‹ Vies des grands capitaines francais du Moyen Age, pour servir de complément á l'histoireChapitre 15 sur 51 · LIVRE II · texte numérisé non relu

LIVRE II

Gaucher de Cbâlillon dirige rexpédition de Navarre. <^ Procès des Templiers. — Mort de Philippe-le-Bcl.

Gauchbrm Chatillor, premier ministre d'un prince dont le règne fut si laborieux, ne pouvait manquer d'avoir une vie fort occupée ; à peine venait-on de conclure avec les Flamands un traité qui semblait devoir assurer à la France un long repos, qu'on se vit dans la nécessité de réprimer des séditions qui s'élevèrent au sein de Paris : les fauteurs de ces troubles furent les Templiers, et le prétexte, l'altération des monnaies. La dernière expédition de Loub IX en Afrique, celle de Philippe III en Aragon et dans la Navarre, ayant épuisé les ressources de l'Etat, Philippe crut remédier à la pénurie du numéraire en élevant le titre des monnaies : le premier essai d'une mesure si désastreuse eut lieu en 1 297, pour subvenir aux frais de la guerre de Flandres. Il u'exis-' tait alors ni crédit ni système de finances, on ne connaissait aucun des principes qui peuvent servir de base à

GAUCBBB DE OHATlttON. J7I

la juste répartition des impôts* Le roi n'appréciait point les conséquences d'une pareille mesure : l'empressement qu'il mit à se rétracter en est la preuve irrécmsable. En effet > par une déclaration de i3o2, il hypothéqua ses propres domaines et ceux de la reine Jeanne de Navarre ^ pour indemniser les familles que l'altération des monnaies avait lésées : rien n'était plus généreux; cependant on a beaucoup parlé de la faute commise par ce prince ) et nullement de la réparation. A la manière dont s'expriment sur son compte les historiens modernes, on croirait que Philippe - le - Bel dissipait follement les revenus de l'Etat : nul ne mit au contraire plus de règle dans ses dépenses : il les écrivait minutieusement sur des tablettes de cire très-minces , qui formaient un gros in-folio. On découvrit, en r73o, fHasieurs de ces tablettes dans la bibliothèque du savant père Petau* (Mémoires de l'Académie des inscriptions , tome XX , page 278. )

Châtillon essaya inutilement de dissuader le roi de pré* ter l'oreille aux deux Florentins Bfusciotti et Bichi , qui lui donnaient le funeste conseil de falsifier les monnaies : pour la première fois 00 n'eut pas égard à son zèle. Cependant les embarras qui résultèrent de cette pratique augmentaient chaque jour; le peuple» en tout temps ittsirument aveugle des factieux ^ se mutina (i3o6) , à l'instigation des Templiers qui possédaient des richesses immenses. Paris se ti*ouva livré pendant, plusieurs jours aux plus afireux désordres ; la populace' cerna la demeure royale , s'empara des vivres qu'on voulait y introduire , les tratna dans la boue en signe de mépris, au lieu de les faire servir à son propre usage. Châtillon avait déploré la faute de Philippe; sujet soumis et lidèle, il courut à son secours, ame^ nant trois cents chevaliers bien dévoués : il perça la

Ija GACtHEK DB CH4T1LL0N.

foule, et vint se renfermer dans le Louvre (i)% Le roi lui confia le soin de dissiper cet attroupement. GhfttiUoi» laissa crier les factieux rassemblés' devant ta forteresse r ils appelaient hautement Philippe le fou» monnoyeur^ Lorsque le connétable vit que le peuple se lassait et que la multitude s'écoulait , il sortit au galop , fondit sur )e rassemblement , le dispersa , et s'empara d'une vingtaine de mutins parmi lesquels on saisit plusieurs Templiers déguisés: grâce à sa vigueur et à sa prudence, cette sédition fut apaisée en quelque^ heures , et tout rentra dans l'ordre accoutumé.

Paris ne fut pas le seul lieu oiiTautorîté royale rencontrait des rebelles. La NavaiTe, dépendante de la couronne, regardait comme un joug honteux l'honneur d'être attachée à la France. Les princes delà Péninsule ne cessaient d'exciter les Navarrois à la révolte , afin de s'emparer de leur pays : Philippe résolut d'y envoyer son fils, pour ranimer le zèle de ces partisans. Louis Hutin comptait au plus dix-huit ans ;, il ne pouvait lui seul remplir les vues de son père : Gaucher de Ghâtillon fut choisi pour l'accompagner ; en partant il reçut des pldns^ pouvoirs. Philippe , par un édit du mois de mars i3o8» donna à la charge de connétable des privilèges si éten* dus , que €h&tiHon se vit placé au-dessus des autres dir gnitaires de la couronne , et même des princes du sang.

Le connétable et le jeune Louis partirent en iSog. Ils trouvèrent les esprits mal disposé» en faveur de la France r

(i) Presque tous les historiens se trempent sur ce point; ils disent que le roi habitait alors le Temple, qui ne fut confisqué qu'en i3o8* Philippe f va les réparations que l'on faisait à l'ancien palais , rési* dait alors dans une vaste maison dont on voit encore la cour et là façade intérieure dans la rue des Bourdonnais. Le Louvre était une espèce de forteresse, qui pouvait offrir un refuge en cas d'iosurmctionf

QACCUER DE CHATILLOff. I^S

le roi d'Aragon voyait d'un très-mauvais œil l'arrivée des Français. li fallut toute la force de caractère, toute l'énergie de Gbâtillon , pour contenir autant d'ennemis: il fit couronner avec magnificence son pupille dans Pampelune-, le 5 juin. Le lendemain Gaucher marcha contre les rebelles , les battit et les dispersa; ne voulant point exaspérer la Navarre par des moyens trop rigoureux, il se contenta d'envoyer prisonniers à Paris Martinez d'Aybar et Almaravid , deux chefs dont l'influence lui paraissait trop dangereuse. En quittant la Navarre le connétable enmiena , moitié de gré , moitié de force , 3oo hidalgos des meilleures familles du pays, en leur promettant des établissements avantageux dans les états de Philippe; cette mesure devait produire deux bons, effets : le premier, d'exciter l'émulation du reste de la chevalerie navarrbise , et de l'attacher par Tappât de la for tune j le second, de s'assurer de la fidélité de la nation,, dont ces 3oo hidalgos allaient devenir les otages. ChâtiUon se hâta de regagner Paris pour pressçr , non pas le supplice, mais le procès des Templiers commencé depuis <]aelques siois, en vertu du conmfiandement exprès de Philippe^ie-Bel.

