LIVRE IL
Jacques de Bourbon cbasse lea ADgIaU des proTÎnces du midi.
Bataille de Crécy (i346).
Jacques db La Marche , voyant la paix conclue , voulut reprendre Texécution de son projet favori , la conquête de la Macédoine ; il croyait que la France ne réclamerait de long^temps le secours de son bras : quelle était son erreur ! la guerre a des trêves, mais les passions n^en ont point ; elles rallument le flambeau de la discorde au moment où la politique croyait l'avoir éteint.
Le comte de Salisbury, premier ministre d^Edouard , ayant acquis la preuve que son maître, pour prix des plus éminentâ services, ne craignait pas de flétrir son honneur, abandonna ses foyers , se retira auprès de Philippe, et lui remit une correspondance secrète de plusieurs barons français et bretons avec le monarque anglais : ces lettres provenaient principalement d'Olivier de Glisson et de GeofTroi d'Harcourt. Le premier , tombé au pouvoir d'Edouard en i34o , fut renvoyé sans rançon : charmé
des avances de Plantagenet y ébloui par des proitiesses ^ Olivier ae voua à la défense de ses intérêts. Le second , un des plus puissants bannerets de la Normandie , se prit de querelle avec te maréchal deBriquebec au sujet d'une châtelaine dont il était épris , et que le fils du maréchal voulait épouser. Le roi y pour couper court à ce difi^rend) avait évoqué l'afiaire au parlement ; d'Har^ court fut condamné : la rage dans le cœtlr , il fit un traité secret par lequel il promit à Edouard de lui mena'ger des partisans en Normandie ; nonobstant sa défection bien réelle , d'Harcourt feignait de rester attacher à la France. L^ lettres que Philippe reçut de Salisbury lui donnèrent la certitude cruelle que des traîtres épiaient ses démarches : le monarque fit arrêter Olivier de Clis^ son, venu à Paris pour assister aux tournois publiés à Todcasion du mariage du second fils du roi avec la fille pos*thume de Charles IV. Philippe, las de la guerre, fatigué de se voir contester le titre de roi , voulut effrayer par un exemple terrible les hommes perfides dont il était environné. D'après ses ordres , Olivier eut la tête tranchée : on fit subir le même châtiment à quatorze chevaliers bretons impliqués dans la fatale correspondance. Geoffiroi d'Harcourt trouva moyen de passer en Angleterre, et reconnut Edouard pour roi de France: ce prince accueillit d'Barcourt comme il avait accueilli Robert d'Artois ; il lui donna le comté de Richemont , en dédommagement de la perte de ses biens récemment confisqués.
Philippe avait hérité du caractère dur et intraitable qui suscita tant d'ennemis à son père i les faveurs dont la fortune se plut à le combler au début de soci règne, changèrent son naturel : il devint bon, juste et affable ; mais lorsque ce prince eut acquis la preuve que lui et sa famille vivaient au milieu de pièges et de trahisons , que ses bienfaits ne produisaient que des ingrats , sa violence
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primitive reparut en entier. Sombre , méfiant, inquiet , il n'oflrit plus à ses sujets qu'un front sévère : cette fâcheuse disposition s'augmentait encore par suite du mortel déplaisir que lui inspirait la conduite déloyale du roi d'Angleterre. En effet Edouard , sans aucune déclaration préalable 9 ordonna au comte de Derby, commandant en Guienne , de ravager les terres de France. Le midi, dégarni de troupes, offrait un accès facile : d'ailleurs l'expédition de Bretagne , en se prolongeant , avait épuisé toutes les ressources ; les soldats et l'argent manquaient absolument. Derby, l'homme le plus habile en guerre et en politique , menaçait le Languedoc , le Limousin et la Gascogne. Pour écarter un péril si pressant , le roi jeta les yeux sur Jacques de La Marche et sur Pierre I*', son frère : ces deux princes ne cessaient de lui donner les preuves les plus éclatantes de fidélité ; Pierre , léger et frivole , ne s'était pas laissé gagner néanmoins par les offres attrayantes d'Edouard. Philippe le nomma gouverneur des provinces méridionales , en exigeant qu'il ne se séparerait jamais de son frère , dont le caractère brillant autant que généreux devait infailliblement rattacher encore plus les habitants de ces contrées à la cause des Valois. Ces deux feudataires partirent, ayant pour lieutenants les maréchaux de Montmorency et de Saint- Venant , le comte de Tancarville et le dau« phin viennois : le roi ne put leur donner qu'un millier d'archers. Les deux Glermont montrèrent ce dont est capable un dévouement sincère : ils vendirent une partie de leurs domaines , prirent k leur service des compagnies soldées , et levèrent dans le Bourbonnais ou le Forez 1,200 chevaliers. Arrivés dans le midi , ces généraux surent réchauffer le zèle de ses habitants : le Languedoc se distingua en cette occasion. La ville de Toulouse fournit à elle seule mille sergents. La Gascogne
envoya de nombreuses compagnies de fantassins : les nobles de ce pays, fort sédentaires , accoururent cepen-dant , désireux de combattre sous les ordres du guerrier qu^on surnommait la Fleur des chevaliers^ Au bout de quelques mois , Jacques de Bourbon se vit à la tête d'une armée formidable ; il commença les hostilités dans l'Agénois, pendant que son frère dirigeait les opérations dans le Quercy, et raflTermissaitl'autorilé de son maître encore mal établie dans cette partie du royaume.
Le comte de Derby, qui dominait en conquérant dans toute l'Aquitaine, vit tous ses plans renversés par l'active vigilance du duc de Bourbon , et la valeur impétueuse du comte de La Marche. Lord Pembrok , ayant voulu sortir de la Réole pour aller tenter un coup de main sur Blaye , fut complètement battu , et ne dut son salut qu'à l'obscurité, qui mit iin à l'action. Derby et ses lieutenants Norfolk, Mauny, Pembrok , n'osèrent plus tenir la campagne : les acquisitions faites par les Anglais dans le Languedoc, l'Aogoumois, la Gascogne, leur furent enlevées rapidement.
Le duc de Normandie vint recueillir le fruit des travaux des deux Clermont, sans cependant leur en enlever le mérite ; il arriva dans le Languedoc suivi d une nouvelle armée , qui servit à consolider autant qu'à étendre les conquêtes commencées par le comle de La Marche ; enfin , la Guienne elle-même , se voyant menacée , réclamait la présence d'Edouard. Ce prince résolut d'aller en personne rétablir ses affaires, jaloux de se mesurer avec deux hommes extraordinaires , qu'il n'avait pu ni battre ni corrompre. La conservation .de la Guienne devenait d'autant plus urgente , que la fortune l'abandonnait sur d'autres points : son influence devenait presque nulle en Bretagne. Montfort, échappé de sa prison, était mort le S juin 1345 : cet événement rallia la plupart des banne-
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rets du duché sous les bannières de Charles de Bloîs. Dans la Flandres, un incident de la même nature détruisait les espérances du monarque anglais. Le redoutable Àrtevelle Tenait d'être massacré par cette populace dont naguère il se croyait Tidole ; son audace ne lui avait servi qu'à prolonger de quelques instants une existence que des milliers d'ennemis attaquaient chaque jour, dans l'espoir de venger les victimes de sa grossière ambition» Ombrageux comme tous les tyrans , le vieux brasseur de bière cherchait à s'assurer l'imputiité de ses premiers crimes par des atrocités capables de terrifier la multi-^ tude. Artevelle, voyant baisser son crédit, désespérant de se soutenir malgré tous ses soins et ses terribles exécutions, conçut l'idée de faire passer la Flandres sous la domination immédiate de la maison de Plantagenet , ne doutant pas de conserver une grande part du pouvoir au moyen de cette combinaison. En conséquence, il proposa à Edouard III de proclamer souverain de la Bel^ gique le jeune prince de Galles. Edouard accepta d'autant plus volontiers l'oOre du brasseur , que l'établissement de son fils dans ces provinces favoriserait singulièrement les projets que lui-même nourrissait à l'égard du royaume de France. Le monarque anglais courut en toute hâte au port deTEcluse , et s'y aboucha avec Artevelle et les députés des principales villes : ces (derniers ignoraient absolument le vrai motif de cette convocation. Lorsque Artevelle eut développé en présence d'Edouard tous ses desseins , les envoyés déclarèrent d'un ton ferme que leurs concitoyens n'accepteraient point pour maître un princç étranger; que le fils de leur comte, né parmi eux , était trop peu âgé pour qu'on lui imputât les fautes de son père , et que lui seul pouvait devenir souverain de la Flandres.
Artevelle , outré de cette déclaration , partit pour
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Gand ; sa venue mit en émoi tpute la cité : il harangua ses compatriotea, espérs^nt les émouvoir encore par cette faconde qui les entraîna si souvent s^r ses pas ; mais ce temps n'était plus : on se saisit de lui , on l'entraîna sur la place publique où jadis il avait donné le pi^mier signal de la révolte ; on le lapida , puis ses membres furent mî$ en pièces ; un sellier, nommé Denis Thomas , lui coi;pa la tête et la cloua à qn arbre (i).
Le courroux de tout un peuple est si eflTrayant qu'il glaça d'efiroi Edouard, dont Tâme ne paraissait pas jus* qu'alors accessible à la crainte. Ç^ prince était demeuré à l'Ecluse ; mais, apprenant la catastrophe d'Artevelle, il se rembarqua précipitapiment et revint en Angleterre pour y terminer les préparatifs de son expéditiop de Guienne.
Jacques de La Marche , uni au duc de Normandie , poursuivait le oours de ses avantages; il voulut les couronner par la prise d'Angoulêm^ i la seconde place des possessions anglaises ; il Temporti^ ejn dépit de U vigoureuse défense du gouverneur, le comte de Norwik. Ala suite de ce succès éclatant , les généraux français décidèrent d'assiéger Bordeaux. Informé de leur résolution , Edouard , sans plus attendre , s'embarqua à Southampton avec son Gis , sur une flotte de mille voiles , portant 40,000 hommes ; les vents contraires l'arrêtèrent dans le canal de la Manche , et tous ses efforts pour atteindre les côtes de la Guienne furent impuissants : c'est ^lors que Geoffroi d'Harcourt le pressa de débarquer en Normandie , lui disant que cette riche province , dégarnie de sa chevalerie, qui avait accompagné dans le midi le fils de Philippe , deviendrait une conquête aisée , dont l'importance le dédommagerait amplement des pertes.
