‹ Vies des grands capitaines francais du Moyen Age, pour servir de complément á l'histoireChapitre 17 sur 51 · LIVRE PREMIER · texte numérisé non relu

LIVRE PREMIER

Jacques de La Marche va défendre l'empire grec contre les Turcs. — Rentré en France, il prend part à la querelle deBIois et de Monlfort.

L'abaissement de la puissance seigneuriale était le but vers lequel marchaient en silence les fois capétiens, sans songer néanmoins à la détruire en entier : ils voulaient la renfermer dans des bornes convenables, ne se dissimulant pas que cette féodalité si menaçante n^avait jamais trompé leur espoir au moment du danger. Les princes de la troisième dynastie ne prétendaient plus qu'à la diviser 5 pour la dominer plus aisément; afin d'y réussir,

fls augmentèrent le nombre de ces grands feudataires, dont tous les jours ils diminuaient les prérogatives. Cette marche, aussi savante que hardie , commença sous Philippe -le -Bel, et fut poursuivie avec constance par ses successeurs.

Le 27 octobre i327, Charles IV, voulant récompenser le dévouement de Louis de Clermont, petit-fils de saint Louis , érigea la baronnie de Bourbon en duché-pairie ; Pacte d'érection était conçu en ces termes : « J'espère , disait le roi, que les descendants du nouveau duc contribueront aussi, par leur valeur, à maintenir la dignité de la couronne. »

Le président Hénault, et beaucoup d'autres écrivains, ont regardé ces paroles comme une espèce de prédiction qui annonçait la haute fortune des Bourbons; nous sommes plutôt porté à croire que ces paroles faisaient allusion au dévouement que Louis de Clermont avait montré pour Philippe - le - Long et pour son frère Charles IV, lorsqu'on agita les droits de Jeanne, fille de Louis Hutin. Hais ce qui iservit le mieux à préparer la haute fortune des descendants du comte de Clermont , ce furent les vertus et le courage qui ne cessèrent de recommander les princes de cette race au respect de leurs contemporains. Louis de Clermont mérita d'être élevé à la pairie par la conduite honorable qu'il avait tenue dans toute sa carrière politique. Son père était fils aine de Robert, sixième fils de saint Louis. Depuis Hugaes-Capet on avait vu les princes du sang se mettre constamment à la tête des brigues formées par les mécontents: pn en cita vingt ligués contre Louis Hutin et ses deux frères. La seule famille de Robert se montra fort zélée , np prévoyant certainement pas que ce trône^ qu'elle défendait avec tant de loyauté , lui appartiendrait un jour. Ce Louis P" fut l'élève de Gaucher de Ghâtillon , brilla des mêmes vertus^

sut consoler la patrie de la perte de ce grand homme , et lui succéda en qualité de premier ministre : les calamités qui affligèrent la moitié du règne de Philippe de Valois, s^éloignèrent delà France tant qu'il vécut. Louis de Clermont mourut comblé de gloire en i34t , laissant de Marie de Hainaut deux fils , Pierre et Jacques : le premier eut en partage le duché de Bourbon; et le second, dont nous écrivons la vie, le comté de la Marche.

Pierre, l'aîné, d'une complexion délicate, annonçait ne pouvoir fournir une longue carrière; ainsi touteâles espérances se reportaient sur Jacques (né en i3i4), dont la robuste constitution , Pair martial et l'humeur impatiente promettaient un de ces hommes que les familles puissantes aimaient à voir surgir au milieu d'elles. Les lumières commençaient à pénétrer en France : Tuniversité fondée à Paris rendit plus général le goût des lettres; les communications, devenues tous les jours plus fréquentes avec l'Italie , l'accrurent encore davantage. Louis de Bourbon manifesta un amour très-vif pour les sciences : il se fit le protecteur d'Arnaud de Villeneuve, médecin , qui devint très-célèbre par ses découvertes en chimie (i), et qui fut régent de la faculté de Montpellier, Les troubadours eurent également beaucoup de crédit auprès du duc de Bourbon.

La chevalerie avait décliné depuis son institution, et ne cessait de subir chaque jour quelque altération :

(i) Arnaud de Villeneuve et son disciple Raymond LuUe découvrirent les trois acides , sulfurique , muriatique et nitrique : on leur dut les premiers essais réguliers de distillation ; ils composèrent les premiers de Talcool , et s'aperçurent qu'il pouvait retenir quelquesuns des principes odorants et sapides des végétaux, d'où sont venues les diverses eaux spiritueuses employées en médecine et pouf la cosniéliqae.

de même que la monarchie de Hugues-Capet ne fut pas celle de Philippe-Auguste et encore moins celle de Philippe-le-Bel, de même aussi la chevalerie du onzième siècle était bien différente de celle du quatorzième ; les mœurs généreuses qu'elle introduisit dans la société dès son début, perdirent de leur simplicité. Toute cette hiérarchie, qui fixait les grades et le commandement ainsi que les préséances, avait déchu d'une manière sensible; les rangs se confondirent; lesécuyers se mêlaient, se battaient avec les chevaliers, première violation des règlements de l'ordre; le jeune bachelier prenait le haubert et l'armure complète. La dégradation du moral précéda la confusion des signes ostensibles : cette ardeur à défendre l'opprimé , ce respect pour les femmes, cette constance à toute épreuve, ne furent bientôt plus connus que par tradition. Ce qu'en racontaient les ménestrels et les troubadours y commensaux assidus de Thôtel de Glermont , enflammait d'enthousiasme Jacques de Bourbon , qui voulait imiter scrupuleusement les anciens preux. Possédé en quelque façon du fanatisme de la chevalerie, le damoisel de haut ligoage essayait de remettre en vigueur les règles de l'ordre dans toute leur sévérité ; mais ses contemporains ne pouvaient déjà plus le corn* prendre ; il ne put même entraîner son frère dans cette noble voie: Pierre, aussi brave que les paladins de Godefroi de Bouillon, n'attachait aucun prix à leurs vertus. Jacques ne se découragea point; il prêcha si bien d'exemple, qu'on finit par le surnommer la fleur des chevaliers. Le comte de La Marche, atteignant sa vingtième année, éprouvait un regret mortel de voir consumer ses jours dans le repos : il remplissait ses loisirs en soutenant des pas d'armes, en courant aux tournois, aux combats à outrance qui se publiaient en Angleterre, en Allemagne et en Flandres. Le preux , accompagné d'autres pour-

