que l'acte fût valide. Une assemblée des grands de la couronne fut indiquée à cet effet dans la ville de Melun : on devait y examiner la proposition d*Amauri. Philippe allait partir pour la présider , lorsqu'il ressentit les premières atteintes de la maladie qui le conduisit au tombeau. Les droits d'Amauri sur le comté de Toulouse ne reposaient que sur la décision prise par Innocent III , dans le quatrième concile deLatraU) en 121 5; mais le pouvoir du Saint-Siège dominait encore l'autorité des souverains , et annulait aux yeux des peuples les droits héréditaires du fils de Raymond. Le jeune Montfort demanda en échange des siens la possession de quelques villes, et la survivance de la charge de connétable. Louis VIII accorda sans difficulté la portion du territoire désigné ; mais il refusa la survivance , ne voulant pas priver de cette dignité les enfants de Montmorency, héros magnanime, duquel luimême avait reçu les premières leçons de valeur* Montmorency, trop grand pour préférer ses intérêts personnels au bien de l'Etat, déclara au roi, en pleine assemblée, qu'il abandonnait au nom de ses enfants la survivance de la charge de connétable : « Us sont jeunes, dit -il, ils la gagneront par leur courage et leur dévouement. » Louis VIII persista long-temps dans ses refus ; il fallut que Mathieu II le vainquit par ses nobles instances : le traité fut enfin conclu vers le milieu d'août 1223 (i). Nous ferons remarquer ici combien les monarques fran-

(i) Le président Hénault et la plupart des annalistes ont fait d'une manière inexacte Thistorique de la cession du comté de Toulouse : les uns la mettent sous Philippe-Auguste , les autres sous Louis IX , eu i33o, attendu que ce ne fut qu*à cette époque qu'Amauri reçut l'épée de connétable , après la mort de Montmorency.

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çals mettaient de soin à observer religieusement la foi des traités : ils ne pro6tèrent en aucune manière de la cession consentie par le fils de Montfort; ce ne fiit qu'en vertu d'une seconde convention conclue parBaymond VIT, légitime héritier des anciens comtes de Toulouse, que la France fit définitivement l'acquisition du Languedoc; et cependant le roi n'en fut pas moins exact à remplir les engagements contractés envers Âmauri.

A peine Louis VIII montait- il sur le trône , que les grands vassaux essayèrent de ressaisir ce qu'ils avaient perdu sous Philippe- Auguste. Pour parvenir à leur but, les leudes voulurent diminuer l'iniluence de Montmorency , dont chacun d'eux redoutait la loyale fermeté : ils demandèrent que les dignitaires civils de la couronne fussent exclus du parlement, espérant par ce moyen éloigner Mathieu II, revêtu de la charge de connétable.

Le parlement, nullement sédentaire à cette époque , n'était qu'un conseil formé des barons les plus puissants, qui accompagnait le roi dans ses déplacements, et décidait des affaires majeures. Non-seulement Louis VIII ne céda point aux vœux des grands vassaux, mais encore, suivant les avis de Montmorency , il affranchit, d'après son exemple, les serfâ dans les pays conquis par son père.

Henri III , roi d'Angleterre , somma le nouveau roi de France de lui restituer la Normandie et les autres provinces que Philippe avait confisquées sur Jean-sans* Terre. Ceci équivalait à une déclaration de guerre : on s'y prépara avec ardeur. Louis VIII, craignant quelque agression du côté de l'empire, demanda à Frédéric II de renouveler le traité d'alliance signé après la bataille de Bouvines : Mathieu de Montmorency fut chargé de cette mission délicate ; il se rendit à Vaucouleurs vers les derniers jours de 1 22 3, et y trouva les envoyés de l'empereur. Le négociateur agit si habilement en cette occasion , qu'il

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détacha entièrement le monarque germanique des intérêts de l'Angleterre; il obtint même des gages de la foi jurée.