(i) Meyer^ Ghromcon Flandriae, lib.T-
essuyées dans l'Aquitaine. Le vassal rebelle annonça même que son nom , ses anciennes relations , sa qualité du baron le plus riche de la Normandie, procureraient à la cause de l'Angleterre de nombreux partisans. Pour le malheur de la France , Harcourt fut trop éloquent : il détermina son nouveau maître à suivre ses avis. Le débarquement s'effectua vers le milieu de juillet de 134^9 non à Yalognes , comme on l'a dit , mais à la Hogue Saint-* Yaast (i). Edouard tomba en mettant pied à terre : « Bon I dit-il , cette terre me désire (a). »
C'est ici peut-être le cas de parler en particulier de cet Edouard , sur le compte duquel les écrivains se sont tant partagés : les uns en ont fait un héros magnanime, les autres un barbare conquérant. Les Anglais doivent naturellement se rappeler avec enthousiasme l'histoire de son règne : cependant ce prince ne peut être mis sur la ligne des Alfred , des Gharlemagne , des Othon , des Philippe-Auguste ; chez lui le caractère de supé* riorité ne se soutenait point ; il jetait des éclairs de grandeur, si l'on peut s'exprimer ainsi : on le vit accessible à toutes les idées erronées de son temps ; généreux et magnanime par calcul , quand ses intérêts le commandaient , il l'était dans ces occasions avec faste. On ne peut lui contester des talents très-remarquables pour la guerre ; mais , livré tout entier à l'emportement d'un caractère irritable , il y déploya souvent une férocité réfléchie : en lisant les relations de ses campagnes en France et en Ecosse , on croirait qu'il s'agit d'Attila ou de Gengiskan. Ce fut lui qui le premier mit en usage
(i)Dans le même lieu où trois siècles plus tard un autre roi d'Angleterre, chassé de ses états, Jacques Ef^se plaça pour voir la bataille natale livrée pour sa querelle par la flotte que commandait Touryille.
(2) Rapin Thoiras , Hume et tous les historiens anglais.
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cette politique astucieuse dont Machiavel fit plus tard la théorie ; il signait des trêves dans un pressant danger, et les rompait lorsqu'une circonstance favorable se présentait pour reprendre les hostilités : nullement administrateur, il absorba les immenses ressources de son pays, et , tout en ébranlant la monarchie française jusque dans ses fondements , le chef des Plantagenet ruina l'Angleterre. Tant qu'Edouard eut pour adversaires des princes aussi malheureux , aussi confiants que Philippe de Valois et Jean II , qu'une sorte de fatalité, jeta hors de toutes les lois de la prudence , tant que ses fourberies purent attacher à sa fortune quantité de barons français , les succès les plus brillants couronnèrent ses eSbrls; mais dès que ces sortes d'auxiliaires manquèrent, quand, réduit aux seules forces de son pays, Plantagenet eut à lutter contre les Duguesclin et les Clisson , il échoua complètement , et la sagesse de Charles Y lui fit perdre en peu de temps le fruit de trente ans d'intrigues, de corruption et de combats.
Le jour même de son débarquement, Edouard marcha sur Yalognes ; guidé ensuite par d'Harcourt , il se répandit dans la Normandie , tel qu'une lave brûlante : ce prince détruisit tout sur son passage , étalant ses armoiries écartelées des lis français , dévastant un pays qu'il disait lui appartenir, et poursuivant , la flamme et le fer à la main , des hommes qu'il appelait ses sujets : action aussi impolitique que cruelle. Les habitants des campagnes , épouvantés , se réfugièrent dans les villes ; Caen voulut résister : le comte d'Eu, connétable de France , et le comte de Tancarville s'y étaient jetés , accompagnés de nombreux féodaux. La place fut prise ; le vainqueur n'épargna que les bannerets, dont il espérait une riche rançon ; le reste fut massacré ; ni l'âge ni le sexe ne trouvèrent grâce devant lui : le pillage
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dura trois jours. Cette horrible boucherie s*exe'cutâ en présence de deux cardinaux dépêchés par le pape pour négocier la paix : ces prélats essayèrent vainement d'arrêter la fureur des Anglais. Edouard envoya au-delà du détroit plusieurs vaisseaux chargés de meubles, de linge, de vaisselle, enlevés à Caen; trois navires portaient quarante mille aunes de drap et les 3oo bourgeois les plus notables. Bayeux, Saint-Lô, Carentan, Harfleur, éprouvèrent le même sort. Plantagenet fit une tentative inutile sur Rouen , oîi commandait Jean d'Harcourt , aussi loyal que son frère était perfide. Cependant Philippe accourait avec Jacques de La Marche , qui revenait de la Guienne ; ce général ne mettait d'interruption à ses exploits que le temps nécessaire pour passer d\ine contrée dans une autre. Le roi , ayant quitté les environs de Rouen , prit une partie de la garnison de cette ville et se rendit auprès de Paris pour réunir l'armée principale ; alors Jacques de Bourbon fut chargé d'observer la marche d'Edouard et d'arrêter, autant que possible , ses irruptions. Le prince français coupa tous les ponts sur la Seine ; de sorte que l'ennemi , forcé par cette manœuvre d'abandonner le projet d'attaquer Rouen , s'enfonça dans l'intérieur en se dirigeant vers Paris : il espérait qu'un mouvement insurrectionnel éclaterait en sa faveur dans cette capitale , de tous temps disposée & la révolte ; mais pour cette fois personne ne bougea. Edouard s'en vengea en brûlant impitoyablement tous les bourgs et villages ; il arriva de cette manière à Poissy, dont le pont était rompu r les Anglais se trouvèrent alors enfermés dans les nombreux replis de la Seine. Le comte de La Marche , en suivant tous leurs mouvements sur la rive opposée , vint opérer sa jonction à Saint-Denis avec le corps d*armée du roi. Edouard ne se dissimulait plus le danger de sa position ; il sentait
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enfin que son entreprise était aussi téméraire que mal combinée : en eOet , un miracle aeul pouvait le tirer de ce mauvais pas , et ce miracle se fit ; il fut le résultat des imprudences de Philippe , et de cette fatalité qui depuis quelque temps s'attachait à ses moindres actions* On doit convenir que si Edouard commit la faute de s'avancer inconsidérément au milieu de la France , il sut la réparer d'une manière fort habile ; ce prince prépara sa retraite en mettant le comble à ses ravages » afin de répandre au loin la terreur ; ses troupes brûlèrent Saint*Gload et tous leà villages voisins de la capitale: un vent violent poussait jusque dans Paris les flammèches de l'incendie. La vue de ces ravages causait à Philippe une douleur mortelle; jamais monarque n'aima autant ses sujets : il partit de Saint*Denis, passa la Seine à Paris afin d'aller arrêter ces efiroyables dévastations. Une foule nombreuse , craignant pour las jours de Philippe y se jeta au-devant de lui , essayant de Tempêcher de franchir les barrières : ce touchant empressement l'excita davantage à s'en rendre digne , il sortit plein de confiance , ne doutant pas que l'ennemi l'attendrait dans la plaine de Vaugirard; car Edouard lui avait envoyé un défi, en demandant que le sort des armes décidât^ dans ce lieu , lequel des deux méritait mieux de pcurter la couronne de France. >
L'Anglais, loin d'attendre Philippe, trompa tous les calculs par une manœuvre hardie, rétablit à la hâte le pont de Poissy en se coulant, au milieu de la nuit, entre la Seine et le flanc droit de l'armée française, et passa le fleuve au-dessus de rembonchure de l'Oise; de. sorte que de ce point jusqu'au centre deia Picardie, par oà il voulait effectuer sa retraite sur la Flandres, aucune rivière considérable ne devait barrer son passage. Edouard rencontra h trois lieues de Poissy un corps de milioès
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d'Amiens fort de 7,000 bommes, il les atta^a (10 aoûf^ un dimanche), les d^fit après une vigoureuse résistance, en tua i,aoo et dispersa le reste. Il ne tiwdà pas d'apprendre de tous c6tés que 80,000 hommes^^ commandés par Philippe de Valois, le poursuivaient eft pliaient l'at*teindre : trompé dans ses espérances, voyaiit que les habitants de Paris et des provinces, loin de se déclarer en sa faveur, accouraient sous les bannières de son rival,- Edouard ne Songea plus qu'à se tirer du mauvaispas où' sa témérité l'avait ei^agé. Nous avons dit que ce prince désirait traverser la Picardie , mais oh avait' deviné son intention : les ordres les plus sévères prescrivirent de rompre les . ponts et de garder les gués. L^avaiit-garde française passait déjà les Anglais dans leur mouvement rétrograde. Jacques de Bourbon, à la tôté d'un corps de cavalerie, harcelait Edouard, lui tuait beaucoup de monde*, ejt se flattait de le battre sanis le secours de la grande' armée. Cegénéral eiitra dans Bekqvais don t les habitants, excités par leur évéque Jean'de Marighy , opposaient depuis- quelques heures la résistance la plus opiniâtre; ils allaient succomba*, lorsque Jacques de Bourbon et sa division parurent. Edouard, obligé de se retirer, brûla l'abbaye de SaintnLucien, une des plus célèbres de la chrétienté ; puis il prit la route de Milly, détruisit l'abbaye de Beaupré, traversa Harseilles, Grand-*> villiers, et envoya un de ses lieutenants, OUfart'de Gitterne , attaquer Argies , défendue par une faible garnison, qui se battit vaillamment et fut maissacrée en entier. Le roi d^ Angleterre arriva de grand matin à Ayrai*nes et s'y arrêta, car ses troupes accablées de fatigue de* mandaient du repos; il détacha plusieurs de ses officiers pour tâter les points de passage à Saint-Rémi et à l'Etoile, mais toutes ces tentatives pour franchir la Somme échouèrent comfdètement* . L'approche du comte de La
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Marche contraignit Edouard à sortir précipitamment d'Âyraines, à quitter même son repas (i). Le roi faillit deux fois, durant ce trajet, tomber au pouvoir du comte de LaMarche : ce dernier, en causant un mal incalculable à l'ennemi , perdait également beaucoup de monde, puisqu'il attaquait sans cesse des forces supérieures. Jacques de Bourbon dut ralentir son allure , sans abandonner néanmoins la poursuite des Anglais. 11 côtoya comme eux la Somme, et sut les empêcher de forcer le pont de Saint- 1 Rémi. La population, exaspérée, gardait soigneusement tous les passages; Edouard se trouvait donc enfermé entre rOcéan,Ia Somme et l'armée française, dont une seule portion lui causait déjà tant de mal. Ne sachant que résoudre, il s'avança brusquement dans le Yimeux, monta sur une hauteur, dans un lieu nommé Caubert; de cette éminence il découvrait la plaine et la position d'Abbe* ville : lui et ses lieutenants formèrent le projet d'assaillir cette cité (a), de traverser la Somme dans l'intérieur de la ville ; mais l'entreprise présentait des difficultés insurmontables, en raison de l'importance des fortifications et des dispositions hostiles que montraient les habitants. Abbeville était gouvernée au nom des comtes dePonthieu, par des magistrats dits hs mayeurs (majors), dont l'autorité ne durait qu'une année : celui de cette époque se nommait Cotard de Ver^ seigneur de Caux; il avait pris les mesures les plus énergiques pour déjouer les entreprises qu'Edouard forinerait contre la ville; toute la population le seconda dignement. A l'issue de quelques escarmouches insignifiantes, le roi d'Angleterre, jugeant que ses efforts seraient superflus, quitta Caubert, exécuta un mouvement rétrograde dans la direction sud-ouest , s'é-
(OFroissardy Uv. m.
