‹ Vies des grands capitaines francais du Moyen Age, pour servir de complément á l'histoireChapitre 14 sur 51 · LIVRE PREMIER · texte numérisé non relu

LIVRE PREMIER

Premiers exploits de Châtillon. — Batailles de Gourtray et de Modsen-Puelle. — Ghâlillon est nommé connétable.

Nous /ivons déjà dit que les capitaines français du moyen âge se montrèrent non-seulement intrépides dans les combats, mais encore sages au conseil, profonds en politique , et très-souvent habiles en administration. Gaucher de Châtillon , qui nous occupe maintenant , brilla de toutes ces qualités; et quoique ses exploits, aussi bien que l'exercice de la charge de connétable , lui as^ signent une place parmi les guerriers illustres, on pourrait le mettre néanmoins au rang des grands ministres dont s^honore notre patrie.

Il4 CAOCHKil tK CDATILLOM.

Gaucher de Châtillon naquit en 1249, de Gaucher IV et d'Isabeau de Lisignes (i). La maison de Châtillon passait pour une des plus anciennes de U chrétienté ; elle tirait' son origine de la ville de Ghâtillon-sur-Harne. L'histoire ne commence à parler de cette famille que dans le dixième siècle : on vit plusieurs de ses membres prendre le parti de Hugues Capet, lorsque la chevalerie se divisa d'opinion, après ki iBOï't cki dernier Garlpvingien ; ce fut même au zèle dont cette maison se montra enflammée 9 que la nouvelle dynastie dut son accroissement et sa première puissance. Gaucher était issu d'une branche dont les enfants portaient le titre de comte de Porcéan; ayant p^rdti son pdre^n t^\ » il resta sous la garde-noble de sa mère et de Gui de Châtillon son oncle.

Suivant le système féodal , alors dans toute sa plénitude, un homme né dans la classe qui possédait l'autorité sur toutes les autres, ne connaissait jamais Toisiveté: à peine sortait-il de l'enfance, que la guerre, le tumulte devenaient son élément ; il essayait ordinairement son jeune courage contre des voisins turbulents, quelquefois contre le suzerain lui-même; souvent aussi son bras s'armait pour la défense des droits du prince.

Les croisades firent naître le goût des expéditions lointaines, qui offraient aux âmes généreuses plus d'attraits que de misérables qtiterelles particulières, dans lesquelles les périls étaient très-gfàâds et la gloire presque nulle. Ëti armant les hommes pour la défense de la religion , les crôisaxles les réunirent ; elles firent sentir à de fougueux guerriers qu'il était plus naturel -de marcher contre un ehnemi commun que de âe déchirer entre eux : dès lors les passions haitieuses s'attiédirent, les inimitiés commencèrent à s'éteindre. Si l'on veut comparer l'époque

(i) Duchesne, Histoire de la maison de Châtillon.

GACCIIRA DE GHATILLOIf. Il5

des croisades à la période qui la précéda , et à laquelle on a donné le nom de siècle de fer^ on verra qa'il régkiait une diiféreiDce tranchée dans les relations de la vie habituelle. On voys^it des hommes nés sur la même terre se dé- Tor ercomme les bêtes fauves au milieu des forêts : les liens sociaux existaient à peine. On doit mettre au nombre des avantages qui résultèrent des croisades, celui d'âvoir développé dans tous les cœurs des setitiments patriotiques : les croisades achevèrent la réforme commencée par la chevalerie.

Gaucher apprit de bonne heure, grâce aux soins de son oncle maternel , (pi'un banneret ne devait aspirer qu'à des exploits aussi brillants qu'honorables. Le récit des hauts faits de Louis IX dans la Palestine Penflammait d'une noble ardeur; il regrettait amèrement que son jeune âge l'eut empêché de l'accompagnera la Terre- Sainte ; il brûlait de trouver une occasion de se signaler, et saisit avec avidité celle que son oncle Gui de Ghâtillon lui proposait. Ce banneret s'offrit de le mener en Italie, pour défendre les intérêts de Charles d'Anjou , que le pape Urbain lY venait de déclarer roi de Naples. La France jouissait du calme le pins parfait ; Louis IX s'appliquait à consolider le bonheur de son peuple : rien ne faisait présumer que ce monarque dût s'arracher une seconde fois à des soins aussi chers. Il avait accru la puissance de la maison capétienne, en ménageant à son frère Charles d'Anjou la possession de la Provence , au moyen d'un mariageavec l'héritière dececomté : ce prince fut néanmoins traversé dans la jouissance' de ses droits. Charles triompha de tous ses adversaires , maigre la vive opposition de Boniface V, prince de Castellane, qui défendit son indépendance les armes à la main. Là soumission de ce vassal permit au frère de saint Louis de tourner ses vues vers l'Italie : il partit pour ce pays à la

II^) GAUCHER DK CH.VTILLON.

tête d'une armée florissante , et prit poor son premier lieutenant ce même Bonifaîce de Gastellane, dont il avait su fléchir Thumeur altière par ses procédés généreux (i). Depuis deux ans Charles d'Anjou combattait au-delà des monts, lorsque Gaucher de Châtillon se mit en route , au printemps de 1 267 , escorté par un bon nombre de vassaux, qui l'accompagnaient autant par goftt que par dévouement. 11 entrait dans sa dix-huitième année : son ardeur belliqueuse le rendit moins sensible aux Jarmes d*une mère 9 qui le voyait avec effroi braver si jeune les hasards de la guerre. Le vieux Gui de Châtillon, jadis le preux des preux , maintenant appesanti par l'âge , sentit renaître sa première viguenr; la noble impatience de son neveu le charmait. Ils arrivèrent à Marseille en compagnie de Robert de Béthune, Gui de Montmorency- Laval, le maréchal de Lévis-Mirpoix, Bouchard de Yendôme , Philippe de Montfort ; parmi les Provençaux on distinguait Beraud de Villeneuve , Pierre de Sabran , Isnard d'AgouIt, Foulques de Pontèves son frère, Guillaume de Blacas , petit-fils de Blacas , appelé le grand guerrier, un des neuf preux de Provence. La flotte génoise les débarqua en peu de jours sur le théâtre où devait se décider la terrible querelle qui les amenait en

Italie.

Main froi, fils de l'empereur Frédéric II, avait été nonuné tuteur dû jeune Conradin son neveu , héritier du trône de Naples et de Sicile. Dévoré d'ambition , Mainfroi fit disparaître cet enfant, qui passa pour mort^ et s'empara de la couronne : la voix publique l'accusait d'avoir empoisonné le père. L'usurpateur jouit pendant onze ans du

(1) Moreri a commis uoe erreur en disant que ce vassal , dépossédé de sa principauté, avait eu la télé tranchée en i35S. Des titres auliientiques ont prcmvé qu'il vivait encore en i364«

GAUClItK DE CUATÎLLON. II7

fruîl de ses crimes; mais ses entreprises contre le Saint- Sîége amenèrent le terme de tant de prospérités. Le pape lexcommunia, en le signalant comme un traître, un spoliateur, un assassin : la voix d'Urbain lY souleva toute ritalie contre Mainfroi, lequel se déclara lui-même souverain des deux royaumes. Tous les moyens parurent honorables à Mainfroi pour résistera tant d'ennemis; il fit alliance avec les Sarrasins , qui occupaient encore l'extrémité de la péninsule : aidé de leurs farouches soldats, il battit les troupes pontificales, et répandit partout la terreur. Sur ces entrefaites , Urbain IV mourut ; Clément IV, son successeur, confirma la donation du royaume de Sicile : Charles d'Anjou, aussi entreprenant que brave, ne fit pas difficulté de l'accepter. La paisible possession d'états vastes et florissants , mais qui ne donnaient pas le titre de roi, ne satisfaisait pas son orgueil; les sommes considérables que lui payaient les trafiquants du Levant, auxquels il vendait sa protection, lui fournissaient les moyens d'entretenir sur pied une bonne armée : Charles d'Anjou sut la discipliner parfaitement. Ses soldats, bien traités , professaient pour lui un dévouement aveugle; tellement qu'il devint, au moyen de ces phalanges permanentes, la terreur de cette foule de petits princes qui se partageaient la possession de l'Italie et de tout le midi de l'Europe.

Mainfroi, excommunié une seconde fois, resserra les liens qui l'unissaient aux Sarrasins. Charles d'Anjou , profitant habilement de la disposition des esprits, fit un appel à la chevalerie française; celle-ci répondit avec ardeur à cette invitation : c'était une espèce de croisade dirigée contre un allié des infidèles. Le comte de Pro-* vence attaqua Mainfroi , qui l'égalait en talents et en bravoure. Le rusé Italien évita long-temps une action' générale : Charles l'atteignit enfin dans les plaines do

Il8 GACCUER DK GHATXLLON.

fiénévent ( ia66) , l'enveloppa et le défit entièrement. Mainfroiy voyant que la fortune l'abandonnait, se jeta au milieu des escadrons de la chevalerie de Picardie, et y trouva une mort glorieuse. Charles d'Anjou perdit dans cette journée l'élite de ses soldats et son meilleur lieutenant, Boniface de Castellane , qui s'était signalé par une valeur des plus audacieuses.

Le trépas de Mainfroi semblait avoir assuré au vainqueur la possession paisible du trône de Naples; mais le jeune Conradin , le véritable souverain, accourut de l'Allemagne pour réclamer son héritage. Charles n'était point homme à céder une pareille conquête ; son ambition, encore plus que la donation du Saint-Siège, lui faisait regarder ses droits comme seuls légitimes. Toute l'Italie, l'Allemagne, la Castille, l'Aragon, se prononcèrent pour le fils de Conrad ; sa jeunesse , ses infortunes lui gagnèrent des partisans ; mais il faut plus que des vœux et des acclamations pour assurer le triomphe d'une cause. Le prince germanique avait poujc lui beaucoup de suffrages, et point d'armée; cependant l'opinion générale se déclarait tellement en sa faveur, qu'il aurait surmonté tous les obstacles si les Gibelins ne l'eussent pas entraîné dans une démarche aussi imprudente que dangereuse : par leurs conseils , il accepta les secours des Sarrasins ; il en reçut beaucoup d'argent et des soldats. Le pape Clément lY, qui hésitait à donner sa décision , quoique en secret il fut très*attaché au prince français, excommunia Conradin, comme l'allié des ennemis de la religion. Cette exconuoaunication , lancée dans l'église de Viterbe, porta un rude coup aux intérêts du prétendant. Charles d'Anjou se hâta d'en profiter : après avoir réuni toutes ses forces, il résolut de décider cette querelle , et d'accabler son compétiteur. U employa tous les moyens pour tirer de nouveaux se<-

GALCII£& DE ClIATiLLON. IIQ

cours de sa première patrie ; 3es nombreux émissaires , en rehaussant Téclat des avantages récemment obtenus , exaltèrent l'imagination des Français, de tout temps susceptibles de vivçs impr^^ssions. On ne considérait pas à Paria, à Orléans, en Touraineou en Normandie, ni dans le reste du royaume, les démêlés deConradin et de Charles 3Qua le même aspect que dan3 les autres pays de la chrétienté ; Vesprit national se complaisait à voir un prince français occuper le trôoe de Naples et de Sicile : de bouillants paladina volèrent à la défense de Charle» d'Anjou , ne voyant que de la gloire à acquérir dans cette expédition. C'e^t alors que Châtillon partit pour l'Italie : il y arriva en même temps qu'une foule de bannerets. Charles lui fit l'accueil le plus empressé. Conradin, uni au duc d'Autriche et à Henri.de GastiUe^ attaqua son rival avec toute l'impétuosité et Timprévoyance de son âge. Charies, prudent autant que brave, laissa exhaler cette fougue téméraire ; il fatigua les alliés par des combats partiels. Voyant que cette multitude qui marchait sous les bannières de Conradin commençai ta s'amoindrir, il prit à son tour l'oifensive, et se posta , le 23 août 1268, dans un passage très-difficile^ entre la ville d'Alba et le lac Lucin : ses adversaires vinrent tomber dans Tembuscade. Charles divisa son armée en deux parties ; il donna le commandement de la plus faible à Erard de Saint-Yaleri ,- (it prendre à un chevalier, Philippe de Montfqrt, les insignes de la royauté, le casque surmonté de la couronne, et le manteau de pourpre par^dessus la cuirasse ; quant à lui , il se plaça avec la réserve derrière un rideau, de légères collines qui dominaient le lac. L'actipn comrmença rudement entre la. moitié des forces de Charles d'Anjou et tous les partisans réunis de Conradin, Au bout ti3 trois heures d'eflbrts, le chevalier revêtu des habits royaux fut désarçonné et jeté en bas de son cheval. IJenj;!