On aurait une idée véritable des événements , si on les jugeait sur le caractère et sur la moralité des hommes qui lés dirigèrent. Gaucher se recommandait à l'estime publique par les qualités les plus ém^inentes. : on le voit rempli de loyauté , de désintéressement , d'humanité, ardent pour la gloire et le bonheur de son pays ; néanmoins il n'hésite pas à se prononcer hautement contre les Templiers : ne doit-on pas consi* dérer son blâme comme une forte présomption à leur égard P

Nous ne chercherons pas à expliquer comment un ordre d'abord pénitent et quêteur devint si prompte-

ment puissant : des feudataires ruinés par les croisades, d'autres dont la puissance royale avait diminué les prérogatives, se jetèrent dans une corporation qqi, ne connaissant d'autre autorité que celle du pape, se trour» vait indépendante au milieu de la Franoe; les uns y apportèrent un courage entreprenant , lés autres des domaines et des privilèges féodaux qui leutr pestaieni encore, entre autres celui de battre monnaie,: ce qui en peu de temps augmenta prodigieusement les ri^ chesses des chevaliers* L'opulence engendre la eornip*' tion ; les Templiers , à la fois religieux et soldats , meranl une vie errante et vagabonde, pouvaient difiScilement rester fidèles à leur vœu de chasteté : un proveitw po*4 pulaire , parvenu jusqu'à nous^ atteste qu'on nef dqit pas ranger la sobriété au nombre de leurs vertus. ...

Nous ne parlerons pas de cette supersiition ridicule et crueDe dont on les accusa; il serait cependant ttBsez juste de ne pas les regarder comme èsi^riQpts- des vices d'un siècle ignorant et grossier ; nous conviendrons pême que tout ce que l'on a dit sur le» ridioulès momeries usitées k la réception d'uor de le«rs 9àfip%e9 est faux et controuvé , quoique de nos joifrs, au piilieo d'un siècle éclairé, l'on voie reproduire fi^qaemmént ces jongleries dans les sociétés secrètes.

Long-temps avant que l'on songeât à détruire cet ordre, il fut accusé d'avoir trahi, saint Lopis dans 1» Palestine, et d'avoir été la cause de ses revers j les preuves matérielles de cette félonie sont restées ensevc^ lies dans l'ombre : il est surprenant néanmoiïis qqe les diverses chroniques se soient accordées sur ce poinL Les Templiers étalent devenus les arbitres de» petits princes d'Antioche, de Chypre, de Jérusalem : ils inquiétaient la puissance des soudans , et concluaient fréquemment des ligues avec eux. Saint Louis, arrî^

vant en Orient avec une armée formidable, devait annuler ou au moins affaiblir considérablement leur suprématie. Le roi se vit en butte aux plus cruelles infortunes, après les plus beaux triomphes : les infidèles déjouaient tous ses plans, le devançaient dans ses opérations, et paraissaient instruits de ses in tentions, les plus secrètes. Dès que le monarque eut quitté la Palestine , les soudans , qui n'avaient plus besoin des services occultes des Templiers , leur enlevèrent la mtjeure partie des principautés. Les chevaliers, pressentant une ruine complète, s'empressèrent de réaliser des sommes considérables, et au bout de quelque temps passèrent en Europe, se répandirent dans les divers royaumes, y apportant des vices et des trésors : ils formèrent de nombreux établissements. Ces chevaliers prii^nt pour règle de se montrer très- indépendants à Tégard des rois et trèssoumis envers le Saint-Siège, qui leur accorda une protection spéciale et les constitua en un corps régulier. Saint Louis et Philippe-le-Bel les avaient vus, non sans beaucoup de peine 9 prendre de l'extension en France. Philippe-le-Bel n^anifesta , dès le premier jour de son règne , l'intention de briser le pouvoir exorbitant de la féodalité. Un granc) nombre de feudataires, pour se soustraire à l'autorité d'un monarque qui s'annonçait d*une manière si hostile, se jetèrent dans Tordre d^ Templiers et lui communiquèrent une force qui réduisit souvent Philippe au silence. Toutes les fois que ce prince, donnant un libre essor à son génie, voulait introduire quelque amélioration dans l'administration des provinces, ou corriger quelque abus désastreux , il se voyait traversé par les Templiers dont la rësistamce se montrait opiniâtre , vu que Ces nouveaux règlements, n'ayant pour but que l'intérêt du peuple, lésaient les intérêts de Tordre. Philippe et ses ministres comprirent

176 GACCDBft DE CHATILLON.

bientôt que Texistence d'une corporation opulente , belliqueuse , toujours armée, était incompatible avec les constitutions qui régissaient l'Etat : on voulut d'abord la réduire , mais elle se rebella ; ses agressions de-vinrent de plus en plus dangereuses. Le roi, jaloux de ses droits, résolut d'anéantir des ennemis qui les attaquaient sans cesse.

Le conseil se composait d'hommes qui se recom^ mandaient à Pestime de leurs concitoyens par une expérience consommée , Gaucher de Ghâtillon, le duc de Bourgogne , Miles Desnoyers, Nogaret, Marigny. Le roi convint avec eux qu'on n'opposerait qu'une faible résistance aux empiétements des Templiers, afin de les laisser commettre des fautes qui les perdraient dans l'opinion publique. La première fut d'insulter par un luxe oriental le monarque, qui vivait dans la plus stricte économie (i), et d'étaler le faste lorsque la nation appauvrie s'imposait chaque jour de nouvelles privations. En effet , ils possédaient dans la capitale plusieurs palais somptueux , oii tout respirait la prodigalité.