Délivré de toute inquiétude à cet égard , Louis VIII entra en campagne, bien résolu de ne rien épargner pour chasser entièrement les Anglais de la France. Montmorency reçut le commandement de l'armée sous le roi, par commission , et non à titre de connétable, cette di-* gnité étant encore purement civile. Les Français pénétrèrent en Poitou , où les Anglais possédaient des places fortes : ils défirent les ennemis auprès de Saint-Maixent, en 1224 ; on ne donne aucun détail sur cette bataille. La semaine qui suivit ce triomphe, Mathieu investit Niort, boulevard de première ligne. Les ingénieurs appelés récemment par Philippe-Auguste de la Grèce et de l'Italie , déployèrent à ce siège toutes leurs ressources. Le gouverneur se nommait Savari de Mauléon, chevalier français d'une haute réputation de bravoure , entré au service d'Angleterre. Mauléon se vit contraint de capituler; on lui permit, en sortant de Niort, d'aller se renfermer dans une autre ville. Montmorency confia le commandement de la place conquise à Guillaume Janvre , sire de la Bouchetière , capitaine expérimenté.

Mauléon venait de se jeter dans La Rochelle , la possession la plus importante d'Henri III dans ces contrées : Mathieu accourut l'y assiéger. Cette expédition fut si meurtrière , que les trois reines , Ingelburge 9 veuve de Philippe , Blanche de Gastille , et sa mère , Bérengère de Jérusalem , firent à Paris des processions pour demander l'assistance de Dieu. Un jour que le roi venait d'établir sa tente très-près des remparts, les assiégés lancèrent une si grande quantité de pierres , que le prince fut à demi-étoufTé sous leur poids. Le siège durait depuis huit mois; les habitants murmuraient : Mauléon demandait

à grands cris des secours et surtout de l'argent , indis^^ pensable pour solder les compagnies de mercenaires qui se trouvaient sous ses ordres. Le roi d'Angleterre se défiait de lui , persuadé qu'il agissait secrètement dans les intérêts de son ancienne patrie : Henri III, ne doutant pas que les Rochellois ne défendissent très-bien leur cité sans le concours du gouverneur, envoya seulement quelques vaisseaux chargés de vivres. Les écrivains favorables à Mauléon disent que le prince joignit à cet envoi plusieurs coffres remplis de pierres, au lieu de numéraire. Ce fait parait peu vraisemblable ; quoi qu'il en soit , Savari se montra très-irrité de l'abandon dans lequel on le laissait. Montmorency, instruit de cette circonstance, fit très -.ostensiblement les apprêts d'un assaut vigoureux, et en même temps offrit aux compagnies soldées, formant la garnison, des conditions trèsfavorables. Les archers les accueillirent , et voulurent capituler sur-le-champ. Les habitants élevèrent des difficultés, craignant de perdre les privilèges qu'ils tenaient de la maison Plantagenet. Le connétable leur annonça , de la part de Louis VIII , qu'on respecterait ces franchises dans leur intégralité : sur cette assurance, la ville se soumit. Mathieu de Montmorency jura sur l'âme du roi d'observer les conditions précitées : tous les traités contenaient cette clause. Le prince choisissait, pour jurer sur son âme, le baron qu'il affectionnait davantage. La capitulation de La Rochelle fut le premier acte public auquel Mathieu mit son nom en qualité de connétable ; on en conservait l'original dans les archives de la ville (1224) (i).

Sur ces entrefaites , le pape , redoublant d'instances, obtint -que Louis YIII consentirait à signer une trêve : le

(i) Arcere, Histoire de La Rochelle.