(a) Hist. des Mayeurs d'Àbbeville, par Ignace. 16S6».
tablit à Oîsemont, et fit comparatti*e devant lui les habitants que ses soldats purentramasser; il les questionna tous, promettant une récompense à celui qui indiquerait un gué : l'un d'eux , appelé GoHn Agace f se proposa pour guide en répondant de le satisfaire suivant ses désirs. Cet homme grossier, calculant ses intérêts sans songer h ceux de son pays, rendit un service éminent à Edouard, et attacha son nom d'une manière bien malheureuse à un des événements les plus fameux de la monarchie. Contre l'ordinaire des habitants des campagnes , Gobin Agace connaissait fort bien les localités; il partit à minuit d'Oisemont, et fit prendre aux Anglais la seule route qu'ils avaient à tenir pour éviter un dernier revers qui aurait indubitablement entraîné leur perte, Gobin Agace les fit passer au-dessus d'Abbeville, au travers d'un pays de tourbières fort malaisé, et arriva avec eux dan&un lieu nommé le Peiit LavUr (i) : là il atteignit une chaussée, ou plutôt une digue, qui se prolonge pendant trois lieues entre la Somme et la grande route de Saint-Valery; elle court parallèlement à toutes deux. Edouard appuyait sa droite à la grève dans laquelle serpente la Somme, et sa gauche à des marais impraticables , lesquels ne sont desséchés que depuis quatre-vingts ans: la chaussée, aujourd'hui formée en lame de couteau , était alors beaucoup plus aplatie, et servait aux gens du pays pour aller d'une manière directe à Saint-Valery; elle s'élevait de douze pieds au-dessus du niveau des marais, six hommes pouvaient marcher de front sur la crête. Ce passage, difiicile vu les nombreuses coupures qui le barraient de loin en loin, offrait d^un autre côté l'avantage d'une parfaite sécurité , car les Anglais ne pouvaient être inquiétés ni
(0 Deux lieues ouest d'Abbeville ; le Grqnd Lavier ehi en face, de Tautre côté de la Somme.
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par l'un ni par l'autre (lanc. L'importance de celte chaussée n'avait point échappé au conseil du roi de France; aussi y avait-on placé, à moitié chemin de Saint- Valéry 1, un poste militaire établi dans un lieu appelé Touvenê (deux lieues et demie ouest d'Abbeville). La chaussée s'abaissait à cet endroii; il s'y trouvait un petit domaine qui appartenait à la maison de Soycourt : le poste militaire de Touvent ne comportait pas :;u>o hommes ; car on présumait bien que quelque détachement ennemi pourrait s'engager dans ce défilé, mais non pas toute une armée. Les soldats français essayèrent cependant d'arrêter la tête de la colonne , ils se firent massacrer; Touvent fiit saccagé et brûlé. La tradition du passage des Anglais s'est conservée dans ce lieu , de génération en génération, comme si l'événement ne se fût passé que depuis vingt ans.
L'armée chemina sur la chaussée une demi-lieue plus loin que Touvent; là^ elle dut descendre par la droite dans la grève qui offre à cet endroit l'espace suffisant pour déployer des sections décent hommes de front; elle s'agrandit ensuite progressivement jusqu'à Saint-Valery, de manière à présenter une voie de deux mille pas de large: le terrain est solide , et sert de route lorsque la mer est retirée. Au bout d'une heure de marche sur la grève , Edouard se trouva devant le gué de Blanquetayue (Blanr che tache), qui tirait son nam d'un mamelon (i) de pierre de craie, formé en cône et placé au-delà de la rive droite sur un plateau, exhaussé de dix pieds au-dessus de la grève; ce mamelon en avait trente de hauteur : le cône
(i) Ce mamekm a été raséil y a vingt-cinq ans, on ne sait pas pourquoi; il tj*en reste qu'une caiotle de terre assez adhérente , mais que l'on ne voit que de très-près : nous y sommes moule, et nous nous sommes assuré que de ce point ou pouvait découvrir une grande partie du cours de la Somme. Cassini a commis une erreur incon-
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se dessinait dans l'horizon comme une tache blanche; on ne l'avait élevé en ce lieu que pour indiquer aux habitants des campagnes un gué par où les bestiaux pouvaient passer' en toute sûreté, précaution d'autant plus nécessaire que la Somme est remplie de trous fort dangereux, et qu*en' s'écartant seulement de dix pieds à droite ou à gauche de la ligne , on pouvait tomber dans des excavations très-profondes.
Gobin Agace venait de guider l'armée anglaise d'une manière admirable ; mais le trajet exigea plus de temps que cet homme ne l'avait calculé, et déjà le flux dominait lorsque Edouard atteignit la Somme : le gué, qui ordinairement n'a que trois pieds d'eau (i) , était couvert de quinze pieds; la rivière s'étendait alors sur la presque totalité de la grève. Le roi se vit donc arrêté par un obstacle invincible,queleCielnesemblaitopposeriises efforts que pour lui en faire mieux sentir l'impuissance.
Edouard attendit six heures, pendant lesquelles toute son armée eut le temps de franchir la chaussée et de se former en masse à l'entrée de la grève : voyant ses soldats abattus, le roi les exhorta à prendre courage , sans leur cacher les nouveaux obstacles qu'ils auraient à surmonter. En effet, Philippe de Valois avait placé au gué de Blanquetaque deux divisions composées de féodaux picards et des milices d'Abbeville, de Saint - Riquier, de Rue et du Crotoy : ces douze mille combattants se trou-
cevable en plaçant le Blanquetaque à l'entrée de l'embouchure de la Somme au-dessus du Crotoy, c'est-à-dire & trois lieues plus loin du lieu cil il était réellement. Froissard a été mal instruit quand il a dit que le sol blanc et ferme du gué lui avait donné le nom de Blanchetache ; le fond de la rivière a toujours ^té, à cet endroit, sablonneux et brun.
(i) Nous l'avons passé au mois de septembre, ayant de Teau jusqu'à la cainture.
vaient sous le commandement de Godemar du Fay , baron normand , qui les avait groupés sous les murs du château de Noyelle, petite ville bâtie h huit cents pas du rivage, sur le plateau , à cinq cents pas du mamelon de Blanquetaque et dans le même alignement.
Le château de Noyelle appartenait à Catherine d'Artois, issue du fameux Robert, comtesse douairière d'Aumale y et dont la fille aînée avait épousé le neveu de Geoffi'oy d'Harcourt : cette dame, fort peu attachée aux intérêts de Philippe de Valois, n'avait pu empêcher que son château ne fût occupé parlés troupes françaises; elle résidait en ce moment à Noyelle. Un nombreux détachement de cavale^ rie couvrait le rivage devant le gué, et se liait à la division principale; Edouard se voyait dans la nécessité de traverser la ville de Noyelle, attendu que les terres, formant une haute corniche en face de l'embouchure du gué, ne permettaient pas de marcher droit en sortant de la rivière: il fallait suivre le sentier parallèle à la Somme ; ce sentier conduisait à Noyelle par un encaissement très-prononcé; les habitants du pays appelaient dans le siècle dernier cette route, le chemin des Valoù.
Edouard, harcelé par le comte de La Marche , sachant toute l'armée de Philippe sur ses pas, comprit qu'il ne lui restait qu'un seul parti à prendre, passer sur le ventre de la division dé Noyelle : l'événement prouva que ce prince s'était ménagé, pour réussir dans son invasion en France, d'autres moyens que la force des armes.
La tête de la colonne anglaise étant parlie à minuit d'Oisemont, se présenta au gué de Blanquetaque vers cinq heures du matin. Edouard attendit environ six heures pour que l'eau de la mer s'écoulât et que le gué revînt à son état naturel , c'est-à-dire à trois pieds de profondeur, à deux cent cinquante de long et à quinze de large, espace nécessaire pour tenir dix hommes de front. Le
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roi désigna un cavalier pour sonder la rivière, et luiinéoie le suivit jusqu'au courant ; puis il ordonna au maréchal d'Angleterre de s'élancer dans Teau accompagné de deux divisions , afin de débusquer les avant-postes français; les troupes avancèrent avec transport , mais elles furent ol>ligées de s'arrêter au milieu delà rivière. On conçoit que l'apparition des bataillons anglais à cinq heures du matin sur les bords de la Somme , avait donné l'éveil aux gens de Noyelle : les Français firent sur-lechamp les dispositions nécessaires pour défendre le passage* Godemar partagea sa division en deux détachements, en laissa un devant le château , et vint suivi de l'autre sur le rivage. Lorsque les nobles de France virent les Anglais se jeter dans l'eau, ils s'élancèrent également dans les flots pour aller au-devant d'eux au lieu de les attendre sur l'auti^e bord; ces féodaux assaillirent vigoureusement le maréchal I qui faillit être pris ; forcés cependant de céder au nombre , les Français reculèrent confusément; beaucoup d'entre eux se noyèrent dans les excavations qui bordent le gué. Godemar^ loin de les soutenir, battit précipitamment en retraite vers Noyelle; Edouard le fit suivre l'épée dans les reins: le baron normand, au bout d'une demi -heure de course, abandonna ses gens et se perdit dans les bois qui touchaient le vallon. Froissard assure qu'il se battit assez vaillamment; mais toutes les autres chroniques , soit françaises , soit étrangères, signalent sa lâcheté. On ne doit pas attribuer la conduite de Godemar au manque de courage , car les chevaliers de cette époque étaient rarement dépourvus de coeur; on est fondé à croire qu'il fut gagné par Geoflfroy d'Harcourt son compatriote , son parent , lequel marchait avec le mai'échal 4'Angleten e en tête de la colonne. Au reste , les soldats de Godemar n'imitèrent point sa déloyauté; ils défendirent Noyelle avec bravoure; refoulés
JACQUES DE LÀ MARCUG. ft8'{
dans le château, ils s'y maintinrent long-teinp$ : enfin Edouard, recevant à chaque instant des renforts par l'arrivée successive des détachements qui passaient la rivière , enleva la ville et la livra aux (lammes (i)Xe roi ordonnait de faire subir le même sort au château, lorsque là dame désolée implora l'assistance de Geoffroy d'Harcourt, son allié : grâce aux bons offices de ce dernier, le. château fut respecté ; Edouard s'y établit , et c'est là qu'il donna à Gobin Agace la récompense promise. « 11 le quitta de sa rançon , dit Froissard (ch. cxxvii) , lui fit bailler cent nobles d'or et un bon roussin.»