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suivants , rompait des lances au fond de la Prusse , lorsque le bruit courut dans toute TEurope que Philippe de Valois 9 sur les instances du Saint- Siège, allait marcher à la croisade. Jacques de Bourbon quitta incontinent la Germanie, pour voler à une expédition qui promettait d'ouvrir une vaste carrière à son ardeur indicible. Depuis la dernière croisade de saint Louis, le royaume n'avait éprouvé aucun malheur capable de nuire à sa prospérité ; aucune guerre de Philippe-le-Bel et de ses trois fils ne fut assez malheureuse pour faire à l'Etat des plaies profondes. Les querelles particulières , beaucoup plus rares, nuisaient moins à l'agriculture; les parlements, devenus sédentaires, faisaient mieux respecter la justice; la force publique, accrue par l'acquisition de grandes provinces, assurait davantage les droits de propriété : ainsi , la prospérité particulière augmentait la prospérité générale. Tout était donc tranquille et paisible; mais l'impétuosité française avait besoin de mouvement : on croyait en trouver dans les croisades , et l'autorité royale se montrait disposée à seconder cet élan , car elle ne reposait pas sur des bases tellement solides qu'on ne dût redouter encore Toisiveté d'une multitude de féodaux , qui ne respiraient que les combats. Un projet aussi capital demandait qu'on le mûrit : le mariage de Jean, duc de Normandie, héritier présomptif de la couronne, avec Bonne de Luxembourg, fille du roi de Bohême, vint fournir un aliment à l'impatience des barons. Jean de Luxembourg amena lui-même sa fille en France: les noces se firent à Melun, dans le mois d'avril i332 ; le roi de Navarre, les ducs de Bourgogne, de Lorraine, de Brabant , de Bretagne y assistèrent. Philippe de Valois profita de cette occasion pour renouveler alliance avec ces différents princes ; ils jurèrent tous de se secourir mutuellement : cette espèce de ligue se formait contre

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le roi d'Angleterre, dont l'ambition inspirait de justes craintes à ses voisins. Ce fut au milieu des fêtes auxquelles avait donné lieu le mariage du duc de Normandie que le patriarche de Jérusalem arriva de TOrient, et demanda au roi de France, ainsi qu'aux princes réunis, une audience solennelle : on la lui accorda. Cette assemblée, composée de ce que l'Europe comptait de plus puissant j se tint en plein champ , dans un des faubourgs de Paris. Ce patriarche de Jérusalem était venu en France, vers la fin de l'année iSaS, demander la main de Harie de Bourbon, sœur du comte de La Marche, pour Guy, prince de Galilée, fils aîné deHeughesIV deLusignan, roi de Cliypre. Lusignan le renvoya une seconde fois en Occident pour rallumer le zèle religieux des chrétiens , et implorer leur secours contre les ennemis de la foi, qui le resserraient chaque jour davantage dans son île. Jamais circonstance ne parut plus propice. Le patriarche commença par peindre à l'assemblée l'enthousiasme que les habitants de Famagouste avaient montré lors de la venue de Marie de Bourbon , princesse du sang royal de France, petite-fille de saint Louis. Ayant disposé favorablement ses auditeurs par un récit si agréable, il passa à celui des maux que les chrétiens soùflraient en Palestine : ses yeux se remplirent de larmes; sa figure vénérable , ses cheveux blancs , les sanglots qui entrecoupaient sa voix affaiblie, en racontant des malheurs que lui-même avait partagés, émurent au dernier point les assistants. Tous se levèrent avec transport, et demandèrent la croix : Philippe de Valois la prit le premier; le vieux roi de Bohême et celui de Navarre imitèrent son exemple.

Jacques de Bourbon se fit remarquer par son ardeur ; il voulait partir sans plus attendre , pour aller défendre sa sœur contre lés ennemis qui l'entouraient. La croisade

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fut décidée ; les évêques la prêchèrent dans toute l'Europe. Le roi de France , désigné par le pape pour être le chef de celte nouvelle entreprise, commença ses préparatifs. On compta bientôt 3o,ooo hommes des diverses parties de la chrétienté enrôlés sous la bannière sainte : on allait voir une portion de l'Europe fondre de nouveau sur l'Asie. Philippe de Valois fit prévenir Charombert, roi de Hongrie, qu'une armée de croisés traverserait ses états pour gagner les bords de PHellespont : ce prince annonça qu'il joindrait ses armes à celles des chrétiens occidentaux. La chevalerie du Languedoc s'unit aux quatre barons provençaux, Boniface de Castellane, Palamède de Forbin, Hubert de Saint- Gilles et Foulque d'Agoult, pour équiper une flotte et aller en Orient par mer. Elie de Villeneuve , grand-maître de Rhodes, promit de seconder le roi de France avec ses vaillants chevaliers ( i334). Philippe laissait la régence au duc de Normandie, son fils atné, en lui donnant pour conseiller le vieux duc de Bourbon , le Nestor des grands feudataires, et dont le fils, Jacques de La Marche, devait partir un des premiers pour la Terre-Sainte. Philippe de Valois, au moment de quitter son royaume pour aller défendre des intérêts étrangers , s'aperçut que les siens propres étaient fortement menacés; autant sa bouillante noblesse faisait paraître d'ardeur pour courir à la croisade, autant celle d'Angleterre en montrait pour attaquer la France.

