LIVRE III
Mort successive des trois fils de Philippe-le-Bel. — Çhâtillou devient l'arbitre de la famille royale. — Nouvelle expédilion contre la Flandres. — Bataille de Mont-Gassel. — Mort de Ghâtillon.
L'ayénememt d'un prince à la couronne ouvre une vaste carrière aux fortunes particulières ; Ghâtillon avait lieu d'espérer que ses services ne seraient pas méconnus par le nouveau souverain : l'estime que lui portait la nation semblait eu être le garant ; mai3 ses mœurs austères , la solennité qu'il mettait à traiter les affaires de l'Etat, déplurent à un prince jeune, léger el superficiel. Louis X accorda toute sa confiance à son oncle Charles de Valois , qui savait se prêter à tous ses caprices. Jamais homme ne fut pliis avide du pouVoii; que Valois : ses désirs étaient d'autant plus vifs , qu'il semblait que le sort se plût à tromper son espoir; fils , père , frère , oncle de roi , il ne put jamais le devenir : dévoré d'ambition , il porta dans toute l'Europe son humeur inquiète. On Tavait vu prétendre aux
couronnes de Constantinople , d'Aragon el d'Allemagne; elles lui furent enlevées par un concours de circonstances contre lesquelles sa valeur téméraire n'avait pu le servir. Ses alliances illustres , une postérité nombreuse, ajoutaient encore dans l'esprit des peuples à son importance politique ; mais son cœur était rongé par Tenvie : la possession d'une couronne pouvait seule le satisfaire. Désespérant enfin de l'obtenir , il voulut au moins régner sous le nom d'un autre. Le comte de Valois s'efforça , en conséquence , de dominer son neveu et de le diriger à son gré ; il y parvint, en sachant rajeunir ses goûts et en diminuant la rudesse de sea formes. Mais ce prince sentait que cet ascendant serait toujours balancé par l'estime que Louis X ne pouvait refuser à Châtillon : il résolut de perdre un odieux rival qui , dans la guerce de Flandres , avait éclipsé sa gloire.
Maître de l'autorité , le régent bouleversa tout et priva de leurs charges les principaux officiers du palais ; it voulut même ôter l'épée de connétable à Gaucher. Celui-ci, indigné, répondit à l'officier qui venait la lui demander : « Allez dire au roi que la charge dont je suis revêtu a toujours été conférée pour la vie , et Châtillon saura plutôt mourir que de laisser changer à son égard l'ordre établi (i). Dès ce moment la rivalité de Charles de Valois et du connétable devint manifeste ; celui-ci s'éloigna une seconde fois , au mépris des prières de Louis X , qui fut effrayé de l'abandon d^un homme environné de la considération publique.
Cependant la division régnait entre tes dignitaires' de la couronne. Enguerand de Marigny , à qui les finances étaient confiées depuis long-temps, supportait impatiem--
(1) André Duchesnc. — Guillauiuc de Nangis.
IC)B GAUCtfER DE CIIATILLON.
ment l'humeur impérieuse du comte de Valois : il était obligé de le laisser puiser à pleines mains dans les caisses ; mais , les demandes se renouvelant sans cesse, le ministre se trouva dans l'impossibilité dç contenter l'avidité insatiable du prince, qui,prepant pour un refus désobligeant la pénurie du trésor que lui opposait Marigny, attaqua ce dernier en plein conseil , en lui demandant compte des fonds confiés à sa garde. Celui-ci chercha , par des raisons évasives , à éviter une explication dans laquelle il eût été contraint de faire la critique d'une administration vicieuse; poussé à bout néanmoins par son enn/emi, il lui répondit fièrement : « Puisque vous voulez connaître l'emploi des fonds confiés à mes soins , je déclare qu'une partie a servi à payer les dettes du roi Philippe , et que Tautre vous a été donnée. ^ Le prince répondit par un démenti formel ; alors tous les deux , mettant Tépée à la main , allaient fondre l'un sur l'autre , lorsque les barons, présents au conseil les sép^rèi^ent , non sans peine*
Qjuelques jours après cette scène , Marigny fut jeté dans un cachot : Valois annonça que le ministre allait être juge comme prévenu d'avoir détourné h son profit les deniers de TEtal. Gaucher de Ghâtillon accourut du fond de. sa retraite pour déposer en faveur d'un ami quil regardait comme aussi innocent que lui-même ; il ne put être arrêté dans son généreux dessein par la crainte de heurter l'opinion générale , fortement prononcée contre Majcigny. Ce dernier , ainsi quç Ghâlillpn , avait secondé avec une ardeur des plus louables Pbilippe-le-Bel dans, ses nombreux travaux. Ghâtillon apporta dans la défçnse d'Engqerand toute la chaleur que peut inspirer une saintje amitié; sa conviction autant que sa conscience Vy engageait. En effet , le 24 janvier i3i5 , il avait été charge par Louis X , ainsi que les comtes de Poitiers ,
GALCHUR IHi CilATiLLOIf. IpC)
iVEvreuxjles seigneitrs de Moimay et d'Hafcourt^rf'cxaminer les pièces que Marigny ppodûiseit pour jtrstîfier sa longue gestion sous le règne prédédént.
Ces comptes parureti't A réguliers , que le (Conseil donna sans liésitet quittance au nlôm ânttA^ et dét^tïar^ gea entièrement le mmîstre : ce ne (tit'q^ sur les ins-^ tances dé Louis X que<Ms^rigny com^en tit à repnsd^e le maniement des finances* Son jugement , qui' euf lieu quelques mois après rexafiiem du' 114 fauter , fat une atrocité; on enfreîgnif k son égard toutés'les' régies de l'ordre judiciaire ; on Taccusa même de magie. En vain ChàtiHon éleva sa voix courageuse , il ne put que ^e-tarder de quelques jours le supplice* du ministref : Ma^rgtiy fu€ pendii au gibet de Montfeucon. La popukce , qui dans sa bassesse envie le* soft des çfàndà, applau^ dit avec brutalité k Pacte le plus inique.
Valois ne rougit pas< d'accepter une partie dbsf d^poutBes de" sa- victime: le' roi' ïtti donna ^ \k i5 jttiti^ de 1» mètee année , la terre- de Gra31es-^f o'ntai'filefs^ qtrt «ppartenafit à l'ancien minidk^e; Le* régent conçât le projet d*envelopper le connétable dans la ruine* de Marigny , en le i^epi^éeentanl comihe son compliice ;. mais la* haute estkne' dont jouissait ChâtiUon , fe- dié^ tourna de cetle affieuse résolution. €e dernier fùtiii^ formé du danger qui le menaçait, au moment oà' il se préparait^à regagner ses domaines ; le guerrier suspendit son départ , et demeuraafin de braver uuTival si rèdou^tablei Gombien>son noble cœur dut douBl*ir en voyant les. maux qa'iLne lui* était pa« peitnis^ dé prévenii'I Siégeant au conseil du roi en sa qualité* de premier officier* de 'la courcmne, Gaucher se trouvait en* dtt)it d-exprimer son opinion ; il donna* constamment son avis, sachant d'avance qu'on le repouîsserait : c'était un genre de courage qui décelait releva tion de sonâme»
200 GAUCHER DE CHATlLLON.
L'administration de Louis X devint le comble de la démence (i). Valois employait les expédients les plus fâcheux pour se procurer de l'argent ; il rappela les juifs usuriers , un des fléaux du siècle , et leur rendit le droit de citoyens dont ils étaient privés par les cou* tûmes : cet ignoble trafic fut loin de produire ce qu'on en espérait. On savait par tradition que Philippe-le- Bel avait eu Tidée de promulguer un édit général pour affranchir les serfs sur toute la surface de la France, dans le but de se procurer des éléments capables de seconder les communes, qui s'efforçaient de résister aux empiétements de la puissance seigneuriale. Le roi s'était vu arrêté, dans l'exécution de ce projet aussi politique que magnanime, par l'opposition constante des Templiers, propriétaires de ûeù considérables. Cet ordre devenait le point de ralliement de tous les vassaux que la perte de. leurs prérogatives avait mécontentés. Charles de Valois imagina , pour se procurer de l'argent , de renouveler le projet de Philippe , et de contraindre les serfs à racheter leur liberté. Il fit publier q\ie Louis X étant roi dei Francs , voulait l'être de fait comme de droit i le mot aurait paru beau si l'acte avait été gratuit. Un nombre considérable de serfs furent obligés de payer un pareil présent au prix de qu^elqu^s faibles épargnes , leurs seules ressources ; de sorte que la ma* jeure partie de ces gens se trouvèrent beau,cpup plus malheureux qu'avant l'affranchissement.
Gaucher de Châtillon avait concouru , $ou$ Philippe* le-Bel, au noble projet d'une libération lUniverselle;. quel dut être son désespoir en voyant ain^i dénaturer son ouvrage! La crise qui menaçait T^Çlat ramena Tattention sur Châtillon; on sentit combien la présence.d'un homme
(i) ConUnuateur de Goillaume de Nangis.