Edouard, entré dans Noyelle le !i4 août à midi, y demieura le reste de la journée; il envoya sur la gauche des détachements qui bràlèrent Rue et même le Grotoy : ces troupes s'emparèrent de beaucoup de bâtiments chargés de vins, lesquels, transportés à Noyelle, furent d'un grand secours pour les Anglais. Les débris de la division de Godemar se battirent encore vigoureusement à Bray. D'après le récit de Froissard , et selon toutes les autres chroniques , on croirait qu'Edouard partit le 25 d'Oisemonty passa le gué, tourna la forêt de Grécy , et atteignit la ville de ce nom vers la fin de la même journée : cela est physiquement impossible ^ car une distance de vingt lieues sépare Oisemont de Crécy i en suivant le chemin tenu par Edouard; et 3o,ooo hommes ne peuvent point parcourir cet intervalle dans un jour, surtout lorsqu'un obstacle seul les arrête pendant siie heures, et qu'ils sont obligés de combattre pour le forcer. Froissard et ceux qui l'ont copié sont tombés dans une
(i) Noyelle «en-Chaussée, petite ville fortCi affeclioiinée des eoniies de Ponthieu , ne «e releva jamais depuis le sac que lui fit éprouver Edouard: c'est aujourd'hui un fort petit village; on y voit encore quelques vestiges du château appartenant jadis aux comtes d'Aurnale.
'contradiction manifeste, en disant qu'Edouard attendit les' Français près de deux jours dans la position de Grecy, •ce qui est vrai : il faut donc croire qu'Edouard partk d'Ay raines le aa août, d'Oisemont le a3 dans la nuit, de Noyelle dans la soirée du 24, qu'il arriva à Crécy'le a'5 au matin, et s*y reposa trente heures avant de livrer combat.
• Après avoir surmonté là difficulté la plus capitale, le passage de la Somme, le roi d'Angleterre tint conseil de guerre dans le château de Noyelle: il apprit que sur sa gauche des digues et des marais rendaient le pays impraticable, et que sur sa droite les bois de Crécy étaient difficiles à traverser, même pour les habitants du pays ; il ne lui restait donc qu'à longer cette forêt par un long détour. On l'informa également que des ma9se3 considérablesdemilicesaccouraientdetousles points pour le cerner; dans ce moment critique ce prince agit avec cette audace que la fortune se plaft à favoriser : renouTçant au projet de s'ouvrir un passage vers la Flandres-, craignant d'ailleurs de perdre son armée en détail dans une course pénible , il résolut de l'employer à tenter le ' sort d'une bataille rangée ; peut-être voulait-il se ménager l'opinion publique, en montrant, par un succès éclatant , sa supériorité sur un rival malhabile» 11 s'arrêta donc au projet de ne point quitter ces contrées, d'y chercher une forte position militaire, et d'attendre qu'on vint l'y attaquer ; c'est ce qu'il fit en coupant la chaussée de Mon treuil pour aller se placer sur la hauteur de Crécy. La petite viUe qui porte ce nom passait pQiir. le point central du Ponthieu , province qui appartenait à Edouard du chef de sa mère : Philippe de Valois T'avait h\ confisquée et donnée à Jacques de La Marche , dont nous \ \ écrivons la vie ; mais le roi d'Angleterre, ayant protesté • contre cette disposition, se regardait toujours comnfe
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souverain légitime du Ponthieu; aussi disait-il aux siens: €c Allons, nous combattrons sur nos terres, et nous y serons les maitres. »
Voici quelle avait été la manœuvre des Français : Jacques de Bourbon, obligé de ralentir sa course à cause des pertes qu'il éprouvait en se battant constamment, partit d'Ayraines dès que quelques troupes fraîches l'eurent rejoint, et se mit à la poursuite des Anglais, dont le mouvement sur Oisemont l'avait trompé pendant quelque temps; enfin, sachant qu'ils s'étaient engagés dans la chaussée de Saint-Yalery, le comte de La Marche suivit cette route malaisée en harcelant la queue de l'ennemi : il arriva sur la grève lorsque Parrière-garde s'apprêtait à passer la rivière; il l'assaillit, avec impétuosité, la tailla en pièces et s'empara de tous les bagages. Désespéré de voirie monarque anglais lui échapper, le preux s'élança dans les flots suivi du sire d'Aubigny ; il poursuivit les Anglais jusque dans le milieu de la Somme : le flux, qui revient chaque six heures, commençait à se faire sentir et prenait déjà du poignant ^ comme disent les mariniers , ce qui le contraignit invinciblement à s'arrêter.
Il est évident que si Godemar du Fay eut employé ses 12,000 hommes à contenir la tète de l'armée, pendant que Jacques de La Marche attaquait si vigoureusement l'arrière-garde, Tenneop né pouvait éviter une ruine complète.
Le roi de France, parti de Paris à la tête de forces considérables; avait passé par Amiens en tenant sa droite à la rive gauche de la Seine : il manifestait l'intention d'acculer son concurrent à l'Océan j il suivait la direction /^ /que tenait Jacques de Bourbon;*mais celui-ci menant / un corps de troupes légères , et animé d'une ardeur que tout le monde ne partageait pas au même degré , mar-
chait beaucoup plus rapidement que le gros de l'armée, et le précéda de six heures au gué de Blanqu«etaqae« Pliilippe découvrait déjà le mamelon , lorsque des cbevaliers détachés par le comte de La Marche lui appiîre&t que les Anglais avaient sauté. la rivière, et que la crue d eau cptnmençait à se faire. sentir; le roi calcula qu'il perdrait encore six heures à attendre le reflux , et autant pour que l'armée eût touché l'autre bord ; de manière que l'ennemi aurait toujours sur lui trente-six heures d'à VAnce< abandonnant le projet de suivre les Anglais en q^ieue, il résolut de les atteindre en se repliant sur Abbeville, sachant bien que les soldats d'Edouard , trouvant à leur gauche des obstacles invincibles , seraient obligés de se rabattre^ sur le côté opposé et de passer à la hauteur de cette vflle. Ces détails de localités, difficiles à saisir même: sur les lieux, ne pouvaient être précisés exactement par Froissard, qui écrivait ce» chroniques long~i temps sprès l'événement, et n'ayant souvent pour guide que les^ récits de gens mal informés*
Philippe parvenu^ le 24 aoi(^t à dix heures du matin, à la petite viHe de Monsy une. lieue en àççh de la chaussée de Saint- Valéry , s'y arrêta la journée, afin de donner quelque repos à ses soldats et d'atteindre les dernières divisions; il en partit le siS, ayant près de cinq lieuesà faire pour arriver devant AbbeviU^^Cette marche rétrograde s'exécuta très-pénibl^nent,. parce que l'on se vit dans la nécessité de sauter quantité de ruisseaux qui viennent se jeter dans la Somme, et rendent les approches de la vîUe fort- difficiles. Enfin le roi et son armée entrèrent dans Abbeville par les porter d'Hoquet et de Saint^Gilles, franchirent la Somme, qqi s^ divisa en plusieurs bras dans l'intérfeur ; commis il n'existait alors que éefume ponts, on fut obligé de se servir 4e bacs, ce qui demanda un temps précieux, et, pour comble d'embarras,
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les Français ne purent déboucher que par une seule porte, celle de Mareadé ; car siVartnée fût sortie par celle dite des Rois , ils eussent été contraints de passer trois autres gros ruisseaux pour gagner la chaussée d'Hetdin, vers laquelle on devait les diriger t cette seule opération exigea plusieurs heures. Le gros de» troupes logea en dehors de la ville, à Hanchecourt, à Milfort, h la Bouvaque et en d'autres lieux. Le roi ne voulut pas que les Génois , gens féroces et indisciplinés, traversassent la ville pendant la nuit; on les logea en arrière, quoiqu'ils ftissent destinés à former Favant-garde; on les laissa à Rouvray, non loin des débris d'un ancien camp de César : ces différents corps , arrivés dans leur gHe au milieu de rpbscurité, ne purent commencer à prendre du repos que fort tard.