Edouard, nourrissant toujours le projet de s'asseoir sur le trône de saint Louis, tourmenté sans cesse et même humilié dans son orgueil par l'hommage qu'il s'était vu obligé de faire à Philippe de Valois , entietenait l'animosité de ses sujets, et l'augmentait encore en se parant d'un faux air de modération. Le duc de Bourbon, devenu l'unique régulateur de Philippe depuis la

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mort du connétable de Ghâtillon , fit sentir au monarque le danger qu'il àflfrontait en abandonnant son royaume. Le prince, appréciant la gravité de sa position, renonça , non sans regret, à son expédition d'outre-mer : ces immenses préparatifs ne servirent qu'à montrer à tous les yeux les ressources de la nation. On ne comprend pas comment Edouard III ne dissimula point son impatience, afin de laisser partir Philippe et l'élite de la chevalerie. La France, dépourvue de ses plus braves défenseurs , eût été une proie facile à saisir.

La prévoyante politique qui retenait le monarque fi*ançais dans ses états, n'y enchaînait pas Jacques de Bourbon : sa sœur, femme de Lusignan, courait un danger imminent ; il brûlait d'aller lui ofirir son appui : en second lien, son père, Louis P', se présentait comme roi titulaire de Thessalonique , ayant acheté depuis long^ temps les droits d'Eudes, duc de Bourgogne ; ce dernier les tenait de sa mère. Ces droits, que nous regardons aujourd'hui comme chimériques, ne paraissaient pas tels aux yeux des princes chrétiens ; ils croyaient que les flots de sang dont les chevaliers avaient arrosé cette terre , leur en assuraient la légitime propriété. Les successeurs de Crodefroi de Bouillon n'auraient jamais perdu les états fondés par les chefs de la seconde croisade , si tous les souverains de l'Europe s'étaietit réunis pour arrêter l'accroissement de la puissance ottomane.

Louis de Glermont , enflammé d'une noble ambition, voulait que sa race régnât sur une terre que les chrétiens avaient long-temps possédée ; le caractère exalté de Jacques paraissait propre aux grandes entreprises : en conséquence , son père fit une levée de chevaliers dans la Marche et dans le Bourbonnais ; il composa pour son fils une petite armée , que Philippe de Valois augmenta encore , ravi de pouvoir s'acquitter ainsi

d'un VŒU rnît par lui dans un moment d'enthousiasme. Le jeune banneret , au comble de la joie , partit donc pour la Provence en i334; il y trouva un homme de son âge , d'un caractère aussi chevaleresque que le sien : c'était Boniface VI , baron de Gastellane , dont la courtoisie égalait la valeur ; ce baron s'illustra comme poëte troubadour : Pétrarque imita ses vers , et lui emprunta beaucoup de sujets. Possesseur de la moitié de la Provence , Boniface pouvait seconder dignement le prince français ; il enflamma par son exemple le zèle de la noblesse du pays. Beaucoup de chevaliers provençaux et languedociens se réunirent , dans le port de Marseille, à ceux qui venaient de Paris. L'escadre mit à la voile, et joignit dans la rade de Gênes les forces maritimes que le pape et les Vénitiens tenaient prêtes pour la croisade : la flotte allait cingler vers les côtes de l'ancienne Grèce , lorsque les envoyés d'Andronic- )e-Jeune parurent en Ligurie , et supplièrent Jacques de Bourbon de venir à Gonstantinople pour aider leur souverain à repousser les Turcs, lui promettant qu'Andronic , délivré de ses redoutables ennemis , le seconderait à son tour dans sa conquête de Tbessalonique. Le comte de La Marche ne put résister à leurs pressantes sollicitations ; il arriva à Gonstantinople au commencement de Tannée i335 , et y reçut l'accueil le plus flatteur. Il avait passé à la cour d'Andronic une année entière, lorsque le terrible Orchan, fils d'Ottoman, se présenta devant Gonstantinople accompagné de vingt-cinq vaisseaux (janvier i336). Jacques désirait ardemment se mesurer avec les Turcs; il unit ses forces à celles d'Andronic, pour repousser Orchan. Ce barbare vint insulter les faubourgs de la capitale : on laissa engager son escadre dans le détroit qui sépare l'Asie de l'Europe ; et , au moment où le mécréant s'y attendait le moins , il fut

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attaqué de tous côtés. Jacques et les autres croisés décidèrent delà victoire, caries Grecs dégénérés n'osaient soutenir la vue de leurs formidables adversaires. Orchan, battu (i) , ne dut son salut qu'à une prompte fuite. Le lendemain de sa défaite , neuf vaisseaux formant Tarrière-garde , restés en dehors du détroit , recommencèrent l'action : Boniface de Gastellane les assaillit , en prit la moitié , et coula les autres. Ce double triomphe parut d'autant plus glorieux que , depuis deux siècles , pas un cri de victoire n'avait retenti sur les rives du Bosphore. Le comte de La Marche demanda à l'empereur les secours promis pour conquérir Thessalonique. Andronic éluda de jour en jour sa promesse , lui objectant des difficultés insurmontables. Jacques de Bourbon attendait encore , lorsque la renommée lui apprit qu'une ligue formidable , dirigée par le roi d'Angleterre , attaquait Philippe de Valois. Ne songeant plus à ses intérêts particuliers , il quitta Constantinopie et se hâta de revenir en France , brûlant de défendre son pays et son roi (i3J7). Le comte de La Marche ne pouvait arriver dans des circonstances plus favorables à son courage : le roi se trouvait environné de difficultés inextricables, qui provoquèrent une rupture avec Edouard : en voici la principale cause.