Gaucher de chatillon. 201
supérieur peut épargner de calamités. Les Flamands , jadis impassibles , devenus turbulents à l'excès y ne pouvaient se consoler d'avoir été battus et humiliés après leur victoire de Courtray; ce triomphe fut pour eux une source de malheurs : ils ne cessèrent de chercher à venger leurs défaites passées, en profitant des embarras de la France. Apprenant que le conseil du nouveau roi avait abandonné la marche ferme et hardie de Philippele-Bel, que le terrible connétable deChâtillon gémissait dans la disgrâce , ils rompirent brusquement la trêve et recommencèrent les hostilités. Une armée fut levée à la hâte : Louis Hutin et Charles de Valpis en prirent le commandement. Au lieu de laisser l'ennemi se con-sumer en efforts impuissants' durant Thiver , Valois, qui présidait à tout , commença la guerre sur divers pointis , pendant une saison pluvieuse ; il s'engagea au travers d'un pays fangeux : les hommes et les chevaux s'enfonçaient dans les terres imbibées d'eau. Les Flamands , campés sur les bords de la Lys , laissèrent les frimas et la rigueur de la saison combattre pour eux ; la désertion se mit dans les troupes ; les bannerets et les hauts barons , peu accoutumés à braver les privations de divers genres et les incommodités de la vie , abandonnèrent le camp ; l'armée battit honteusement en retraite , ne pouvant pas même ramener ses gros bagages : on dut les brûler , pour que l'ennemi né s'en servît pas.' . • * '
Le roi et son oncle rentrèrent en France au bruit des clameurs insolentes des Flamands , dont la jactafice s'accrut en raison des revers essuyés par les Français. Louis X) effrayé de sa position et dégoûté de Valois, engagea Gaucher de Gbâtillon , par les plus vives instances y à vouloir bien l'aider de ses conseils, et reprendre le maniement des affaires publiques. Lé connétable,
902 GACCilER 1>K CIlàTtLLOn.
étouffant tout ressentiment , consentit a réparer le mak Louis X , gai , folâtre , iacapaUe; de supporter le &r*deau de la royauté , persuadé d'aiSeurs que l'EUat ne courait aucun ri3que puisque. Châtilloa yeillaît à ses destinées , se IJlyksl san^ craint^ aux plaisirs. Il aîoiaii beaucoup le jeu de paume : un. jour s'étant trèsréchauSe, il but avec t^op de précipitation un v^re d'ean glacée ^ et s'évanouit ; les sy^iptômes les plus efirayants* se dér clarèrent (i). Le pi^ince appela auprès de lui Gaucher, l'institua spn exécujteur testamentaire et régeni dit royaume jusqu'à l'arriyée de Philippe ,. comte de Poi-* tiers, qiù, , p^r sa. naissance ,. se trouvaijt r^ent de droit. Quelque ifpineuse que fût, la position de Gau^^er de Gbatillon. api^èp; la moirt du roi ,. ce. ministiie sut ymr tigei^ la h^utç opinipn, <)u'o^ avait co!nçue de se3 talents et de. son c^raptère^ Chai:les de Valois seul pouvait iÀti<mid^r l'hommejet plos.CQurageux ;. il rallia autoui: de lui tous les mécontents , et se. fit un appui de vingt prin* ces du sang , d'une nullité reconnue , mais lous ti\èar inconunodjss par leurs prétentions^. Parmi eux on dis^ tinguait Robert d'Artois^ s'agitant sans cesse pour rentirev en possession d'un héritage qu*il s'était vu obligé de cédei; à sa t^te Itfahaut; d'uoe autre part , la. Navarre in^ivrgée refusait de reconnaître un gouvernement qui ne. protégeait en rien lea intérêts du pays. Pouc comble de m^iisç ,. le^ Flamands ,. de plus en plasi enhardis | annonçaient l'intention de pénétrer dans le- cœur dtt
royaiuQue*
ChâtUlon:, planant aurdessos de. ce contlît d'intéceU opj>oséS', saisit d'une main feroe le timon de l'fitai ^ et fijt un. appel* aux hommes fidèle^ : ils, vinrent en. foule se rsmiger autour, de lui. Son in&tigable activité pourvut à
(i) Ghron. de GiUcs de MuUit. -^ Cootîmiatottrdc G. de ?ùttigia.
GAUCHëH de CHATILLOn. 2o3
tous les besoins, et rompit toutes les brigues. Charles de Valois s'était formé dans la capitale un parti assez puissent ; quelques notables se déclarère;it en sa faveur : il manifestait l'intention de s'emparer de PariS) et de s'y ériger en maître.Châtillon parvis ta déjouer ses. projets; aidé du comte d'Evreux, de Louis de Bo^]^bon , de Pierre d^ lU[ontpen3ier et de la n[\ajeure partie de la bourgeoisie^ il chassa des faubpufgs les cli^eigits du comU^ et le qontrajignit lui-même à se, renfermer dans le Louvre (i>. Le connétable l'y tint ^siégé sans chercher k I^riser les faible$pb3tacles. qu'on lui opposait) pensant que l'audacieux Valois, resserré dans la forteresse, ne. pouvait pas retarder l'arrivée de Philippe-le-Long, et c'était tOMt ce qu'il désirait : ce prince avait appris la mprt de son fr^re à Lyon, oJLi il était allé pour faire élire pape Jean XXII. Voyant que les cardinaux; ne youlaieQt point ^o^ttre' fin à leurs discussions , Philippe les enfeicnia dans le lieu de PassemUéç , eu déclarant cgae la. lil^rté l^ur serait rendue lorsqu'ils auraient procédé à l'élection du psipe^
Cbâtillon demeura dans Paris pour en contenir la population dans le devoir, e|t envoyi^ au-diOvant du régeat de nombreux détachements,, afin de prolégei; sa,marQh€i. Le prinfce, entrant dans la capitale, fut étonné de trouver Cha^^les de. Valois à 1^ tête d'une apposition, q^e l'on pouvait regairder comme une véritable révolte: il ordonna à Ghâtillon de prendre les mesures n/ejçessajires pour- fbroei? le Louvre. Le connét^bb 9 ayaot sommé les rebelles , fit aussitôt abattre les portes du palais : Valois s'échappa à la faveur du tumulte* Le parleçient assemblé conféra» la régence ^ Philippe pour dix-.huit ans , dans. la< supposition que.la reipe accoucherait d'un fils» Le prince voulut partager sa puissance temporaire avec Châtillon , dont le
(1) Hist. de Paris- ) par Fehbien , Uv. xi y pagi 53a ) in-folio.
ao4 GAVCntîR DE CnATTLLON.
zèle, la fermeté elle dévouement avaient garanti TEtat d^un bouleversement inévitable. Le pouvoir immense que le connétable exerça dès-lors, aurait pu devenir dangereux dans des mains moins pures que les siennes.
Cependant des ambitieux excitaient le régent à mettre un terme aux incertitudes de la nation , en plaçant la coiipdf^tie sur sa tête. Philippe, jeune, imprudent, prêta l'oreille à ces perfides insinuations, et voulut préluder à sa déloyale entreprise, en attaquant les droits de la reine. Châtillon , au contraire , les défendit avec chaleur en déclarant au prince que l'honneur, autant que la droiture, lui commandait de protéger une reine, veuve, étrangère, et qui portait dans son sein les destinées de la France. Philippe , étonné de cette résistance , voulut employer auprès de lui son autorité; le connétable lui opposa toujours son devoir et l'équitable raison. Sa qualitéde chef de l'armée lui donnait un crédit illimité sur les bandes soldées et sur la chevalerie : dans cette occurrence, Châtillon devint l'arbitre de la famille royale (i).
Philippe, n'écoutant que la voix de sa conscience, manifesta des sentiments de justice ; il se rapprocha de Châtillon de la manière la plus franche : il eut lieu de s'en applaudir, car les circonstances le contraignirent bientôt à invoquer à son tour l'appui de ce grand homme. Clémence de Hongrie mit au monde un fils qui fut appelé Jean l^^ : il mourut au bout d'une semaine. Cet événement jeta l'alarme datis tout le royaume ; pour la preniièré fois , depuis Hugues-Ca pet, la ligne directe fut interrompue : on agita laquestiondeb loi salique. Eudes, duc de Bourgogne, voulait que Jeanne , sa nièce, fille de Louis X et de Marguerite de Bourgogne , sa première
(i) Guillaume de Nangis. — Paulus AEmilius, De' Rébus gestis. Francorum,"^ Duchcsne » Hisk. de la maison de GhâtiUon.
