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qui les frappaient , recula en désordre, et vint se fêter dans les lignes qui venaient la souteàir ; les barons , se rappelant les paroles indiscrètes de Jean. 11^ s'élan-" cèrent en foule dans le défilé, impatients d'arriver jusqu'à l'ennemi ; ils s'y firent massacrer. Cet échec se serait borné à la perte de quelques milliers dliommes , si le prince de Galles n'eût pas suivi les événements avec l'attention soutenue d*un général consommé. En voyant le corps du dauphin s'ébranler ponr appuyer par un mouvement de flanc la division du centre, Edouard en-* voya l'ordre au comte de Warwick, caché dans les revers de la montagne , de sortir de son embuscade et de lancer ses 1,200 cavaliers sur l'aile gauche ennemie; Warwick exécuta cet ordre avec autant de courage que d*intelH*« gence, et vint prendre les Français en flanc. Le conné-^ table Gauthier de Brienne protégeait l'extt'émité de cette gauche au moyen d'un faible corps de cavalerie aile* mande, qu'avait amené le comte deSarbruk ; il se pcurta bravement à la rencontre de Warwick, mais le choc des Anglais fut si rude, que les gens d'armes tudesques ne purent le soutenir et se fivent écraser : le connétable reçut la mort au bout de quelques instants d'engagé^ ment.Gelte prompte défaite laissa entièrement àdécouvert les Français de la gauche; ils étaient tous à pied, et Tin-^ ianterie de cette époque n'était ni asseft bonne , ni assez aguerrie pour affronter des charges de cavalerie. Warwick rompit facilement les rangs et menaça le point oh se tenait le dauphin ainsi que ses deux frères : Saint^Venant et Landas, leurs fidèles gardiens, craignant de les laisser tomber entre les mains de l'ennemi , les firent retirer de la mêlée, en les conduisant vers Poitiers (i). Les com-
(1) Saint-Venant et Landas, qui avaient commis par excès de zèle une grande imprudence^ Toyaut les princes en sûreté, revinrent sur
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munaux , fort épouvantés déjà par la déronte des gens d'armes allemands', perdirent courage en voyant qidon emmenait les princes; l'espèce de résistance qu'ils op^ posaient aux Anglais eeffsa; tous plièrent en désordre^ le dauphin et ses frères, qui attendaient le résultat du combat sur la chaussée d0 Poitiers, furent renversés par le torrent des fityards. -
Le duc d'Orléans commandait un corps de 16,000 hommes, des communaux il est vrai; cependant leur masse compacte pouvait contenir aisément les efforts d'une faible partie de l'armée anglaise. Le jeune prince ne sut pas maîtriser son effroi , à l'aspect de Paile gauche qui recalait devant Warwick : il s'enfuît sans avoir tiré l'épée, etentrainaà sa suite toute ladroite, de sorte que la plaine était couverte d'une multitude d'hommes se dis^ persant devant i,aoo cav^aliers. Gbandos, appréciant les avantages immenses que Ton pouvait retirer de l'attaque do oomtexle Warwick, dit au prince Noir : «Allons, seigneur, la jovomée est à nous, descendons avec la totalité de nos forces, marchons contre le roi de France; il est brave, il ne fuira pas, nous le prendrons ou nous le tuerons. » Aussitôt Edouard fit monter à cheval toute la gendarmerie, descendit par le revers de la montagne et vint attaquer en queue Jean II, qui, placé devant le chemin, selon lui la seule issue, s'efforçait de passer pardessus les cadavres dont cette route était comblée; ce fut dans ce moment que Ton se battit tont de bon , dit Froissard, car jusque-là le combat n'avait été qu'une déroute , inconnue dans. les annales de notre pays.
La division que commandait le roi se trouvait aussi nombreuse que toute l'armée anglaise; mais un succès
le champ de bataille , et se firent tuer auprès du roi* ( Bouchet , annales d'Aquitaine.
aussi inattendu remplissait celle-ci d'enthousiasme, tandis que les Français sentaient faiblir leur résolution , et. pour comble de malhem^ ils étaient réduits à combattre à pied, car leurs chevaux avaient été entraînés dansla fuite des deux autres corps.Des bannerets, des écuyers coururent après leurs destriers sans pouvoir les atteindre; ils revinrent en toute hâte se ranger autour du roi , privé comme eux de son cheval.