Lorsque les démêlés de Philippe-le-Bel avec Boniface éclatèrent , on sait avec quel zèle la chevalerie , le clergé et le tiers-état servirent la cause du prince : au lieu de suivre un pareil exemple , les Templiers embrassèrent très-chaudement la défense du pontife , disant qu'ils ne relevaient que du Saint-Siège (2); ils envoyèrent des sommes considérables à Rome , au mépris des ordres du roi. Boniface, se voyant soutenu par

(1) On Toil dons les Gartulaires de Philippe-Ie - Bel (Decamps) , un grand nombre d'ordonnances qui règlent d'une manière trèsparticulière les dépenses de la maison du monarque : une loi somptuaire bornait & quatre plats le serrice de sa table.

(2) Daputs I Gratler; historiens des Templiers.

GAUCHER DE GHATlLLON. I77

de si puissants auxiliaires , devint pius ardent dans ses agressions. Enfin, des revers plongèrent le royaume dans la désolation, lors de la guerre de Flandres : Philippe convoqua le ban et Tarrière-ban ; les Templiers refusèrent de concourir à la défense d'une terre dont l'ordre recueillait les fruits ; ils osèrent entraver Topération de la levée en empêchant leurs arrière -vassaux d'aller joindre l'armée : ils possédaient deux mille commanderies en France , et Ton remarqua que les provinces qui en comptaient le plus furent celles qui fournirent le moins de soldats, telles que la Provence, le Poitou et le Périgord.

Philippe avait causé, contre son gré, de nombreux embarras par l'édit concernant les monnaies : les Templiers, ayant entre leurs mains un numéraire immense , se trouvaient gravement lésés ; ils excitèrent le mécontentement par leurs assertions mensongères, provoquèrent la révolte au sein de Paris et assiégèrent le roi dans son palais, guidant eux-mêmes les factieux dans leur criminelle entreprise. C'est alors que Philippe-le-Bel , indigné qu'une corporation, prétendue religieuse, eût le pouvoir de faire soulever une population tout entière , songea à lui porter les derniers coups. Ghâtillon, qui revenait de son expédition de Flandres, le raffermit dans ses intentions et l'aida de toute son influence. De quels ménagements ne fallait^il pas user envers de pareils adversaires ! Les griefs que nous venons de détailler étaient de véritables crimes en politique , mais le vulgaire ne les appréciait point assez; il fallut, pour perdre les Templiers, leur en imputer qui fussent à la portée des esprits les moins élevés : on les accusa d'impiété ; c'était les traduire au tribunal de toutes les consciences. Philippe-Ie-Bel débuta par se ménager l'assentiment du pape, sans la coopération duquel. ce prince

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ne pouvait rien lenter. Sur ces eutrefaites , Beuott XI descendit au tombeau : Philippe conçut le hardi projet de placer la tiare sur la tête d'un cardinal français^ et de faire transfârer le Saint-Siège dans une ville épiscopale du royaume ; on sait qu'il y réussit. Le roi, en secondant Télection de Bertrand de Goth, archevêque de Bordeaux, y mit la condition , que le nouveau pontife l'aiderait de son côté à détruire Tordre des Templiers. Cet accord fut conclu secrètement dans une entrevue qui eut lieu non loin de la ville de*Saint-Jeand*AngéIy, en mai i3o5. Bertrand de Goth fut élu pape ^ous le nom de Clément Y; et, prétextant les dissensions qui désolaient llta* lie, il annonça l'intention de résider en France jusqu'à ce qu'ils fussent apaisés. Le pape convoqua les cardinaux dans la ville de Lyon , où il désirait être couronné ; le roi s'y rendit, accompagné de son frère et d'une suite brillante x la cérémonie se fit le 14 novembre i3o5^ elle fut troublée par une catastrophe épouvantable. Au moment oîi le cort^e descendait dti palais de St-Just , par le chemin si rapide appelé aujourd'hui le Gour^ guillon^ un pan de muraille surchargé de spectateurs s'écroula, et en tombant écrasa Jean II, duc de Bretagne ; Charles de Valois, qui tenait la bride de la haquenée du pape , fut blessé grièvement : on arracha Clément V du milieu des décombres , sa tiare s'était brisée ; il s'en détacha une superbe escarboucle, estimée six mille florins , que l'on ne put jamais retrouver. Le lendemain, le pape dinant au palais archiépiscopal, ses domestiques se prirent de querelle avec ceux des cardinaux ; le frère du pontife , Galard de Goth , ayant voulu apaiser le désordre , fut tué : on chercha vainement à dé* couvrir l'auteur de ce meurtre. Dans la même semaine, la ville de Noyon fut détruite aux deux tiers par un incendie : un bourgeois , pour plaire à quelques femmes.

GAUCHER DE CHATILLON. ïjg

^'imagina de chauffer un bain au moyen du feu gré-* geoiâ dans la maison publique des étuves; les flammes , trop vives , s'élancèrent dans tout le bâtiment, qui s'embrasra sans que Pon pût éteindre le feu grégeois : lïn« cendie gagna en peu de temps tous les quartiers (i). Ces tragiques événements » regardés dans le monde comme un présage funeste , n'effrayèrent point Philippe-le»Bel et ne le détournèrent point de ses desseins contre les Templiers. Ce prince eia^loya deux ans à recueillir des documents , il fit prendre des informations sur Texis* tence intérieure des Templiers : ceux-'Ci avaient soin de Tenvdopper de beaucoup de mystère* Quelques chevaliers, qui s'étaient détachés en Orient de la corporation, lui fournirent des renseignements plus ou moins authentique^.