femme , montât sur le trône : le comte de La Marche et le terrible Valois soutenaient ces prétentions. Le prince bourguignon agissait avec d'autant plus de mauvaise foi que, pendant la grossesse de Clémence , on décida que Jeanne aurait en partage, comme héritière de son aïeule, la Navarre , la Champagne et la Brie. Ce ti^aité (i), conclu dans un temps d*éventualité, prouvait évidemment la nullité des droits de Jeanne ; néanmoins Philippe en parut très-embarrassé. Châtillon, s*appuyant sur les institutions j regarda ce prince comme le véritable souverain. Il redoubla de zèle pour sauver l'Etat d'une com^ motion : il fit prendre sur-le-champ au régent le titre de roi , laissant les grands discuter les droits de Jeanne, et, sans perdre un seul instapt, conduisit le monarque à Reims , accompagné d'Amédée de Savoie et d'un corps de troupes soldées dont il prit le commandement. Châtillon ordonna qu'on fermât les portes de la ville, distribua des soldats dans toutes les rues , et fit commencer le sacre au milieu d'un appareil de guerre (a) : cette cérémonie terminée, le roi régnait avant que le duc de Bourgogne eût eu le loisir de concentrer ses partisans. Le peuple , toujours frappé de respect à la vue des signes de la puissance , reçut avec acclamations Philippe entrant dans Paris, monté sur un superbe cheval, et entouré de tous les attributs de la royauté, fchâtillon marchait immédiatement après, à la tête d'un corps de troupes imposant. Une assemblée, composée de prélats,
' . li ' \
(i) Ce traité fut conclu le 17 juillet i3i6 entre le régent et le duc de Bourgogne, Eudes IV, et en présence de Charles de Valois, Louis d'Evreux , Charles de La Marche , Mahaut , comtesse d'Artois, Blanche dé Bretagne, Guy, comte de Saint-Paul, Amédée de Satvak, Henri de Sully, Geoffroy d'Harcourt , et Gaucher de Châtilion. (Fontanieu, carton manuscrit, 62»)
(2) Marlot, Ilisl. de Reims. — Continuateur de G. de Nangis.
2o6 GAUCHER DE CllATILLOM.
de barons , des notables dé la bourgeoisie ^ s'étatlt livrée à un long examen des coutumes, confirma tout d une voix ta légitimité de Philippe , et fit aiiisi pour là première fois l'application rigoureuse de la loi salique. Il est permis de demander si cette assemblée se serait prononcée d'une manière àtiâsi favorable pour Philipjpe-lé-Long , si lé priticê n'eti eût pais devancé là décision par la cérémonie de son sàci'è.
Les feùdataires^ armés pour la défense dès droits de Jéàiine , ne se laissèrent point intimider : ils avaient pour chefs le conité de Tâlois et le comte dé La Marché 9 frère dû roi. Ces princes , poissesséùrs dé vastes domaines , y faisaient dé nombreuses levées : la guerre civile paraissait inévitable. Châtilîon engagea Phih'ppele -Long à rompre là coalition , àii moyen dé gi*ands sacrifices. Eudes reçut la main dé là fille de Philippe et là Bourgogne française, à litige dé dôt : ce prince se trouva ainsi maitre des deiix Bourgognes. La secondé fille du roi fut promise à Louis dé Crécy, fils du comté de Nevérs , et là troisièoie au dauphin viennois. Ces alliances , eii changeant la direction des intérêts , neutralisèrent le parti des mécontents.
Charles de Yàlois , toujours inquiet , toujours incommode par son ambition, parut enfin comprimé: personne ne pouvait disputer au connétable la confiance du monarque, ïl régla avec une sagacité mervéilleàse les apanages de cette multitude dé princes du sang qui s'agitaient autour du trône, et restreignit leurs privilèges ; ce qui les vehdil moins redoutables. La tâché là plus difficile fut de fixer irrévocablement le son de Jeanne, et de la dédom* mager en quelque façon de la perte du trône. Philippe le- Ijdng, irrité dé ce qa'on lut avait contesté ses droits, refusait de ratifier la convention en Vertu de laf^éllé on assurait à là fille de Louis X la possession de la Navarre, de
GAl'CHRR DE CIIATILLON. %Oj
la Champagne et de la Brie. Le duc de Bourgogne , les comtes de La Marche et de Valois , qui ne cherchaient qu'utt sujet de trouble, se récrièrent en manifestant l'intention de défendre par les armes une convention solennellement garantie; le monarque, aigri par lesmenaces des princes du sang, annonça qu*il était prêt à repousser par la force les attaques dirigées contre son autorité. Ces démêlés allaient devenir sanglants; Châtillon sut tout concilier en proposant un terme moyen : ce fut de laisser à la jeune princesse , la Navarre seule , qui à la vérité lui donnait le titre de reine , mais dont le sacrifice devait peu toucher Philippe, en raison de Téloignement et de la pauvreté du pays} tandis que la Champagne et la Brie , contrées riches et florissantes , se trouvaient au centre du royaume. Ce que le connétable proposa fut accepté ; et Philippe resta possesseur de la Navarre jusqu'il la majorité de Jeanne. ^
La tranquillité régnait dans l'intérieur; toutes les ambitions étaient satisfaites, ou peu redoutables. Le roi résolut de réprimer les Flamands, sans cesse disposés à de nouvelles agressions. Eudes, duc de Bourgogne, avide de gloire^ demanda qu'on lui confiât la direction de cette guerre. Un refus pouvait le mécontenter; et cependant il devenait dangereux de mettre à sa disposition des forces considérables. L'agitation des esprits ne permettait pas non plus que Philippe - le -Long s'absentât de sa capitale : il fut décidé que Gaucher.de Châtillon partagerait avec Eudes le commandement suprême.
Le prince bourguignon et le connétable partirent, conduisant une armée de a5,ooo hommes : le premier, très-ardent, sans expérience dans les armes, auvait causé par son impétuosité quelques désastres, si l'habile Châtillon n'eût modéré cette fougue.. Le connétable résolut
Îi08 GAUCHER DE CtTATILLON.
de ne livrer que des combats partiels. Les Flamands s^étaient concentrés sur un seul point, ne doutant pas que la querelle ne dût se vider par un engagement décisif. Cette multitude , ne pouvant subsister long-temps ainsi réunie, se disloqua d'elle-même : la cavalerie française ne • cessa de harceler les détachements épars, Châtillon prit Berghes , et traita fort durement cette ville,' afin d'intimider le reste de la Flandres; il balaya ensuite les deux rives de la Meuse, enleva les bestiaux, détruisit les moulhis et afiama le pays. Les Belges, consternés de ce genre de guerre, qu'ils ne prévoyaient point , sévirent au bout de quelques mois réduits à une position désespérée ; ils dehiandèrent la paix : on ne leur accorda qu'une ti'ève de courte durée, afin de les amener à une soumission définitive.
Robert, comte de Flandres , dont le pouvoir se trouvait singulièrement limité par les chefs populaires , implora l'assistance du pape, dans l'espoir que si la paix se concluait par son intervention , les Belges ne pourraient lui refuser un tribut de reconnaissance. Le pontife , empressé d'arrêter l'eflusion du sang chrétien, proposa sa médiation, qui fut acceptée. Pendant qu'on rédigeait les conditions du traité, Robert, toujours préoccupé de l'idée de reconquérir son autorité primitive , s'imagina que le moyen infaillible serait de remporter un triomphe éclatant sur les Français. En conséquence, il reprit brusquement les hostilités , au mépris de la foi jurée, surprit Cassel, Courtray , et en fit les garnisons prisonnières de gtferre. Il ne doutait pas d'obtenir des avantages plus essentiels ; mais on ne lui en laissa pas le temps. Au premier bruit de cette rupture inattendue, Châtillon, plus prompt que l'éclair, fond sur les Belges , les écrase partout où il peut les aborder, enlève Côurti^ay d'assaut,
GAUCHER DB CHATILLOU. 209
poursuit de poste en poste le comte, qui, n'osant pas accepter ie combat offert par un adversaire aussi redoutable, cherche son salut dans la fuite.
Au bout d'un mois , la moitié de la Flandres est con^quise ; le corps d*avant-garde menaçait déjà la ville de Gand. Robert et les communes demandèrent grâce pour la seconde fois: Ghâtillon voulait qu'on ne leur accordât aucune condition; mais cette guerre, en se prolongeant, épuisait les ressources du royaume : le connétable céda à des considérations si légitimes. La paix fut signée le 20 juin l'iuo.
Gaucher, ayant dompté les ennemis de la F^rance par sk valeur 9 revint à Paris, pour aider le roi de ses conseils; il attacha son nom à la loi conservatrice promulguée au printemps i3ai , qui décidait qu'à défaut d'héritiers mâles les apanages des princes du sang seraient réversibles à la couronne.
Philippe-le-Long avait hérité de la piété de ses ancétreâ ; le sort des chrétiens de la Palestine l'intéressait : il fit vœu de voler à leur secours. Cette déclaration combla de joie une bouillante chevalerie , qui recherchait les aventures périlleuses.Ghâtillon, aussi martial que tout autre, ne partagea cependant pas le même enthousiasme , trop éclairé pour ne pas apercevoir que les circonstances avaient changé depuis les premières croisades, et que la politique ne commandait plus ces expéditions lointaines. Il démontra au roi que l'intérêt de l'Etat exigeait qu'il ne s'engageât point dans une entreprise hasardée , lui faisant sentir que son absence pouvait laisser le champ libre aux factieux, et plonger la nation dans un abime de malheurs. Jean XXII vint par ses sages représentations (i), donner un nouveau poids aux conseils de Ghâtillon. Philippe-le-Long renonça
(i) Paulas^milius, De Rébus gestis Francorum.
a 10 6AUGHBR DB CHATILLOll.
au projet de cette croisade» en témoignant néanmoins un sensible regretXe prince mourut six mois après (3 janvier i322), ne laissant que desfiUea, auxquelles il ferma le chemin du trône en invoquant pour lui-même une loi dont on n'avait pas encore fait l'application ; son frère Charles» comte de La Marche, fut reconnu roi sans difficulté, en vertu de la même loi qu'il avait combattue si vivement : c'était pour la première fois que l'on voyait trois fils succéder à leur père , Tun après l'autre.