Robert d'Artois, ayant perdu deux fois son procès contre sa tante Mahaut , du vivant de Philippe-le-Bel et de Philippe-le-Long , crut pouvoir sans difficulté élever de nouvelles réclamations sous le règne de Philippe de Valois , qu'il avait servi très-efficacement lors de la première contestation de ce prince avec Edouard III. Robert fondait ses prétentions sur ce qu'il était fils de ce jeune Philippe d'Artois , blessé mortellement au combat

(i) Lebeau , Hist. du Bas-Empire, tom. xiiv.

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de Fumes. Aussitôt après le trépas de son aïeul Robert 11 ^ dont la témérité fît perdre la bataille de Courtray , Mabaut sa tante s'était mise en possession de l'Artois;, en vertu des coutumes qui ne reconnaissaient point la représentation ; le neveu , devenu plus âgé , excité par quelques vassaux puissants , attaqua les prlemières décisions : la cour des pairs jugea ce procès , et maintint Mahaut dans l'entière possession des états de son père. Philippe de Valois , voulant récompenser Robert du zèle qu*il avait montré pour ses intérêts , et en même temps le dédommager de la perte des domaines paternels , lui fît don de la terre de Beaumont-le-Roger , qu'il érigea en comté-pairie ; mais au moment qu'on y pensait le moins , Robert demanda la révision du procès , en s'appuyant sur un prétendu testament de son grandpère. Cette pièce , évidemment fausse , le constituait héritier de la majeure partie des domaines d'Artois. 11 ne rougit pas d'employer les moyens les plus honteux , de recourir aux intrigues les plus criminelles pour parvenir à ses fins : on le condamna une troisième fois. Philippe de Valois fit , pour le favoriser en cette occasion , tout ce que l'amitié la plus vrve peut inspirer à un roi.

Vers la fin du mois qui suivit cette décision , Mahaut et une de ses filles moururent subitement. La voix publique attribua au poison le trépas de ces deux princesses : plusieurs particularités graves accréditèrent cette opinion. Philippe indigné prononça, le 19 mars i33i, danssoa lit de justice , un arrêt de bannissement contre Robert. Celui-ci, la rage dans le cœur, essaya de faire assassiner le roi , et courut chercher un refuge auprès d'Edouard, qui le reçut avec transport , se promettant bien de mettre à profit le ressentiment du prince français : ce fut ce moment qu'Edouard choisit pour lancer un man^r

feste dans lequel il s'annonça pour le véritable successeur de Charles IV , en se préparant à soutenir par les armes ses injuste^ prétentions. Il envoya dans les Pays- Bas cinquante paladins , remplis de cet esprit chevaleresque propre à tenter des entreprises singulières. Les preux d'Angleterre se répandirent dans les états des ducs de Brabant , de Juliers et de Namur ; ils y versèrent à pleines mains l'argent qu'Edouard leur avait ordonné de répandre. Ces chevaliers étaient tous liés par des serments bizarres : ils promettaient de se signaler, en l'honneur de leur dame, par un exploit éclatant ; plusieurs avaient un œil couvert d'un bandeau de drap , et juraient de ne jamais voir de cet œil avant d'avoir accompli quelque prouesse sur les terres de France. Ce serment , ce bandeau , leur audace , et surtout l'argent qu'ils répandaient , produisirent de lelFet sur les esprits , et déterminèrent tous ces petits princes à embrasser le parti de l'Angleterre ; la maison Planlagenet ne négligea même pas l'alliance d'un chanoine de Gambray, qui possédait plusieurs fiefs. (Bymmer, t. iv. )

Edouard menaça les Flamands de ne plus leur vendre de laine, si le pays ne se déclarait en sa faveur (i) : il savait bien que ces peuples , dont les richesses provenaient des manufactures , trouveraient plus difficile de se passer des laines de l'Angleterre que de résister aux armes de la France. Les Belges se révoltèrent une troisième fois contre Louis , leur prince , que Philippe de Valois avait réintégré dans ses états. Le brasseur Artevelle se fit chef de la révolte , s'empara de l'autorité et l'exerça de la manière la plus tyrannique ; accompagné de 80 valets armés qui ne le quittaient jamais , cet

(1) Meyer, Hist. de Flandres, année 1837.

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homme faisait assominer quiconque lui déplaisait ; il dépouilla de leurs charges les commandants des villes , les magistrats et les anciens agents du prince. « Des adultères , des homicides , des voleurs , furent placés dans les emplois publics , » dit l'historien Meyer : voilà quels furent les alliés d'Edouard* Ce prince ne se borna point à capter l'amitié des Flamands; mais, à l'aide de nombreux émissaires et au moyen des anciennes relations que Robert d'Artois conservait en France , il parvint à y acheter une partie des feudataires. Philippe de' Valois se trouva en peu de temps entouré de traîtres. Froissard et la chronique de Saint-Denis n'hésitent point à dire que la plupart des barons français, recevaient des dons considérables des mains du rival de leur maître : Duhaillan les appelle les pennonnaires de F Angleterre. Depuis quelques années la corruption faisait des progrès effrayants en France ; le caractère des hommes y en s'adoucissant , avait perdu sa simplicité primitive : le goût des plaisirs se répandait parmi les hautes classes, qui manquaient ordinairement des moyens pour le satisfaire, car les terres mal cultivées rendaient fort peu; aussi l'argent d'Edouard fut-il recherché. Cet honneur, }adis si sévère, céda aux avances des Plantagenet. Le quatorzième siècle était pour la France une de ces époques fatales, où l'avilissement des hommes est le prélude des plus afireuses catastrophes.