Vers la fin de septembre i3o7, les baillis, les gouverneurs des provinces reçurent un paquet cacheté du sceau particulier du roi: on leur enjoignait de ne l'ouvrir que dans la nuit du la au i3 octobre; on les rendait res«* ponsables , sur leur tête , de l'exécution du mandat. Le cachet fut brisé à- Theure indiquée , et les baillis trouvèrent Tordre d'arrêter à l'instant même tous les Templiers, sans égard à aucune considération. Le Secret avait été si bien gardé, que pas un seul de ces chevaliers ne fut informé du danger qui les menaçait tous. Ces précautions paraîtront tontes naturelles^ si l'on songe h la puissance qu'exerçaient les Templiers dans les provinces: prévenus du coup qui allait les frapper, ils auraient couru se renfermer dans leurs châteaux-forts où ces chevaliers entretenaient des garnisons formées de soldats stipendiés , la plupart étrangers et disposa tous à défendre au prix de leur sang les intérêts de Tordre *

(i) Chronique de Gilles de Muisit , Mts. -*- Walckenaër.

l8o GAUCHER DE CBATILLON.

il eût fallu que le roi mît sur pied des armées pour les réduire : on jugea plus opportun de les saisir au milieu des cités, au sein de leurs magnifiques palais. On s'empara, dans Paris, de cent quarante chevdiers : les principaux furent Jacques de Molay, grand - maître , Guy, dauphin viennois, prieur de Normandie, Péralde, prieur de France , Cœur-de-Roi , prieur d'Aquitaine. On songea que les prisons ordinaires ne pouvaient recevoir des prévenus d'un rang si élevé* Châtillon s'offrit pour garder dans ses propres domaines plusieurs dignitaires de l'ordre; un certain nombre de bannerets recommandables par leur probité imitèrent cet exemple , entre autres Heugues de La Celle, Guillaume de Mornay, Pierre de Vérac , Guillaume de Marsilly, Philippe de Coquerel, Gérard Robert, Guillaume de Bretigny, Jean dé Bizemontet Jean de Pitard.

On arrêta treize chevaliers à Caen , dix au Pont-del'Arche , cinq à Bayeux , douze dans le Languedoc , sept à Cahors , . onze dans le Bigorre , vingt dans la principauté d'Orange , soixante dans la Bourgogne : le total s'éleva à quatre cent cinquante. Des commis* saires entamèrent le jour même l'instruction du procès , qui est d'autant plus curieux que , d'après le dénoûment terrible de cette affaire , on pourrait croire qu'on y viola les règles ordinaires de la justice , et qu'il souleva toutes les indignations. Les choses ne se passèrent point ainsi ; car non-seulement on n'usa pas de précipitation , mais encore on affecta en quelque sorte de prolonger l'instruction , afin d'obtenir de plus amples renseignements : en effet , le procès des Templiers dura sept années , depuis leur arrestation jusqu'à la mort de Jacques Holay.

Le tiers-état montra une satisfaction non équivoque en apprenant que l'on dirigeait des poursuites contre

GACCIIER DE CHATILLOrV. l8l

cet ordre ; la noblesse , à laquelle appartenaient les trois quarts des chevaUers , ne fit rien pour les défendre; )e clergé français , de tout temps le plus éclairé de la chrétienté , et dans ce moment indépendant par ses privilèges et par ses richesses , se prononça sans hésiter contre une corporation religieuse dont le tiers des membres étaient prêtres. Mais rien n'égala la joie que témoignèrent les habitants des campagnes, en voyant les officiers du roi s*emparer des Templiers. Ces che* valiers exerçaient la domination la plus tyrannique sur leurs vassaux et sur les paysans : les provinces méridionales ont conservé pendant plusieurs siècles le souvenir de la terreur qu'inspiraient les Templiers , qui usèrent souvent de la violeqce pour entraîner dans leurs aSreux débordements les villageois de ces pays ; naguère ceux du comtat Venaissin ajoutaient encore aux Lita-* nies des Saints , ces paroles que leurs pères avaient coutume de prononcer chaque soir dans leurs prières ::

Ab oseulo TempUanorum libéra nos , Domine..

Une particularité bien remarquable est attestée par les monuments qui nous restent des Templiers : dès qu'ils devenaient propriétaires d*une seigneurie , ils y; faisaient construire des prisons d'un genre particulier ; c'est ce qu^on appelle vulgairement , les oubliettes : il' en reste des traces dans tous les établissements de cet ordre. Les malheureux qu'on y mettait ne revoyaient jamais le jour.

Deux mille témoins vinrent déposer contre les Templiers ; le nombre en aurait été plus considérable, si on avait voulu recevoir toutes les déclarations. L'accusation reposait sur deux points principaux : le premier était

l82 GÀOCHER DE GBATILLON.

Timpiéta, le reniement de la foi chrétienne accompagné

de circonstances qui devaient paraître blâmables aux

yeux de l'homme le moins attaché à sa religion ; le second

point portait sur le crime d'immoralité don t les Templiers

contractèrent Thorrible habitude dans l'Orient, crime

que les lois de la France , de l'Angleterre , de TAlle-

magne et de TEspcigne , punissaient encore de mort il

y a cinquante ans.

Snr les cent quarante chevaliers arrêtés à Paris, cent

vingt-six assurèrent avoir renoncé à la religion chrétienne en crachant sur la croix ; vingt d'entre eux jurèrent sur leurs âmes qu'ils ne s'étaient décidés à commettre ce sacrilège qu'après avoir supporté pendant plusieurs jours les plus mauvais traitements : Rambaud Caromb , de l'ancienne maison de Causans , fit des aveux dont la précision fut d'un grand poids dans l'instruction de la procédure (i).

Quatorze chevaliers affirmèrent au contraire n'avoir jamais été forcés de renoncer à la foi catholique ; quant au crime d'impureté , tous , à l'exception de quelques-uns , confessèrent qu'on la leur prescrivait comme une règle de l'ordre. La torture , inséparable des voies judiciaires de cette époque , ne fut employée que par exception $ les commissaires laissèrent parler librement ceux qui voulurent déposer d'une manière différente de celle des autres. Jean de Châteauvillars , Henri d'Hercigny , Jean de Paris , Lambert de Goisy , dirent avec hardiesse qu'à leur réception il n'avait été proposé que des choses sages et honnêtes ; on inséra leur déclaration dans le procès-verbal , et on n'usa d'aucune violence envers eux. ( Preuves de Dupuy. )

Les interrogatoires que l'on fit dans les provinces

(i) Hist, de la Doblesse du eomlat Ycnaissin^ t. ni» p« 5Sr,

GAUCHER DE CHATILLON, l83

présentèrent les mêmes résultats que ceux de Paris , c'est-à-dire les mêmes contradictions. En définitive, tous les chevaliers , moins quelques-uns , avouèrent les crimes reprochés à leur ordre j ils ne pouvaient craindi^e de compromettre la vie du petit nombre des dissidents , puisque tout annonçait que le roi voulait consommer la ruine de la corporation sans verser le sang des accusés*

Cependant la scène changea de face subitement ; Clément y se plaignit en apprenant que Ton mettait sous le séquestre les biens des Templiers : il adressa à Philippe des reproches amers , suspendit en même temps le pouvoir des évêques chargés de présider aux interrogatoires , et défendit , sous peine d'excommunication ) de continuer la procédure.