Charles était celui des enfants de Philippe*le-Bel qui annonçait le plus de capacité: les courtisans disaient qu*il tenait du philosophe» parce qu'ils le trouvaient moins facile que ses frères. Ce prince , séduit par le captieux Charles de Valois» s'était toujours montré très-<ipposé au connétable ; mais » devenu roi à vingt-six ans» il sentit que le poids de la couronne Paccablerait ai une main ferme ne l'aidait à le soutenir. Ce prince implora le secours de Châtillon au moment oii le héros» se réglant sur les anciennes opinions du comte de La Marche» allait s'exiler de lui-même et chercher un refuge parmi ses vassaux ; mais il ne put résister aux instances du jeune monarque » dont le caractère sévère offrait une certaine conformité avec le sien. Le premier acte de Charles IV» dit/0 Bêl^ et de son principal ministre» fut d'anoblir plusieurs centaines de notables de la bourgeoisie de Paris et des provinces» afin de balancer l'influence de la féodalité primitive. Cette mesure provoqua un violent mécontentement parmi les feudataires» qui ne s'en tinrent pas à des murmures. Charles déploya à leur égard une sévérité inflexible, qui le fit surnommer h jtutieiér {i). 11 ne craignit pas de sévir contre plusieurs hauts barons qui firent revivre, au détriment de leurs arrière-vassaux,
(ODuTillet.
OAUCfiBR 0E CHATILLON» 21^
des priviligec^ abolis par des mandemeots royaux t quel-^ qaes-uns payèrent de leur têtie une présomptueuse oon«r fiance^ entre autres lourdin de Lisle^ sire de Gasauboni en Languedoc » qui, cité de comparaître devant le par* lement, en raison de plusieurs méfaits, fit pendre aux . créneaux de son castel l'huissier porteur delà signification*
La capitale s'était ressentie des désordres qui agitaient les provinces. Les professions stériles étant les seules qui fussent honorées en Europe 9 tous les royaumes de la chrétienté tendaient à s'appauvrir; le besoin d'argent se faisait sentir en France : un des moyens que prenait le prince pour se procurer des fonds^consistait à rechercher les usuriers et à ravir le fruit de leurs rapines. Le peuple applaudissait avec transport à ces actes de sévérité, parce que l'usure était exclusivement abandonnée aux étrangers: les Français, d'une humeur guenîère, rachetant leurs dé&uts par des sentiments élevés , regardaient ce métier comme avilissant et indigne de leur caractère. La Guette fut signalé parmi ces usuriers; on l'accusait d'avoir employé à son trafic les deniers de l'Etat, dont on lui confia la^garde quelque temps , sous le règne précé-* dent, vu sa réputation d'habileté en matière financière. Il fut arrêté pour être jugé, mais le peuple l'enleva et le mit en^pièces : Châtillon était accouru , non pour le défendre comme il avait défendu Marigny son ami , mais afin de l'arracher des mains des furieux et de le livrer à un tribunal compétent, pour que justice fût faite. La nmltitude méconnut la voix de GhàtiUon; il fut jeté en bas de son cheval , et foulé aux pieds d'une populace mutinée (iSsia) (i).
Les scènes tumultueuses de Paris furent le prélude d'événements remarquables: la guerre venait d'éclater entre
(1) Continuateur de G. de Nangîs* — André Duchesnc.
212 GAUCHER DE GHATILLON.
la France et TAngleterre ; en même temps , la Navarre révoltée avait chassé de Pampelune le gouverneur nommé par Philippe-le-Longè Toute la chevalerie demanda à grands cris de prendre rang dans l'armée qui allait mar-^ cher contre les Anglais. Nul ne pouvait disputer à Châ->tillon le commandement de cette expédition ; mais la prudence engageait le roi à fournir quelque aliment à l'ambition de Charles de Valois , toujours menaçant : le connétable, sacrifiant son amour-propre au bien de TEtat , conseilla lui-même à Charles lY de nommer son oncle généralissime. Le comte de Valois partit pour la Guienne. Châtillon suivit le roi à Toulouse, et y rassembla un corps de troupes, se tenant prêt à passer en Navarre si le cas l'exigeait. Gaucher présida ainsi que le monarque aux premières assemblées des Jeux floraux, ré-« cemment institués dans la capitale du Languedoc*
Châtillon aimait les lettres et principalement la poésie, dont il prit le goût fort jeune en Italie, quand le désir de défendre la querelle de Charles d'Anjou l'appela dans la patrie d*Horace et de Virgile. Plus tard Le Dante avait trouvé un asile dans la maison du connétaUe , lorsque, chassé de sa patrie par Boniface VIII, il s'était réfugié en France (i). L'académie des Jeux floraux saisit cette occasion pour admettre au nombre de ses membres un guerrier, homme d'Etat , qui n'était étranger à aucune espèce de gloire. La Navarre rentra dans le devoir sans que Châtillon eût besoin de franchir les frontières et de reparaître dans une contrée , théâtre de ses premiers ex-
(i) Le Dante, né à Florence en ia65 , avait embrassé le parti des Gibelins, opposé auxpapçs; aussi fut-il persécuté par Boniface VIII et Charles de Valois, qui^ brouillé avec Philippe-le-Bel son frère , s'était retiré en Italie et avait reçu le commandement des troupes pontificales. Ce prince poursuivit avec acharnement l'illustre poëte , qui trouva un asile en France , en qualité d*ennemi de Boniface.
GAUCHER DE CIlATlLLOll. ai3
ploits. De son côté , Charles de Valois avait triomphé des Anglais d'une manière aussi brillante que prompte. Edouard humilié demanda la paix; son vainqueur n'eut pas le temps de la voir ratifier, il mourut le i6 décembre i325. L'honneur d'avoir battu les Anglais et vengé son pays , la Guienne deux fois soumise à ses armes, ses conquêtes dans la Flandres et dans l'Italie , faisaient regarder Charles de Valois comme un des plus grands capitaines de son siècle; la régence qu'il avait briguée, le crédit dont il avait joui, la crainte qu'il avait inspirée sous le règne de son frère et de ses neveux, le montraient aux yeux du peuple comme le personnage le plus important de son temps, et aurait assuré sa félicité, si la grandeur et les succès suffisaient pour rendre l'homme heureux. Charles fut le plus fier des princes de sa race; mais lorsqu'il se vit aux portes du tonpibeau, toutes les vanités de sa vie passée s'évanouirent à ses yeux; et comme dans ce moment terrible ses fautes lui paraissaientpluscondamnables, ce prince crut les diminuer en les avouant publiquement, 11 fit appeler tous qeux qui avaient le plus à se plaindre de sa conduite, voulant que son premier juge futl'in-* tègre Châtillon. C'est en sa présence que Valois fit l'aveu de ses torts : il reconnut l'innocence de Marigny, que Gaucher avait défendu au péril de ses jours, et demanda humblement pardon au connétable de toutes ses persécutions : spectacle touchant I car on voyait le juste consoler son ennemi au terme de la vie.
Après avoir calmé l'effroi de Valois prêt à descendre dans la tombe , Châtillon eut besoin de toute la fermeté de son caractère pour détourner un monarque jeune et avide de puissance, du projet de seiaire élire empereur. Charles IV, séduit par les promesses du pape Jean XXII, voulait disputera Louis deBayièrela couronne impériale; sa folle vanité lui rappelait l'exemple de Charlemagne.
ai 4 GAUGBBR 1>K CHATILLON.
ChâtiUon, plua calme 9 lui montrait d'un côté des o)>3ta-* clés insurmontables qui s'opposaient à la réussite d'une pai*eille entreprise. Vaincu par les raisons qi^e le con* nétable développait habilement, Charles IV fit taire son ambition, renonça pour toujours à se mêler des discordes de l'Allemagne , voulant se consacrer tout entier au bonheur de s«s sujets.
Le royaume florissait $ sa population augmentait d'une manière sensible; la véritable monarchie avait succédé au régime des fiefs : la France semblait appelée à jouir long*temps du sort prospère que lui avait assuré la sagesse de Charles IV, lorsque ce prince , frappé comme tous ses frères dans la fleur de l'âge , d'une maladie que nul médecin ne sut arrêter, expira le z^'' février i3a8 , laissant la reine enceinte ; il nomma son cousin , Phili{^e de Valois, régent du royaume, et Gaucher de Ghâ-* tillon son exécuteur testamentaii^e. £n lui finit la branche atnée des Gapets; car Jeanne d'Evreux, sa troisième femme, mit au monde une fille (i).