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pontife essayait depuis long-temps de mettre un terme aux hostilités. Des annalistes ont signalé comme une faute capitale l'armistice conclu après la conquête du Poitou : ils accusent Louis VIII d*avoir sacrifié les intérêts de l'Etat à une piété mal entendue , en tournant ses armes contre les Albigeois , au lieu d'expulser le& Anglais de la Guienne. On n'a point considéré que Louis VIII s'était attaché à suivre les projets que son père avait formés sur le Languedoc, projets qui se réalisèrent, et dont le résultat fut la réunion à la couronne des vastes états du comte de Toulouse. Louis VIII quitta donc Paris une seconde fois en 1226 ; il rassembla dans le Nivernais de nouvelles divisions , dont il confia le commandement à Mathi^ de Montmorency : on embarqua les machines de guerre sur le Rhône. Avignon barrait le chemin du Languedoc : cette ville était infectée de l'hérésie, mais elle vivait sous la protection des empereurs d'Allemagne; en conséquence, il fut décidé que Ton n'agirait pas hostilement à son égard : on lui demanda seulement le passage; ses magistrats l'accordèrent. Mais au moment où les soldats allaient franchir les barrières, les Avignonais, changeant brusquement de résolution, levèrent le pont-levis. Le roî , irrité de ce procédé, de^nanda une réparation; n'ayant reçu qu'une réponse inconvenante, il résolut de former le siège de la place. La situation de cette ville sur les rives du Rhône et près de la Durance, la rendait très-difficile à soumettre. Montmorency, en qualité de général en chef, fit tous les apprêts du siège, et le poussa avec vigueur. Mais Parmée ne se composait en majeure partie que de cavalerie, qu'il fallut mettre à pied, ce qui indisposa les hommes d'armes. Les chevaux mouraient de faim, car le comtat produisait peu de fourrages ; les obstacles augmentaient tous les jours. Le

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comte de Toulouse, voyant l'orage prêt à fondre sur lui, se ménagea des intelligences parmi les principaux leudes: il en résulta un défaut d'ensemble dans les opérations des assiégeants. Thibaut , comte de Champagne, abandonna le camp en dépit des ordres du roi , en disant qu'il avait servi les quarante jours exigés par la constitution féodale. Les maladies affligèrent les troupes; de grosses mouches noires, provenant de la putréfaction des chevaux morts, s'introduisaient jusque dans les aliments, et les empoisonnaient. Le roi, épouvanté de tant de maux, voulait lever le siège ; Mathieu II et le comte de Saint-Paul le détournèrent de cette résolution, lui montrant de quelle conséquence elle pouvait être, non -seulement pour le reste de l'expédition , mais encore pour toutes les affaires du royaume. Sur ces entrefaites, les assiégés trouvèrent moyen d'inonder le camp des Français , qui se voyaient contraints de se retirer : mais avant de mettre à exécution cette détermination , le connétable insista pour qu'on livrât un dernier assaut.

Le roi et l'élite des chevaliers , pour exciter l'ardeur des soldats , se précipitèrent les premiers vers les remparts. Le valeureux comte de Saint-Paul fut tué d'un coup de pierre à côté de Montmorency; un javelot blessa mortellement Guillaume Janvre , sire de la Bouchetière , l'un des preux les plus célèbres. Enfin , après un combat terrible , la ville fut obligée de capituler, ce qui sauva l'armée d'une ruine inévitable. Le roi , fort irrité , fit raser les fortifications , et traita sévère* ment les habitants. Ce succès inespéré produisit un eSet prodigieux sur toutes les provinces méridionales. Les barons , qui certainement se seraient déclarés contre Louis YIII si ses armes avaient échoué , accoururent en foule lui offrir leurs services. Le roi pour^

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suivit ses avantages , et réduisit Nîmes , Carcassonne, Béziers et beaucoup d'autres places. Au milieu de succès aussi rapides , Louis YIK éprouva des douleurs d'entrailles très^aiguës; il quitta le Languedoc, laissant , pour garder ses conquêtes , Humbert de Beau jeu, élève de Mathieu , et reprit le chemin de sa capitale. 11 tomba malade en Auvergne , de l'épidémie qui avait exercé (ant de ravages dans son armée , et dont luimême emporta le germe. Sentant que la mort ne tarderait pas à le frapper , il fit appeler les barons et les évéques qui l'accompagnaient: le roi leur annonça qu'il nommait régente Blanche de Castille , et leur fit jurer de reconnaître pour souverain Louis son fils aine , qu'il n'avait pas eu le temps d*associer à la couronne : tous le jurèrent , et signèrent leur serment , qui fut revêtu du sceau royal. Cette pièce intéressante fut long-temps conservée dans le trésor des Chartres. Le prince recommanda particulièrement à Montmorency la reine et ses enfants ; sa main débile pressa celle du connétable : ses derniers regards se tournèrent avec ravissement vers ce preux , qui promettait sur son épée de défendre les objets de sa sollicitude.