Philippe, avec sa violence accoutumée, répondit au pape d une manière à lui prouver qu'il était dangereux de s'attirer sa colère : dès ce moment on ne douta plus qu'une rupture ne fût près d'éclater entre le monarque et le pontife^ Les Templiers furent informés , ainsi que tout Paris , que Clément Y venait de les prendre sous sa protection ; il leur parut naturel que le pape s'opposât

la destruction d'une société qui ne cessait de oiontrer envers le Saint-Siège un dévouement aveugle^ Le trèspetit nombre de ceux qui avaient déployé quelque fermeté reprochèrent violemment à leurs compagnons les aveux récenunent faits au détriment de l'ordre ; ils surent en imposer par leur bonne contenance. Les prisons retentissaient de gémissements; les adeptes, sachant que les statuts de la corporation punissaient de mort ceux qui révélaient ses secrets, se crurent perdus ; ils se jetèrent aux genoux des anciens, et déclarèrent aux officiers du roi chargés de les garder qu'ils révoquaient leurs dépositions, faites, suivant eux, contre la vérité.

lS4 GAUCHER DE CHATILLOIC.

Philippe, de son côté, adressa au pape des remontrances tellement énergiques, que Clément V, saisi d'effroi, leva au plus vite la suspension, permit aux évêques de reprendre l'instruction , en leur ordonnant de se conformer aux moindres désirs du roi : par réciprocité, Philippe permit que le pape nommât des administrateurs pour régir les biens des chevaliers , conjointement avec les baillis provinciaux : une des clauses de cette espèce de traité portait que le produit de ces biens servirait au recouvrement de la Terre-Sainte.

On conçoit que la réconciliation de Clément et de Philippe dut mettre les Templiers dans une position trèscritique ; on commença contre eux une nouvelle procédure (i3o8), et les commissaires annoncèrent que tous ceux qui persisteraient dans leurs rétractations seraient poursuivis comme relaps. Une partie des chevaliers s'empressèrent de renouveler leurs dépositions, en y ajoutant des détails encore plus aggravants: ce qui ne surprit^personne. Afin d'accélérer ce grand procès , qui entretenait les esprits dans Tagitation , le roi convoqua un parlement à Tours pour le mois de juin 1 3o8 : Gaucher de Châtillon , les dignitaires du royaume , les évêques y et quatre cents procureurs tirés du tiers-état , y assistèrent. Le roi y fit un discours d'ouverture dont l'unique sujet fut l'affaire des Templiers ; ensuite le chancelier, dans un résumé qui dura six heures, présenta les charges, provenant toutes des aveux des accusés, ainsi que les circonstances qui pouvaient les atténuer. A l'issue de ce résumé, l'assemblée se leva spontanément, saisie d'indignation , et jugea les Templiers dignes de mort (i).

Le pape , se sentant engagé dans cette querelle , voulut

(i) Dupais , Grutier , tous les historiens allemands , italiens ci anglais s'accordent sur ce point.

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du moins ne pas les condamner sans examiner par lui* même les preuves qui existaient contre eux ; en conséquence Clément Y demanda qu'on lui envoyât à Poitiers les cent quarante chevaliers arrêtés dans Paris, ce qui fut exécuté sur-le-champ; mais soixante-douze seulement arrivèrent en Poitou. Le grand-maitre et les prieurs de France, d'Aquitaine et de Normandie, demeurant à Cfainon retenus pour cause de maladie» craignirent-ils de paraître devant le pape ? on l'ignore. Les soixante qui restèrent à Paris furent sans doute ceux qui refusèrent de se rétracter.

Les soixante-douze Templiers interrc^és par le pape, confirmèrent leurs premières dépositions, ce qui surprit beaucoup Clément Y : convaincu par cette seule épreuve, le pontife bannit toutes ses irrésolutions, et se montra décidé à ne rien épargner pour consommer l'abolition de l'ordre; cependant il ne voulut point donner sa sanction définitive, et attendit encore trois ans sans se prononcer. Dans cet intervalle on laissa à la société la faculté de se défendre, soit par l'organe des chevaliers eux-mêmes, soit par des avocats, soit par des manifestes, qui furent rendus publics : les résultats de ces longs débats ne firent que raffermir le pape dans sa résolution ; enfin il décréta l'abolition , dans le concile de Yienne en i3ia.

Philippe triomphait donc de ses ennemis ; mais il ne sut pas triompher de ses passions : de monarque ferme, de politique profond, tel que chacun le jugeait, le roi devint un homme cruel et inhumain. Aigri par des revers essuyés coup sur coup, poussé par son frère le comte de Yalois , bien plus violent que lui , Philippe s'abandonna à tous les transports de la haine. Gaucher de Châtillon, le vénérable Joinville, Marigny lui-même, qui les premiers l'avaient excité à détruire un ordre

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turlmlent et factieux, le trouvèrent ioflexible. Le roi livra au supplice des hommes coupables collectivement, mais dignes de pardon en leur particjilîer : au reste, il est indispensable de savoir comment les choses se passèrent pour bien juger sa conduite.