120 GAUCnER DE CHATILLOlf.

de Castille, croyant que c'était Charles d'Anjou, poussa des cris de joie, et, redoublant d'ardeur, il mit en déroute les divisions formant le centre des Français : emporté par son courage, il les poursuivit, laissant sur le lieu de l'action Gonradin,le duc d'Autriche et le reste de ses forces. Alors Charles, sortant de son embuscade, se précipita sur ces derniers et rétablit le combat. Gaucher de Cfaâtillon se fit remarquer par son calme et son intrépidité : Gui de Ghâtillon fut tué à ses côtés. Charles ^d'Anjou avait armé ses soldats d'épées courtes, trèseffilées , et leur ajiprit à percer l'ennemi à l'aisselle en lui saisissant le bras ; aussi tous les chefs ne cessaient de crier : Au bras ! au hras ! Cette manière étrange de combattre réussit au-delà de toute espérance. La phalange formée des chevaliers provençaux décida de l'action par son terrible choc: elle était conduite par Isnard d'Agoult , grand sénéchal , Elzéard de Sabran , Guillaume de Porcelet^ Geoffroi de Grasse, Guillaume de Blacas et Elion de Villeneuve. Le frère de Louis IX remporta une victoire d'autant plus complète, qu'elle termina la guerre : on sait qu'il souilla ce triomphe par une cruauté inouïe. Charles d'Anjou fit juger solennellement son compétiteur, devenu son prisonnier : un tribunal condamna à mort le souverain des deux Siciles. Gaucher de Châtillon vit tomber à Naples la tête de l'infortuné Conradin , héritier de l'illustre maison de Souabe: le souvenir de son oncle tué sous ses yeux, l'amitié que lui témoignait Charles d'Anjou, la persuasion dans laquelle il était qu'on défendait des droits légitimes, l'empêchèrent de voir dans la mort du jeune prince une action conti^aire à l'équité ; il n'y aperçut que l'exercièe du droit du vainqueur. Au reste, tous les bannerets français ne regardèrent pas du même œil la triste fin du jeurfe Conrad; un grand nombre ayant demandé vainement la

CAUCnEA DE CHATILLON. 121

vie de ce prince, abandonnèrent en coun^oux Charles d'Anjou : Robert de Béthune, l'un deux, avant de quitter Naples , immola de sa propre main Pierre de Bari, qui avait prononcé la sentence inique, et fit assommer par ses valets le bourreau qui venait de Pexé^ cuter (i).

Gaucher de Ghâtillon contribua à la soumission de I9 Sicile , et prit part à tous les combats qu'on livrait à chaque pas: il se trouva au comble de ses vœux Iorsqu*il se vit au moment d'aller partager les périls de son roi* Charles d'Anjou , Thomme le plus entreprenant de son siècle, toujours occupé dévastes projets, résolut d'unir ses forces à celles de Louis IX, qui venait de commencer son expédition de Tunis. Gaucher monta sur la flotte ; mais il n'arriva en Afrique, en 1270, que pour mêler ses larmes à celles des autres chevaliers; Louis venait d'expirer. Cependant la jonction du roi de Sicile avait relevé le courage des croisés ; ils reprirent l'offensive; la guerre dura encore trois mois : 200,000 Musulmans cernaient l'armée. La chevalerie, revenue de la stupeur dans laquelle l'avait jetée le trépas du roi, demanda à grands cris le signal du combat. Philippe III était retenu dans sa tente , autant par la douleur que par la maladie : Charles d'Anjou et le comte d'Artois se partagèrent le commandement. Gaucher de Châtillon se battit pour la première fois sous les bannières de son pays* Cette multitude d0 barbares, accourus du fond de l'Afrique pour défendre l'islamisme , ne put tenir contre la furie française ; leur défaite fut sanglante , mais elle coûta aux vainqueurs un nombre considérable de chevaliers, dont les plus mar-r

(1) Villani, Summunte, Hist. de Napoli, liv. m, p. 338. RoseO| Uiist. civile de Naples^ liv. xfx, p. 706. CaralTa, liv. iv. Ces historiens s'accordent à dire que Gonradin fat livré parles Frangipannii qui reçurent en récompense la principauté de Sulmana.

laa GAUCHtiR DE CIUTlf^LON.

qaantS' furent: Fernand de Néelle, Guillaume de Grimouville» Saint-Luc des Rayes, Arnaud deDurfort, Renaud de La Guiche, Robert de Lénoncourt. Le chef africain Ornait, épouvanté, ne se crut en sûreté que derrière les formidables. muraillefi de Tunis : les croisés l'y bloquèrent; la place était resserrée de tous côtés. Omar fit des firoposilionSt favorables, k la chrétienté,^ et honorables pour la France; Philippe lU, iinpatieat d'aller prendra possession de la courùnne, les acceptta (fin de 1270) , malgré llm^tueusc Charles d'Anjou. , qui regardait comme facile la conquête de celte portion de l'Afrique. Dès ce moment Gaucher de Châtillon abandonna la fortune du roi de Sicile pour suivre son souverain, quelque brillantes que fussent le$ promesses du premier. Rentré en France, il se trouva seul .héritier de son frère Jean de Châtillon y qui ne se maria point. Cet héritage accrut tellement sa puissance, qpe Philippe III voulut l'allier à la famille royale ; il lui fit épouser Isabeau, fille de Ro* bert IV, comte de Dreux , et de Béatrix de Montfort ; Yolande de Dreux^ belle-^œur de Gaucher, étant veuve de Malcom, roi d'Ecosse, épousa en même temps Arthur de Bretagne. La guen^e vint bientôt arracher Châtillon aux charmes que lui offrait cette union*

Thibaut de Champagne, mort en revenant de la Palestine, eut pour successeur au trône de Navarre son frère Henri, lequel ne laissa qu'une fille de quatorze ans. La minorité de l'héritier de la couronne fut de tout temps et dans tous les pays un sujet de discorde; il se forma deux partis ennemis delà princesse, Tun en faveur du roi d'Aragon , l'autre pour le roi de CastUle. Jeanne se présentait comme petite-fîUe de Robert d'Artois, frère de saint Louis, mort à Damiette; mais ce qui intéressait plus en sa faveur que sa parenté avec le roi, c'étaient son âge, son sexe et les périls qu'elle avait courus

GAUCHER DB CnATILLOXI. 123

dans la NavaiTe, Uoe foule de guerriers demandèrent à marcher au secours de Jeanne. ; la chevalerie brillait alors de tout son éclat; défendre Ips^ femmes opprimées en était an des précepte.^ fondamentaux. Philippe 111 et son conseil voyaient d*ua mauvais œil commencer une nouvelle guerre, après la malheureuse expédition de saint Louis en Afrique ; mais il fallut que tpute considération cédât aux; cris d'unç noblesse impatiente et généreuse. Châtillon , enflammé de l'honneur chevale^ resque, voU avec enthousiasme à la défense de Jeanne; il réunit dans ses domaines 400 chevaliers ou écuyers» Le connétable Humber4; de Beaujeu ayant pénétré en Espagne à la tête de 20,000 hommes , par la vallée d'Aspre, mit le siège devant Pampelune, capitale de la Navarre. Cette ville était livrée à toutes les I^orrears de l'anarchie j les trois partis des rois d'Aragon , de^Çastille et de Jeanne s'y déchiraient. L'arrivée des Français devant ses murs accrut les désordres qui régnaient dans rintérieor. Le connétable Humbert détacha Gauqher de Châtillon avec une troupe d'élite pour contenir le roi de CastiUe , posté à sept lieues de Pampelune(i)* Jaloux.de se signaler, le jeune preux attaqua impétueusemeiit le prince ci^tillan, le força de repasser PEbre en désordre, et d'abandonner le dessein d'entrer dans la place. Ce triomphe parut d'Mne telle importance, que le connétable arma chevalier (a) Gaucher de Châtillon , en présence de l'année rangée en ligne.

(i) Gabriel Chappuis, Histoire de Navarre.

(2} Le mot chevalier a deux acceptions bien distinctes : on appelait communément chevalier un noble qui pouvait conduire a la guerre un certain nombre d'hommes levés sur ses terres « mais Tqr-, dre de chevalerie n'était conféré qu'à un guerrier qui se signalait par quelque action d'éclat; on l'accordait de plein droit à une haute naissauce. Un collier de chauies d'or était le signe distîriclîrdc la chevalerie conférée.

124 GALCIIEn DE CIIATILLON.

Le parti du roi de CastîUe se voyant privé du secoure de son chef, se réanit à celui de Jeanne, et demanda à capituler. Humbert de Beaujeu fit cesser l'attaque » et reçut les ouvertures de paix. Pendant qu'on était en pour* parler, les Gascons , qui composaient en entier l'infante* rie française , envahirent la ville et la livrèrent au pillage : Robert d'Artois , le connétable , Gaucher de Châtillon et les principaux feudataires furent obligés de lutter long-temps contre ces archers pour arracher les habitants à leur fureur. La Navarre se remit sous Tobéissance de ses maîtres , et Robert d'Artois fut chargé de rétablir dans ce pays la domination de Jeanne sa nièce. Chfttillon revint en France , oà l'appelaient 'des intérêts particuliers. Sa tante , Hahaut d'Amboise , comtesse de Chartres , venait de descendre an tombeau sans laisser d^enfants* Gaucher réclama une partie de ce riche héritage ; mais son oncle j Jean de Châtillon , prétendit à son intégralité : cette querelle alarma le souverain , car elle pouvait provoquer ùnë vive contestation parmi la féodalité , vu les nombreuses alliances de la maison de Porcéan ; mais Gaucher sut y obvier, au moyen d'ungénéreux désistement. Sur ces entrefaites , eut lieu le procès de Labrosse : ce favori de bas étage fut attaché , sous le règne de saint Louis, à la personne de PhilippellI en qaaKté de chirurgien-barbier; il s'insinua si bien dans les bonnes grâces du prince , que lorsque Philippe fut monté sur le trône , il lui accorda une confianceabsolue. Une faveur si extraordinaire enivra Labrosse. Les grands de cette époque , possesseurs d'immenses fiefs , naguère les ^aux du souverain, avaient un caractère trop élevé pour s'abaisser a flatter un favori ; ils s'indignaient qu'un pareil homme osât se mettre entre eux et le roi. La faiblesse de Philippe pour Labrosse était cependant balancée par l'ascendant qu'avait sa

GLVUCIIER DE CÎÏATILLON. 1 aS

preudre la reine Marij^ de Brabant , sa seconde femme : cette princesse joignait à une beauté ravissante un esprit fin et délicat ; elle cultivait les lettres , et en particulier la poésie; par sa protection, les poètes troubadours se multipliaient en France. Labrosse, jaloux de toute espèce de préférence , travaillait sans cesse à perdre Marie de Brab.ant ; il crut en trouver une occasion infaillible dans le trépas subit de Louis , fils aîné de Philippe et dlsabelle d'Aragon , sa première femme. Il est avéré que le jeune prince mourut du poison, mais rien ne prouve que ce fut Labrosse qui le lui donna , comme beaucoup d'écrivains Font assuré : quoi qu'il en soit, ce dernier ne craignit pas d'accuser hautement la reine de ce crime, qu'elle avait commis , suivant lui , pour ouvrir à ses propres enfants le chemin du trône. Cette grave inculpation terrifia les esprits ; Gaucher de Châtillon n'hésita pas de s'offrir pour défendre Marie de Brabant en champ clos : les combats judiciaires étaient alors dans toute leur vigueur. « Dans le choix de la preuve par le combat, dit Montesquieu (i),la nation suivait son génie guerrier ; car , pendant qu'on établissait le combat comme jugement de Dieu , on abolissait les preuves de la croix et de Teau bouillante. » La conduite dé Gaucher de Châtillon parut d'autant plus généreuse , que Philippe III , dans un premier mouvement de douleur , avait menacé la reine du dernier supplice , en ordonnant de la garder à vue dans son palais.

Châtillon , au jour fixé, entra en lice , armé de pied en cap , pour attendre Paccusateur que Labrosse avait lui-même engagé dans cette querelle , en lui promettant une récompense considérable. Toute la chevalerie remplissait le lieu du combat , et comblait de marques d'af-

(i) Esprit des lois, t. iv, ch. 18.

I2() GAUCIIKII DE chatillou.

fectlon le noble champion de la reine; mais l'accusateur s'abstint de paraître , et n'osa pas soutenir par les armes ce qu^il avait avancé publiquement : d'après les termes de la loi , il fut pendu au gibet (i). La lâcheté du stipendiai]*e devait être pour Marie de Brabant une justification pleine et entière; cependant le roi ne fut point encore convaincu de son innocence , et le favori continua à jouir du même crédit. La guerre vint détourner l'attention publique dé cette déplorabte affaire. Philippe III avait envoyé vers Alphonse , roi de Castille , Jean d'Acre , en le chargeant de défendre les droits de ses neveux , enfants de sa scBtir Blanche et de Ferdincind de Là Cerda, fils aîné d'Alphonse : ce dernier venait de reconnaître pour successeur son second fils, au préjudice de ceux de Ferdinand , qui devaient l'eprésenter leur père. Jean d'Acre, issu du sang des rois , indisposa le prince castillan par un langage fier et des manières hautaines; il s'en suivit une rupture; l'expédition ne fut point heureuse : Tarmée française , trahie , mal servie , fut obligée de battre en retraite en 1274* Philippe III , que la moindre résistance rebutait , quitta les frontières d'Espagne , et regagna Paris , laissant le soin de terminer la guerre à Robert d'Artois , son cousin germain. Celuici négocia avec le prince castillan , fit cesser les hostilités , et revint en toute hâte auprès du roi , apportant les preuves irrécusables de la trahison de Labrosse : c'était un paquet de lettres scellées du sceau du favori , adressées à Alphonse , et qu'une méprise fit tomber entre les mains du général français (2). On n'a jamais su ce

(1) Dupuis et Baillet , Histoire des favoris.