Louis VIU expira à l'âge de trente-neuf ans , dans le mois de novembre 1226. Ce prince était doué de cette véritable piété , source des vertus les plus sublimes , et qui s'allie à toutes les qualités guerrières : ardent , impétueux , avide de combats , il montra le courage d'un soldat et même les talents d'un général ; mais il manqua souvent de prudence, Mathieu de Montmorency et le chevalier Guérin , devenu chancelier , y suppléèrent ; on eût dit que Philippe-Auguste régnait encore. Afin de les conserver , le connétable fit mettre les dépouilles mortelles du monarque dans un sac de cuir : on ueconnaissailpasencorelamanière d'embaumer lescorps;

il les déposa dans la sépulture royale de Saint- Denis (i)« Les craintes que Louis YIII manifestait sur le lit funèbre n'étaient point imaginaires; au premier bruit de son trépas, les hauts barons qui ne l'avaient point suivi dans cette expédition , se mirent en devoir de profiter de l'enfance de son successeur pour ressaisir les privilèges perdus sous les rois capétiens. Le ton qu'ils prirent pour annoncer leurs intentions eSraya Blanche de Gastille , qui , au milieu d'une douleur légitime , se vit accablée d'embarras de divers genres. Mais l'arrivée de Montmorency à la tête de nombreux vassaux et d'hommes fidèles , fit changer la face des affaires : Mathieu , secondé par le chevalier Guérin et par le cardinal Romain , sut rele* ver le courage de la reine , et lui inspira cette énergie qu'elle déploya depuis avec tant d'éclat.

Au premier rang des leudes mécontents on distinguait Philippe , comte de Boulogne , oncle du roi et gendre du fameux Renaud : on le soupçonnait de porter ses vues ambitieuses sur la couronne ; Pierre de Dreux , comte de Bretagne ; Hugues de Lusignan , comte de La Marche ; Enguerand de Gouci ; les comtes de Ponthieu, de Ghâtillon ; Thibaut de Gbampagne , homme singulier et bizarre , qui , après avoir joué le rôle le moins honorable dans les troubles de la régence , finit par devenir un prince remarquable , un législateur éclairé. Les chroniqueurs anglais ont dit que Thibaut fut très-épris de Blanche de Gastille , qui avait le double de son Âge; sur cette prétendue passion ils ont bâti un tissu de calomnies et de fictions romanesques , qui ne peuvent trouver grâce devant la sévérité de l'histoire. Malheureusement beaucoup d'écrivains > oubliant leur qualité

(i) Lorsque en 17^3 on viola les tombeaux de nos rois, ce sac de cuir, contenant le squelelte de Louis VIII , fut trouvé intact.

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de Français , ont accrédité ces fables en ne craignant pas de les répéter.

Les mécontents demandaient l'abolition de la justice royale et l'établissement du système communal dans leurs domaines particuliers ; ils insistaient principalement pour que Pun d'eux exerçât la régence à la placé de la reine , que son titre d'étrangère excluait à leurs yeux de toute participation au gouvernement. Les barons , ayant pai^mi eux les pairs de France , s'imaginaient qu'on ne pourrait pas sacrer le jeune prince sans leur concours : on devait tenir à cette cérémonie • car le peuple la regardait comme le complément essentiel de la royauté. Mathieu ouvrit l'avis de procéder au couronnement, nonobstant l'absence des pairs : cette résolution vigoureuse présentait quelques dangers , en raison de la violation des usages observés jusqu^alors religieusement. Montmorency et les barons demeurés fidèles s'empressèrent de mettre leur projet à exécution ; ils réunirent bon nombre de chevaliers , afin de protéger la marche du roi jusqu'à Reims , oîi la cérémon ie s'accomplit au milieu d'un appareil de guerre , le i^^ décembre 1226. Le couronnement des rois de la troisième race avait été jusqu'alors une espèce d'élection , oîi souvent on mettait en question les droits du monarque ; depuis celui de Louis IX les disputes ne roulèrent plus que sur les préséances ou sur les droits particuliers des pairs : en vain ceux-ci voulurent protester , le peuple les regarda comme des rebelles.