On renvoya absous les chevaliers contre lesquels il n'existait pas de charges personnelles; le restant fut di^ vise en quatre catégories : la première comprenait ceux qui avaient encouru quelque blâme ; on leur imposa une pénitence de six mois, au bout desquels ils devaient être mis en liberté, nantis de pensions : dans la seconde figuraient les chevaliers convaincus de crimes graves, et néanmoins rémissibles; on décida de les garder dans les prisons le temps nécessaire pour y expier leurs méfaits; ils eurent également l'assurance de recevoir des pensions en sortant des fers : la troisième renfermait les plus criminels, convaincus d'impiété volontaire et du crime d'impureté ; le tribunal les condamna à une détention perpétuelle : la quatrième disposition regardait les soixante et quelques chevaliers qui avaient nié leur première déclaration , et qui persistaient dans cette révocation ; on les tint pour relaps , et comme tels , et d'après la législation de cette époque , passibles de la peine du feu. On employa tous les moyens imaginables pour engager ces malheureux à se rétracter; enfin, les ecclésiastiques chargés de cette mission ayant échoué , on procéda à l'exécution de cette sentence* Des bûchers s'allumèrent hors de la porte Saint^Antoine. Le premier jour on y con*^ duisit un seul chevalier, dans l'espérance qu'il se dédi^^ rait ou que son supplice effraierait les autres ; c'était agir avec humanité; le Templier ne se dédit point, et mourut sans pousser aucune plainte. On laissa écouler huit jours , afin de donner aux autres le temps de la réflexion : le 20 mai , quinze bûchers furent allumés dans

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le même lieu ; des archers amenèrent dans des chariots cinquante chevaliers : les exéuteurs firent descendre ces condamnés , en leur montrant le bois enflammé ; mais avant d'ordonner de les jeter dans le feu, les commis* saires leur présentèrent des lettres patentes revêtues du sceau royal, par lesquelles Philippe-le-Bel accordait une amnistie à tous les coupables , la liberté au bout d'un an , avec une pension , mettant à cette grâce la seule condition de se rétracter : les Templiers refusé* rent ces bienfaits, et persistèrent à révoquer leurs pre* mières dépositions. On est aussi surpris de la facilité que le prince offrait à ces malheureux de se sauver, que de leur obstination à repousser ce moyen de salut : leurs amis, leurs parents fondant en larmes, les officiers du roi, les bourreaux eux--mémes , les pressèrent de se soumettre; on ne put rien obtenir d'eux. Enfin, on fut contraint d'en venir à l'exécution de cette terrible sen* tence. Ils périrent tous consumés dans les flammes : cet aSireux spectacle épouvanta la multitude rassemblée autour d'eux ; chacun s'eafuit saisi d'horreur. Divei^ sentiments agitaient les Parisiens : les uns admiraient la constance des Templiers , les autres la regardaient comme une opiniâtreté brutale, comme une frénésie , comme une punition du. Ciel , qui n'avait pas permis que de si grands criminels échappassent à leur juste châtiment* Vers la fin de la semaine , on tratna au supplice cinq autres chevaliers ; ils périrent avec la même fermeté: ces exécutions se renouvelèrent trois fois pour dix chevaliers, qui suivirent l'exemple de leurs prédécesseurs. Deux restaient encore, Pierre de Villars et Jean de Cugé ; on leur demanda s'ils voulaient périr ainsi que leurs compagnons : ce Non certes , nous ne sommes pas si fous ; on nous demanderait s'il n'est pas vrai que nous avons tué Dieu , que nous dirions oui. »

l88 GAVCnER DE CHATILLON.

Ces chevaliers confirmèrentleur première déclaration, et furent mis en liberté sur-le-champ.

Philippe-le-Bel désirait ardemment justifier aux yeux de la nation l'abolition de Tordre; il n'avait pas douté que l'appareil seul du supplice engagerait les Templiers à faire des aveux qui n'auraient plus laissé de doute sur la culpabilité de leur corporation : trompé dans son es* poir, le roi crut que le grand-maître et lès trois prieurs^ qui vivaient encore, lui en fourniraient les moyens suffisants.

Jacques de Holay appartenait à une des plas illustres maisons de la Bourgogne; ses qualités privées , son influence personnelle le firent choisir en i3o3 par Philippe, pour être le parrain de son quatrième fils (Robert). Depuis le commencement de la procédure, Jacques de Molay s'était livré à des contradictions qui ravalèrent son caractère : il se trouvait, ainsi que le dauphin viennois, Heugues de Péralde et Bénigne-Gœur-de-Roi,dans la classe des relaps; cependant on sursit à leur exécu-tion , attendu que le pape annonça l'intention de décider lui-même du sort de ces quatre dignitaires. Enfin, vers le mois de janvier 1212, le pontife délégua, pour les juger en son nom, le cardinal Albane, qui s'adjoignit l'archevêque de Sens, quinze évêques et autant de docteurs. Il est constant que, dans cette nouvelle instruction , tons les quatre s'avouèrent coupables, et confirmèrent leurs premières dépositions, quoique Jac* ques de Molay eût dit et soutenu, six ans auparavant, que les greffiers avaient falsifié la sienne.

On les condamna à la réclusion , et à faire amende honorable, c'est-à-dire s'accuser publiquement coupables des crimes qu'on leur imputait. Jacques de Holay et les trois autres Templiers parurent satisfaits de cetarrêt, et s'y soumirent. Il fut convenu que le plus grand

GAUCHER DB GHATILLON. 189

appareil serait déployé dans l'exécution de la sentence : elle eut lieu au parvis Motre-Dame. Des ouvriers éle* vèrent un vaste échafaud sur cette place, et on prépara une chaire pour le cardinal Albane. Le peuple , toujours avide de ces sortes de spectacles, courut à celui-ci, qui présentait d'autant plus d'attraits, que l'on savait d'avance que le grand-maitre et les trois prieurs devaient s'avouer coupables des crimes en expiation desquels les autres Templiers avaient péri sur les bûchers: ainsi chacun était préparé à ce qui allait se passer.

Le lundi il mars i3i3| midi sonnant, le cardinal Albane se rendit au parvis, accompagné de tous les commissaires , qui prirent place sur Téchafaud ; on amena ensuite dans un chariot découvert les condamnés : tous quatre avaient conservé les longues barbes, distinction particulière de leur ordre ; ils étaient chargés de chaînes. Le cardinal fit un discours , dans lequel il présenta un résumé des crimes imputés à cette fameuse corporation; ensuite il commença à prononcer la sentence, à l'issue de laquelle les quatre condamnés devaient faire amende honorable. Mais au moment où le cardinal terminait la lecture du jugement, Molay, par un mouvement subit, se leva; brandissant avec violence ses chaînes, il s'avança au bord de Féchafaud, et d'une voix forte s'écria : « Peuple , je suis innocent, ainsi que tous les membres de l'ordre; et je suis prêt à mourir pour soutenir cette vérité. » L'aspect de ce grand-maître, qui étendait les bras, sa figure altérée par une détention prolongée, le bruit de ces chaînes» ces paroles si différentes de ce qu'on croyait qu'elles seraient, tout cela émut la multitude rassemblée sous l'échafaud ; l'agitation commençait à régner parmi ces flots de spectateurs , et s'annonçait comme le prélude d'une émeute. Les commissaires, pétrifiés, se hâtèrent de ramener en prison Molay et ses compagnons. Le dauphin

igO GAIXOER DB CHATlLLOll.

viennois balbutia les mêmes phrasés ; les deux autres gardèrent le silence, en paraissant fort étonnés de cette scène. Le cardinal voulut faire sentir à Molay les terribles conséquences de sa conduite, et lui offrit la faculté de se rétracter; mais le grand -maître refusa du ton le plus opiniâtre.