Récapitulons succinctement ici ce que notre patrie doit à cette branche; ce ne sera pas nous écarter de notre plan , car la vie des grands capitaines est essentiellement liée à rhistoire du monarque , qu'ils servi;reni aussi bien de leurs conseils que de leurs bras«
Lorsque Hugues-Gapet monta sur le trône , de grands vassaux partageaient le territoire de la Gaule i de plus petits , subordonnés à leurs, caprices , vivaient, dans la dépendance des prenûers^ et s'unissaient tous pour tenir le gros de la nation dans la servitude.
Les habitants des campagnes , attachés à la glèbe, ne possédaient rien , me pouvaient se nsarier sans le con-*
(i) Blanche , qui épousa Philippe dac d'Orl^ns» dermer fila ds Pbitippa de Valois.
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sentement de leurs seigneurs , ni passer du territoire de l'un dans celui de l'autre ; on les vendait avec la terre, comme les meubles et le bétail : les citadins , asservis à des maîtres particuliers, jouissaient de quelques faibles privilèges, qui ne les empêchaient pas d*être serfs pour la plupart. L'ignorance la plus profonde abrutissait les esprits; une partie même du clergé ne savait pas lire, cependant il dominait les consciences. Les débris des édifices renversés par les ravages des Normands et les dévastations des guerres civiles^ couvraient partout les campagnes en friche. Le royaume d'Arles s'élevait au sud-est de la Gaule , et se regardait comme un fief dépendant de l'empire germanique ; l'Alsace, la Lorraine , toute la partie orientale , relevaient de ce même empire. Le royaume des Francs était partagé entre les ducs de Guienne , de Gascogne , les comtes de Flanr dres, de Bretagne, dePérigord, de Bourgogne, de Nor-mandie , etc. , dont la puissance et le crédit le disputaient à Hugues-*Gapet , comte de Paris , choisi par eux pour leur roi ; et les domaines de ces ducs se subdivisaient encore entre leurs vassaux et leurs arrière^ vassaux.
On ne connaissait de tribunaux et de justice que celle des feudataires; on ne cultivait d'autre art que la chassef on se battait de château en château, et souvent de rue en rue. Les rois capétiens , aidés de la noble chevalerie , dont le nom seul réveille toutes les idées généreuses , ef« facèrent insensiblement l'épaisse rouille de la barbarie ;> ils empêchèrent que de nouveaux Normands ne se répandissent dans leurs états , et repoussèrent les incursions des Allemands : excomnmniés souvent , ils résisté-* rent aux papes, et fixèrent l'existence politique du clei^gé; ils s'opposèrent aux vexations des barons, soit par leurs armes, soit en introduisant l'usage des appels à leur cour,
ai6 GAUCHER DB GHÀTnLOIf.
dont la justice, plus impartiale que celle des grands vas^ saux ,'les rendit plus chers et plus respectables ; ils abo-^ lirënt la servitude dans leurs domaines , engagèrent les seigneurs à Tabolir chez eux-mêmes ; ils rapprochèrent les diverses castes, au moyen des lettres d'anoblissement ^ ils admirent les non-nobles dans les grandes assemblées de la noblesse et du clergé, assemblées que les rois présidaient , et de la réunion du tiers-état à ces deux états privilégiés ils formèrent les états-^généraux; enfin, ces princes consentirent à ce que les habitants des villes et des provinces donnassent leur adhésion à la levée des impôts.
> Ces rois capétiens établirent encore des grands bail-r liages et des parlements à Paris, à Rouen et à Toulouse, pour rendre la justice et défendre le faible; ils chercher rent à prévenir les querelles qui naissent trop fréquem-^ ment entre les hommes de diverses professions, en faisant des règlements pour chacune d'elles , en formant des corporations , dont le but était de mettre leurs membres sous la protection du corps entier ; ils s'appliquèrent à détruire les oppresseurs , qui s'élançaient du haut de leurs donjons pour accabler l'habitant des campagnes; ils s'opposèrent aux guerres particulières , aux duels , et à toute espèce d'abus de pouvoir.
Ainsi , le gros de la nation dut incontestablement aux premiers Capétiens sa liberté , sa propriété , son repos et plusieurs de ses droits politiques ; et si l'on objecte qu'en travaillant au bonheur des peuples, les rois y trouvaient leur avantage, qu'ils augmentaient leur puissance en affaiblissant celle des grands vassaux , nous répondrons que les avantages que le bienfaiteur recueille de ^on bienfait ne dispensent pas de reconnaissance celui fjui le reçoit. ,
De toutes les familles royales qui ont régné sur la
GAUCHER DB CBATILLOll. 217
terre , aucune peut *- être n'a été plus glorieuse que cette branche aînée des Gapets : quatorze rois se sont succédé de père en fils, dont sept furent de grands prinr ces , HugueS'-Capet , Robert , Louis-le-Gros , Philippe- Auguste , Louis VIII , Louis IX et Philîppe-le-Bel ; c'est un fait unique dans l'histoire : aucun d'eux ne périt de mort violente , ce qui n'est guère moins rare dans une suite de quatorze souverains , et dans un espace de^trois cent quarante ans.
Les rois capétiens virent cinq royaumes dans leur famille : le Portugal (i), Naples , la Hongrie et la Pologne , et l'un d'eux fut couronné roi d'Angleterre à Londres. Par le mariage de leurs filles , ils mêlèrent leur sang à celui de tous les souverains de l'Europe. Dans l'espace de ces trois cent quarante années , plusieurs de leurs vassaux acquirent des couronnes : l'Angleterre , conquise par le duc de Normandie , passa , par un mariage , sous les lois du comte d'Anjou Plantagenet. Les chevaliers français, après avoir gagné quatre batailles dans leur première croisade, fondèrent cinq royaumes ou principautés ; d'autres paladins , à la tête desquels marchait Montmorency, sire de Marli, enlevèrent Constantinople aux Grecs, et fondèrent l'empire Latin.
Certainement aucune nation ne l'emportait alors en célébrité sur la nôtre, et ne jouissait plus de cet éclat que
(i) A la fin du onzième siècle, Henri de Bourgogne , arrière-petitflls de Hugues-Gapet , étant passé en Espagne pour combattre les Maures , épousa Thérèse, fille d'Alphonse VI, roi de Gastille, qui lui céda les provinces voisines du Tage. Alphonse Henriquez , fils du Bourguignon, battit les Arabes, et fonda le royaume de Portugal. Charles d'Anjou , frère de^saint Louis , devint possesseur du trône de Kaples ; son fils, Charles-le- Boiteux , épousa Marie, héritière de la couronne de Hongrie, et Louis II, petit-fils de Charles-lc-Boileux, y réunit la Pologne , après la mort de Casimir son oncle
ai 8 ' GAUCHER DE GHATILLQUé
donnent la victoire et les conquêtes : cependant les Gapets ne négligeaient pas de procurer à la France une autre sorte de gloire; ils rendirent Paris la ville la plus régu-* lière de TOccident ; ils y favorisèrent les étodes : on peut en juger par cette foule de cardinaux et de papes qui furent disciples de l'université de Paris , ainsi que par Le Dante et par Pétrarque , qui vinrent y étudier. Sous le règne de ces princes , la manière de faire la gueri^ commença à devenir un art ; on fit de rapides progrès dans une partie que les Allemands connaissaient beaucoup mieux que nous ; on créa une sorte de système militaire qui reposa sur des principes fixes , uniformes et appropriés au temps : toutes les classes furent appelées à défendre l'Etat , et dès*lors la France devint redoutable à ses ennemis ; elle prit sur eux cette prépondérance que des revers prolongés ne purent lui faire perdre.
Cette race fournit matière aux réflexions les plus in-* téressanteS) et sa fin même offre l'exemple de l'instabilité des choses humaines. Philippe-le-Bel laissa trois fils y les plus beaux hommes du royaume 9 qui , mariés de bonne heure , promettaient une nombreuse postérité : certes j s'il fut jamais permis de compter sur quelque réalité ^ on dut croire à la perpétuité de la branche des premiers Capétiens dans les enfants de ce monarque ; mais, contre toute espèce de calcul , elle finit dans la personne de Charles IV, le dernier de ces trois princes , qui moururent à la fleur de Tâge ^ laissant à eux trois huit fiUes : cette branche s'éteignit enfin y après avoir régné quati*e siècles dune manière glorieuse ; elle se trouva remplacée par une famille sortie du même tronc , et dont la durée offrit le tableau des plus grandes infortunes , des calamités les plus complètes , et dont la seule conformité avec celle qui l'avait précédée fut sa fin. La branche des
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Valois finit comme la première des Ca pets, par trois frères qui moururenrt sans enfants. Philippe, qui fut le premier roi de cette nouvelle tige , était fils de ce Charles de Valois, dont le rôle dans les règnes précédenls fut à la fois si brillant et si déplorable. Si l'opposition avait été forte contre Philippe-le-Long succédant à son frère au préjudice de sa nièce, celle qui eut lieu contre Philippe de Valois se montra sous des apparences bien plus menaçantes»
Plusieurs partis se formèrent i un grand nombre de vassaux soutinrent les prétentions d'Edouard III , fils d'Isabelle , sœur du dernier monarque , par conséquent beaucoup plus près du trône par les femmes que Philippe, Edouard interprétait la loi salique à son avantage , disant que si elle avait exclu les femmes de la couronne , cette même loi n'excluait pas les fils des princesses ; mais plus il essayait de prouver la validité des droits des enfants mâles nés de filles de France, plus il montrait la nullité des siens, car personne n'ignorait qu'il existait alors deux princes nés , comme Edouard , de filles de rois , qui se trouvaient d'un degré plus près du trône que lui : l'un était Philippe de Bourgogne , né en i323 de Jeanne de France , fille de Philippe-le-Long f l'autre , Charles de Navarre , fils de Jeanne , fille de Louis Hatin* Plantagenet était fils d'Isabelle , fille de Philippe-le-Bel , par conséquent d'un degré en arrière de ces deux princes ; mais il fallait un prétexte au monarque anglais , et non pas des raisons. Philippe de Valois avait besoin d'amis : ii n'osait tourner ses regards vers Gaucher de Châtillon , que son père avait abreuvé de dégoûts j il n'espérait pas que tant de torts pussent être effacés par une réparation arrachée aox approches de la mort. Gaucher ne voulut voir que la justice ; il n'attendit pas que
aao GAtCHBR DB CHATILlON.