(a) Paul EmUi, en latin Fsialiis Emilius. Cet écmain, natif de Vérone , fat amené en France par Charles VIII après l'expédition de Naples : ce prince le chargea de composer une histoire générale de France , en ordonnant aux diverses archives de mettre à la disposi-

GAUGHliR D£ CH VriLLOM . I27

que contenaient ces papiers; mais on peat présumer qu'ils attestaient que L^ibrosse avait vendu les. intérêts de l*Etat au roi de Gastiile^ afin d^ se ménager un appui contre ses nombreux ennemis; Philippe , ne consultant que son indignation , ordonna incontinent d'arrêter son favori , n'hésitant pas de se détacher de rhomme qui Tavâit si long-temps captivé. Dorant Tirlstriiiction du procès , Gaucher de €hâtillon fat chargé dé- la.' garde de Pierre Labrosse : il Tenferma ilan^^soncliâteau ide Janville» situé au centre du pays Cfaartrain» Le favori fut pendii au gibet, en 1*2761. Si Pou en croit les chronique^, du temps, le dtic de Bourgogne^ le» comte d'Artois^ le duc de Brabant, que le favori avait calomniés auprès durToi^i s*otibli'èrent afu point d'assister à l'exécation du «rir minel , afin de se procurer Thorrible jouissance decooT tempter ses tortures (1).

Gaucher de Chàlillon ne tarda pas de trouver l'occa-* sion d'employer son courage^ dans la •guerre que la France venait de déclarer au roi d'Aragon. Philippe III , surnommé le Httrdi , n'aspirait qu'à goûter ie repos , et se voyait sans ceâse entraîné ^ contre son gré ^ dans des quenelles qui ne lui 'étaient point personndles» Les soldats de Charles d*An]tm , les Provençaux se livrèrent en* Sicile à la licence la plus effrénée; ils firent aux Sicilielis des oflTenseS que tous les peuples regardent comme plus cruelles que la perte des biens et niêiae de la liberté.

tion d'BraiH les pièces «uthfeniiques. Paulus exécuta les oixires du moDarque, et fut le premier qui composa un corps d'histoire générale de Fraoce, Sous le titre de De Rébus gestis Francorum, Cet ouvrage très-précieux , vu les documents originaux qu^il renferme , est généralement peu compulsé , parce qu'il est écrit en latin , et que les traductions qui en existent sont très-médiocres. Paulus Ëmilius mourut chanoine de Saint-Denis en iSap.

(1) Paulus Emilius ^ De Rehus gestis Francorum.

128 GAVCBEIl SX £fiATU.LON.

La yengeance fut proportioniiée à l'outrage; elle ne se borna pas à l'afireiise journée appelée les Vêpres siciliennes : pendant trois ans on fit main-basse sur tous les Français que Ton découvrit dans l'ile. Ce massacre fit jeter des cris de /ureur en France, où l'on ne songeait i]pi'aux représailles et nullement à Toffense* Charles d'Anjou, revenu dans ses états de Provence , implora l'assistance de la chevalerie : les bannerets les plus impatients coururent le joindre , mab Châtillon préféra suivre Philippe III en Espagne. L'armée chargée de cette expédition pénétra en Roussillon, et prit d'assaut la ville d'Elne. Après cet avantage important , elle chercha inutilement un chemin praticable pour traverser les Pyrénées ; elle se consumait en vains efibrts , et déjà l'on entei^dait des murmures parmi les chefs , plus accoutuqaés à braver des périls que des difficultés locales, lorsque deux religieux, dont le monastère couronnait la montagne de la Mançana , se présentèrent au roi pour luiofirir d'indiquer^un passage (i). Gaucher de Châtillon et le comte d'Armagnac furent choisis pour cette opération délicate; ils partirent avec mille cavaliers et un grand nombre de pionniers ; ils parvinrent, à travers des précipices , vers le haut de la montagne , qui n'était occupé que par une centaine d'hommes d'élite : l'intrépide Dampieras les commandait ; il se défendit en désespéré ; en vain Châtillon voulut sauver la vie à lui et aux siens, ils se firent tous tuer. Le défilé gardé par Dampieras débouchait sur un chemin qui allait joindre la route principale de l'Aragon : Châtillon employa les pionniers a l'élargir considérablement ; par ce moyen l'armée passa commodément , et alla tàmber au milieu des états de don Pèdre : on signalait cei prince comme l'instigateur

(i) Faviiii Ghappuisy Hist. deNaYarre. « '

GAUCHER DE GHATILLON. lag

du massacre des soldats de Charles d'Anjou. Don Pèdre accourut pour arrêter la marche des Français ; le sénéchal de Toulouse le battit dans les plaines du Lampourdan ; Gaucher de Ghâtillon , conduisant la cavalerie sejgneuriale , écrasa les archers aragonais. La semaine suivante Philippe IH assiégea Girone, défendue par Raymond de Cardonne , général d'une haute réputation. Le roi d'Aragon s'approcha de la place , à la tête d une troupe de cavalerie choisie , qui ne cessa de harceler l'armée française : ce prince, ayant une connaissance parfaite des localités, disparaissait lorsque des forces supérieures venaient l'attaquer. Le connétable Raoul de Nesle chercha vainement à l'attirer au combat j n'ayant pu y parvenir, il mit en pratique une ruse digne d'un homme de cœur. Raoul résolut de poursuivre le roi d'Aragon avec une troupe peu nombreuse , mais composée de tout ce que l'armée renfermait de brave et de déterminé : il commença par s'adjoindre Ghâtillon , dont la brillante valeur électrisait les soldats. L'Aragonais voyant s'avancer un détachement assez faible 9 vint l'assaiUir , ne doutant pas de le pulvériser ; on put s'assurer en cette occasion que le courage sait triompher du nombre : les Français , enveloppés de toutes paris , résistèrent à des flots d'ennemis. Ghâtillon s'attacha à la personne du roi d'Aragon , le combattit corps à corps , brisa ses armes, le blessa à jplusieurs reprises, et saisit Wrênes du cheval pour emmener prisonnier don Pèdre ; ce prince , réunissant toutes ses forces , assena un coup de hache d'armes , qu'il destinait à Ghâtillon afin de l'abattre ; celui-ci sut l'éviter, et le coup , tombant sur les rênes qui se trouvaient tendues , les rompit ; le cheval, se sentant libre , emporta son maître, qui mourut au bout de quelques jours des blessures reçues des mains du paladin : Girone capitula le surlendemain. Philippe,

l3o GAUCHER !>K CIIATILLON.

poursuivant le cours de ses succès, investit la place de Roses; mais sa fortune vintëchouer devant ces murailles: son 9rmée fut en proie aux plus affreuses maladies ; la mésintelligence se mit parmi les chefs; sous prétexte d'économie , la flotte des Génois, à la solde de la France, fut renvoyée ; après son départ , celle des Siciliens amena aux ennemis des secours de divers genres. Philippe épouvanté se hâta de repasser les monts , et périt de la peste à Perpignan en ia85 (i).

Nous avons vu Gaucher de Châtillon ne jouer jus* qu*ici qu'un rôle secondaire : Philippe III ne le laissa jouir que de la considération attachée k sa haute nais* sance. Une franchise trop prononcée et une rigidité de caractère invariable avaient déplu au monarque ; aussi ne fut-il jamais appelé au conseil comme les d'Armagnac, les d'Harcourt et les Longueval , qui , depuis la mort de Labrosse , se partageaient la confiance du souverain. Gaucher supporta sans murmurer cette sorte de disgrâce ; mais Philippe-le-Bel , appréciant son mérite , le jugea capable de l'aider à soutenir le fardeau du gouvernement. Ce prince avait été reconnu roi de Navarre du vivant de son père , à l'occasion de son mariage avec Jeanne , héritière non*seulement de ce royaume, mais encore de la Champagne et de la Brie : il en nomma Châtillon gouverneur (ia84).

Philippe-le-Bel annonçait par son caractère impétueux , par son amour pour la gloire , que son règne serait fertile en événements remarquables. En effet ,

(i) Villani I Istorie Fiorenline^ Ht. xt. Ce comnaentateary qui tient le premier rang parmi les historiens de Tltalie, conçut le projet d'é* lever uu monument à la gloire de sa patrie « en rapportant à ses annales celles des divers états de la chrétienté : à cet effet, il voyagea dans toute l'Europe pour recueillir des documents authentiques. Yiilaui mourut en i34B.

GAUCHER DE CHATILLON. l3l

aucun de nos monarques n'eut une vie plus laborieuse : monté sur le trône à dix-huit ans , il se trouva à vingttrois dans la position la plus difficile , et passa Page des plaisirs dans des agitations continuelles , ne cessant de faire preuve d'une sagesse précoce et d'une application sans égale. Châtillon , de son côté , enflammé de cette ardeur martiale ^ le sentiânent pi^dominant des let^des à^ cette époque , appelait la guerre de tous ses vœux : ils ne furent que trop bien exaucés.

Ij'Europe se voyait bouleversée , sur la fin du treizième siècle^ par le conflit d'intérêts opposés; des démêlés particuliers avaient allumé un vaste incendie ; les prétentions des maisons d'Anjou et d*Àragon au trône de Naples et de Sicile mettaient en émoi la chrétienté- tout entière. Les rois de Gastille et d'Angleterre, se partageant d'aSection ^ entretenaient le feu de la querelle'. Des personnages marquants occupaient déjà cette $qène tumultueuse ; Châtillon y prit place à son tour , çt dès cet instant son nom ne cesse d'être lié aux principaux événements de cette période mémorable.

Philippe-le-Bél devait nécessairement se prononcer dans leâ démêlés des deux maisons d'Anjou et d'Aragon. Quoique attaché de cœur aux enfants de Charles , ce prince hésita long-temps pour embrasser ouvertement leur défense contre tant d'ennemis ; enfin il se décida en leur faveur , et bientôt son esprit , sa pénétration et sa profonde politique surent , en divisant les opinions des autt*es potentats , prévenir une coalition trop redoutable. Gaucher de Châtillon , beaucoup plus âgé que lui , le servit admirablement par sa haute prudence , fruit de se^ profondes méditations et d'observations judicieuses. Philippe-le-Bel l'envoya vers le roi d'Aragon pour traiter de la paix. L'air martial de l'ambassadeur , son caractère ferme, et plus encore son

J3'i GAUCnKR DE ClIATlLLOIf.

habileté 9 donnèrent une idée si avantageuse de la cour de France, que le monarque espagnol accepta les conditioiis qu'on lui offrait. Cette négociation , si heureusement terminée , semblait promettre au royaume upe longue paix. Le roi avait déjà introduit des changements notables dans l'administration des provinces : d'après ses ordres , le parlement fut rendu sédentaire à Parb. 11 méditait des améliorations de divers genres , lorsque la guerre vint l'arrêter dans ses nobles projets. Les écrivains , qui appliquent à tous les événements la maxime que les petites causes produisent les grands effets , n'ont point manqué de dire qu'une rixe survenue entre quelques matelots français et des marins anglais provoqua une rupture entre les deux plus puissantes nations de l'Europe ; il conviendrait mieux de croire que l'ambition d'Edouard et la fierté de Philippe-le-Bel en furent les véritables motifs. Le premier, vainqueur de l'Ecosse, de l'Irlande , du prince de Galles , se révoltait à la seule idée d'être vassal du roi deJFrance], qui , de son côté , ne laissait échapper aucune occasion de lui rappeler sa prééminence. Edouard avait saisi tous les vaisseaux français qui naviguaient le long de la Hanche ; sommé par Philippe de lui faire réparation de cette offense , il ne répondit qu'en termes ambigus , afin de se ménager le loisir de prendre les mesures nécessaires pour repousser une agression. C'est dans cette vue qu'il s'empressa de s'allier aux comtes de Nassau , de Bar , de Bretagne , de Brabant et de Savoie. De son côté , Philippe , voyant que la guerre devenait inévitable, chercha partout des ennemis à son rival; il s'attacha les Bailleul d'Ecosse , ralluma la fureur «les Gallois , opposa Albert d'Autriche à Adolphe de Nassau , le Dauphin viennois à Amédée de Savoie. Gaucher de Cbâtillon , envoyé vers Jacques de Châtillon,

OACGIIEK BB CHATILLON. l33

son parent', souverain d'une partie de la Flandres , sut le déterminer en faveur de la France , ainsi que Florent , comte de Hollande. Le négociateur infatigable alla y jusque dans lé nord , engager Eric , roi de Morwége , à opérer une descente en Angleterre. Gaucher , ayant servi son prince en formant des traités , accourut pour le servir de son épée.

Avant d'entrer en campagne, le roi défendit , pendant toute la guerre , les joutes dans lesquelles périssaient quantité de bannerets , ordonnant que lés démêlés particuliers cesseraient de se décider par les armes : il ins» titua en même temps Châtillon juge suprême des disputes qui surviendraient parmi les hauts barons. Le gouverneur de la Champagne , par son caractère inflexible , était seul capable de remplir une mission' aussi délicate.