En atteignant Abbeville, Philippe apprit que les Anglais étaient arrêtés à Grécy depuis un jour ; ce qu'on ne pouvait ignorer , car on^ va d'un lieu à l'autre dans trois heures : d'ailleurs, les habitants des campagnes, effrayés à l'approche de ces étrangers, venaient en foule chercher un refuge dans la capitale du Ponthieu. Le roi envoya sur*le*champ Charles de Montmorency, pour s'assurer du véritable état des choses i ce baron, parti à' toute bride, revint au bout dun certain temp^lui confirmer que les Anglais occupaient réellement Crécy. Alors Phi» lippe prit ses dispositions pour s'ébranler de grand matin, et aller attaquer l'ennemi dans sa position ;. il coucha à Abbeville, et réunit autour de lui les principaux feudataires, voulant les consulter i le lendemain , un samedi ,' il entendit la messe à Saint-Etienne, église qui n'exislè plus, sortit ensuite avec l'intention de disposer son armée en colonnes et de marcher sur4e-champ contre Edouard. Sa seule crainte était que son rival ne lui échappât. Mais Plantagenet ne cherchait point à éviter le choc ; une
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par une forte division, et embarrassa le chemin qui condait à Grëcy par des abattis d'arbres ; il mit également beaucoup de monde sur la colline de gauche 9 et fit travailler toute la nuit ses soldats à palissader cette position , la plus accessible de toutes (i). Edouard rangea le gros de son armée sur les terrasses : elle se trouvait réduile h 32, 000 combattants par suite des fatigues, des longues marches et des vigoureuses escarmouches qu'elle se vit obligée de soutenir contre Jacques de Bour* bon. H est certain qu'à cette époque l'usage de l'infanterie était devenu plus général que celui de la cavalerie ; la noblesse, appauvrie par des expéditions lointaines, se vit dans la nécessité de combattre à pied : les armées avaient donc subi à cet égard de grands changements depuifi la bataille de Bouvines ; celle d'Eklouard ne comptait que fort peu de cavalerie ; d'ailleurs dans la position de Grécy, purement défensive, cette arme ne pouvait lui être utile. Le roi mit sur les hauts côtés des terrasses les archers, la troupe la plus redoutable de l'Europe , composée de vieux soldats gaUois, irlandais et gascons : ces archers formaient la moitié de l'armée; le reste se composait de hauts barons, de chevaliers et de petits nobles; les uns et les autres furent massés sur les trois escaliers, de sorte que ces 3a, 000 hommes se trouvaient concentrés dans un espace trèsrétréci. Ces préparatifs se firent de grand matin ; car le maréchal d'Angleterre, ayant battu la campagne au lever du soleil, avec un détachement de six cents arcbei*s , fouilla les hois de Maroheville , y trouva quatre
(i) Lorsque les ]$spagnols atfaquàrçnt Crécy sous Louis XW , ^9 so||:lat6 français j trai^aillaiK k élarer des retrauçhemeats > troo^èrent clc;ces palissades fort bieo CQDS^cvé^s : on en déoonTre de k>in en loin quelques vestiges. . . ,.>{••
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chevaliers français, les fitr prisonniers et les amena à Crëcy i ces officiers, partis du camp dans la nuit, avaient été envoyés par Philippe de Valois pour examiner de près la position des Anglais; ils ne purent cacher à Edouard que leur prince était arrivé à Abbevflle, et' qu'il se proposait d'attaquer les Anglais le 26 de très* bonne heure. Nanti de ces renseignements , Edouard fit sonneries trompettes et prit ses dernières dispositions ; il confia le commandement de la première division , celle qui allait se trouver la plus rapprochée de l'ennemi , à son fils aîné, le prince de Galles, âgé de quinze ans; il le fit revêtir d'une armure faite en fer brunî , dont le jeune Edouard garda le surnom depuis cette époque : ces sortes de cuirasses, fort riches quoique noires , se fabriquaient à Bordeaux. Quant au roi, îl ne mit ni cuirasse ni casque ; il portait un chaperon et un pourpomt en velours vert , tressé en or (i) ; il tenait un bâton blanc k la main. Geoffroy dTIarcourt fut désigné pour servir de lieutenant au prince de Galles , avec le comte de Warwick , Jean Chândos et Holland. La seconde division , chargée de soutenir la troisième , eut pour chef le comte d'Arundel (Jean de Beauchamp), un des barons les plus considérables et les plus expérimentés de l'Angleterre; on lui adjoignit Mortimer, Miles Stapplefoti , Jean Grey, lord Vilhoughby, Edouard se réserva le commandement de là dernière. Les deux premières terrasses étaient occupées en entier par lès archers, qui tenaient leurs arcs renfermés dans un étui de bois très-léger. Edouard, ayant Prntehtion bien arrê*tée de demeurer dans son camp sans chercher à engager l'action, défendit sous peine de la vie dé quitter
(1) Chronique de Trainecourt, p. 3i3. — Voyez, Il la fin du \oîume, des éGiaircissêtnents touchant cette chronique. '
les rangs ; il prescrivit à ses soldats , ea cas de combat y de n'accorder de quartier à aucun chevalier : cet ordre barbare violait tous les usages de la guerre. Les Anglais s'assirent à terre , sur la place même qu'ils occupaient dans l'ordre de bataille, firent un copieux repas, et attendirent l'ennemi en toute sécurité. Edouard parcourait les rangs : maître de lui-même, il savait dissimuler l'inquiétude qui l'agitait intérieurement ; sa figure rayonnante respirait la confiance; l'enthousiasme éclatait sur son passage : c Point de cris , point de tumulte, disait -il. » Les ofiiciers reçurent l'injonction ei^presse de ne point laisser sortir leurs hommes des terrasses, quelles que fussent les provocations de l'ennemi. Plantagenet, ayant épuisé tous les moyens pour enflammer l'ardeur de ses soldats , alla se placer sur le sommet de la montagne; de là il pouvait tout découvrir, présider à l'action par sa présence , et animer d'un même sentiment l'armée rangée à ses pieds.
Philippe , moins heureux, moins habile, et mal servi , n'exerçait point un empire absolu sur ses troupes; le quart des 70,000 hommes qu'il menait à sa suite étaient des Génois armés d'arbalètes, commandés par Ludovic Grimaldi et Jean Doria. Le gros de la puiêsanoe de Philippe se composait de soldats irréguliers levés à la hâte, la plupart étrangers au métier des armes : on y remarquait quantité de paysans que la frayeur avait chassés des campagnes, et nombre de gens attirés par l'espoir de partager le riche butin que l'on croyait conquérir sur les Anglais , chargés eux-mêmes des dépouilles de la Normandie ; ces artisans de diverses professions pouvaient bien contribuer à piller un ennemi vaincu, mais nullement aider à le vaincre. A la tête de cette multitude on voyait des hauts barons aveuglés par le désir de se venger des dévastations commises dans leurs domaines ; on y
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dislinguait également des princes étrangers ^ notanuB^t Jean de Luxembourg, devenu roi de Bohême en épousant Elisabeth, héritière de cette couronne. Ce prince, le plus actif et le plus ambitieux de la chrétienté , offrait un composé bizarre de vices et de vertus : une fluxion lui fît perdre un œil en iSag, dans l'expédition que les chevaliers Teutoniques ses alliés entreprirent contre Gédimin , grand-duc de Lithuanien A l'issue de cette guerre il vint en France et s'attacha à Philippe de Valois, dont le fils aîné épousa sa fille ; Jean oublia en quelque façon la Bohême, s'unit en secondes nocesà Béatrix, fille de Louis P', duc de Bourbon , et sœur de Jacques de La Marche* Philippe de Valois le nomma gouverneur du Languedoc , la province la plus importante du royauHie ; Jean de Luxembourg alla s'y établir .et fixa sa résidence à Montpellier, dont l'air pur lui convenait. Une fluxioiv, semblable à celle dont lés médecins allemands l'avaient si mal opéré onze ans auparavimt, lui survint dans cette ville en t34o.; il se mit entre les mains d'un empirique juif qui, loin de le guérir, lui fit perdre l'autre œiL Cependant l'âge et la cécité ne le dégo&tèrent pas . des combats ;^ il ne voyageait jamais, en litière , mais lou/jours à cheval et avec une telle vitesse ^ que sa suite ne le suivait que très-difficilement. H porta la guerre en Pologne , dont le souverain , Casimir III , avait envahi pendant son absence la Silésie y. sa plus, belle province ; il repoussa son ennemi et l'assiégea dans Cracovie. Jeah se faisait conduire le long des lignes durant le siège , par deux chevaliers : « Je compte pour rien la vies disait-^il, pourvu que je puisse toucher de mes mains les murs >de Cracovie. n Casimir, serré de près , envoya proposer à Jean de Luxembourg de s'enfermer tous deux dans une chambre, et de décider la querelle le poignard à la main. Le prince de Bohême lui répondit de se faire crever les
yeux auparavant, afia de combattre à armes égales. Au reste ^ cet étraoge duel n'eut jamais lieu; car le rpi de Pologae 5 ayant reçu des renforts ,1e contraignit à lever le siège. Jean de Luxembourg , apprenant que h guerre venait d'éclater entre Edouard et Philippe de Valois , vola au secours de celui-ci ; en vain ses enfants voulurent*ilâ l'empêcber d entreprendre ce long vdyage : ce Laissez-moi , criait*il ; vous dites que je suisayeùgle, eh bien 1 je saurai trouver encore tout seul le cheoaîx) de la France , je veux malgré vous aller joindre Philippe mon ami, et je combattrai à ses côtés (i). » Charles son fils atné, élu roi des Romains, l'accompagna.
Au nombre des princes étrangers on voyait encore don Jaime , roi de Majorque : dépoutUé de ses étais par don Pèdre, roi d'Aragon , il s'était réfugié auprès de Philippe de Valois, en venant impk»rer son appui; Louis , £omte de Flandres, prince malheureux, que ses sujets révoltés chassèrent plusieurs fois ; Raoul de Lor-r -raine, ;qui avait acquis beaucoup de gloire en Espagne, en combattant contre les Maures ; Louia de La Gerda , compétiteur au trône de Gasûlle ; Aymon , cosoie de Sai^oie j qui menait 6,ooo hommes , dont .la France lui payait la solde. L'autorité de Philippe n'allait pas jnsr qu'à pouvoir faire pliei' sous sa volonté des princes se disant ses égaux, tous fiers , jaloux le^ uns des auti^es , et animée de la présomption chevaleresque* Piarmi les hauts barons on distinguait : Charles '^ le «-Magnanime, comte d'Alençon , frère du roi et fils de Charles de Va- Iois,qui lui avait légué toute la violencede son caractère; Louis de ChatiUon, comte de Blois, frère du doc de Bretagne ; le comte de Sanceit^e, pèl^e du maréchal 'de
(r) Dubrarius, évoque d'OIinntz, Historia Bokemi», liv. xxxi. — Recueil de Freher , p . 177.
ce nom ; le comte d'Auxerre , t^erre de Bourbon , Jean deCroï, Jean de Conflans, Charles de Roussy, Guil-^ laume de Malet , Artbus de Pomereâil , Hardouin dé Maille , Gilles de Soycoui t , etc. Ainsi, du côte des Fran^ çais , si Ton comptait assez de bras pour combattre ^ il y avait trop de têtes pour diriger. Nul ne paraissait plus capaM^ d'imprimer k ces masses nitt impulsioD sahi^ taire, que lacques de Bourbon ; mais tant d'autres avam lui prétendaient à ^honneur de commander 1
L'armée' étant arrivée tard dans ses bivouacs , ne put en partir le lendemain qu^au milieu de la journée. Nous avons dit que les Génois, au nombre de iSyOOo, cam^ paient à une lîeue en arrière d*Abbevîlle , ce fut pré* cisément eux que l'on plaça h Pavant-garde ; il fallut nécessairement qu'ils traversassent les quartiers des autres corps échelonnés à la Oiapelle » à Milfort et à la Bouvaque. Tous les récits s'accordent sur ce point , que Parmée se partagea en trois gi^andes divisions ou troù^ batailles , et qu'elles marchèrent long-temps déployée^ en iîgtte , en suivant ta direction d'Hesdin. Le premier corps obâssait aux ordres du comte de Savoie, de Doria et de Grimaldi ; le second avait à sa tête le eomte^ d'Alençon ^ le roi commandait en personne le troisième , ayant auprès de lui lean ^ Luxembourg, les autres princeé étrangers , Pierre , duc de Bourbon , et Jacques^ dé La Marche , son frère.