Philippe implorât son assistance. Cliâtillon se mit a la tête du parti qui montrait une aversion invincible pour la domination anglaise ; il se composait de la moyenne noblesse et du tiers-état tout entier. Ce parti , quoique numériquement fort supérieur aux autres , aurait fléchi néanmoins devant eux , s'il n'avait eu pour chef le premier oflScier de la couronne , revêtu de la seule charge militaire qui existât. Les factions opposées renfermaient la portion vitale, agissante, si Ton peut s'exprimer ainsi, de la nation : les hommes couverts de fer, soldats par goût et par intérêt , les féodaux enfin , accoutumés à manier l'épée et la lance. Ces guerroyeurs exerçaient sur les classes étrangères au métier des armes un ascendant irrésistible , qui participait de la crainte qu'inspire le fort au faible dans toutes les espèces. Robert d'Artois , comte de Chaumont , et Louis de Bourbon , dont la baronnie venait d'être érigée en duché-pairie par Charles IV, s'unirent à Châtillon pour défendre la cause du comte de Valois. Le zèle et l'activité de ces hommes généreux servirent mieux les intérêts du prince que les interprétations d'une loi fort obscure , et comprimèrent le& efforts de la ligue des feudataires ; ceux-ci n'avaient embrassé la cause d'Edouard que dans Fespérance d'en obtenir de nouveaux privilèges, pour prix de leurs services. Le roi se fit sacrer à Reims avec le plus grand appareil. La coutume voulait que les dignités éminente& de la couronne fussent renouvelées à chaque cérémonie de ce genre : Châtillon reçut pour la cinquième foi& les insignes de la charge de connétable. Le roi les lui remit avec toute l'effusion d'une âme reconnaissante; Châtillon saisit l'épée vivement : l'ardeur martiale dont ses traits s'animèrent alors, semblait faire présager qu'il ne tarderait pas à s'en sei^vir d une manière glorieuse ; en effet, l'occasion s'en présenta bientôt.
GAUCHER DE GUATILLON. 221
Philippe de Valois voulut à tout prix détourner l'attention générale de son avènement au trône , faire diversion aux discussions que cet événement engendrait , et mettre un terme aux discours qu'on tenait sur son compte ; car les partisans d'Edouard ne cessaient de parler de la généalogie que le poète Le Dante avait supposée à Charles de Valois , dont il avait été maltraité : ritalien voulait prouver que Hugues-Capet descendait d'un boucher (i). Quelque grossiers que fussent ces outrages, ils ne manquaient cependant pas d'humilier Philippe , et de fournir matière à la malignité de ses ennemis : il entreprit donc une guerre que , dans d'autres temps , la politique aurait condamnée. Louis , comte de Flandres , fils de Robert , se vit obligé de lever sur le peuple de forts impôts afin de remplir les engagements contractés par son père envers le roi de France , son vainqueur. Les Belges , selon leur coutume , se révoltèrent et chassèrent le souverain , qui se réfugia auprès de Philippe de Valois : celui-ci prit sa défense , et voulut , avant de commencer les hostilités , consulter les dignitaires de la couronne et les feudataires les plus influents. Le roi , les ayant convoqués , leur fit part de son intention de marcher contre les peuples révoltés , en les priant de dire franchement leur avis. Cette question fut vivement discutée dans le conseil ; tous les hauts barons n'approuvaient point ce projet : les uns alléguaient la division qui régnait en France parmi les esprits ; d'autres soutenaient que lé temps n'était pas opportun , qu'on ne devait pas provoquer une rupture avec les Belges pendant que l'Angle-
(i) .... UgoGiapetta
FigUuol fui d' un beccajo di Parigi.
(Purgatorio y ch. 20.)
223 GACCHER DE CHÂTILLON.
terre manifestait des intentions hostiles. Ces raisons paraissaient plausibles ; rassemblée se partageait d'opinion lorsque Philippe , se tournant vers Ghâtillon , qui avait laissé parler tout le monde sans proférer un seul mot , lui dit : ce Connétable , pensez-vous qu'il faille faire la guerre ? croyez-vous que le moment soit favorable ? — Le temps est toujours opportun pour des gens de cœur (i) » » répondit Châtillon avec son laconisme accoutumé. Cette parole brève et énergique émut une assemblée composée d'hommes nourris dans le métier des armes ; une explosion de murmures flatteurs couvrit la voix du connétable. Le roi , vivement touché , descendit de son siège et alla presser entre ses bras le vénérable guerrier : « Allons , dit le monarque, la chose est décidée ; qui m'aime suive mes pas* )> Les barons électrisés entourèrent avec enthousiasme Philippe de Yalois , qui alla sans délai prendre l'oriflamme à Saint-Denis : toute la chevalerie fut en peu de temps sur pied. Châtillon comptait alors quatre-vingts ans; mais l'approche des combats semblait faire revivre sa première vigueur. Il reçut le commandement suprême sous le roi , et entra en campagne au commencement de juillet i3a8.
Nous avons dit que Gaucher de Châtillon avait introduit des changements notables dans le système militaire. L'infanterie, si long-temps méprisée , qui, sous les premiers rois de la troisième race, ne servait qu'à tenir les chevaux dçs bannerets , qu'à remuer la terre pour élever des palissades , formait déjà , au commencemen t du règne de Philippe de Valois , un corps presque régulier: les bannerets ruinés par les croisades, et que les préjugés empêchaient de prendre part aux bénéfices que les
(i) Du€hesne> et tous les autres historiens.
habitants des villes retiraient de l'industrie, entrèrent dans l'infanterie , qui recevait une solde. Gbàtillon , appréciant d'avance les avantages que cette arme pouvait procurer, avait redoublé de soins pour l'honorer aux yeux de la nation ; il obtint du roi que les principaux ofBciers fussent pris parmi les barons les plus considérés. Philippe de Valois , goûtant ces nobles motifs, voulut que le grand-mattre des arbalétriers , qui était le chef des hommes à pied, prit rang avant les deux maréchaux de France, et immédiatement après le connétable.
La cavalerie avait aussi subi plusieurs changements utiles : elle ne formait plus que le tiers des armées ; les bannerets abandonnèrent l'usage du haubert, dont l'épaisseur accablait le cavalier et le rendait presque immobile sm* son cheval; les cuirasses de fer remplacèrent à elles seules le plastron , le gambeson , la chemise de mailles et la tunique de cuir : elles étaient plus légères , et garantissaient autant que toutes les armes défensives réunies. L'industrie et le commerce, ayant provoqué le luxe, l'introduisirentdansles armes; les guerriers milieu t plus de recherche dans leur équipement ; le heaume in-r forme devint un casque riche et brillant, surmonté d'un cimier à panache : on tenait ce genre de coiffure de l'Italie; l'usage en fut introduit en France par Gbarlesde Valois (i). Les feudataires mettaient beaucoup de soin à caparaçonner leurs chevaux, c'est là qu'ils déployaient toute leur magnificence; le chanfrein, qui couvrait et défendait le front du coursier, était souvent d'or et d'argent massifs , très-bien travaillés. Guyart assure que les chanfreins des chevaux du comte de Dreux, de Louis d0 Bourbon et de Gaucher de Ghâtillon coûtaient six mille
(i) Uist. de la chevalerie , par Lacurne de Saint-Palaye.