Edouard , sommé une seconde fois de comparaître devant le roi de France , dont il relevait en raison des terres possédées par lui dans le royaume , répondit fièrement qu'il ne relevait que de son épée. Sur cette déclaration , Philippe mit son armée en mouvement ; le connétable Raoul de Nesle entra dans la Gùienne. Gaucher de Châtillon , son lieutenant , reçut le commandement des troupes régulières allemandes, prises au service de la France , en vertu d'un traité récent, passé avec le duc d'Autriche. Le connétable trouva les Anglais beaucoup plus forts enGuietme qu'il ne l'imaginait: on voyait à leur tête des chefs expérimentés , le comte de Lancastre, Edmond, frère du roi , Lascy, comte de Lincoln , Richemont etMortimer. Raoul de Nesle se jeta dans Bordeaux pour attendre les troupes qui accouraient des. provinces méridionales ; les Anglais l'y bloquèrent par terre et par mer. Châtillon, chargé d'incendier leur flotte entrée dans la Garonne , sortit de la ville à la faveur des ténèhi^es ,,

l34 GAUCHER »K CHATILLON.

accompagné de la moitié de rinfanterie allemande ; il livra un terriUe combat de nuit. La valeur des Anglais était éprouvée, c'était un noble motif pour piquer rémulatioa de leurs adversaires : aussi Gaucher de Cfaâtillon fit- il des efforts inouïs pour arrivei* jusqu'aux vaisseaux ennemis. Il y parvint, et en brûla la majeure partie (i) ; le reste de la flotte fut alors obligé de s'éloigner à toutes voiles. L'armée de terre, réduite par cette retraite à soutenir seule l'attaque des Français , se vit contrainte de lever le siège ; le connétable reprit alors l'offensive (a). Ghâtillon partit pour aller soumettre la Gascogne , dont les habitants étaient regardés comme les meilleurs fantassins de l'Europe ; il éprouva beaucoup de difficultés avant de pénétrer dans leur pays, à cause des plaines de sable et des landes qui en barraient le chemin : une portion de sa cavalerie fut démontée , mais rien ne pouvait lasser sa persévérance et son courage. Il pénétra au milieu de la Gascogne, surprit la population , écrasa avec ses gens d'armes les nuées d'archers et de frondeurs qui vinrent l'assaillir, et força toute cette contrée à servir les intérêts de son maître. Secondé par ks Gascons , il fit l'importante conquête de Bayonne ; le valeureux d'Aspremont , gouverneur de cette ville , tomba en son pouvoir. A Tissue de oe nouveau succès , Ghâtillon se réunit au comte de Valois et à Raoul de Nesle, qui venaient déconcentrer leurs forces sur l-'Adour afin de frapper un coup décisif. Les Anglais avaient rassemblé toutes leurs troupes sous les murs de

(i) Tandis qae Ghâtilloa incendiait en Gmenne la flotte anglaise , Mathieu IV de Montmorency et Jean d'Harcourt débarquaient sur les côtes d'Angleterre , et brûlaient Douvres : c'était la quatrième fois , depuis Hugues Gapet, que les Français exécutaient avec succès uuu pareille expédition.

(3) La Colonie, Hist. de Bordeaux y t. n.

GAIXIXER DE OHaTILLON. i35.

Saint-Sever, forteresse imprenable pour le temps : il se livra non loin de ce lien une bataille sanglante, qui est encore célèbre dans les annales du pays et dans les t*olaans du siècle ; mais on n'a pu recueillir des détails au«*. theûtiques sur cette acttc^n. Gependabt Gui 4 comte de Flatidres ^ épou^ d'Aliénor^ fille d'Edouard P^, déclara la guerre à la France, sans que Philippe, son suzerain, s^y attendit; en même teriips, Heni^i^ comte de Bar^ ayant envahi la Champagne , livra ce pays à la d6va;Station : le roi , obligé de contenir cette foulé d'agres* seurs, rappela une partie des troupe^ restées en Guienne, et chargea Ghâtillon de chasser l'ennemi de la Champagne , dont il était gouterneur^ La venue de ce général raninia le courage des habitants ; à sa voix ils se levèrent en masse : Gaucher fondit sur le comte de Bar^ Texpulsa de la province et le poursuivit juSc^e sur ses terres ;' il prit d'asâaùt la ville de Doncheri-sikr-Meuse. Le comiey cerné dé tous côtés , demanda la' paix ; elle lui fut aooiirdée 5. à condition ^u'il j^rtirait siir-le-ehamp pour la croi*. sade : politique étrange • qui donuait à la moindre action l'apparence du zèle pour la religion^ Dans eetlé circonstance, oh ne voulait qu'éloigner un vassal entreprenant, et sur la foi duquel} on ne pouvait compteii*. ChâtiUon , vaiiiqueur, alla joindre Fhilippe-Ie-Bel dans la Flandres ; les troupes qu'il y conduisit furent d'un grand secours: ou s'était tenu jusque-là sur la défensive;; son arrivée mit Robert d'Artois , le géùéralissime , en position d'agir vigoureusement. Robert attaqua les Fia-; mands auprès de Fumes, en 1296, et les mit en déroute;: 1,600 des leurs y perdirent la vie. Gaucher de Ghâtillon ehfonça l'aile droite , et fit prisonSnier le. comte de Blamont; il arracha ensuite des mains de l'ennemi le fils du comte d'Artois , qui , emporté par son courage ^ avait voulu , secondé de quelques chevaliers, défendre

l36 GAUCHER DE GHATILLON.

UQ pont contre des milliers d'assaillants : criblé de bles« sures , il expira dans les bras de son libérateur.

Un armistice suivit de près celte action. Dans cet inteEvalle, Châtillon quitta l'armée en i3oo, Tenant de perdre sa femme Isabeau de Dreux; il épousa en i3oi Elisant de Vergi, veuve du comte de Vaudemont. A peine avait*il conclu sa nouvelle alliance, que la guerre se ralluma dans le nord. Edouard s'était vu forcé de retirer ses troupes du continent, pour résister aux Ecossais et aux Gallois coalisés. La position du comte de Flandres devint alors très-difficile ; ses sujets , l'accusant hautement d'avoir attiré sur leur pays la colère de Philippe , voulaient le livrer à ce prince. Le comte , efirayé , vint trouver Charles de Valois , commandant l'armée française , pour implorer son intercession auprès du roi son frère. Le prince, touché de ses infortunes, l'engagea à se rendre auprès de Philippe , lui promettant , foi de ehevalUr^ qu'il ne lui adviendrait rien de fâcheux; mais le monarque , regardant le comte de Gui comme un traître, ne voulut pas ratifier l'accord que son frère avait conclu sans son aveu, et retint Gui prisonnier. Le comte de Valois , désespéré de voir sa parole violée contre son gré , quitta la France et se retira en Italie. Le roi s'empara de la Flandres, la déclara réunie à la couronne, et nomma pour gouverneur Jacques de Châtillon , homme d'une nullité absolue, mais oncle de la reine. Ce baron aigrit tellement les Flamands par sa dureté, froissa si fort leur amour-propre par sa hauteur, que ces peuples désespérés se révoltèrent , firent main-basse sur les Français , et en tuèrent plus que les Siciliens n'en avaient massacré chez eux dans Tannée 1282 (i). Jacques de Châtillon

(1) Ferreto de Vicence: il fut l'émule et le contemporain de Yillani , et composa comme lui une histoire de son pays , & bquellc il rattacha celle des autres nations. Ferreto mourut eu i3i8.

GAUCHER BB CHATILLOIf. lij'

échappa aux fureurs des insurgés d'une manière qui peint les mœurs du siècle. Lg3 Flamands le cherchaient avec une sorte de frénésie : tout homme qui passait aux barrières ou même dans les rues , était retenu , questionné, et souvent déshabillé , si on ne le connaissait pas notablement pour un naturel du pays. Ces minutieuses pratiques avaient pour but d'atteindre Jacques de Châtil- Ion. L'ancien gouverneur, informé des mesures que Ton prenait pour l'arrêter, se couvrit des vêtements d'un prêtre, les seuls qui garantissaient de toute investigation; il put s'échapper en passant à la nage le canal de Bruges : le seul écuyer qui l'accompagnait fut tué dans Teau , auprès de lui. Pierre Leroi et François Breyel , l'un tisserand et l'autre boucher, dirigèrent le soulèvement ; bientôt un des fils du comte de Flandres et Guillaume de Juliers vinrent , par leur présence , exciter l'ardeur des Flamands , sans pouvoir néanmoins jouir de beaucoup d'influence dans le pays. Les artisans qui avaient montré.le plus de résolution obtinrent toute la confiance : cependant , en raison d'un reste de respect pour les anciennes institutions , le vieux tisserand et le boucher voulurent que le comte de Namur les armât chevaliers (i) , attendu que , d'après les lois militaires, un guerrier ne pouvait exercer un commandement important s'il n'avait reçu Vordre.

Philippe-le-Bel blâma hautement la conduite qu'avait tenue Jacques de Ghâtillon dans son gouvernement de Flandres ; mais l'honneur national , vivement blessé , demandait une réparation éclatante. En peu de temps 5o,ooo hommes se présentèrent sur la frontière* L'infanterie , qui , un siècle auparavant , ne servait qu'à faire nombre , était devenue redoutable , parce que la féo-

(i) Meyer, Ghronicon Flandriae, liv. vu.

l38 GAUCHER DE CDATILLOIf.

dalité, appauvrie par les croisades, consentait à servir a pied. Le comte d'Artois, le plus grand capitaine de son siècle , commanda l'expédition , ayant pour lieutenants Gaaober de Châtillon , Louis de Bourbon , Sancerise , Raoul de Nesie , Amé de Talara , d'Armagnac , Gui, comte de Saint-Paul , etcw,etc.

Les Flamands venaient de se rétrancher entre Bruges et Courtray ; leut camp se trouvait défendu , du côté de Tôuest , par la rivière dé la Lys , au nord par un canal , au midi et à l'est par de larges fossés remplis d'eau et couverts de branchages : ils espéraient tirer un grand pai*ti de té piégé. Le connétable llâoul de Neslè , CbâtilloD et îes principaux bannerets , furent d^avis' de ùe pas attaf<^et l'enfnémi danâ une position inexpugnable , mai» de )e réduire par la faourne. L'impétueux Robert d'Ai»toiiB ,' brûlant de venger la mort de son fils ^ tué à Furneâ , regarda ces avis comfme dictés par la crainte , et s'emporta contre le connétable : il le croyait jaloux du commandement suprême que le roi lur avait confié , et l'accusa de tnénager les Flamands par des motifs d^intérét privé , car son fib avait épousé une fille de huv comte. Le vieux Raoul de Nesle répondit avec fierté au prince : « Je vous prouverai que je ne sois pas un traître ; suivez->-moî dans te combat: je vous mènerai si avaift, que vous n'en reviendrez sûrement pas. » Chfttilhm prit la défense du connétable ; la chevalerie se partagea pour l'un et pour l'autre : oett^ désunion eut des conséquences fatales. La cavalerie , forte de ^yO^o hommes , s'était formée sur neuf lignes, dont la première comptait 1,400 hommes (i) , la seconde i,ooa , et les autres diminuaient

(i) Buzelin , Chronique de Flandres, liv. ti.— • GallandtHist. des. guerres de Flandres. ^* Meyer, liv. vin.

GAUCHF.R DB CHATILLO^I. l3c)

progressivement jusqu'à la dernière , qui ne se composait que de 3oo combattants. Cette formation représentait la figure du éoin renversé , attaquant par la base. Le connétable Raoul de Nesle^ placé à la tête de la troisième ligne ^n'y demeura points et, passant précipitamment au front de la première ^ il commença brusquement le combat. Faut- il attribuer oette &ute à rignorance de la tactique ou au désespoir de Raoul y aigri par les paroleB de Robert? Toujours esi*il certain que les plus simples règles de Tart furent méconnues ;• car Finfaiiterie seule devait aborder ces formidables retranchemenis.

Les escadrons de la première ligne , lancés par la; charge , se précipitèrent dans les fossés recouverts de gazons et de feuillée , qu'une épaisse poifssière empé-^ chait d'apercevoir; les autres lignes tombèrent successivement dans le même piège, dont le prolongement garantissait tont le front de Tennemié Robert d'Artois , furieux de ce que le connétable eût attaqué de son plein gré y accourut à la tète d'une ti^oupe nombreuse de féodaux ; mais son arrivée , au lieu de rétablir le combat^ne fit qu'augmenter la coo'fusion. Les Flamands, profitant de ce désordre , faisaient pleuvoir du haut de leurs retranchements une grêle de traits ; un certain nombre d'entre eux, sortis des palissades i tuaient suv la contrescarpe , à coups de bâtons ferrés y ks chevaliers au fur et à mesure qu'ils cherchaient) k soittir du fossé. Raoul de Nesle, ayant trouvé le moyen de franchir cet obstacle , se précipita , suivi de quelques* cavaliers^ au milieu des Flamands ; entouré par dés adversaires novices dans le métiâ: des armes , il faisait &ce à mille assaillants qui , le reconnaissant à ses terribles coups , lui ofl'raient quartier. Ce généreux guerrier pi'éféra la

I40 GAUCHER DE GflATILLOTI.

mort , craignant , s'il se rendait , de justifier les imputations calomnieuses de Robert d'Artois.

Cependant Gaucher de Châlillon s'ébranla , entraînant sur ses pas toute l'infanterie ; ne connaissant pas le véritable état des choses, il avançait avec sécurité , lorsque les dernières lignes de cavalerie , épouvantées du sort de celles qui les précédaient , reculèrent précipitamment , et vinrent se jeter dans les rangs des fantassins. Ghâtillon franchît les fossés sur un pont de cadavres ; mais la majeure partie de ses soldats , épouvantée du massacre des nobles qu'on voyait amoncelés dans le canal , prit la fuite. Gaucher, secondé par un millier de braves, tourne le camp ennemi , y pénètre et fait un horrible carnage des Flamands. Ceux-ci, se réunissant en foule contre lui , le contraignirent de repasser l'espèce de ravin qui longeait les quartiers ; sortant eux-mêmes des retranchements , ils fondirent à leur tour sur les Français, Ghâtillon avait rejoint au-delà des fossés l'arrière-garde, dont le commandant, Gui , comte de Saint-Paul , s'était enfui en voyant la déroute de l'armée : ce corps , composé de soldats féodaux aguerris , avait résolu de périr plutôt que de reculer ; Ghâtillon se mit à leur tête , contint les Flamands, et rallia les fuyards. Dans le même moment arriva Louis de Bourbon, qui, au commencement de l'action , menait l'extrême gauche : ce feudataire , jugeant le centre fort compromis, était accouru pour le soutenir ; mais sa marche fut arrêtée par plusieurs colonnes ennemies , qui , en perçant la ligne de bataille , l'avaient séparé des ailes. Bourbon , intrépide comme tous les princes de sa race ; attaqua des forces quadruples des siennes , rompit les rangs des Belges , et opéra sa jonction avec Gaucher. La bravoure et le sang -froid de ces deux chefs réparèrent , autant qu'il

GAUCHER DE GHATILLOM. iJ^l

était possible , les malheurs de cette journée. Les ennemis , étonnés de leur contenance , se retirèrent précipitamment dans les retranchements , et la moitié de l'armée française fut sauvée par le courage de deux hommes , tandis que l'imprudence de deux autres venait de consommer la ruine de milliers de braves. Robert d'Artois , désespéré , ne voulut pas survivre à sa défaite : on le trouva , sous un monceau de morts , percé de trente coups de lance ; les Flamands déchirèrent son corps en lambeaux , action digne de pareils vainqueurs. Sa querelle avec Raoul de Nesle coûta à la France vingt mille soldats , parmi lesquels on compta quatre mille hauts barons , bannerets ou chevaliers , dont les plus remarquables furent les deux de Nesle , Simon de Melun , maréchal de France ; Albin de Bretagne ; les comtes de Dreux , de Dampmartin , Âlberic de Longueval , Annissant de Talleyrand , sire de Caumont , Robert de Courtarvel , Henri de Lîgni , Guillaume de Tancarville ; Jean de Malet , premier du nom , seigneur de Graville ; Renaud de Trie , etc.