Le cardinal coiirut au Louvre pour informer le roi de ce qui venait de se passer. Philippe - le - Bel entra dans une colère inexprimable : il assembla aussitôt son conseil, qui délibéra pendant deux heures : la majorité fut d'avis d'infliger sur-le-champ à Jacques Molay et au dauphin viennois la peine du feu, réservée aux relaps; Chatillon et Joinville s'y opposèrent vainement. La sentence fut exécutée le même jour à quatre heures du soir, dans une île de la Seine, qui se trouvait en face des jardins du Louvre (i).

Les affreux supplices que les Templiers venaient de subir ramenèrent les esprits en leur faveur : on pensa qae les chevaliers ne pouvaient demeurer responsables des fautes commises par l'ordre entier. On doit reconnaître que, dans cette circonstance, Philippe-Ie-Bel fit un acte héroïque de dévouement au salut de la couronne, car il était trop habile pour ne pas prévoir que l'esprit de parti flétrirait sa mémoire et l'accuserait au tribunal de la postérité; ce prince politique savait pareillement quel important service il rendait à ses successeurs en les délivrant d'une puissance rivale, toujours disposée à fomenter des troubles : en effet, quel mal n'aurait-elle pas causé sous les faibles enfants de Philippe, pendant la longue et malheureuse période de Jean U et de Charles Vi I La monarchie, soutenue alors par le dévouement de quelques guemers généreux, ne se serait- elle pas écroulée,

(i) Aujourd'hui la place Dauphîne.

si à toas les maax qui Taccablaient étaient venues se joindre les entreprises des Templiers , mauvais Français et ennemis du roi? On peut donc soutenir que l'abolition des Templiers fut l'acte d'une politique profonde et prévoyante , mais que leur supplice fut Pouvrage du temps et du ressentiment d'un prince implacable dans ses vengeances.

Il n'est point vrai qtre Philippe s'empara des dépouilles des Templiers; on voit par les actes administratifs de ce règne, que le roi ne préleva sur leurs biens que les frais du procès : ils s'élevèrent à une somme considérable ^ vu la multitude de témoins qu'on appela. Les domaines furent partagés entre les chevaliers hospitaliers de Jé^ rusalem , devenus dans la suite chevaliers de Malte« Cet ordre 9 institué sur les mêmes bases que celui du Temple, se perpétua avec gloire jusqu^à nos jours ; les princes chrétiens, loin d'envier ses richesses, se plurent au contraire à les augmenter : ce qui serait une forte présomption pour faire croire que les Templiers recelaient en leur particulier quelques vices aflfreux , se livraient à quelques pratiques redoutables qui provoquèrent la colère de Philippe et celle des autres souverains de l'Europe.

Gaucher de Ghâtillon, ayant employé inutilement tout son crédit à sauver Jacques de Molay et le dauphin viennois, quitta le palais de Philippe en i3i3; il n'avait cessé de remontrer à ce prince les suites inévitables de sa trop sévère justice envers les Templiers, sa présence devint intolérable lorsque ses prédictions s'accomplirent. Les terribles exécutions qui accompagnèrent la ruine de l'ordre, avaient mis toute la société en mouvement; un nombre considérable de familles se trouvèrent froissées : la corporation récemment détruite offrait des ressources à la chevalerie dépourvue de biens. Le peujde, incon-

1()!2 GAUCHER DE CUATILLON.

stant dans %es aflTections, s'apitoya sur le sort des infortunés dont il avait hâté la perte par ses plaintes incessantes. A ce mécontentement universel venait se joindre le scandale causé par les désordres de la famille royale. Les femmes des trois fils du roi furent accusées d'adultères : deux barons, Philippe et Gauthier d'Aunai, complices de ces crimes , furent punis avec un raffinement de cruauté inouï : on les traina, attachés à la queue de plusieurs chevaux, sur un pré nouvellement fauché (i).

Philippe-le-Bel , aigri par tant de maux, usé par le travail continuel d'une imagination ardente, devint in«* sensible aux marques d'intérêt que lui prodiguaient des serviteurs fidèles ; cherchant l'isolement , il éloigna ceux dont la sagesse pouvait lui tenir un langage sévère. Gau-> cher de Ghùtillon était celui dont le prince redoutait davantage le blâme : le dévouement de ce grand homme fut méconnu; un seul jour de caprice fit oublier les services que son bras et sa prudence avaient rendus à PEtat : exemple terrible et souvent répété.

Gaucher, retiré dans ses vastes domaines, s'occupa à y exercer une autorité paternelle ; il affranchit les serfs dans les terres qui lui étaient nouvellement dévolues par la mort de son frère Guy de Ghâtillon et de sa tante Berthe de Vergi. Il s'occupait aussi à cultiver les lettres, autant que l'époque le comportait; il érigea, dans la ville de Ghâtillon-sur-Marne, une école de plain-chant et de langue romane, assignant à cette fondation une rente de 1,000 livres, par acte passé en mai i3i4 (a).

Il attira auprès de lui le savant Henri de Gand et le poëte Jean de Hung, dit Glopinel, le continuateur du roman de la Rose : ces doctes personnages donnèrent à

(i) Paulus Emilius , De Rébus gesiis Francorum , lib. ▼. (a) Diichesne , Archives de la maison de Ghâtillon.