Jean II, voyant venir les Anglais par sa gauche, abandonna le chemin du plateau, et chercha à regagner précipitamment sa première ligne de bataille; il y arriva en désordre, et sa division était encore éparse, que déjà Tennemi Tabordait. A la vue du danger imminent qu'il courait, le roi se prépara à opposer une vigoureuse résistance; ses exhortations animèrent les bannerets d'une ardeur indicible : ils ne désespèrent point de sortir victorieux de cette lutte, quelque désavantagequ'on éprouvât de combattre à pied , chargés d'armes pesantes , contre une excellente cavalerie* Cependant ce furent eux qui commencèrent à attaquer les Anglais, que leur fière contenance étonnait. Jamais le sort des combats n'avait mis en présence de si vaillants rivaux. Chandos descendit de cheval, le remit à son écuyer, ne voulant pas s'en servir contre les barons français qu'il voyait privés des leurs (i). Le choc fut terrible; Jean déployait la plus brillante valeur : entouré de tous côtés, il arrêta quelques instants la fortune qui semblait se déclarer à regret contre lui. Son casque surmonté de riches panaches, sa cotte d'armes couverte de fleurs de lis , le faisant distinguer iau milieu de la mêlée , attiraient sur lui les plus rudes coups. Jacques de La Marche et son frère Pierre se serrèrent autour du monarque; mais cette noblesse qui se
(i) James Clifton , Hist. de Chandos.
jetait devant le prince pour lui faire un rempart, s'éclair-^ cit insensiblement par l'efFet des charges fréquentes de la gendarmerie anglaise. Le valeureux Gbarni, portant la bannière royale, l'agitait afin de rallier les Français; on le pourfendit jusqu^à la ceinture : le paladin en expirant couvrit de son corps le glorieux étendard (i).
Dès que la bannière fut abattue , les pelotons dispersés qui combattaient çk est là, croyant le roi pris , mirent bas les armes. Jean II , n'ayant avec lui que quarante barons, se défendait toujours en essayant de regagner la chaussée de Poitiers , où il espérait trouver quelques gros de ses troupes et les rallier près de sa personne. Philippe, son quatrième fils, âgé de quatorze ans, reçut plusieurs blessures en parant les coups que l'on portait à son père. Enfin le casque du roi tomba (2) brisé en diffé* rentes pièces ; le prince resté tête nue courait un danger évident : plusieurs assaillants le frappèrent au visage du revers de leur épée ; Pierre de Clermont , cherchant à le garantir de ce choc , fut renversé sans vie aux pieds de son maître. Jacques de La Marche abattait de sa hache terrible tout ce qui osait approcher ; mais blessé à trois reprises, il ne se tenait plus que sur ses genoux; dans cette position son bras affaibli défendait encore le monarque. La lutte durait depuis une heu-
(1) DansuDe chronique d a quinzième siècle, traitant des devoirs de la cheTaleriei on trouve : a Le malheur advenant d'un désavantage, le laiTetas de l'oriflamme doit servir à celui qui la tient , de linceu^ pour Tenterrer. » Au reste , c'est à tort que Pon a dit que Chami portait l'oriflamme , que les historiens confondent avec la bannière royale : l'oriflamme ne reparaît plus dans les combats depuis Rosebeo : elle se perdit on ne sait comment , au milieu des malheurs du règne de Charles YI.
(2) Un écuyer anglais s'empara de ce casque , après une lutte trèsvive , et, s'arrachant de la mêlée, il courut le porter au prince à^ Galles , qui lui donna en échange une très-forte somme d'argent*.
Fe; les Atiglais étonnés de la résistance du roi, bien résolus à.ne pasle tuer, necessaient de lui crier : « Rendez-vous, rendez-vous. » Jean alliait à la faiblesse de caractère le mé{>ri3 de la vie , il n'aurait pas hésité à rehausser sa défaite par un trépas glorieux; mais la vue de son jeune fils, se pressant contre le sein, paternel afin d'y trouver un refuge, l'attendrit; tremblant pour un objet si cher, il consentit à subir le joug. Dominé néanmoins dans ce moment redoutable par l'esprit de chevalerie, Valois ne voulait remettre ses armes qu'à un banneret revêtu de l'ordre. « Où, est mon cousin le prince de Galles, criait-il; je ne me rendrai qu'à lui seul. » En même temps il con<tinuait àreculer,sans cesser de repousser avec son glaive, déjà',brisé, ceux qui le serraient de trop près. Cependant une résistance si prolongée irritait cette foule d'ennemis qui l'entoaraient,et il en serait advenu une affreuse catastrophe , sans l'arrivée de Denis de Morbec : ce baron accourut accompagné d'une portion de sa chevauchée, et de son cousin Enguerand de Beaulaincourt ; écartant les assaillants avec son haut destrier, il se nomma comme chevalier banneret. Le prince se rendit à lui en tendant le gantelet ensanglanté et le tronçon de l'épée parsemée de fleurs de lis; mais le sire de Morbec, blessé grièvement dès le commencement de l'action, portait en écharpe le bras droit : il ne pouvait donc saisir de sa propre main les armes de Tauguste vaincu : s'adressant à Beaulaincourt, son parent,illui dit: « Tiens toi, prends Tépée de ton roi.» Enguerand , saisi d'un saint respect , se rapprocha du monarque et reçut le fer en fléchissant le genou (i). Jacques de Bourbon , Eustache de Malet, Tancarville , le sire Bonaple de Rougé , les comtes d'Artois , de Parthe-
(0 Titres de la maison de Beaalaincourt.Manuscritdu quatorzième fiède, consenré k la bibliothèque de Saint- Waast d*Arras.