Cette déplorable bataille de Courtray se livra le Il juillet i3o2(i). Au premier bruit de ce désastre, Philippe * le - Bel accourut en Flandres , et sans délai nomma connétable Gaucher de Châtillon , le regardant capable de réparer ces revers , après sa belle conduite dans le combat. Châtillon ne perdit pas un instant pour rentrer en campagne. Les Flamands, loin de profiter de leur victoire , ne songeaient qu'à la célébrer par"de vaines démonstrations; le nouveau connétable les surprit auprès de Bergues, en tua 10,000, et se portant ensuite

(i) Meyer , Chronieon Flandrias. Cet historien, mort en i552 , est fort estimé à cause de son exactitude : il se montre très-passionné contre les Français.

I4a GAUCHER DK CHAI ILLOIf •

rapidement sur Saint-Omeri il les tailla en pièces une seconde fois. Encpuragé par cet heureux début, il s'approcha de Tournay, que les ennemis assiégeaient inutilement depuis longr-temps, et sut les contraindre par ses habiles manoeuvres à renoncer 9U blocus. Les succès obtenus par GhâtiUçn dans Tespace de deux mois furent tels, que la fournée de Courtray ne procura aucun avantage aux Flamands; ceux-ci s'estimèrent trop heureux que le roi voul&t bien leur accorder une trèvje. Philippele*Bel avait su leur csiçher combien la paix lui était nécessaire, ayant sur les bras un adversaire plus redoutable que les Flamands. Nous voulons parler de Boniface YIII , dont les démêlés avec Philippe*le*-Bel furent un des événements les plu$ marquants du moyen âge : ils duraient depuis lagfi. Le roi avait éprouvé la sagacité de Châtillon : il le chargea de plusieurs missions fort délicates , ayant pour objet d'éclairer le monarque dans le cours de cette importante affaire. La trêve avec les Fia* mands étant conclue, Gaucher accouiiit à Paris pour aider Philippe de ses conseils. Boniface VIII , un des plus savants pontifes qui aient occupé le Saint-Siège, fut élu le 34 décembre isg4 • il voulut signaler sou avènement en essayant sa puissance sur les rois. Le pape envoya des légats en France et en Angleterre, dans le but louable d'engager les deux souverains à cesser la guerre ; mais les termes dont Boniface se servit en les y invitant parurent si étranges, que le comte d'Artois (Robert), indigné , arracha la lettre des mains du prieur qui la lisait devant Philippe, et \à jeta au feu (i). Edouard et

(i)Paulus Emilius , De Rehus gesiis Francorum. Ventura, liv. 11. Ce commentateur de la ville d*Asli fit , à Texemplc de Villani et de Ferreto, ses contemporains , una histoire de son pays fort estimée et à laquelle il rattacha les événements qui se passaient dans le reste de la ciircticnté. Ventura mourut en i335.

GAUCHER DE GHATILLOX. l43

Philippe furent si choqués du langage de Boniface , qu'ils déclinèrent sa médiation* Le pontife en conçut une violente colère, et se promit de venger cettie injure ; l'occasion ne tarda pas de s'en présenter, Philippe-le-Bel , invoquant les constitutions de l'Etat, voulut que Bernard Saisseti , seigneur et abbé de Saint-Antopin, relevât de la couronne : l'abbé, homme turbulent, résista avec opi^ niâtreté , prétendant ne relever que du Saint-Siège ; il chercha même à former une . espèce de ligue parmi le clergé du Languedoc. Boniface, satisfait de la conduite de Saisseti , érigea en sa faveur Pamiers en évêché : jusqu'à cette époque les papes n'avaient jamais établi de nouveaux sièges sani le consentement du roi, la sanction du métropolitain, et Fagrément de l'évêque dont on morcelait le diocèse. L'archevêque de Narbonne et les chapitres recoururent à l'intervention de Philippe, qui s'empressa de transmettre ces réclamations à la cour de Borne, tant en son nom qu'en celui de tout le clergé. Boniface , dans l'intention de braver le monarque , pomma son légat en France ce même Saisseti , lequel , aveuglé par l'orgueil , osa se sçrvir d'expressions injurieuses en parlant au rou Philippe , qqoique irascible et fort jaloux de son autorité (i), sut néanmoins se contenir : « Je puis sans doute me venger, dit-il aux barons étonnés de son calme, mais il est beau de le pouvoir et de ne pas le faire. » Le prince se contenta d'expulser le légat de son palais. Boniface , encore pltis irrité, le menaça des foudres de l'Eglise. Philippe, n'ignoraqt pas les maux

(i) Il le prouva dans les circonstances les moins importantes : étant un jour à la chasse au vol , un faucon , lâché devant lui « fondit sur un aigle et le tua ; les courtisans louèrent fort la vigueur et la hardiesse du faucon : Philippe ordonna qu'on le mît à mort, pour avoir osé attaquer le roi des oiseaux. (Roman de la royale fauconnerie, par Pierre Lorient. — Mss.)

l44 GAUCHER DB GHATILLOIf.

qu'avait causes rexcommunication encourue par plusieurs de ses prédécesseurs , consentit à ce que Saisseti prît possession de son siège. Les gen» sages espéraient que cet acte de modération terminerait les démêlés , lorsque Boniface YIII recommença sou agression en 1 299. Les historiens contemporains accusent ce pontife d'avoir formé le projet de s'ériger en monarque universel de la chrétienté, et de subordonner tous les^ônes à son suprême arbitre : ils assurent qu'il était encouragé dans cette entreprise insensée par les Templiers , ordre riche et puissant.

Au renouvellement du siècle (i3oo), Boniface institua le jubilé , et appela auprès de lui à cette occasion tous les fidèles : l'affluence des chrétiens fut immense. Il parut dans les cérémonies revêtu des habits impériaux 9 avec le sceptre etTépée, et ceignit la tiare d'une seconde couronne. Fier des témoignages de vénération que les fidèles réunis à Rome venaient de lui prodiguer, le pontife s'imagina que tout céderait à sa volonté : il adressa au clergé de France une bulle qui défendait de remettre aucun argent au roi sans la permission du Saint-Siège ; Philippe, de son côté, défendit l'exportation des monnaies, des matières d'or et d'argent et des effets précieux. Boniface , encore plus mécontent d'une mesure qui le privait des sommes immenses qu'il tirait du royaume, envoya une seconde bulle rédigée en termes offensants : selon lui. Dieu avait donné mission aux papes de gouverner les rois avec une verge de fer, et de les briser comme des vases d'argile. Philippe-le-Bel , menacé une seconde fois de l'excommunication, songea à défendre ouvertement les droits de sa couronne. Il forma un conseil d'hommes éclairés, parmi lesquels siégèrent en première ligne Gaucher de Châtillon , Robert d'Artois , Pierre de Flotte et Nogaret : ces deux derniers passaient

GAtCHER 1)£ CIIATILLON. l45

poul' très-versés dans le droit. Par une pensée vaste et profonde, Châtiilon ouvrit Tavis d'appeler la nation tout entière à donner des conseils au roi dans cette circon«stance , afin qu'elle ne lui imputât point les maux qui pourraient résulter de cette querelle. Philippe adopta avec enthousiasme cette proposition, et convoqua extraordinairement la féodalité, le clergé et le tiers-état, pour le 10 avril i3o2, dans l'église de Notre-Dame, vou-^ )ant que la cause de la justice fût plaidée dans le temple de Dieu.

Les ténèbres qui couvrent les périodes les plus importantes de notre histoire , et surtout les premiers actes législatifs de nos rois , empêchent de savoir si réellement ce fut dans cette assemblée qu'on appela le tiers -état pour la première fois , comme l'assurent la plupart des publicistes; quoi qu'il en soit, cette réunion fut complète et remarquable surtout par lensemble qui régna dans les opinions. Gbàtillon s'attacha à faire tourner au profit des intérêts du souverain le crédit immense dont il jouissait parmi la noblesse. L'assemblée s'ouvrit avec solennité au jour fixé : Pierre de Flotte , commissaire de la couronne, y exposa les entreprises du pape, la conduite tenue jusqu'alors par le souverain , et finit par demander aux ordres réunis si le roi pouvait compter sur leur concours pour soutenir l'indépendance de l'Etat. Tous les députés se levèrent spontanément, et jurèrent de défendre le prince de tout leur pouvoir. Philippe, au comble de la joie, répondit du haut du trône : « Et moi je m'engage à contribuer de tout, même de ma vie, pour conserver les libertés du royaume. » Puis, se tournant vers les princes ses fils , il leur dit : « Je ne vous regarderais plus comme mes enfants, si vous étiez assez lâches pour reconnaître que la France dépendit d'aucun autre que de Dieu seul. » Séance tenante , Gaucher de Ghâtillon et Nogaret rédi-

gèrent un manifeste que Tordre féodal adressait au col-lége des cardinaux, pour lui exposer que la nation entière ne SQuSrirait jamais que le pape attaquât les droits du roi 9 et les suppliait de s'interposer pour que cette affaire se teroainât d'une manière honorable aux deux parties.

Le tiers -état et le clergé signèrent également cette pièce, qui fut portée à Rome par Pierre de Ferrières, évéque de Noyon^ Robert d'Harcourt, évéque de Coutances, et Rérenger, évéque de Réziers. Ce manifeste était libellé ed termes dignes des représentants d'un grand peuple; mais Philippe^ courroucé au dernier jpoint^ se conduisit en son particulier avec beaucoup moins de retenue : il s'oublia au point d'écrire à Boniface une lettre insultante, qui, aux yeux de bien des gens , mit les torts de son c^té.

« Philippe, par la grâce de Dieu, roi de France, à Boniface, prétendu pape, peu ou point de salut. Sachez, grand fat, que nous ne sonunes soumis à personne pour le temporel ; que la collation des bénéfices et prébendes vacants nous appartient de droit, et que les fruits de leurs revenus sont à nous; que les provisions que nous avons données sont valides, pour le passé comme pour l'avenir, et que nous sommes résolu de maintenir dans la possession ceux que nous y avons mis. Ceux qui croiraient autrement seront réputés fous et insensés (i). »

Sur ces entrefaites eut lieu la déroute de Courtray, qui plongea la France dans la consternation. Philippe, avec son activité ordinaire, se préparait à réparer ce malheur, lorsque Boniface renouvela ses attaques : le roi, exaspéré par les revers, y répondit encoi*e plus rudement. Le pontife lança alors l'excommunication ; mais avant de

(1) Baillety Démêlés de Boniface et de Philippe-lc-Bel.

GAUCHER DE CHATILLON, j^j

la rendre notoire, il envoya la bulle aux évoques de France réunis à Paris; il y déclarait le royaume en interdit , et le donnait à Albert d'Autriche. Mènerai dit à cette occasion 5 que a la France était un trop beau royaume pour être enfermé dans un morceau de parchemin* m

Philippe-ler-Bel , la-aignant que ses sujets n'eussent connaissance du décret, s'empara de la personne du légat qui en était porteur, le fit enfermer dans un palais et se saisit de la bulle- Il convoqua sur-le-champ les trois ordres pour le 12 mars i3o3. Nous avons vu que Okàrtillon, nommé récemment connétable, avait rappelé la victoire sous les drapeaux de la Firance : il accourut à Paris pour siéger dans cette assmiblée parmi les hauts barons; il remplaça, en qualité de oommissaùre royal, Robert d'Artois, tué dans la dernière bataille. Pierre de Flotte, qui succomba le même jour les armes à la main, eut powr successeur le fougueux Nogaret : ce dernier, voyant les esprits dans une agitation propre à recevoir une forte impulsion , se porta accusateur de.Boniface , lui imputant une infinité de prétendus crimes ; il démontra que ce pape avait aidé de tous ses mc^ens les Flamands dans leur révolte , et lui aUribua en partie la défaite deCourtray ; se répumant enpuite, il en appela au fqtur concile , pour y demander formellement la déposition de Boniface , comme perturbateur de la chrétienté , et fit connaître à rassemblée la bulle d^excommunication , restée jusqu'alors secrète* Les députés de. la noblesse et du tiers- état , aigris par les malheurs publics, ne purent contenir leur indignation en voyant cette pièce ; ils demandèrent à grands cris qu'dle fût lacérée séance tenante; ce qui s'etéeuta incontinent. Le clergé montra dans sa conduite plus de dignité et de modération /laissan t aux laïques le soin d'accuser le pape,

T48 GAtClIER DK GHATILLON.

il manifesta pour le roi le dévouement le plus sincère, lui promettaDt de Tassister de tous ses moyens, quand même il serait excommunié (i). Cette déclaration, qui fut publique comme tous les autres actes de l'assemblée , n'arrêta point Boniface dans ses nouvelles tentatives. Les évêques français , qui étaient demeurés à Rome dans lespoir de calmer la colère du Saint-Père , firent savoir à Philippe que Boniface. formulait une bulle terrible , par laquelle il mettait le royaume en interdit , excom-^ muniait le souverain, déliait ses sujets du serment de fidélité , et appelait sur sa tête le courroux de tous les pri-nces de l'Europe. Cette bulle devait être promulguée an. Vatican le 8 septembre i3o3« Sur cette information , Philippe et son conseil , que présidait Châtillon , résolurent de ne. plusgarder.de ménagement. On expàlia à Nogaret , qui remplissait alors une mission en Italie , r.ordne de se transporter au plus tôt à Agnanie , de s'emparer de Boniface , qai résidait dans cette ville , et de le conduire à Lyon pour le déposer.