324 GAUCHER BE GBATILLON.
écus chacun, somme si considérable pour le temps (i324)r qu'il est à présumer qtfe cet ancien historien voulait dire les trois ensemble. La lance si longue , si fragile, avait été raccourcie et renforcée, de sorte qu'elle s'était changée en une arme véritablement redoutable. L'institution de la solde des troupes eut pour la France des résultats opposés à ceux que Rome en avait retirés. La paie établie lors du siège de Veïes devint un moyen de corruption dans les mains de Marins , de Sylla, de César et de Pompée : en France ce fut tout le contraire; l'Etat, constitué sur les bases d'une monarchie absolue, vit augmenter sa pros* périté par l'extension de la puissance souveraine* La féodalité lutta long-temps pour arrêter cet accroissement; elle jugea qu'en acceptant une solde, ce serait se mettre dans la dépendance du trône : aussi vit-on pendant plusieurs siècles les barons, chevaliers et écuy ers s'obstiner à refuser toute espèce desalaire(i);inconvénient d'autant plus grave, que les uns et les autres y suppléaient au moyen du pillage. Gaucher de Ghâtillon, toujours habile, toujours profond dans ses vues, ne balança pas à accepter une paie, quelque riche, quelque puissant qu'il fût, espérant sans doute que son exemple agirait sur l'esprit des nobles. En effet, quantité de chevaliers qui avaient refusé une solde dans la crainte de se déshonorer, l'ac^ ceptèrent sans difficulté quand ils virent le dignitaire le plus élevé la prendre -dans toute son intégralité» On voit, par un compte rendu en i323 par le sire d'Angerville, surintendant des finances, que le connétable touchait soixante sols par jour (2), le banneret vingt, et le chevalier dix* Les variations fréquentes des monnaies, et leur altération sous Philippe -le -Bel, empêchent d'é-
(i) Traité de la noblesse , par Laroquc.
(2) Mémoriaux de la Cour des comptes.
GAUCHER DE GHATILLOR. 225
Valaer ces diverses sommes au cours actuel. En instituant la solde des troupes , Ghâtillon fit plus qu'assurer la puissance du prince, il rendit encore un service signalé à l'Etat. Les soldats et les chefs, étant payés , se virent astreints à une discipline sévère : dès-lors il ne leur fut plus permis de commettre des désordres dans les villes et dans les campagnes , sous prétexte de pourvoir à leur subsistance; et l'habitant, après avoir payé les impôts, savait qu'on ne troublerait pas la paix de ses foyers : bonheur qui fut si bien senti, que sous Philippe de Valois on leva trois fois plus d'impôts (i) que sous Philippe-le-Bel, sans qu'il y eût jamais ni murmure ni soulèvement.
Ce fut à la tête d une armée organisée sur ces nouvelles bases, que Gaucher de Ghâtillon se mit en marche pour aller réprimer les Flamands, dont les ridicules bravades tenaient de la folie. La victoire de Gourtray, le péril dans lequel ils avaient mis le roi de France à la bataille de Mons*en-Puelle, enflaient leur orgueil; ils ne doutaient point qu'ils ne dussent triompher du roi trouvé : ils appelaient ainsi Philippe de Valois, venu , suivant eux, sur le trône comme par hasard*
Les tisserands et les marchands de poisson, qui formaient la majeure partie de la population de la Flandres, abandonnant leurs ateliers et leurs marchés , vinrent se réunir auprès de Gand; ils choisirent pour chef Colin Zannequin, marinier fameux dans le pays, et qui, sous les formes grossières de son état , cachait un tact exquis, une finesse singulière et un courage à toute
(i) Nous ferons obserrer que les désastres essuyés par les premiers Valois dans les longues guerres d'Edouard III et d'Henri V, arrêtèrent les heureux effets de l'institution des armées soldées ; ce fut seulement Ters la fin du règne de Charles YII, que les armées permanentes furent établies d'après un mode régulier.
TON. I. l5
2;i6 GACCIIKR DE ClIATILLON.
épreuve. Il exerçait uq empire absolu sur cette multitude; €tce peuple, qui s'était révolté contre un prince dont le gouvernement n*avait de vicieux qu'une trop grande faiblesse, obéissait sans murmurer aux moindres caprices d'un homme pris dans la plus basse classe. Les bourgeois de Gand, de Bruges et d'Ypres communiquèrent l'esprit de rébellion à ceux de Gassel, qui se révoltèrent et chassèi^nt leur comte. Celui-ci, retiré auprès de Philippe de Valois, devint très-utile à Tarmée, en raison de sacon* naissance parfaite des localités et des habitants. Les Flamands , ayant choisi Mont-Cassel pour boulevard, s'étaient campés sur la montagne, en la couvrant de lignes palissadées depuis le sommet jusqu'au pied. C'était une des plus belles positions militaires que Ton pût rencontrer: Mont*-Cassel, place très-bien fortifiée, devait leur servir de retraite , dans le cas où l'on emporterait leurs retranchements.
Les Français s'ébranlèrent vers le milieu du mois d'août <3vi8, pour attaquer l'ennemi. Philippe de Valois, voulant signaler son règne , et donner aux peuples voisins une idée de sa puissance , invita quantité de princes étrangers h l'accompagner dans cette expédition , comme il les aurait engagés à venir prendre part à une fête brillante* On comptait parmi eux le roi de Bohême , les ducs d'Autriche et de Loiraine, le dauphin de Viennois; les comtes de Savoie, de Hollande, de Hainaut et deBrabant On distinguait au premier rang des grands vassaux les ducs de Bretagne, de Bourgogne, de Bourbon, d'Alençon , les comtes de Dreux , de Vermandois. Miles Desnoyers, porte-oriflamme, Alard , d'Egmont , Charles de Montmorency , Eustache de Bibaumont, Euguerand de Couci , Pierre de Bouville, Jean III de Malet, seigneur de Graville, Fernand de Rocliechouart, Ansiau de Tancarvillc, Jacques de Duras,
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André de Montberon , Daniel d'Aussay, etc. L armëe , forte de 3o,ooo combattants, se composait 'en entier de troapes seigneuriales, ou de compagnies soldées. On n'y voyait en milices communales que celles de l'Ile-de- France, de la Picardie et du Vexin. Philippe de Valois avait pris à sa solde, pour cette campagne, 4}Ooo Génois, excellents arbalétriers. On y remarquait pareillement, disent Froissard et Dupleix, une compagnie formée des plus riches bourgeois de Paris ; elle jouissait du privilège de garder le roi dans sa tente. Les anciens historiens ne s'accordent pas sur l'époque de la création de cette garde particulière : quelques documents font croire que saint Louis Pavait instituée en récompense du zèle que les Parisiens avaient montré pour sa personne en venant au-devant de lui jusqu'à Montlhéri ( 1226), quand les barons mécontents tentèrent de l'enlever sur la route d'Orléans.
Lorsque les Flamands virent paraître l'armée de Philippe , ils l'accueillirent par mille vociférations, et hissèrent sur l'une des palissades un coq empaillé , avec cette inscription : Quand ce coq chanté aura^ h Roitrouvé Castel conquestera.
L'âge n'avait point anéanti cette bouillante ardeur qui animait Ghâtillon dans les plaines de l'Italie , sur les plages de l'Afrique , dans les champs de Furnes et de Gourtray ; il ne voulut pas se reposer sur un autre des soins que lui imposaient les fonctions de général en chef. Guidé par le comte de Cassel , il entoura la montagne de manière à la cerner entièrement au moyen de lignes de circonvallation ; il établit le quartier du roi au centre , pour servir de point principal aux opérations. Les troupes soldées , soutenues par quelque cavalerie , occupaient les ailes ; la moitié des chevauchées féodales se plaça , comme réserve , derrière le quartier-général ,
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et s'étendit dans la plaine qui se trouve enti*e Hazehruk etCassel. Les princes et les feu.dataires les plus puissants firent dresser, à l'exemple du roi , des tentes magnifiques. Philippe de Valois agita dans le conseil la question si l'on attaquerait sans délai : le connétable et le comte de Cassel furent seuls d'avis de former une espèce de blocus , afin d'obliger les Flamands à capituler sans condition. Cette résolution adoptée, le camp français se changea en une vaste enceinte , où les barons , pour occuper leurs loisirs , ouvrirent des tournois : la joie la plus folle, les plaisirs les plus bruyants, succédaient à ces jeux. On voit que les Français ne se rappelaient nullement la faute commise à Mons-en-Puelle vingtquatre ans auparavant , car ils ne songeaient même pas à se garder : cette téméraire sécurité ne tenait pas uniquement à l'ignorance dans l'art de la guerre ; l'esprit du temps voulait qu'ils manifestassent , par la confiance la plus profonde, le mépris que Ton concevait pour certains ennemis : les chevaliers jugeaient indigne de leur caractère de prendre des précautions envers des gens tels que les Flamands ; les préjugés de la chevalerie le commandaient ainsi. On avait vu à la bataille dé Bouvines les gens d'armes de Ferrand , comité de Flandres , s'indignant de ce qu'on les fit attaquer par les ribauds , troupe mal famée , se contenter de mettre hors de combat les chevaux , sans vouloir seulement toucher les hommes.