L'éducation de Louis IX fut confiée au connétable , qui s'adjoignit dans ces nobles fonctions le sire de Nesle. Si Blanche de Gastille inspira à son fils ces vertus sublimes <iui font encore notre admiration , ce fut Mathieu de Montmorency qui lui donna les premières leçons de cette valeur brillante, de cette haute politique qui plaça

constamment les intérêts de TEtat au-dessus de toute autre considération. Cependant les leudes, toujours en armes , menaçaient la capitale , demandant à Blanche des cautions pour la régence, et la liberté des chevaliers pris à Bouvines. La reine décida , d'après les opinions de son conseil , présidé par Montmorency , qu'il ne serait fait aucune concession; que Ton marcherait contre les rebelles, sans les laisser respirer un seul instant. Ceux-ci, étonnés de la fermeté que la régente montrait dans toute sa conduite, commencèrent à se désunir. Thibaut, comte de Champagne, offrit de se soumettre; il entraîna avec lui la moitié des barons: une assemblée fui tenue à Vendôme; les vassaux vinrent y rendre leurs devoirs au roi. Cette soumission n'était qu'apparente : au mépris de tous les serments, ils formèrent, non pas une nouvelle ligue, mais une véritable conspiration , dans le but de se saisir de la personne de Louis IX* Ce prince résidait à Orléans avec sa mère ; il devait revenir à Paris pour recevoir les hommages de la comtesse de Flandres : les conjurés formèrent le projet de l'enlever. Le cortège s'avançait sur la route d'Orléans, lorsque Thibaut de Champagne, chargé d'exécuter le coup de main, s'étant laissé dominer par son irrésolution accoutumée , fit avertir secrètement la régente : cette princesse n'eut que le temps de se jeter dans Montlhéri , dont le gouverneur déploya un zèle fort louable. Montmorency, ayant appris le danger que courait le roi , rassembla à la hâte quelques troupes , dis^ persa tout ce qu'il rencontra sur son chemin , et ramena en triomphe la reine avec son fils, aux acclamations des Parisiens , qui se signalèrent dans cette occasion : ils allèrent au-devant du prince , et formèrent jusqu'à Montlhéri des haies très^serrées , au travers desquelles le cortège royal passa comme entre deux murs impénétrables. C'est au milieu de ces embarras et de ces

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dangers que fut conclu le traité définitif qui , dans la suite , réunit à la couronne les vastes états du comte de Toulouse.

Humbert de Beaujeu, laissé dans le Languedoc par Louis YllI , conduisit les opérations si vigoureusement que Raymond VII en fut effrayé; désirant délivrer ses sujets des maux qui les accablaient depuis si long-temps, il conclut la paix. La principale condition qu'on lui imposa fut le mariage de sa fille unique avec Alphonse, frère de Louis IX. On se rappelle sans doute que Montmorency fut chargé , sous Philippe-Auguste , de suivre les projets secrets que ce prince avait formés sur le Languedoc ; on voit que ses avis servaient de règle à la régente : c'est donc à lui qu'il faut attribuer en partie le bien immense que l'Etat retira de cette négociation.