Ce fut au milieu de cette désorganisation morale que Jacques de Bourbon arriva en France : la corruption des grands lui inspira une noble indignation, il jura d'y demeurer toujours étranger. Le comte de La Marche se trouvait à vingt-quatre ans vieux guerrier, comparativement aux autres barons: la renommée avait publié dans le royaume ses exploits devant Bysance. Son père le revit avec d'autant plus de ravissement, que Pierre, son fils>

aine, tenait une conduite fort réprébensible ; Jacques lui parut, au contraire , appelé à soutenir Thonneur de sa race : il l'unit, en iSSj, à Jeanne de Châtillon, dame de Garency , petite-nièce du connétable Gaucher de Ghâtillon • Philippe de Valois accueillit le jeune prince de la manière la plus distinguée , et l'offrit comme modèle à tous les bannerets. Ge monarque ne prévoyait pas encore les dangers qui l'environnaient ; le surnom de fortuné que les peuples lui avaient donné , le remplissait d'une confiance dangereuse. Le sage Louis deGlermont, qui ne la partageait pas, lui montrait l'agression d*Edouard comme très-prochaine, car la rivalité des deux rois provenait de différentes causes : l'ambition des Plantagenet, la fierté de Philippe, la saisie faite par lui de plusieurs villes de la Guienne, l'asile qu'il donnait à David, roi d'Ecosse, celui qu'Edouard accordait à Robert d'Artois, étaient autant de motifs de discorde. Louis de Glermont conseilla à Philippe d'opposer aux alliances sur lesquelles s'ap* puyait son concurrent, d'autres alliances plus puissantes: Albert et Othon d'Autriche s'engagèrent à le servir; le comte Palatin promit de lui amener un corps nombreux de cavalerie; la république de Gênes lui offrit des arbalétriers et des archers; les rois de Gastille , de Bohême, de Navarre, et le duc de Bretagne, tous quatre ses parents, s'annoncèrent comme prêts à unir leurs forces aux siennes. Non content de ces mesures politiques, Philippe de Valois voulut rompre les liaisons secrètes qu'Edouard entretenait en France par le moyen des partisans de Robert d'Artois : en conséquence , dans une proclamation datée de Vincennes, 7 mars i337, il déclara ce vassal criminel de lèse-majesté , et ses adhérents coupables des mêmes crimes. (Gartulaires de Decamps, t. xxviii.)

Robert, de son côté, excitait la haine du monarque anglais et l'engageait à opérer sans délai une irruption

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en France, lui garantissant une puissante coopération de la part de ses nombreux amis , qui viendraient en foule se ranger sous ses drapeaux. Malgré ses instances , Edouard recula devant l'exécution de ce projet: ce prince alla en personne dans la Flandres pour consolider ses alliances ; mais il trouva les habitants peu disposés à servir sa cause : quoique les Belges eussent chassé leur souverain , ils étaient retenus par la crainte de déplaire à Benoit XII, qui les avait menacés des foudres de TEglise, si leur pays prenait parti contre la France.

Les Flamands, de tous temps très-pieux , redoutaient le courroux du Saint-Siège ; Artevelle , vendu au souverain de l'Angleterre, imagina, pour lever leurs scrupules, un subterfuge digne du temps et des artisans grossiers auxquels il s'agissait d'en imposer : « Prenez , dit-il à Edouard, le titre de roi de France; les Flamands, combattant pour vous, ne croiront pas manquer à leurs serments. » Edouard sentit qu'il ne fallait en effet aux hommes passionnés qu'un prétexte pour violer les devoirs les plus sacrés: le prince suivit le conseil d'ArtevelIe; et ce fut sur Pavis d'un brasseur, qu'il fit valoir ses droits à la couronne de France, droits dont ses successeurs ont longtemps poursuivi la chimère (i).

(i) « C'est de cette époque, dit Hume (chap. xv), que date l'origine de l'animosité Tiolente que les Anglais ont constamment marquée depuis pour les Français : les grands seigneurs d'Angleterre et les simples gentilshommes se "vantaient de leur origine française ou normande, et affectaient d'employer la langue de Paris dans les acfes publics et même dans les conversations particulières. Mais les fatales prétentions d'Edouard III rompirent cette bonne intelligence , qui fut remplacée par une espèce d'antipathie que les Anglais, quoique agresseurs, et malgré le mal qu'ils ont fait à la France, ont portée plus loin que les Français mêmes. » Nor is theirfuitred retaliatedon them to an equal degree by ihe French.

25o JACQUBS DE LA MARCHE.

Edouard publia un second manifeste pour démontrer la légitimité de ses prétendus droits , et l'adi'essa à tous les pairs , ducs, comtes et barons : il écartela les armes de France et d'Angleterre, et prit dans tous les actes publics le titre de roi de France (i). Philippe en fut alarmé; ce prince appela auprès de lui toute la noblesse : il trouva plus d'empressement dans la classe moyenne que parmi les barons. Louis de Clermont et ses deux fils lui témoignèrent un dévouement absolu. Jacques de La Marche , à son départ pour la Grèce , avait été armé che^ valier parle vieux roi de Bohême ; Philippe voulut aussi lui ceindre Fépée : c'était un honneur signalé que d'être armé chevalier deux fois. Le monarque lui donna en même temps le commandement des sergents d'armes , garde ordinaire du palais des souverains.