A deût lieues ^d'Abbeville , Farmée tlut changer son ordre de marche ; tar le terrain plonge en avant deCanchy, bourg qui existe encore : la plaine est coupée par une vallée fortement encaissée, dont le pacage nécessita des précautions. Enfin , parvenu à Maixsheville , autre village, le roi se vit arrêté par un rideau de collines qui lui bornait la vue ; î! fit halte dans ce lieu , que plusieurs titres de propiîété appellent la priée du îiepos^ : ili
3v)6 JÀCQOeS DB LA MAftCHB.
d^irait attendre le retour des quatre chevaliers envoyés dès le matin à la découverte , et qui tombèrent entre les mains de Pennemi. Ne les voyant pas revenir, et voulant s'assurer si les Anglais n'avaient point quitté Crécy depuis le matin , il dépécha quatre autres chevaliers pour s'en informer ; ce furent les sires d'Aubigny, de Beau|eu , des Noyers, et Lemoine Desbacle : ce dernier appartenait à 1 hôtel du roi de Bohême» L'intention de Philippe était , si Ton ne pouvait pas atteindre les Anglais ce purlà , de donner quelque repos à ses gens qui souffraient d'une e^ti*éme chaleur. Soit malentendu,. ou défaut de prévoyance , Philippe , en s'arrêtant à Marcheville , avait négligé de prévenir les deux premiers corps , qui , cheminant toujours , franchirent les collines ; et au lieu de suivre le chemin accoutumé de Crécy, qui tourpait brusquement à gauche , ils débouchèrent par leur front dans le yallon de Froyelle : la route qu'ils tinrent porte encore le nom de chemin de Fuirmie , et mène droit aux terrasses.
Cependant les quatre chevaliers chargés de reconnaître Tennemi , étant partis à cheval , dépassèrent en peu de temps toutes les colonnes, arrivèrent devant Crécy, et découvrirent immobile, rangée en bataille dans un ordre admirable , cette armée anglaise quç l'on croyait occupée à hâter sa retraite : étonnés à cette vue, ils revinrent sur leurs pas et rejoignirent le;roi* Aucun d'eux n'osait dire ce qu'ils venaient de voir ; eq^ Lemoine Desbacle fit la description de la position avantageuse des Anglais , conseilla mâme an roi d'attendre au lendemain pour livrer bataille : le vieux roi de Bohême, Jacques de Bourbon , les autres chefs expérimentés , et Philippe lui-même, adoptèrent cet avis,. car l'armée, étant déjà très-fatiguée de la veille , réclamait quelque repos avant de l'engager dans une lutte sérieuse ; d'ail*
leurs les seub préparatifs de l'attaque qu'il fallait diriger contre un ennemi mei*veilleusement retranché, exigeaient plusieurs heures. Lemoine Desbacle fut donc dépéché vers l'avant- garde ; mais il cria inutilement : Arrêtez^ ianmères , au nom de Dieu et de saint Denis! Enfin, le premier corps , qui marchait en élendant ses ailes ^ fit halte ; le duc d'Aledçon , commandant le second corps ) refusa d*obéir à cette injonction : craignant que d'autres ne se signalassent avant lui , ce prince impé* tueux n'écouta aucune représentation, et continua à s'avancer en ligne. La première division , en le voyant marcher', crut que l'ordre venait d'être changé , et se remit en route : le duc d'Alençon , furieux, redoubla le pas ; bientôt il ne conserva plus la distance, qui devait le séparer de l'avant-garde , et les deux corps, animés de la même ardeur, s'enchevêtrèrent, et arrivé* rent ainsi devant Crécy, hors d'haleine , les escadrons rompus, et l'infanterie désunie., > Pendant cette course désordonnée , un de ces orages , si fréquents dans les grandes chaleurs , creva sur la tête des Français , et ne tarda pas à faire place à un soleil radiaux ; mais il. avait duré assez de. temps pour inonder les arbalétriers génois 4 Jacques de La Marche, envoyé par le roi pour mettre no terme à cette horrible confusion , y réussit en partie ; trouvant les Français à cinquante pas des Anglais^: il essaya, d'exécuter une attaque en règle , puisqu'on ne pouvait éviter d'en venir aux mains. Les.Génois, commis gens de trait , devaient engager l'action ; mais ces étran* gers représentèrent que la corde de leurs arbalètes était mouillée (1), qu'eux-mêmes, exténués de lassitude» se
(1) Les Géuois, moins disciplinés que les troupes anglaises , nés dans un pays ou il pleut rarement, ne renfermaient point leurs :arcs dans des étuis , comme les soldats d'Edouard.
agS JACQUES DB LA MARCHE.
voyaient dans Tioipossibilité de combattre. Sur cette ré* ponse, on les engagea à passer en seconde ligne; ihrefn-^ sèrenty en disant que rien ne les déterminerait à quitter le poste honorable qu'on leur avait assigné : cependant , excita par les officiers, ces Génois se décidèrent enfin à donner ; mais ils le firent sans succès , et leur général , Charles de Grimaldi, fut tué le premier en les menant à l'ennemi» Le duc d'Alençon, indigné ^ croyant voir une trahison dans la mollesse de ces étrangers , s'écria qu'il fallait écraser cette ribaudaille : en disant ces mots le prince lança- sur eux scm cheval , et les féodaux Pimi* tèrent. Les Italiens, poussant des cris de rage, brisèrent la corde de leurs arbalètes et se jetèrent au milieu de la gendarmerie ; ils coupèrent avec leurs c<na^îUef (espèce de dagues ) les jarrets des cbevwlc : on ne vH bientôt plttis dans ces masses que trouble , confusion et terreur. Bien du monde gisait déjà sur la poussière avant que la lutte eût commencé avec les Anglais. Gesderniers^ aper* cevant l'ennemi, avaient serré leurs rangs, tellement qu'ils formaient une muraille impénétrable ; ayant exécuté leur première décharge sur les Génois, fls regardèrent sans bouger la mêlée des Français, attendant le canimandement de leur chef suprême , qui , placé sur la Sommité de Grécy, dominait toute Taotton. Quand Edoaattl vit que la confosion parvenait à son comble dans les rangs ennemis , il envoya l'Ordre k ses archer^ de lancer leurs traits du haut de la troisiènie terrasse t lés Anglais , confiants dans le génie de leur roi , remplir» rant ses intentions avec ponctualité , et accablèrent leâ Francis de leurs (lèches pendant que ceux-ci se battaient encore avec les arbalétriers italiens.
Enfin Jacques de La Mai^che parvint à ouvrir un passage] à ces étrangers pour qu'ils s'écoulassent, ce qui dégagea le front de la ligne , et permit de disposer ces
divisions pour une attaqua régulière; on la dirigea sur trois points vers la colline de gauche : rennemi opposa partout une vigoureuse résistance ; protégé par les ojt^-* tacles naturels d'un côté , et par les palissades de l'autre, il ne fut point entamé; les Français couvrirent de leurs morts la colline et le chemin de Crécy. Le comte de L^a Marche , blessé à la tête^ revint avec le duc d'Alençon dans la plaine où les dernières compagnies du deuxième corps achevaient de déboucher : c*étaient les nobles de la chevauchée du frère du roi ; on voyait flotter au milieu d'elles la bannière féodale du duché d'AlençoD, portée par le vaillant Jacques d'Estracelles. Cef; escadrons s'arrête-^ rent à Paspect de la position formidable des AngUis, ^ persuadés qu'on ne pourrait rieu entreprendre avant l'arrivée de la réserve qqe conduisait le roi ; mais je duc d'Aï ençon^ ne se contenant plus, voulut les faire avancer : à l'instant même; il courut sur Jacc^ues d'Es- .trdcelle3 en lui ordonnant de se porter gavant avec sa liannière, pour qg'on le suivit., Ce pr^K, célèbre pa^* d'anciens exploits, convaincu ainsi que ses compagnous de chevauchée qu'on attendrait quelque temps, ayant d'en venir aux mains , avaif ôté son bassinet de fer^ caria chaleur le suffoquait.: il objecta :fiu prince que.^Q'était courir aune perte assui^^qued^ vouloir fcw'cer Jes terrasses avec de la cavalerie ; le dtx,c insista viven^^ent en disant : Remettez ttûtre boêsin^t y£f marchez.-^ Vqu$. fjp pouhz , répondit d'EstraCelleSy^A bienl fobedê àregr^i; je remets mon bae^mei Rimais jé ne Féierei pluêXO* ^^ disant ces mots il se. porta en avant; l€)$ jnQbkl3'vVoyant la bannière, de leur suzerain s'ava:ncer vers l'ennemi y Ift suivirent et reçurent bravement le jeune Edovai^d* Ce prince , voulant profiter du désordre qui réguait dans
(i) Chronique de TrameCQurl, liv. vu.
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les rangs des Français , était sorti des terrasses poar fondre sur eux afin de les disperser entièrement, sans leur laisser le temps d'être secourus par Philippe de Valois. Jacques de Bourbon , quoique blessé , se mit à la tête des féodaux, et se précipita sur les Anglais; rien rie put résister à Pimpétuosité de ces nobles ; entouré dé toutes parts , le prince Noir fut jeté à terre, et serait infailliblement tombé entre les mains des Français, si un chevalier de sa maison ne l'eût sativé par sa présence d'esprit et son audace martiale. Gè guerrier se nommait Richard de Beanmont: on lui avait confié la bannière du pays de Galles ; il des^céndit de cheval au milieu de cette foule, étendit sur son jeune maître le vaste drapeau et l'en couvrit tout entier, puis prenant à deux mains son épée , il repoussa vigoureusement ceux qui osèrent approcher (i). Geoffroy d'Harcourt avertit Arnndèl dû péril que courait le prince; alors le commandant du deuxième corps fit un mouvement en avant, et parvint à déloger lès Français de la première terrasse. Le duc d'Alençon et le comte de La Marche , désespérés de ne pouvoir se maintenir dans cette position , résolurent de là tourner, et s'enfoncèrent à cet effet dans la vallée des Glayres ; mais des obstacles invincibles obstruaient le passage, et les archers, placés sur les rebords des tei^nasses , accablaient de traits leurs téméraires ennemis : les divisions qui arrivaient successivement s'engageaient dans la même voie , et s'y écrasaient entre elles. En ce moment les Anglais firent déboucher des troupes fraîches par la route de Crécy; ies corps postés sur la colline de gauche descendii^ent également dans la plaine , et consommèrent la ruine des Français en les prenant en queue et par les flancs ; ils
(i) Gbrouique de Tramecoart, liv. vu.