Tout semblait faire espérer que la France allait goûter enfin une paix durable ; mais il n'en fut pas ainsi : vers la fin de Tannée 1228 , les barons reprirent les armes ; cette ligue parut plus dangereuse que la première. On voyait à sa tâte l'ambitieux Philippe , oncle du roi , Thibaut de Champagne , Enguerand de Couci et le comte de Bretagne : ce dernier eut la hardiesse d'envoyer à son suzerain un chevalier, qui entra armé de pied en cap dans la chambre du conseil , et y déclara de la part de Pierre de Dreux qu il ne se reconnaissait plus pour vassal du roi de France. Les mécontents , cherchant à grossir le nombre de leurs partisans , s*efforccrent de mettre Montmorency dans leurs intérêts ; on renouvela les mêmes démarches qu'Othon et les alliés avaient faites auprès de ce grand homme ; on espérait , par son alliance , sinon détruire une autorité mal affermie , du moins Tempêcher de se consolider : il repoussa ces propositions du ton le plus décidé, et se prépara à donner de nouvelles preuves de sa loyauté.

I08 HATRIEU II,

La monarchie courait un danger évident. Les barons confédérés ne déguisaient point leurs intentions : il ne s'agissait plus pour eux de reconquérir des privilèges; ces perturbateurs tendaient à s'emparer du trône , et dans leur délire ils avaient choisi pour roi le sire de Gouci. Le roi d'Angleterre annonçait en même temps , par des préparatifs hostiles , l'intention manifeste de profiter de Pembarras dans lequel se trouvait le gouvernement. Le comte de Toulouse , éprouvant un regret poignant d'avoir conclu son traité, cherchait à le rompre et croyait y parvenir aisément : sa fille et Alphonse étant trop jeunes , n'avaient pu être unis sur-le-champ.

Le connétable , accompagné du monarque âgé de treize ans , marcha contre les rebelles : il les harcela sans relâche ; son activité , sa bravoure , portèrent de rudes coups à cette formidable coalition. On sut en détacher une seconde fois Thibaut de Champagne , qui vint joindre l'armée royale avec 3oo cavaliers. La mésintelligence ne tarda pas d'éclater parmi les barons , qui s'accordaient bien pour renverser l'autorité légitime , mais ne s'entendaient nullement pour la remplacer : l'élection du sire de Gouci n'avait servi qu'à découvrir chez les uns une ambition démesurée, et chez les autres des prétentions ridicules.

L'hiver ne put aiTêter Montmorency dans ses opérations; ayant enlevé aux ennemis une infinité de places, il assiégea Belesme , un de leurs boulevards. L'entreprise parut hardie , car on ne se battait jamais dans la saison rigoureuse. Le connétable , voulant exciter l'ardeur des troupes par la présence de leur souverain , fit partager au prince toutes les fatigues du siège. La reine Blanche, qui ne pouvait quitter son fils, déploya en cette occasion un courage au - dessus de son sexe. Les chevaux , peu accoutumés au froid , périssaient prorop-

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iement ; on empêcha la morlalité parmi ces animaux , en les entourant de fagots et de branchages dont on entretenait le feu sans cesse (i). Les chevaliers firent le service d'infanterie , pour la première fois depuis l'érection des fie6 : la féodalité regardait alors comme un déshonneur de combattre à pied. A force d'audace et d'habileté , la place fut enlevée avant que le duc de Bretagne put venir à son secours. Le connétable se servit durant ce siège de deux énormes machines, au moyen desquelles on jeta une telle quantité de pierres , que les fortifications en furent couvertes et les assiégés accablés. Les barons mécontents , irrités de la conduite du comte de Champagne , tournèrent tous leurs armes contre Thibaut : ce vassal eût certainement perdu ses états , si la régente, oubliant généreusement ses anciens torts, n'eût embrassé sa défense. Le connétable rentra en campagne , défît auprès de Laon les troupes seigneuriales, et les chassa entièrement de la province. Thibaut fut obligé de payer d'une partie de ses domaines la protection que Blanche lui avait accordée dans cette circonstance. A l'issue de l'expédition , les révoltés vinrent en foule se jeter aux pieds du roi : les chroniques du temps louent la justice que mit la régente dans la répartition des châtiments , des pardons et des récompenses (â).