nay, et de Dampmartin , furent faits prisonniers avec Jean (i). A peine Morbec se mettait- il en route pour conduire son illustre captif aii prince de Galles , que Bernard de Truttes, capitaine gascon, et une vingtaine d'Anglais, Tarrachèrent du milieu de Test du chevalier artésien. Une furieuse altercation s'éleva entre les Anglais et les Gascons : les uns et les autres , s'attribuant l'honneur de la prise du roi , convoitaient déjà le prix d'une telle rançon ; celui-ci le th'ait par son collier, celui-là par la jaque. « C'est moi qui l'ai pris, disait l'un, c'est mon bien. — Non, disait un second, j'ai brisé sa hache, je l'ai désarmé, il est à moi. » Jean, tenant fortement son fils par la main, marchait péniblement au travers d'une haie d'épées et de lances qui se croisaient sur sa tête. Enfin cette brutale soldatesque» encore tout animée de l'ardeur du combat, mettait en délibération de tuer le prince pour se mettre d'accord. Jean ne cessait de crier : « Mes amis, je suis votre prisonnier à tous, et je puis vous rendre tous riches.» Malgré ses prières il allait devenir la victime de ces furieux, lorsque le comte de Warwick et Georges Gobeghen, qui couraient la plaine pour savoir ce qu'était devenu le roi, se jetèrent au milieu de ce groupe, arrachèrent Jean II des mains des archers et le remirent à Morbec; car un prisonnier était une propriété sacrée. Us l'amenèrent au prince de Galles, qui alla ))asser la nuit au château de Savigni. Edouard, étonné de sa propre fortune, en usa avec une magnanime modération; il combla son captif des marques du plus profond respect, ne voulut jamais s'asseoir à table auprès de lui, et le servit même selon les règles de la chevalerie , qui prescrivaient cette défé-
(i) Voyez, à la fin du volame , la liste des principaux barons tuésou faits prisonniers.
36o lACQTJES DE LA UARCnE.
rence envers un souverain ; mais ces démonstrations de respect , ces vains honneurs ne pouvaient qu'importuner Jean II , et accroître d'autant plus son malheur, que quelques heures auparavant lui-même avait repoussé , avec une hauteur dédaigneuse , les propositions de paix que lui faisait un ennemi si courtois après La victoire.
Le prince Noir ayant accompli, à l'égard de son royal captif, tous les devoirs que lui imposait la générosité, s'enquit auprès de ses officiers pour connaître les détails circonstanciés qui se rattachaient à la prise de Jean II ; il voulut questionner principalement Morbec et Beaulaincourt : le premier ne put comparaître , retenu sans doute dans son gîte par la gravité de ses blessures ; le second parut devant Edouard : voici comment la chronique d'Arras raconte cette scène: « Messire Enguerand, dit le prince , la journée a été belle pour vous ; car il est advenu par fortune que vous avez reçu l'espée de yotre roy. » Puis le prince demanda oyans tous, quelles armes il portait : sy lui respondit ledit Enguerand : « Très chier sir, puisqu'il vous plaît savoir, je vous diray : mes armes sont d'azur à deux lyons d'or , assis dos à dos , à teste de léopards , leurs deux queues croisées ensemble. — Quoi ! dit Edouard , des léopards , qui sont les armes d'Angleterre ; eh bien ! pour l'honneur des léopards et en souvenir que vous avez été en la conqueste du roi , je veux que vous augmentiez et enrichissiez les dites armes d'une couronne d'or prinse des armes d'Angleterre. »
Les deux corps de gauche et de droite , ayant pris la fuite sans combattre , laissèrent aux divisions du centre le soin de soutenir seules les efforts des Anglais ; il n'y eut donc que 16,000 Français d'engagés , ce qui explique comment la perte totale ne s'éleva pas à 6,000 hommes 5ur une armée aussi considérable; mais on comptait parmi les morts les barons les plus illustres , la fleur