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accablèrent les nobles sous le poids de forces supérieures. Le vaillant d'Estracelles tomba percé de coups, tenant encore sa bannière, et n'ôta plus son bassinet, comme il l'avait annoncé : là périrent aussi Louis de Châtillon , comte de Blois , Louis de La Gerda , les comtes d'Âuxerre et de Sancerre. Les soldats anglais , exécutant fidèlement l' ordre de leur roi , ne faisaient quartier à personne , et s'acharnaient surtout après les hauts barons, qu'on reconnaissait aisément à leur cotte d'armes. Plusieurs des généraux, effrayés eux-mêmes de ce carnage, montèrent précipitamment vers le haut des terrasses , firent à Edouard de vives observations sur le malheur de ces barons , et le supplièrent de commander qu'on les épargnât ; mais le roi répondit froidement : a Que point ne s'en émerveillassent , car la chose étoit ainsi ordonnée , et ainsi convenoit estre. » (Chron. de Tramecourt, p. 3X2.)
Jacques de La Marche , surmontant la douleur qu'il ressentait de ses blessures, s'ouvrit un passage, et alla gagner la chaussée de Marcheville • il y parvint quand Philippe de Valois débouchait enfin dans le vallon de Crécy, à la tête de la troisième division. Ce prince n'avait pu joindre les deux premières , puisque en envoyant à celles - ci l'ordre de s'arrêter il suspendait lui-même sa marche , tandis que le comte de Savoie et le duc d'Alençon avaient au contraire redoublé de vitesse.
Le roi arriva donc au pas de course , croyant n'avoir qu'à se présenter pour recueillir le fruit de la yictpire; mais il ne vit que des fuyards éperdus, que Jacques fie Bourbon essayait de retenir. Philippe aurait pu sauver la moitié de son armée en ralliant sous ses bannières les débris des premiers. corps; loin ^ d'adopter ce sage parti 9 il fit les apprêts d'i^ne nouvelle attaque ^ quoique
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les milices montrassent une forte répugnance de combattre après la défaite des nobles. Le monarque s'élança vers les Anglais en criant : « Marchons ^ mes enfants, au nom de Dieu et de saint Denis. » Les communales, obligées de le suivre , s'écrièrent en s'avançant : Allons à la mort. C'est à ce cri sinistre que commença un quatrième engagement : le comte de La Marche y prit part en essayant d*exciter Pardeur de ces nouveaux combattants ; mais la vue du sang qui coulait de ses blessures les effrayait, loin de les rassurer. Philippe, emporté par son ardeur, assaillit l'ennemi , le repoussa jusqu'au pied des terrasses, et monta lui - même sur la première ; c'est alors qu'if aperçut distinctement Edouard, qui se tenait immobile sur le plateau. A l'aspect de cet odieux rival , dont la stature élevée et la tête altière se dessinaient sur un ciel d'azur, dégagé de nuages , il voulut franchir tout ce qui le séparait de lui , le joindre et punir sur sa personne les maux quHI avait causés k la France. On l'aurait cru dans le délire ; mais cet accès de fureur ne l'aveuglait cependant pas. Le roi sut tenir en échec toutes les forces anglaises ; sa valeur et sa résolution maîtrisèrent quelques instants la fortune : le prince de Galles et Aruhdel lui-même reculèrent devant ce torrent qui les poussait. Edouard , dont le coup d'œil rapide mesurait le danger , s'ébranla dans ce moment avec fracas , et lança devant lui la division de réserve. En voyant ce nouvel oralge qui allait fondre sur eux, les communaux , déjà exténués de fatigue , lâchèrent pied et aban* donnèrent leur chef. Philippe essaya vainement d'arrêter ces fuyards ; poursuivi chaudement par les Gallois , it fut culbuté et blessé a id gbi^ge. Charles de Luxembùûftg fut blessé ëgafetaebt à 'ses côtés ; Godefi'oi de
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Chaavigny , Jean de Lévis , Pierre d'Aigreville , Hugues de Coursignon et le sire de Créqui périrent en défendant le roi de France.
Sur ces entrefaites , Jean de Luxembourg arriva dans le vallon , accompagné de l'extrême arrière-garde; les nobles de son ost, voyant l'armée en pleine déroute , ne voulaient pas le laisser avancer , et le sup-pliaient de rebrousser chemin. « Moi , souverain de la Bohême , montrer le dos à l'ennemi 1 disait-il ; je veux aller au secours de Philippe , au secours de mon fils, et je ne quitterai la place que victorieux , ou j'y périrai en roi. » Mais ses moyens ne répondaient pas à son ardeur : la cécité l'empêchait d'apprécier tout le degré du mal ; il ordonna à Lemoine Desbacle de prendre le frein de son cheval et de le conduire vers le$ Anglais qui , sortis des terrasses une seconde fois , inondaient la plaine, et fermaient toutes les issues en s*avançant dans la direction de Marcheville : la mêlée continuait sur quelques points. Desbacle y mena son maître , qui frappait de son épée à droite et à gauche , iur amis et ennemis^ Les soldats d'Edouard , impitoyables dans leur victoire , fondirent sur lui y le jetèrent en bas de son cheval et tuèrent Desbacle , Henri de Rosemberg et Jean de Leucstemberg ^ qui essayaient de le garantir aux dépens de leurs jours : le roi de Bohême tomba à sept cents pas en avant du village de Crécy (i).
Les soldats d'Edouard, excités par unsuqcès inespéré,
(i) On éleva sur cette place une grande croix en pierre; los habitants du pays j qui se trompent souvei^t dans les délais., disent que le roi de Bohême ft^t enterré en ce lien*, ce qui est une erreur. Cette croix, poiée sur le chemin de t armée dans k' dilution des terrasses, fut cassée on ne sait comment ; on la planta en terre une seconde t'ois à côté du piédestal qui la suppo^JUit.; ^U^exibte fvtfçore ainsi.
3o4 JACQUES DE LA MARCHE.
n'exécutaient que trop bien les ordres sanguinaires de leur maître ; ils firent un horrible carnage des fuyards, sans en épargner un seul , et tel noble qui était venu dans le dessein de trahir Philippe , dit la Chronique d'Abbeville , trouva comme les autres le trépas , sans que sa perfidie eût pu le préserver de la mort : on compta plus de 8,000 hommes égorgés dans les fossés. Edouard , fatigué de cette tuerie , parcourut à cheval la plaine pour y metb^e un terme ; il eut soin de faire suivre par un corps de 6,000 hommes, que commandait Arundel , une division de féodaux qui se retirait en bon ordre dans la direction de Wignacourt. En effet , ces gens , au nombre de 4)^^^ 9 commandés par le sire de Graville , grand-maître des arbalétriers , s*arrétërent dans ce lieu pour recueillir les débris de tant de bataillons ; mais ils ne purent tenir contre les forces supérieures d'Arundel : la majeure partie se fit tuer , et le reste se sauva à la faveur de la nuit. Le sire de Graville , Geoffroy de Lameth , Antoine de Vienne , succombèrent dans cette dernière action (i). La résistance des soldats de Graville étonna Edouard, et lui suggéra le dessein d'envoyer battre la campagne pour empêcher le rassemblement des fuyards ; il savait que de nombreuses milices accouraient de plusieurs points* En conséquence , il dépêcha deux de ses meilleurs généraux , le sire de Holland et le comte de Warwick , avec des détachements , dans différentes directions ; ces troupes rencontrèrent en effet des corps de 1 ,000 , de 2,000 , de 3,ooo hommes à plusieurs lieues du champ de bataille : ces soldats, provenant de levées récentes, effrayés de la défaite du roi, qu'ils a.pprirent par les fuyards, couraient sans Savoir quelle route tenir. Ils
( t) Chroniqne de Trfcmecourl.
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heurtèrent les détachements anglais , que l'obscurité les empêchait de reconnaître. Cette affireuse nuit vit périr un nombre considérable de gens , parmi lesquels on oita le grand prieur de France et Parchevêque de Rouen ^ qui amenaient des contingents de troupes à Tarmée du roi. Froissard raconte que 3o,ooo hommes vinrent le jour suivant se jeter au milieu des lignes ennemies devant Grécy , ce qui est invraisemblable , car cette seconde armée avait dft être informée de la catastrophe de la veille ; au reste^ une particularité semblable n'est relatée nulle part.
Le lendemain 27 août , Edouard explora la plaine et le vallon accompagné de son fils, et dit à ce jeune prince, en lui montrant ces monceaux de cadavres , ces corps mutilés , ces longues traces de sang : a Que vous semblet-il , mon fils , d'une bataille ? croyez-vous que ce soit un jeu bien agréable (i) ? » U ordonna à ses clercs de compter les morts , et surtout de spécifier le rang des nobles et des barons ; les clercs restèrent une journée entière dans la vallée et sur la colline de gauche , lieux oii l'on s'était battu le plus chaudement* Leur résumé fut qu'ils avaient trouvé gisants sur la poussière un roi, onze princes , quatre-vingts hauts barons et douze cents chevaliers. Edouard commanda de relever les blessés, et de les bien traiter; il fit courir par les campagnes des écuyers de son hôtel , pour annoncer aux paysans qu'on accordait une trêve de trois jours afin d'enterrer les morts ; il fit rassembler les gens des villages voisins , et les contraignit de s'acquitter de ce soin : on creusa , à cet^efiet , d'immenses fosses dans lesquelles on jeta les soldats ; quant aux nobles revêtus de la cotte d'armes , on les enterra à Ganchy, à Montreuil , et surtout à
(i) Chronique de Tramecoort , p. 3i4*
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Crécy, dan^leglisedeSalai-Sevrain; de ce nombre se trouvait l'infortuné Louis , comte de Flandres. . On portai à Amiens le corps du duc d'Alençon : Edouard fit faire aux barons enterrés à Crécy un magnifique service , auquel il assista en habits de deuil avec son fils et les principaux généraux. Avant que Ton mtt eu terre Idm ces corps , le roi permit à ses soldats de prendre les colliers^ les épées, les casques, les oliphants qui leur conviendraient : ce triage étant achevé , diverses pièces d'armures restèrent encore sur le champ de bataille , les Anglais ne pouvant les emporter , rassemblèrent en tas ces débris; on les couvrit de matières combustibles , au moyen desquelles tout fut brûlé.
Edouard se conduisit avec humanité à Tégard du roi de Bohême ; nous avons dit que ce prince exigea qu'on le tnelnât au fort de la mêlée (i) : il fut criblé de coups , abattu^ et resta pris sous son cheval ; on alla en avertir Edouard , qui ordonna de l'épargner , et de le transporter dans sa tente , ce qui fut exécuté sui^le-*champ. }ean de Luxembourg vivait encore ; on lui prodigua les soins les plus empressés , mais ce prince expira dans la nuit (u). Le roi d'Angleterre ne se réserva des somptueuses dépouilles du monarque allemand , que deux plumes d'autruche qui surmontaient le casque ; ces plumes étaient nouées par une tresse d'or sur laquelle on
(i) Si l'on en croit FroiiiBard , il â^était rois au milieu de deux nobles qui avaient attaché les rênes de son cheval au frein de leurs destriers; tous les trois s'élancèrent dans la mêlée « où ils périrent , et fin les trouva liés encore ensemble. Pour admettre un pareil fait, '1 faudrait aussi admettre que les hommes de Cette époque étaient dénués de bon sens: les historiens de Bohême , et surtout la Chronique de Tramecourt, aussi dig^e de croyaoce que Frolssard, ne disent pas un seul mot de ce ridicule arrangement.