Le duc de Bretagne, se voyant abandonné de la majeure partie de ses auxiliaires, implora l'assistance du roi d'Angleterre. Tous les Français , et principalement la chevalerie , ne purent voir sans indignation un vassal appeler sur le royaume les maux d'une guerre étrangère* On assembla aussitôt une haute cour ; le conné-

(1) La Clergerie, Hist. du Perche.

(a) li irenerunt dolentes et timentes ^indictam reginae , qui rerouuerare e t punire sciebat. (Grande chronique de Saint-Denis.)

IIO HAlIllLU 11,

table la présida : elle déclara Pierre de Dreux, comte de Bretagne, traître, parjure, méritant la peine capitale, et dépouillé de ses états. C'était la seconde fois , dans Tespace de vingt ans , que le roi faisait condamner à mort un grand feudataire , et prononcer la confiscation de ses domaines: cet exemple suffit pour démontrer quelle marche ascendante suivait la puissance royale depuis Hugues Capet.

Montmorency étonna l'ennemi par une attaque aussi vigoureuse que subite : ses phalanges portèrent la désolation dans le cœur des états du comte de Bretagne , avant que celui-ci se fïit seulement douté de sa marche. Il le contraignit de se renfermer dans Angers ; la place fut prise d'assaut : Pierre de Dreux s'échappa à la faveur du tumulte. La rapidité de ces succès obligea le comte , de La Marche à implorer la paix : ce vassal ne demanda pour garant de l'accommodement que la parole de Montmorency. Le roi d'Angleterre était débarqué en Bretagne au commencement de l'année 1280 : au lieu d'entrer subitement en campagne, Henri III donna pendant tout l'hiver des fêtes à Nantes à la belle comtesse de Bigorre , laissant à ses généraux le soin d'agir contre l'infatigable connétable. Les Anglais , supérieurs en nombre , cherchèrent d'abord à accabler les Français sous le poids de leurs masses : ils offrirent la bataille à Montmorency qui l'évita , les laissant s'engager dans un pays marécageux. Mathieu les harcela sans cesse , puis fondit sur eux d'une manière si impétueuse que le monarque anglais , apprenant une défaite au lieu d'une victoire , se rembarqua précipitamment. Cette campagne mit le comble à la gloire militaire de Montmorency.

Pierre de Dreux n'avait plus qu'à implorer la clémence du roi ; il vint, la corde au cou, embrasser ses genoux : il méritait la mort , on lui laissa la vie par humanité ;

SIRB DE UONTMORENGT. III

on ne le dépouilla pas de ses ëtats , mais on ne les lui rendit pas non plu?» 11 fut décidé que la Bretagne serait gouvernée en son nom par un prince français , jusqu'à ce que son fils fût en âge de régir ses domaines ; et que, dans le cas où ce fils mourrait sans enfants , la Bretagne serait réunie à la couronne.

Mathieu de Montmorency, dont le dernier triomphe venait de procurer à la France de si notables avantages, mourut comblé de gloire, le a4 octobre i23o, à l'âge de 64 ans. 11 fut enterré dans l'abbaye du Val ; on y voyait encore sa statue dans le dix-septième siècle. Mathieu Il peut servir de modèle aux hommes que leur naissance ou leur propre mérite ont placés dans une sphère élevée : guerrier intrépide, général expérimenté, politique profond , il défendit sa patrie sous Philippe* Auguste, servit Louis VII ( de son épée et de ses conseils , devint le soutien de l'enfance de saint Louis , et devança les idées de son siècle en aOranchissant les serfs de ses domaines.

Mathieu II de Montmorency fut grand oncle, beaufrère, neveu, petit-fils de deux empereurs, de six rois, et allié à tous les souverains de l'Europe. Les princes de la maison de France descendent de ce grand homme par le mariage de Jeanne de Laval , une de ses petitesfilles, arec Louis de Bourbon, comte de Vendôme , trisaïeul de Henri IV.

CONIŒTABLE DE FRANCK.

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