Philippe ne pouvant devenir agresseur dans cette circonstance, attendit qu'on l'attaquât. L'évêqne Lincoln vint apporter à Paris, vers la fin d'août iSSg, la déclaration de guerre d'Edouard : les évéques remplissaient fréquemment ces sortes de missions, car on regardait leur caractère sacré comme un sauf-conduit inviolable. Presque en oiême temps Valter Mauny, capitaine anglais, qui avait promis aux dames d'insulter le premier les terres de France, y pénétra accompagné de quarante lances : depuis près de vingt ans on désignait ainsi un petit corps de cinq ou six hommes; on appelait Umee bien fournie celle qui en avait huit : ainsi Mauny conduisait 25o hommes. Son exploit fut, en débutant, de brûler la

(i) Presque en môme temps qu'Edouard prenait ostensiblement le titre et môme les insignes de roi de France, il défendapit en Angleterre l'usage de la langue française au barreau et d^ns les actes publics : cependant, malgré ses ordres, la langue anglaise ne fut à la mode que bien long-temps après ; le premier acte écrit en anglais est de^ i386. (Hume, ch. xv. — Rymmer, liv. vu, p. 526.)

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ville de Mortagne et d*en massacrer les habitants (i). Les Flamands révoltes contre Guy leur souverain , au commencement du quatorzième siècle, avaient commencé ce genre de guerre d'extermination; Edouard fut encore plus coupable, puisqu'il changea en système cette pratique barbare.

Ce prince à la tête de son armée vint assiéger Gambray , défendu par le vaillant Gallois de Labaume ; ayant échoué dans les premières tentatives, il forma une espèce de blocus , et détacha une partie de ses forces pour ravager le Gambresis et la Picardie. Philippe envoya au secours de la place 10,000 hommes de troupes féodales ou de bandes soldées , commandées par Jacques de La Marche. Ge banneret attaqua impétueusement les corps de partisans qui ravageaient la contrée, écrasa les uns, dispersa les autres, et contraignit enfin l'ennemi à se tenir renfermé dans son camp. Edouard, convaincu de l'impossibilité d'emporter Gambray, leva le siège et entra en Picardie, afin de joindre Philippe et de lui présenter la bataille. Le monarque français se mit en mouvement , et se vit bientôt en présence de son compétiteur. Les deux armées, égales en forces, formaient ensemble a5o,ooo cornbattants : depuis la défaite d'Attila on n'avait pas vu dans les Gaules autant d'hommes armés sur le même terrain. Le camp des Français se développait au-dessous de Yironfosse; celui des Anglais s'étendait le long de la Capelle. Le présomptueux Edouard voulut frapper le moral de son ennemi en se hâtant de lui offrir la bataille, quoique sa position fût la moins avantageuse ; il dépêcha un héraut pour porter le défi. Jacques de La Marche comUa de présents cet écuyer et lui remit une chaîne d'or : tel était l'esprit de la chevalerie ; se battre passait pour une

(x) Froissard,liv. i, ch. 36.

253 lACQI'ES DK LA MIRCHC.

chose si belle et si désirable, qa'en annoncer seulement l'occasion méritait one récompense.

Les deux armées rangées attendaient le signal ; les chefs et les soldats croyaient voir commencer à chaque instant l'action , lorsqu'une violente rumeur s'éleva à l'extrémité de l'aile droite des Français : on crut que l'ennemi avait commencé l'attaque. Le roi et les barons montèrent à cheval, et, d'après l'usage de cette époque, Valois ainsi que les antres princes suzerains firent un nombre assez considérable de chevaliers. Mais on ne tarda pas d'apprendre qu'un lièvre causait l'alerte : ce timide animal, épouvanté du bruit des armes , sortit de son terrier et traversa les rangs pour aller chercher un asile moins périlleux. Les chevaliers institués ce jour-là furent appelés Ui ehevaliergdu liivrê» (Froissard, liv. i, ch. 4i«)

Cependant Edouard , trop politique pour risquer une défaite dans une saison avancée, au milieu d'un pays dont la population se montrait fort peu disposée en sa faveur, prit le sage parti de se retirer et d'aller établir ses quartiers d*hiver au fond du Hainaut. Il effectua sa retraite la nuit qui précéda le jour fixé pour le combat, défection odieuse, suivant les idées reçues. Cependant Philippe ne fut pas extrêmement fâché de cette infraction aux lois de la chevalerie ; il voyait avec *peine le théâtre de la guerre si rapproché de Paris. Hais cette foule de bannerets, qui avaient conduit leurs chevauchées sur le terrain , éprouvaient un vif regret de ce qu'on les privait du bonheur de se signaler } ils demandaient instamment de poursuivre l'ennemi : cette faveur ne fut accordée qu'à Jacques de La Marche , qui partit avec 6,000 cavaliers , ayant pour lieutenants Gui de Nesie, Robert de Fiennes et Charles de Montmorency. Le comte de La Marche poussa vigoureusement Edouard , défit son arrière-garde au passage de la Sambre : se laissant emporter par un excès

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de courage, il parvint jusqu'auprès du roi, et fut au moment de Tenlever au milieu de ses gardes; il s'y trouva bientôt entouré de toutes parts, et ne dut son salut qu'à la bravoure de ses compagnons d'armes : le paladin revint joindre l'armée de Philippe de Valois , auprès de Saint- Quentin , ramenant plusieurs milliers de prisonniers.