(2) Chronique de Tramccourt, p. 3i4*
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avaitgravéces mots tadesqnes: ueh dieneje $êrê. Edouard détacha l'une et l'autre, et les donna h son fils, en rëcom ^ pense de sa belle conduite durant l'action : depuis cette ëpoque les princes de Galles ont toujours conservé dans leurs aimes les trois plumes d'autruche. ^
Edouard III commanda que Jean de Luxembourg fût gardé dans l'abbaye de Yaloires , situé sur la Hauthie (i)} le corps y resta exposé pendant quinze jours avant d'être enterré. On est incertain sur le lieu oii ce monarque fut inhumé : les historiens allemands assurent qu'il fut transféré dans le pays de Luxembourg ; mais en 1748, en réparant l'église des Dominicaines de Montargis , on découvrit sur un tombeau l'inscription suivante , à moitié détruite par le temps :
....qui trépassa à la télé de ses gens ensemblement ,
....les recommandant à Dieu le père, le jour de
la glorieuse Vierge- Marie. Priez Dieu pour Tame de ce bon ray. -<— i346.
Voici comment les auteurs de Vjirt ds vérifier les dates expliquent le fait : Jean de Luxembourg avait , dans le couvent des Dominicaines , deux tantes , dont une, octogénaire, gouvernait en qualité de supérieure la communauté ; il pourrait se faire , disent-ils , qu'elle eftt réclamé les restes de son neveu.
(i) On Toyait dans le siècle dernier Tinscription suÎTante dans la chapelle de Valoires :
L'an mille quarante-six trois cents Comme la ehronique le téméigne Fat apporté et mis en cens Jean de Luxembourg , roi de Bohême.
3o8 JA€QUBS DE LA IIARCH .
Pendant que les Anglais relevaient de terre le roi de Bohême , des serviteurs fidèles arrachaient Philippe dé Valois de la lice fatale ; le monarque , désespéré de. sa défaite , ne voulait pas y survivre. 11 rallia quelques centaines de cavaliers ; déterminé à périr , il allait encore s'enfoncer dans ce champ de carnage ^ lorsque Jacques de Bourbon «t le sire d*Aubigni saisirent les rênes de son cheval au moment oh ce prince. s'élançait, et l'entraînèrent malgré lui : l'obscurité de la nuit favo-: rîsa sa retraite. Le roi n'avait autour de sa personne que le comte de La Marche, Charles de Montmorency, d'Aubigni, Jean de Beaujeu,le sire de Montfort et soixante nobles; tous se serrèrent autour du monarque , décidés à défendre ce précieux dépôt jusqu'à leur dernier soupir. Philippe , poursuivi par les clameurs bruyantes des vainqueurs , par les cris plaintifs de ses soldats que l'ennemi massacrait impitoyablement , se jeta sur la droite , sauta la Hauthie , et , après avoir erré longtemps , il arriva vers minuit au château de La Broyé , dont le seigneur , Robert de Grandcamp (i) , passait pour un baron très-dévoué : La Broyé , premier village de l'Artois , était éloigné de Crécy de deux fortes lieues. Philippe heurta lui-même à la grande porte ; le vieux châtelain , inquiet sur le sort de la journée , se tenait aux créneaux* « Hommes d'armes , qui êtes-vous ? demanda-t-il ; si vous ne servez mon^igneur de Valois , vous n'entrerez oncques dans mon chastel. — ■ Ouvrez , ouvrez , châtelain , répondit Philippe tout ému , c'est l'infortuné roi de France (2). » Le châtelain, reconnais-
(1) Histoire d'Artois.
(2) En imprimant Froissard on a altéré le texte ; toutes les éditions disent : « OiiTrez, c'est la fortune de la France, » mais le manuscrit
JACQUES DB LA MARCflE. SoC)
sani la voix de son maître, descendit précipitamment et baissa le pont-Ievis* Le sire de Grandcamp , voyant le roi couvert de sang » ne put contenir son désespoir ;le prince fat obligé d'oublier ses propres douleurs pour consoler ce serviteur fidèle. Philippe , ayant pris quelques heures de repos , se remit en marche , et parvint sans difficulté aux portes d'Amiens.
Mézeray , s'appuyant sur l'autorité de Villani , assure que les Anglais furent redevables de la victoire à quatre pièces de canon ^ et s'étend beaucoup sur les effets merveilleux de ces machines de guerre qui remplirent de terreur l'âme des chevaliers français ; nous croyons le fait inexact : certainement Froissard , avide de recueillir tout ce qui parait extraordinaire , n'aurait pas manqué de rappeler cette circonstance ; les historiens flamands et allemands gardent le même silence; il est vi:ai que les pièces de canoni étaient en usage depuis quelque temps , mais on ne s'en servait que pour la défense des remparts. Les afiikts roulants n'existaient point encore ; et d'ailleurs comment croire que quatre pièces de canon d'un petit calibre , mal servies et dis-^ tribuées sur une ligne quî présentait un développement d'une lieue, pussent , par une détonnation jassez faible, épouvanter des hommes accoutumés à braver la mort ?
Edouard voulut , en mémoire de son triomphe , fonder un ordre militaire de chevalerie ; il prit pour in-
de Breslau, regardé comme la meilleure copie de roriginal , cehii de- Bcroeet celui de la bibliothèque de l'Arsenal, t. i , n. i45, disent : tt Clest riufortuné roi de France , « sens plus naturel que l'autre version. Au reste > les savants auteurs de l'Art de vérifier les dates émet* ten.t une opinion semblable à la nôtre. Le château de La 6r0ye> n'existe plus : il est rasé entièrement ; à peine peut-on distinguer la* place occupée jadis par ses fortes murailles.
signe une jarretière ^ dont il avait donné le mot gallois^ gurter^ comme phrase de ralliement (l), afin que ses sol* dats se reconnussent entre eux si. l'action se poursuivait dans la nuit : précaution qui lui devint très -^ utile. Cette fondation eut lieu au commencement de i3499 à Windsor, dans Téglise de Saint-Georges, que lés rois Plantagenet avaient commencé à bâtir; elle fut terminée à cette époque par Edouard III. Ce prince réunit ce jour - là autour de lui les barons el les généraux qui avaient contribué le plus au gain de la bataille de Crécy, il lem- distribua des faveurs , et comprit quinze d*eDtre eux dans le nombre des vingt*stx chevaliers de la jarretière institués les premiers : ce furent le comte de Warwick , Cbandos , HoUand , Jean de Beauckamp , Comte d'Arundel , Glifibrt , lord Yiiloughby, Mortimer, Miles Stapleton , Jean Gray , etc. Nul n'était plus digne de cette récompense que Geoffroy d'Harcourt; mais ce baron , dont la bravoure fut si funeste en cette occasion aux Valois , abandonna le vainqueur lorsque le triomphe n'était plus douteux^ il entendit, au milieu du fracas des armes i le cri de sa maison : Hareoun ! Harcourt l 11 distingua même au fort de la mêlée son
(i) Rapin Thmras, Hurne, et tous les InslorieiM d'AngkteiTe , paraissent fort incertains sur la véritable origine de Tordre de la Jarretière ; cependant ils penchent tous pour la version que nous ado|»tons, et repoussent l'opinion que ce fut la jarretière de la comtesse de Salisburi qui donna lieu à la création de cet ordre; un fait très singulier rapporté par les historiens italiens , nous a raffei^mi dans notre sentiment; ces auteurs assurent que le connétable de Bourbon, brouillé avec François l^, reprochait k ce prince d'avoir accepté le collier de la jarretière , « ordre înstitaé , disait^! , h l'ocèasidn de la défaite des Français , et qu'un roi de France ne devait point porter.» En effet , le succesieur de Louis XII fut le premier roi de France qui Faccepta; plusieurs de ses prédécesseurs Taf aient refusé.
lACQUfiS PS LA MARCae, 3ll
frère Jean , dont le caaqiie avait pour cimier la qaeue d*an paon mêlée d'or. Geoffroy , pr4saigeant de bonne heure la ruine des Français d'après leurs mauvaises disr positions , avait cherché inutilement à perœr jusqu'au lïea oÎL combattait son frère , afin de le sauver. Parcourant le lendemain d un œil inqjiiirt le cham{1 de bataille , il trouva le corps inanimé de Jean , étendu près de celui du comte d'Aumale son neveu; à cette vue Geoffroy tomba dans le désespoir ; maudissant sa faute , il quitta les Anglais et vint à Amiens la corde au cou se jeter aux pieds du roi : « Se présenta au roi de France , monseigneur Geoffroy d'Harcourt , chevalier normand , la tenaille au col mise de ses propres mains , disant telles paroles : « J*ai été traître envers « le roi et le royaume , et en requiers miséricorde et c( paix. Laquelle miséricorde et paix le roi lui octroya de sa bénigne grâce. » (Grande Chronique de Saint- Denis. )
Pour ne rien omettre de tout ce que Ton a dit au sujet de la bataille de Grécy , nous parlerons d*une cir. constance assez particulière qui occupa long -temps l'esprit des habitants de la Picardie , du Ponthieu et de l'Artois : une ancienne chronique latine , conservée parmi les manuscrits de l'abbaye de Saint-Riquier près d'Abbeville, et qui fut composée en 1200 (146 ans avant la bataille de Grécy), dans un style figuré , disait que l'an de grâce 1^46 il apparaîtrait, au-dessus de Bulecamps , cinq soleils ; elle ajoutait qu'une éclipse serait immanquablement le résultat de la réunion de ces cinq astres. Les gens. du pays interprétèrent ainsi cette prédiction : les cinq soleils étaient les cinq rois réunis dans* les champs de Grécy , Edouard IH , Philippe de Valois^ lean de Luxembourg , roi de Bohême , Charles de
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Luxembourg , roi des Romains , et dom Jaime d'Aragon I roi de Majorque ; Téclipse était le désastre éprouvé par les Français. La Chronique de Tramecourt parle •de la même prédiction , et dit que les habitants du nord de la France avaient coutume d'appeler Crécy Bulecamps ; nous en ignorons le motif.
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