GAtCIlËR DE GHATILLON. IgS

cette école une telle réputation, que l'on accourait de tous les points de la France pour y être admis. Le connétable avait perdu, en i3i2, sa seconde femme, Hellisent de Vergi ; il épousa ( août i3i4) Elisabeth de Rumigni , duchesse douairière de Lorraine. Ghâtillon , âgé de soixante-sept ans, espérait passer le reste de sa vie dans la retraite , lorsqu'il en fut arraché par les prières du roi. Les Flamands, ayant de nouveau violé les traités, poussaient leurs incursions jusqu'aux portes de Péronne; Philippe, abîmé sous le poids des chagrins, ne pouvait arrêter lui-même ces infatigables agresseurs, et ne voulait pas non plus en confier le soin à son frère Charles de Valois , dont la tyrannie l'indisposait ; il ne voyait que Ghâtillon capable de le remplacer. Le roi lui fit connaître ses intentions; le connétable, touché du danger de l'Etat, ne balança pas un seul instant. Gaucher partit avec une armée levée à la hâte, et sut néanmoins justifier les espérances qu'il avait données en quittant Paris. Le roi, de son côté , augmenta le pouvoir de la charge de connétable ; il voulut que Ghâtillon le représentât , et que tout cédât à ses moindres désirs. Le général en chef atteignit les ennemis sur les frontières de la Picardie, les força à battre en retraite; il se préparait à les écraser , lorsque le légat du pape étant intervenu, calma le ressentiment du roi , éclaira les Flamands sur leurs véritables intérêts, et fît conclure la paix. Ghâtillon y coopéra de tous ses moyens , quoiqu'il eût tout lieu d'espéi^r de voir augmenter sa renommée militaire par de nouveaux triomphes.

Cependant Philîppe-le-Bel recherchait l'isolement : il se retira à Fontainebleau, dont la résidence lui offrait beaucoup de charmes : ce prince s'y livra à ses laborieux travaux, auxquels il dérobait rarement quelques instants. Un jour ses serviteurs, craignant qu'une ap-

TOM. I. i3

194 OAICHKR DE CIUTItLON.

plication trop soutenue n altérât la santé d^ leur maître, rengagèrent à se distraire par ramusement de la chasse: Philippe céda à leurs histances ; il se mit à la poursuite de deux sangliers , et au bout d'une heure de course fit unç chute de cheval si grave qu'il en mourut le surlendemain, le 29 novembre i3j4,âgé de 4^ ^i^s* Ce prince expira daps la même chambre qîi sa mère lui avait, donné le jour : c'était le septième roi qui périssait des suites d^un accident de chasse. L'esprit de parti, qui voulait venger la mort des Templiers , osa publier, bien loag-temp3 après cet événement , que Jacqqes de Molay étant sur le bûcher avait ajourné le monarque i^u tri* bunal suprême, et que depuis lors Philippe tomba dans le marasme, qui ne tarda pas de dégénérer en une lon-^ gue agonie, dont le terme fut le trépas, arrivé au jour annoncé par U grand-maître : cette opinion est restée enracinée dans le vulgaire ; elle ne peut néanmoins tenir devant Iç plus simple examen (i).

Deux hommes, qui ont laissé chacun une grande réputation , quoique bien différente, semblables l'un au génîç du mal , Tautre au génie du bien , participèrent à toutes les actions de la vie de Philippe-le-Bel : ce fut Charles de Valois , son frère , et Gaucher de Châlillon ; le premier croyait se faire absoudre des fautes qu'il commettait, en exécutant avec un rare talent, avec la bravoure la plus remarquable , les entreprises imprudentes

(1) Cç (^% Mezecai qui le premier mit cette opirnoo en crédit : on sait que cet historien ne mettait aucun scrupule à ftire plier les faits au gré de son imagination ; d'ailleurs il écriYait; trou siècles après révénement : ViiJani, Ventura, Ferreto, le continuateur Guillaume de N'imgiSy auteurs contemporains fort estimés, PaulusEmilius, Meyer, assez rapprochés de cette époque, disent que la mort de Philippe- Iç^Qel ne fut précédée d'aucun sinistre avant-coureur, et racontent le fait sans y rien mêler qui tienne du merveillenv.

GAUCHKR DE CHATILLOU. IqS

dans lesquelles il avait engagé le monarque ; le second fut sans cesse occupé à réparer les maux causés par l'imprévoyance de l'autre. Il ne faut point croire cependant que Philippe, placé entre Châtillon et Valois, jouât un rôle entièrement passif : si , par une aveugle confiance , il se laissa entraîner aans la querelle avec les Flamands, querelle qui coûta tant de sang à la France; s'il porta le désordre dans ses finances, en altérant les monnaies ; s'il punit d'une manière trop cruelle les Templiers, ce prince eut d'un autre côté le mérite d'abolir le duel en inattèrë teivilé, dé créet des institutions sages qui changèrent la fàcé de là société, de contribuer par sa valeur personnelle à réparer les désastres de Courtray. Philippe augmenta considérablement le territoire du royaume , notamment par l'acquisition du comté de Lyon. Les actes nombreux de son règne , enregistrés dans le Trésor des Chartres, attestent l'application qu'il ne cessa d'ap^ porter aux affaires : en effet, il en examinait une foule de ses propres yeux, et réprimait des abus devant lesquels la plupart de ses prédécesseurs avaient reculé.

Philippe ne connut point cette oisiveté regardée par beaucoup de princes comme un des apanages de leur condition; ses mœurs demeurèrent toujours pures : on n'eut jamais à lui reprocbèr de ces faiblesses qui ternissent là vie des rois les plus illustrés. Son fils fut la preuve d'iine vérité depuis long-temps reconnue, c'est qu'un grand monarque laisse rarement pour lui succéder un prince supérieur. Dans le niois de décembre i3i4, Gaucber dé Châtîlloii quitta l'armiée pour se rendre auprès dii nouveau roi; à son arrivée il fut choisi, avec le comte de Poitiers, les seigneurs de Nesle , de Desnoyers, de la Saùssâye, de Hèrpin, comme garant de la f)arole de Lôiiîs X, pour l'exécution du testament de Philippelé-Bel.

Ig6 GAUCHEa DC GHATILLON.

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