Les hostilités continuèrent nonobstant la rigueur de l'hiver : des campagnes ravagées, des villages incendiés^ des églises pillées, des actions affligeantes pour l'humanité , tel est le tableau que présente l'histoire des opérations militaires pendant cette saison. Au milieu de ces dévastations , Edouard reçut un échec qui lui fut bien sensible. Voulant se venger de l'afiront que Jacques de Bourbon lui avait fait essuyer, ce prince opéra, un mouvement rétrograde et rentra dans le Cambrésis, désola laThiérache, la rive droite de l'Escaut, et vint tomber dans une embuscade que lui tendait l'abbé d'Honnecourt. Ce prêtre guerrier, qui possédait d'immenses domaines , donna asile aux habitants des campagnes , dont la plupart fuyaient la fureur de l'ennemi; il changea leur terreur en résolution , et prit les mesures les plus- énergiques pour chasser les Anglais de ces contrées : jamais général ne déploya plus de talent dans ses plans , ni plus de hardiesse dans leur exécution; l'abbé s'empara des défilés , du passage des rivières , des hauteurs ; enfin , ayant enveloppé Edouard , il fondit sur ses divisions et lesdéfit entièrement.L'orgueilleux potentat fut vaincu par des moines et des paysans ; peu s'en fallut qu'il ne servit lui-même de trophée à leur triomphe; les chroniques du temps disent que le prieur d'Honnecourt sauva TEtat. (Froissard, ch. 40 et J^i.) Le mois suivant , le roi d'Angleterre répara amplement cet échec par la victoire navale de l'Ecluse. Cette défaite commença les malheui^ de Philippe de Valois , et coûta 20,000 hommes à la

France. La flotte de Philippe , rangée dans la Manche 9 se composait de 1,200 navires : saint Louis en avait équipé une de i,5oo , et plus tard Charles YI , au commencement de son règne , en réunit autant. Sans doute ce n'étaient pas des vaisseaux semblables à ceux de nos jours : cependant la promptitude avec laquelle on rassemblait une flotte aussi considérable , prouve que la France possédait des ressources maritimes imposantes.

Edouard fut atteint d'une flèche à la bataille de l'Ecluse : cette blessure ne put arrêter son infatigable activité; il débarqua non loin d'Ostende, et entra dans Gand en triomphateur ; le monarque anglais, n'y étant resté que le temps nécessaire pour concentrer ses forces, se remit ensuite en campagne et forma le siège de Tournay ; mais on lui opposa, comme à Cambray, une vigoureuse résistance j quantité de barons et de chevaliers venaient de se jeter dans la place : le connétable Raoul d*Eu , le comte de Guines et les maréchaux Robert de Briquebec et Mathieu de Trie les conduisaient.

Le perfide Robert d'Artois , commandant un corps de 40,000 Flamands, protégeait les opérations du siège; ce général essaya d'enlever Saînt-Omer : il rencontra au pied de ses remparts Eudes , duc de Bourgogne , son ennemi personnel, époux de Jeanne, petite -fille de Mahaut. Robert attaqua le prince bourguignon avec la fureur que pouvait inspirer une haine implacable ; tout céda à sa furie ; les Français , moins nombreux que les Belges, plièrent sous ses efforts : déjà il croyait atteindre Eudes et assouvir sa rage sur ce rival odieux , lorsqu'il se vit arrêté par Jacques de La Marche, accouru à la tête de 5, 000 cavaliers. Le banneret français ayant pris l'ennemi en flanc , rétablit le combat ; communiquant à ses soldats l'ardeur qui l'animait, il enfonça les escadrons brabançons composant la principale force

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de Robert, et décida de la victoire par son intrépidité. Robert fut mis en pleine déroute, perdit 4)OOo hommes, ses bagages, ses bannières chargées de ses armoiries comme comte d'Artois et lieutenant d'Edouard, roi de France et d'Angleterre.

A l'issue de cette défaite , les Flamands , dégoûtés , retournèrent à leurs ateliers , se montrant sourds aux prières et aux exhortations d'Artevelle ; dans leur désespoir, ils avaient même voulu massacrer Robert d'Artois. Philippe de Valois se rapprocha de Tournay, resserra les assiégeants dans leur camp, soigneux de n'engager que des actions partielles. Edouard , désespéré du nouveau genre de guerre adopté par son ennemi , lui adressa un cartel que le flegmatique Valois renvoya, en disant que ce cartel ne lui était point destiné, car la suscription portait seulement à Philippe , comte de Valois. La bravade d'Edouai'd n'avait pour but que de cacher le péril imminent dans lequel lui et ses troupes se trouvaient. L'avantage que Jacques de Bourbon avait remporté devant Saint-Omer sur Robert d* Artois , renversait le plan de campagne d'Edouard , en le privant de son corps d'observation. Le vainqueur de Robert, ayant opéré sa jonction avec l'armée principale , en accrut la force et la mit à même de cerner l'ennemi de tous côtés. Les Anglais couraient risque d'être écrasés : un seul choc allait décider de la guerre , lorsqu'une femme vint sauver Edouard, qui , de l'aveu même des historiens anglais , était perdu sans ressource. Jeanne de Valois, douairière de Hainaut, sœur de Philippe et belle-mère d'Edouard, vivait retirée au couvent de Fontenelle : elle conçut le dessein d'arracher les armes des mains de son frère et de son gendre. Jeanne quitta sa retraite , arriva pieds nus et couverte d'un cilice ; passant tour à tour dans l'un et dans Pautre camp , elle obtint que les deux rois signe-

256 JACQUES DE LA HARCnfi.

raient une trêve. Jacques de La Marche et les principaux feudalaîres se récrièrent, en voyant le roi laisser échapper une si heureuse occasion pour accabler sans retour son compétiteur.Le magnanime désir d'épargner le sang de ses sujets rendit constamment Philippe de Valois dupe d'un adversaire dont la politique astucieuse ne fut qu'une suite de ruses, de pièges et de déceptions. Le roi signa donc, en i34o , un armistice que son vassal se promettait bien de rompre lorsque ses intérêts le commanderaient : cet armistice suspendait une lutte qui jusqu'alors n'avait en d'heureux fruits pour aucun des deux partis. Edouard , dans celte circonstance, épuisa tellement ses ressources pécuniaires, qu'il se vit obligé de mettre en gage sa couronne et celle de la reine sa femme , entre les mains des archevêques de Trêves et de Cologne (i).