Mogaret , homme entreprenant , s'empressa de rem*plir les intentions de son maître ; il ramassa 3oo cavaliers, anciens soldats du comte de Valois, le même qui, ayant quitté la France en 1298, s'était mis au service du Saint*Siége. Nogaret s'adjoignit Sciarra CoUonne , eimemi personnel de Boniface , qui ne cessa de le persécuter de la manière la plus odieuse. Tous deux , es« cortés de leurs troupes , arrivèrent la veille du jour où le pontife devait lancer l'excommunication contre le roi de France. Ils entrent au. galop dans Agnanie , cernent le palais épiscopal, y pénètrent après avoir dispersé les domestiques et les gardes de Boniface, qui , ne s'attendant nullement à une entreprise aussi audacieuse ,

(1) Fleuri, Histoire ecclésiattiqoç , t. xx.

GAUCHER DE CUATILLOEI. l^Q

doutait qu'on en voulût à sa personne. Cependant les appartements se remplissent de soldats, et Boniface., dont le caractère était une succession de pusillanimité et de courage , après avoir pleuré en voyant piller ses coffres, convaincu que sa dernière heure était venue , voulut du moins mourir avec dignité: il attendit ses ennemis , assis sur son trône , et la tiare en tête. Sciarra CoUonne, avide de vengeance, guida lui-même Nogaret dans l'appartement où le pape , abandonné des siens , était seuL L'Italien se jeta sur lui , le frappa de son gantelet de fer , et se mit en devoir de le percer de son épée ; Nogaret l'arrêta fortement , et regardant Boniface d'un air terrible , il lui dît : « O toi , chétif pape , considère de monseigneur le roi de France la bonté, qui de tant loin de toi te garde par moi et te défend de tes ennemis, ainsi que tous ses prédé* cesseurs l'ont fait à l'égard des tiens. » Alors Collonn« cherclia , par d'aOreuses menaces » à obliger Boniface d'abdiquer; mais le vieillard, reprenant toute sa fermeté, répondit énergiquement en présentant sa poitrine : « Frappe , car tu n'obtiendras jamais cela de moi* i) Il eut à souffrir, pendant trois jours, tous les traitements qu'il pouvait attendre de la rage de Collonne et de la haine de Nogaret. Ces deux chefs étaient au moment d'emmener leur prisonnier, lorsque le peuple des campagnes, accouru de toutes parts, se réunit aux habitants d'Agnanie , et contraignit les Français de se retirer, en laissant le captif. Boniface ne survécut que quelques semaines à cette criminelle tentative : il expira le 12 octobre i3o3 (i).

Pendant que les ministres du ressentiment de Phi-

(i) Villaui, liv. v«i, page 3oi. « Chc si rodea couio rabioso , eil ia qucslo stato passo di quc&la vita. «

l5o GAUCnER DE CHATILtCm.

lippe remplissaient si bieu ses intentions, Chfitillon servait son prince et son pays d'une manière plus noble : grâce à ses soins , les revers essuyés en Belgique furent promplement réparés, et d'après ses conseils le roi fit publier la convocation du ban et de l'arrière-ban , ce qui équivalait à un appel ikit à toutes les classes qui se trouvaient obligées de mardier. Châtillon , en sa qualité de chef suprême de Tarmée , provoqua , dans cette circonstance, plusieurs innovations en matière militaire. La première eut pour objet de modifier la levée des troupes. On décida que les baillis royaux et les sénéchaux surveilleraient cette opération, en faisant cesser les coutumes de chaque localité pour y substituer des règlements uniformes : par ce moyen , non -seulement oh obtint plus de régularité , knais on diminua encore l'influence des bannerets , qui , chargés jusqu'alors des levées , exerçaient une trop grande autorité au détriment de la puissance royale. Chaque chevalier devenait l'âme du petit corps de troupe groupé autour de son enseigne, il lui communiquait l'esprit d'indépendance qui l'animait ; c'était un fédéralisme qui nuisait à la centralisation du pouvoir et à l'unité des opérations. Le second changement important fut que le service durerait quatre mois, au lieu de quarante jours. Il naquit de cette nou-velle disposition des abus qui furent long-temps nuisibles, mais qui disparurent par l'adoption des armées permanentes.

Le roi, dans un édit du i8 octobre i3oa, déclara que les non nobles qui possédaient ao livres et au-dessus en meubles, non compris ceux de la maison habitée par eux, serviraient personnellement ou financeraient, et que tous ceux qui auraient moins seraient exempts de

GAUCHER DE CHAtlLLON. l5l

servir, mais non pas de financer (i). Ainsi ^ cbâcun concourait selon ses moyens au bien de TEtat. Les évêqoes et les abbés , comme seigneurs , les demoiselles nobles , comme héritières , devaient marcher personnellement à la guerre on financer. Quelques évêqnes parurent à l'armée , mais la majeure partie se racheta. Gfaâtillon se servit de l'argent des riches qui se rachetaient et de celui des pauvres qui contribuaient , pour augmenter d'un tiers le nombre des troupes soldées, qui, plus soumises et plus aguerries que le ban et l'arrièreban, consolidèrent ^autorité du prince. On voit que le Languedoc , où le roi avait aboli la servitude du corps en 2297, fournit, à lui seul, 1,600 clievaliers, et 17,350 petits nobles ou non nobles (2). La Normandie fournit beaucoup d'hommes et d'argent. La Bretagne , riche d*une population belliqueuse , offrit tin contingent double de celui qu'on demandait : mais toutes les provinces ne montrèrent pas le même eèle. Les tem[diers, répandus sur la surface de la France , entravèrent l'opération de la levée.

Arras fbt désigné comme le lieu du* rendez - vous général de toute l'armée pour le mois d'août i3o3 ; mais la guerre se fit sans vivacité : le roi d'Angleterre signa un traité avec la France , et abandonna les Flamands ; Philippe leur accorda une trêve de quelques mois , pendant laquelle il leur renvoya le vieux Guy, retenu dans les fers depuis plusieurs années ! ce vassal jura de revenir se constituer prisonnier, si la paix , dont il portait les conditions , ne se concluait pas. Guy trouva ses états livrés à Panarchie la plus épouvantable : les bourgeois de Bruges , de Gand et de Bra-

(1) Cariul^ires de Decamps , Règne de Philippe -le-Bel. (a) Don Vaisselle, Hist. da L8ii^4ied.jc , Primes.

l52 GAUCOER DE CUATILLON.

xelles 9 se pai tageaient entre eux d'opinion. Les chefs des diOférents partis » craignant de perdre le pouvoir qu'ils exerçaient , si leur ancien souverain rentrait dans la plénitude de ses droits, se montraient courroucés en revoyant le comte de Flandres, qui venait à Tâge de quatre-vingts ans réclamer la possession de ses états: ils lui déclarèrent qu'ils ne voulaient écouter aucune espèce de proposition de la part du roi Philippe ; il eut. beau en appeler à leur générosité , et démontrer que sa liberté dépendait de leur acceptation , on fut sourd à sa voix. Guy, indigné d'être méconnu ainsi par ses sujets, revint prendre ses fers sans beaucoup de regret, car la France lui offrait un asile bien plus sur que son propre pays. La guerre devenait donc imminente. La mauvaise foi avait , dans le principe , appelé sur la Flandres ce fléaa destructeur ; maintenant c'étaient quelques plébéiens ambitieux qui, en refusant la paix , prolongeaient les maux de la patrie.

Philippe , irrité de la conduite que les Flamands tenaient envers leur prince, ordonna à Chàtillon de recommencer les hostilités. Il rejoignit lui-même l'armée un mois plus tard , et partagea le commandement entre Charles de Valois , son frère , et Gaucher de Chàtillon. Valois, ayant appris la défaite de Courtray, était rentré en France vers la fin de i3oa, guidé par l'espoir de faire agréer ses services. Les autres princes du sang et les barons les plus considérables furent obligés de reconnaître la suprématie de ces deux généraux.

Le roi alla prendre à Saint-Denis Tétendard appelé oriflamme y et le confia au sire de Ghevreuse , ou plutôt il en fit le simulacre , car il ne remit au preux qu'une bannière taillée sur le modèle de l'oriflamme : on craignait sans doute de livrer aux hasards d'une bataille le drapeau sacré à la possession duquel la nation attachait

CAUCUFR DE CIIATILLON. l5J

une telle importance, que sa perte aurait été regardée non -seulement comme une calamité publique, mais encore comme un châtiment du Ciel (i) ; et cette précaution devenait d'autant plus sage , que l'ennemi contre lequel on allait marcher se montrait résolu à braver tous les efforts de la France. En effet, les Flamands, sentant les dangers qui les menaçaient , firent trêve à leurs dissensions ; le parti plébéien plia devant celui de la noblesse , les trois fils de Guy se mirent à la tête de l'Etat : Philippe de Flandres , l'aîné, passait pour un capitaine habile; on lui conféra d'une voix unanime le commandement général. Il s'adjoignitson frère Robert, et Guillaume de Juliers son neveu : ce dernier, jeune prince de vingtcinq ans, était diacre de Slaestricht , homme à qui une épée convenait mieux qu'une aumusse , dit le père Daniel. Guy, second fils du vieux comte de Flandres , fut nommé amiral de la flotte rassemblée dans le Texel. Ces quatre chefs exaltèrent si fort l'esprit de leurs compatriotes, qu'ils les déterminèrent à se lever en masse : les bourgeois de Gand , de Bruxelles , de Termonde , de Bruges , d'Âlost , d'Ypres et de Lille se réunirent au nombre de 60,000 combattants , dont la plupart avaient assisté à la bataille de Courtray. Le souvenir de ce triomphe les animait de telle manière, qu'ils voulaient se mettre en route sur-le-champ pour assaillir les

(i) Guyart, écuyer troubadour, qui vivait à cette époque et qui accompagna Philippe-le-Bel dans cette expédition, composa vers la fin de sa vie un poème intitulé les Royaux lignages , dans lequel il dit :

Aussi li sires de Che\Teuze Porta roriflamme vermeille Par droite semblable pareille A celle voir et regarde Que Tabbé de Saint-Denis garde.

l54 GACCHËR DE CHATILLOIt.

Français dans leurs quartiers devant Arras. Philippe de Flandres se garda bien de s'opposer à cette résolution , il eût perdu leur confiance; il les laissa passer l'Escaut; puis voyant cette ardeur ralentie , au bout de quatre jours de marche , oe général leur proposa de se borner à défendre les places de la Flandres gallicane , en prenant soin d'éviter le choc de l'ennemi : il savait que lasser les Français , c'était les vaincre ; mais ceux-ci agissaient de manière h ne pas laisser à leurs adversaires la faculté de choisir le genre de guerre. Ayant franchi la Scarpe, ils se partagèrent en trois coips ; la réserve resta avec le roi devant Douay s le premier corps , marchant sous les ordres du comte de Valois, suivit la chaussée de Tournay , sauta la Marque ^ et fut obligé de s'arrêter à la hauteur de Bouvines, attendu que les Flamands, ayant concentré toutes leurs forces sur ce point , couvraient Lille d'une manière parfaite. Châtillon se dirigea vers Qrchies, et, plus heureux que son collègue, il se rendit maître de la place à la suite d'une vive escarmouche : la réduction d'Orchies dérangea tout le plan de campagne de Philippe de Flandres* Au moment oîi le conDétai)le se préparait à former le siège de Tournay, il apprît que le comte de Valois, repoussé par l'armée flamande , venait de se replier sur Douay. A cette nouvelle. Gaucher de Châtillon exécuta son mouvement rétrograde, et rencontra en avant de Hons-en-Puelle (Mons Pavulensis) le comte de Valois* Le roi ayant quitté le camp de Douay, vint se réunir à ses lieutenants* A peine ces trois corp» opéraient - ils leur jonction , que l'on fut informé de l'approche des Flamands; Philippe, leur chef, forcé de céder aux cris de ses compatriotes , accourait pour engager une action contre les Fnuiçais. Ceux-ci , après avoir laissé une division dans Orchies, et le corps d'arrière-garde au blocus de Douay , se bornèrent à clioisir

GAUCHER DE GUÀTILLON. l55

une bdle position militaire ; ils la trouvèrent au pied de Mons-en-Puelle 5 montagne déchirée par les flancs , et jetée comme une masse au milieu d'une plaine inégale* Cette montagne, dont la forme ne peut avoir changé , est aplatie $ elle offre par le haut la figure d'un ovale presque parfait 9 de deux mille toises de circonférence , huit cents de long sur quatre cents de large; elle a cent toises d'élévation au-dessus du niveau des pr^iiries environnantes (i) : elle est située à quatre liedes sud de Lille , trois lieues nord de Douay, deux lieues ouest d'Orchies. La position du côté de Lille, par où venaient les Flamands, présentait un accès très*-difficile : la forêt de Thumières garantissait le flanc gauche des Français , et une vallée profonde, traversée par un courant impétueux, empêchait qu'on ne pût tourner la montagne. Les historiens flamands disent que Philippe~le-^Bel entra en campagne avec 5o,ooo hommes d'infanterie et 12,000 chevaux; Villani, qui vivait alors, le dit également: mais ce prince, ayant laissé le quart de son monde devant Douay ou dans Orchies, n'avait sur le terrain que 40,000 combattants au plus. On plaça la cavalerie dans la plaine auprès de la vallée, lieu où elle pouvait subsister plus facilement.