Le^ Flamands, cernés de tous côtés, regardaient leur perte comme assurée par l'obstination que les Français mettaient à ne pas vouloir changer de position. Zannequin, guidé par cet instinct qui dans le danger anime les créatures les plus faibles , chercha à suppléer à la force par la ruse. Découvrant du haut de la montagne tout ce qui se passait dans le camp ennemi, il s'imagina qu'on
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pourrait y pénétrer facilement : en effet, pendant plusieurs jours de suite , le chef des Beiges se mêla parmib les Français, sous les li^bjts d'un marchand qui apportait des vivres, il observa pendant ces divers trajets la position du quartier du roi , ses côtés faibles , les habitudes des soldats et des officiers ; il remarqua que vers deux heures après midi , l'armée , accablée par la chaleur, s'abandonnait au sommeil. Muni de ces précieux documents , Zannequin résolut de surprendre le camp, et d'enlever le r.oi. Pour mieux cacher son des-^ sein, il engagea quelques escarnK)uches propres à mettre en haleine ses adversaires , et leur faire désirer une ac^ tion décisive. Voyant l'ardeur impatiente des Français ^ il leur offrit la bataille pour une époque fixe, suirvaut les usages de la guerre : le Flamand désigna le 23août. Ces sortes de conventions étaient sacrées ; on ne connaissait pas d'exemple d'une violation de ce genre. Mais Zannequin voyait sa perte assurée, et tous les moyens pour y échapper lui paraissaient légitimes» Au lieu d'attendre le jour déterminé , il s'aiTêta au projet d'attaquer la veille : ayant passé la nuit entière h faille descendre ses gens dans les derniers retranchements qui bordaient le pied de la montagne, Zannequin en sortit à trois heures après midi , au pas de course , en se di-rigeant vers le quartier-général, dont il connaissait parfaitement les issues; d'après ses ordres formels , l«s Fla^ mands ne poussèrent point les cris accoutumés. .Un seul poste de quelques cavaliers français , commandés par Renaud Delort], gardait les approches du quartier. Re-> naud, ainsi que le reste de l'armée, ne s'était pas aperçu des mouvements effectués pendant la nuit dans les palissades ; voyant arriver les Flamands en désordre , il les prit pour quelques bandes indisciplinées de ribauds, au service de France ; il marcha droit à eux en leur crianU
a3o GAUCUBR DE CHATILLOX.
(( N'approchez pas si près , vous troubleriez le sommeil du roi, » On lui répondit par une grêle de traits , il tomba percé de coups; mais avant d'expirer, il fit entendre le cri de dévouement , au roi I au roi l La marche de l'ennemi fut si rapide , que la tente royale fut cernée avant que le prince eût eu le temps de se revêtir de ses armes : il n'avait auprès de lui ni écuyers , ni valets ; les clercs de sa chapelle remplirent cet office. Pendant que la compagnie bourgeoise de Paris opposait quelque résistance , Gauthier de Galonné accourut h la tête des hommes d'armes de Tournay ; il se jeta dans la tente, en défendit l'entrée aussi valeureusement qu'on pouvait l'attendre d'un capitaine éprouvé ; en même temps Miles Desnoyers, porte - oriflamme , survint au moment où Philippe de Valois , à moitié armé , parait les atteintes d'une multitude d'assaillants. Zannequin s'était attaché à la personne du monarque; à force de coups, il brisa son casque mal assujetti ; il allait abattre le prince de sa massue , lorsque Desnoyers le perça avec le fer de l'oriflamme , et retendit à ses pieds. Cependant l'armée entière était en mouvement , et se dirigeait vers le quartier^général. Gaucher de Ghâtillon y mena Pélite de la chevalerie : aussi honteuse de sa sécurité qu'indignée de la mauvaise foi des Flamands , elle se précipita par torrents sur les soldats de Zannequin , les repoussa et les contraignit de se disperser ; mais le connétable, jugeant que sauver le roi n'était pas gagner la bataille , se mit à la tête de l'aile droite , envahit les retranchements de Cassel , tailla en pièces tout ce qui résistait , et y laissa , pour les occuper, plusieurs divisions de troupes communales. Revenant ensuite vers le plateau où Pinlippe et le gros des féodaux contenaient des essaims de Belges, il rétablit l'équilibre. Les Flamands, repoussés sur ce point, changèrent de direction, abordèrent le centre
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de la ligne française, et le rompirent aisément; car le connétable l'avait dégarrii k dessein , afin de déci^ der Pennemi à s'engager dans la plaine. Les Flamands, privés de leur chef principal , n'ayant aucime idée de la tactique militaire , au lieu de s'efforcer de regagner leurs retranchements , donnèrent dans le piège; ils s'a*bandonnèrent à la poursuite des Français du centre , et se virent en peu de temps lancés dans la vaste plaine d^Hazebruk , où rien ne les protégeait. Le connétable avait tout prévu ; Il fit changer de front aux ailes ^ les étendit pour envelopper entièrement les Flatnands. La résolution valeureuse de ces hommes se changea en frénésie ; ils faillirent percer la redoutable muraille qui les entourait : le combat devint terrible par Tacharne* ment des deux partis. Châtillon semblait animé da fea de la première jeunesse ; il se battait à la tête de ses trente fils, petits-fils, neveux ou gendres, qui formaient autour de lui une espèce de phalange (i). La fureur des Flamands tint quelque temps la fortune en suspens : la victoire dépendait de la vie de Châtillon , qui semblait lai commander ; ib s''attacbèrent à sa personne avec une opiniâtreté délirante ; mais leurs efforts vinrent se briser contre tant d'obstacles : pressés de tons côtés^ les Belges ne songèrent bientôt plus qu'à faire payer cher leur défaite. Fraissard dit qu^ils périrent tous en mordant la terre de rage , et en présentant encore , après le trépas , un visage menaçant.
Tous les histonens s'accordent à dire que Gaucher de- Châtillon , âgé de quatre-vingts ans , eut les honneurs de la journée. Philippe de Valois fixa tous les regards par sa bravoure personnelle : c'était le troisième roi que la chevalerie arrachait des mains de Tennemi , dans Tes-
ti) Duchcsnc , Hist. de la maison dp Ch*tiîlon.
232 GACCIIBR DE CHàTlLLON.
pace d'un siècle ; et ce qu'il y a de singulier, c'est qu'ils s'appelaient tous les trois Philippe.
Le roi , pour remercier le Ciel d'avoir échappé à un péril si imminent , et d'avoir remporté un avantage si considérable , fit chanter le Te Deum sur le champ de bataille, et, selon ses désirs, l'évêque de Paris repro-* duisit la même cérémonie dans les églises de la capitale : depuis cette époque le Te Deum a toujours été chanté à la nouvelle d'un triomphe (i). Le roi nomma chef des arbalétriers Gauthier de Calonne, qui, lepremier^ arrêta l'ennemi et terrassa Zannequin (2),
L'armée victorieuse investit la ville de Gassel ; la place fut prise , livrée aux flammes et au pillage , contre le gré du roi et du connétable. L'armée vengea sur des femmes et des vieillards la honte d'avoir été surprise: oa crut laver cet affront par une action digne tout au pluà des hommes qu'on venait de vaincre.
Les Français, toujours enthousiastes, donnèrent à Philippe de Valois le surnom de Fortuné. Ce prince aurait pu espérer jouir d'un sort prospère s'il avait pu changer les lois de la nature à l'égard de Ghâtillon , en le ramenant aux beaux jours de la jeunesse : mais ce grand homme devait finir, comme tout ce qui est périssable ; il mourut au commencement de l'année xSag : il avait vu régner sept roisv Aussi habile capitaine que profond politique, Gaucher ne demeura étranger à aucune espèce de soin : on le vit revêtu des plus hautes dignités, riche» puissant , possédant un territoire considérable , on le vit , disons-nous , en i3i8 , s'occuper de la police dçs halles
(1) La bataille de Mont-Gassel a tellement d'analogie a^ec celle de Mons-en-Paelle , que beaucoup d'historiens confondent l'une arec l'autre, notamment Dupleix.
(2) Titres de la maison de Calounç.
GAUCnSR DE CIUTILLOIC. 233
(le Paris , et présider à la construclion de nouveaux marchés (i), office que bien des gens regarderaient comme indigne d'eux. A ce seul trait, on peut apprécier jusqu'où allait son dévouement : le désir de servir son pays et son roi ennoblissait tout à ses yeux. Au reste, cette généreuse ambition était commune auXjhommes supérieurs dé cette époque. Toute la vie de Gaucher de Ghâtillon fut utile à ses concitoyens. Le peuple mêla ses larmes à celles du monarque: ces regrets unanimes présageaient les maux qui allaient fondre sur la patrie, dont le conné* table semblait être depuis quarante ans l'ange tutélaire. La juste admiration qu'inspiraient ses talents et ses vertus s*est perpétuée jusqu'à nous ; et tandis que les personnages les plus célèbres de cet âge sont à moitié cachés dans l'ombre des temps, cet illustre guerrier nous apparaît encore comme le géant de la vieille France , comme un de ces hommes rares que le Ciel jette de loin en loin , pour jalonner les siècles et unir les générations (a).
(i) Cartolaires de Decamps, toI. m.
(2) La desceadaDce mâle de Gaucher de Ghâtillon s'est perpétuée jusqu'au dix-huitième siècle : Louis , duc de Ghâtillon , le dernier de ce nom , mourut en 1776 , ne laissant qu'une fille^ Amahle-Emilie de Ghâtillon, aujourd'hui duchesse d'Uzès.
COHNÉTÂBLE DE FRAH<S ,