Jacques de La Marclie ressentait le besoin d'occuper son courage; celte ardeur fut toujours si active que, dans le cours de toute sa vie , il ne passa pas six mois sans prendre part à quelque expédition.

Le désir de conquérir Thessalonique ne cessait de Tagiter: il apprit que les chevaliers de Rhodes, guidés par Elie de Villeneuve, après avoir remporté de notables avantages sur les infidèles, se préparaient à fondre sur Smyrne; il résolut d'aller s'unir à ces vaillants défenseurs de la foi, de partager leurs dangers et leur gloire, espérant trouver chez eux un peu plus tard de puissants auxiliaires pour conquérir la Macédoine. Mais au moment oh il s'apprêtait à quitter la France pour chercher les combats sur des rives étrangères, un nouvel incident vint rallumer le feu de la guerre dans toute l'Europe : voici comment.

Jean IK , dit le Bon , duc de Bretagne , mourut au

(i) Hurac^ Ut. xy.

JACQUES DB LA MARCHE. 25y

commencement de i34'9 ^^^^ laisser d'enfants de ses trois femmes. Charles de Blois avait épousé Jeanne, fille de Guy 9 comte de Penthièvre, nièce de Jean III, et son héritière , en vertu des coutumes de la Bretagne , qui appelaient les femmes à succéder aux grands fiefs. Jean de Montfort ( i), frère du dernier duc, mais d'un second lit , prétendait à la possession de la Bretagne : profitant de l'absence de Charles de Blois, il se saisit de Nantes et de plusieurs autres villes. Jeanne de Penthièvre ainsi que son époux portèrent plainte au roi de France, qui, en qualité de suzerain , devenait juge du démêlé en dernier ressort: Jeanne citait, pour prouver que la représentation dominait en Bretagne, un exemple pris dans une des plus anciennes et des plus puissantes familles du duché. Jean de Kergorlay, puîné de Pierre II, étant mort avant i34o, sans enfant, sa succession passa à Jean III son petit-neveu, petit-fils de son firère aîné, au préjudice de Henri, son frère cadet, qui l'avait revendiquée. Philippe de Valois jugea d'après ce précédent : un arrêt du 7 septembre i34i 9 rendu à Conflans, envoya Charles de Blois en possession du duché. Montfort , de son côté , voulant se ménager un protecteur puissant, se déclara vassal d'Edouard, se mettant ainsi en pleine rébellion envers Philippe et la France ; il trouva un certain nombre de partisans dans ses prétendus états : au premier rang des bannerets on distinguait Tanneguy-Duchâtel , Guillaume de Cadoudal, Papillon de Saint-Gilles, Henri de Kergorlay, les Spinefort. Le comte de Blois voyait au

(1) Jean^ petit-fils du fameux Simon de Montfort, et le dernier mâle de cette race , laissa une fille, Bëalrix, qui apporta le comté de Montfort dans la maison de Dreux : elle le laissa en mourant à sa fille Yolande , laquelle, devenue veuve d'Alexandre III , roi d'Ecosse , épousa en secondes noces Arthur II, duc de Bretagne , et en eut un fil«, Jean, que Ton dota duxomté de Montfort.

a58 JACQUES DE LA HAHCUE.

nombre des siens Olivier de Clisson , père du fameux connétable; Laval, le vicomte de Rohan, GeofTrçi de. Malestroiit; les sires de Rieux , d'Âvaugour, Thibault de Morillon, Gérard de Maulin, Geoflfroi Charni; les sires de Tintiniac, de Beaumanoir, de Bruc, de Raix, de Bougé, de Derval, d'Aspremont, Robert de Beaumont, Coëtmen, du Ponton, de Lescouët, de Goyon, Traou* goflf, Reyneval , et le sire de PoiTohêt, issu des anciens rois de Bretagne.

Edouard s'empressa d'envoyer des secours au comte de Montfort. Philippe dut imiter cet exemple ; l'honneur national lui en faisait une loi. Son fils afné , Jean, duc de Normandie , reçut le commandement des troupes ; Jacques de Bourbon accompagna le prince : une tendre amitié Tupis^^it au comte de Blois, son alli^. L'élite du féodal ligni^ge forma le cortège de l'héritier du trône ; on y distinguait le duc d'Alençon , frère de Philippe , le roi de Navarre, le duc de Bourgogne, Pierre de Clçrniont, trois Montmorency, dont un maréchal de France, le comte de Guines , les ducs d'Athènes et de Lorraine. Odoart Doria et Grimaldi conmiandaient les Génois à la solde de la France. Jacques de La Marche fut le héros de cette guerre, que l'on pourrait nommer la chevalerie ex\ action ; on y mit en pratique jusqu'au moindre règlement de cette institution.

Le premier exploit des Français fut la prise de Chantqceaux, un des boulevards de la Bretagne, et qui tenait pour Montfort; le duc de Normandie assiégea la ville de Nantes le mois suivant. Jacques de La Marche et le duc d'Alençon abandonnèrent le camp pour tenter des coups de main sui^ les places et forteresses voisines; ils attaquèrent Yalgarnier, château fortifié d'une manière particulière. Ferrant, ^qui le défendait, fit une sortie et prit de sa main Sauvage d'Attîgny, banneret

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