du fëodal lignage et l'espoir de la patrie. L'inutile défense du monarque avait coûté la vie à tous ces généreux chevaliers parmi lesquels on distinguait : Gauthier de Brienne , connétable ; Jean de Glermont , maréchal de France ; Geoffroi Ghami , Eustache de Ribaumont , Renaud Ghauveau, évêquede Châlons; Aimard delà Rochefoucaut , Jean de Sancerre , Thibaut de Laval-Montmorency, Ghauvigny y Jean P' de Rochechouart , sire de Mortemart ; Guy de Ghatellux , Robert de Duras , neveu du cardinal du Périgord ; le prince de Galles envoya son corps au prélat sur un bouclier. Jean Janvre , sire de la Bouchetière , surnommé le Bagoulin , celui qui répondit si énergiquement au monarque à propos de la chanson de Roland , se fit hacher en couvrant de son corps le roi Jean|, quil n'aimait pas. Les barons prison* niers étaient Jacques de La Marche , criblé de blessures i Jean d'Artois et son frère , tous deux fils de Robert d'Artois , si fameux sous le règne précédent ^ le comte de Tancarville ; Guillaume , évêque de Seez ; les sires de Dampmartin , Bonaple de Rongé ^ Pierre de Joinville , petit-fils de l'historien de Louis IX ; les sires de Vendôme , de Parthénay, Malet de Graville , de Sancerre , de Buffières , Louis de Melval , Jean de Gintré , de Pompadour , etc. (i). Outre ces barons , les Anglais prirent encore 5,ooo hommes, dont mille chevaliers ou écuyers : une partie fut amenée en Angleterre ; l'autre , qui embarrassait le vainqueur , fut renvoyée à condition que les chevaliers enverraient leur rançon à Bordeaux à une époque désignée , ou qu'ils viendraient reprendre leurs fers; les documents conservés à la Tour de Londres
(i) Voyez, à la fîn da Tolumeja liste des morts et des prisonpiers.
36a JACQUES DE LA MARCHB.
prouvent que cette convention fut religieusement observée. (Hist. universelle anglaise , vol. xxx, p. J^i']. )
Jacques de La Marche , blessé grièvement , pouvait , d'après les lois de la guerre, demeurer en France en fournissant une caution équivalente^ mais le prince de Galles, le jugeant capable de rendre à son pays de signalés sei'-^ vices dans la position critique où la captivité du roi allait le placer, le fit transporter à Bordeaux : là de violentes contestations s'élevèrent entre le jeune Edouard et la féodalité de la Guienne , unie à celle de Gascogne : ces deux provinces avaient fait long*temps partie du royaume de France; des circonstances extraordinaires les enchaînaient maintenant à la fortune de TAngleterre ; les seigneurs aquitains et gascons revendiquaient à bon droit la plus large part de ce triomphe ; les Anglais ne le nièrent point , car Edouard III , pour reconnaître tout le mérite de leur puissante coopération , les combla de bienfaits , et donna à Pierre de Foix , captai du Buch , commandant en chef les archers gascons , le collier de la jarretière, faveur dont il se montrait avare. Nonobstant leur liaison avec la maison de Plantagenet , les barons aquitains ne purent s'empêcher d'éprouver un mortel regret , lorsqu'ils virent le roi Jean au pouvoir de son plus cruel ennemi : tous annoncèrent hautement qu'on ne permettrait point que le monarque français fût transféré en Angleterre , demandant qu'il restât prisonnier à Bordeaux. Le prince de Galles attendit huit mois avant de pouvoir faire embarquer son captif. Cette op^ position aussi vive que soutenue de la part des feudataires de la Guienne et de la Gascogne contraignit Edouard à signer une trêve de deux ans : on sait qu'elle sauva la France ; le roi d'Angleterre craignit en la refusant de soulever contre son autorité la population entière
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de ces deux provinces. L'armistice étant conclu, le prince Noir résolut d'emmener ses prisonniers auprès de son père. Un nombre infini de petits bâtiments , accourus des côtes maritimes depuis Dunkerque jusqu'à l'extrémité delà Gascogne , croisaient devant l'embouchure de la Gironde et dans la Manche , décidés h tenter d'enlever le roi au passage. On ne peut voir sans attendrissement ces marques d'affection, prodiguées par tout un peuple à un prince malheureux; mais l'espoir de ces bons Français fut trompé : le jeune Edouard fit embarquer Jean II pendant la nuit , au moment où Ton s'y attendait le moins. L'escadre portait 200 hommes d'armes et 2,000 archers ; la traversée dura onze jours, durant lesquels le prince Noir fut obligé de livrer plusieurs combats pour disperser la, multitude de navires qui l'entouraient ; enfin il débarqua le 5 mai 1 35 7 au port de Southwart.