Les Flamands arrivèrent devant Hons-en-Puelie le i5 août x3a4, au nombre de 55,ooo, traînant un attirail immense de chariots : ils firent les dispositions pour cernei* les Français ; mais la chose paraissait fort difficile , car

(i) A Pépoqae dont nous parlons , la montagne était aine; maintenant on y trouve quelques maisons et une église. Le yillage de Monseo-Puellc est bâti sur le penchant , dans la direction sud en venant de Lille ; il est dans l'intérieur des terres , k trois quarts de licuc du clicmin de Douay.

î56 GAUCIIEH DE CIIATILLON.

de profondes excavations coupaient le terrain , l'espace d'une demi-lieue. Le connétable resta immobile sur le plateau, sans chercher seulement à troubler ces préparatifs d'attaque. Un incident singulier vint compliquer les obstacles qui s'opposaient aux desseins des Belges : au milieu de la journée plusieurs messagers accoururent annoncer à Philippe-le-Bel que la flotte flamande avait été battue devant Ostende par l'amiral Grimaldi , commandant la marine française , et que Guy, second fils du comte de Flandres , avait été pris ainsi que quantité de vaisseaux. Les chefs de l'armée de terre des Flamands avaient connaissance de ce fait depui&deux jours, mais ils eurent soin de le cacher à leurs compatriotes : Philippe-le-Bel en fit aussitôt semer la nouvelle dans le camp ennemi. Le bruit de ce désastre produisit un effet très-fâcheux sur les Flamands : cependant , soit que le roi ne se souciât point de continuer la guerre , soit que son désir f&t d'user de ruse , comme Meyer et Buzelin l'assurent , il envoya des clercs de son hôtel faire des ouvertures de paix. Les bourgeois de Gand et de Bruges, les plus influents de la coalition , accueillirent ces propositions en dépit des nobles ; ils allèrent jusqu'à offrir de bâtir plusieurs chapelles expiatoires pour le repos des âmes des Français , tués dans leur ville l'année précédente. Philippe-le-Bel demandait, au préalable, qu'on lui livrât quatre places fortes et quelques factieux signalés comme les instigateurs de la révolte ; le roi accordait en même temps trois jours de trêve, à l'occasion des fêtes de l'Assomption; il espérait que dans cet intervalle les Flamands , réfléchissant sur les conséquences de la défaite de leur flotte , acquiesceraient plus facilement à ce qu'on leur demandait. Ces préliminaires furent suivis d'un pourparler auquel on appela des chevaliers choisis par les deux partis ; la conférence se tint dans un vaste

OACCIIER DE G^ATILL()^'• l57

creux qui touchait l'extrémité sud de la montagne : ce lieu est encore appelé le Parolant; la tradition du pays veut que les premières paroles de paix s'y soient échangées. L'accord étant conclu vers le milieu du jour (i6 août) , le roi s'empressa de quitter Mons-en-Puelle; car ses troupes y étaient fort pressées , manquaient d'eau et se trouvaient exposées à an soleil brûlant dont rien ne tempérait l'ardeur, puisque le plateau , dépourvu d'arbres , n'ofirait aucun abri.

Philippe-le-Bel reprit le chemin de Douay, ayant l'intention de resserrer la place; mais pendant qu'il exécutait ce mouvement rétrograde , des événements extraordinaires se passaient dans le camp des Flamands. Les chefs , passionnés encore plus que les soldats, voyaient avec regret approcher le terme de la guerre : ils ne cessaient de dire aux Gantois et aux Brugeois que la victoire, remportée par les Français sur la flotte du Texel , allait disposer Philippe à se montrer très-exigeant , et que le plus sûr moyen d'obtenir des conditions avantageuses serait de venger ce revers par un succès éclatant. Cet avi 3 imprudent prévalut; et, par une résolution subite, il fut décidé que l'on romprait aussitôt la trêve , et que l'on continuerait les hostilités. Le lendemain les Flamands', jugeant la position de Mons-en-Puelle très-favorable à leurs desseins , y montèrent par un ravin profond qui entame la montagne du côté du nord : les habitants du canton l'ont surnommé la voie des Flamands; on laissa les bagages et les chevaux dans les anciens camps du Hamsl et de Vincourt, Les Belges voulurent agir comme à Courtray , ne doutant pas que les Français ne fissent tous leurs efforts pour les débusquer ; en conséquence, ils ne travaillèrent qu'à rendre le plateau inabordable du côté de Douay,le seul qui fût accessible: il importait d'en b arrer le front, pour que la cavalerie française ne pût y

l58 GAUCHER DB CHATILLON.

passer. A cet eflet , ces gens rassemblèrent aa bas de la montagne leurs i,5oo chariots, fort longs et très-mas* sifs ; ils les attachèrent tous au moyen de cordes ou de chaînes, ayant soin d*ôter à chacun d'eux une roue pour qu'ils fussent plus difficiles à mouvoir : ils placèrent derrière ces palissades de nouvelle invention , les catapultes, machines lourdes, qui lançaient de gros traits. Cette ceinture de chariots embrassait un circuit d'unâ lieue (i) : on y laissa cinq ouvertures.

Les bourgeois de Flandres, toujours prévenus contre la chevalerie de leur pays, exigèrent que les nobles mis-^ sent pied à terre pour combattre, et qu'ils laissassent leurs chevaux dans le camp , espérant leur enlever ainsi les moyens de trahir s'ils en avaient l'intention.

Les Belges se formèrent en masse, faisant face à Doaay ; ils mirent au centre ceux de Gourtray, d'Ypres et de Lille , commandés par Robert de Narniv* et Guillaume de Juliers ; Philippe de Flandres se posta à la gauche avec ceux de Bruges. Jean de Hainaut, menant ceux de Gand^ se plaça à la droite; le revers de la montagne était couvert d'archers et d'artisans, chargés de servir les catapultes. Philippe-Ie-Bel fut informé dans la nuit que les Flamands venaient d'exécuter un mouvement qui annonçait la rupture de la trêve : aussitôt il manifesta l'intention de les attaquer. Gaucher de Ghâtillon mit une promptitude merveilleuse à remplir les intentions de son maître ; et Tarmée française parut, le 17 au matin, devant Monsen-Puelle : elle s'établit sur un terrain inégal , appuyant sa gauche au bois de Thumières , la droite à d'autres bois vagues. Les deux ailes s'étendirent en se courbant, afin d'envelopper la position. On montre aux voyageurs, dans le rayon de terrain jadis occupé par l'armée de Philippe-

(1} Yillani, liv. ix.

GArCIIËR DE CDATILLON, iSg

le-6el, des quartiers de terre appelés, la pièce de$ noi-^ très, la pièce des nables»

Gaucher de Ghâtillon alla reconnaître lui-même la position de l'ennemi, et prenait les mesures les plus sages pour l'y forcer, lorsque Charles de Valois, n'écoutant que son impétuosité, voulut rompre avec de la cavalerie les palissades des chariots, ne doutant pas que les féodaux , montés sur de hauts destriers , ne pussent atteindre de leurs lances les Flamands , cachés derrière ces retranchements : il fit tuer beaucoup de monde sans utilité aucune* L'ennemi, encouragé par ce succès, envoya des détachements de plusieurs centaines d'hommes attaquer les avant-postes français, ^ans leur laisser de relâche , manœuvre qui inquiétait ati dernier point les soldats de Philippe-le-Bel; car ils auraient préféré rester dans leur camp durant la chaleur, qui était telle, que le ciel paraissait enflammé : la journée du 17 se passa ainsi en escarmouches continuelles. Le roi, voulapt essayer de reprendre les négociations, dépêcha plusieurs parlementaires, conduits par un chevalier de l'hôtel du comte de Savoie ; mais les Flamands les accueillirent mal, et tuèrent le banneret qui criait vainement : La paix, la paix!

Cependant les Belges se troi;vèrent assez embarrassés vers la fin de la {ournée; ils étaient privés d'eau, inconvénient fort grave daos cett.e ç^ison ;.les partis de cavalerie envoyés par Gaucher b^taiept la campagne depuis le matin , et avaient empêché 1^ foufrageurs de se procurer des vivres frai$.

Le lendemain, 18 août, le roi tint conseil de grand matin; on y décida de partager l'armée en trois corps, pour forcer la position par tous les points : le comte de Savoie fut chargé d'agir par Vouêêi, le comte de Valois par Vest et par le nord ; c'est là que parquaient les bagages de l'ennemi et les chevaux de la noblesse de

l6o GAUCHER DE ClIATILLON.

Flandres. Le connétable se promit d'enlever les palissades que formaient les chariots : ces trois attaques s'exécutèrent avec intelligence et valeur. Le comte de Savoie et le comte de Valois , ayant tourné la montagne chacun de son côté, se réunirent; les deux généraux taillèrent en pièces les divisions qui gardaient les quartiers f les emportèrent et s'établirent dans le premier camp des Flamands, refoulant sur le Mons-en-Puelle ceux qui en étaient descendus : ainsi , la montagne tout entière séparait le comte de Valois de Philippe-le-Bel. Le bruit que faisaient les combattants parvint néanmoins jusqu'à Ghâtillon , qui comprit que son collègue en était venu aux mains; il s'avança aussitôt pour le seconder, mais il échoua dans sa première tentative contre les chariots; changeant alors de manœuvre, le connétable envoya l'un après l'autre plusieurs détachements, afin de fatiguer les Flamands et de les obli* ger à épuiser leurs flèches. Jugeant que les décharges mollissaient , il fit avancer en masse tout son corps d'armée. Les Français, stimulés par la présence de leur roi et par l'exemple de Gaucher, s'élancent sur les chariots, y montent, et s'en servent à leur tour avec avantage : placés sur ces palissades, les Gascons, les Languedociens et les Provençaux (i) accablent de leurs traits les Flamands éperdus, en tuent un nombre considérable, et contraignent le reste à se réfugier vers le haut du plateau. Il paraissait aisé de poursuivre l'ennemi jusque dans sa dernière retraite, le roi et le connétable ne le jugèrent pas convenable ; ils ordonnèrent aux trompettes de sonner le ralliement pour faire cesser le combat : les Français furent d'autant plus dociles à répondre^ ce commandement, que, mourant de soif, ac-

(i) Viîlaui , liv. ix.

GAUCHER DE CHATILLON. x6l

câblés de lassitude après une lutte de quatre heures sous un soleil ardent, ils n'aspiraient qu'à goûter un moment de repos» Les soldats du comte de Valois s'établirent donc au milieu du camp des Belges, dont ils s'étaient emparés , et ceux du connétable rentrèrent dans leurs quartiers , oh se trouvait déjà le roi; quelques troupes restèrent pour garder les chariots conquis ; les uns et les autres s'abandonnèrent au sommeil avec d'autant plus de sécurité qu'on ne pensait pas que les Flamands , bat^ tus, découragés, voulussent recommencer l'action : mais le Ciel se plaît à tromper les calculs des hommes. Les Belges 9 refoulés sur le Mons-en-Puelle , s'y pressaient les uns sur les autres : privés d'eau et de vivres depuis deux jours, se voyant dévoués à une mort certaine s'ils restaient sur le plateau , ces gens prirent le seul parti qui convenait dans leur situation désespérée. Frappés du silence qui régnait dans le camp ennemi , ils résolurent d'y porter le ravage et l'effroi; en conséquence, ils se partagèrent en deux grandes masses : le comte de Juliers et Jean de Hainaut se mirent à la tête de la première j Philippe de Flandres et Robert de Namur se chargèrent de guider la seconde. Les dispositions préliminaires étant achevées , les Flamands descendent du Mo0S-en-Puelle par deux côtés opposés, sans proférer un seul cri , et se répandent comme un torrent dans les quartiers du roi, ainsi que dans ceux du comte de Valois; les postes avancés sont égorgés avant d'avoir pu donner l'alarme. Cette attaque fut si brusque , que le comte de Valois, l'homme le plus^audacieux de son temps, frappé d'une terreur soudaine , s'élança sans cuirasse et sans casque sur un cheval à poil, et prit la fuite; ses sens étaient si troublés , qu'il ne s'aperçut pas que son coursier l'emportait sur la route de Lille, gardée par les Belges. Le comte de Saint-Paul , comme lui vieilli dans

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les combats , montra encore moins de résolution : cet exemple fut bientôt imite par les nobles , qui , plongés dans le sommeil , en furent arrachés par les bruyantes clameurs des soldats effrayés; ils abandonnèrent le camp avant même que les Flamands les eussent atteints. La plaine fut en peu de temps couverte d'hommeS et de cke* vaux courant en désordre et se heurtant entre eux ; la pli^)art de ces féodaux avaient affronté maintes fois des ennemis plus nombreux et plus redoutables; ils s'étaient signalés en Palestine, en Italie et en Espagne, et n'avaient cessé de montrer pour la mort un mépris héroïque : maintenant ils fuient honteusement devant des compagnies bourgeoises, novices dans le métier des armes; ils fuient sans savoir quel est le péril qui les menace.

Les Flamands se seraient ménagé un succès complet si le calme eût présidé à l'exécution de leur entreprise : ces hommes , exaltés par le désespoir, s'avancèrent avec tant de précipitation , qu'ils n'aperçurent pas les profondes excavations qui bordaient les flancs de la montagne ; ils y tombèrent , et furent long-temps sans pouvoir s'en retirer : des milliers d'entre eux y furent écrasés; quelques centaines ^liommes seulement pénétrèrent dans le camp des Français , et ne purent profiter de ce premier avantage , ce qui donna le temps aux gens du comte de Yalois de se reconoaître et de revenir de leur panique.

Sur le point opposé, h sort favorisa également les Flamands à leur début ; ils se dirigèrent , en courant comme des furieux , vers la tente du roi , devant laquelle on voyait flotter l'oriflamme. Philippe-le-Bel , accablé de lassitude , se trouvait presque sans vêtement. Il se releva , prit son casque , ses gantelets , son épée et sa cotte d'armes parsemée de fleurs-de-lis d'or ; mais lés serviteurs fidèles qui l'entouraient , comprenant l'im-

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minence du danger, conçurent l'heureuse idée de lui arracher cette cotte d'armes qui pouvait le faire reconnaître : une précaution aussi sage sauva le prince; car les Flamands , animés tous du seul désir de Timmoler, le cherchaient avec ardeur; ils se précipitèrent sur les nobIe$ de la première division ^ et les renversée reot , puis arrivèrent jusqu'à Philippe , fondirent sur lui sans le connaître, et le jetèrent en bas de son cheval : ces assaillants furent repoussés par la foule des chevaliers qui s'étaient serrés pour former au monarque un rempart de leurs corp»* Les Flamands , le voyant défendu aussi vigoureusement , l'abandonnèrent , le prenant pour un simple baron combattant à la tête de sa chevauchée : ils entrèrent dans la tente royale pour y fouiller ; mais à la vue des mets tout préparés , des vases pleins de vin , les Flamands ne purent se contenir, et oubliant dç poursuivre Philippe-le-Bel • que chacun d'eux croyait dans la plaine , ils ne songèrent plu$ qu'à apaiser leur faim et surtout à étancher la soif qui les dévorait ; on les vit se battre entre eux pour conquérir ces mets, dont la possession leur paraissait dans ce moment préférable à tous les trésors de la terre» Une confusion inexprimable régnait sur tous les points du camp; les nobles, s'éveillant en sursaut , étaient assaillis avant d'avoir pu saisir leurs armes: l'un courait se rallier au pennon dubanneret, et rencontrait la mort sur son passage ; l'autre , étourdi du tumulte, allait se mêler avix Flamands qu'il voulait éviter ; tous , frappés de vertige , se précipitaient dans les diOTérenles issues sans savoir oh ils portaient leurs pas. Enfîn , revenus de cette terreur, les Français et principalement les chevaliers songèrent au péril que Philippe -le -Bel devait courir; ils se dirigèrent par pelotons vers la tente du prince, en criant : Au roi y au roi ! la plupart , arrivant isolés , succombaient

ii«

l64 GAUCIlbR PE ClIATlLLOIf.

dans leurs généreux efforts : quelques autres , plus heureux , parvinrent à percer la foule , et ouvrirent une voie à leurs compagnons d'armes qu'une seule pensée dominait, sauver h roi; ils vinrent se rallier autour de Toriflamme, que le sire de Chevreuse ne cessait d'agiter. Ce vaillant clievalier ne fut occupé pendant plusieurs heures qu'à hausser la bannière , ou à se défendre luimême avec le fer de la lance; exténué de fatigue, il tomba enfin et expira sous le poids de ses armes : les Flamands arrachèrent le drapeau de ses mains défaillantes ; cette conquête leur fit pousser des cris de joie y ne doutant pas de posséder la véritable oriflamme (i).

Cependant Ghâtitlon, retenu au centre de la dernière ligne , avait su se garantir de l'épouvante qui frappait tous les esprits : il rallia autour de ses étendards lés chevaliers éperdus ; le calme qu'il montrait ranima leur courage ; de l'effroi ils passèrent bientôt à la honte, et puis à la rage :1e connétable les forme en colonne serrée , et leur montrant la tente royale , il dit : C*eêû là où est h danger, e^est là où nous devons courir (a).

Cette fîère phalange s'avance rapidement , passe sur le ventre des Flamands, balaye la plaine , et opère sa

( i) Voici comment le poète Guyart , contemporain , raconte le fait:

Ansiau de Chevreuse Fu , comme nous aprimeg , Esteint en ses armes mêmes Du trop grand chaleur et retraite , Et l'oriflamme contrefaite.

Chai à terre et la saisirent I ^

Flamens qui après s'enfoyèrent.

(2) Guyart.

GACCIIEIl DE CflATILLOIf. l65

jonction avec Philippe-le-Bel, qui contenait des flots d'ennemis par son sang-froid et par son courage: il ne portait sur sa personne, il est vrai, aucune marque distinctive de la puissance , mais sa valeur aurait dû le faire reconnaître pour le roi de France. La conduite de ce prince fut d'autant plus admirable, qu'il paraissait pour la première fois dans les combats. Depuis une heure il tenait tête à l'ennemi , n'ayant autour de lui que quelques escadrons, arrivant les uns après les autres : c'est ainsi que i, 5 oo nobles se firent tuer en détail sous les yeux du monarque , qui aurait fini par succomber dans cette lutte si Châtillon ne fât venu le dégager. Robert de Namur, voyant approcher le connétable , essaya de ranger en ligne les Gantois et les Brugeois pour livrer un combat régulier; mais il fut culbuté à la tête de ses gens, et tomba mort sous les coups des féodaux que conduisait Gaucher (i). Le connétable poursuivit ses avantages , dispersa ceux qui enveloppaient la tente du roi , et voyant son maître hors de danger, il ne cessa de pousser les Flamand^^ lesquels , reculant en désordre , se laissaient fouler aux pieds de la cavaleine fi^ançaise : ceux qui purent échapper à ce carnage se trouvèrent trop heureux de gagner une seconde fois le Mons-en-Puelle ; ils y parvinrent lorsque les Flamands de Guillaume de Jullers montaient par le côté opposé. Ces derniers avaient essuyé les mêmes revers : ayant eu quelque temps la victoire dans leurs mains, ils ne purent soutenir la furie du comte de Valois. Ce prince , aveuglé par l'épouvante , couru! une lieue sur la route de Lille , puis s'arrêta ; honteux de sa fi:*ayeur, tremblant pour sa renonimée si élrai^e-* ment compromise, songeant à la position du roi. SgQa

(0 Guyart.

lG6 GAUCHER DE CBATILLON.

frère , il revient précipitamment sur ses pas , rallie le9 nobles qui erraient confusément dans la plaine | vole à leur tête et se précipite avec fureur sur les Flamands qui se gorgeaient de vin dans le camp ; ceux-ci ^ surpris à leur tour» embarrassés du butin qu'ils avaient ramassé y sont assaillis et mis dans une déroute complète. Le comte de Valois ^ que le souvenir de sa fuite excite enc(nre davantage , se montre impitoyable , et ne veut accorder aucun quartier. Les historiens de Flandres assurent que les soldatsdû comte de Juliers, revenus de leur eflroi, bat*tirent en retraite en bon ordre vers le Mons*-en-Puelle et regagnèrent le plateau sans avoir été entamés par le comte de Valois (i).

Le roi fit sonner la retraite , et les deux portions de l'armée se réunirent en entier devant le camp de Philippe. Le monarque ^ irrité du danger qui le pressait naguère ^ tint conseil dans sa tente et ouvrit Tavis de diriger une nouvelle attaque contre la moatt^ne pendant la nuit : le connétable , les hauts barons ^ tous les nobles enfin , brûlant de venger leur affront , appuyèrent vivement cette détermination ; mais les Flamands ne les attendirent point : profitant de la clarté de la lune , ils descendirent du Mons*-en«-Puelle par le ravin ^ et prirent le chemin de Lille , resté libre ; la tête de leur colonne avait défà fait une lieue avant que les Français eussent commencé à gravir le rocher par le côté du sud.Ghâtillon, conduisant la première division, ne trouva que des blessés gisants à terre : ces malheureux , laissés par l'ennemi faute de moyens de transport , racontèrent comment Philippe de Flandres venait de quitter le Mons-eu'^Puelle. Le roi , informé de cet événement ^ refusa de s'engager dans la plaine pour courir après l'ennemi ). craignant

(i) Meycr. — Buzelin, Gallo-Flandria.

GAIXHEK n& GHATILLO?f. 167

s^QS doute de tomber dans auelque piège au milieu d'un pays soulevé : d'ailleurs ses bataillon^ réclamaient impérieusement quelque repos après une journée aussi pénible.,

Le troubadour Guyard ^ le continuateur de Guillaume de Maoigis et Villani, tous trois contemporains, racontent ainsi cette bataille ; le dernier, qui voyageait alors en France , suivit les opérations de la guerre » et visita le Mons-en-^Puelle le surlendemain de Taction; les corps des gens tués n'étaient point encore enlevés : lo seriptore fui nel eampo ove fue la battagHa^ et vidi iuUii carpi morti et cmcora intérim et la dettabattaglia fue alPuseita di eeptembre (i) , H anni domini j3o4* (Villanty 1559; in-4^, pag» 3i50

Philippe combla de grâces ceux qui le secondèrent eu cette occasion ; il donna la seigneurie de Rosoi à Gau-» cber de Ckâtillon, dont le sang-froid et la présence d'es-r prit empâcbèrent uo désastre qui serait devenu aussi sanglant que celui de Courtray i la gloire que le connétable y acquit , le plaça dans l'opinion puÛique au-dessus de tou^ les autres généraux. L'orgueilleux comte de Valois, irrité de cette préférence ^ lui jura une haine implacable.

Les historiens de Flandres , Meyer et Buzelin , assurent que les Français perdirent autant de monde que le^ Belges , ce qui n'est pas vraisemblable ; mais ce qu'on ne peut mettre en doute , c'est qu'on eut à regretter un npmbre considérable de nobles : on distinguait parmi eux Jean de Boulogne, jeune prince âgé de quinze, ans ^

(i) Il ne (kut pas s'étonner si Yillani place la bataille à la fin de septembre , au Hea da milieu d'ao6l ( 18) ; c'est que le calendrier d'IUilie ne s'aceordait pas avec le nôtre : ia concordance serait lacik à réti^lir.

l68 GACCHEU DE CHATlLLO!f*

Ansiau de Chevreuse , 4^^^^^ ^c Courtarvel , Ferrî Duchatelet , Robert de Montberon : Pierre et Jacques Gencîen, deux frères appartenant h la haute bourgeoisie de Paris , furent tués aux pieds du roi après l'avoir défendu avec une opiniâtreté héroïque ; Heugues de Boaville , chambellan du roi , preux renommé par ses exploits , périt avec eux : Jean de Malet , tombé devant le prince qu'il cherchait à couvrir de son corps , eut l'oeil droit percé d*une flèche; il fut tué vingt-quatre ans après, au combat de Màraux.

La bataille de Mons-en-Puelle ne termina point la guerre ; Philippe - le - Bel , déterminé à poursuivre les vaincus, voulut que l'armée s'ébranlât le lendemain. Le connétable se mit à la tête du premier corps; il arriva devant Lille , où la défaite des Flamands avait répandu répouvante , en forma le siège , et la contraignit de capituler ; mais on ne tarda pas d'apprendre que de nouvelles levées, venant de Gand, d'Ypres, de Bruges , accouraient au secours de la place ; on eut la certitude que ces contingents réunis composaient une masse de 60,000 combattants. Etonné qu'après tant de revers l'ennemi lui opposât des forces aussi considérables , le roi s'écria : Noum^ en aurons jamais fini, il pleut donc des Flamands !

Philippe de Juliers et les milices bourgeoises s^arrêtèrent à Roubaix, menaçant le camp des Français; ils envoyèrent demander au roi de clore sur-le-champ la querelle par un traité de paix , ou par un engagement décisif. Le comte de Valois désirait] qu'on optât pour le dernier parti ; Ghâtillon , plus sage , se prononça en faveur de la paix , quoique la guerre dût lui offrir des moyens certains pour accroître sa renommée; mais le biendel'Etat l'intéressait davantage: il engagea Philippele-Belà ne pas repousser les]propositions des Flamands ,

GACGHER DR GHATILLOU. 169

et à terminer cette lutte sanglante au moyen d'un traité avantageux. Le duc de Brabant et le comte de Savoie appuyèrent cet avis, et se portèrent pour médiateurs : la paix fut conclue ; le roi de France en dicta les conditions. Lille , Douay et Orchies , lui furent cédées en toute propriété; les Flamands payèrent 100,000 livres en dédommagement. Gaucher de Ghâtillon accompagna Philippe-le*Bel à Paris ; le monarque y fit une entrée triomphale , et consacra dans l'église de Notre - Dame son casque , son épée et ses gantelets , afin d'accomplir le vœu qu'il avait fait en se voyant surpris par les Flamands. Jaloux de perpétuer le souvenir de cet événement, ce prince voulut qu'on plaçât dans la primatiale une statue équestre qui le représentait sans cotte d'armes , à moitié vêtu , tel qu'il combattit durant plusieurs heures au Mons-en-Puelle.

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